Etude de la nouvelle « Comment Wang-Fô fut sauvé » de Marguerite YOURCENAR

INTRODUCTION

Le taoïsme constitue, avec le confucianisme, la philosophie qui a le plus influencé la philosophie chinoise.

On sait peu de choses sur le père présumé du taoïsme, Lao Zi (v. 590 – v. 470) : il exerça le métier d’archiviste et essaya vainement de défendre ses idées auprès de son souverain. Lassé, il décida alors de fuir la société et, montant un buffle, partit vers une destination inconnue. Selon la légende, le gardien de la province frontière, le voyant arriver, le supplia de ne pas quitter la Chine sans laisser de trace de sa philosophie ; Lao Zi récita alors le *Dao De Jing*, « Le Livre de la Voie et de la Vertu« , et repartit sur sa monture. Nul ne le revit.

Le *Dao De Jing* fut transcrit par la suite et il comprend cinq mille caractères ; le titre de l’ouvrage, tel que nous le connaissons aujourd’hui, remonte à la dynastie Han ; sous l’Empereur Huan, le culte de Lao Zi fut officiellement reconnu.

Le *Dao De Jing* est l’ouvrage fondamental du taoïsme ; vu sa difficulté et son obscurité, ce texte a donné lieu à de multiples commentaires et exégèses.

Pour commencer, je résumerai les principes fondamentaux du taoïsme qui se retrouvent dans la nouvelle « Comment Wang-Fô fut sauvé » de Marguerite Yourcenar ; ensuite, je procéderai à l’analyse sémiologique des noms des protagonistes de la nouvelle et examinerai enfin celle-ci à la lumière de cette doctrine.

Les principes fondamentaux du Taoïsme

Le Dao, la Voie, est le principe qui préexiste à l’univers et dont naissent tous les êtres ; c’est le non-être, le néant, le Vide, qui a tout créé.

> « Il y avait quelque chose d’indéterminé
> Avant la naissance de l’univers.
> Ce quelque chose est muet et vide.
> Il est indépendant et inaltérable.
> Il circule partout sans se lasser jamais.
> Il doit être la Mère de l’univers.
> Ne connaissant pas son nom,
> Je le dénomme « Dao »… » (XXV)
> *Dao De Jing*

**Trois représentations traditionnelles du Taiji (Suprême-Faîte) :**
*(Note de transcription : Le document original présente ici trois illustrations circulaires du symbole Taiji (Yin-Yang) montrant des variantes graphiques traditionnelles : la figure classique à deux polarités, une spirale fluide noire et blanche, et une spirale concentrique.)*

Le Dao n’est toutefois pas immuable ; c’est un cycle qui se renouvelle sans cesse. Il se manifeste par les principes féminin, le YIN, et masculin, le YANG ; ces principes dualistes coexistent et forment un couple harmonieux :

> « Connais la masculinité, mais préfère la féminité : tu sera le ravin du monde.
> Sois le ravin du monde et la vertu suprême ne te manquera pas
> Et tu pourras retourner à l’état d’enfance » (XXVIII).

Selon la philosophie taoïste, l’être humain est à la fois mâle et femelle, Yang et Yin ; mais l’originalité de cette pensée est d’accorder la primauté au féminin. Comme le dit Lao Zi, le Dao est « la Mère de tous les êtres » (I) ; « Tout ce qui est sous le ciel a une origine/Cette origine en est la Mère » (LII). « Le Dao est à l’univers/Ce que les ruisseaux et les vallées sont au fleuve/Et à la

mer [= mère, par métonymie] » (XXXII).

À partir de cette dualité se génère l’alternance de la nuit et du jour, de la lune et du soleil, de l’ombre et de la lumière, du passif et de l’actif, etc. Aussi distingue-t-on l’être et le néant, l’agir et le non-agir ; mais ce néant représente le Vide fécond et ce non-agir, loin d’être une forme de paresse, est une non-action active. Autrement dit, l’homme doit agir au rythme du mouvement cosmique pour éviter de le dérégler.

