Albert Camus, « La Peste » (Texte 6)

 

Présentation

Au terme de son récit, Albert Camus, en héritier moderne de Pascal et des moralistes du XVIIème siècle, revient sur le message qu’il entend délivrer aux hommes de son temps sous la forme allégorique de l’épidémie de peste. Oran figurant, au-delà de la référence à la France livrée à la « peste brune » propagée par les « rats » de l’idéologie nazie, la « condition humaine » elle-même, telle que la décrit également son contemporain André Malraux.

On retrouve ici la distinction qu’il a proposée (cf. le texte 5) entre, d’une part, les « meurtriers raisonnables » et les « meurtriers innocents » (il mentionne dans le même élan, parmi ceux que Rieux a aimés, son ami, l’innocent Tarrou et Cottard, le coupable de « collaboration » avec la peste) et, d’autre part, le docteur Rieux, qui  par son dévouement inlassable se rapproche le plus de cette « troisième catégorie », celle des « vrais médecins« , qui, à l’instar de Tarrou, s’efforcent à la sainteté.

(Le « vrai médecin » serait Celui qui, à l’image du Christ, guérirait miraculeusement le corps des hommes de la maladie, mais leur procurerait aussi le Salut en éliminant complètement et une fois pour toutes le bacille de la peste, symbole du Mal et du péché. L’on sait toutefois que Camus a toujours maintenu vis-à-vis du christianisme une position agnostique).

***

Texte 6

« Du port obscur montèrent les premières fusées des réjouissances officielles. La ville les salua par une longue et sourde exclamation. Cottard, Tarrou, ceux et celle que Rieux avait aimés et perdus, tous, morts ou coupables, étaient oubliés. Le vieux avait raison, les hommes étaient toujours les mêmes. Mais c’était leur force et leur innocence et c’est ici que, par-dessus toute douleur, Rieux sentait qu’il les rejoignait. Au milieu des cris qui redoublaient de force et de durée, qui se répercutaient longuement jusqu’au pied de la terrasse, à mesure que les gerbes multicolores s’élevaient plus nombreuses dans le ciel, le docteur Rieux décida alors de rédiger le récit qui s’achève ici, pour ne pas être de ceux qui se taisent, pour témoigner en faveur de ces pestiférés, pour laisser du moins un souvenir de l’injustice et de la violence qui leur avaient été faites, et pour dire simplement ce qu’on apprend au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser.

Mais il savait cependant que cette chronique ne pouvait pas être celle de la victoire définitive. Elle ne pouvait être que le témoignage de ce qu’il avait fallu accomplir et que, sans doute, devraient accomplir encore, contre la terreur et son arme inlassable, malgré leurs déchirements personnels, tous les hommes qui, ne pouvant être des saints et refusant d’admettre les fléaux, s’efforcent cependant d’être des médecins.

Ecoutant, en effet, les cris d’allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse. »

Albert CAMUS, La Peste, Tome 2 (1944-1948), Pléiade, p. 248.

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Présentation par l’auteur du site.

Albert CAMUS, « La Peste » (Texte 5)

 

Présentation

Dans ce passage de « La Peste », Albert Camus exprime sa vision de l’opposition, devenue célèbre depuis Charles Péguy, entre politique et mystique.

Il commence par distinguer, sur un plan que nous apellerons celui de l’immanence, les notions de « meurtrier raisonnable » et de « meurtrier innocent« . Ce qui implique, si l’on se réfère à l’interdit posé par les textes sacrés de l’Occident (l’épisode du meurtre d’Abel par son frère Caïn (Gn 4, 8) et celui des Dix Commandements donnés à Moïse (Exode 20, 1-17;  34, 1 et 28 ainsi que Deutéronome 4,13) ) que l’humanité est définie par son essence meurtrière.

A cette dialectique immanente, Camus oppose une dimension transcendante, ou spirituelle, qui ouvre la possibilité d’un Salut en faisant l’hypothèse d’une « troisième catégorie », celle des « vrais médecins« . Nous ne négligerons pas, cependant, de souligner la modalisation que l’auteur, ouvertement agnostique, introduit sous la forme grammaticale de l’irrél : « Il faudrait qu’il y eût… »

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Texte 5 :

« D’ici là, je sais que je ne vaux plus rien pour ce monde lui-même et qu’à partir du moment où j’ai renoncé à tuer, je me suis condamné à un exil définitif. Ce sont les autres qui feront l’histoire. Je sais aussi que je ne puis. Apparemment juger ces autres. Il y a une qualité qui me manque pour faire un meurtrier raisonnable. Ce n’est donc pas une supériorité. Mais maintenant, je consens à être ce que je suis, j’ai appris la modestie. Je dis seulement qu’il y a sur cette terre des fléaux et des victimes et qu’il faut, autant qu’il est possible, refuser d’être avec le fléau. Cela vous paraîtra peut-être un peu simple, et je ne sais si cela est simple, mais je sais que cela est vrai. J’ai entendu tant de raisonnements qui ont failli me tourner la tête, et qui ont tourné suffisamment d’autres têtes pour les faire consentir à l’assassinat, que j’ai compris que tout le malheur des hommes venait de ce qu’ils ne tenaient pas un langage clair. J’ai pris le parti alors de parler et d’agir clairement, pour me mettre sur le bon chemin. Par conséquent, je dis qu’il y a les fléaux et les victimes, et rien de plus. Si, disant cela, je deviens fléau moi-même, du moins, je n’y suis pas consentant. J’essaie d’être un meurtrier innocent. Vous voyez que ce n’est pas une grande ambition.
Il faudrait, bien sûr, qu’il y eût une troisième catégorie, celle des vrais médecins, mais c’est un fait qu’on n’en rencontre pas beaucoup et que ce doit être difficile. C’est pourquoi j’ai décidé de me mettre du côté des victimes, en toute occasion, pour limiter les dégâts. Au milieu d’elles, je peux du moins chercher comment on arrive à la troisième catégorie, c’est-à-dire à la paix. »
En terminant, Tarrou balançait sa jambe et frappait doucement du pied contre la terrasse. Après un silence, le docteur se souleva un peu et demanda si Tarrou avait une idée du chemin qu’il fallait prendre pour arriver à la paix.
« Oui, la sympathie. »
Deux timbres d’ambulance résonnèrent dans le lointain. Les exclamations, tout à l’heure confuses, se rassemblèrent aux confins de la ville, près de la colline pierreuse. On entendit en même temps quelque chose qui ressemblait à une détonation. Puis le silence revint. Rieux compta deux clignements de phare. La brise sembla prendre plus de force, et du même coup, un souffle venu de la mer apporta une odeur de sel. On entendait maintenant de façon distincte la sourde respiration des vagues contre la falaise.
« En somme, dit Tarrou avec simplicité, ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment on devient un saint.
– Mais vous ne croyez pas en Dieu.
– Justement. Peut-on être un saint sans Dieu, c’est le seul problème concret que je connaisse aujourd’hui. »


Albert CAMUS, La Peste, Gallimard, Pléiade, vol. 2, p. 210-211.

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Présentation par l’auteur du site.

Présentation de l’oeuvre « L’Etranger » d’ Albert CAMUS

 

 

L’ETRANGER

Le thème de ce récit est l’éveil philosophique, c’est-à-dire l’éveil à la conscience. Cette prise de conscience s’effectue par la rencontre de la limite.

Pour l’être humain, la limite, c’est d’abord et principalement celle de la mort, limite liée au passage du temps.

Ce récit va donc s’articuler autour de trois morts qui vont scander la prise de conscience du héros, Meursault, et son éveil philosophique.

Une seconde limite à l’existence de l’être humain – et donc à celle de Meursault – est liée à son insertion dans l’espace.

La troisième limite à laquelle Meursault, comme tout être humain, se trouve confronté est celle du corps.

Nous pouvons observer la conjonction de ces trois thèmes dans L’Etranger.

La structure de l’œuvre

La structure de l’œuvre – composée de deux parties homologues séparées par la césure que représente, dans la vie de Meursault, le meurtre de l’Arabe – reflète le passage du personnage principal de l’inconscience à la conscience.

Meursault est arraché à sa vie « végétative », rythmée par les seuls impératifs physiologiques (qui sont la loi du corps) pour s’élever, dans la seconde partie du texte, à la vie de l’esprit, c’est-à-dire à la conscience.

Cette transformation l’amène à passer d’un temps cyclique, caractérisé par l’incessant retour du même, à un temps vectorisé (cf. « l’être-pour-la-mort » chez Heidegger) désormais orienté vers la limite que représente, à la fin du texte, sa propre mort.
L’éveil philosophique ou éveil à la conscience.

La prise de conscience s’effectue par le biais de la réflexion, c’est-à-dire par le retour du sujet (Meursault) sur lui-même qu’initie l’introspection.

On remarquera que la condamnation de Meursault suivie de son incarcération sont à l’origine de sa prise de conscience des limites qui lui sont désormais imposées, d’une part, par l’imminence de son exécution (limite temporelle à son existence) et, d’autre part, par les murs de sa prison (limite spatiale imposée à son corps).

Au passage du temps cyclique qui régit « l’éternel retour » de jours identiques au temps orienté vers (et par) la mort, correspond, du point de vue de l’espace, le passage de lieux ouverts (« naturels ») à un lieu fermé (« culturel ») : la prison.

Ce retour du sujet sur sa propre vie (la réflexion) est provoqué par un événement qui est indépendant de sa volonté propre (voir texte n° 4).

Par là-même est introduit le thème du déterminisme ou, plus précisément, des deux déterminismes auxquels est soumise l’existence humaine. Il s’agit, pour reprendre les termes de Claude Lévi-Strauss, du déterminisme naturel (ici symbolisé par le soleil, cause indirecte du meurtre de l’Arabe) et du déterminisme culturel (ici symbolisé par le juge qui condamnera Meursault à mort).

Il nous paraît intéressant de comparer deux extraits de l’œuvre de Camus qui semblent se répondre aux deux extrémités de son œuvre et marquer une évolution concernant sa pensée sur la mort et sur la culpabilité (Textes 1 et 2).Les textes 3 et 4 pourront illustrer les thèmes de la prise de conscience et de l ‘éveil philosophique.

Enfin, les textes 5 et 6 permettront de mettre en évidence l’aspect militant de la pensée de Camus relativement au totalitarisme, à son emprise mortifère sur la société et à la solidarité entre les individus comme résistance à lui opposer.

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L’Etranger, structure de l’oeuvre :

 

Première partie / vs Deuxième partie

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Meurtre de l’Arabe

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Meursault dans des espaces « naturels » ouverts / vs Meursault dans un espace « culturel » fermé

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Vie selon le corps / vs Vie selon l’esprit

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Temps cyclique (absence de limite : perpétuel recommencement de jours à l’identique) /  vs
Temps orienté (limité par la mort : Meursault conscient du passage des jours.

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Déterminisme « naturel » (le soleil) / vs  Déterminisme « culturel » (le juge)

_

Meursault inconscient  / vs « éveil philosophique » : Meursault conscient

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UNIVERSITÉ de GENEVE, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Présentation par M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff.

 

 

Etude de texte I – Les relations extra-textuelles : Texte 1 « Le meurtre de l’Arabe » (L’Etranger) vs Texte 2 « Le suicide de la jeune femme » (La Chute)

 

 

 

Présentation :

Le trait commun à ces deux textes, leur point nodal, c’est l’échec de la rencontre entre les différents protagonistes et ses conséquences : la négation ou l’ignorance de l’autre. L’on sait, avec Emmanuel Lévinas (« Ethique et infini (1) ») que le critère de la reconnaissance de l’autre, c’est la réponse donnée au visage de l’autre ; or c’est précisément cette absence de réponse, son impossibilité même que les deux textes nous suggèrent par le biais de deux détails auxquels il nous faut être attentifs.

Dans le texte 1 (« Le meurtre de l’Arabe »), c’est le soleil (déterminisme naturel, externe) qui semble être la cause du malentendu entre l’Arabe et Meursault, malentendu qui entraînera le meurtre de l’Arabe :

« Peut-être à cause des ombres sur son visage, il avait l’air de rire. »

Les « ombres » sur le visage de l’Arabe, qui sont l’effet indirect du soleil, conduisent Meursault, dont la lucidité se trouve altérée par ce même soleil (déterminisme interne), amènent Meursault à se méprendre sur l’attitude purement défensive de l’Arabe (ce que suggère le verbe « présenter ») qui se transforme, pour lui, en un geste offensif et menaçant.

Dans le texte 2 (« Le suicide de la jeune femme »), Clamence croise la jeune femme sur le pont des Arts mais n’a pas l’occasion d’entrevoir son visage. En effet, le texte nous indique qu’il ne voit d’elle qu’une « forme », puis, quelques lignes plus bas, seulement sa « nuque » :

« … je passai derrière une forme penchée sur le parapet », puis cette notation :

« on voyait seulement une nuque, fraîche et mouillée, à laquelle je fus sensible. »

La pluie (autre déterminisme naturel) est-elle, au moins partiellement, responsable du malentendu qui survient entre Clamence et la jeune femme, devenue un instant pur objet d’un désir sexuel – ou bien ce désir (déterminisme interne) est-il, au moins partiellement, responsable de la méconnaissance qui conduit Clamence à ignorer en la jeune femme l’autre de l’homme ?

Dans les deux cas, c’est l’ignorance du visage de l’autre auquel (dont) on ne répond pas qui est à l’origine de ce que Gabriel Marcel diagnostiquait comme le mal de ce siècle des « hommes contre l’humain (2) ».

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(1) Emmanuel LEVINAS, Ethique et infini, Arthème Fayard, 1982.

(2) Gabriel MARCEL, Les Hommes contre l’Humain, Editions du Vieux Colombier, 1951.

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Texte 1

Le meurtre de l’Arabe

 J’ai pensé que je n’avais qu’un demi-tour à faire et ce serait fini. Mais toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière moi. J’ai fait quelques pas vers la source. L’Arabe n’a pas bougé. Malgré tout, il était encore assez loin. Peut-être à cause des ombres sur son visage, il avait l’air de rire. J’ai attendu. La brûlure du soleil gagnait mes joues et j’ai senti des gouttes de sueur s’amasser dans mes sourcils. C’était le même soleil que le jour où j’avais enterré maman et, comme alors, le front surtout  me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau. A cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j’ai fait un mouvement en avant. Je savais que c’était stupide, que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d’un pas. Mais j’ai fait un pas, un seul pas en avant. Et cette fois, sans se soulever, l’Arabe a tiré son couteau qu’il m’a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l’acier et c’était comme une longue lame étincelante qui m’atteignait au front. Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d’un coup sur les paupières et les a recouvertes d’un voile tiède et épais. Mes yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur.

Albert CAMUS, L’Etranger, Gallimard, Coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Tome 1(1931-1944), p. 175-176.

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Texte 2

Le suicide de la jeune femme

Ah ! Je ne mets aucune complaisance, croyez-le bien, à vous raconter cela. Quand je pense à cette période où je demandais tout sans rien payer moi-même, où je mobilisais tant d’êtres à mon service, où je les mettais en quelque sorte au frigidaire, pour les avoir un jour ou l’autre sous la main, à ma convenance, je ne sais comment nommer le curieux sentiment qui me vient. Ne serait-ce pas la honte ? La honte, dites-moi, mon cher compatriote, ne brûle-t-elle pas un peu ? Oui ? Alors, il s’agit peut-être d’elle, ou d’un de ces sentiments ridicules qui concernent l’honneur. Il me semble en tout cas que ce sentiment ne m’a plus quitté depuis cette aventure que j’ai trouvée au centre de ma mémoire et dont je ne peux différer plus longtemps le récit, malgré mes digressions et les efforts d’une invention à laquelle, je l’espère, vous rendez justice.

Tiens, la pluie a cessé ! Ayez la bonté de me raccompagner chez moi. Je suis fatigué, étrangement, non d’avoir parlé, mais à la seule idée de ce qu’il me faut encore dire. Allons ! Quelques mots suffiront pour retracer ma découverte essentielle. Pourquoi en dire plus, d’ailleurs ? Pour que la statue soit nue, les beaux discours doivent s’envoler. Voici. Cette nuit-là, en novembre, deux ou trois ans avant le soir où je crus entendre rire dans mon dos, je regagnais la rive gauche, et mon domicile, par le pont Royal. Il était une heure après minuit, une petite pluie tombait, une bruine plutôt, qui dispersait les rares passants. Je venais de quitter une amie qui, sûrement, dormait déjà. J’étais heureux de cette marche, un peu engourdi, le corps calmé, irrigué par un sang doux comme la pluie qui tombait. Sur le pont, je passai derrière une forme penchée sur le parapet, et qui semblait regarder le fleuve. De plus près, je distinguai une mince jeune femme, habillée de noir. Entre les cheveux sombres et le col du manteau, on voyait seulement une nuque, fraîche et mouillée, à laquelle je fus sensible. Mais je poursuivis ma route, après une hésitation. Au bout du pont, je pris les quais en direction de Saint-Michel, où je demeurais. J’avais déjà parcouru une cinquantaine de mètres à peu près, lorsque j’entendis le bruit, qui, malgré la distance, me parut formidable dans le silence nocturne, d’un corps qui s’abat sur l’eau. Je m’arrêtai net, mais sans me retourner. Presque aussitôt, j’entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s’éteignit brusquement. Le silence qui suivit, dans la nuit soudain figée, me parut interminable. Je voulus courir et je ne bougeai pas. Je tremblais, je crois, de froid et de saisissement. Je me disais qu’il fallait faire vite et je sentais une faiblesse irrésistible envahir mon corps. J’ai oublié ce que j’ai pensé alors. « Trop tard, trop loin… » ou quelque chose de ce genre. J’écoutais toujours, immobile. Puis, à petits pas, sous la pluie, je m’éloignai. Je ne prévins personne.

Mais nous sommes arrivés, voici ma maison, mon abri ! Demain ? Oui, comme vous voudrez. Je vous mènerai volontiers à l’île de Marken, vous verrez le Zuyderzee. Rendez-vous à 11 heures à Mexico-City. Quoi ? Cette femme ? Ah, je ne sais pas, vraiment, je ne sais pas. Ni le lendemain, ni les jours qui suivirent, je n’ai lu les journaux.

Albert CAMUS, La Chute, Gallimard, Coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Tome 3 (1949-1956), p. 727-729.

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Commentaire :

 

Code ACTORIEL :

Meursault : actif                          vs                      Clamence : passif

relation homme/homme                               relation homme/femme

l’Autre anonyme : un Arabe /    l’Autre anonyme : une jeune femme

Code TEMPOREL :

Scène diurne                                                            scène nocturne

Présent                                                                                  Passé

Code SYMBOLIQUE :

Le soleil = feu                                            Le fleuve, la pluie = eau

Code ACTANTIEL :

Artefact « culturel » : la balle         Elément « naturel » : le corps

pénètre dans le corps.                                         pénètre dans l’eau

Code DISCURSIF :

Phrases courtes                                                    Phrases longues

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UNIVERSITE de GENEVE, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Présentation et commentaire par M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff.

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Etude de la nouvelle « Comment Wang-Fô fut sauvé » de Marguerite YOURCENAR

INTRODUCTION

Le taoïsme constitue, avec le confucianisme, la philosophie qui a le plus influencé la philosophie chinoise.

On sait peu de choses sur le père présumé du taoïsme, Lao Zi (v. 590 – v. 470) : il exerça le métier d’archiviste et essaya vainement de défendre ses idées auprès de son souverain. Lassé, il décida alors de fuir la société et, montant un buffle, partit vers une destination inconnue. Selon la légende, le gardien de la province frontière, le voyant arriver, le supplia de ne pas quitter la Chine sans laisser de trace de sa philosophie ; Lao Zi récita alors le *Dao De Jing*, « Le Livre de la Voie et de la Vertu« , et repartit sur sa monture. Nul ne le revit.

Le *Dao De Jing* fut transcrit par la suite et il comprend cinq mille caractères ; le titre de l’ouvrage, tel que nous le connaissons aujourd’hui, remonte à la dynastie Han ; sous l’Empereur Huan, le culte de Lao Zi fut officiellement reconnu.

Le *Dao De Jing* est l’ouvrage fondamental du taoïsme ; vu sa difficulté et son obscurité, ce texte a donné lieu à de multiples commentaires et exégèses.

Pour commencer, nous résumerons les principes fondamentaux du taoïsme qui se retrouvent dans la nouvelle « Comment Wang-Fô fut sauvé » de Marguerite Yourcenar ; ensuite, nous procéderons à l’analyse sémiologique des noms des protagonistes de la nouvelle et examinerai enfin celle-ci à la lumière de cette doctrine.

Les principes fondamentaux du Taoïsme

Le Dao, la Voie, est le principe qui préexiste à l’univers et dont naissent tous les êtres ; c’est le non-être, le néant, le Vide, qui a tout créé.

« Il y avait quelque chose d’indéterminé
> Avant la naissance de l’univers.
> Ce quelque chose est muet et vide.
> Il est indépendant et inaltérable.
> Il circule partout sans se lasser jamais.
> Il doit être la Mère de l’univers.
> Ne connaissant pas son nom,
> Je le dénomme « Dao »… » (XXV)
> *Dao De Jing*

 

**Trois représentations traditionnelles du Taiji (Suprême-Faîte) :**
*(Note de transcription : Le document original présente ici trois illustrations circulaires du symbole Taiji (Yin-Yang) montrant des variantes graphiques traditionnelles : la figure classique à deux polarités, une spirale fluide noire et blanche, et une spirale concentrique.)*

Le Dao n’est toutefois pas immuable ; c’est un cycle qui se renouvelle sans cesse. Il se manifeste par les principes féminin, le YIN, et masculin, le YANG ; ces principes dualistes coexistent et forment un couple harmonieux :

> « Connais la masculinité, mais préfère la féminité : tu sera le ravin du monde.
> Sois le ravin du monde et la vertu suprême ne te manquera pas
> Et tu pourras retourner à l’état d’enfance » (XXVIII).

Selon la philosophie taoïste, l’être humain est à la fois mâle et femelle, Yang et Yin ; mais l’originalité de cette pensée est d’accorder la primauté au féminin. Comme le dit Lao Zi, le Dao est « la Mère de tous les êtres » (I) ; « Tout ce qui est sous le ciel a une origine/Cette origine en est la Mère » (LII). « Le Dao est à l’univers/Ce que les ruisseaux et les vallées sont au fleuve/Et à la

mer [= mère, par métonymie] » (XXXII).

À partir de cette dualité se génère l’alternance de la nuit et du jour, de la lune et du soleil, de l’ombre et de la lumière, du passif et de l’actif, etc. Aussi distingue-t-on l’être et le néant, l’agir et le non-agir ; mais ce néant représente le Vide fécond et ce non-agir, loin d’être une forme de paresse, est une non-action active. Autrement dit, l’homme doit agir au rythme du mouvement cosmique pour éviter de le dérégler.

Le Taoïsme prône l’individualisme et rejette les contraintes sociales ; l’individu doit renoncer à la société et être proche de la nature afin de s’imprégner du Dao et rester en accord avec lui. L’homme doit limiter son action au minimum nécessaire, pour atteindre à la non-activité. Pour ce faire, il doit méditer dans sa demeure :

> « Sans sortir de chez soi
> On peut connaître le monde
> Sans regarder la fenêtre
> On peut connaître le Dao…
> Le sage connaît sans bouger
> Comprend sans voir
> Oeuvre sans faire » (XLVII).

Le Taoïsme n’utilise pas le raisonnement logique : le monde de la connaissance est l’intuition. « Abandonner l’étude et par là le souci » (XX).

L’homme doit rechercher la malléabilité ; ainsi il résistera à l’ouragan et il pourra se développer :

> « Rien n’est plus souple et plus faible que l’eau
> Mais pour enlever le dur et le fort, rien ne la surpasse
> Et rien ne saurait la remplacer » (LXXVIII).

Il doit également faire preuve d’humilité car le sage « ne se montre pas et il est vu partout ; il ne publie pas ses opinions comme bonnes et il devient illustre ; il ne se vante pas de son état et il réussit » (XXII).

Pour le Taoïsme, le meilleur gouvernement est celui qui ne gouverne pas.

> « Plus se multiplient les lois et les ordonnances
> Plus foisonnent les voleurs et les bandits…
> Aussi le Sage :
> Je pratique le laisser-faire : le peuple évolue de lui-même
> Je porte amour à la quiétude : il prend lui-même le droit chemin… » (LVII).

