« Le Roi Cophetua », une nouvelle de Julien GRACQ

 

SOMMAIRE

Introduction

CHAPITRE I : L’UNIVERS GRACQUIEN

1.    La structure de l’espace textuel
  • La mythologie de la forêt
  • La maison.
  1. Le temps de l’attente
  2. La nuit initiatique et l’aube purificatrice

CHAPITRE II : LE REGARD EXTÉRIEUR ET INTÉRIEUR DES PERSONNAGES

  1. Jacques Nueil et le mythe d’Orphée
  2. La femme : dualisme et contradictions
  3. Le narrateur et son attente
CONCLUSION

***

 

INTRODUCTION

« Est-il rien de plus vrai que la vérité ? Oui:  la  légende. C’est elle qui donne  un  sens  immortel  à  l’éphémère vérité. » (Nikos KAZANTSAKIS)

Bien que quelques-uns n’y voient qu’une « situation équivoque et une satisfaction virile« , « Le Roi Cophetua » ne  doit pas  être  considéré comme une simple histoire banale, car sa valeur réside dans la richesse des symboles qui y sont proposés.

« Le surréalisme est vie. Il ne lui importe pas de faire oeuvre littéraire,  mais  d’extérioriser  des  forces humaines, d’aimer, d’espérer et de découvrir. De la littérature et, pourrait-on dire  du  papier  –  écrit Georges Hugnet – la poésie, par lui a  glissé  en  plein  coeur de la vie. Elle n’est plus un art, un  état  d’esprit, mais la vie, mais l’esprit.  Réfléchir sur l’espoir, c’est donc tenter de découvrir le rapport du réel et de l’imaginaire. » (1)

C’est avec ce regard que nous avons voulu  analyser la nouvelle de Julien Gracq.

Notre travail est structuré en deux parties : la première consistant à déterminer le  cadre  où  se  déroule  le  propos,  lequel  comprend  deux axes,  l’espace  et  le  temps.  La deuxième  partie  considère   les  relations existant entre les personnages et les  rôles  que  chacun  joue dans l’oeuvre.

 

CHAPITRE I : L’UNIVERS GRACQUIEN

 

 1. LA STRUCTURE DE L’ESPACE TEXTUEL

Avec  une  minutieuse  précision, Gracq nous montre  le  paysage  dans lequel s’inscrit l’attente. Celui-ci n’est pas décrit d’une manière impersonnelle mais en communication  profonde  avec  le personnage : Gracq  tisse  de  subtiles  analogies  entre  le  milieu  extérieur et le milieu intérieur.

Il ne  sépare  pas  l’homme  de  son  milieu  naturel,  le  cadre  n’est  pas  un   décor    purement    extérieur, il  est    étroitement    mêlé   à l’ affectivité . Ce milieu naturel, la forêt, le paysage de ténèbres, corroborent la folle  angoisse  de  notre  personnage.  Plusieurs  images nous  suggèrent  l’absence,  représentée par  un  paysage  nu,  vide,  dans un état de stagnation et qui  conserve  tout  entière  sa  sauvage immobilité, (rues baillantes toujours vides) : tout repose dans  une immobilité pétrifiée et semble figé comme par un instantané.

Dans Le Roi Cophetua, la femme est présentée  dans  une posture d’immobilité, « comme si un instantané l’avait surprise« . Elle apparaît dans une indifférence et une ataraxie qui semblent  la  détacher  du  monde.  Neutre, impersonnelle, elle est en relation étroite d’analogie avec un monde sans couleur, et sans appartenance.  Enfin,  la  neutralité  caractérise à certains moments le rapport des personnages:

« elle  me servait les yeux baissés,  sans  hâte  ni  lenteur,  avec  une  précision neutre et posée » (p.222).

Le  silence,  inexprimable, est  un  signe  du vide gracquien.  Dans  le  récit,  le  silence  est  suspendu  sur  une  absence sans fond. Silence et vide sont intimement liés.

Nature et êtres sont confrontés, comme  le  remarque  Marie Francis. Ils sont « une sorte de dissolution, de désintégration de l’univers cosmique qui est en rapport avec la lente déliquescence du personnage (2.) » :

« Il me semblait, dit le héros narrateur du Roi Cophetua, que la terre entière moisissait lentement dans la  mouillure spongieuse , s’affaissait avec moi dans un cauchemar marécageux« . (p. 189 )

Cette perception intime de l’effondrement révèle une fascination troublante  pour  la  chute.  Le  personnage  vit  intensément   sa déchéance, son enlisemnt ;  il voit  déjà le  lieu  de  sa  métamorphose,  il sent venir sa mort comme un processus déjà engagé et en prévoit d’autant plus l’issue finale que sa  chute, cette  glissade  dans  le  non­ être, a commencé.

Expérience  hallucinante  de  mourir  dans  un  paysage  qui  marque l’issue lugubre de l’évidence. Le funèbre du paysage est l’accord du monde, la  réponse  de  l’extérieur  à  un  climat  intérieur.  Ainsi,  dans une concordance parfaite, la nature  et  le  personnage  se  vident  en même temps, subissent ensemble une lente désintégration.

Le  récit  gracquien  décrit  le  périple  d’une  conscience   dans   sa  relation  avec  l’univers  spatial.  Il présente   un   être   d’abord fragmenté puis  rassemblé  dans  un  monde  qui  se  défait  et  se  refait. Ce cheminement d’une désintégration vers une   reconstitution atteste une fois de plus  la  fascination  de  Gracq  pour  une  civilisation qui déchoit pour se renouveler, et dit son goût pour une dynamique,   composante essentielle de   son oeuvre qui implique un mouvement.

Telle est la situation initiale, telle est la position assignée à l’être  dans son récit dès qu’il commence. Dans cet univers, le personnage s’appréhende  dans  son  anéantissement  et  tend  vers   une recomposition.  Situé  dans  une  terre  qui  semblait   maussadement retirer  sa  promesse,  le  héros   gracquien   est   impuissant à se mouvoir à l’aise  dans  une  existence  évacuée  de  toute  virtualité. Autour de lui  dans  un  monde  stérile  il  semble  qu’il  n’y  ait  presque pas de chance de germination.

Le personnage  principal  assume  le  rôle  de  modifier,  de  recomposer un monde inanimé :

« il  me  semblait,  dit  le  héros  du  Roi  Cophetua, que  je  venais  au  fond  de  cette  cavée  perdue  dans  les  feuilles éveiller je ne sais quoi d’enseveli. » (p. 195)

Aussi  dans  le  récit  gracquien  assistons-nous à  l’histoire   d’un univers mort qui renaît.  Le  monde  gracquien  est  fin  et  commencement, mort et vie, vacuité et  attente.  Il  semble  que  Gracq soit orienté vers une vision  du  monde  compensatrice.  Dans  son univers, la mort appelle la vie  comme  la  terre  appelle  la  pluie  dans des longues sécheresses, le vide  réclame  ce  qui  peut  le  combler  et c’est  dans  un  paysage  désertique  qu’apparaît   et   se   développe l’attente qui assume la possibilité d’un accomplissement

C’est parce qu’il ressent profondément  le  vide  de  son  univers  et  sa carence à être  que  le  héros  éprouve   le  besoin   de  combler   sa  lacune, de  tendre à une  complétude  avec   la  conscience   du   vide  corroborée par un espace dénudé où s’épanouit son attente .