Le Taoïsme prône l’individualisme et rejette les contraintes sociales ; l’individu doit renoncer à la société et être proche de la nature afin de s’imprégner du Dao et rester en accord avec lui. L’homme doit limiter son action au minimum nécessaire, pour atteindre à la non-activité. Pour ce faire, il doit méditer dans sa demeure :

> « Sans sortir de chez soi
> On peut connaître le monde
> Sans regarder la fenêtre
> On peut connaître le Dao…
> Le sage connaît sans bouger
> Comprend sans voir
> Oeuvre sans faire » (XLVII).

Le Taoïsme n’utilise pas le raisonnement logique : le monde de la connaissance est l’intuition. « Abandonner l’étude et par là le souci » (XX).

L’homme doit rechercher la malléabilité ; ainsi il résistera à l’ouragan et il pourra se développer :

> « Rien n’est plus souple et plus faible que l’eau
> Mais pour enlever le dur et le fort, rien ne la surpasse
> Et rien ne saurait la remplacer » (LXXVIII).

Il doit également faire preuve d’humilité car le sage « ne se montre pas et il est vu partout ; il ne publie pas ses opinions comme bonnes et il devient illustre ; il ne se vante pas de son état et il réussit » (XXII).

Pour le Taoïsme, le meilleur gouvernement est celui qui ne gouverne pas.

> « Plus se multiplient les lois et les ordonnances
> Plus foisonnent les voleurs et les bandits…
> Aussi le Sage :
> Je pratique le laisser-faire : le peuple évolue de lui-même
> Je porte amour à la quiétude : il prend lui-même le droit chemin… » (LVII).

En quoi Wang-Fô est un sage taoïste

Wang-Fô nous paraît être un sage selon la philosophie taoïste, et même une sorte de réincarnation de Lao Zi. En effet, à l’instar de Lao Zi :

* On ne sait pas précisément d’où vient Wang-Fô ni où il va.
* Il refuse le matérialisme et mène une vie austère, solitaire.
* Il se distancie du monde politique, du pouvoir.
* Il préfère la liberté à la sécurité.
* Il déteste la violence.
* Il se détourne de la culture afin d’être plus proche de la nature.
* Pour lui, le monde n’est qu’un amas de taches.
* Il est amoral, c’est-à-dire au-delà de la morale ordinaire.
* Il a la faculté d’éveiller autrui à la conscience, voire à la sagesse.
* Il prêche par l’exemple.
* Il disparaît dans sa barque, une fois sa mission accomplie.

 

Nous illustrons la mission de ce sage par un schéma actantiel selon A. J. Greimas :

Destinateur ———————> Objet ——————-> Destinataire
Histoire le taoïsme l’humanité//   le taoïsme//             l’humanité
Destin
Le Hasard

Adjuvant ———————-> Sujet <——————- Opposant

Ling                                    Wang-Fô                        l’Empereur

les tableaux                                               les conventions sociales                                                                                   les rites

[Analyse phonétique et homonymique des noms]

En partant du contenu phonétique du nom des protagonistes de la nouvelle, et compte tenu des homonymies et des cinq tonalités dans la langue chinoise, nous aboutissons à un nombre considérable de variantes polysémiques possibles, dont quelques-unes sont illustrées ci-après :

 

WANG 

王 (roi)

汪 (vaste/flot)

________________

– FO

福 (bonheur) 符 (symbole/charme)

佛 (bouddha) 浮 (flotter) ..

弗 (ne pas) .扶 (soutenir).

否 (nier) ..

賦 (poème)

輔 (assister)

__________

 L’EMPEREUR

皇 (empereur)

惶 (craintif).