En quoi Wang-Fô est un sage taoïste

Wang-Fô nous paraît être un sage selon la philosophie taoïste, et même une sorte de réincarnation de Lao Zi. En effet, à l’instar de Lao Zi :

* On ne sait pas précisément d’où vient Wang-Fô ni où il va.
* Il refuse le matérialisme et mène une vie austère, solitaire.
* Il se distancie du monde politique, du pouvoir.
* Il préfère la liberté à la sécurité.
* Il déteste la violence.
* Il se détourne de la culture afin d’être plus proche de la nature.
* Pour lui, le monde n’est qu’un amas de taches.
* Il est amoral, c’est-à-dire au-delà de la morale ordinaire.
* Il a la faculté d’éveiller autrui à la conscience, voire à la sagesse.
* Il prêche par l’exemple.
* Il disparaît dans sa barque, une fois sa mission accomplie.

 

Nous illustrons la mission de ce sage par un schéma actantiel selon A. J. Greimas :

Destinateur ———————> Objet ——————-> Destinataire
Histoire le taoïsme l’humanité//   le taoïsme//             l’humanité
Destin
Le Hasard

Adjuvant ———————–>   Sujet <———————  Opposant

Ling                                    Wang-Fô                              l’Empereur

les tableaux                                               les conventions sociales                                                                                   les rites

[Analyse phonétique et homonymique des noms]

En partant du contenu phonétique du nom des protagonistes de la nouvelle, et compte tenu des homonymies et des cinq tonalités dans la langue chinoise, nous aboutissons à un nombre considérable de variantes polysémiques possibles, dont quelques-unes sont illustrées ci-après :

 

WANG 

王 (roi)

汪 (vaste/flot)

________________

– FO

福 (bonheur) 符 (symbole/charme)

佛 (bouddha) 浮 (flotter) ..

弗 (ne pas) .扶 (soutenir).

否 (nier) ..

賦 (poème)

輔 (assister)

__________

 L’EMPEREUR

皇 (empereur)

惶 (craintif).

燐 (phosphore) 苓 (plante)

____________

LING 

林 (forêt) 凌 (glace)

琳 (jade)

靈 (âme) …

***

Parmi les possibilités évoquées ci-dessus, compte tenu du contexte et des relations existant entre les personnages de la nouvelle, la variante qui nous paraît la plus significative est la suivante :

WANG

***[ 王 ]** = */wang/* = roi *

**[ 白 ] (jour = ciel = soleil) +

**[ 王 ] (roi)**

**[ 皇 ]** = */huang/* = empereur *

**[ 畫 ]** = */huah/* = peinture *

*[ 惶 ]** = */huang/* = désemparé *

**[ 漢 ]** = */han/* = gaillard ; nom d’une dynastie

________________________

FÔ

**[ 福 ]** = */fô/* = bonheur *

**[ 王 ] (roi)**

 

**[ 琳 ]** = */ling/* = jade ; monastère *

 

**[ 玉 ] (jade

金 ] (or)**

[**[ 鈺 ]\*** =  */yuh/* = or dur *

**Note :** « (Ling) son père était changeur d’or ; sa mère… unique enfant d’un marchand de jade… » (p. 12).

À partir de la variante polysémique retenue, nous établissons un lien de paternité entre Wang-Fô, père spirituel, et l’Empereur et Ling, fils spirituels ; ce lien sera établi en détail par la suite. Pour l’instant, nous nous intéresserons à montrer en quoi Wang-Fô est un sage taoïste.

__________________________

Avoir et Être

Avant leur rencontre avec Wang-Fô, l’Empereur et Ling présentent des similitudes quant à leurs antécédents et à leur état d’âme :

1) Ils ont grandi dans la solitude d’un monde protégé :

* « Ling avait grandi dans une maison d’où la richesse éliminait les hasards…(enfant unique) resta seul dans sa maison peinte de cinabre, en compagnie de sa jeune femme… » (p. 12).

* « …on avait organisé autour de moi (l’Empereur) la solitude pour me permettre d’y grandir... » (p. 19) ; selon la tradition à la cour, les empereurs grandissent entourés d’eunuques.

 2) Ils vivent dans un monde fermé :

* « Cette existence soigneusement calfeutrée l’avait (Ling) rendu timide... » (p. 12).

* « C’est dans ces salles que j’ai (l’Empereur) été élevé. On avait éloigné de moi le flot agité de mes sujets futurs… » (p. 19).

3) Élevés dans de telles conditions, ils cultivent sans le savoir leur ego par le moyen du miroir qui ne fait que refléter leur propre image. Le monde extérieur n’existe pas.

* « Ling aima cette femme au coeur limpide comme on aime un miroir qui ne se ternirait pas, un talisman qui protégerait toujours » (p. 12).
* « Son (l’Empereur) visage était beau, mais impassible comme un miroir placé trop haut qui ne refléterait que les astres et l’implacable ciel » (p. 18).

La mission de Wang-Fô est donc de leur ouvrir les yeux :
L’Empereur 
**[Avant la rencontre avec Wang-Fô]**

| seul |
| en sécurité |
| égocentrique / entouré d’eunuques. |
| Il connaît la beauté à partir des tableaux = une réalité imaginaire :
« Pour m’aider à me représenter toutes ces choses, je me servais de tes peintures » (p. 20).

Ensuite, il a découvert qu’en réalité le monde « n’est qu’un amas de taches confuses, jetée sur le vide par un peintre insensé... » (p. 20).

                                    vs

Ling 
 **[Avant la rencontre avec Wang-Fô]** 

| seul |

| en sécurité |

| il vit avec son double – sa femme. |

| Il ignorait la beauté autour de lui et craignait tout ce qui ne lui ressemble pas. « Il craignait les insectes, les tonnerres et le visage des morts… Il fréquentait les maisons de thé pour obéir à la mode et favorisait modérément les acrobates et les danseurs » (p. 12).

____________________________

L’Empereur
**[Après la rencontre avec Wang-Fô]**

| « L’Empereur, penché en avant, la main sur les yeux, regardait s’éloigner la barque de Wang… Une buée d’or [soleil=père] s’éleva et se déploya sur la mer [mère]… » (p. 27).

**Note :** Le geste de se pencher — du haut vers le bas — signifie qu’il regarde attentivement, fasciné et soumis, la création du royaume idéal. Wang apprend à ce Fils du Ciel la vertu d’humilité et à voir la beauté dans une réalité telle qu’elle est. Son visage n’est plus un miroir glacé, mais un « lotus » qui flotte sur la mer. |

                                       vs

Ling
**[Après la rencontre avec Wang-Fô]**

| « Grâce à Wang-Fô, Ling connut la beauté… cessa d’avoir peur de l’orage… Wang-Fô venait de lui faire cadeau d’une âme et d’une perception neuves, Ling coucha respectueusement le vieillard dans la chambre où ses père et mère étaient morts » (p. 14).

\***Note :** « Ling lui (sa femme) préférait les portraits que Wang-Fô faisait d’elle… Un matin, on la trouva pendue aux branches du prunier rose… » (p. 14). | 

***

La valeur symbolique de cette rencontre est la suivante :

« `
(-)                                                                            (+)
[ le miroir                     vs                                      l’âme ]
[ le reflet                      vs                                      la perception ]
[ la surface                  vs                                      la profondeur ]
[ l’imaginaire                vs                                      le réel ]
[ la culture                   vs                                      la nature ]
[ monde englobé         vs                                     monde englobant ]
« `

En effet, « on disait que Wang-Fô avait le pouvoir de donner la vie à ses peintures par une dernière touche de couleur qu’il ajoutait à leurs yeux« . Voilà, avec ses tableaux, Wang-Fô a fondamentalement changé la vie de ses deux fils spirituels. Toutefois, les situations de rencontres sont différentes ; et c’est la raison pour laquelle les deux fils d’un même père ont des tempéraments opposés…

____________________________

L’Empereur [AVOIR]                vs                   Ling [ETRE]

fils selon le principe de réalité |         fils selon le principe de plaisir
le pouvoir (WANG=roi) |                                          le bonheur (Fô)
la culture / englobé |                                       la nature / englobant
assis sur un trône de jade |.                      errait le long des routes
connaissance médiate                            connaissance immédiate         (les tableaux) |                                                    (le maître)  connaître Wang-Fô par « héritage »
(par la collection de peintures

que son père lui a laissée) |            connaître Wang-Fô par volonté :
« il eut Wang pour                                                             compagnon de table » (p. 12). |

don de Wang-Fô : les tableaux              don de Wang-Fô : l’âme, ;                                                                                  la perception

= la chose                                                                        = l’image
= inerte

= la surface                                                         = « la conscience                                                      de quelque chose » (selon Sartre)

 

la chose [ 畫 ]                    l’ âme [ 靈 ]
/\                                          /\
/   \                                      /     \
/____\                                 /___  _\
[ 皇 ] [ 惶 ]                            [ 鈺 ] [ 琳

 

dominant     dominé              sécurité/jade     disciple
apparence   réalité                richesse/or        liberté              le Dragon  aveuglé                           « chien » / (fidélité)

         Céleste

________________

L’Empereur

**Obsession de posséder :
« Tu m’as menti, Wang… Le royaume de Han n’est pas le plus beau des royaumes, et je ne suis pas l’Empereur. Le seul empire est celui où tu pénètres. Toi seul règnes en paix… » (p. 21).

« Toi seul règnes en paix… » (p. 21).

« J’ai décidé qu’on te brûlerait les yeux (les deux portes magiques)… et qu’on te couperait les mains (les deux routes qui te mènent au coeur de ton empire) »

vs

Ling 

**Dépossession :
« Quand la maison fut vide, ils quittèrent, et Ling ferma derrière lui la porte de son passé » (p. 15).

Wang lui fait cadeau d’une perception et du savoir-faire :
« Un eunuque broyait les couleurs ; il s’acquittait assez mal de cette besonge, et plus que jamais Wang-Fô regretta son disciple » (p.24). Ling, en effet, est les mains de son maître.

_________

L’Empereur   

**Fils castrateur :**
Il veut massacrer les fils (=oeuvres) et détruire les espérances de postérité… : « la toile est la seule maîtresse que tu aies jamais caressée. Et t’offrir des pinceaux, des couleurs et de l’encre pour occuper tes dernières heures, c’est faire l’aumône d’une fille de joie.. » (p. 24).

[Fille = (-) = féminin = l’eau = la mer = la mère]
Certes, une fille (p.ex la mère de Ling), selon la tradition chinoise ne peut perpétuer la ligne de famille. Mais, elle est la source de la vie. |

                             vs

Ling 

 

**Fils protecteur :**
Ling aide Wang à produire ses oeuvres.
Il broyait les couleurs ; « il mendiait la nourriture, veillait sur le sommeil du maître et profitait de ses extases pour lui masser les pieds… se coucha contre Wang pour le réchauffer... » (p. 16).

« Il aida le maître à monter en barque (p. 25)… Wang-Fô et son disciple Ling disparurent à jamais sur cette mer de jade bleu… » (p. 27). |

« `
Vide /

Manque ————> Conjonction ———> Disjonction ———–> ∞

(objet de désir : Wang + l’Empereur                Disparition de Wang :
être = Wang-Fô)           = [mensonge]              l’Empereur délaissé

 

Vide ——————-> Conjonction ———-> Conjonction —–> ∞
(avoir un compagnon) //  Wang + Ling // Wang + Ling se rejoignent
= [révélation]                                                               dans l’éternité

_____________

YANG  

**L’élément dominant de l’Empereur :**
animus / soleil (Fils du Ciel) / feu
(Il veut brûler les yeux de Wang.)
(Han = [ 漢 ] = un gaillard / sens chinois)

(Fils de Ciel ; Dragon Céleste ;

assis sur un trône de jade) = (-) | |

vs

YIN 

**L’élément dominant de Ling :**
anima / timidité / eau / encre
(« Ling désespéré regardait son maître en souriant, ce qui était pour lui une façon plus tendre de pleurer » (p. 17).

« Ling fit un bond en avant pour éviter que son sang ne vînt tacher la robe du maître » (p. 22).
Il « paraissait naviguer à l’intérieur d’une grotte » (p. 25). |

***

Conclusion

« La seule façon d’accomplir est d’être »
Lao Zi

Le Rêve de Jour (rêve de gloire) de l’Empereur n’est pas seulement la reconnaissance sociale puisqu’il l’a déjà ; mais une telle reconnaissance est superficielle et il le sait. Il aimerait être comme Wang-Fô, l’Empereur qui peut régner « en paix sur des montagnes couvertes d’une neige qui ne peut fondre, et sur des champs de narcisses qui ne peuvent pas mourir » (p. 21).

N’est-ce pas « ce qui fait que le fleuve et la mer/Peuvent être rois des Cent Vallées,/C’est qu’ils savent se mettre au-dessous d’elles./Voilà pourquoi ils peuvent être rois des Cent Vallées » (LXVI) ?

—

Son Rêve de Nuit (rêve d’amour) est d’avoir une reconnaissance comme individu autrement que par la peur ou le respect. Wang-Fô ne l’aime pas comme son père spirituel puisqu’il ne le connaît pas et qu’il a trop peur de ce Fils du Ciel entouré de soldats qui, sans exception, tremblent comme des femmes devant leur maître. Il n’existe pas entre eux de relation intime telle que celle entre Wang-Fô et Ling. L’Empereur n’est pas aimé et il n’aime personne. Son admiration inconsciente envers le « vieux Wang » — surnom plutôt tendre — qui lui a fourni la nourriture terrestre (les tableaux, en rouleaux de soie et papier de riz) avec laquelle il a grandi et qu’il n’a jamais pu remplacer, indique son désir d’être aimé et de ressembler à Wang-Fô.

La jalousie de l’Empereur est un feu destructeur. Au lieu d’apprendre la vertu — la force, la grandeur, l’humilité de Wang-Fô qui est en apparence « vieux« , « pauvre » et « faible« , l’Empereur préfère supprimer l’objet de son désir. « Et je te hais aussi, vieux Wang-Fô, parce que tu as su te faire aimer » (p. 22). Mais, le désir de l’homme est de désirer. Le désir est un Vide qu’il faut remplir et non pas supprimer ; car s’il n’y a plus de désir, il n’y a plus de vie. L’Empereur croyait que l’œuvre achevée et la mort du peintre lui permettraient d’accomplir définitivement sa quête — être le seul Maître du monde et avoir les derniers secrets du chef-d’œuvre. Malheureusement, l’œuvre achevée signifie la fin, la mort de l’art ; une esquisse, en revanche, est une œuvre inachevée, toujours dynamique, à « l’état d’ébauche« , et qui laisse ainsi un espace de liberté qui permet la continuation, la procréation ; c’est donc la vie, la possibilité et l’infini :

> « Le Dao est comme un vase
> Que l’usage ne remplit jamais.
> Il est pareil à un gouffre,
> Origine de toutes choses du monde » (IV).

> « Le plus tendre en ce monde
> Domine le plus dur » (XLIII).

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Orientations bibliographiques

 

BACHELARD (Gaston)**, *Le matérialisme rationnel*, Paris, Quadrige/PUF, 1990.
BLOT (Jean)**, *Marguerite Yourcenar*, Paris, Éditions Seghers, 1971.
CHEVALIER (Jean) et A. GHEERBRANT**, *Dictionnaire des symboles*, Paris, Édition Jupiter, 1982.
CHOW (Yih-Ching)**, *La philosophie chinoise*, Paris, PUF/coll. « Que sais-je », 1956.
DEMARIAUX (Jean-Christophe)**, *Le Tao*, Paris, les Éditions du Cerf, 1990.
FABRE (Nicole) et G. Maurey**, *Le rêve-éveillé*, Toulouse, Éditions Privat, 1985.
GRENIER (Jean)**, *L’esprit du Tao*, Paris, Flammarion, 1957.
HOANG (Tsen-Yue)**, *Étude comparative sur les philosophies de Lao Tseu, Khong Tseu, Mo Tseu*, Lyon, Imprimerie BOSC Frères & Riou, 1925.
HOUANG (François) et P. Leyris**, *La Voie et sa vertu*, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points », 1979.
LIOU (Kia-Hway)**, *Tao Tö King*, (trad.), Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1967.
KALTENMARK (Max)**, *Lao Tseu et le taoïsme*, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Maîtres Spirituels », 1965.
LAFRANCE (Guy)**, *Gaston Bachelard, profils épistémologiques*, Canada, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 1987.
MACKINTOSH (Charles A.)**, trad., *A rendering into English verse of The Tao Teh Ching of Lao Tsze*, Wheaton, Ill., U.S.A., The Theosophical Publishing House, 1971.
MARCEL (Gabriel)**, *Être et Avoir*, (I & II), Éditions Aubier-Montaigne, 1968.
SARTRE (Jean-Paul)**, *L’imagination*, Paris, Quadrige/PUF, 1981.
STEENS (EULALIE)**, *La Chine antique*, coll. « Civilisation et Tradition », Éditions du Rocher, 1989.

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UNIVERSITE de GENEVE, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Certificat d’Etudes Françaises

Texte présenté par Ms Danielle Mamanne et Wan-Ling Sudan-Pai pour l’évalutation du cours : « Lecture critique » (Juin 1991).

Professeur : M. J.-L. Beylard-Ozeroff

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La machine dans tous ses états : machines et automates dans « Djinn » d’Alain Robbe-Grillet

 

I. Introduction

Le roman d’Alain Robbe-Grillet dont je traite ci-dessous n’est pas une œuvre souvent analysée. La raison principale en est très simple : il s’agit d’une question de chronologie. *Djinn* n’a été publié qu’en 1981, c’est-à-dire après la période où les critiques les plus célèbres des œuvres de Robbe-Grillet ont été écrites.

C’est dans les années soixante et soixante-dix qu’un colloque concernant Robbe-Grillet fut organisé à Cerisy par J. Ricardou (1975)[1] et que la monographie de Bruce Morrissette – l’œuvre principale de la critique robbe-grilletienne – vit le jour (1963)[2]. Jusqu’à la fin des années soixante-dix, Robbe-Grillet était l’un des écrivains préférés de la critique académique et détenait le record absolu des compte-rendus et des analyses. Or, à l’époque, *Djinn* n’existait pas encore et, par conséquent, ne pouvait pas être pris en compte.

Depuis le début des années quatre-vingts, il y a moins d’analyses du nouveau roman, ce qui est lié au fait que celui-ci a connu un certain épuisement et que plusieurs de ses romanciers ont pratiquement abandonné la forme romanesque. L’attention de la critique robbe-grilletienne était attirée, en outre, par *Le miroir qui revient* paru juste après *Djinn* (1984), beaucoup plus long et plus surprenant pour le lecteur, étant donné qu’il appartenait au genre autobiographique que les nouveaux romanciers avaient tellement combattu dans les années soixante. Pourtant, il semble que la réticence de la critique à l’égard de *Djinn* ait eu aussi d’autres raisons, peut-être liées au statut étrange de ce récit qui n’est pas une œuvre purement littéraire (il s’agit, en fait, d’un livre scolaire pour l’enseignement du français) et qui se rapproche d’une manière plus provocante encore que le *Projet pour une révolution à New York* des bandes dessinées, des romans policiers et de la littérature populaire. Il se peut que certains critiques le considèrent en effet comme une « œuvre mineure », comme un travail de circonstance récupéré a posteriori sous le couvert d’un roman, et qu’ils hésitent pour cette raison à l’analyser.

Cependant, malgré son but utilitaire, *Djinn* est un roman robbe-grilletien à part entière et les exigences spécifiques liées à son statut n’étaient pour l’auteur qu’une expérience sur la forme, un « flirt » avec la grammaire qui joue dans ce texte un rôle majeur. Plus encore, on peut considérer ce bref roman comme une somme de l’œuvre de Robbe-Grillet, qui réintroduit dans ce récit un bon nombre de thèmes et de motifs connus de ses romans précédents[3]. *Djinn* est une sorte d’anthologie de ses sujets et de ses trucages romanesques, un inventaire du monde de ses romans, divisé en leçons.

L’ironie joue d’ailleurs, dans *Djinn*, un rôle beaucoup plus grand que dans d’autres récits de Robbe-Grillet et il est important de remarquer que c’est très souvent une auto-ironie : en décomposant au fil de la grammaire son univers romanesque, l’auteur ne pose pas seulement des questions sur les procédés littéraires et leurs implications logiques (les temps de la narration, par exemple, ou l’opposition entre la description et la narration), mais aussi sur ses propres romans et sur ses propres phantasmes : des corps morts, des lunettes noires, des mannequins et des doubles, des points de vue limités à un trou étroit et des taches rouges (de sang ou de peinture ?) se multipliant à l’infini[4].

C’est pourquoi *Djinn* mériterait bien une analyse plus approfondie. Ne pouvant pas l’entreprendre dans le cadre de cet essai, je me limite à un seul motif, à savoir le champ sémantique de l’automate et de la machine. Bien entendu, il s’agit ici d’un motif central pour le roman : une machine, un mouvement mécanique ou automatique, un quiproquo entre des automates et des hommes réapparaissent dans chacun des huit chapitres composant le livre.

Le récit commence par la scène dans le hangar d’une usine abandonnée, où le héros se perd entre les images de Djinn, de sa collaboratrice qui a l’air d’un automate et de leurs doubles mécaniques, pour aboutir au récit délirant de Djinn sur les chasseurs de robots qui l’accusent d’être un automate. L’organisation clandestine qui emploie Jan mène une lutte terroriste contre le machinisme ; l’histoire au passé simple racontée par Jan dans le café où on ne sert pas de pizza, concerne, elle aussi, un homme mécanique : le robot amoureux qui huilait son mécanisme dans la salle de bains avec la burette de la machine à coudre, semble même être un portrait ironique du héros du roman et de tous ses doubles.

L’automatisme n’est d’ailleurs pas un thème nouveau chez Robbe-Grillet – il apparaît dans plusieurs de ses romans. Dans *Djinn* il est seulement devenu le leitmotiv de tout le récit, et c’est pourquoi, parmi les modèles de la narration, se trouvent aussi bien le roman policier (qui a fasciné tant de nouveaux romanciers) que la science-fiction et les bandes dessinées. Il y a, néanmoins, toute une tradition littéraire de l’automate comme figure de l’écriture, comme autoreprésentation de l’écrivain ou comme signe de l’aliénation[5] – tradition à laquelle Robbe-Grillet se réfère probablement plus souvent qu’on ne le pense.

Dans mon travail j’ai utilisé plusieurs livres concernant l’œuvre de Robbe-Grillet en général. Ainsi la monographie de Bruce Morrissette et le numéro spécial d’*Obliques* consacré à Alain Robbe-Grillet m’ont été très utiles. Je me suis référée beaucoup moins systématiquement aux actes du colloque de Cerisy, car leur approche – très formaliste et évitant d’une manière programmatique les questions de contenu – me semble un peu dépassée étant donnée l’évolution de l’auteur, et pas vraiment applicable à *Djinn*[6]. J’avoue que d’une manière générale j’ai évité les interprétations mettant l’accent sur le « jeu des signes » et les opérations textuelles, n’étant pas d’accord avec une certaine image de Robbe-Grillet comme « esprit théorique » et un peu « sec », dont les livres, très sophistiqués du point de vue de la forme, souffriraient d’un excès de théorie (voir d’une faiblesse de contenu).

Enfin, j’ai consulté quelques textes critiques concernant *Djinn* en particulier[7], mais ceux-ci étaient ou bien très fragmentaires, ou bien concentrés sur un problème qui n’était pas spécifique de *Djinn*. Plus utiles furent les analyses concernant l’environnement textuel de *Djinn*, c’est-à-dire les *Romanesques*, d’une part, et le *Projet pour une révolution à New York* d’autre part. Ici, il faut mentionner le livre très intéressant de R. Allemand et A. Goulet consacré au *Régicide* et aux *Romanesques*[8]. J’espère que mon analyse d’un motif central dans ce roman étrange – considéré par certains critiques comme une simple mise en scène des opinions de l’écrivain sur la grammaire française[9] – va montrer que, dans ce jeu formel du virtuose Robbe-Grillet, il y a beaucoup plus de contenu (et de littérature) qu’on ne pourrait le penser.

II. Présentation

 II.1) Le roman des phantasmes et la méthode de français

*Djinn. Un trou rouge entre les pavés disjoints*, le dernier livre publié par Alain Robbe-Grillet avant ses mémoires[10], est un roman qui n’en est pas un : paru en 1981 simultanément en Amérique et en France en deux versions différentes, ce maigre volume n’est en réalité qu’une méthode de français commandée par un éditeur américain[11]. Les huit chapitres dont il est composé se retrouvent dans les deux versions : l’américaine, où ils sont complétés par un certain nombre d’exercices grammaticaux[12], et la française, où une préface et un épilogue mettent en abyme le récit, le transformant ainsi en un roman.

Ce but utilitaire est mentionné dans la préface de *Djinn* : les indications bibliographiques concernant l’édition américaine données à la page 10 sont tout à fait justes, bien qu’elles soient intégrées dans la fiction, dont la préface fait déjà partie. Par ce jeu paratextuel inhabituel[13], Robbe-Grillet renforce l’atmosphère de mystère entourant le texte du roman et la projette en dehors du livre – la préface utilisant la convention du « manuscrit retrouvé » indique l’existence d’une deuxième édition comme une énigme qui n’est probablement pas sans rapports avec le complot mystérieux qui conduit à la disparition du héros.