Le vide et ses différentes perspectives: neutralité, silence, sommeil, immobilité mortelle, ou désintégration dissolvante sont autant de justifications inavouées de  l’attente,  attente  hautaine  surgie  et développée dans un vide initial, vide moisi obscurément réveillé.

Les lieux  de  l’attente  gracquienne  sont  subtilement  imprégnés d’irréalité,  ils  baignent  dans  un  climat   fantomatique.   Ainsi,  l’espace de l’attente gracquienne est un univers où le réel est doublé de l’imaginaire, où ces deux contraires sont unis dans une  totalité  sans fissure.

1.1. LA  MYTHOLOGIE DE LA FORET

L’univers romanesque de Julien Gracq, comme l’indique Marc Eigeldinger, se distingue par l’attention qu’il porte à la nature, et par la volonté d’établir une communication constante entre la substance cosmique  et  l’énergie psychique des personnages .

Non seulement  la  nature  incite  le  héros  à  céder  à  son  appel,  mais elle  contient  les  symboles  de  la  vie  spirituelle  et  révèle  les  signes, les présages annonciateurs du destin.

La  nature  renferme  les   éléments   mythiques   composant   la   texture de  l’univers  romanesque  de  Gracq.  Parmi  ces  éléments,  il  en   est deux  qui  gouvernent  son  oeuvre  par  leur  rôle fondamental :   le liquide et le végétal. Ces sont avant tout l’eau  et  la  forêt qui  déterminent le climat et  la  substance  romanesques. Ils  suscitent  le décor mythique dans lequel s’inscrit l’existence des héros.

Ce paysage, unissant  le  liquide  et  le  végétal,  forme la  toile de fond sur laquelle se détachent les acteurs, et la structure originelle sur laquelle s’organise le comportement de la conscience et de l’inconscient humains. La description de la forêt sert de cadre extérieur, mais elle est aussi  associée  au  drame  intérieur  vécu  par les personnages.

« Braye-la-forêt » est le nom de  l’endroit  où  se  déroule  l’action  et, comme son nom le suggère, c’est plus qu’un « de ces village accotés  aux  anciennes  forêts  royales« ,  c’est  la  forêt  même  qui regagne peu à peu le terrain perdu par les lotissements.

Dans Le Roi Cophetua la masse végétale de la forêt présente de singulières analogies avec la masse liquide de la mer ; elle suggère à Julien Gracq des métaphores  maritimes  originales :

« C’était  comme un village au péril de la mer. On eût dit que la forêt écumeuse allait d’un instant à l’autre déferler  par-dessus  sa digue, dans  une espèce de revanche élémentaire« . (p.218 )

« Les  têtes  des  arbres dominaient de très haut (…) qui déferlait vague après vague (….) J’écoutais presque intimidé rouler  le  bruit  de  mer  qui  brassait  les  masses  d’écume verte« . (p.193)

« L’oeil évoquait vaguement, plutôt qu’une maison habitée…. un paquebot échoué sous les branches d’une crique perdue » (p.199)

D’une  part,  la  forêt  représente  une  espèce  d’écran,  de  frontière par son exubérance qui veut  remplir  tous  les  espaces.  Elle s’empare des espaces vides, cerne les habitations et encercle les villes de telle manière qu’elle éveille dans l’âme du narrateur des sentiments contradictoires :   d’oppression    et    de   liberté.    Ainsi le narrateur s’exprime-t-il :

« Je respirais  à  l’aise  le  parfum  de  la  terre  crue  qui montait de la nuit…je me  sentais  étrangement  perdu,  flotté,  soudain très loin de toutes les amarres« .( p.226).

Et  encore :

« les  arbres  s’étaient  refermés  sur  la   route, j’avançais  dans un tunnel qui ne menait plus nulle part…. » (p.231).

D’autre part la forêt se définit comme une espèce de scène naturelle mystérieuse  où  les  contrastes  de  l’ombre  et  de  la  lumière,  du  froid et du chaud, du clos et de l’ouvert, manifestent les  différents  états d’esprit du narrateur.

Les solitudes de la  forêt  deviennent  l’image  des  tourments  intérieurs et des abîmes de l’inconscient du héros.  Elle  est  le  symbole des forces souterraines de l’inconscient, selon les analystes modernes. Ainsi nous  trouvons :  « la  forêt  semblait  cerner  de  partout la clairière sablée« , ou bien « il me semblait que je venais au fond de cette cavée perdu dans les feuilles ».

Le narrateur :

« On  traversait  alors, après le vacarme parisien, ces forêts nobles et vides qui barricadaient les avancées de la vie civile comme un  rideau  de  silence un peu initiatique. » (p.192).

Le choix des adjectifs qualifiant est révélateur : silence d’étang noir, douceur tranquille et mouillée, quelque chose de doux, de triste et de brûlant.

La forêt signifie aussi le monde sauvage, primitif, porteur  des vestiges de l’originel et du souvenir des genèses ; la fraîcheur du végétal qui ressuscite cycliquement en ne cessant de s’accroître.

« Je regardais à travers les  vitres  petites  la  forêt  matinale:  quelque chose qui n’était pas seulement la pluie l’avait rafraîchie, apprivoisée…. »(p.251).

La  forêt  constitue,  dans  l’univers  de  Gracq,  le  centre  où  se  recréent  les figures  ancestrales  de  la  mythologie  et  le  milieu  où  se  rattachent les vestiges du sacré.

Elle représente un espace qui  permet  au  mythe  de  s’incarner, d’opérer la réconciliation du réel et de l’imaginaire ; elle propose  un temps cyclique qui, en se superposant au déroulement de l’histoire établit la continuité entre le passé et le présent ou, plus exactement, inscrit  les  données  du  présent  dans  la  trame  légendaire du passé :

« le bruit de  la  guerre  passait  très  loin  au-dessus  des futaies  rassurées,  si   inamovibles   maintenant qu’on   s’attendait presque d’un moment à l’autre  à  voir  lever  derrière  elle  un  ruban d’aube grise. Il me semblait qu’il était très tard »  (p.231).

La forêt est assimilée, chez Gracq,  à une  figuration  mythique  de l‘anima,  au  sens  où  l’entend  Jung,  c’est-à-dire une   image archétypale et collective de la féminité. La forêt apparaît comme la composante de la  rêverie  féminine  en  l’âme  masculine,  comme l’image de l’aspiration nostalgique à rejoindre la  Terre-Mère  des origines !

1.2. LA MAISON

L’allée, paysage de cauchemar couvert de nuages gris,  corrobore  la folle angoisse  des  personnages.  Tendus  avidement  dans  une  perception désirante vers l’événement dont ce chemin  suggère  le caractère  funèbre,  les  personnages  sentent   l’allée   déchiffrer pour eux l’inconnu auquel ils  aspirent ; ils  sentent  déchirer  les  ténèbres du mystère funèbre. Ils  perçoivent  l’allée  délestée  leur  révéler à chaque seconde les chemins secrets  et  jamais  parcourus de la vraie nuit dont elle escaladait visiblement l’entière épaisseur.  Pour les guetteurs gracquiens, cette allée étire sa fatale longueur. Elle  est possibilité  de  mort;  elle  leur  donne  l’image  d’une  porte  ouverte  sur un paysage entièrement inconnu.