燐 (phosphore) 苓 (plante)

____________

LING 

林 (forêt) 凌 (glace)

琳 (jade)

靈 (âme) …

***

Parmi les possibilités évoquées ci-dessus, compte tenu du contexte et des relations existant entre les personnages de la nouvelle, la variante qui nous paraît la plus significative est la suivante :

WANG

***[ 王 ]** = */wang/* = roi *

**[ 白 ] (jour = ciel = soleil) +

**[ 王 ] (roi)**

**[ 皇 ]** = */huang/* = empereur *

**[ 畫 ]** = */huah/* = peinture *

*[ 惶 ]** = */huang/* = désemparé *

**[ 漢 ]** = */han/* = gaillard ; nom d’une dynastie

________________________

**[ 福 ]** = */fô/* = bonheur *

**[ 王 ] (roi)**

 

**[ 琳 ]** = */ling/* = jade ; monastère *

 

**[ 玉 ] (jade

金 ] (or)**

[**[ 鈺 ]\*** =  */yuh/* = or dur *

**Note :** « (Ling) son père était changeur d’or ; sa mère… unique enfant d’un marchand de jade… » (p. 12).

 

À partir de la variante polysémique retenue, nous établissons un lien de paternité entre Wang-Fô, père spirituel, et l’Empereur et Ling, fils spirituels ; ce lien sera établi en détail par la suite. Pour l’instant, nous nous intéresserons à montrer en quoi Wang-Fô est un sage taoïste.

Avoir et Être

Avant leur rencontre avec Wang-Fô, l’Empereur et Ling présentent des similitudes quant à leurs antécédents et à leur état d’âme :

1) Ils ont grandi dans la solitude d’un monde protégé :

* « Ling avait grandi dans une maison d’où la richesse éliminait les hasards…(enfant unique) resta seul dans sa maison peinte de cinabre, en compagnie de sa jeune femme… » (p. 12).

* « …on avait organisé autour de moi (l’Empereur) la solitude pour me permettre d’y grandir... » (p. 19) ; selon la tradition à la cour, les empereurs grandissent entourés d’eunuques.

 2) Ils vivent dans un monde fermé :

* « Cette existence soigneusement calfeutrée l’avait (Ling) rendu timide... » (p. 12).

* « C’est dans ces salles que j’ai (l’Empereur) été élevé. On avait éloigné de moi le flot agité de mes sujets futurs… » (p. 19).

3) Élevés dans de telles conditions, ils cultivent sans le savoir leur ego par le moyen du miroir qui ne fait que refléter leur propre image. Le monde extérieur n’existe pas.

* « Ling aima cette femme au coeur limpide comme on aime un miroir qui ne se ternirait pas, un talisman qui protégerait toujours » (p. 12).
* « Son (l’Empereur) visage était beau, mais impassible comme un miroir placé trop haut qui ne refléterait que les astres et l’implacable ciel » (p. 18).

La mission de Wang-Fô est donc de leur ouvrir les yeux :

| L’Empereur |.
| **[Avant la rencontre avec Wang-Fô]** |

| seul |
| en sécurité |
| égocentrique / entouré d’eunuques. |
| Il connaît la beauté à partir des tableaux = une réalité imaginaire :
« Pour m’aider à me représenter toutes ces choses, je me servais de tes peintures » (p. 20).

Ensuite, il a découvert qu’en réalité le monde « n’est qu’un amas de taches confuses, jetée sur le vide par un peintre insensé... » (p. 20).

                                    vs

| Ling |
| **[Avant la rencontre avec Wang-Fô]** |

| seul |

| en sécurité |

| il vit avec son double – sa femme. |

| Il ignorait la beauté autour de lui et craignait tout ce qui ne lui ressemble pas. « Il craignait les insectes, les tonnerres et le visage des morts… Il fréquentait les maisons de thé pour obéir à la mode et favorisait modérément les acrobates et les danseurs » (p. 12).