Conformément aux exigences d’une méthode de français, le texte est composé de petites unités entre lesquelles existe une progression systématique des difficultés grammaticales concernant aussi bien la structure des phrases que le temps du récit. Le premier chapitre est écrit au présent avec une prévalance sensible des descriptions ; les chapitres suivants introduisent des temps de plus en plus complexes pour aboutir au futur antérieur, un temps énigmatique et paradoxal, créant un avenir qui est déjà passé au moment de l’énonciation[14].

Pour introduire le futur antérieur, Robbe-Grillet était d’ailleurs obligé de construire une situation encore plus invraisemblable, sortant du cadre sensationnel qui domine le récit, telle cette fille morte qui n’existe que dans l’imagination d’un enfant malade mêlant le passé et le présent, une fille dont l’avenir est déjà passé et qui se sert de cette forme grammaticale étrange.

Du point de vue de la grammaire comme de celui du vocabulaire, chaque unité est plus complexe que la précédente – le vocabulaire est à chaque fois repris et ensuite enrichi par méandres d’actions illogiques et inquiétantes. En fait, on ne quitte guère les endroits parcourus par le héros dans le premier chapitre ; les événements se répètent, eux aussi, d’une manière obsessionnelle, mais leur ordre et leurs relations sont à chaque reprise modifiés, jusqu’à devenir à peine reconnaissables.

Néanmoins, il y a une continuité narrative entre les chapitres, bien que la narration soit labyrinthique et lacunaire ; les personnages et les objets échangent constamment leurs rôles et les situations déjà connues sont tout d’un coup saisies autrement (tandis que les nouvelles scènes trahissent une ressemblance troublante avec celles qui les ont précédées). Entre les chapitres, le héros tombe dans un état d’amnésie, une sorte de trouble de mémoire qui ne lui laisse qu’un souvenir vague de l’action antérieure et un sentiment de déjà-vu le poursuivant pendant tout le récit. La recherche d’un fil conducteur que ce texte lacunaire oblige le lecteur à faire, est d’ailleurs menée en même temps par le héros et narrateur Jan, un personnage douteux entre temps disparu, et par son double féminin, Jane ou Djinn qui reprend vers la fin du livre la narration. Ainsi la situation narrative extérieure et intérieure du récit sont, d’une certaine manière, symétriques.

En se pliant aux exigences d’une méthode de français, Robbe-Grillet trouve, bien entendu, un cadre qui correspond à sa façon d’écrire personnelle : des reprises obsessionnelles avec de petites variations, un récit circulaire, des jeux compliqués de reflets infinis provenant d’une situation matricielle autour de laquelle circule la narration – toutes ces techniques se retrouvent dans *Djinn* sous une forme atténuée qui les fait pourtant ressortir d’une manière encore plus marquante.

La raison principale de l’intérêt de l’auteur pour une méthode de français doit être pourtant liée au fait qu’il s’agit d’un ouvrage pour l’apprentissage de la langue. Pour un écrivain considérant les formes de la langue comme celles de l’expérience, une méthode doit être un défi plutôt qu’une « œuvre mineure ». La progression des temps grammaticaux lui a permis d’organiser les phantasmes qui sont la matière du livre, en partant des plus simples – tel le phantasme d’une confusion entre femmes, mannequins et automates dans le premier chapitre – jusqu’au plus complexe – la peur d’être « un autre », de ne pas être celui pour qui on se prend. C’est en même temps un phantasme mortel, car la progression du récit va, bien entendu, du désir à la mort.

Si l’on se souvient de cette phrase du *Projet pour une révolution à New York* qui postule la liberté de l’auteur vis-à-vis des phantasmes collectifs et personnels, « avec lesquels il jongle en les assumant« , on peut mieux comprendre la construction de *Djinn*. Dans le cadre linguistique d’une méthode de français, les phantasmes se relient les uns aux autres jusqu’au phantasme au moins de la mort : la disparition ou, plutôt, la peur de n’avoir jamais existé qu’éprouve Djinn, entourée par les chasseurs de robots. À la fin, il ne reste qu’un narrateur anonyme qui termine le récit en faisant une révision des temps grammaticaux et qui présente une version « réaliste » des événements – une version qui, malgré une apparence d’exactitude, plonge bientôt de nouveau dans le phantasme, dont ce narrateur inconnu, si sobre et si réticent, est en fait l’avatar suprême dans le roman.

Il s’agit donc d’une sorte de psychanalyse linguistique, à la fois collective, personnelle et littéraire, d’une psychanalyse non-freudienne (il y manque le chiffre préféré de Freud, c’est-à-dire trois[15]) menée par le truchement des techniques bien connues de la science du langage : inversion des séquences narratives, substitution ou dédoublement… Les modifications de nom du personnage central donnent en miniature un exemple de cette réécriture qui conduit du héros à son double féminin : Boris Koershimen/ Robin Körshimos/ Simon Lecoeur/ Yan/ Jan// Jeanne/ Jane/ Djinn.

II.2) Les personnages et le cadre autothématique de *Djinn*

Ce jeu sur les noms[16] montre le glissement entre les personnes du roman qui semblent représenter un continuum plutôt que des personnages distincts. Il explique peut-être aussi la relation entre la disparition de Jan et la découverte d’un corps féminin, probablement celui de Djinn.

Nous pourrions d’ailleurs continuer ce jeu en ajoutant le nom du garçon Jean ou celui de l’amie et quasi-jumelle de Djinn, Caroline. Presque tous ces noms sont d’origine étrangère – à l’exception de Jean. Cette différence d’origine donne au nom du garçon un statut particulier dans le roman : en effet, c’est probablement lui qui « rêve » tous les autres personnages – son imagination malade, mentionnée dans le chapitre 7, est sans doute derrière tout le roman.

Bien entendu, tous ces noms sont des variations sur deux éléments : d’abord sur le mot « coeur » qui se retrouve avec une orthographe différente dans « Koershimen », « Körshimos », « Lecoeur » et même « Caroline »[17], ensuite sur la lettre « j »/je, le pronom personnel de la première personne. Il n’est donc pas besoin de lire longtemps pour s’apercevoir que l’action du roman se déroule dans une seule conscience dont tous les autres personnages sont des avatars ou des projections. C’est un *je* qui se reflète dans toutes ces figures, un *je* caché qui sert pourtant de pierre de fondation au texte – les allusions à St. Pierre qui apparaissent parmi les noms (Simon ou Shimon est évidemment le nom « civil » de St. Pierre) renforcent les connotations « fondatrices » de ce *je* dispersé dans l’espace romanesque[18], tandis que les allusions aux terroristes, imposteurs et brigands (Boris, Robin, peut-être Simon lu en italien)[19] le définissent comme un « je révolté », comparable aux autres figures de Robbe-Grillet[20].

Il ne reste que trois noms dans le récit – tout d’abord celui de la petite Marie, sœur ou (comme elle le prétend) épouse de Jean, menteuse de vocation récompensée par le prix de mensonge de son école et future héroïne de romans où elle aimerait vivre dans son temps préféré, c’est-à-dire au passé simple (p. 54, chap. 3). Elle entre dans le roman à travers des livres scolaires : Jean et Marie sont le couple mythique de grammairiens évoqué dans la plupart des phrases-modèles. Marie est aussi associée à une activité débordante de l’imagination et c’est parfois elle qui est mentionnée comme l’auteur des histoires racontées dans le roman – notamment de l’histoire d’espionnage, dans le dernier chapitre, qui introduit la catastrophe finale.

En même temps, son nom renvoie, par son M initial, au nom du docteur Morgan, le médecin de l’école américaine qui joue dans le dernier récit de Jan le rôle néfaste d’un chercheur fou, construisant les automates et robots dont Djinn fait partie. Le docteur Morgan est d’ailleurs connu dans la culture populaire comme un personnage macabre qui se consacre aux expérimentations délirantes sur les hommes. Il semble être la face sombre de la fée Morgane, la maîtresse des métamorphoses, qui se trouve en effet au centre de *Djinn*. Jean, Marie et Morgan sont tous les trois, d’un certain point de vue, des maîtres de l’imagination et de ses feux artificiels, de grands illusionnistes transformant le monde en spectacle des métamorphoses prolifiques du *je*.

Si Jean et Marie sont tous deux liés à l’activité d’imagination et représentent le générateur de l’action, Marie est sans doute la plus menaçante des deux. En simplifiant, on peut dire que Jean redonne la vie grâce à sa mémoire désorganisée, comme il l’a fait avec Djinn – morte depuis trois ans – tandis que Marie donne la mort dans ses histoires ou, au moins, la constate. C’est en parlant avec elle que Jan découvre son portrait en défunt et c’est sous ses yeux (Jean est alors absent) qu’a lieu l’exécution du *je*/Jane/Djinn. Elle représente le côté dangereux de l’imagination et de l’écriture, et renvoie en même temps à la critique du passé simple formulée par Robbe-Grillet et par Roland Barthes, qui considèrent celui-ci comme un temps faisant « périr » les événements (voir le portrait de Jan ayant « péri en mer« ) en les privant de toute potentialité[21]. Et pourtant il n’y a aucun conflit entre Jean et Marie, ils sont frère et sœur. Marie constate la mort, Jean fait revivre – ils semblent complémentaires[22].

Pour terminer, voici une fausse piste : comme on a déjà Marie et quelqu’un dont le nom commence par « J », pourquoi ne pas ajouter encore Joseph pour avoir toute la Sainte Famille ? Et en effet, il est là, il était à la maison pendant la première visite de Jan dans la rue Vercingétorix, mais il n’est que le père probable de Marie. En ce qui concerne Jésus, il est probablement la dernière personne susceptible d’apparaître dans ce roman – il n’y a que Jan, Jean et Jane, suffisamment occupés d’eux-mêmes.

Tel est le cadre auto-thématique du récit dans *Djinn*. Pourtant, cette mise en scène de la « mort dans l’écriture » subie par le *je*, n’épuise pas la problématique du roman. En fait, cette mort qui constitue l’un des topoï du nouveau roman est ici plutôt parodiée : après tant de morts et de faux cadavres, Djinn (dont le corps ne porte pas de blessures) peut bien se retrouver quelque part vivante et Jan, avec ses troubles graves de la mémoire, va-t-il se souvenir qu’il a disparu et qu’il est probablement mort ? Car c’est justement le trait que le héros partage avec le petit Jean : une mémoire faible qui l’empêche de comprendre que c’est fini. Au fond, il semble être tué à plusieurs reprises dans le roman : ces pertes de conscience étranges, n’est-ce pas déjà la mort ? Néanmoins, il se ranime et continue, comme s’il avait oublié ses moments hors du temps.

Tout à la fin, dans « L’Épilogue » écrit par le narrateur mystérieux qui dirige les agents possédant « évidemment » la clé de chez Jan et ne faisant pas partie de la police, se trouve une phrase étrange et symptomatique : après avoir rendu compte de l’enquête policière sur la disparition de Jan et de la curiosité d’un des enquêteurs qui a réussi à retrouver le bistrot et la petite Marie (qu’il a ensuite prise en filature), le narrateur conclut : « Vers le milieu de la longue ruelle, des gens à nous sont intervenus. Ayant intercepté en douceur ce trop curieux gardien de l’ordre, ils l’ont ramené, de nouveau, à la case de départ » (p. 146).

Tout est donc en train de recommencer – après les méandres mortels de la narration, le récit est prêt à redémarrer ; le « gardien de l’ordre« , venu constater la mort et établir les responsabilités, est « intercepté » et « ramené à la case de départ« . Les traces sont brouillées, Jan peut de nouveau rencontrer Djinn.

Il faut ajouter que « gardien d’ordre » n’a pas obligatoirement, chez Robbe-Grillet, un sens positif : une certaine affinité lie ce mot à l' »ange gardien » qui apparaît dans un bref récit datant des années soixante-dix et où ce personnage est, lui, un véritable assassin[23]. Les pistes brouillées à la fin du récit protègent donc l’univers du roman de l’interruption de ce gardien d’ordre trop rigoureux qui aimerait arrêter l’activité phantasmagorique du texte pour y introduire la logique figée d’une enquête policière. Étant donné que « l’ange gardien« , dans le texte en question, était un meurtrier d’enfants, on peut supposer que la curiosité du « gardien » vise surtout Jean – l’enfant qui rêve sans cesse les personnages du récit. En renvoyant le gardien (et le lecteur) au point de départ, le narrateur l’empêche de pénétrer jusqu’à l’endroit où Jean continue à créer ses mélanges de temps curieux et à rêver son rêve anarchique – qui est Djinn.

Jean, le « je phantasmatique« , va donc être épargné par la logique mortelle qu’introduisent l’enquête policière et le passé simple et survivra dans le « coeur » du texte. Celui-ci s’avère une sorte de *perpetuum mobile* générant toujours de nouveaux phantasmes et les détruisant au fur et à mesure de son développement – ce qui est, en fin de compte, le mouvement même de la vie.

III. La Machine

 

S’il y a dans le roman une problématique de la mort et de la renaissance, représentée surtout par Jean qui passe constamment la frontière entre la vie et la mort (ce qui se manifeste par ses troubles de mémoire mentionnés ci-dessus et par la catalepsie dans laquelle il tombe cycliquement, pour s’éveiller chaque fois vivant et, en plus, affamé), la mort s’associe souvent au champ sémantique de l’automate ou du mannequin (ce dernier étant lui-même toujours susceptible d’être un robot qui cache au héros ses capacités motrices). Les images des machines et des mannequins animés et morts s’accumulent dans le roman jusqu’à la scène finale avec Djinn en automate, qui est très probablement la scène de sa mort. Peu après, Djinn, en réalité disparue, entre de nouveau dans l’atelier abandonné, où Jan était au début du roman et le récit semble recommencer avec des rôles inversés – encore une fois dans un quiproquo perpétuel entre les figures humaines, les mannequins et les automates.

C’est la machine qui est le fil conducteur du roman : même dans le récit de Djinn, un peu à part dans le livre, réapparaît l’organisation clandestine luttant contre le machinisme – cette fois une antenne des Soviétiques pour lesquels travaillent les deux enfants macabres qui ont la mission de détruire une centrale atomique en France. Cependant, ce n’est pas le machinisme comme phénomène social qui est le thème du roman – c’est plutôt un « automatisme intérieur », un état d’esprit associé à la machine, qui lie les fragments du récit les uns aux autres et organise la narration.

Les références mécaniques se concentrent, dans le roman, surtout autour de Djinn et de la petite Marie, dont le goût pour la science-fiction est mentionné à plusieurs reprises dans le texte. Pourtant, les sensations physiques qu’éprouvent les autres personnages du récit, notamment Jan et le petit Jean, semblent être aussi liées au thème de l’automate. Tout d’un coup, après être tombé, Jean apparaît avec des traits « aussi figés que ceux d’une figure de cire, et le teint (…) aussi blafard » (p. 31) – il rappelle donc l’un des mannequins de Jane, eux aussi faits à la fois de cire et de matière plastique. « De plus près son visage a une pâleur étrange, une immobilité de cire » – dit Jan en décrivant l’un de ces « mannequins en matière plastique pour vitrine de mode » (p. 14). En voyant pour la première fois Marie, Jan éprouve lui-même un sentiment étrange qu’il résume en se demandant : « Ai-je vraiment parlé ? Le froid, l’insensibilité, la paralysie commencent à gagner mes membres » (p. 32). On dirait donc qu’il est en train de se transformer en un de ces mannequins – d’autant plus que ses mots « tombent, eux aussi, sans éveiller de réponse ni d’écho, comme des objets inutiles, privés de sens. » (p. 32) (on pense à ces machines hors d’usage qui remplissent l’atelier abandonné où il a vu les mannequins en question).

En ce qui concerne l’espace romanesque, c’est cet atelier et, peut-être, la gare où apparaissent les références à l’automatisme. La structure de ces références est d’ailleurs toujours la même : il s’agit d’un quiproquo entre un homme et un appareil qui sont pris l’un pour l’autre ou échangent d’une manière inquiétante leurs rôles. Cette confusion peut se produire aussi bien au niveau visuel (la personne s’avère un automate ou un mannequin) qu’au niveau acoustique – c’est alors la « voix fraîche » de Djinn qui vient en réalité d’un haut-parleur ou, pire encore, d’une bande magnétique. Dans ces cas, elle perd pour le héros toute sa magie, qui provient justement de son imprévisibilité et de son intonation unique.

Pour mieux comprendre ces échanges de rôles troublants entre ce qui est humain et ce qui est mécanique, regardons de plus près trois scènes du roman : la scène finale avec Djinn et les chasseurs de robots, le conte sur le robot amoureux et la scène de rendez-vous dans l’atelier abandonné, qui se répète, avec des modifications de détails, plusieurs fois au cours du récit. Ce dernier décor est d’ailleurs en soi-même intéressant pour notre sujet, parce qu’il s’agit ici d’un environnement mécanique, bien que déserté, toujours équipé des machines qui remplissent le hangar.

III.1) Dans l’atelier

L’ancien atelier, où le récit commence et se termine, est l’un des trois lieux centraux du roman, avec le bistrot et la rue Vercingétorix 111. Dans la topographie de *Djinn*, il semble être l’endroit le plus extérieur : c’est par là que les lecteurs (mais aussi les enquêteurs de la police) entrent dans l’espace romanesque. Le terme d’atelier, en relation avec cette fonction textuelle, laisse soupçonner qu’il s’agit ici d’une allusion à l' »atelier de l’écrivain » – en ce sens-là, les détails de sa description indiqueraient le ton du récit et le « paysage mental » de *Djinn*.

En effet, l’atelier constitue un décor tout à fait particulier qui introduit le lecteur, d’un seul coup, dans l’atmosphère du roman : quand Jan entre dans le hangar, il fait presque nuit. La visibilité est limitée : il distingue avec difficulté les objets qui l’entourent. Pourtant, il y a encore un reste de la lumière – la situation dans le hangar n’est pas celle d’une obscurité totale, il s’agit plutôt d’une « pénombre » éclairée d’une « faible clarté » (p. 11) entrant par de larges fenêtres.

Auparavant, la salle a dû être lumineuse – maintenant les vitres des fenêtres sont sales et « filtrent » la lumière qui entre. On peut imaginer que ces fenêtres aux vitres en partie cassées deviennent avec le temps de plus en plus opaques, mais, pendant sa visite dans l’atelier, le héros n’enregistre aucun changement de lumière. En venant de la rue, on ne voit d’abord presque rien, puis les yeux s’habituent et commencent à distinguer l’entassement des objets.

On a parlé beaucoup de la « clarté immobile » dans les romans de Robbe-Grillet[24] – ici on en voit un contre-exemple : *Djinn* se déroule entièrement dans la pénombre, où les images restent incertaines et phantasmatiques et où l’on devine plutôt qu’on ne voit (comme Jan « devine » le sourire de Jane qui ne se trouve pas dans la pièce). C’est l’espace intérieur, l’espace des phantasmes et des fantômes errants qui se confondent avec les objets réels pour remplir l’atelier. Dans la faible clarté du hangar, Jan se perd entre les objets hors d’usage « entassés de tous les côtés dans un grand désordre » (p. 11).

Tout ce qui était jadis utile et possédait une fonction précise, est ici vidé de son sens pratique, entassé sans aucun plan, oublié mais aussi conservé sous la poussière et la rouille. Les anciennes machines au rebut perdent leurs silhouettes distinctes et se confondent avec l’arrière-plan par leur « teint noirâtre, uniforme et terne » (p. 11). C’est ici la chambre de la mémoire, mais pas de la mémoire photographique et fidèle qu’avait réclamée autrefois Barthes en faisant l’éloge de Robbe-Grillet[25]. C’est une mémoire imprécise et confuse, d’où naissent les fantômes, les phantasmes et les rêves. Les machines qui remplissent cet espace ne fonctionnent plus depuis longtemps ; leur force motrice s’est arrêtée, elles restent dans l’atelier comme une visualisation des parties abandonnées du Moi, limitant la visibilité et l’espace vital.

Contrairement à ce qu’on pouvait attendre d’une représentation de l’espace intérieur, le hangar n’est pas fermé – au contraire, la porte n’a plus de serrure, les vitres sont en partie brisées. Ce qui est dehors peut entrer librement et produire des mélanges étranges avec ce qui se trouve à l’intérieur. Cet atelier – cette conscience – ne sert peut-être que de chambre de relais entre l’intérieur et l’extérieur, entre le passé et le présent, permettant de générer ces images hybrides dont le roman est constitué.

C’est dans ce lieu que Jan et Djinn vont entrer par la suite, après avoir vécu à chaque fois quelque chose qui ressemble beaucoup à la mort. Après un temps indéfini que Jan a passé ici sur le sol, il se réveille et reprend ses activités… un jour plus tôt, car la séquence traumatisante, qui se termine par le coup sur la tête, est évidemment absente. Les souvenirs de la journée précédente changent ainsi de statut pour, d’une certaine façon, devenir des scènes imaginaires. L’atelier a donc une capacité régénératrice, liée probablement aux perturbations de la perspective et du temps qui s’y produisent. Le bruit de l’eau en train de couler (le symbole archétypal de la vie), qui se fait entendre dans le hangar, correspond tout à fait à ce caractère régénérateur du lieu.

Pourtant, l’atelier a aussi un côté menaçant, car c’est ici que la visibilité limitée cause la désorientation la plus profonde. Dans la faible clarté qui remplit le hangar, il est évidemment impossible de distinguer Djinn des mannequins que Jan prend à plusieurs reprises pour elle. De la même façon, il se trompe en prenant Djinn, qu’il a cette fois-ci devant lui, pour une des poupées en carton-pâte.

Cette confusion obstinée peut être, bien sûr, expliquée par la pénombre et par la ressemblance presque parfaite entre Djinn et ses doubles, à savoir les mannequins. C’est quelque chose d’imprécis – le regard, la « fraîcheur de la voix » qui fait la différence entre la poupée et l’original. Pourtant, il n’est pas clair que c’est Jan qui se trompe – les mannequins ont plutôt l’air de s’animer ou de s’immobiliser quand il les regarde. La vie se transfère d’un corps à l’autre, laissant derrière elle une forme vide qui prend l’air raide et mécanique. Si l’atelier représente l’espace intérieur, cette confusion constante entre le vivant et le mort exemplifie son ordre – celui d’une topographie imaginaire instable, où la vie circule d’un phantasme à l’autre entre les machines hors d’usage qui remplissent l’atelier. La « fraîcheur de la voix » de Djinn s’évanouit toujours pour céder la place à la prévisibilité d’un enregistrement et à la reproduction mécanique d’un message quelconque – Djinn se disperse constamment entre les machines et les formes figées gisant sur le sol de l’atelier.

Djinn, c’est-à-dire le « trésor » de ce jeu de l’imagination et du désir que le roman essaie d’imiter par sa forme onirique, circulaire et répétitive[26]. À vrai dire, il faudrait écrire « Jane » comme le nom de l’actrice Jane Frank, mentionnée à plusieurs reprises dans le roman – « Djinn » n’est qu’une transcription fantaisiste de sa prononciation américaine. L’orthographe correcte révèle Djinn comme une de ces créatures de rêve qu’incarnent dans le monde d’aujourd’hui les actrices de cinéma, mais aussi comme un double idéal de Jan qui ne diffère de lui que par une seule lettre – le « e ». C’est donc son propre visage que Jan cherche derrière toutes ces poupées en carton-pâte et le sourire célèbre de Jane Frank n’éclaire que ses propres traits – « je est un autre » (Rimbaud), il n’y a d’autre que le *je*[27].

Pourtant, cette « course au trésor » qui a Djinn pour objet reste vaine – il n’est pas possible de la toucher. La seule fois, dans le premier chapitre, où un contact physique s’établit entre Jan et Djinn, celle-ci se transforme en mannequin, son sourire magique disparaît et sa voix vient tout d’un coup d’un haut-parleur. Mais c’est ce manque faisant courir Jan après les reflets de Djinn qui anime les poupées et qui met en marche la machinerie du roman. En quête de son propre visage devenu celui d’une belle étrangère, Jan parcourt l’espace du roman en le faisant ainsi surgir du Néant ; il retrouve même une sorte de voix, puisque c’est lui qui écrit les huit chapitres du roman. Et, en fin de compte, il n’y a peut-être que l’illusion narcissique de Jan qui projette quelques reflets de la vie dans la boîte mécanique de l’atelier.