Dans la maison vide et silencieuse, dont toutes  les  issues  sont maintenant fermées, l’angoisse de  celui  qui  a  cessé  d’attendre  croît. Les  images  des  bougies,  des  flambeaux  et  des  torches  se multiplient, obsédantes et inquiétantes comme la  femme qui  les promène d’une pièce  à  l’autre. Le  regard du  narrateur  est  de  plus  en plus fasciné par le contraste entre les ténèbres de  la  maison, l’obscurité de « galerie de mine »  et  la  danse  des  flammèches qui, partout, font « tanguer les ombres« . Même à distance, les images le poursuivent :

« Onze heures  sonnèrent  et  presque  aussitôt  le  reflet  de  la lumière se mit à bouger au plafond du couloir. De nouveau je  me levais de mon  fauteuil  d’un  bond.  Je  n’imaginais  plus  rien.  L’image de la flamme des bougies montant toute droit dans la pièce fermée était revenue se  fixer  dans  mon  esprit  comme  au  foyer  d’un  cabinet de glaces. » (p.231).

La chambre gracquienne diffuse une atmosphère macabre,  sinistre par les différentes associations qu’elle polarise :   associations  hantées par la mort, même  si ce caractère est  voilé.  La  chambre, espace  de  prédilection du guet gracquien  funèbre, est intimement liée au thème du Double. Gracq marque  souvent  les  rapports de la mort avec un double nourri de  ses  réminiscences  égyptiennes avec cette image du mort  dans  le  tombeau  qui  est,  pour reprendre  la vieille croyance égyptienne, le double impalpable  qui  se  ranime  et volète à  travers  les  espaces  funèbres.  La  présence  constante  du double dans  la  chambre  du  guet,  renvoie  à  une  signification  funeste qui, trahit la présence de la mort. Rentrer dans  la  chambre  vide de l’autre  implique  une  identification.  L’autre   devient,   en   même temps, « Je ».

La pénétration dans la chambre de l’autre favorise les rapports des guetteurs,  réalise  leur  jonction.  Violant  l’intimité  de  quelqu’un, l’intrus se fait son double. L’attente se soutient dans le contact avec l’Autre et l’angoisse du guetteur se nourrit de l’acte profanateur. L’intrusion dans une pièce habitée en l’absence  de  son  occupant est une violation, un interdit qui s’accompagne d’angoisse.

Marie Francis remarque : dans  la  chambre  close, le  thème   du double est également présent, sous un  autre  aspect.  Le double  est aussi cette image du guetteur réfléchie dans  le miroir de  la chambre. Cette forme de double  apparaît  surtout  vers  la  fin  de l’attente, au seuil de la mort. Le guetteur qui  prévoit  une  mort imminente est envahi  par  le  sentiment  inquiet  de sa  visibilité  et utilise  son  reflet  comme  une  méditation pour confirmer son identité.

La salle d’attente et la vision à travers la vitre pourraient représenter l’existence humaine cloîtrée dans un huis-clos désespéré, le narrateur enfermé attendant quelque chose qui ne viendra jamais.

Le tableau, mot privilégié du décor gracquien, prend valeur d’emblème. La représentation picturale du Roi Cophetua apparaît comme une concentration emblématique de l’attente et une condensation de la panique du héros.

Deux oeuvres : La  Mala  Noche ,  de  Goya  et  Le Roi Cophetua  de Burne-Jones, sont décrites avec des distorsions intéressantes : notamment, la description de la  peinture  anglaise se  caractérise  par l’inversion de la place qu’occupent les personnages. Si l’oeuvre de Burne-Jones est présentée comme une   « Annonciation »,   celle de Gracq doit être lue comme le récit d’une annonciation à l’envers.

2. LE TEMPS DE L’ATTENTE

Le récit entrelace toute la courbe :  du  sommeil  inanimé  à  l’état  de veille, et enfin à l’aurore qui apporte au monde et à l’homme la fin de l’aventure libératrice.

Dans Le roi Cophetua, Gracq semble avoir voulu organiser le  récit  le long d’un double plan :  inférieur  et  supérieur.  C’est  l’interprétation  qu’autorise du moins l’image de ce couple étrange, où la femme­-servante et le maître absent appartiennent, l’une à  un ordre inférieur, l’autre à un ordre supérieur.

Le  motif  central  autour  duquel  s’organise  le  récit,  c’est   l’attente, mais une attente immobile, en lieu clos. Elle est veille puis veillée –  l’envers  de   l’attente.  Dans  les  deux  cas, un  sentiment  de   panique est  présent.  Pendant  le   moment   miraculeux   de   l’attente,   l’attention est portée à tous les signes du monde.

L’attente  n’abolit  pas  la  quête :  elle  la  porte, au contraire,  à  sa plénitude. Le passé,  le  présent,  l’avenir  des  personnages  s’abolissent dans  l’immédiat  de  l’existence.  Leur  durée  est  la  même :  de  l’après­-midi à la matinée, bien que rien ne marque l’écoulement du temps.

Dans  le  salon  où  le  narrateur  attend  seul,  sans  savoir  si   son ami absent  n’est  pas maintenant  disparu,  rien  ne  parle  de  Jacques   Nueil, pas même la  salle  à  musique où il composait :

« Ce  coin le plus  intime de la  pièce ne respirait pas le désordre chaud  du travail journalier. (p. 199).

La  pièce  est  devenue  « salle  de  musée ».  Il  y  a  comme  un  refus des choses  à  se  délester  de  leur   secret   dont   rien,  sauf l’entêtement du regard, ne garantit l’existence.

Dans ce monde  refroidi,  vide  et  silencieux,  à  la  veille  de  la  Toussaint,  les  images  d’ombre  et  les  bruits  de  rafales  et  de canonnade suggèrent moins une attente qu’une veille funèbre. Et lorsqu’une panne d’électricité plonge brusquement la maison dans l’obscurité  totale,  l’étrange  servante  qui  promène un flambeau, devient l’unique source de lumière.

Au  double  niveau  littéral  et  figuré,  elle  seule  peut  désormais   éclairer  l’attente.  Le  regard  se  déplace et glisse lentement des objets à la femme-servante, dont la seule présence est l’impreinte de l’absence du maître.

La tension monte, et rien ne dissipe le malaise qui ne peut venir de l’attente,  puisqu’on  sait   maintenant que l’heure du dernier   train est passée et que Nueil n’arrivera pas. Tout va se jouer en huis-clos, pendant le dîner et l’après-dîner, avec, entre eux, un  dernier appel au monde extérieur : le bureau des PTT où le narrateur comptait se renseigner, mais qu’il trouve fermé,  inexorablement muet. Sur  le chemin, de retour de la  poste à la  maison, où il avance comme « dans un tunnel« , il se rend brusquement compte, qu’à son insu, son attente s’est retournée conte lui. Il se sent piégé.