***___________________

L’Empereur
**[Après la rencontre avec Wang-Fô]** |

| « L’Empereur, penché en avant, la main sur les yeux, regardait s’éloigner la barque de WangUne buée d’or [soleil=père] s’éleva et se déploya sur la mer [mère]… » (p. 27).

\***Note :** Le geste de se pencher — du haut vers le bas — signifie qu’il regarde attentivement, fasciné et soumis, la création du royaume idéal. Wang apprend à ce Fils du Ciel la vertu d’humilité et à voir la beauté dans une réalité telle qu’elle est. Son visage n’est plus un miroir glacé, mais un « lotus » qui flotte sur la mer. |

 vs_______________

Ling
| **[Après la rencontre avec Wang-Fô]** |

| « Grâce à Wang-Fô, Ling connut la beauté… cessa d’avoir peur de l’orage… Wang-Fô venait de lui faire cadeau d’une âme et d’une perception neuves, Ling coucha respectueusement le vieillard dans la chambre où ses père et mère étaient morts » (p. 14).

\***Note :** « Ling lui (sa femme) préférait les portraits que Wang-Fô faisait d’elle… Un matin, on la trouva pendue aux branches du prunier rose… » (p. 14). | 

***

La valeur symbolique de cette rencontre est la suivante :

« `
(-)                                                                            (+)
[ le miroir                     vs                                      l’âme ]
[ le reflet                      vs                                      la perception ]
[ la surface                  vs                                      la profondeur ]
[ l’imaginaire                vs                                      le réel ]
[ la culture                   vs                                      la nature ]
[ monde englobé         vs                                     monde englobant ]
« `

En effet, « on disait que Wang-Fô avait le pouvoir de donner la vie à ses peintures par une dernière touche de couleur qu’il ajoutait à leurs yeux« . Voilà, avec ses tableaux, Wang-Fô a fondamentalement changé la vie de ses deux fils spirituels. Toutefois, les situations de rencontres sont différentes ; et c’est la raison pour laquelle les deux fils d’un même père ont des tempéraments opposés…

 

L’Empereur [AVOIR]                vs                   Ling [ETRE]

fils selon le principe de réalité |         fils selon le principe de plaisir
le pouvoir (WANG=roi) |                                          le bonheur (Fô)
la culture / englobé |                                       la nature / englobant
assis sur un trône de jade |.                      errait le long des routes
connaissance médiate                            connaissance immédiate         (les tableaux) |                                                    (le maître)  connaître Wang-Fô par « héritage »
(par la collection de peintures

que son père lui a laissée) |            connaître Wang-Fô par volonté :
« il eut Wang pour                                                             compagnon de table » (p. 12). |

don de Wang-Fô : les tableaux              don de Wang-Fô : l’âme, ;                                                                                  la perception

= la chose                                                                        = l’image
= inerte

= la surface                                                         = « la conscience                                                      de quelque chose » (selon Sartre)

 

la chose [ 畫 ]                    l’ âme [ 靈 ]
/\                                          /\
/   \                                      /     \
/____\                                 /___  _\
[ 皇 ] [ 惶 ]                            [ 鈺 ] [ 琳

 

dominant     dominé              sécurité/jade     disciple
apparence   réalité                richesse/or        liberté              le Dragon  aveuglé                           « chien » / (fidélité)

         Céleste

________________

L’Empereur

**Obsession de posséder :
« Tu m’as menti, Wang… Le royaume de Han n’est pas le plus beau des royaumes, et je ne suis pas l’Empereur. Le seul empire est celui où tu pénètres. Toi seul règnes en paix… » (p. 21).

« Toi seul règnes en paix… » (p. 21).

« J’ai décidé qu’on te brûlerait les yeux (les deux portes magiques)… et qu’on te couperait les mains (les deux routes qui te mènent au coeur de ton empire) »

vs

Ling 

**Dépossession :
« Quand la maison fut vide, ils quittèrent, et Ling ferma derrière lui la porte de son passé » (p. 15).

Wang lui fait cadeau d’une perception et du savoir-faire :
« Un eunuque broyait les couleurs ; il s’acquittait assez mal de cette besonge, et plus que jamais Wang-Fô regretta son disciple » (p.24). Ling, en effet, est les mains de son maître.