III.3) Le conte sur le robot déguisé en homme

Si les personnages du roman errent constamment entre la sphère de la vie et la sphère de l’automatisme, il existe dans le récit aussi un homme qui est entièrement mécanique : c’est le robot du conte que raconte Jan aux enfants dans le bistrot où on ne sert pas de pizza. Cette histoire, formulée d’ailleurs au passé simple (qui donne aux événements quelque chose de figé), est interrompue brusquement, car Jan, voyant que Jean et Marie ont fini de manger, se dépêche de terminer le récit. La première partie est en revanche assez développée et contient une description du robot, vu à travers les yeux de son épouse Blanche qui découvre peu à peu le « caractère cybernétique » de son conjoint.

L’action du conte est très simple : un jeune robot rencontre, au temps des croisades, une jolie dame de la noblesse de laquelle il tombe amoureux. Ils se marient très vite et partent en voyage de noces. Après un certain temps, la jeune épouse, qui est plutôt naïve, commence à se rendre compte de quelques particularités de son mari. Devenue méfiante, elle conçoit un « plan machiavélique » pour en apprendre davantage sur sa nature. Mais elle ne le réalise pas, puisque la Dix-Septième Croisade éclate ; le robot part alors pour Jérusalem. Il meurt en Palestine à cause de la flèche empoisonnée d’un Infidèle qui provoque un court-circuit dans son cerveau électrique.

L’intérêt de cette histoire (qui est le quiproquo le plus développé du livre et constitue en ce sens, peut-être, une sorte de résumé du roman), consiste surtout dans les descriptions du robot qui expliquent en détail ce qui est considéré comme « signes de l’ordre mécanique » (p. 53) chez les autres personnages du roman.

Le robot, qui est d’ailleurs très intelligent, « bien que strictement métallique« , peut tout à fait fonctionner comme un homme – il est un peu raide mais il ne sort pas de la norme humaine. Néanmoins, il répète toujours les mêmes gestes, ce que son épouse interprète d’abord comme le signe d’un esprit logique (« il a de la suite dans ses idées« , pense-t-elle). Pourtant, avec le temps, elle devient plus attentive aux bruits discrets qui l’entourent – tout d’abord aux « grincements nocturnes » et au « curieux tic-tac de réveil-matin qui emplissait l’espace autour de lui » (p. 52). Cet homme-réveil mécanique, évidemment un contre-modèle de Jan et des autres personnages du roman, arrivant toujours trop tard et réagissant systématiquement à contretemps[28], se caractérise non seulement par « l’inexplicable rapidité de ses calculs« , mais aussi par une « stupéfiante mémoire concernant les moindres événements quotidiens » (p. 53). La mémoire du robot n’est pourtant pas cette mémoire anarchique, créatrice et dangereuse à la fois, qui était décrite dans le chapitre précédent. La mémoire de cet « anti-anti-héros » est purement reproductive et elle empêche, voire elle exclut, tout ce qui pourrait se produire différemment. Le robot vit ainsi dans la sphère de l’automatisme au sens psychologique du terme – d’un réflexe du passé projeté constamment dans l’avenir, des gestes mécaniques et de « l’absence d’esprit« .

Aux anomalies considérées par Blanche comme « véritablement diaboliques » s’ajoute encore le fait que les yeux du robot, d’habitude « gris, assez inexpressifs« , « émettent parfois des clignotements, à droite ou à gauche, comme une automobile qui va changer de direction » (p. 53). Par ce détail drôle, toute imprévisibilité de ses décisions est en fait détruite dès le début – chaque décision est signalée longtemps avant qu’elle ne soit réalisée et quand cette réalisation a enfin lieu, elle a déjà l’air d’une répétition.

Enfin, il y a le mot « automobile » utilisé dans cette citation au lieu de « voiture », beaucoup plus courant[29]. Pourtant, c’est exactement ce qu’est ce héros grotesque – une auto-mobile se mettant elle-même en marche (avec de l’huile et la burette d’une machine à coudre, dans la salle de bains), un *perpetuum mobile* autosuffisant qui termine sa course à cause d’un court-circuit – c’est-à-dire d’un cercle encore plus étroit – causé par la première interruption d’un corps étranger.

Ce qui nous ramène à Djinn : ce « corps étranger » n’est-il pas une belle paraphrase pour cette Américaine dont les corps se multiplient dans le roman comme des lapins ? Car plus le récit de Jan avance, plus on se rend compte que le robot n’est pas seulement une contre-figure, mais aussi un portrait ironique de Jan et de ses circuits autour de l’atelier – un portrait-robot de ce personnage « instable, lacunaire et comme fissuré« , faudrait-il peut-être dire.

Quand le passé simple « tombe » dans le chapitre 5 sur Jan lui-même, l’analogie devient troublante : c’est ici que la multiplication des Jan déguisés en personnages distincts – ces Jean, Jane, Jeanne et Djinn – fait penser à un circuit autiste dans lequel Jan, après avoir renoncé à l’utilisation de ses yeux et avoir perdu la mémoire, se transforme, lui aussi, en une marionnette conduite en cercle par l’une de ses propres projections.

Un peu plus tôt, Jan exprime d’ailleurs lui-même son affinité avec le robot. Dans la scène de l’aveuglement il pense : « J’ai bien voulu être un agent irresponsable. Je n’ai pas craint de me laisser bander les yeux. Bientôt, si cela plaît à Djinn, je vais devenir moi-même une sorte de robot rudimentaire. Je me vois déjà dans une chaise de paralytique, aveugle, muet, sourd… que sais-je encore ? » (p. 61). D’auto-ritaire qu’il était autrefois (cette information provient de Djinn qui doit le savoir), Jan se transforme donc en un auto-mate, manipulé par ses projections et ses phantasmes et perdant de plus en plus le contact avec le monde extérieur ainsi que sa liberté de mouvements qui l’a distingué du robot. L’espace intérieur, l’espace des phantasmes, est à la fois le dernier refuge contre l’automatisme (c’est-à-dire la mort) et, à l’inverse, la sphère des automates et des figures en cire.

Vers la fin du roman, on entre dans un court-circuit généralisé : le héros parcourt encore une fois les endroits symboliques du roman sans se souvenir qu’il les a déjà vus. Dans la chambre intérieure de la rue Vercingétorix (qui, contrairement à l’atelier, est entièrement fermée), il rencontre enfin Djinn et, pour la première fois, il « sombre dans le plaisir avec elle« . Une fois qu’on a lu, dans l’Épilogue, que la ressemblance physique entre Jan et Djinn va jusqu’à une identité parfaite, on ne peut considérer cet acte que comme un acte narcissique, un court-circuit du désir, dans lequel Jan disparaît comme le robot de son récit. En effet, c’est la dernière scène dans laquelle on voit Jan. Et c’est seulement après, dans un autre récit commencé à la fin du livre par Djinn, qu’il va peut-être se retrouver dans l’atelier – même si ce n’est que pour entrer dans un nouveau circuit fermé des phantasmes et de l’auto-réflexivité.

C’est ainsi que la liberté et l’autonomie du *je*, dont l’atelier, l’écriture et l’imaginaire étaient garants, finit dans l’automatisme ne reproduisant que le morphème « auto- » qui envahit peu à peu le récit : autonomie/ autarcie/ autoréflexivité/ autisme/ automatisme/ automate.

III.4) Djinn et les chasseurs de robots

Le chapitre 8 où apparaît la scène en question, le dernier du livre, fait suite au chapitre qui aboutit à la rencontre onirique entre Djinn et Jan[30] dans la maison abandonnée de la rue Vercingétorix 111. La dernière phrase du chapitre sept : « C’est la dernière vision claire que Simon Lecoeur eut avant de sombrer dans le plaisir » (p. 120), coupe l’action juste avant l’accomplissement de l’acte d’amour auquel le lecteur ne participe plus : la lumière s’éteint (Simon « sombre » dans le plaisir) comme au théâtre lorsqu’on veut changer les décors avant l’acte suivant. Quand la clarté revient, il n’y a plus de Simon sur scène – c’est Djinn qui reprend la narration en racontant dans un flash-back au passé composé sa rencontre avec lui.

Ce changement de narrateur semble d’abord éclairer les événements du livre : sous les ornements, ajoutés évidemment par l’imagination hypertrophique de Simon, on reconnaît une action tout à fait explicable et quotidienne. Après un rendez-vous avec Simon, qu’elle a rencontré par le biais d’une annonce dans la presse, Djinn se rend à la gare pour aller y chercher son amie Caroline qui arrive d’Amsterdam (il s’agit du même train que Jan a constamment manqué dans les chapitres précédents).

Comme l’heure est déjà avancée, elle trouve, grâce à Simon, un taxi qui la conduit à la gare avec bien du retard – Simon l’attend déjà au bord du trottoir. Sans donner d’explications sur son refus de monter dans le taxi avec elle, il lui confie ses soupçons concernant le chauffeur de taxi qui l’a amenée à la gare. En effet, Djinn, probablement sous l’influence de l’imagination délirante de son compagnon (qu’elle croit être contagieuse) s’est sentie assez mal à l’aise dans le taxi en raison de la conduite suspecte du chauffeur, de son regard immobile qu’il avait fixé sur elle à travers le miroir et à cause du temps, beaucoup trop long, que leur a pris ce voyage. Après lui avoir raconté cette nouvelle histoire troublante, Simon s’en va brusquement. Djinn, déjà en retard, retrouve néanmoins Caroline qui arrive en compagnie de la petite Marie (qu’elle présente comme la fille de son frère Joseph et de sa femme Jeanne).

Malgré cette nouvelle identité, Marie n’a pas changé – elle se met tout de suite à raconter une histoire invraisemblable concernant son oncle, un marin russe réfugié en France, qu’elle considère comme un espion soviétique. Peu à peu, tous les motifs des chapitres précédents se retrouvent dans le récit de Djinn qui semble d’ailleurs adorer raconter ce que les autres disent et fait par conséquent un usage excessif du discours rapporté – l’oncle Boris dont Marie parle est évidemment le même marin étranger qui était sur la photo censée représenter Jan comme mort et le doute concernant le taxi n’est qu’un écho des doutes de Jan sur la voiture qui l’a amenée à la réunion des aveugles : « Et si ce n’était pas un taxi ?« 

C’est ici que le récit devient de nouveau énigmatique et ambigu : Djinn, toujours troublée par les histoires de Simon, s’aperçoit tout d’un coup qu’elle est observée. Elle reconnaît l’homme qui la suit comme le chauffeur de taxi. Marie confirme son impression d’être observée et ajoute quelques détails macabres. Le chauffeur, un petit garçon et un aveugle qui ressemble beaucoup à Jan mais qui n’est pas celui-ci, s’arrêtent et fixent sur Djinn le même regard immobile qui l’a effrayée dans la voiture.

Intervient ici, une fois encore, un de ces « temps morts » du récit qui arrivent parfois dans la narration de Jan : pendant un long moment, il ne se passe rien, l’action semble s’arrêter, les personnages s’immobilisent, Djinn se demande avec inquiétude pourquoi personne ne dit quoi que ce soit. Mais tandis que Jan réussissait toujours à surmonter cet état étrange et que l’action recommençait, ce dernier « charme » se prolonge comme un cauchemar. Les observateurs semblent figés, l’espace entre eux et Djinn se vide et elle-même a l’impression de devenir muette et de ne plus pouvoir bouger. Pour penser à autre chose, elle se rappelle l’un des « discours stupides » de Simon, qui prétendait, il y a quelques heures, qu’elle n’était pas une vraie femme mais une machine électronique très sophistiquée, construite par un certain docteur Morgan qui, afin de tester ses performances, se livrait maintenant à des expériences sur elle. Ses réactions seraient observées par des agents placés partout sur son chemin et dont certains ne seraient que des robots ou des automates comme elle.

Troublée par cette histoire absurde, l’imagination de Djinn commence à plonger dans le délire – ajoutant au récit de Simon de nouveaux détails, elle soupçonne les lunettes de l’aveugle de cacher un dispositif d’enregistrement ou des émetteurs de rayons agissant à son insu. Quant au chauffeur de taxi, il lui semble tout d’un coup être le docteur Morgan en personne.

Avec une « difficulté incompréhensible« , elle tourne la tête pour chercher du secours chez Marie et Caroline, mais elles aussi la regardent avec les mêmes yeux glacés et inhumains et elle se rend compte qu’elles ne sont pas dans son camp mais contre elle. Après cette découverte sa raison « bascule, dans le vide, en une chute vertigineuse » (p. 137). Suit une lacune dans le texte, marquée par des points de suspension.

Cette scène immobile renvoie sans aucun doute aux rêves où on a souvent l’impression de perdre la parole et la capacité de mouvement ou de ne plus être soi-même. De toute évidence, il s’agit ici d’un phantasme d’anéantissement du *je*, avec une inversion des rôles caractéristique des rêves : entourée par ses persécuteurs à l’air inhumain et piégée par eux dans un espace sans issue, Djinn se souvient, dans un dernier geste d’autodéfense, de l’histoire racontée par Simon et s’accroche à elle pour sauver sa raison vacillante. Pourtant, cet acte de mémoire est en même temps un geste suicidaire, car, dans l’histoire de Simon, Djinn n’existe pas – elle n’a jamais existé, n’étant pas un être humain mais un robot sophistiqué.

Tout se passe comme si Djinn voulait prendre sur elle l’inhumanité de ses oppresseurs, préférant l’accusation absurde de Simon (il s’agit ici d’un reproche qu’on aurait formulé jadis comme : « vous n’avez pas de coeur !« ) à ce regard immobile et inhumain que le chauffeur, l’aveugle et le garçon jettent sur elle sans un mot d’explication. Dans une situation d’antinomie, la raison de Djinn se réfugie dans l’autoaccusation et dans l’autoanéantissement, en une sorte de « régression à l’automate » qui fait penser aux métamorphoses de certains héros de Kafka.

Pour mieux comprendre cette scène de cauchemar, il faut pourtant prendre en considération la forme du récit : tout le chapitre 8 est construit sur le phénomène du discours rapporté. Djinn, qui a évidemment une faiblesse pour ce moyen d’expression, accumule dans son récit les paroles des autres, créant, malgré la grammaire impeccable de ses discours indirects, un « entassement » incontrôlable d’énoncés. S’il est possible de se repérer dans son récit à l’aide de la concordance des temps et du conditionnel, elle-même semble avoir beaucoup plus de peine à maîtriser cette parole de l’autre qu’elle intègre si volontiers dans sa narration. On dirait que sa capacité de prendre de la distance vis-à-vis de cette parole est extrêmement faible et qu’elle diminue encore au cours du récit : il suffit que Simon annonce des agents mécaniques pour que Djinn remarque chez l’aveugle des gestes « mécaniques et saccadés » (p. 137). Pareillement, la confirmation de la petite Marie, connue d’ailleurs comme mythomane et menteuse, suffit pour que le fait d’être observée soit considéré comme quelque chose d’avéré – il entraîne ensuite une chaîne des phantasmes qui font basculer la scène entièrement dans le cauchemar.

Certains détails (l’aveugle, le petit garçon pâle comme un fantôme) indiquent en outre que Djinn est influencée par d’autres discours encore – probablement ceux de Simon – qui ne sont pas rapportés dans le chapitre même. Rappelons que Djinn se rend à la gare avec l’esprit saturé de propos étrangers, dans un état qui ressemble beaucoup à une sorte d’hypnose – elle se croit « contaminée » par les histoires de Simon et elle a de la peine à se libérer du « charme » que celles-ci exercent sur elle. En somme, Djinn est possédée par la parole de l’autre et l’hypnose semble être une bonne métaphore de son état d’esprit, elle se décrit d’ailleurs elle-même comme hypnotisée par le regard immobile des trois observateurs[31].

Dans l’élément dangereux du discours rapporté, Djinn est le contraire de Jan, le rejoignant pourtant dans le caractère « mécanique » de ses rapports avec le monde. Si Jan était un automate tournant à vide dans un cercle autiste, Djinn est dirigée de l’extérieur et dépendante de l’autre comme un robot au sens strict du terme – ce n’est d’ailleurs pas par hasard qu’elle prend la parole dans ce dernier chapitre qui thématise la présence de l’autre dans la langue. Il s’agit donc de deux pathologies complémentaires du rapport à l’autre et au monde extérieur – Jan comme automate autosuffisant se cherchant « en un autre » entre les mannequins en carton-pâte, et Djinn comme une sorte de robot sophistiqué qui joue le rôle de courroie de transmission d’autrui, incapable qu’elle est de résister à sa présence dangereuse et fascinante à la fois, parlée et animée par lui, incapable de détourner les yeux, revivant et disparaissant dans son regard. Privée de communication, le regard dans lequel elle vit devenu « glacé« , elle s’évanouit et sa raison « bascule« .

Encore plus éphémère et lunatique que Jan, Djinn « meurt« , par conséquent, plus souvent – sa syncope est véritablement fréquente. Sa mémoire est encore plus faible : elle ne retient même pas le sentiment de déjà vu qui laisse une trace de l’action du roman dans la mémoire de Jan. Seule la « bouche pâteuse » qu’elle associe à un excès d’alcool témoigne du temps que Djinn a passé comme une poupée en carton-pâte sur le sol de l’atelier. Pourtant, c’est Djinn qui va recommencer le récit à la fin du roman – un nouveau récit sans ces signes de fatigue et d' »usage » qui ont marqué tous les nouveaux départs de Jan. Elle sort de l’amnésie comme le djinn de la bouteille dans laquelle il était enfermé – sans une trace, sans une blessure, sans un souvenir de la mort dans laquelle elle était plongée.

Comme Jean et Marie, Jan et Djinn se complètent – ils représentent, eux aussi, deux tendances contradictoires mais complémentaires de la conscience, deux « circuits » du désir, par lesquels « L’Autre » – qui que ce soit – intervient dans l’espace du *je* : celui du *je* comme un autre, celui de l’autre comme *je*. Et la poursuite perpétuelle entre Jan et Djinn, hostiles et amoureux tout à la fois, et menacés de deux côtés par les « signes de l’ordre mécanique« , représente cette économie presque magique du *je*, qui conserve sa capacité de mouvement en transformant la petite mort quotidienne en vie.

Quant à la machine qui semble poursuivre les héros et s’introduire dans leur monde par toutes les fentes de leur conscience « fissurée« , elle est liée aux moments où ce mouvement s’arrête, aux « temps morts » de la conscience « figée » en autrui ou en soi-même, ou encore, à toutes les parties mortes du *je*, sous lesquelles circule pourtant toujours la mémoire lunatique confondant la mort et la vie, le phantasme et le désir.

Une question reste encore à poser avant de conclure cette revue des machines robbe-grilletiennes : derrière toutes ces machines phantasmatiques dont l’auteur remplit les pages de son roman, n’y a-t-il pas une machine bien réelle qui génère les images mécaniques du récit ? Il y en a une, en effet – une machine qui n’est jamais mentionnée dans le roman et qui est pourtant toujours présente. C’est la machine dont Robbe-Grillet se sert pour écrire son roman. On dirait que c’est l’ombre de cette machine qu’on découvre tout le temps dans le roman : tout se passe comme si la fiction romanesque ne cessait de métamorphoser ce simple outil de travail d’un écrivain en une série de machines menaçantes des Mille et une nuits de la science-fiction. Une plaisanterie de Robbe-Grillet qui dédramatise ainsi les cauchemars de son roman ? Peut-être. Mais pas seulement. Même en faisant abstraction du rôle très spécifique que jouent les machines dans l’imaginaire de l’auteur[32], il y a quelque chose d’inquiétant dans le fait que tout ce texte, qui s’interroge sur les différentes façons d’échapper à un univers mécanique, soit écrit à l’aide d’une machine, – que c’est au fond elle qui parle. Les phrases où Jan se pose des questions sur son rôle d’agent irresponsable se laissant trop volontiers bander les yeux, ont, dans ce contexte, un tout autre poids. On ne peut pas s’empêcher de penser que Robbe-Grillet, dans *Djinn*, met en doute profondément son propre rôle ainsi que celui de l’écrivain.

Parvenus à la fin de l’analyse, nous pouvons donc rassembler encore une fois ce que nous avons dit sur la structure du roman. La psychanalyse linguistique, le théâtre intérieur et le jeu nommé « course au trésor« , chacun de ces trois attributs décrit d’un point de vue différent le projet romanesque de *Djinn*. En effet, il s’agit d’un théâtre intérieur, car il n’y a dans le roman qu’un seul personnage – un « je » dont les tendances et les aspects contradictoires sont représentés par cette foule de figures aux noms commençant par « J » ou « M ».

Évidemment, il s’agit d’une psychanalyse linguistique, parce que c’est à travers la grammaire que l’auteur met en scène la dynamique intérieure de ce *je* qui n’est rien moins que stable, solide ou monologique. Si l’on devait représenter ce *je* qui est le héros du roman, il ne serait pourtant pas adéquat de recourir au modèle de Freud ; les trois instances (c’est-à-dire le Moi, le Ça et Surmoi) n’apparaissent pas dans un équilibre presque parfait et, en quelque sorte, autosuffisant. La conscience en question rappelle plutôt le spectacle d’un illusionniste ou celui d’opéra bouffe, où les cadavres se raniment, les filles se transforment sans cesse en poupées, les objets échangent leur place et ceux qui ont disparu de la scène reviennent par les coulisses.

Et si ce spectacle, qui a quelque chose de baroque, continue malgré tout, c’est qu’un jeu continuel l’alimente, une sorte de course au trésor intérieure. Le *spiritus movens* du spectacle, le « djinn » qui sort toujours de la bouteille, c’est le désir – le désir de l’Autre – et le dédoublement de la personnalité, sa « contamination » par cet Autre, apparaissent dans le roman comme un mécanisme de vie. Dans le paysage freudien (car la topographie de *Djinn*, elle, reflète sans aucun doute la triade de Freud), on assiste à un jeu de *je* bien plus complexe que celui décrit par Freud en relation avec la libido érotique : c’est une poursuite perpétuelle entre le Moi et l’Autre qui échangent constamment leurs rôles, qui s’attirent et qui se menacent, qui ne vivent que dans leur tension équivoque et dans leurs multiples règles du jeu. Heureusement qu’il y a la langue pour conserver et renouveler cette tension de la vie – car la langue, dans *Djinn*, est justement ce qui renvoie perpétuellement « à la case de départ« .

***


Notes

[1] Voir les actes dans : *Robbe-Grillet : Analyse, théorie : Colloque de Cerisy*, dir. par J. Ricardou, 2 vol., Paris, 1976.

[2] B. Morrissette : *Les romans de Robbe-Grillet*, Paris, 1963 ; nouvelle édition augmentée, Paris, 1978 (avec un chapitre sur *Projet pour une révolution à New York*).

[3] Il faut pourtant signaler que les autocitations et le réemploi des motifs, des figures et des situations des romans précédents sont très caractérisés de l’écriture de Robbe-Grillet. Presque tous ses romans sont en quelque sorte construits sur les autres et renvoient le lecteur aux autres livres de l’auteur, ayant en ce sens un aspect auto-réflexif.

[4] En ce sens, *Djinn* constitue une préparation pour le projet autobiographique commencé par *Le miroir qui revient*, où l’auteur essaye de reconstituer les origines de son univers romanesque et de son imaginaire. Sur le *Miroir...* et les *Romanesques* voir l’ouvrage de R.-M. Allemand et A. Goulet : *Imaginaire Ecritures Lectures de Robbe-Grillet*, Paris, 1991.

[5] Voir par exemple le récit de E.T.A. Hoffmann : *L’homme de sable* et l’opéra d’Offenbach basé sur lui (*Les contes de Hoffmann*) qui résument bien la problématique liée à ce motif littéraire.

[6] Sur la différence entre ses premiers romans et les livres à partir de *Topographie d’une cité fantôme*, beaucoup plus personnels et phantasmatiques, Robbe-Grillet s’est exprimé lui-même pendant le colloque : *Robbe-Grillet*, op. cit., t. I, p. 3.

Voir aussi l’article de G. Genette : *Vertige fixé*, dans *Obliques*, numéro spécial Robbe-Grillet (16-17) sous la dir. de F. Jost (Paris, 1978, p. 95-97), consacré au changement de paradigme dans la critique robbe-grilletienne à partir de *Topographie…*

[7] Par exemple J. Piatier : *La grammaire ensorcelée*, dans *Le Monde*, 20 mars, 1981, ou J.-J. Brochier : *Alain Robbe-Grillet. Qui suis-je ?*, Paris, 1978.

[8] R.-M. Allemand / A. Goulet : *Imaginaire Ecritures Lectures de Robbe-Grillet*, Paris, 1991.

[9] Cette opinion semble soutenue, par exemple, par J. Brochier, op. cit., p. 19-22.