Le narrateur dit :

« … une image m’assiégeait maintenant toute proche : celle du gravier ratissé sous mes semelles et de la lampe qui viendrait au-devant de moi à travers les gouttes de plomb des feuillages : tout s’arrêtait au geste du bras nu élevant la lampe (…) Jamais je n’avais été envahi à ce point par le sentiment nu que quelqu’un m’attendait« . (p. 228.)

Le  héros  Gracquien est relancé par un « ennui vide« , par le « sentiment d’un vide » Ia conscience d’une déficience ; il se perçoit « comme un être à qui ‘il manque de l’être « , selon le mot de Poulet, « un être qui n’arrive pas à être  complètement ».

Nous suivrons  d’abord  le héros Gracquien dans son aventure du manque, du vide, dans une trajectoire qui s’inscrit sous le signe de l’atemporel et du temporel.

Nous  analyserons  ensuite  le  rapport  entre une vacuité   mortelle et une attente de la mort, rapport qui confirme le lien indissociable, Gracquien, de vie et de mort .

Dans son récit, l’artiste souligne cette relation, marque le  passage entre le temps de la mort et celui de la vie, par des moments privilégiés de l’automne et le crépuscule. Le héros éprouve en lui- même le non-être, le « vide ».

Épuisé, impuissant à conjurer le non-être, par manque d’être comme le personnage lui-même, le temps ne s’écoule pas, semble s’arrêter ; c’est

« un  temps vide et purement fantastique dont l’horreur  consistait  tout  entière  en  sa  différenciation  sensible, du cours de la durée, un Temps d’où paraissait entièrement distrait l’écoulement de tout phénomène véritablement vital« .

Ce monde Gracquien, congelé dans une immobilité mortuaire, suggère une réflexion sur les civilisations épuisées. On pense à une humanité prostrée dans la torpeur mécanique du quotidien, englouti par des occupations absentes, détachée, séparée de l’essentiel.

Notre héros voit venir une mort lente, vit une désintégration progressive. La dégradation d’un personnage qui subsiste dans un milieu ou « les journées s’écoulaient,  de  plus en  plus  vides, de  plus en plus inoccupées ».

Dans ce mouvement de fuite, de chute, le temps se rétrécit, tend  à se perdre dans le vide, à se dissiper dans le néant.

Cette lente agonie atteste la fascination de Gracq, historien, pour un monde  en  décadence.  Le  récit  Gracquien décrit l’aventure   d’un héros situé dans une société en décomposition et qui vise à se recomposer, à travers un long cheminement dans le  temps. Il s’ouvre  sur  un  monde  vide  qui  se  désagrège.  Mais avec la conscience du manque, un besoin de se sentir vivre, relance le personnage mourant qui revendique de grandes giclées de vie.

Le héros  gracquien qui a atteint le niveau le plus bas, se   reconnaît sous le signe de la mort, cherche dans une aventure  sans issue un recours possible qui réaliserait une permanence de son être.

Comme l’automne, un  autre  temps  d’élection, un  autre moment préféré de Gracq,  le  crépuscule,  rend  parfaitement  ce  lien indissociable de  mort  et  de  vie.  Le  crépuscule  est  déclin  et  naissance, le temps, les êtres y meurent pour renaître.

L’après-midi déclinante entretient l’impression d’un monde agonisant, le climat d’un univers mourant. Le crépuscule connote le macabre, les fins des journées suggèrent la pensée de la  mort,  qui établit les liens entre l’anéantissement et la  régénération,  mais qui est également symbole d’une renaissance.

L’être  Gracquien qui s’ appréhende au moment de s’anéantir   pour se reconstituer, se voit dans un présent situé entre tout un passé de vie inaccompli et un futur. L’étude de l’architecture de l’attente gracquienne implique celle du temps en fonction du personnage. Chez Gracq, le récit de l’attente s’appuie sur le « Je du guetteur » qui organise le temps selon la double tension de  l’angoisse et du désir, qui le condamne à une « torturante inquiétude« .

L’imparfait, temps directeur de son récit, est employé avec ingéniosité dans l’expression d’une durée indéfinie, dans la représentation d’interminables heures d’affût.  Dans cette longue  aventure, l’écoulement  linéaire  de  la  durée  est  souvent  bouleversé par une pause dans le présent ou un recul vers le passé ou encore par une projection vers  l’avenir.  Dans Le Roi  Cophetua,  cette  durée s’étend de l’après-midi de la Toussaint à la matinée du lendemain.

A ce passé-présent imaginaire de l’imparfait, qui concerne le romancier, se mêle un autre  passé qui concerne le héros : un  passé que le personnage reconstitue au coeur du présent dans  une profonde rêverie.  Celle-ci est liée au possible, donc l’attente comporte la notion de futur, contient de l’avenir.

De   plus,  le  futur  n’est  perçu   qu’a   partir  du  passé,  dans  la  mesure où  ce   passé   est   accepté,   assumé,   utilisé   par   le   guetteur gracquien comme fondement de son avenir. Le  personnage s’intéresse à un passé qui jette les bases du futur et enrichit un moment.

3. LA NUIT INITIATIQUE ET L’AUBE PURIFICATRICE

 

Gracq emprunte aux Romantiques plus qu’un décor nocturne : la signification  profonde  de  la  nuit qui, en fait,  dans la  vie  des personnages est l’instant privilégié où ils ont au plus haut point lesentiment de l’existence et où ils s’unissent à leur destin.

C’est dans cette nuit mystique que le héros de Gracq est initié, et  elle revête ou marque le terme de l’errance nocturne, la révélation  de la terre inconnue.

« On   traversait  alors, … comme un  rideau de  silence un peu initiatique« . (p.192).

« La journée oppressante finissait, et ce qui lui succédait n’était pas exactement la nuit : il me semblait plutôt que c’était – égale et  calme comme  une  petite  flamme  bougeante au milieu des pièces endormies – la veillée. » (p. 204).

« La nuit ne supprimait pas la distance, mais elle la rendait  abstraite  et  presque  immatérielle ;  on eût dit qu’il  n’y  avait plus rien entre  moi  et  cette  percussion lourde qui  heurtait  à la porte« . ( p. 213).

La nuit initiatique et la femme sont étroitement liées à ce passage obligatoire  que  doit  faire  le  narrateur  pour  arriver  à  l’aube libératrice.

La  nuit  fait  l’heure  privilégiée  du  roman ;  elle  est   entourée  d’ombre, de  lumière, et d’orage. Ces faits ont valeur de signe.  L’orage sur Braye-la-forêt annonce la descente aux  enfers et la  mort. Le lendemain, le rayon de soleil signifie le baptême, la  renaissance :

« un soleil jeune et encore mouillé ( …)  La  vie  s’était  remise  en  ordre« . (p.250).

La nuit est à la fois obscure et éclairée ; elle est profondément  marquée par la présence du mythe. L’obscurité est ce qui frappe le plus l’imagination, ne serait ce que parce que le noir est toujours valorisé négativement :

« Symbole  dans  les  hièrophanies solaires de la mort, la nuit reste de nos jours encore grosse de toutes les légendes de  l’angoisse,  entraînant  à  sa  suite  les  fantômes   qui   hantent les nuits du folklore et de notre prime enfance. »

Les ténèbres s’opposent à l’espérance et les mots utilisés par Gracq sont très éloquents pour nous montrer les  aspects  négatifs  :  « silence d’étang  noir« ,  « la  mala  noche« ,  « nuit  close  et  coite« ,   « nuit d’hiver« , « nuit épaisse« .