_________

L’Empereur   

**Fils castrateur :**
Il veut massacrer les fils (=oeuvres) et détruire les espérances de postérité… : « la toile est la seule maîtresse que tu aies jamais caressée. Et t’offrir des pinceaux, des couleurs et de l’encre pour occuper tes dernières heures, c’est faire l’aumône d’une fille de joie.. » (p. 24).

[Fille = (-) = féminin = l’eau = la mer = la mère]
Certes, une fille (p.ex la mère de Ling), selon la tradition chinoise ne peut perpétuer la ligne de famille. Mais, elle est la source de la vie. |

                             vs

Ling 

 

| **Fils protecteur :**
Ling aide Wang à produire ses oeuvres.
Il broyait les couleurs ; « il mendiait la nourriture, veillait sur le sommeil du maître et profitait de ses extases pour lui masser les pieds… se coucha contre Wang pour le réchauffer... » (p. 16).

« Il aida le maître à monter en barque (p. 25)… Wang-Fô et son disciple Ling disparurent à jamais sur cette mer de jade bleu… » (p. 27). |

« `
Vide /

Manque ————> Conjonction ————> Disjonction ———–> ∞
(objet de désir : Wang + l’Empereur                Disparition de Wang :
être = Wang-Fô)           = [mensonge]              l’Empereur délaissé

 

Vide ———————–> Conjonction ———-> Conjonction —–> ∞
(avoir un compagnon) //  Wang + Ling // Wang + Ling se rejoignent
= [révélation]                                                               dans l’éternité

_____________

| YANG |  

**L’élément dominant de l’Empereur :**
animus / soleil (Fils du Ciel) / feu
(Il veut brûler les yeux de Wang.)
(Han = [ 漢 ] = un gaillard / sens chinois)

(Fils de Ciel ; Dragon Céleste ;

assis sur un trône de jade) = (-) | |

vs

| YIN |

**L’élément dominant de Ling :**
anima / timidité / eau / encre
(« Ling désespéré regardait son maître en souriant, ce qui était pour lui une façon plus tendre de pleurer » (p. 17).

« Ling fit un bond en avant pour éviter que son sang ne vînt tacher la robe du maître » (p. 22).
Il « paraissait naviguer à l’intérieur d’une grotte » (p. 25). |

***

Conclusion

> « La seule façon d’accomplir est d’être »
> — Lao Zi

Le Rêve de Jour (rêve de gloire) de l’Empereur n’est pas seulement la reconnaissance sociale puisqu’il l’a déjà ; mais une telle reconnaissance est superficielle et il le sait. Il aimerait être comme Wang-Fô, l’Empereur qui peut régner « en paix sur des montagnes couvertes d’une neige qui ne peut fondre, et sur des champs de narcisses qui ne peuvent pas mourir » (p. 21).

N’est-ce pas « ce qui fait que le fleuve et la mer/Peuvent être rois des Cent Vallées,/C’est qu’ils savent se mettre au-dessous d’elles./Voilà pourquoi ils peuvent être rois des Cent Vallées » (LXVI) ?

Son Rêve de Nuit (rêve d’amour) est d’avoir une reconnaissance comme individu autrement que par la peur ou le respect. Wang-Fô ne l’aime pas comme son père spirituel puisqu’il ne le connaît pas et qu’il a trop peur de ce Fils du Ciel entouré de soldats qui, sans exception, tremblent comme des femmes devant leur maître. Il n’existe pas entre eux de relation intime telle que celle entre Wang-Fô et Ling. L’Empereur n’est pas aimé et il n’aime personne. Son admiration inconsciente envers le « vieux Wang » — surnom plutôt tendre — qui lui a fourni la nourriture terrestre (les tableaux, en rouleaux de soie et papier de riz) avec laquelle il a grandi et qu’il n’a jamais pu remplacer, indique son désir d’être aimé et de ressembler à Wang-Fô.