[10] A. Robbe-Grillet : *Le miroir qui revient*, Paris, 1984. En fait, l’auteur envisageait le projet d’une autobiographie depuis un certain temps déjà – *Djinn* a été écrit dans le « laps fatidique » entre le premier fragment d’une autobiographie (*Robbe-Grillet par lui-même*) et l’édition du *Miroir*

.
[11] La personne qui a fait cette commande était Yvonne Lenard, professeur dans une université américaine et spécialiste de l’enseignement du français comme langue étrangère ; elle souhaitait « un roman, où serait respectée, de chapitre en chapitre, la progression normale des difficultés grammaticales« .

[12] A. Robbe-Grillet : *Le rendez-vous*, New York, 1981.

[13] Par analogie aux jeux intertextuels, on peut parler ici d’un jeu paratextuel, suivant la nomenclature présentée dans : G. Genette, *Le paratexte*, Paris, Éditions du Seuil, 1981. Cette sorte de jeux se trouve d’ailleurs à plusieurs reprises chez Robbe-Grillet qui se plaît à confondre le réel et l’imaginaire.

[14] Le dernier chapitre, écrit au nom de Djinn, n’introduit pas de nouveaux temps mais le discours rapporté.

[15] Pour être précis, le trois apparaît dans le roman dans plusieurs configurations éphémères ; il est cité aussi dans le nom de la rue Vercingétorix 111, mais il ne correspond pas au monde des personnages du récit, pris dans un dédoublement constant, incontrôlable et anarchique.

[16] Qui contiennent d’ailleurs plusieurs références aux autres romans de Robbe-Grillet, car le terroriste paranoïaque Boris désireux de tuer le bon roi Jean, qui est le héros de son premier roman, c’est-à-dire du *Régicide*, et un Jean-Coeur Simon dit « Joli-Coeur » se retrouve dans *Angélique ou l’enchantement*, le dernier livre de Robbe-Grillet.

[17] Dans sa prononciation américaine (*Djinn* est américaine) le nom « Caroline » se rapproche étrangement du mot français « coeur ».

[18] Les allusions à St. Pierre apparaissent aussi dans *Projet pour une révolution à New York*. Pour comprendre cette association entre St. Pierre et le « je », il suffit de se souvenir de cette phrase venant du *Miroir qui revient* : « Je n’ai jamais parlé d’autre chose que de moi » (op. cit. p. 10) – phrase qui était un manifeste et une provocation dirigée contre la vision « chosiste » de Robbe-Grillet. Le *je* apparaît donc comme le fondement caché du récit, ce qui est souligné par des allusions à Pierre, donc « la pierre de fondation« .

[19] Le nom Boris apparaît déjà dans *Le Régicide* (ainsi que dans d’autres romans de l’auteur), comme celui d’un terroriste, et il renvoie probablement au nom d’un imposteur précis, celui de Boris Godounov dans l’opéra de Moussorgsky. Robin (Robin des Bois) pourrait être une plaisanterie concernant la première partie du nom Robbe-Grillet.

[20] Sur les personnages « terroristes » chez Robbe-Grillet, voir la contribution de J. Ricardou pendant le colloque de Cerisy et la discussion qui l’a suivie : J. Ricardou : *Terrorisme, théorie*, dans : *Alain Robbe-Grillet*, op. cit., t. I, p. 10-34.

[21] Voir la reprise de cette critique du passé simple dans *Le miroir qui revient* de Robbe-Grillet (op. cit. p. 28), et surtout l’excursus sur le passé simple dans R. Barthes : *Le degré zéro de l’écriture*, Paris, 1953, où l’auteur utilise ce mot pour décrire les effets du passé historique.

[22] Si l’initiale de Jean, Jan, Jane (Djinn) et Jeanne renvoie au « je », le M qu’on retrouve dans le nom de Marie doit être l’initiale de « menteuse », mais aussi du « Malin » et de la « mort ».

[23] A. Robbe-Grillet : *L’ange gardien*, dans : *Obliques*, op. cit. p. 93-95. Le mot « ange gardien » intervient d’ailleurs à plusieurs reprises dans *Djinn*.

[24] Voir par exemple M. Blanchot : *La clarté romanesque*, dans : *Le livre à venir*, Paris, 1959, pp. 195-201.

[25] Voir l’article célèbre de Barthes qui a préparé la réception de Robbe-Grillet comme un « écrivain chosiste » rompant avec l’imprécision liée au psychologisme, pour décrire les choses et les lieux : R. Barthes : *Littérature littérale* dans : *Essais critiques*, Paris, 1967, p. 63-70.

[26] Tout au début du chapitre suivant, les expériences récentes du héros sont comparées en effet à un jeu : une « course au trésor » dont le prix est Djinn.

[27] Cette insistance sur la situation narcissique comme structure fondamentale de la conscience, ainsi que le rôle que joue dans tout le roman le sentiment de non-identité, trahissent, bien sûr, une influence de la psychanalyse de Lacan sur la problématique de *Djinn*. Voir surtout Lacan : *Le stade du miroir* qui joue un rôle beaucoup plus grand encore dans *Le miroir qui revient* – une sorte d’autobiographie construite autour de récit sur un miroir.

[28] Marie, par exemple, ne peut pas s’imaginer de torture plus atroce que d’être réveillée – dans son histoire sur les enfants enlevés par des bohémiens dans un cirque, elle était punie par ses maîtres cruels en étant enfermée dans une cage à tigre. Bien que le tigre fût gentil, il souffrait des cauchemars nocturnes et rugissait toute la nuit, ce qui la « réveillait en sursaut » (p. 50).

[29] Voir ici les remarques intéressantes sur le rôle que joue l’automobile dans les rêves d’aujourd’hui dans : J. Chevalier / A. Gheerbrant, *Dictionnaire des symboles*, Paris, 1982, p. 87 et ss. La relation entre les rêves sur l’automobile et le désir de contrôler l’environnement semble bien établie.

[30] Depuis le chapitre 6, qui introduit le passé simple et la troisième personne narrative, Jan n’utilise que son nom officiel, c’est-à-dire Simon Lecoeur (qui est donc son « nom à la troisième personne« ).

[31] Le « regard de l’autre » et sa parole doivent être d’ailleurs interchangeables dans le monde de ce roman où le visuel et l’acoustique semblent souvent échanger leurs rôles.

[32] Voir par exemple l’histoire très étrange, racontée par Robbe-Grillet dans *Le miroir qui revient* et concernant la « mort annoncée » de sa mère. Op. cit., p. 81.

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Bibliographie

Textes de Robbe-Grillet et autres textes littéraires

* A. Robbe-Grillet, *Djinn. Un trou rouge entre les pavés disjoints*, Paris, Les Éditions de Minuit, 1981
* A. Robbe-Grillet : *Le miroir qui revient*, Paris, Les Éditions de Minuit, 1984
* A. Robbe-Grillet : *Projet pour une révolution à New York*, Paris, Les Éditions de Minuit, 1970
* A. Robbe-Grillet : *L’ange gardien*, dans : *Obliques* 16-17 (1979), sous dir. de F. Jost, p. 93-95
* E.T.A. Hoffmann : *Der Sandmann*, Frankfurt/M., Insel-Verlag, 1986

 Littérature critique

* R.-M. Allemand / A. Goulet : *Imaginaire Ecritures Lectures de Robbe-Grillet. Du « Régicide » au « Romanesques »*, Paris, Éditions Arcane-Beaubourg, 1991
* R. Barthes : *Littérature littérale*, dans : *Essais critiques*, Paris, Édition du Seuil, 1967, p. 63-70
* M. Blanchot : *La clarté romanesque – Notes sur un roman*, dans : *Le livre à venir*, Paris, Gallimard, 1959, p. 195-201
* J.-J. Brochier : *Alain Robbe-Grillet. Qui suis-je ?*, Paris, La Manufacture, 1985
* A. Chevalier / A. Gheerbrant : *Dictionnaire des symboles*, 2e édition, Paris, Éditions Laffont et Jupiter, 1982
* G. Genette : *Vertige fixé* dans : *Figures I*, Paris, Édition du Seuil, 1966, p. 69-90
* G. Genette : *Le Paratexte*, Paris, Éditions du Seuil, 1981
* J. Lacan : « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », dans : *Écrits I*, Paris, Éditions du Seuil, 1966
* B. Morrissette : *Les romans de Robbe-Grillet*, avec une préface de R. Barthes, 3e édition revue et augmentée, Paris, Éditions de Minuit, 1973
* *Obliques* 16-17 (1979), numéro spécial Robbe-Grillet sous dir. de F. Jost
* J. Piatier : *La grammaire ensorcelée*, dans : *Le Monde*, 20 mars 1981
* *Robbe-Grillet : analyse, théorie. Colloque de Cerisy*, sous dir. de J. Ricardou et avec la participation d’A. Robbe-Grillet, 2 vol., Paris, U.G.E., 1976
* J.-P. Vidal : *Dans le labyrinthe de Robbe-Grillet*, Paris, Hachette, 1975

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Table des matières

I. Introduction
II. Présentation
II.1 Le roman des phantasmes et la méthode de français
II.2 Les personnages et le cadre autothématique de *Djinn*
III. La Machine
III.1 Dans l’atelier …
III.3 Le conte sur le robot déguisé en homme
III.4 *Djinn* et les chasseurs de robots
Bibliographie
Table des matières

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UNIVERSITÉ DE GENÈVE, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

« La machine dans tous ses états : machines et automates dans *Djinn* d’Alain Robbe-Grillet »

Mémoire de Diplôme d’Études Françaises présenté par

Ms ANTONOWICZ, Katarzyna Anna

Directeur de mémoire :  M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

 

Le combat du Péché et de la Grâce dans « Genitrix » de François Mauriac

François Mauriac : Bref portrait de l’homme et de l’écrivain.

« Si un romancier est avant tout un homme qui crée un monde d’où lui-même est absent, je ne suis pas un romancier. »*
> * »Vue sur mes romans ».*
> F. Mauriac, *Figaro Littéraire*.

En effet, Mauriac est partout présent dans ses livres, qui ne forment finalement qu’une seule œuvre et ne retracent qu’une seule tragédie, celle d’un monde brûlant, brûlé, affligé par ses misères et sa solitude.

C’est par là que ses écrits nous touchent, par une certaine atmosphère morale intimement liée à une atmosphère physique, par un climat rendu par un style – * »réalité spirituelle exprimée par des voix poétiques« *, écrit P.H. Simon.

Cependant, il ne faut pas confondre l’auteur avec ses misérables héros : ce monde de l’égarement et du Mal, ce monde charnel, il le redoute et le condamne en chrétien. Car, si l’on prend, en général, Mauriac comme exemple d’auteur catholique, c’est bien parce que toute son œuvre porte l’empreinte profonde du catholicisme.

Né à Bordeaux, Mauriac (1885 – 1970) n’a jamais connu son père, mort quelques mois après sa naissance. Élevé par sa mère dans le respect de la décence bourgeoise et de la dévotion religieuse, il sera profondément marqué et par sa province et par son éducation.

« Aucun drame, a-t-il écrit dans « Le Romancier et ses personnages », ne peut commencer dans mon esprit si je ne le situe dans les lieux où j’ai toujours vécu… »*

Son œil saura voir l’universel partout où l’humain se cache, mais toujours à travers la vitre de ce « Bordeaux intérieur » :

« Il m’a suffi de cette ville triste et belle, de son fleuve limoneux, des vignes qui la couronnent, des pignadas, des sables qui l’enserrent et la font brûlante, pour tout connaître de ce qui devait m’être révélé. »*

Mais, si son œuvre est traversée par le vent chaud qui se lève sur la lande, par les forêts de pins, les vignobles et le fleuve étendu dans les prairies, elle est surtout le résultat d’un parti pris spirituel, il s’agit de caractériser un paysage qui porte en lui le conflit dont l’âme qu’il a contribué à former est devenue le lieu.

De son enfance, il nous a laissé quelques pages riches en variations sur les mouvements du cœur. Enfant chétif et triste, il rêvait de solitude :

« Cette tristesse de mon enfance, je me rends compte qu’elle ne reposait pas sur une illusion, mais qu’elle correspondait à un sentiment profond de ma faiblesse. Tout ce qu’accomplissaient les autres : jeux, sports, me semblait dépasser infiniment mes forces… Comment vivre dans cette cohue ? »*

Cette impuissance à vivre se traduisait par une fuite perpétuelle. Le « dormir plutôt que vivre » de Baudelaire devient « lire plutôt que vivre ». Un monde sans brutalités, sans morts ni échecs, voilà de quoi rêvait le petit Mauriac dans sa chambre d’enfant. En fait, toute sa vie sera à cette image. Il s’entourera de murs, de règles et de devoirs, afin de ne pas se trouver en direct contact avec le monde, car pour lui tout son malheur vient d’être obligé de sortir de sa chambre.

« Je me réjouissais, les jours de congé, lorsque la pluie empêchait toute promenade. Je haïssais le dehors, la rue, la boue, la foule. Rien ne me paraissait plus facile, ni même plus désirable que de demeurer seul dans ma chambre, pourvu que je n’eusse pas froid et que je pusse lire« .*

Seule consolation, Dieu était la grande présence. La piété de l’enfant est instinctive :

« Une implacable protection planait sur ma destinée, je n’avais pas comme les autres la liberté de pécher. Contre le péché, Dieu m’avait armé d’abord de timidité, de dégoût, de scrupules religieux et familiaux. A l’instant de la chute, tous les dogmes, tous les commandements de Dieu étaient soudain promulgués au fond de mon être par une voix intérieure. »*

Cette foi, il la gardera toute sa vie durant, même s’il a connu des moments de doute et de détresse. Il ne reniera jamais son Dieu, même si au cours de sa vie il s’en est quelquefois éloigné.

« Ah ! mon pauvre vieux, ce n’est pas en vain qu’elle (l’Eglise) t’a élevé sur ses genoux, qu’elle t’a enveloppé, bercé, qu’elle t’a nourri. Tu accumules, en de fastidieux articles, des raisons de ne pas croire qui ne peuvent persuader. Un tintement d’angélus, une rengaine de cantique sont plus forts sur toi qu’aucune raison… Comme un fol coupable qui invente des motifs de haïr la mère qu’il abandonna, mais c’est sa mère, et loin d’elle, et maudit par elle, il ne vit plus. »*

De même, il ne reniera ni son enfance, ni sa vigne. Né bourgeois, il ne se séparera jamais d’un réalisme qui certainement faisait partie de son héritage.

Profond connaisseur de l’âme humaine, Mauriac, pour qui le grand péché est de ne pas assumer la vie telle qu’elle est, a effectué assez de plongées dans les profondeurs de l’âme, a frôlé des gouffres insondables, pour ensuite ne rien taire des existences qu’il a scrutées.

L’écrivain catholique, qui se voudrait plutôt un « catholique qui fait des romans », qui nourrissait son œuvre du fond trouble de lui-même, a disparu en 1970.

Académicien, prix Nobel, il a connu de son vivant toute une série de consécrations officielles.

Ame avide, qu’aucun honneur, sans doute, n’a su combler, il ne voulait d’autre juge que son Dieu.

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Introduction.

Dans *Génitrix*, peinture assez sombre de la nature humaine, Mauriac a su rendre tangibles l’univers du Mal et l’emprise du péché sur les âmes. A ce titre, et malgré l’athéisme des deux personnages principaux, ce récit doit être considéré comme un roman chrétien.

En effet, Mauriac nous peint la créature investie par une passion unique, dévoratrice. Il en scrute les exigences, les débordements et leur aboutissement tragique. Certains accents viennent s’incorporer dans cet univers racinien pour suggérer des aspirations confuses, des angoisses et l’intuition d’une réalité transcendante. Ainsi, tout l’éclairage tragique est braqué sur la destinée de la créature, privée de Grâce.

I. Le feu purificateur de Mathilde.

Le roman débute par la mort lente de Mathilde. Sous nos yeux, la jeune femme agonise, au lendemain d’une fausse couche, brûlée par la fièvre.

Dès le premier chapitre nous retrouvons l’un des symboles judéo-chrétiens chers à Mauriac, celui du feu.

Tantôt la femme de Fernand est comparée à un volcan :

« (…) un feu intérieur montait comme une lave ; elle brûlait« * (1)

tantôt elle devient un « brasier » (p. 38) ou une « fournaise » (p. 38).

C’est un feu qui va et vient, de façon cyclique :

« (…) la flamme abandonnait de nouveau cette chair consumée« * (2).

A chaque reflux de la fièvre, Mathilde est envahie par une sensation de quasi bien-être, ou tout au moins d’apaisement.

« Sa fatigue immense devenait une paix. Elle croyait étendre ses membres rompus sur le sable, devant la mer« * (3).

En introduisant en contrepartie au thème du feu celui de l‘eau, Mauriac non seulement donne à son récit une nouvelle dimension, mais il cherche à réconcilier en quelque sorte ces deux éléments, par leur nature même opposés.

Car si l’eau, dans la tradition judéo-chrétienne, est naturellement associée à la pureté et à l’Esprit, le feu à la souillure et à la Chair, l’eau peut aussi se dégrader en boue et, inversement, le feu peut devenir une manifestation du divin (cf. l’épisode de la Pentecôte).

Tout au long de son agonie, Mathilde sera sous l’empreinte de cette dualité. Son corps est envahi par une « vague de feu » (4), « des larmes lourdes et chaudes mouillèrent ses joues » (5), « la tempête mortelle la tord de nouveau » (6).

La substance même de la jeune femme paraît faite à la fois de feu et d’eau : c’est une « chair consumée » (7), mais c’est aussi une « chair suante, inondée d’une sueur gluante » (8) que nous décrit Mauriac.

Des deux éléments, aucun ne dominera le récit au point d’éliminer durablement l’autre. Pas plus qu’entre le Feu et l’Eau, il n’apparaîtra possible de tracer une démarcation bien nette entre Chair et Esprit.

Cependant, à l’approche de la mort, la jeune femme semble se détacher du monde charnel :

« Mathilde recommençait à brûler …
Mais elle n’a plus peur – personne au monde ne pourrait plus l’atteindre« * (9).

L’évolution du personnage se fait donc dans le sens d’une progression spirituelle. Feu destructeur au début, capable d’entraîner un effet de volcanisme,

« un feu intérieur montait comme une lave« * (1),

l’embrasement intérieur de Mathilde se transforme en un feu purificateur, source de libération :

« Elle entrait maintenant dans la fournaise d’une fièvre atroce et brûlait toute entière comme un jeune pin« * (10).

Le pin, cet arbre qui a la forme même de la flamme et qui sert d’intermédiaire entre la terre et le ciel, symbolise ici l’ascension de Mathilde.

En face de la mort, la jeune femme trouve le chemin menant vers Dieu. N’ayant point connu l’amour des hommes, son corps s’apprête à être consumé pour l’éternité dans l’amour de Dieu. Purifiée par sa souffrance, elle devient digne d’être touchée par la Grâce.

Ainsi l’Esprit finirait par triompher de la Chair :

« Elle n’avait pas été aimée.
Ce corps allait être consumé dans la mort et il ne l’avait pas été dans la vie. L’anéantissement des caresses ne l’avait pas préparé à la dissolution éternelle. Cette chair finissait sans avoir connu son propre secret. »* (11)

II. Le feu maléfique de Félicité et Fernand.

Dans *Génitrix*, Félicité est « celle qui engendre« , femelle destinée à la reproduction, mère selon la Chair.

« Tu es le type achevé d’une fondatrice de race« .* (21)

Possessive et dominatrice, elle est l’incarnation sans équivoque du Mal. C’est un personnage luciférien, chez Mauriac. Son ton sardonique, ses propos pleins de sous-entendus, ses accusations perverses et jusqu’à sa haute taille donnent à sa présence une signification étrange, surnaturelle :

« Il vit sur cette figure grise et enflée la grimace d’un rire inconnu. Elle dit :

– Ça n’aurait pas même été un garçon. »* (19)

C’est aussi un « cauchemar qui avance » (44), une « ombre énorme » (9) que Mathilde voit s’approcher de son lit de mort.

Au passage de Félicité, le paysage se rétrécit, il devient aride et brutal. Ni sources, ni oiseaux, mais le silence et la sécheresse ; ici règne le prince du Néant :

« Elle jeta un châle sur ses épaules, descendit au jardin. Le vent d’est y rabattait la fumée de la gare. Un dernier ébrouement d’ailes s’apaisa dans les arbres chargés d’oiseaux.
Près du magnolia elle fit peur à un rossignol. Sur son passage, le long du pré sec et poussiéreux, les grillons se turent. »* (54)

A maintes reprises, le personnage sera associé au thème du Feu. Cependant, chez Félicité, celui-ci n’est que destruction et aridité :

« La colère passait en elle comme le feu, y consumait tous les désirs de renoncement à peine nés.« * (page 100)

Au feu purificateur de Mathilde s’oppose le feu maléfique de sa belle-mère, transmis à Fernand, son fils :

« C’était d’elle qu’il avait reçu l’héritage de flamme« * (page 88).

Avec lui, c’est aussi toute une mentalité qu’il a héritée de ses aïeuls :

« Ses pères avaient été les jaloux amants de pins et de la vigne. Son père, Numa Cazenave (…), au moment de prendre femme dut demander à un ami comment on se sert d’une femme. A tous ces disparus, le mariage avait assuré, outre un accroissement de fortune, la continuité de la possession. Presque toujours un fils suffisait, un seul, pour que se perpétuât jusqu’à la fin du monde le patrimoine sans cesse grossi de dots et d’héritages. A aucun moment de la race, une passion n’avait détourné ce cours puissant. Toutes les femmes (…) étaient de celles qui soufflent à l’époux : « Faites vite. »* (page 88).

Dans ce monde de l’avoir, il n’y a pas de place pour l’être. Ici on tient son rang, on gère ses biens, on exploite ses terres, on fait sa fortune et son salut. Les ogres et surtout les ogresses n’entourent l’enfant que pour mieux le dévorer, pour mieux soumettre sa fantaisie à leurs règles immuables. Et dévorer n’est pas aimer :

« La tendresse jalouse de la mère avait rendu le fils impuissant à nourrir en lui ce feu inconnu. Pour ne pas le perdre, elle l’avait voulu infirme, elle ne l’avait tenu que parce qu’elle l’avait démuni. »* (page 99)

Ce « feu inconnu » qu’éprouve Fernand est bien celui de l’amour, qui s’oppose dans sa nature à la flamme maléfique, oppressante, que lui a transmise sa mère.

Victime de sa nature et de son éducation, Fernand nous apparaît plutôt comme un être pitoyable, abêti et avachi.

On sent chez Mauriac une certaine condescendance, une sorte de compassion pour le * »rejeton de ces paysans qu’on voit sur les routes (…), les bras ballants et les pattes vides« *. (page 89)

De même, les images qui lui sont associées ne sont jamais répugnantes comme elles peuvent l’être à propos de sa mère.

A la méduse qui attend sa proie :

« Dieu seul put voir ce qu’exprimait cette tête de Méduse aux écoutes, et dont la rivale derrière la porte, râlait« * (page 43),

Mauriac juxtapose l’animal pris au piège :

« Fernand, ce ne serait qu’un jeu de lui passer la bride. »* (page 27)

Cette bête traquée, il faut toujours la dominer, la dompter :

« Demain soir, il sera maté. »* (page 54)

C’est bien l’image d’un chien qui lui convient :

« Dans quel état le lui rendait la mort ! (…) Les yeux pleins de sang comme ceux d’un vieux chien. »* (page 83)

Nous disions plus haut que Fernand a reçu de sa mère « l’héritage de flamme » (page 88).

Le Mal est-il donc héréditaire ? Les destins sont-ils fixés d’avance, déterminés, orientés ? Félicité et Fernand sont-ils prédestinés à

« n’adorer que le soleil implacable, à ne connaître que cette toute-puissance du feu dévorateur des pignadas – dieu rapide et qui court, insaisissable, allumant derrière soi une foule immense de torches« * ? (page 80)

Dans ce cas, quelle part de liberté et quelle place pour la Grâce dans ces vies condamnées ?

III. Avant la « traversée du désert ».

Pendant que Mathilde agonise seule dans sa chambre, Fernand et Félicité, après avoir franchi le « désert glacé » (page 9) du vestibule sont dans le petit salon voisin de la cuisine et regardent * »naître et mourir la flamme d’une bûche« * (page 17).

Encore une fois, le dualisme élémentaire – Eau et Feu – s’inscrit dans le décor, l’univers sémantique le reflète.

En fait, quand la dernière braise s’éteindra, commencera pour le fils et pour la mère une longue traversée du désert.

Cependant, dans cette douloureuse étape qui s’annonce, un troisième personnage intervient, petite source lumineuse au début du récit, qui finira par s’imposer et se détacher en pleine lumière : Marie de Lados.

*(Note : Dans le document de travail original, la mention « pour la mère et pour le fils, » qui figurait après « s’annonce, » a été rayée à la main).*


 IV. Le feu pacificateur et l’eau régénératrice de Marie de Lados.

En face de Félicité, personnage luciférien, se dresse Marie de Lados, personnage évangélique et figure mariale.