Qu’elle soit chargée ou non de signes, la nuit est l’angoisse pour le narrateur:

« … l’inquiétude  tomba  sur  moi. (…) cette maison qui  coulait  dans  la  nuit, sourde et muette. » (p. 225).

C’est  donc  l’aube  qui  rend  le mieux  compte de la  fascination   qu’exerce sur  Gracq  la  purification :

« Le lointain fracas d’ange furieux qui s’apaisait donnait  de   l’air à la nuit oppressante. » ( p.  230).

« Cette heure du petit matin était froide et lucide ; d’ordonner mes pensées sans fièvre … ». (p.. 248).

Le rite de la purification est lié à l’eau de  la  pluie  et  au  feu  des flammes des bougies et du soleil, qui ont des vertus purificatrices.

L’aube symbolise la pureté des origines restituée, le sentiment  des souillures issues des fautes et des contacts terrestres ainsi  qu’une aspiration à une vie en quelque sorte céleste et le retour  aux sources de la vie.

On  voit  clairement  ces  deux  éléments :  l’eau   et   le  feu  dans   le   texte du Roi Co phetua :

« L’air nettoyé par la pluie gardait une transparence vitreuse  et  plaisante à l’oeil ; (…) il  semblait pétiller par spasmes,   comme un feu qui tombe, sur un tembourinement discontinu de coups plus sourds« . (p.244).

A  ce  sujet  Jung  dit :

 « L’eau et le feu jouent un rôle fondamental dans le processus  de la  purification. Bien que ces deux éléments soient antagonistes et constituent même une paire d’opposés typique, ils ne sont qu’un et un seul si l’on croit       le témoignage des alchimistes. »

CHAPITRE II :    LE REGARD EXTERIEUR ET INTERIEUR DES PERSONNAGES

  1. JACQUES NUEIL ET LE MYTHE D’ORPHÉE

Le nom de  Jacques  Nueil  suggère,  sans  forcer  l’intention,  une analogie avec l’altitude et l’impénétrable (nues , nuages, nuit).  Et  le titre du récit, Le roi Cophetua, appuie encore davantage  le  fantasme royal évident. Aviateur et roi, épris  d’une  servante  digne d’un roi, altière et humble.

Il est critique et compositeur musical.  Il est très apprécié  parmi ses amis, ce qui est matérialisé par une vie sociale réussie et pleine. Il est « snob« , « distingué« , « parisien au dernier degré« , il appartient  à  une  « faune exotique« . Il charme et séduit son entourage.

Ce mythe nous introduit dans une histoire d’amour et de séduction :  l’amour  entre  Nueil  et  sa  servante  et  la  séduction du héros par cette femme .

Le rôle principal  de ce  personnage  est  de  nous  donner  la  clé  pour pouvoir interpréter cette nouvelle sur la base du Mythe d’  Orphée auquel il est fait allusion (p. 249).

Si nous posons la relation entre Eurydice et la servante – la  maison représentant les Enfers -, ce n’est plus Orphée (Nueil) qui  va chercher la servante-Eurydice mais notre narrateur.

Nous pouvons établir un autre parallélisme : Orphée est foudroyé  par Zeus pour avoir révélé son expérience du Royaume des Morts à ses mystes. De même, Nueil disparaît dans les airs cette nuit d’orage, foudroyé par Dieu, pour avoir introduit son ami journaliste dans sa maison (les Enfers) .

Nous avons aussi une autre référence : L’orphisme est une religion initiatique qui prêche l’inmortalité de l’âme et un cycle des réincarnations jusqu’à atteindre la purification définitive.

 

  1. LA FEMME : DUALISME ET MYSTERE

Ce personnage, autour duquel se développe l’histoire, est chargé de significations. Elle est, tout d’abord, comme toutes les femmes gracquiennes, une étrangère : incognito, elle est un univers à part  auquel l’homme n’a pas accès. Leur rencontre est fortuite et passagère, impersonnelle;  les sentiments en sont exclus.

« J’ai rarement – je n’ai peut-être jamais, même dans l’amour – attendu … quelqu’un qui pourtant ici ne pouvait être pour moi qu’ « une femme », – c’est-à-dire une question, une énigme pure« . (p. 238)

Dans la caractérisation des yeux de la femme il existe une dualité représentée par deux éléments opposés, l’eau et le feu,  associés.  Dans  le  premier cas, l’élément « eau » est euphorique,  lié au sourire ironique, »…une acuité dans les prunelles plutôt qu’un sourire« . « Voir  est  savoir »,  et cette phrase anticipe sur le fait que la femme « sait » ce qui se passera.   C’est   l’image de la voyante.  Mais cette  connaissance, cette contemplation  font  aussi  souffrir.  Ainsi,  dans  le  deuxième  cas,  le  feu est un élément dysphorique qui décrit la détresse et le désespoir:

« L’expression des yeux brûlants et sombres, que la lumière accrochait avec dureté, était si clairement une expression perdue… ». (p. 210)

Les cheveux noirs et lourds servent surtout à cacher le visage, comme un voile de deuil, qui font apparaître cette femme à la fois comme  une  femme  souffrante  qui  pleure  la  mort  de  son   amant, mais aussi comme une femme fatale, mystérieuse et dangereuse. Idée renforcée par l’adjectif « animal » qui nous renvoie à la Méduse, ce personnage mythique qu’on ne pouvait voir qu’au risque de périr.  C’est aussi un visage  impénétrable et anonyme,  donc distant et lointain : inatteignable.

Ainsi nous trouvons :

« … la  masse  lourde, presque orageuse, des cheveux noirs… (p.  ) le flot épais et animal des cheveux noirs (p. 240) qui  tombe en rideau devant  le  visage, le dérobe comme derrière une grille, (p. );  le visage restait noyé … regagnait  sournoisement l’abri de la chevelure. (p. 243) le visage tapi et fuyard. » (p. 243)

Cette femme est plutôt muette, mais quand elle parle, sa voix a  des pouvoirs magiques, elle attire et enchante  comme  la  sirène.  Elle domine : même si l’homme perçoit le mensonge, il l’accepte.

« La voix faible presque un chuchotement devient musicale et sensuelle avec un ton de supplication tendue qui s’y embusque et à laquelle il est difficile de résister ».

« Les monosyllabes les plus simples prenaient dans cette  bouche une signification plus lourde et presque charnelle »

Si Jacques Nueil  est  Orphée,  elle  aurait  le  rôle  d’Eurydice,  celui d’une morte habitant  les  Enfers.  C’est  pourquoi  Gracq  la  décrit comme :

« Une silhouette qui fond dans l’obscurité qui vit quelque          part épaissement dans la maison enténébrée.

