La machine dans tous ses états : machines et automates dans « Djinn » d’Alain Robbe-Grillet

 

I. Introduction

Le roman d’Alain Robbe-Grillet dont je traite ci-dessous n’est pas une œuvre souvent analysée. La raison principale en est très simple : il s’agit d’une question de chronologie. *Djinn* n’a été publié qu’en 1981, c’est-à-dire après la période où les critiques les plus célèbres des œuvres de Robbe-Grillet ont été écrites.

C’est dans les années soixante et soixante-dix qu’un colloque concernant Robbe-Grillet fut organisé à Cerisy par J. Ricardou (1975)[1] et que la monographie de Bruce Morrissette – l’œuvre principale de la critique robbe-grilletienne – vit le jour (1963)[2]. Jusqu’à la fin des années soixante-dix, Robbe-Grillet était l’un des écrivains préférés de la critique académique et détenait le record absolu des compte-rendus et des analyses. Or, à l’époque, *Djinn* n’existait pas encore et, par conséquent, ne pouvait pas être pris en compte.

Depuis le début des années quatre-vingts, il y a moins d’analyses du nouveau roman, ce qui est lié au fait que celui-ci a connu un certain épuisement et que plusieurs de ses romanciers ont pratiquement abandonné la forme romanesque. L’attention de la critique robbe-grilletienne était attirée, en outre, par *Le miroir qui revient* paru juste après *Djinn* (1984), beaucoup plus long et plus surprenant pour le lecteur, étant donné qu’il appartenait au genre autobiographique que les nouveaux romanciers avaient tellement combattu dans les années soixante. Pourtant, il semble que la réticence de la critique à l’égard de *Djinn* ait eu aussi d’autres raisons, peut-être liées au statut étrange de ce récit qui n’est pas une œuvre purement littéraire (il s’agit, en fait, d’un livre scolaire pour l’enseignement du français) et qui se rapproche d’une manière plus provocante encore que le *Projet pour une révolution à New York* des bandes dessinées, des romans policiers et de la littérature populaire. Il se peut que certains critiques le considèrent en effet comme une « œuvre mineure », comme un travail de circonstance récupéré a posteriori sous le couvert d’un roman, et qu’ils hésitent pour cette raison à l’analyser.

Cependant, malgré son but utilitaire, *Djinn* est un roman robbe-grilletien à part entière et les exigences spécifiques liées à son statut n’étaient pour l’auteur qu’une expérience sur la forme, un « flirt » avec la grammaire qui joue dans ce texte un rôle majeur. Plus encore, on peut considérer ce bref roman comme une somme de l’œuvre de Robbe-Grillet, qui réintroduit dans ce récit un bon nombre de thèmes et de motifs connus de ses romans précédents[3]. *Djinn* est une sorte d’anthologie de ses sujets et de ses trucages romanesques, un inventaire du monde de ses romans, divisé en leçons.

L’ironie joue d’ailleurs, dans *Djinn*, un rôle beaucoup plus grand que dans d’autres récits de Robbe-Grillet et il est important de remarquer que c’est très souvent une auto-ironie : en décomposant au fil de la grammaire son univers romanesque, l’auteur ne pose pas seulement des questions sur les procédés littéraires et leurs implications logiques (les temps de la narration, par exemple, ou l’opposition entre la description et la narration), mais aussi sur ses propres romans et sur ses propres phantasmes : des corps morts, des lunettes noires, des mannequins et des doubles, des points de vue limités à un trou étroit et des taches rouges (de sang ou de peinture ?) se multipliant à l’infini[4].

C’est pourquoi *Djinn* mériterait bien une analyse plus approfondie. Ne pouvant pas l’entreprendre dans le cadre de cet essai, je me limite à un seul motif, à savoir le champ sémantique de l’automate et de la machine. Bien entendu, il s’agit ici d’un motif central pour le roman : une machine, un mouvement mécanique ou automatique, un quiproquo entre des automates et des hommes réapparaissent dans chacun des huit chapitres composant le livre.