Les souffrances de Marie, accueillie enfant dans une famille qui lui est devenue hostile, prennent à travers l’histoire de Jacob vendu par ses frères, un halo de grandeur, celle des mal-aimés :

« Elle avait été à douze ans servante de métayer, domestique des domestiques, ce qui s’appelle dans la Lande une gouge ; et on l’obligeait à tenir, dans chaque main, la main d’un enfant, et on attachait le nouveau-né sur son dos frêle ; s’il pleurait, elle était battue (…). »* (page 117)

Victime de l’indifférence ou de la haine, son âme avait pourtant été envahie par l’amour et le pardon :

« Elle l’avait toujours dit : Monsieur était un Peloueyre ; il faisait le méchant, mais au fond il n’y avait pas meilleur (…) »* (page 53).

Le patois, la langue des simples, s’oppose au français, la langue des maîtres, des dominants :

« Qué calou !« * (page 83)

Pendant tout le récit, Marie sera assimilée au feu et à l’eau. Mais ici, pas d’ambiguïté, le feu est une flamme bienveillante, source de vie. C’est une étoile dans la nuit, une lumière dans les ténèbres :

« Une lueur s’approcha, emplit la cage de l’escalier : Marie de Lados apparut avec sa lampe. »* (page 61)

Il en va de même pour l’eau. C’est une eau accueillante, signe de régénérescence et d’amour qu’apporte Marie : « l’eau vive » (page 82), écho de l’eau évangélique dont parle Jean, capable d’étancher la soif des corps et des âmes dans l’ordre de la nature et dans celui de la Grâce.

Mais si Marie est la plus pauvre, la plus humble des créatures, elle est aussi la plus servile. « Chienne » (page 100), « bête de somme » (page 110), Mauriac ne l’a pas épargnée. Peut-être a-t-il voulu montrer que la sainteté laisse subsister toujours quelque chose de misérablement humain dans une créature humaine. Cela n’empêche, Marie est en état de Grâce, elle porte sa croix et reçoit la Vie :

« Ah, que le Seigneur a raison de dire : – Mon joug est doux et mon fardeau léger. »* (page 75) (Charles du Bos : …)

V. La « traversée du désert ».

« Le grand vitrage de l’escalier salissait l’azur. Fernand Cazenave dégagea le bras où s’était agrippée sa mère, qui répétait :
> – Tu entends, chéri, ce que te dit Duluc ?
> Et il prononça pour la troisième fois, d’un air somnambule :
> – J’aurais dû la faire veiller.
> Il tendit la main à Duluc sans le regarder, puis se glissa dans la colonne noire qui formait l’entrebâillement de la porte, et vit, penchée sur le lit, Marie de Lados« .* (page 50)

Cette scène, qui se déroule dans la chambre mortuaire de Mathilde, est tout à fait significative du revirement qui va s’opérer chez Fernand après la mort de sa femme.

En repoussant sa mère et en s’approchant de Marie de Lados, il se laisse emporter pour la première fois peut-être de sa vie par ce que Mauriac appelait * »ces accents de l’Esprit qui prie en nous avec des gémissements ineffables« *.

A ce premier sursaut, d’autres se succéderont de plus en plus pressants :

« Il se levait, s’approchait du lit, chassait une mouche, contemplait cette beauté éternelle. Il se répétait en soi-même: 
– Aveugle ! aveugle ... « * (page 57)

La rencontre de Fernand avec la mort est une rencontre existentielle, elle le pousse à repenser sa vie. Celui qui découpait la sagesse dans les livres :

« Tu voulais découper une pensée que tu as lue cette nuit, il se souvenait. C’était dans Spinoza : quelque chose comme « la sagesse est une méditation de la vie et non de la mort. »* (page 18),

l’être qui n’avait qu’une connaissance abstraite de la vie, ressent le besoin d’accéder à une compréhension concrète de la mort :

« Il s’approcha une fois encore, toucha du doigt cette joue. Longtemps après qu’il l’eut retiré, ce doigt gardait encore l’impression d’un froid infini ».* (page 58)

La reconnaissance de cette réalité entraînera chez Fernand une prise de conscience, sorte d’éveil philosophique.

* »Aveugle« * (page 58), Fernand voit :

« Il avait attendu sa cinquantième année pour souffrir à cause d’un autre être. Ce que la plupart des hommes découvrent adolescents, il le savait, ce soir, enfin ! Un enchantement amer l’enchaînait à ce cadavre« * (page 58).

Mathilde morte, il se met et il commence à l’aimer.

En même temps, Fernand est envahi par le sentiment d’une réalité transcendante. Seul face à l’univers, il aperçoit à la fois tout proche, à portée de sa main et pourtant à une distance infinie, un monde inconnu :

« Il ouvrit en grand la fenêtre, poussa les persiennes.
Il n’était point de ceux qui sont accoutumés à laver la tête vers les étoiles au lieu de dormir. Il eut le sentiment de surprendre un miracle devant cette muette ascension des mondes – d’attenter à un mystère. L’inquiétude, qui naguère le poussait à découper des sentences, s’élargissait en lui. Entre la fenêtre et le lit, entre ces mondes morts et cette chair morte, il était debout, pauvre vivant. »* (page 59)

Fernand a donc commencé la traversée du désert. Traversée, en fait, de la flamme et de la glace, car les thèmes mauriaciens récurrents – le Feu et l’Eau – seront toujours présents.

Désemparé, désespéré après la mort de sa femme, Fernand sent sourdre en lui une eau mystérieuse :

« Un peu touché d’alcool, Fernand écoutait sourdre en lui sa douleur ; il accueillait, enivré, cette inconnue. Un fleuve en lui se débarrassait des glaces d’un hiver démesuré« .* (page 58)

Cette eau qui jaillit en lui est chaude et vivante, elle s’oppose à la glace, signe de mort et du Néant. Après un long et ténébreux hiver, c’est le dégel qui s’annonce, le début de la délivrance.

Cependant, * »la nuit est encore dans son milieu« * (page 60), la libération de Fernand se poursuit lentement :

« Le destin jouait ce jeu étrange d’éveiller dans ce vieil homme des eaux enfouies à quelles profondeurs ! Et voici que la source bourbeuse se frayait en lui une route lente. Il ne savait pas ce que c’était. »* (page 88)

Les eaux bourbeuses, empoisonnées par les passions du cœur et de la Chair ont besoin de se débarrasser de beaucoup de boue. Mais la source est puissante, elle se purifie progressivement. Une fois de plus, le dualisme élémentaire – Eau et Feu – s’inscrit dans les personnages.

Car, si une eau de pureté et de vie sourd et essaye de se frayer un chemin en lui, Fernand reste toujours « l’héritier de flamme » (page 88) :

« Fallait-il que cet immense amour obsédant de sa mère le cernât de ses flammes pour que traqué, il descendît en lui-même jusqu’à Mathilde ? Voici que l’incendie est éteint – ce brasier, qui le rendait furieux, soudain le laisse grelottant au milieu des cendres« .* (page 134)

L’incendie est peut-être étouffé, mais il suffit d’une étincelle pour qu’il renaisse des cendres.

Les deux éléments – Eau et Feu – coexistent l’un et l’autre en un seul être, l’antithèse est claire : il s’agit du combat du Bien et du Mal.

Cependant Fernand n’est pas le seul à se débattre entre le royaume de la lumière et celui des ténèbres, Félicité, sa mère, en est également concernée.

En fait, la mort de Mathilde va entraîner une rupture dans les rapports entre la mère et le fils. Désemparé, secoué par son deuil, Fernand va progressivement s’éloigner de sa mère pour se « rapprocher » de sa femme disparue.

La Génitrix a cru d’abord à un changement d’humeur passager de son fils :

« Elle se rassure en se disant : – c’est du scrupule (…), il n’a pas de chagrin.« * (page 51)
« Demain soir, il sera maté« * (page 54)

Mère possessive et dominatrice, elle est envahie par une jalousie maladive, sinon sur le plan de la Chair, du moins sur le plan de l’Esprit :

« Le temps pressait, et elle ne pouvait pas se résigner à les laisser seuls. Que n’aurait-elle tenté pour interrompre ce tête-à-tête ! (…).
Une nuit, plus qu’une seule nuit avant la mise en bière ; (…) Fernand n’allait-il pas lui appartenir sans partage ? »* (page 52)

Elle finira par comprendre et admettre son impuissance vis-à-vis de Mathilde :

« Quelle lassitude ! Femme positive, ses armes accoutumées ne valaient pas contre un fantôme. Elle ne savait travailler que sur la chair vivante. La tactique de la disparue la déconcertait : tapie en Fernand, elle l’occupait comme une forteresse.« * (page 66)

Elle ne peut pas supporter l’attachement de son fils pour son épouse décédée. C’est l’angoisse de la séparation de la mère d’avec son fils :

« Peut-être n’y a-t-il pas plusieurs amours. Peut-être n’est-il qu’un seul amour. Cette vieille femme se meurt de ne posséder plus son fils : désir de possession, de domination spirituelle, plus âpre que celui qui emmêle, qui fait se pénétrer, se dévorer deux jeunes corps. »* (page 72)

Poursuivie par sa propre angoisse, celle de perdre l’attachement de son fils, « la vieille reine dépossédée » (page 67) sera amenée à s’auto-analyser, à pratiquer l’examen de conscience :

« Elle se répétait pour la centième fois, errant à travers la pièce : – Voyons ; réfléchissons : Je suis montée ; j’ai frappé à la porte ; je lui ai demandé si elle était souffrante ; elle m’a répondu qu’elle n’avait besoin de rien (…) Oui, mais rentrée dans ta chambre, tu as cherché le mot infection dans le dictionnaire de médecine … »* (page 67)

Cette âme damnée, vidée d’amour et de vie va comprendre dans un éclair de conscience l’étendue de sa misère.

Félicité va perdre progressivement l’illusion de ramener à elle son fils, elle devient une mère affectueuse et prête au renoncement :

« Pour la première fois (Félicité) ne songea pas à lui comme à son bien qu’une autre a ravi, et qu’il faut reconquérir avec violence.(…)
Si le pouvoir lui en avait été donné, du rivage des morts elle eût rappelé Mathilde. L’ivresse du renoncement ouvrait à son amour une perspective dont elle fut éblouie« .* (page 97)

Mais son âme a été trop longtemps repliée sur son égoïsme : elle n’arrive pas à étouffer son désir de dominer, de vaincre d’une façon puissante. La flamme maléfique l’habite toujours :

« La colère passait en elle comme le feu, et consumait tous les désirs de renoncement à peine nés. Il n’était plus question de se sacrifier, mais de vaincre un fils rebelle, d’être la plus forte comme elle avait toujours été.« * (page 100)

Félicité finira-t-elle par découvrir le véritable amour maternel ? Cet amour qui est communion, oubli de soi, sacrifice ?

Toujours est-il qu’à l’approche de la mort, elle semble enfin admettre que Fernand est à jamais séparé d’elle sur cette terre et qu’il n’y a de plus grand amour que de donner sa vie :

« C’était, près de la troisième heure, l’instant de l’éponge offerte à la victime : Ah, plus amer que le fiel, sur ce visage tendu (celui de Fernand), c’était tant d’amour dont une autre recevait l’offrande. Pourtant Félicité Cazenave éprouvait obscurément qu’il était bon qu’elle souffrit pour son fils ; mais elle ne savait pas qu’elle était crucifiée ».* (page 128)

Elle entre dans la mort comme dans un mystère seul pénétrable au regard de Dieu.

Cependant, dans ce combat sans merci que se livrent le Péché et la Grâce dans l’univers mauriacien, la nature va jouer un rôle privilégié. Le feu extérieur – du ciel – s’accorde parfaitement au feu intérieur, maléfique, qui anime Fernand et Félicité.

La chaleur de l’été permet à Mauriac d’insister sur cette étrange harmonie qui s’établit entre la nature et l’homme :

« Etouffant, la mère poussa les volets.
Le soleil de midi pesait sur le jardin aride. Entre les pelouses poussiéreuses, le sable des allées avait la couleur de la cendre« .* (page 72)

Ce feu est une présence obsédante :

« Un bourdon se cognait au plafond et aux glaces, jusqu’à ce qu’il eût découvert la fenêtre ouverte. Alors son bourdonnement se perdit dans l’incendie du ciel« .* (page 74)

C’est un « juin fauve » (page 73), avec des « matinées ardentes » (page 65), des « trottoirs brûlants » (page 69) que nous décrit Mauriac, comme si l’homme avait réussi à imposer son obsession au paysage.

Mais dans ce jeu ambigu, dans cette partie de cache-cache que le Péché joue avec la Grâce, la nature semble trouver son compte : par moments, nous avons le sentiment que c’est elle qui s’impose aux personnages :

« Suivirent quelques jours de détente, parce que le ciel s’était relâché de son ardeur… Dans les pays du feu, les passions des hommes s’accordent à la violence du ciel mais quelquefois s’apaisent avec lui. »* (page 105)

La nature brûle, elle a soif :

« Le vent du sud brûlait la peau, sentait le pin consumé. Du côté des Landes, le ciel devait être rougeâtre et fumeux. De seconde en seconde augmentait la soif de la terre torturée. »* (page 92)

Tout comme Fernand, qui par méconnaissance des vraies sources dont il a soif – abandonné à son « héritage de flamme » (page 88) et à la misère de son milieu – s’était éloigné de la Grâce :

« Comment avait-il pu, sans mourir de soif, traverser tout ce sable ? Mais cette soif qu’il n’avait pas ressentie pendant des années, voici qu’il en découvrait la torture ».* (page 92)

En fait, Fernand a soif d’eau-vive, de cette eau qui est l’image de Dieu :

« Quiconque boit de cette eau aura encore soif, mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif, au contraire l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant jusqu’à la vie éternelle »* (Jean, IV-13-15)

Il n’est jamais trop tard pour ramener la brebis égarée, celle qui est plus chère au cœur du pasteur que les quatre-vingt-dix-neuf fidèles au bercail.

Encore une fois, la nature se solidarise avec les hommes :

« Une nuit enfin, un chuchotement éveilla la mère et le fils. Les feuilles aspiraient ces premières gouttes si avidement qu’il fallut près d’une heure avant que la pluie touchât réellement la face consumée du monde, et que la terre en fût transpercée et que montât son odeur – odeur du désir bien encore loin de l’assouvissement, mais déjà transmué en joie. »* (page 105)

En effet, Fernand trouve l’apaisement dans ce qui n’est autre que le « royaume d’amour » :

« Un apaisement lui venait, un détachement, comme s’il eût pressenti au-delà de sa propre dureté, un royaume d’amour et de silence. »* (page 146)

Cependant, même s’il semble avoir trouvé la source où étancher sa soif, même si la nature met en sourdine ses composantes aériennes et liquides :

« Autour du drame interrompu, les grands arbres : tulipiers, peupliers carolins, platanes, chênes, agitaient leur feuillage pluvieux sous le ciel amolli« * (page 106),

Fernand n’arrive pas à se détacher de sa mère :

« (…) elle pouvait, du fond de ses ténèbres, se glorifier de l’oeuvre accomplie : le soleil maternel à peine éteint, le fils tournait dans le vide, terre désorbitée. »* (page 135).

Il la ressent en lui comme une sorte de dédoublement interne. C’est la tentation de l’abîme, la suggestion d’une force toute puissante qui s’oppose à la Grâce – le Mal qui l’assaille :

« Fernand avait redressé sa haute taille. Sa mère le poussait en avant, elle était en lui, elle le possédait« .* (page 146)

Dans cet univers mauriacien du Péché et de la Grâce, seule Marie de Lados est préservée de cette « concupiscence qui lie l’âme au corps, par des liens si tendres et si violents. » (Ch. du BOS) En fait, elle est là pour porter témoignage à la lumière et éclairer le drame des autres.

Après la mort de Félicité, Marie de Lados est devenue pour Fernand « son refuge suprême » (page 140), elle symbolise en effet le retour à la mère primitive, aux profondeurs originelles.

L’appel de Fernand à la fin du récit : « Marie ! »* (page 160) et la main de Marie de Lados – la Vierge Noire – sur le front de Fernand (page 160), sont des signes charismatiques adoptés par Mauriac. Il veut faire découvrir à son personnage la puissance étrangère qui se substitue à sa faiblesse. Le surnaturel pénètre ainsi le roman qui s’achève dans une atmosphère mystique.

Conclusion.

Le travail d’épuration de la source achevé, une question néanmoins demeure : cela aura-t-il suffi ?

Car il ne faut pas oublier que purifiée, la source garde son fond de boue originelle. De même qu’il y a toujours une braise d’amour qui persiste sous les cendres, il reste un résidu de misère dans une âme sainte.

En fait, il n’y a pas d’être parfaitement pur, autrement il ne serait pas « vrai ».

A cet égard, les personnages « tendraient » seulement vers la pureté.

Le récit dégage donc le sentiment d’une sorte de fatalité du Mal et du malheur ; une ambiguïté dramatique pèse sur la destinée humaine. Entre le Néant et le Salut – l’infini désert et l’infini amour – nous ne savons de quel côté elle se laissera emporter.

Ainsi, même s’il subsiste l’espoir du Salut au dénouement du roman, même si la victoire de la Grâce nous est suggérée, il appartient aux personnages de trancher, car pour le catholique Mauriac, plutôt que d’être choisi, ce qui compte c’est d’accepter d’être choisi.

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Table des matières :

– François Mauriac : Bref portrait de l’homme et de l’écrivain.
– Introduction.
– Le feu purificateur de Mathilde.
– Le feu maléfique de Félicité et Fernand.
– Avant la « traversée du désert ».
– Le feu pacificateur et l’eau régénératrice de Marie de Lados.
– La « traversée du désert ».
– Conclusion.

UNIVERSITE de GENEVE, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par Mme Rosane Marini dans le cadre
du Cours : « Outils pour une lecture critique »
Semestre d’hiver 1990/91
Professeur :  M. J.-L. Beylard-Ozéroff

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Présentation du site

 

Le site « Sémiotique narrative et didactique du FLE » (accessible à l’adresse beylardozeroff.org) est une plateforme pédagogique et scientifique animée par Jean-Louis Beylard-Ozeroff, ancien chargé d’enseignement à l’Université de Genève. Sa vocation principale est de promouvoir l’enseignement de la littérature française moderne dans les classes de Français Langue Étrangère (FLE) en utilisant les outils de la sémiotique narrative.

Voici une présentation détaillée de son contenu, structurée selon les grandes sections du site :


1. Fondements méthodologiques et théoriques

Cette section expose les principes de l’analyse sémiotique appliquée à la didactique. L’approche privilégie la signification du texte lui-même plutôt que l’intention de l’auteur, transformant le texte littéraire en un « espace de langue » à observer et à déchiffrer.
Le site s’appuie sur des concepts et des théoriciens majeurs :
• Le modèle actantiel de A. J. Greimas : utilisé pour analyser les rôles et les fonctions des personnages (sujet, objet, destinateur, etc.).
• Le carré sémiotique : pour explorer les structures profondes de la signification et les oppositions de valeurs (ex: vie vs mort).
• L’analyse séquentielle : pour segmenter le récit selon des critères spatio-temporels, actanciels ou énonciatifs.
• L’univers sémantique et l’imaginaire : s’inspirant des travaux de Gaston Bachelard sur les quatre éléments (eau, feu, air, terre) pour rendre compte de la sensibilité propre à chaque écrivain.
• Influences diverses : On y trouve également des références à Claude Lévi-Strauss (structure matricielle), Vladimir Propp (fonctions narratives), Paul Ricoeur (herméneutique) et Julia Kristeva (intertextualité).


2. Auteurs et œuvres étudiés

Le cœur du site est constitué d’analyses détaillées d’œuvres littéraires variées, servant souvent de supports à des travaux d’étudiants de l’Université de Genève. Les études couvrent une vaste gamme de genres :
• Nouvelles et romans :
o Albert Camus : De nombreuses études sur La Peste, L’Étranger, La Chute et les nouvelles de L’Exil et le Royaume (La Femme adultère, Le Renégat, L’Hôte, Jonas, La Pierre qui pousse).
o Julien Gracq : Analyses de Le Roi Cophetua et Un balcon en forêt.
o Marguerite Duras : Un barrage contre le Pacifique et L’Après-midi de M. Andesmas.
o Guy de Maupassant : La Parure, L’Auberge, Apparition, Première neige.
o Marcel Aymé : Le Cerf et le Chien, Le Loup, Le Passe-Muraille.
o Mais aussi : Balzac, Baudelaire, Bernanos, Colette, Malraux, Mauriac, Mérimée, Proust, Annie Saumont, Stendhal et Jules Supervielle.
• Bandes dessinées : Analyses sémiotiques d’Astérix chez les Helvètes (Goscinny/Uderzo) et de Tintin au pays de l’or noir (Hergé).
• Cinéma : Analyse du film Rio Bravo de Howard Hawks.
• Fables : Étude du Loup et l’Agneau de La Fontaine.


3. Didactique du FLE

Le site défend l’idée que le texte littéraire est un outil indispensable pour l’apprentissage d’une langue et de sa culture. Il propose :
• Des pistes didactiques pour utiliser ces analyses avec des publics non francophones.
• Une volonté de désacraliser le texte pour permettre à l’apprenant d’accomplir « le pluriel du texte » par son propre travail d’observation.
• Une approche qui privilégie les grands écrivains plutôt que les documents médiatiques ou sociologiques, conformément à la citation de Michel Henry mise en exergue sur le site.
4. Innovation : IA et Sémiotique
Une section récente explore l’utilisation de l’intelligence artificielle (notamment Google NotebookLM) pour assister l’analyse sémiotique des textes, créant ainsi un pont entre les méthodes structurales classiques et les outils technologiques modernes.
5. Ressources complémentaires
Le site offre des outils pratiques pour les étudiants et chercheurs :
• Une bibliographie sommaire sur l’analyse structurale et la sémiotique.
• Un plan d’analyse type pour guider le travail critique.
• Des liens vers d’autres blogs de l’auteur.

De l’enlisement à la libération dans « Le Roi Cophetua » de Julien Gracq

 

 

INTRODUCTION

Dans « Le Roi Cophetua« , dernière nouvelle du recueil « La Presqu’île », Gracq, écrivain surréaliste, s’essaie au miracle de la résurrection. Ce qu’il faut ressusciter, c’est l’homme total, l’homme « constamment replongé dans ses eaux profondes, réaccordé magiquement aux forces de la terre » (1). Ce qui doit renaître, c’est la vie immédiate, la sensualité.

Ce qui nous frappe dans cette nouvelle, c’est l’enlisement de l’homme, comme s’il s’enfonçait dans un bourbier. Mais cet enlisement se transforme en libération en passant par le thème de la mer (mère), symbole de la liberté, point de jonction qui joue le rôle d’intermédiaire pour passer de l’un à l’autre.

Nous allons aborder notre analyse par les enlisements, avant d’assister à la transformation magique de notre héros-narrateur.

« Il est condamné à l’enlisement, à cet épouvantable enterrement long, infaillible, implacable (2) » (Victor Hugo)

« Le Roi Cophetua » est une histoire d’attente nocturne, suggérée par l’espace et par les deux temps entremêlés : celui du temps-durée et celui du temps-climatique. Puis l’apaisement s’achemine vers l’éclaircie du matin.

Pendant la guerre de 1914, un après-midi de la Toussaint, le narrateur (« Je« ), personnage principal, est réformé et part rejoindre un ami, Jacques Nueil, aviateur et musicien, dans sa maison de campagne, au nord de Paris. 

Une servante, aussi belle que muette et mystérieuse, conduit le narrateur dans le salon où il attend, immobile, solitaire, son ami absent. L’angoisse, la tension s’accroissent : une panne d’électricité survient. L’étrange servante promène un flambeau. Les communications ferroviaires et téléphoniques sont coupées. Bruits de rafales et de canonnade. Cette attente incompréhensible et inéluctable se transforme en une veillée funèbre.

Un mystère, deviné grâce à un tableau – Le roi Cophetua amoureux d’une mendiante – laisse percer une situation équivoque : la servante est la maîtresse de Nueil – le roi Cophetua… Maintenant, en l’absence de son ami, c’est à notre héros qu’est assigné désormais le rôle du roi Cophetua…

 

LA STRUCTURE GENERALE DU RÉCIT 

Cette nouvelle peut se diviser en trois séquences si l’on tient compte des disjonctions spatiales :

  • 1) Prologue : (début p. 186 : « … comme une aurore des tranchées »)  : Contexte historique; rappel des sombres circonstances; fatigues de la guerre de 1914

 

  • 2) Première séquence : (p. 186-p. 193) : « En quittant Paris … je fis de la main ce geste agacé dont on chasse une guêpe. »)     Le narrateur quitte Paris; cette séquence est divisée en deux sous-séquences par la disjonction actorielle :

– Première sous-séquence (p. 186 – p. 189) : Voyage en train, paysage dysphorique.

