Texte 6

 

Présentation

Au terme de son récit, Albert Camus, en héritier moderne de Pascal et des moralistes du XVIIème siècle, revient sur le message qu’il entend délivrer aux hommes de son temps sous la forme allégorique de l’épidémie de peste. Oran figurant, au-delà de la référence à la France livrée à la « peste brune » propagée par les « rats » de l’idéologie nazie, la « condition humaine » elle-même, telle que la décrit également son contemporain André Malraux.

On retrouve ici la distinction qu’il a proposée (cf. le texte 5) entre, d’une part, les « meurtriers raisonnables » et les « meurtriers innocents » (il mentionne dans le même élan, parmi ceux que Rieux a aimés, son ami, l’innocent Tarrou et Cottard, le coupable de « collaboration » avec la peste) et, d’autre part, le docteur Rieux, qui  par son dévouement inlassable se rapproche le plus de cette « troisième catégorie », celle des « vrais médecins« , qui, à l’instar de Tarrou, s’efforcent vers la sainteté.

(Le « vrai médecin » serait Celui qui, à l’image du Christ, guérirait miraculeusement le corps des hommes de la maladie, mais leur procurerait aussi le Salut en éliminant complètement et une fois pour toutes le bacille de la peste, symbole du Mal et du péché. L’on sait toutefois que Camus a toujours maintenu vis-à-vis du christianisme une position agnostique).

***

Texte 6

« Du port obscur montèrent les premières fusées des réjouissances officielles. La ville les salua par une longue et sourde exclamation. Cottard, Tarrou, ceux et celle que Rieux avait aimés et perdus, tous, morts ou coupables, étaient oubliés. Le vieux avait raison, les hommes étaient toujours les mêmes. Mais c’était leur force et leur innocence et c’est ici que, par-dessus toute douleur, Rieux sentait qu’il les rejoignait. Au milieu des cris qui redoublaient de force et de durée, qui se répercutaient longuement jusqu’au pied de la terrasse, à mesure que les gerbes multicolores s’élevaient plus nombreuses dans le ciel, le docteur Rieux décida alors de rédiger le récit qui s’achève ici, pour ne pas être de ceux qui se taisent, pour témoigner en faveur de ces pestiférés, pour laisser du moins un souvenir de l’injustice et de la violence qui leur avaient été faites, et pour dire simplement ce qu’on apprend au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser.

Mais il savait cependant que cette chronique ne pouvait pas être celle de la victoire définitive. Elle ne pouvait être que le témoignage de ce qu’il avait fallu accomplir et que, sans doute, devraient accomplir encore, contre la terreur et son arme inlassable, malgré leurs déchirements personnels, tous les hommes qui, ne pouvant être des saints et refusant d’admettre les fléaux, s’efforcent cependant d’être des médecins.

Ecoutant, en effet, les cris d’allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse. »

Albert CAMUS, La Peste, Tome 2 (1944-1948), P. 248.

Texte 5

 

Présentation

Dans ce passage de « La Peste », Albert Camus exprime sa vision de l’opposition, devenue célèbre depuis Charles Péguy, entre politique et mystique.

Il commence par distinguer, sur un plan que nous nommerons celui de l’immanence, les notions de « meurtrier raisonnable » et de « meurtrier innocent« . Ce qui implique, si l’on se réfère à l’interdit posé par les textes sacrés de l’Occident (l’épisode du meurtre d’Abel par son frère Caïn (Gn 4, 8) et celui des Dix Commandements donnés à Moïse (Exode 20, 1-17;  34, 1 et 28 ainsi que Deutéronome 4,13) ) que l’humanité est définie par son essence meurtrière.

A cette dialectique immanente, Camus oppose une dimension transcendante, ou spirituelle, qui ouvre la possibilité d’un Salut en faisant l’hypothèse d’une « troisième catégorie », celle des « vrais médecins« . Nous ne négligerons pas, cependant, de souligner la modalisation que l’auteur, ouvertement agnostique, introduit sous la forme grammaticale de l’irrél : « Il faudrait qu’il y eût… »

***

Texte 5 :

« D’ici là, je sais que je ne vaux plus rien pour ce monde lui-même et qu’à partir du moment où j’ai renoncé à tuer, je me suis condamné à un exil définitif. Ce sont les autres qui feront l’histoire. Je sais aussi que je ne puis. Apparemment juger ces autres. Il y a une qualité qui me manque pour faire un meurtrier raisonnable. Ce n’est donc pas une supériorité. Mais maintenant, je consens à être ce que je suis, j’ai appris la modestie. Je dis seulement qu’il y a sur cette terre des fléaux et des victimes et qu’il faut, autant qu’il est possible, refuser d’être avec le fléau. Cela vous paraîtra peut-être un peu simple, et je ne sais si cela est simple, mais je sais que cela est vrai. J’ai entendu tant de raisonnements qui ont failli me tourner la tête, et qui ont tourné suffisamment d’autres têtes pour les faire consentir à l’assassinat, que j’ai compris que tout le malheur des hommes venait de ce qu’ils ne tenaient pas un langage clair. J’ai pris le parti alors de parler et d’agir clairement, pour me mettre sur le bon chemin. Par conséquent, je dis qu’il y a les fléaux et les victimes, et rien de plus. Si, disant cela, je deviens fléau moi-même, du moins, je n’y suis pas consentant. J’essaie d’être un meurtrier innocent. Vous voyez que ce n’est pas une grande ambition.
Il faudrait, bien sûr, qu’il y eût une troisième catégorie, celle des vrais médecins, mais c’est un fait qu’on n’en rencontre pas beaucoup et que ce doit être difficile. C’est pourquoi j’ai décidé de me mettre du côté des victimes, en toute occasion, pour limiter les dégâts. Au milieu d’elles, je peux du moins chercher comment on arrive à la troisième catégorie, c’est-à-dire à la paix. »
En terminant, Tarrou balançait sa jambe et frappait doucement du pied contre la terrasse. Après un silence, le docteur se souleva un peu et demanda si Tarrou avait une idée du chemin qu’il fallait prendre pour arriver à la paix.
« Oui, la sympathie. »
Deux timbres d’ambulance résonnèrent dans le lointain. Les exclamations, tout à l’heure confuses, se rassemblèrent aux confins de la ville, près de la colline pierreuse. On entendit en même temps quelque chose qui ressemblait à une détonation. Puis le silence revint. Rieux compta deux clignements de phare. La brise sembla prendre plus de force, et du même coup, un souffle venu de la mer apporta une odeur de sel. On entendait maintenant de façon distincte la sourde respiration des vagues contre la falaise.
« En somme, dit Tarrou avec simplicité, ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment on devient un saint.
– Mais vous ne croyez pas en Dieu.
– Justement. Peut-on être un saint sans Dieu, c’est le seul problème concret que je connaisse aujourd’hui. »


Albert CAMUS, La Peste, Gallimard, Pléiade, vol. 2, p. 210-211.