Le récit commence par la scène dans le hangar d’une usine abandonnée, où le héros se perd entre les images de Djinn, de sa collaboratrice qui a l’air d’un automate et de leurs doubles mécaniques, pour aboutir au récit délirant de Djinn sur les chasseurs de robots qui l’accusent d’être un automate. L’organisation clandestine qui emploie Jan mène une lutte terroriste contre le machinisme ; l’histoire au passé simple racontée par Jan dans le café où on ne sert pas de pizza, concerne, elle aussi, un homme mécanique : le robot amoureux qui huilait son mécanisme dans la salle de bains avec la burette de la machine à coudre, semble même être un portrait ironique du héros du roman et de tous ses doubles.

L’automatisme n’est d’ailleurs pas un thème nouveau chez Robbe-Grillet – il apparaît dans plusieurs de ses romans. Dans *Djinn* il est seulement devenu le leitmotiv de tout le récit, et c’est pourquoi, parmi les modèles de la narration, se trouvent aussi bien le roman policier (qui a fasciné tant de nouveaux romanciers) que la science-fiction et les bandes dessinées. Il y a, néanmoins, toute une tradition littéraire de l’automate comme figure de l’écriture, comme autoreprésentation de l’écrivain ou comme signe de l’aliénation[5] – tradition à laquelle Robbe-Grillet se réfère probablement plus souvent qu’on ne le pense.

Dans mon travail j’ai utilisé plusieurs livres concernant l’œuvre de Robbe-Grillet en général. Ainsi la monographie de Bruce Morrissette et le numéro spécial d’*Obliques* consacré à Alain Robbe-Grillet m’ont été très utiles. Je me suis référée beaucoup moins systématiquement aux actes du colloque de Cerisy, car leur approche – très formaliste et évitant d’une manière programmatique les questions de contenu – me semble un peu dépassée étant donnée l’évolution de l’auteur, et pas vraiment applicable à *Djinn*[6]. J’avoue que d’une manière générale j’ai évité les interprétations mettant l’accent sur le « jeu des signes » et les opérations textuelles, n’étant pas d’accord avec une certaine image de Robbe-Grillet comme « esprit théorique » et un peu « sec », dont les livres, très sophistiqués du point de vue de la forme, souffriraient d’un excès de théorie (voir d’une faiblesse de contenu).

Enfin, j’ai consulté quelques textes critiques concernant *Djinn* en particulier[7], mais ceux-ci étaient ou bien très fragmentaires, ou bien concentrés sur un problème qui n’était pas spécifique de *Djinn*. Plus utiles furent les analyses concernant l’environnement textuel de *Djinn*, c’est-à-dire les *Romanesques*, d’une part, et le *Projet pour une révolution à New York* d’autre part. Ici, il faut mentionner le livre très intéressant de R. Allemand et A. Goulet consacré au *Régicide* et aux *Romanesques*[8]. J’espère que mon analyse d’un motif central dans ce roman étrange – considéré par certains critiques comme une simple mise en scène des opinions de l’écrivain sur la grammaire française[9] – va montrer que, dans ce jeu formel du virtuose Robbe-Grillet, il y a beaucoup plus de contenu (et de littérature) qu’on ne pourrait le penser.

II. Présentation

 II.1) Le roman des phantasmes et la méthode de français

*Djinn. Un trou rouge entre les pavés disjoints*, le dernier livre publié par Alain Robbe-Grillet avant ses mémoires[10], est un roman qui n’en est pas un : paru en 1981 simultanément en Amérique et en France en deux versions différentes, ce maigre volume n’est en réalité qu’une méthode de français commandée par un éditeur américain[11]. Les huit chapitres dont il est composé se retrouvent dans les deux versions : l’américaine, où ils sont complétés par un certain nombre d’exercices grammaticaux[12], et la française, où une préface et un épilogue mettent en abyme le récit, le transformant ainsi en un roman.