– Deuxième sous-séquence (p. 189 – p. 193) : Présentation de son ami Jacques Nueil, qui ne sera jamais présent.

 

  • 3) Deuxième séquence : (p. 193 – p. 249) : « Quand je descendis… je soufflai les bougies du flambeau et je m’endormis. »)

Arrivée au village et attente dans la maison de Nueil; cette séquence est divisée en deux sous-séquences par la disjonction actorielle.

 – Première sous-séquence (p. 193 – p. 197) : « me paraissait étrangement hors de saison.« ) : Chemin de la gare (de Braye la Forêt) à la maison (La Fougeraie).

 – Deuxième sous-séquence (p. 197 – p. 249) : « Le mouvement de la silhouette… ») : Attente incompréhensible et inéluctable dans la tempête et dans la nuit épaisse.

 

  • 4) Troisième séquence : (p. 25O – fin) : « Quand je m’éveillai… ») : Le narrateur quitte la maison au petit matin; il découvre un nouveau monde.

 

1. L’enlisement 

1.1. L’enlisement dans la terre 

La nouvelle commence par l’enlisement des hommes qui sont accrochés à la terre, lourde, noire. L’auteur nous décrit l’atmosphère de la guerre en exploitant l’isotopie de la terre : « la noria terreuse, les pommes de terre, les limons, les betteraves, la glaise, cul-terreuse… ». Dans cette terre, comme de la glaise qui est noire, les légumes sont enfouis. Même les bombes, que l’on compare à des betteraves, s’ensevelissent dans la terre. :

« Sur les grands plateaux de limons du nord-est, les betteraves maintenant s’enfonçaient dru dans la terre au lieu d’en sortir… » (p. 184)

   « …la guerre continuait, touillant vaillamment la terre à grandes pelletées, sans s’embarrasser de justifications inutiles. » (p. 184)

Dès le début du récit, tout conspire à l’attente. Avant d’être celle d’un individu, elle est celle de tout un pays, fatigué de la guerre : 

« Le choc décisif allait venir : on l’attendait pour le printemps – mais cette dernière saison de veille qui descendait avec les pluies de novembre était peuplée de fatigues pesantes, de rêves prophétiques et sans joie… » (p. 186)

Dans cette atmosphère automnale, triste, lourde, le narrateur quitte Paris, dans l’après-midi de la Toussaint.

1.2. L’enlisement dans la guerre, allégorie de la mort

Le narrateur, dans le train, traverse un pays bouleversé par la guerre. Une guerre qui pourrit, projette son ombre sur un pays entier et le rend inhabitable. Le train passe devant les cimetières aux multiples couleurs :

« … c’étaient les cimetières de banlieue, comme des émeutes florales énormes, crevant, épongeant çà et là la pluie noire – noyés, rayés, barrés, hérissés de tricolore, avec la foule en vêtements mal teints qui remuait lentement entre les massifs comme une coulée de suie, mouchetée de bleu horizon, piquée çà et là de la tache blanche d’un voile d’infirmière… » (p. 187)

Les émeutes évoquent le feu dans ces fleurs : oeillets ou chrysanthèmes qui sont souvent de la couleur du feu. Cette image est celle du feu qui brûle, dévore, détruit : le feu de la guerre. Mais elle est aussi celle du feu purificateur : on constate la présence de deux éléments, le feu et l’eau (« pluie noire« ).

Le Feu, dans les rites initiatiques de mort et de renaissance, s’associe à son principe antagoniste, l’Eau. Ainsi, la purification par le feu est complémentaire de la purification par l’eau (3).

Et les images filées du noir continuent : ce passage où prédominent les notations dysphoriques rejoint la symbolique de l’eau, mais de l’eau morte, du déluge qui noie :

« Jamais les morts civils les plus moisis, les plus oubliés, ne furent mieux bordés, plus visités, bercés plus chaudement que dans les grandes fêtes des Morts de ces années-là; (p. 187)

Le froid mouillé me saisissait à nouveau aux poignets; (…) Il n’était guère possible de rêver un lieu, une journée plus mornes; il me semblait que la terre entière moisissait lentement dans la mouillure spongieuse, s’affaissait avec moi dans un cauchemar marécageux, qui avait la couleur de ces marnières noyées où flottent le ventre en l’air des bêtes mortes. (…) cette humidité de déluge; » (p. 189)

 

Ici, le thème de l’eau nous fait penser à la moisissure. L’eau est source de vie et source de mort, créatrice et destructrice (4). D’une part, l’eau est la purification et la renaissance. D’autre part, l’eau peut être, au contraire, celle de la lente mort de la moisissure. On imagine ici ces chairs, en se souvenant des cimetières, qui se défont peu à peu dans la terre mouillée.

Gracq nous montre une fois de plus sa sensibilité au signifiant à travers la répétition des tonalités « morne » et « morte » (quatre lignes plus bas). Ces mots sont unis non seulement par le signifiant  mais aussi par le signifié. Une telle démonstration est fréquente chez l’auteur : il reprend un mot presque semblable et qui demeure dans le même champ lexical. De telles analogies constituent une véritable trame, comme le tissu même de la nouvelle.

La journée est sombre, froide et humide. Même l’humeur de Nueil, son ami, et son « sombre humour » qui transparaît dans son télégramme d’invitation y contribuent. Comme encore l’obscurité et le froid qui règnent aussi bien dans le train que dans ses souvenirs de l’époque où il était dans les tranchées que dans la maison où l’atmosphère sera glaciale et noire.

 

1.3. L’enlisement dans la solitude

1.3.1. Dans le train

« J’étais seul dans mon compartiment – presque seul, semblait-il, dans ce train de grande banlieue traînard et désoeuvré… » (p. 188)

« le train, qui ne ramenait personne au front, traînait dans chaque gare, interminablement. » (p. 189)

Gracq nous dépeint à travers l’image surréaliste de la locomotive abandonnée au milieu d’une forêt, une dimension onirique.

Le narrateur entre avec ce train fantôme dans la zone des forêts, comme si le prince de « La Belle au bois dormant », dans la solitude totale, allait pénétrer dans un château fort, caché par une forêt et des buissons.

« Le train maintenant roulait entre les arbres, pénétrait dans la traînée de forêts qui borde le Valois, et, malgré la pluie, le déploiement des vieilles futaies royales où la voie se glissait par une tranchée de feuilles me fit respirer plus amplement; on traversait alors, après le vacarme parisien, ces forêts nobles et vides qui barricadaient les avancées de la vie civile comme un rideau de silence un peu initiatique… » (p. 192)

1.3.2. Pendant le trajet

Il arrive à la gare de « Braye la Forêt ». Après cette image des forêts, la première image de la mer apparaît.

La mer est un symbole de la dynamique de la vie. Tout sort de la mer et tout y retourne : c’est le lieu des naissances, des transformations et des renaissances (5). Tout à la fin du récit, le narrateur sera libéré d’une sorte d’angoisse et découvrira un nouveau monde. La mer est aussi un des symboles de l’eau : source de vie, moyen de purification, centre de régénérescence (6), elle est le lieu d’une sorte de baptême, d’un rite d’initiation. Le héros sera purifié par l’eau.

« … c’était maintenant un grand souffle long qui venait de la mer, (…) un énorme bruissement harassé, qui déferlait vague après vague, rendit le quai, dès que le train eut disparu, soudain plus abandonné qu’une grève. Personne ne m’attendait. (…) …j’écoutai presque intimidé rouler le bruit de mer qui brassait les masses d’écume verte, et je tentai de m’orienter. »

Cette mer est introduite par la marée de la même mer dont il était question plus haut, dans les cinq pages précédentes, concernant le mélange d’eau et de feu. Ces deux éléments, nous l’avons vu, sont des symboles de la purification et de la destruction.

« … ils (les morts) rajeunissaient, noyés par procuration sous la marée éclatante qu’une digue de feu empêchait de déferler sur les tranchées. Puis, avec la grande banlieue, ces buissons ardents qui semblaient brûler sur l’eau s’éteignirent. » (p. 187)

Le narrateur s’engage maintenant sur le chemin cavalier, boueux, toujours dans la solitude.

« Il n’y avait pas en vue âme qui vive. Devant moi, un mur de meulière crêté de brique bordait de tout son long une ruelle d’herbe et de boue jaune semée de flaques ridées, qui sentait déjà le chemin cavalier. » (p. 193)

Ce qui nous frappe dans cette nouvelle, c’est le nombre incroyable d’occurences du mot « mur ». Désormais, ce motif apparaîtra tout au long du récit, sauf dans la dernière séquence.

Le mur, c’est  la défense des frontières et un symbole de séparation : séparation entre les autres et moi. Le mur, c’est la communication coupée : sécurité, étouffement, défense, mais prison. (7) Le mur est donc un symbole de la solitude. La maison va devenir une sorte de prison dans laquelle le narrateur sera enfermé et dont il ne pourra plus sortir. D’ailleurs, le terme « prisonnier » apparaîtra effectivement plus loin.

« Je me sentais étrangement seul entre ces murs sans accueil par-dessus lesquels les charmilles furieusement fouaillées, comme au long d’une digue, gonflaient et déferlaient l’une après l’autre avec la violence de la grosse houle. » (p. 194)

Gracq nous décrit ici la tempête prémonitoire qui fait penser à une séance de spiritisme… Les charmilles s’agitent avec la violence de la houle. On y trouve bien l’image de la forêt et celle de la mer, lieux de la rencontre.

Il avance dans la « solitude chagrine des villégiatures« .

Puis le prince va éveiller cette princesse faussement morte :

« La solitude des villas enterrées sous les branches était si complète que mon pas malgré moi se faisait plus léger et plus long; il me semblait que je venais au fond de cette cavée perdue dans les feuilles éveiller je ne sais quoi d’enseveli. » (p. 195)

Ici, il est fait référence à cette Belle qui dort durant des années dans un château entouré de forêts impénétrables. Mais on peut faire référence aussi à ce mythe du Moyen-Age chrétien : un jeune chevalier réussit à pénétrer dans le château pour guérir le roi blessé. Or le narrateur n’est pas venu pour libérer la princesse; bien au contraire, c’est lui qui va être libéré : c’est donc l’inverse des contes.

Maintenant, il arrive devant la maison, « La Fougeraie ». La Fougeraie désigne un lieu où poussent les fougères. Il faut remarquer qu’il existe un lien entre la maison et la forêt qui l’entoure.

Il se sent « tout à coup plus que seul et commence à douter d’y être vaiment attendu. »

1.3.3. Dans la maison

Le narrateur souligne la froideur de cette maison qui ressemble à celle de la servante :

« … l’image qui s’incrustait dans mon esprit devenait froide et même glaciale : c’était celle de ces demeures-musées où, dans l’angle d’une des pièces que le visiteur traverse,… non le tremblement de la vie , mais plutôt une rigidité mortuaire saisit ce désordre épousseté. » (p. 199-200)

De nouveau, manquent ici la vie, la joie. Et « ces demeures-musées » évoquent le château endormi ou souffrant. Cela suggère à la fois la froideur et la mort.

Ainsi, « une atmosphère d’isolement et de froid mouillé envahissait la pièce« . Il s’y sent « peu à l’aise« . C’était comme si on l’eût laissé seul dans la maison. »

1.4. L’enlisement dans la nuit

« J’essayai de raisonner ma nervosité. Mais le silence de la pièce gagnée par la nuit me pesait, j’avais besoin d’air. » (p. 202)

L’obscurité est accentuée par une panne d’électricité.

« Rien n’est vivant, rien n’est soudain aussi maternel dans la nuit noire de la campagne, quand l’électricité a été coupée… » (p. 204)

Ce terme « maternel » nous fait songer à un lieu symbolique, imaginaire, entre la mère et la mer qui est partout présente. Il aime sentir la maison s’enfoncer dans le crépuscule. Cette maison nous donne l’impression d’un bateau qui s’enfonce dans la mer.

« J’ai toujours aimé, depuis mon enfance, sentir autour de moi une maison s’enfoncer toute close dans le crépuscule – toujours goûté le sentiment trouble des eaux basses, la petite mort qui rôde un moment dans les pièces vides… » (p. 204)

« L’obscurité de la maison était celle d’une galerie de mine« , impression accentuée par la chevelure de la servante :

« La masse lourde, presque orageuse, des cheveux noirs se perdait dans l’ombre élargie qui se plaquait sur le mur. » (p. 205)

Maintenant, l’heure du dernier train est passée. L’éventualité de l’arrivée de son ami est donc impossible. Il est obligé de passer la nuit dans cette maison vide, obscure et silencieuse dont toutes les issues sont fermées : l’angoisse de celui qui a cessé d’attendre croît.

 
1.5. L’enlisement dans l’envoûtement 

« Le Roi Cophetua » offre le rythme typique des récits de Gracq : l’envoûtement progressif, caractéristique de son oeuvre.

1.5.1. La servante-maîtresse

Personnage emblématique, elle est le signifiant de plusieurs signifiés. Elle est à la fois un personnage féminin (maîtresse et humble servante), personnage de Shakespeare et de Goya, une allégorie de la vérité, un symbole de la vie et de la mort, et celle qui a une fonction de guide initiatrice. Son attribut principal est le flambeau; elle est dispensatrice d’ombre et de lumière, car, après la panne d’électricité, elle seule peut éclairer l’attente. Elle est le noir et le blanc.

« Quand elle entrait, elle envahissait la pièce comme une vague – portée, drossée par un vent – à la fois légère et pesante, les yeux lourds et baissés. » (p. 225)

L’ambiguité de cette femme est suggérée par ces adjectifs : « légère et pesante« . Elle est à la fois le noir et le blanc, celle qui procède à l’inititation, mais qui pourrait aussi empêcher l’initiation, voire la libération. A la fin du récit, le narrateur part sans la saluer, ou plutôt s’enfuit car il a peur d’être retenu. L’enlisement et la libération correspondent ainsi à la pesanteur et à la légèreté. 

Toute la deuxième séquence se déroule avec les deux protagonistes que sont le narrateur et ce personnage ambigu, la servante-maîtresse qui le reçoit dans la villa de Nueil. Elle envoûte le narrateur dès le premier regard; il reconnaîtra effectivement son désir plus loin :

« Je la désirais. Je l’avais désirée, je le savais maintenant, dès la première seconde, dès que mon pas à côté du sien avait fait craquer le gravier de la cour. » (p. 241)

Or, il n’est pas le seul à avoir été envoûté, son ami Nueil l’a été lui aussi, lui qui est le seul à être identifié par son nom, mais qui est absent. En fait, il est toujours présent par son « oeil » (le signifiant de Nueil) parce qu’on l’attend toujours, comme s’il fixait son « oeil » sur son ami. Plus loin, le narrateur imaginera que le tableau condense les liens charnels qu’il y a entre Nueil et la servante.

« Depuis des années, … servait-elle Nueil ainsi silencieusement, rituellement, gestes et regards noués dans un malaise tendre et oppressant que le tableau condensait et consacrait comme un miroir recharge et envoûte le visage qui s’y reflète ? » (p. 229)

La description des pas sur le gravier (caractéristiques d’une servante) décrit également cet envoûtement.

« Humilié et serf, et pourtant calmement autoritaire – enchaîné – enchaînant. » (p.229)

Elle est enchaînée (servante), mais elle enchaîne Nueil, et, maintenant, elle est en train d’enchaîner notre héros comme le roi Cophetua fut enchaîné par la mendiante.

1.5.2. Les tableaux 

« … j’écoutais l’orage des futaies qui se reformait après l’accalmie, reprenait souffle pour la mauvaise nuit. La mala noche… Le mot me traversa l’esprit (…) … brusquement le souvenir de la gravure de Goya se referma sur moi. » (p. 214)

La description de la gravure de Goya : deux femmes, la nuit, dans la tempête, se superpose avec la réalité. C’est une mise en abyme dans le souvenir du narrateur. Il se rappelle ce tableau qui contient tous les éléments de ce qu’il est en train de vivre :

« Sur le fond opaque, couleur de mine de plomb, de la nuit de tempête qui le apporte, on y voit deux femmes : une forme noire, une forme blanche. » (p. 214)

Pour lui, ces deux femmes pourraient être la même femme, la servante-maîtresse qui est double : elle est à la fois noire par ses cheveux noirs, et blanche puisqu’elle le fait passer du noir de l’état d’angoisse (dysphorique) au blanc, à la libération (euphorique). Ici, la trame du récit est résumée en quelques mots dans le souvenir de ce tableau. 

Ce thème du blanc et du noir – des deux silhouettes – se retrouve dans la gravure de Goya et dans le tableau du roi Cophetua, mais également dans la servante-maîtresse. Et encore dans la description de la pièce : « La pièce, nue, était carrelée de blanc et de noir. »

En même temps, ce tableau nous rappelle aussi le tableau du « roi Cophetua » : ce roi barbare penché vers une très jeune fille en haillons blancs, déchirés mais nuptiaux – le roi Cophetua, amoureux qui n’aurait pas dû l’être, d’une mendiante. On retrouve ici l’aspect « clandestin » :

« Tout le côté clandestin, litigieux, du rendez-vous de nuit s’embusque dans les lourdes jupes ballonnées de voleuse d’enfants de la silhouette noire, dans son visage ombré, mongol et clos, aux lourdes paupières obliques. » (comme la servante) (p. 214)

Puis apparaît la silhouette blanche aux jambes parfaites (le narrateur insiste souvent sur ses belles jambes) … La même femme présente ces deux aspects différents. On retrouve deux fois le mot « désir » : le désir, ce qui lie le roi Cophetua à la jeune mendiante, et ce qui lie le narrateur à la servante-maîtresse, comme aussi ce qui a lié Nueil à la jeune femme.

Et le visage de cette femme blanche reste invisible.

« Le visage enfoui, tourné du côté de la nuit… » (p. 215)

Cette image du « profil perdu » se retrouve aussi chez Cophetua : « visage perdu dans l’ombre » (p. 224) et, plus loin, dans la description de la femme-servante :

« Une fois de plus, je fus frappé par la tache sombre et opaque que faisait cette silhouette droite contre la lumière, et qui se laissait détailler si difficilement; rien qu’un profil perdu qui fuyait vers la pénombre du couloir, le contour mat d’une joue sortant à peinede la masse des cheveux lourds. » (p. 232)

« … le visage restait noyé, penchait du côté sombre du lit, regagnait sournoisement l’abri de la chevelure. » (p. 243)

Cette silhouette, nul n’arrivera jamais à la détailler, et nous, lecteurs, ne verrons jamais ce profil perdu.

On peut trouver également des termes presque semblables dans la description de Goya et de Cophetua : stupeur-stupéfiée, mongol-barbare, dénude les cuisses-les bras nus…

L’auteur mentionne à maintes reprises cette nudité, signe de sensualité : la nudité de la pièce, des murs, des plages, du sentiment et, évidemment, celle du corps (bras, cuisses, épaules, sein, main).

Ses pensées tourbillonnent dans la violente tempête, la solitude, l’obscurité et l’idée de la mort (celle de son ami) qui rôde : ces heures immobiles où la tension entre l’idée de la guerre et sa réalité cherche en vain à se résoudre.
Maintenant, le dîner va être servi; le narrateur passe dans la salle à manger.

Contre le mur, « un seul tableau, de dimensions assez petites« , attire l’attention du narrateur : le tableau du roi Cophetua. Mais il « craignait déjà de rompre le sombre charme de ce dîner silencieux » (p. 223). Il est prisonnier du charme de quelque chose de magique. C’est comme si l’on avait pratiqué sur lui de la magie noire, comme s’il était entré dans ce conte auquel on décèle plusieurs petites alllusions dans tout le récit. C’est donc un tableau-miroir qui présente sa situation et celle de Nueil : ce roi est à la fois Nueil, l’homme snob, riche, qui change de voiture chaque année, mais aussi l’homme de culture, musicien, qui se lie avec la femme-servante. En somme, le tout petit tableau est une reproduction de la situation dans laquelle se trouvait Nueil :

« Les couleurs du tableau étaient foncées (…) un personnage en manteau de pourpre, le visage basané, le front ceint d’un diadème barbare, qui fléchissait le genou et inclinait le front dans la posture d’un roi mage. Devant lui, à gauche, se tenait debout – très droite, mais la tête basse – une très jeune fille, presque une enfant, les bras nus, les pieds nus, les cheveux dénoués. Le front penché très bas, le visage perdu dans l’ombre, la verticalité hiératique de la silhouette… » (p. 223)

Le manteau du roi est un signe de domination et la couleur pourpre évoque le sang ou le désir sexuel. Ce n’est pas elle, mais c’est le roi qui fléchit le genou devant elle : il y a inversion de la posture. Cette description de la mendiante nous fait penser à la gravure de Goya.

Nous voyons dans cette scène une analogie entre le tableau et le miroir  : le tableau et le miroir ont envoûté Nueil qui a été le premier à succomber à l’envoûtement et qui laisse sa place à son ami, qui y cède à son tour.

« J’étais dans une ce ces boîtes d’optique dépaysante, il me semblait que j’étais à la fois dedans et dehors. » (p. 218)

Une « boîte d’optique » est faite de miroirs. Le héros est pris dans les miroirs de cette maison qui en est remplie. Un tableau, qui est un tableau-miroir, représente sa situation et celle de Nueil. Et il va devoir en sortir car il en est prisonnier : prisonnier de cette servante-maîtresse.

Le miroir fait penser au champ photographique, qui fait référence à « l’oeil ». Le miroir, quant à lui, prend la place d’un autre : il est le reflet de celui dont il a pris la place.

Cependant, non seulement le miroir mais aussi d’autres objets peuvent renvoyer des images : le piano, la table, l’argenterie, et l’eau. Voici la pièce peuplée de reflets : la transparence par excellence.

« La nappe ne recouvrait que le centre d’une table longue qui miroitait du même éclat liquide que les pianos du salon (…) où la lumière des bougies tirait d’un sommeil gelé les reflets de l’argenterie, il y avait au mur une glace longue et basse, un peu inclinée, bordée d’une simple baguette noire, mais d’une eau si claire et si parfaitement transparente (…) chambre noire qui envoûte les tableaux des intimistes hollandais. » (p. 219)

De nouveau, dans cette chambre noire qui envoûte, il est envoûté par la femme. Il ne parvient pas à partir. Cet envoûtement, on le retrouvera plus loin, sous forme de magie noire :

« Le tableau faisait toujours sa tache sombre sur le mur, figé dans une solitude de musée, irradiant la pièce comme une figurine transpercée d’épingles. » (p. 235)

L’image de la mer ressurgit : l’image de la mer est liée à l’image de la forêt : « le surplomb des futaies« , ces forêts gigantesques nous ont déjà frappés :

« … je me rappelai vivement combien m’avait frappé, derrière la double haie des maisons basses, le surplomb des futaies deux ou trois fois plus hautes qu’elles, qui crevaient en bouillonnant par-dessus les toits de tuiles rousses. C’était comme un village au péril de la mer. On eût dit que la forêt écumeuse allait d’un instant à l’autre déferler par-dessus sa digue, dans une espèce de revanche élémentaire. » (p. 218) 

 

2. L’initiation 

2.1. Les signes annonciateurs de la libération

2.1.1.Les moments euphoriques et paisibles 

Un signe de la libération a déjà été donné tout au début de la nouvelle, lorsqu’est évoqué le premier souvenir de Nueil, l’été d’avant la guerre. Dès que le narrateur évoque ce temps, ce lieu (paratopique), par un retour en arrière, ceux-ci deviennent euphoriques :

« Le souvenir me revenait – distinct – d’une avant-guerre, perdue, aux étés plus ensoleillés que nature, butinés déjà par les frêles insectes de toile et de bois étrangement annonciateurs, mais jeune, joueuse, éventée, aventureuse, détachée comme aucune, où jamais les routes de France ne s’ouvrirent si fraîches... » (p. 191)

Ce passage est une préfiguration du moment euphorique que l’on va retrouver à la fin du récit : chaleur, jeunesse, fraîcheur et joie. Il sera détaché à la fin du récit, comme cette sorte de joie de la jeunesse qu’il va ressentir à ce moment-là.