 

Et aussi :

L’attache nourricière qui l’irrigue toute, le flot répandu des cheveux noirs,  l’ombre  qui  mange le contour de la  joue,  le  vêtement  sombre sortent moins de la nuit qu’ils ne la prolongent »

Cette   femme   est   aérienne,   presque   immatérielle,   comme   un ange, mais un ange noir, un fantôme du pays des ombres . Ainsi elle va :

« Les pieds touchant le sol a peine au pas vivant qui mord le sable, elle arrivait  sans  aucun  bruit elle glisse sur la moquette d’un mouvement silencieux propre à elle »

 

 

Si elle habite dans les  ténèbres  elle  est  aussi  confondue  avec  le  feu des  bougies.  Son  déplacement  et  la  lumière  qu’elle  porte font un tout, elle est source de lumière et la lumière même :

« La  lueur  hésita,  s’arrêta  une  seconde  sur  le seuil ou le battant de la  porte  ouverte  ne  la cachait encore, puis  la  silhouette  entra  de profil… »

Annie-Claude Dobbs nous dit a ce propos: l

« Analogue a la flamme  avec  laquelle  de  plus en  plus elle se confond, la  femme servante attire et repousse.  Le  sentiment qu’elle inspire est fait de désir et  de  panique.  Femme  flambeau,  femme torche onduleuse dans son vêtement de nuit  « Flamme  vive » dardée  dans  un  instant  et  replongée  dans  les  plis  de   la   lourde étoffe  de  soie  Elle  est  imprévisible  dans  ses   mouvements  et  dans ses intentions, comme le remarque le  narrateur dans la  salle à manger, elle est capable de brûler,  « quand  elle  s’approchait  de  moi pour me servir, le  dos  de  ma  main  un  instant  se  brûlait  a distance  à la faible et  forte  chaleur  de  son  bras  nu »  (p.222).  Porteuse  de lumière,  elle  peut  alternativement,  éclairer   et   enténébrer  selon qu’elle s’approche ou s’éloigne. De  plus, le  plaisir  érotique qu’elle donne à cet amant  clandestin  d’une  nuit  est,  lui  aussi,  « violent  et  court »,  comme la flamme. » (p 243)

Elle est « une simple  femme  de  chambre  par  la  déférence impersonnelle des mot, par la manière  qu’elle  a  de  n’apparaître  que pour les  besoins  du  service » .  Mais  ses  façons  indiscrètes  directes, peu  conventionnelle  la   définissent   comme   la   servante-maîtresse qui a un pas humilié et serf, et  pourtant calmement  autoritaire  – enchaîné – enchaînant. Elle le sert les yeux  baissés,  sans  hâte  ni lenteur, avec une précision neutre et posée ».

« Le  costume  servile  si  brusquement  revêtu  est  si strict et si affiché, si insolent presque dans sa correction humiliante » (221)

qui fait songer a une espèce de cérémonial « ses  ornements  blancs »  ayant un caractère rituel.

Elle a l’air d’apparaître en  servante  d’y  retrouver  une  aisance intimidante comme un souverain qui lève son incogni to. (p 221)

La  tradition  chrétienne  définit  la  Vierge   Marie  comme   la  servante de Dieu: Tristan Corbiere va plus loin en disant  d’elle  « Servante maîtresse altière , très haute devant le  très  haut   »  (« Amour  .  La Rapsode foraine ») Julien Gracq joue dans ce roman, avec la double signification  du  mot   »  maitresse  en  tant  qu’amante  mais   aussi  en tant que souveraine .

 

Le  rapport  entre  la  vierge  Marie  et  notre  personnage  en  renforcé   par la description que Gracq fait du Tableau  « Le  Roi  Cophetua »  lorsqu’il le décrit en parlant de la mendiante .: « Le front penché très

(                                 bas , le visage perdu dans l’ombre , la verticalité hiératique de  la silhouette        pouvaient     faire    penser a                        quelque           vierge    d’une

Visitation . 1

 

Si nous ajoutons a cela l’image de la femme flambeau mentionnée ci-dessus , nous somme renvoyés au rôle principal que cette femme pourrait  jouer  dans  l’histoire:  Celui  d’une   initiatrice   qui   permettra au narrateur de réaliser sa purification »

Elle a  donc  l’ambiguïté  qui  ressort  de  l’association  de  l’ombre  et  de la lumière de la vie et de la mort , de la femme  spirituelle  et  de  la femme animale.

 

 

 

 

 

  1. LE NARRATEUR ET SON ATTENTE

Nous  ne  connaissons  du  narrateur  que  sa  voix,   ou   plutôt  sa  pensée qui transmet ce qu’il regarde (l’oeil) ou écoute (l’oreille)

« L’oreille se heurtait a lui ( le grondement) sans

 

pouvoir fréquence ( p.216)

percevoir        aucun       changement         de ou de volume comme l’oeil a un mur ».

 

 

Durand nous explique a ce sujet:

 

lLEUTRAT, J.L., « Julien Gracq », Ed. Seuil, France 1991, p. 223-224

 

« l’oreille  peut  entendre   plus   profondément   que   les   yeux ne peuvent voir  » l’oreille est alors le sens de la nuit », l’obscuri té est amplificatrice du bruit qu’elle est résonance » ( p. 99 )

Néanmoins,  l’oeil  au  singulier  est  plus  qu’un  simple  regard:  il  est associé a l’objet de la vision,  c’est  a  dire  a  la  lumière.  La  notion  de vision  est  toujours   liée  a   la  transcendance   et  elle   n’est   possible  qu’a d ista nce .

 

Durand ajoute:

 

 »  le  surmoi  est  avant  tout  l’oeil  du  Père  et   plus   tard  l’oeil  du  roi, l’oeil  de  Dieu,  en  vertu  du  lien  profond   qu’établit   la   psychanalyse entre le père , l’autorité politique et l’impératif moral (p. 170).

Alors, cet oeil qui voit est a la  fois  témoin,  Juge,  surveillant, clairvoyant et instigateur de rectitudes morales .

Notre personnage n’a pas de nom , il  est  anonyme,  de  même  que  la femme. On sait seuleme nt q u’il a été un combattant , puis qu’il  a  été reformé et qu’a présent il exerce le métier de journaliste.

Ce personnage est marqué par la solitude: ou qu’il aille  où  qu’il  se trouve, il est toujours seul.

 

 

 

(_ –

« J’étais seul dans  mon  compartiment  presque seul, semblait-il  dans  ce  train  de  grande banlieue » ( p 188).

« De nouveau la bourrasque seule ,me tenait compagnie  dans  le  dédale  des   futaies   privées » ( 195).

« La  solitude  des  villas  enterrées  sous   les branches était si  complète  que  mon  pas  malgré moi se faisait plus léger et plus long » ( p. 195)

 

« Personne ne m’attendait (…) j’écoutais presque intimidé rouler le bruit de mer qui brassait  les masses  d’écume  verte  et  je   tente  de   m’orienter. Il n’y avait pas en vue âme qui vive » ( p 193).

 

2 l

Deux autres thèmes  sont  liés  a  cette  solitude  celui  de  l’attente  et  celui de la mort.

 

Ce  récit  a  comme  fil  conducteur  le  motif  de  l’attente,  il  y  a  deux étapes : L’attente de la femme mystérieuse signale que:

 

« Pendant le moment miraculeux de l’attente l’attention  est  portée  a  tous  les   signes   du monde. L’attente n’abolit pas la quête :  elle  la  porte, au contraire, a sa plénitude , Le passé , le présent,  l’avenir  des   personnages   s’abolissent dans l’immédiat de l’existence » (….)