Ce but utilitaire est mentionné dans la préface de *Djinn* : les indications bibliographiques concernant l’édition américaine données à la page 10 sont tout à fait justes, bien qu’elles soient intégrées dans la fiction, dont la préface fait déjà partie. Par ce jeu paratextuel inhabituel[13], Robbe-Grillet renforce l’atmosphère de mystère entourant le texte du roman et la projette en dehors du livre – la préface utilisant la convention du « manuscrit retrouvé » indique l’existence d’une deuxième édition comme une énigme qui n’est probablement pas sans rapports avec le complot mystérieux qui conduit à la disparition du héros.

Conformément aux exigences d’une méthode de français, le texte est composé de petites unités entre lesquelles existe une progression systématique des difficultés grammaticales concernant aussi bien la structure des phrases que le temps du récit. Le premier chapitre est écrit au présent avec une prévalance sensible des descriptions ; les chapitres suivants introduisent des temps de plus en plus complexes pour aboutir au futur antérieur, un temps énigmatique et paradoxal, créant un avenir qui est déjà passé au moment de l’énonciation[14].

Pour introduire le futur antérieur, Robbe-Grillet était d’ailleurs obligé de construire une situation encore plus invraisemblable, sortant du cadre sensationnel qui domine le récit, telle cette fille morte qui n’existe que dans l’imagination d’un enfant malade mêlant le passé et le présent, une fille dont l’avenir est déjà passé et qui se sert de cette forme grammaticale étrange.

Du point de vue de la grammaire comme de celui du vocabulaire, chaque unité est plus complexe que la précédente – le vocabulaire est à chaque fois repris et ensuite enrichi par méandres d’actions illogiques et inquiétantes. En fait, on ne quitte guère les endroits parcourus par le héros dans le premier chapitre ; les événements se répètent, eux aussi, d’une manière obsessionnelle, mais leur ordre et leurs relations sont à chaque reprise modifiés, jusqu’à devenir à peine reconnaissables.

Néanmoins, il y a une continuité narrative entre les chapitres, bien que la narration soit labyrinthique et lacunaire ; les personnages et les objets échangent constamment leurs rôles et les situations déjà connues sont tout d’un coup saisies autrement (tandis que les nouvelles scènes trahissent une ressemblance troublante avec celles qui les ont précédées). Entre les chapitres, le héros tombe dans un état d’amnésie, une sorte de trouble de mémoire qui ne lui laisse qu’un souvenir vague de l’action antérieure et un sentiment de déjà-vu le poursuivant pendant tout le récit. La recherche d’un fil conducteur que ce texte lacunaire oblige le lecteur à faire, est d’ailleurs menée en même temps par le héros et narrateur Jan, un personnage douteux entre temps disparu, et par son double féminin, Jane ou Djinn qui reprend vers la fin du livre la narration. Ainsi la situation narrative extérieure et intérieure du récit sont, d’une certaine manière, symétriques.

En se pliant aux exigences d’une méthode de français, Robbe-Grillet trouve, bien entendu, un cadre qui correspond à sa façon d’écrire personnelle : des reprises obsessionnelles avec de petites variations, un récit circulaire, des jeux compliqués de reflets infinis provenant d’une situation matricielle autour de laquelle circule la narration – toutes ces techniques se retrouvent dans *Djinn* sous une forme atténuée qui les fait pourtant ressortir d’une manière encore plus marquante.

La raison principale de l’intérêt de l’auteur pour une méthode de français doit être pourtant liée au fait qu’il s’agit d’un ouvrage pour l’apprentissage de la langue. Pour un écrivain considérant les formes de la langue comme celles de l’expérience, une méthode doit être un défi plutôt qu’une « œuvre mineure ». La progression des temps grammaticaux lui a permis d’organiser les phantasmes qui sont la matière du livre, en partant des plus simples – tel le phantasme d’une confusion entre femmes, mannequins et automates dans le premier chapitre – jusqu’au plus complexe – la peur d’être « un autre », de ne pas être celui pour qui on se prend. C’est en même temps un phantasme mortel, car la progression du récit va, bien entendu, du désir à la mort.