La jalousie de l’Empereur est un feu destructeur. Au lieu d’apprendre la vertu — la force, la grandeur, l’humilité de Wang-Fô qui est en apparence « vieux« , « pauvre » et « faible« , l’Empereur préfère supprimer l’objet de son désir. « Et je te hais aussi, vieux Wang-Fô, parce que tu as su te faire aimer » (p. 22). Mais, le désir de l’homme est de désirer. Le désir est un Vide qu’il faut remplir et non pas supprimer ; car s’il n’y a plus de désir, il n’y a plus de vie. L’Empereur croyait que l’œuvre achevée et la mort du peintre lui permettraient d’accomplir définitivement sa quête — être le seul Maître du monde et avoir les derniers secrets du chef-d’œuvre. Malheureusement, l’œuvre achevée signifie la fin, la mort de l’art ; une esquisse, en revanche, est une œuvre inachevée, toujours dynamique, à « l’état d’ébauche« , et qui laisse ainsi un espace de liberté qui permet la continuation, la procréation ; c’est donc la vie, la possibilité et l’infini :

> « Le Dao est comme un vase
> Que l’usage ne remplit jamais.
> Il est pareil à un gouffre,
> Origine de toutes choses du monde » (IV).

> « Le plus tendre en ce monde
> Domine le plus dur » (XLIII).

 

Orientations bibliographiques

 

BACHELARD (Gaston)**, *Le matérialisme rationnel*, Paris, Quadrige/PUF, 1990.
BLOT (Jean)**, *Marguerite Yourcenar*, Paris, Éditions Seghers, 1971.
CHEVALIER (Jean) et A. GHEERBRANT**, *Dictionnaire des symboles*, Paris, Édition Jupiter, 1982.
CHOW (Yih-Ching)**, *La philosophie chinoise*, Paris, PUF/coll. « Que sais-je », 1956.
DEMARIAUX (Jean-Christophe)**, *Le Tao*, Paris, les Éditions du Cerf, 1990.
FABRE (Nicole) et G. Maurey**, *Le rêve-éveillé*, Toulouse, Éditions Privat, 1985.
GRENIER (Jean)**, *L’esprit du Tao*, Paris, Flammarion, 1957.
HOANG (Tsen-Yue)**, *Étude comparative sur les philosophies de Lao Tseu, Khong Tseu, Mo Tseu*, Lyon, Imprimerie BOSC Frères & Riou, 1925.
HOUANG (François) et P. Leyris**, *La Voie et sa vertu*, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points », 1979.
LIOU (Kia-Hway)**, *Tao Tö King*, (trad.), Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1967.
KALTENMARK (Max)**, *Lao Tseu et le taoïsme*, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Maîtres Spirituels », 1965.
LAFRANCE (Guy)**, *Gaston Bachelard, profils épistémologiques*, Canada, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 1987.
MACKINTOSH (Charles A.)**, trad., *A rendering into English verse of The Tao Teh Ching of Lao Tsze*, Wheaton, Ill., U.S.A., The Theosophical Publishing House, 1971.
MARCEL (Gabriel)**, *Être et Avoir*, (I & II), Éditions Aubier-Montaigne, 1968.
SARTRE (Jean-Paul)**, *L’imagination*, Paris, Quadrige/PUF, 1981.
STEENS (EULALIE)**, *La Chine antique*, coll. « Civilisation et Tradition », Éditions du Rocher, 1989.

***

UNIVERSITE de GENEVE, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par Ms Danielle Mamanne et Wan-Ling Sudan-Pai pour l’évalutation du cours : « Lecture critique »

Juin 1991.

Professeur : M. J.-L. Beylard-Ozeroff

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