 

« Dans ce monde refroidi , vide et silencieux , a la veille de la Toussaint , les images d’ombre  et  les bruits  de  rafales  et  de   canonnades   suggèrent moins une attente qu’une veille funèbre »

 

En effet l’idée  de  la  mort  est  présente  depuis  le  début  du  roman  soit  par  le  vocabulaire:  « jour  de   morts »,   « enterrés »   « enseveli »   « pas  âme qui vive » soit  par  les  allusions  a  la  possible  mort  de  l’ami  du journaliste,  Nueil,  soit  par  les  images  qui  nous   la   rappellent  comme par  exemple  la  maison  en  tant  que  « royaume »  des  morts   ou   des enfers.

 

La  mort   ici  est   synonyme  de   vide  ,   mais aussi  du      désintégration

(                 progressive     n’oublions    pas   que   le   récit se  déroule    au cours d’un après-midi    autonnal et d’une longue nuit oppressante.

 

« Le  récit  Gracquien  décrit   l’aventure   d’un   héros   situé dans une  société  en  décomposition  et  qui  vise  a  se  recomposer  A travers  un  bref  cheminement  dans   le   temps.   Il   s’ouvre   sur   un monde  vide  qui  le  désagrège.  Mais  avec  la  conscience   du   manque d’un besoin de se sentir vivre, relance le  personnage  mourant  qui revendique  de  grandes  giclées  de  vie.-  Le  héros  Gracquien  qui   a atteint le niveau le plus bas se  reconnaît  sous  le  signe  de  la  mort,  cherche dans une aventure sans issue un recours possible qui réaliserait   une   permanence   de   son  être.l

 

 

1FRANCIS, Marie , « Forme et signification de l’attente », Ed. Nizet 1979 p.216

 

Chez  Gracq  ,  la  mort  et  la  vie  sont  toujours  indissociables:  Cette nuit angoissante fera place  a  une  aube  purificatrice  et  rénovatrice Marie Francis ajo ute :

 

« L’être  Gracquien  qui  s’appréhende  au   moment   de   s’anéantir   pour se reconstituer ,se voit dans  un  présent  situé  entre  tout  un  passé  de  vie inaccomplie et un futur réalisateur »

Nous avons dans la nuit un symbole d’inversion Comme le remarque   Gilbert   Durand:1

 

 

et encore:

« C’est  au  sein  de  la  nuit  même  que  l’esprit quête sa lumière et la chute s’euphorise  en descente » (p.224).

 

 

« Il    ne   subsiste   qu’une   limite  fort   mince   entre   l’acte

 

téméraire de la descente sans guide et  la  chute  vers  les  abîmes animaux » ( p 228)

 

Dans le « Roi Cophetua », il s’agit d’une descente aux enfers  et  le narrateur, dans le rôle d’Ulysse,  disposera  lui  aussi  d’un  guide  pour  que cette descente – non prévue- ne devienne une chute:

 

 

 

 

 

 

(

‘·-

« Je  songeais  qu’on  pouvait  suivre   Orphée   très loin dans le sombre royaume,  tant  qu’il  ne  se  tourne pas elle ne se retournerait jamais.

 

« Je l’avais suivie .  Encore  maintenant  Je  la suivais presque, protégé de  tout  faux  pas  tant  que Je mettais  les  miens  dans  les  siens  l’un après l’autre, étrangement puis en charge, étrangement charmé » (249).

 

Une fois  de  plus,  Gracq  pratique  une  inversion  des  symboles  car dans ce paragraphe Orphée et la femme Eurydice sont  un  seul  être détour qui rend le passage plus riche.

 

 

 

1DURAND, G. « Les structures  Antropologiques  de  l’imaginaire   »  Ed.  Bordas  , Paris, 1984, p, 345

 

Au contraire d’Ulysse notre héros ne trouvera pas la  le  passé,  il  s’en libérera et récupérera un avenir , un monde remis en ordre

 

Dès que le narrateur prend conscience que Nuei l n’ arr ive ra pas , son attente  veille  se  change  en  une  attente   veillée.  Sa  tension   morte  et rien ne dissipe son malaise:

 

« je ressentais toujours cette constriction  de  la gorge qui  ne  m’avait  pas  quitté  depuis  que  j’étais entré dans la maison .  Mais l’inquié tude  , les mauvais  pressentiments  n’y  avaient  plus autant de part (….) Je guettais le moment ou  derrière moi , dans le  rectangle  de  la  porte ouverte la femme de  nouveau  s’encadrerait  (p. 220)

 

C’est pendant  le  dîner  qu’il  découvre  le  tableau  du  roi  Cophetua  et la relation qui existe entre son ami  et  cette  femme  . »Il  semblait difficile  de  se  taire  au  point  ou  se  taisaient  ses  silhouettes paralysées . Une tension que je localisais  mal  flottait  autour  de  la scène  inexplicable:  Honte  et  confusion  brûlante   panique   qui semblait conjurer  autour  d’elle  la  pénombre  épaisse  du  tableau comme une protec tion, au-delà des mots (…..) Je restai un moment devant le tableau, l’esprit remué , conscient qu’ une accommodation nécessaire se faisait mal- … Le roi Cophétua ! Le roi Cophetua

,.                                amoureux d’une mendia nte « ….( p 224)

C

Plus tard sur le chemin du retour des PTT a la maison  » il se rend brusquement compte qu’a son insu son attente s’est retournée contre  lui.  Il  se  sent  piégé.l

 

« Avec  l’évidence   de   l’attente   le   narrateur,   comprend qu’en  l’absence  de  son  ami  c’est  a  lui  qu’e st  désormais   assigné   le rôle du roi  Cophetua.  Et  a  chacune  de  ses  questions  muettes  il  crois lire sur le visage de  la  femme  la  réponse,  toujours  la  même   »  C’est  ainsi  » ( p. 199 )

 

« Le narrateur peu a peu conclut a son impuissance a comprendre et encore moins a contrôler ce qu’il interprète

loOBBS,A.C., »Dramartugie et liturgie »,P.198,203, 209.

 

désormais comme un sortilège comme une conjuration. Il me semblait qu’on disposait étrangement de moi. Je me sentais dépossédé de mon sillage. ( p 235 )

 

 

« Penche  sur  le  visage  de  la  femme  endormie  a   ses  cotes   il  croit   y lire l’évidence d’une fatalité qui se confirme.1

Je  me  sentais  entrer  dans  un  tableau   prisonnier de  l’image  ou  m’avait   peut-être   fixe   ma   place une exigence singulière ( P. 246)

Cette femme avait été fébrilement désirée:

 

« Je la désirais, Je l’avais désirée , je le savais maintenant  des  la  première  seconde  des   que mon pas a coté du  sien  avait  fait  craquer  le gravier de la court » ( )

 

Liée au désir charnel , c’est une attente qui fait souffrir:

 

« Les nerfs tendus (…)  la  gorge  serrée,  je  n’étais  plus qu’attente » ( p 238 )

 

« J’ai rarement attendu quelqu’un avec le coeur battant, la gorge nouée » ( p. 238)

Il    est     révélateur      que    ce    soit    surtout     pendant     le    dîner    que    le

(    –                   narrateur subit le plus cette angoisse:

 

Selon Durand , le schème digestif du l’avalage est « inver sion de la puissance virile , elle confirme le  thème  psychanalytique  de  la régression du sexuel au buccal et au digestif  » ( p 243 )

 

Cela rejoint encore une fois , l’idée d’une descente

 

« L’imagination  de  la  descente   vérifie   l’intuition freudienne qui  fait  du  tube  digestif  l’axe  descendant  de  la  libido avant sa fixation sexuelle  » ( p 228)

 

Et encore:

 

 

 

1DOBBS,A.C.,Dramartugie et liturgie, p. 203.