Cette nuit initiatique est également parsemée de moments euphoriques :

« … la petite onde de lumière dont le reflet s’éveille et coule le long du mur, pareil au coeur tiède de la maison qui se remettrait à battre. Un instant je regardai, réchauffé, avec une sensation diffuse de bien-être. » (p. 204)

Cette sensation de bien-être persiste, à de certains intervalles, jusqu’à la fin du récit où intervient le moment de libération, mais la situation inexplicable que vit le narrateur se prolonge parallèlement :

« … il me semble toujours que rien n’eût pu se passer de même sans cette intimité menacée et fragile, cette atmosphère d’éclosion paisible à la fois songeuse et funèbre, que lui faisait la lueur tremblante des bougies. » (p. 216)

« Et pourtant, au fond du village reclus, au fond de cet après-midi de tempête, se cachait je ne sais quelle tranquillité protégée. » (p.218)

Cette « tranquillité protégée » fait songer à la mère (la mer). Un moment de tranquillité succède à l’angoisse qui l’étreint à nouveau. La libération intervient ainsi progressivement :

« Je ressentais toujours cette constriction de la gorge qui ne m’avait pas quitté depuis que j’étais entré dans la maison. Mais l’inquiétude, les mauvais pressentiments, n’y avaient plus autant part. » (p. 220)

Après le dîner, l’inquiétude, la solitude ont envahi de nouveau notre héros :

« Il devenait impossible d’attendre sans nouvelles dans cette maison qui coulait dans la nuit, sourde et muette. » (p. 225)

Cette maison est comme un bateau sur la mer, isolé de tout, en train de couler. En outre, « Toute communication paraissait coupée« . Il décide d’aller au bureau de poste. Deux éléments se croisent de nouveau, la forêt et l’eau. De même, on retrouve ici les images de la mer.  Or, cette fois-ci, non seulement le héros est apaisé mais la barre déferle même sans bruit. L’auteur souligne par là le reflet de l’extérieur sur l’intérieur, ou inversement. Mais cet apaisement n’est pas total : il se sent perdu, « flotté« . Il ne sait pas où il en est :

« Je respirais à l’aise le parfum de terre crue qui montait de la nuit, j’écoutais le tonnerre lointain, pareil à une barre qui déferle, presque naturel, presque apaisé. Je me sentais étrangement perdu, flotté, soudain très loin de toutes les amarres. » (p. 226)

Et, plus loin, il éprouve un sentiment de légèreté :

« Le lointain fracas d’ange furieux qui s’apaisait donnait de l’air à la nuit oppressante : une lumière trembla, puis s’épanouit , calme et jaune … comme se déclôt la fleur des belles-de-nuit. » (pp. 230-231)

Gracq nous dépeint ici le reflet de l’extérieur sur l’intérieur : l’extérieur s’allège comme l’intérieur du narrateur.

« Il y avait dans l’air une douceur tranquille et mouillée. Je marchais allégé et détendu dans cette rémission de la tempête. L’image de la flamme des bougies montant toute droite dans la pièce fermée était revenue se fixer dans mon esprit comme au foyer d’un cabinet de glaces; il me semblait que l’embellie de la forêt s’était figée autour de cette lueur qui charmait dizarrement la nuit. » (p. 231)

L’on remarque ici l’analogie entre « la flamme des bougies de la pièce fermée » et « l’embellie de la forêt » figée autour de cette lueur.

Une tentative de sortie reste sans succès; il est forcé de rentrer à la maison et avance dans un tunnel qui « ne menait plus nullle part« .

Malgré « l’écroulement » du monde en guerre – écroulement de « cataracte » -, le signe annonciateur de la libération est introduit dans ce passage sous la forme de l’eau, comme « le temps qui coule pesamment vers la saison noire » :

« Mais qu’importe ! Une liberté confuse se lève derrière cette pluie noire et ce jour désastreux, comme une aube du déluge où battraient mêlées l’aile de la colombe et celle du corbeau. » (p. 233)

C’est l’association du blanc et du noir (colombe et corbeau), semblable à la servante (ange et démon), comme dans la gravure de Goya et le tableau du roi Cophetua. Il s’agit d’un combat entre le noir et le blanc.

noir                                vs                            blanc 

        obscurité                                                       lumière

        pesanteur                                                      légèreté

        nuit                                                                jour

        enlisement                                                    libération

 
2.2. Un geste libératoire

2.2.1. L’acte sexuel

Cette libération s’opère par l’intermédiaire de la femme-servante, mais comme s’il s’agissait d’un rite. Alors qu’il a pris la femme d’un autre, il part allégé, sans remords, comme s’il était sauvé. Il n’oubliera pas cette femme, non qu’il l’ait aimée, mais parce qu’elle a été son guide initiatique.

« La lumière du flambeau qu’elle avait posé devant moi sur la table accentuait bizarrement le caractère rituel de ces ornements blancs qu’elle semblait avoir revêtus plutôt que noués à son front et à sa ceinture. » (p. 221)

Dans ce rite de baptême et d’initiation, c’est elle qui mène le rite : autoritaire, elle est la maîtresse des rites :

« Il n’y eut pas de mot échangé. Depuis que j’étais entré à La Fougeraie, elle m’imposait son rituel sans paroles : elle décidait, elle savait, et je la suivais. Je n’étais même pas troublé, ni perplexe : seulement, tiré de moment en moment par un fil léger que je ne songeais plus à rompre. » (p. 240)

Notre héros est lié par un fil; ce fil est à la fois le fil qui le lie à elle et le fil qui relie tout le texte.

Il entre dans la chambre de la servante-maîtresse. Une chambre très féminine où l’on retrouve de nombreux éléments : obscurité, miroir, lourdeur (un mobilier à la fois ouvragé et lourd), tout ce qui est destiné à occulter la vérité comme à cacher l’initiatrice (rideau, mur) : et cette chambre est « distante« , tout comme elle :

« C’était une chambre sans accueil et, me parut-il même en cet instant, singulièrement distante… » (p. 242)

Elle s’est peut-être refermée sur l’image de Nueil : elle veut que Nueil demeure entre elle et le narrateur parce qu’elle appartient à l’Autre ?

« … ce corps long qui semblait s’animer loin de moi, les yeux fermés, se recueillir autour d’une image secrète, ces jambes nobles qui paraissaient animer encore dans le plaisir les plis du manteau noir – cette docilité hautaine, cette distance que rien ne parvenait à combler. » (p. 243)

Les termes « docilité hautaine » expriment bien sa situation de servante-maîtresse.

Malgré cette distance, cette initiation semble se dérouler comme si tout était déjà écrit.

« il n’y avait ni surprise, ni attente, ni fièvre. Simplement ainsi. (…) une fois de plus, silencieusement, orgueilleusement, elle m’assistait. » (p. 242)

Le narrateur insiste sur le rôle de la femme dans l’initiation. C’est elle qui dirige, mène, tient le fil. Et ils passent la nuit ensemble, sans échanger une parole, comme lors d’une veillée d’initiation.

Et « il glisse d’un seul coup dans un sommeil pesant« , comme s’il glissait dans la mer (mère), comme un noyé.

Quand il se réveille, au cours de la nuit, il aperçoit une faible clarté, comme une aube, les rideaux écartés;  la tempête s’est calmée, la lune apparaît. On retrouve encore des images de la mer :

« Le croissant de la lune voguait à travers de vastes plages nues, bordant faiblement de blanc les gros nuages ballonnés du beau temps… le chemin de terre égoutté maintenant et presque sec entre les rails d’eau paisible de ses ornières. » (p. 244)

Par le biais de cette vision du chemin avec ses rails remplis d’eau, « les rails d’eau paisible » rappellent le train que le narrateur avait pris au début de la nouvelle. 

Nous sommes dans un moment euphorique : « L’air nettoyé par la pluie« , la transparence « plaisante à l’oeil« , la « sonorité claire« , le grondement continu mais « plus proche et moins obsédant« , la « nuit éveillée et tranquille où gagnait l’embellie« …

Ainsi, il se sent en sécurité et calme : « La sécurité qui coulait de cette nuit m’avait calmé« . Et pourtant, quand il la regarde, il éprouve « une anxiété trouble et mêlée » : elle pourrait le garder prisonnier !

Il pense à Nueil. La pensée de Nueil est un motif d’angoisse (car il y a la possibilité de sa mort), la même que lors de la nuit précédente. Il en écarte d’autant plus résolument la pensée de la mort :

« … cette pensée n’était pas oppressante comme la veille : l’accalmie dissipait les mauvais fantômes, écartait la pensée de la mort. (…) maintenant que l’angoisse qui m’avait tenu à la gorge se dissipait, l’éclairage changeait, la faisait glisser vers un clair-obscur plus égarant, plus sournois. »                  (pp. 245-246)

Ce « clair-obscur » rappelle la description des deux tableaux ainsi que l’ambiguité de la femme et la situation de notre héros. L’ambiguité et la peur perdurent.

« Je me sentais entrer dans un tableau, prisonnier de l’image où m’avait peut-être fixé ma place une exigence singulière. » (p. 246)

Il se trouve dans une situation ambivalente, dont il va finalement s’échapper, mais le danger demeure. De là une continuelle ambiguité. L’image de cette femme est « apaisante et cruelle« , comme dans le tableau du roi Cophetua et comme sur la gravure de Goya.

Il est resté éveillé auprès d’elle, la regardant dormir profondément. Tous les signes positifs se retrouvent dans ce passage : « la canonnade » se fait « paresseuse« , « les longues pièces vernies » sont comparées à des « clairières« . On glisse de plus en plus du côté de la libération.

« … un air cru glissait maintenant dans la chambre, coulant des hautes vitres tachées de nuit bleue. Cette heure du petit matin était froide et lucide; d’ordonner mes pensées … me donnait un sentiment de possession calme, de domination indulgente. » (p. 248)

La nuit devient « bleue » ; elle n’est plus noire. La couleur bleue est un des symboles de la vérité. Et cette vérité sera dévoilée par cette femme qui a la fonction de guide initiatrice.

« … ainsi, je commençais à marcher sur une route qu’elle m’avait ouverte, et dont je ne savais trop encore où elle me conduisait. » (p. 249)

« Ainsi » était toujours la réponse muette de cette femme : elle agissait comme si tout était normal, comme si cela devait être. Mais, cette fois, s’opère un retournement : c’est lui qui agit ainsi naturellement. C’est pourquoi la libération est proche.

Cette guide initiatrice est comparable à Orphée, le personnage de la mythologie grecque. Toutefois, ce n’est pas lui qui ici joue le rôle d’Orphée, c’est elle qui joue ce rôle. Il y a donc renversement du mythe : 

« Je songeais qu’on pouvait suivre Orphée très loin, dans le sombre royaume, tant qu’il ne se retournait pas. Elle ne se retournait jamais. Je l’avais suivie. Encore maintenant je la suivais presque … – étrangement pris en charge, étrangement charmé. » (p. 249)

Le mot charme a ici son sens fort d’envoûtement, de sortilège puissant.

Par l’entremise de cette femme, tout ce qui était dysphorique, pesant, angoissant, semble se dissiper. En effet, quand il se réveille le lendemain, c’est dimanche, le jour de la Fête des Morts.

La Toussaint est marquée d’un signe négatif, c’est un jour de deuil, d’obscurité, de tempête, d’angoisse, mais la fête des morts est le jour de la libération.

3. La libération

Ses impatiences, ses angoisses, ses inquiétudes, ses attentes, ses extases sont les variations de tension à travers lesquelles l’univers redevient concret : du sommeil inanimé l’on passe à l’état de veille et, enfin, à l’aurore qui apporte au monde et à l’homme l’aventure libératrice. 
Dans la sensation matinale où tous les éléments s’accordent, mais cette fois positivement, le narrateur perçoit une vie devenue « plus aérée, plus proche« .

Les rideaux, qui correspondaient à des murs, à la nuit, au bruit, à tout ce qui faisait obstacle, sont maintenant « ouverts » : c’est, par cette métaphore de la clarté revenue que s’opère le dévoilement de la vérité.

Beaucoup d’éléments rencontrés tout au long du texte se retrouvent ici, dans cette dernière séquence, mais ont pris la forme de la légèreté : le feu, l’eau, la terre, la mer, la forêt; le « soleil jeune et encore mouillé » (le feu et l’eau représentent la jeunesse); la tempête devenue « le vent faible« , délicieux, le vert des feuilles, « le bruit clair« , l’air frais, la forêt matinale, les villas « neuves et lavées« … Dans la fraîcheur du matin, tout s’est transformé, du négatif au positif.

« Quand je m’éveillai, la place auprès de moi était vide, les rideaux ouverts; un soleil jeune et encore mouillé entrait à flots dans la chambre, les oiseaux chantaient. La matinée était si radieuse que je me précipitai sur la fenêtre et l’ouvri. L’air était d’une fraîcheur baptismale; le vent faible promenait l’odeur encore verte des feuilles arrachées. La vie s’était remise en ordre... » (p. 250)

« … l’angoisse qui avait pesé sur moi toute la soirée s’était envolée » (p. 251)

Cette fin du texte s’oppose à son ouverture : la couleur verte, la clarté, la forêt matinale rafraîchie par la pluie évoquent la pureté (la voiture du laitier), la légèreté, la purification (la « fraîcheur baptismale« ). C’est la purification qu’il a subie qui l’a fait passer dans ce monde matinal : on retrouve le rapport étroit entre l’extérieur et l’intérieur, aussi bien entre le narrateur et ce qui l’entoure qu’entre la maison et son environnement.

Cette libération est perceptible dans toutes les images, mais également dans la structure des phrases : elles sont beaucoup plus courtes (2 lignes) si on les compare aux phrases longues du début du texte (21 lignes).

 

début ( – )                                                    fin ( + )

guerre                                                           paix

mort                                                              vie

dysphorique                                                  euphorique

univers social                                                u. individuel   

pesanteur                                                      légèreté

(phrases longues)                                        (phrases courtes)

nature domestiquée                                      nature sauvage

nocturne                                                         diurne

irréel                                                               réel

passif                                                              actif

chaos, confusion                                            mise en ordre

enlisement                                                     libération

 

Le narrateur se retrouve dans un monde nouveau :

« Je songeai que toute la journée ce serait encore encore ici dimanche. » (p. 251)

Le dimanche est le premier jour de la semaine comme il est le premier jour de la création.

 

CONCLUSION 

Gracq replonge ses personnages dans leur mystère initial et dans ce double sentiment de « réclusion » et de « déréliction ».

Son univers romanesque procède de la participation des phénomènes naturels à la vie intérieure des personnages. La nature contient les symboles de la vie spirituelle et révèle les signes annonciateurs du destin. A travers les images de la mer et de la forêt, le personnage romanesque surgit de l’épaisseur du milieu poétique où l’eau et la forêt se confondent. AInsi, grâce aux forces de la nature, notre héros réussit à ressusciter.

Orphée se retourne avant d’avoir regagné le monde des vivants. Aussi Eurydice disparaît-elle dans le Royaume des Morts. Mais, contrairement au tragique mythe grec, la servante-maîtresse ne se retourne jamais. Notre héros est sauvé. Cette libération s’est accomplie silencieusement, rituellement et …

… simplement ainsi.

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TABLE DES MATIERES

introduction

1. L’ENLISEMENT

1.1. L’enlisement dans la terre

1.2. L’enlisement dans la guerre, allégorie de la mort

1.3. L’enlisement dans la solitude

1.3.1. Dans le train

1.3.2. Pendant le trajet

1.3.3. Dans la maison

1.4. L’enlisement dans la nuit

1.5. L’enlisement dans l’envoûtement

1.5.1. La servante-maîtresse

1.5.2. Les tableaux

2. L’INITIATION

2.1. Les signes annonciateurs de la libération

2.1.1. Les moments euphoriques et paisibles

2.2. Un geste libératoire

2.2.1. L’acte sexuel

3. LA LIBERATION

Conclusion 

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Notes 

( 1 ) Julien GRACQ, Préférences, José Corti, 1961

( 2 ) Victor HUGO, Les Misérables, Livre Cinquième, Partie III, Chapitre V.

( 3 ) Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des Symboles, Robert Laffont/Jupiter, 1969.

( 4 ) Ibid. 

( 5 ) Ibid.

( 6 ) Ibid.

( 7 ) Ibid.

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BIBLIOGRAPHIE 

GRACQ, Julien, Le roi Cophetua in « La Presqu’île », José Corti, 1970.

CHEVALIER, Jean & GHEERBRANT, Alain, Dictionnaire des Symboles, Robert Laffont/Jupiter,1969.

BARTHES, Roland, L’Aventure sémiologique, Seuil, 1985.

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UNIVERSITE DE GENEVE, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par MMs. Junko ASHLYN et Zjenai ZHENG

dans le cadre du séminaire de littérature « Concepts pour une lecture critique« , pour l’obtention du Diplôme d’Etudes Françaises.

Professeur : M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

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Analyse sémiotique du film de Howard Hawks « Rio Bravo »

 

Bien que parfois décriée, l’Intelligence Artificielle (I.A.) fait actuellement une entrée remarquée dans tous les domaines de l’activité humaine.

Afin d’illustrer le parti que les étudiants peuvent, eux aussi, tirer de ce nouvel adjuvant, il m’a paru intéressant de proposer ici un exemple d’analyse sémiotique effectuée par l’une des innombrables IA désormais disponibles sur internet.

Voici donc, structurée selon les cadres théoriques proposés par Vladimir PROPP, Algirdas GREIMAS, Jean-Michel ADAM et François RASTIER, et entièrement opérée par une IA (« Le Chat »), une brève analyse du film d’Howard Hawks « Rio Bravo« .

 

 

« Rio Bravo » (1959) de Howard Hawks est un film fondateur du western classique, et une analyse sémiotique peut en révéler les structures narratives profondes, les jeux d’actants, les valeurs en circulation, et les mécanismes discursifs qui en font une oeuvre aussi riche. Voici une analyse structurée selon les cadres théoriques intégrant les apports de Propp, Greimas, Adam, et Rastier.

1./ Analyse proppienne : les fonctions et les rôles

Inspiré de Vladimir Propp, on peut identifier dans « Rio Bravo » une séquence narrative qui suit un schéma proche du conte merveilleux, mais adaptée au genre western.

Rôles des personnages (sphères d’action)
  •  – Le Héros : John T. Chance (John Wayne) incarne le shérif qui doit défendre la ville contre les bandits. Il est à la fois le héros classique et un personnage complexe, marqué par l’âge et la solitude.
  •  – L’Auxiliaire magique : Dude (Dean Martin), l’ancien adjoint alcoolique, et Colorado Ryan (Ricky Nelson), le jeune pistolero, jouent ce rôle. Leur évolution (la rédemption de Dude, l’initiation de Colorado) est centrale.
  •  – Le Donateur : Stumpy (Walter Brennan), le vieux boiteux, fournit des informations et un soutien moral/logistique.
  •  – L’Objet de la quête : La défense de la prison et la protection de Joe Burdette (le frère du méchant) symbolisent l’ordre et la justice.
  •  – L’Opposant : Nathan Burdette (John Russell), le riche rancher criminel, incarne le mal, la corruption et la menace extérieure.
  •  – Le Faux Héros : Pat Wheeler (Ward Bond), d’abord perçu comme un allié, se révèle ambigu, mais reste du côté de la loi.
  •  – Le Mandateur : La communauté de Prescott (la ville) et la loi non écrite du Far West.
  •  – La Princesse (ou la récompense) : Feather (Angie Dickinson), qui représente à la fois une tentation et une possible rédemption. pour Chance.
Fonctions narratives
  • – Situation initiale : L’arrestation de Joe Burdette perturbe l’équilibre.
  • – Epreuve qualifiante : Chance refuse l’aide des citoyens, choisissant de défendre la prison avec une petite équipe.
  • – Combat et victoire : La série de duels et d’affrontements culmine dans la scène finale où Chance et Dude triomphent des bandits.
  • – Récompense : La paix revenue, Chance et Dude retrouvent une forme de rédemption personnelle et sociale.
Spécificité hawkienne :

Hawks inverse et complexifie certains rôles. Par exemple, Chance n’est pas un héros solitaire classique : il a besoin de ses compagnons, et sa relation avec Feather introduit une dimension romantique et vulnérable.

2./ Analyse greimassienne : le carré sémiotique et les actants.

Algirdas Greimas permet de modéliser les oppositions et les valeurs en jeu.

Carré sémiotique :

Valeurs                       Contradiction                      Contrariété

Loi/ordre                  Désordre/crime               Justice/Vengeance

(Chance, Dude)   (Burdette, ses hommes)  (Feather, Pat Wheeler)

Schéma actantiel :
  •  – Sujet (Chance) vs Objet (la justice) : la quête est de rétablir l’ordre, mais aussi de prouver que la loi peut triompher sans compromission.
  •  – Destinateur : La communauté (symbolisée par les citoyens qui finissent par aider indirectement).
  •  – Destinataire : La ville, mais aussi Chance lui-même, qui cherche à prouver sa valeur.
  •  – Adjuvant : Dude, Colorado, Stumpy.
  •  – Opposant : Burdette et ses hommes.
Enjeu sémiotique :

Le film joue sur la tension entre l’individualisme (Chance refuse l’aide au début) et la solidarité (il finit par accepter le soutien de la communauté). La valeur centrale est l’honneur, opposée à la corruption et à la peur.

3./ Analyse discursive : Jean-Michel Adam et la textualité.

« Rio Bravo » est un exemple parfait de « séquence narrative » (Adam) avec des phases marquées :

  •  – Ouverture : L’arrestation de Joe Burdette et la menace de Burdette.
  •  – Complication : Le siège de la prison, les tentatives d’intimidation.
  •  – Résolution : Les duels et la victoire finale.
  •  – Clôture : La scène finale où Chance et Dude marchent ensemble, symbolisant la réconciliation et la paix retrouvée.
Effets de rythme :
  •  – Scènes de tension (les attaques de la prison) alternent avec des scènes de respiration (les chansons de Dude et Colorado, les dialogues humoristiques).
  •  – Dialogue : Hawks utilise le dialogue pour révéler les caractères (ex. : les répliques cinglantes de Chance, l’humour de Stumpy).
Intertextualité :

Le film dialogue avec d’autres westerns (notamment « High Noon« , que Hawks critiquait pour son héros trop solitaire). Ici, la communauté est réhabilitée, même si elle est d’abord montrée comme lâche.

4./ Analyse rastérienne : isotopies et sémantique interprétative.

François Rastier insiste sur les « isotopies » (répétitions de thèmes ou de motifs) qui structurent le sens.

Isotopies majeures :
  •  – La rédemption : Dude (alcoolique -> héros), Chance (solitaire -> intégré), Feather (femme fatale -> alliée).
  •  – La musique : Les chansons de Dude et Colorado (comme « My Rifle, My Pony and Me ») créent une isotopie de la camaraderie et de la jeunesse.

– L’espace :

  •  – La prison : Lieu clos, symbole de l’ordre à défendre.
  •  – Le saloon : Lieu de tentation (alcool, Feather) et de sociabilité.
  •  – La rue : Espace de confrontation, où se jouent les duel.
Symbolique des objets :
  •  – Le fusil : Instrument de justice, mais aussi de violence.
  •  – La bouteille : Symbole de la chute de Dude, puis de sa renaissance (il la brise à la fin).
  •  – Les cartes : Burdette joue aux cartes, symbole de hasard et de tricherie.

5./ Sémiotique des passions.

  •  – La peur : Les citoyens ont peur de Burdette, Chance craint de vieillir, Dude craint de replonger.
  •  – L’amour : La relation Chance/Feather est ambiguë (attirance, mais aussi méfiance).
  •  – L’amitié : La relation entre Chance et Dude est au coeur du film, plus importante que la romance.

6./ Spécificités hawksiennes.

– Groupe vs individu :  Hawks montre que la vraie force vient de la solidarité masculine (thème récurrent dans son oeuvre, cf. « The Thing », « Only Angels Have Wings »).

– Humour et ironie : Les dialogues sont pleins de sous-entendus, et l’humour désamorce la tension (ex. : Stumpy qui insulte tout le monde).

– Femmes fortes : Feather n’est pas une victime ; elle est active, même si son rôle reste limité par les codes du genre.

Conclusion :

Une sémiotique de l’honneur et de la communauté.

« Rio Bravo » est une méditation sur la loi, l’honneur et la rédemption, où la structure narrative classique (Propp) est enrichie par :

  •  – Une « complexité actantielle » (Greimas) : les personnages évoluent, les rôles ne sont pas figés.
  •  – Une « construction discursive » (Adam) qui alterne action et introspection.
  •  – Des « isotopies » (Rastier) qui lient musique, espace et objets pour créer un univers cohérent.
  •  – Une « dimension métanarrative » : le film réfléchit sur les codes du western (la solitude du héros, la violence, la place des femmes).
Ouverture :

On pourrait aussi analyser la « dimension politique » du film (la loi contre l’anarchie, le rôle du shérif comme figure paternelle), ou sa « réception » (comment il a influencé les westerns ultérieurs, comme ceux de Leone ou Eastwood).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Je dis qu'il faut apprendre le français dans les textes écrits par les grands écrivains, dans les textes de création ou chez les poètes et non pas auprès de documents qui portent déjà le rétrécissement du sociologisme, le rétrécissement des médias." Michel HENRY