Si l’on se souvient de cette phrase du *Projet pour une révolution à New York* qui postule la liberté de l’auteur vis-à-vis des phantasmes collectifs et personnels, « avec lesquels il jongle en les assumant« , on peut mieux comprendre la construction de *Djinn*. Dans le cadre linguistique d’une méthode de français, les phantasmes se relient les uns aux autres jusqu’au phantasme au moins de la mort : la disparition ou, plutôt, la peur de n’avoir jamais existé qu’éprouve Djinn, entourée par les chasseurs de robots. À la fin, il ne reste qu’un narrateur anonyme qui termine le récit en faisant une révision des temps grammaticaux et qui présente une version « réaliste » des événements – une version qui, malgré une apparence d’exactitude, plonge bientôt de nouveau dans le phantasme, dont ce narrateur inconnu, si sobre et si réticent, est en fait l’avatar suprême dans le roman.

Il s’agit donc d’une sorte de psychanalyse linguistique, à la fois collective, personnelle et littéraire, d’une psychanalyse non-freudienne (il y manque le chiffre préféré de Freud, c’est-à-dire trois[15]) menée par le truchement des techniques bien connues de la science du langage : inversion des séquences narratives, substitution ou dédoublement… Les modifications de nom du personnage central donnent en miniature un exemple de cette réécriture qui conduit du héros à son double féminin : Boris Koershimen/ Robin Körshimos/ Simon Lecoeur/ Yan/ Jan// Jeanne/ Jane/ Djinn.

II.2) Les personnages et le cadre autothématique de *Djinn*

Ce jeu sur les noms[16] montre le glissement entre les personnes du roman qui semblent représenter un continuum plutôt que des personnages distincts. Il explique peut-être aussi la relation entre la disparition de Jan et la découverte d’un corps féminin, probablement celui de Djinn.

Nous pourrions d’ailleurs continuer ce jeu en ajoutant le nom du garçon Jean ou celui de l’amie et quasi-jumelle de Djinn, Caroline. Presque tous ces noms sont d’origine étrangère – à l’exception de Jean. Cette différence d’origine donne au nom du garçon un statut particulier dans le roman : en effet, c’est probablement lui qui « rêve » tous les autres personnages – son imagination malade, mentionnée dans le chapitre 7, est sans doute derrière tout le roman.

Bien entendu, tous ces noms sont des variations sur deux éléments : d’abord sur le mot « coeur » qui se retrouve avec une orthographe différente dans « Koershimen », « Körshimos », « Lecoeur » et même « Caroline »[17], ensuite sur la lettre « j »/je, le pronom personnel de la première personne. Il n’est donc pas besoin de lire longtemps pour s’apercevoir que l’action du roman se déroule dans une seule conscience dont tous les autres personnages sont des avatars ou des projections. C’est un *je* qui se reflète dans toutes ces figures, un *je* caché qui sert pourtant de pierre de fondation au texte – les allusions à St. Pierre qui apparaissent parmi les noms (Simon ou Shimon est évidemment le nom « civil » de St. Pierre) renforcent les connotations « fondatrices » de ce *je* dispersé dans l’espace romanesque[18], tandis que les allusions aux terroristes, imposteurs et brigands (Boris, Robin, peut-être Simon lu en italien)[19] le définissent comme un « je révolté », comparable aux autres figures de Robbe-Grillet[20].