 

« Ce ventre polyvalent peu certes, facilement  engouffrer  des  valeurs négatives  comme  nous  l’avons  déjà  noté   et   venir   symboliser   l’abîme de la chute le microcosme du péché » ( 229).

 

C’est pourquoi ce fort désir sexuel s’accompagne d’un sentiment de panique. En effet  .  si  l’on  se  réfère  a  nouveau  du  mythe  d’Orphée  , ce lui -c i  finit  par  être  inutile,  anéanti  en  épilogue   a   sa   passion mal he u re u se .

 

En  même  temps  le  ventre  féminin  est  le  ventre   maternel   unit  a l’eau ( l’orage dans le roman).  Il  est  chez  les  surréalistes  ,   »  l’objet d’un espoir fondamental » ( p  266)  mais  aussi  fluidité  du  désir.  Et « toute l’imagerie des eaux est réhabilitée par le poète , soumis a

r· —       l’archétype    suprême   au    symbole    de    la    femme    .Car   la   femme  prend

‘                     dans  la  table  des  valeurs  surréalistes  la  place  de   Dieu »   (267). Même sur le plan de la franche psychopathologie, parallèlement a la guérison se fait un retour symbolique au ventre maternel.

 

Ainsi  cette  femme  ambivalente  est  a  la  fois  une  épreuve  et  le moyen de sa purification par le héros.

 

CONCLUSIONS

  1. Dans le déploiement de l’oeuvre romanesque de Gracq, nous  avons considéré l’espace de l’attente, cet univers qui unit le réel et l’imaginaire dans une vaste synthèse. L’analyse de la texture de  cet espace a montré que la nature a pour fonction  essentielle de représenter l’aventure du guetteur dans ses  modalités d’angoisse et de désir ;  et l’étude des éléments  fondamentaux du décor, ombre, lumière, mer-fôret, lieux hauts et lieux clos, avec les différentes associations qu’ils polarisent, a révélé une intime participation de l’espace à l’attente et aux  émotions du guetteur. Enfin, le repérage des signes a reconnu un climat qui nourrit l’attente, l’angoisse et le désir et crée le suspense. Gracq oblige les deux espaces, intérieur et  extérieur, à fusionner ensemble en un tout harmonieux.
  2. Dans le temps présenté dans la nouvelle, on considère deux aspects : l’automne et le crépuscule comme un monde en état  de décomposition,  mais  avec  l’idée  de  prendre  conscience  de  la continuité d’un cycle et  que  cette  décomposition  fait  appel à une future  recomposition de l’univers.  La  nuit  représente les bas-fonds de l’individu où il cherche la Raison de  son  existence,  c’est  aussi  le « ça », c’est-à-dire, l’inconscient qui agit sur le conscient.
  3. Dans l’univers gracquien, l’homme n’est jamais seul mais solitaire entouré des êtres qu’il cherche à rejoindre et qui lui sont étrangers comme ils le sont par leur nom, avant de l’être par leur présence.
  4. Dans le drame de Gracq, la femme est chaque fois l’autre : haute, multiple et inaccessible

Homme  ou  femme, le personnage Gracquien est  vulnérable et le thème de  la  blessure  est  une  des  constantes  de  l’oeuvre,  sans compter les innombrables images  létales  que  l’on  trouve  partout.  Il ne s’agit pas tant de dire la  souffrance du  monde  que  de  rendre évident et de concrétiser l’indissoluble  rapport  de  la  vie  et  de  la mort. Sensible à cet inéluctable, le  personnage Gracquien cherche dans le rêve et le mythe l’immunité que lui refuse la réalité

  1. . L’oeuvre  de Julien Gracq, métaphoriquement ou non,Gracq ne cesse de faire appel au vocabulaire de la vision et de mentionner des  dispositifs  optiques  (  trompe-l’oeil,  cyclorama, diorama, panorama, miroirs, etc.). La perspective et le  point  de  fuite ont une tendance marquée à s’inverser, à basculer, à se redoubler.

« Quand l’oeil désoeuvré plonge d’un balcon la nuit, à travers  la  rue,  dans  une  pièce  éclairée  dont  on  a oublié de clore les rideaux, on voit des silhouettes qui semblent flottées sur une eau lente se déplacer aussi incompréhensiblement que des pièces d’échecs dans l’aquarium de cet intérieur inconnu ».

  1. A l’instar des gravures romantiques de Rembrandt ou de Gustave Doré, « Gracq prend plaisir à disposer des éclairs ou des tâches de lumière sur un  fond uniformément  sombre »  et  « c’est dans le  récit du roi Cophétua qui baigne dans sa quasi totalité dans le noir, que Gracq   rivalise   avec   l’art  de   la  gravure. « 

***

NOTES

ALQUIE, Ferdinand, « Philosophie du Surrealisme » , Ed. Flammarion, Paris, 1955, p. 29.

Ataraxie : Quiétude  absolue  de  l’âme,  qui  est,  selon  l’épicurisme, l’apanage des  Dieux et l’idéal du Sage.

FRANCIS, Marie, « Forme et signification de l’attente dans l’oeuvre romanesque de Julien Gracq » , Paris, 1979,

EIGELDINGER, M. , Julien Gracq, Ed. de l’Herne, p. 245.

DOBB, Annie-Claude, « Dramaturgie et  liturgie  dans  l’oeuvre  de  Gracq« .  Ed. Corti. Paris 1972, p. 206.

lLEUTRAT, J.L., « Julien Gracq », Ed. Seuil , p. 63 1991

2 ARIEL, Denis, « L’eternelle imminence » cahier de l’Herne. p. 131

DOBBS, A.C. « Dramaturgie et liturgie dans !’oeuvre de Julien Gracq p. 189

ERNEST, Gilbert, »C ahier de !’Herne »,Ed. De !’Herne, Paris, p.254.

1ERNEST, GILBERT, »Cahier de l’Herne » Ed. de l’Herne,Paris, p.248.

2JUNG,C,G, »Psychologie et Alchimie »,p.305.

I DOBBS,, A.C. « Dramaturgie et liturgie dans l’oeuvre de Julien Gracq, p. 240

lLEUTRAT , J.L. Op. Cit. p. 91-92

 

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BIBLIOGRAPHIE

 

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  1. LEUTRAT, Jean-Louis, « Julien Gracq », Ed.Du Seuil, Paris,

"Je dis qu'il faut apprendre le français dans les textes écrits par les grands écrivains, dans les textes de création ou chez les poètes et non pas auprès de documents qui portent déjà le rétrécissement du sociologisme, le rétrécissement des médias." Michel HENRY