Il ne reste que trois noms dans le récit – tout d’abord celui de la petite Marie, sœur ou (comme elle le prétend) épouse de Jean, menteuse de vocation récompensée par le prix de mensonge de son école et future héroïne de romans où elle aimerait vivre dans son temps préféré, c’est-à-dire au passé simple (p. 54, chap. 3). Elle entre dans le roman à travers des livres scolaires : Jean et Marie sont le couple mythique de grammairiens évoqué dans la plupart des phrases-modèles. Marie est aussi associée à une activité débordante de l’imagination et c’est parfois elle qui est mentionnée comme l’auteur des histoires racontées dans le roman – notamment de l’histoire d’espionnage, dans le dernier chapitre, qui introduit la catastrophe finale.

En même temps, son nom renvoie, par son M initial, au nom du docteur Morgan, le médecin de l’école américaine qui joue dans le dernier récit de Jan le rôle néfaste d’un chercheur fou, construisant les automates et robots dont Djinn fait partie. Le docteur Morgan est d’ailleurs connu dans la culture populaire comme un personnage macabre qui se consacre aux expérimentations délirantes sur les hommes. Il semble être la face sombre de la fée Morgane, la maîtresse des métamorphoses, qui se trouve en effet au centre de *Djinn*. Jean, Marie et Morgan sont tous les trois, d’un certain point de vue, des maîtres de l’imagination et de ses feux artificiels, de grands illusionnistes transformant le monde en spectacle des métamorphoses prolifiques du *je*.

Si Jean et Marie sont tous deux liés à l’activité d’imagination et représentent le générateur de l’action, Marie est sans doute la plus menaçante des deux. En simplifiant, on peut dire que Jean redonne la vie grâce à sa mémoire désorganisée, comme il l’a fait avec Djinn – morte depuis trois ans – tandis que Marie donne la mort dans ses histoires ou, au moins, la constate. C’est en parlant avec elle que Jan découvre son portrait en défunt et c’est sous ses yeux (Jean est alors absent) qu’a lieu l’exécution du *je*/Jane/Djinn. Elle représente le côté dangereux de l’imagination et de l’écriture, et renvoie en même temps à la critique du passé simple formulée par Robbe-Grillet et par Roland Barthes, qui considèrent celui-ci comme un temps faisant « périr » les événements (voir le portrait de Jan ayant « péri en mer« ) en les privant de toute potentialité[21]. Et pourtant il n’y a aucun conflit entre Jean et Marie, ils sont frère et sœur. Marie constate la mort, Jean fait revivre – ils semblent complémentaires[22].

Pour terminer, voici une fausse piste : comme on a déjà Marie et quelqu’un dont le nom commence par « J », pourquoi ne pas ajouter encore Joseph pour avoir toute la Sainte Famille ? Et en effet, il est là, il était à la maison pendant la première visite de Jan dans la rue Vercingétorix, mais il n’est que le père probable de Marie. En ce qui concerne Jésus, il est probablement la dernière personne susceptible d’apparaître dans ce roman – il n’y a que Jan, Jean et Jane, suffisamment occupés d’eux-mêmes.

Tel est le cadre auto-thématique du récit dans *Djinn*. Pourtant, cette mise en scène de la « mort dans l’écriture » subie par le *je*, n’épuise pas la problématique du roman. En fait, cette mort qui constitue l’un des topoï du nouveau roman est ici plutôt parodiée : après tant de morts et de faux cadavres, Djinn (dont le corps ne porte pas de blessures) peut bien se retrouver quelque part vivante et Jan, avec ses troubles graves de la mémoire, va-t-il se souvenir qu’il a disparu et qu’il est probablement mort ? Car c’est justement le trait que le héros partage avec le petit Jean : une mémoire faible qui l’empêche de comprendre que c’est fini. Au fond, il semble être tué à plusieurs reprises dans le roman : ces pertes de conscience étranges, n’est-ce pas déjà la mort ? Néanmoins, il se ranime et continue, comme s’il avait oublié ses moments hors du temps.

Tout à la fin, dans « L’Épilogue » écrit par le narrateur mystérieux qui dirige les agents possédant « évidemment » la clé de chez Jan et ne faisant pas partie de la police, se trouve une phrase étrange et symptomatique : après avoir rendu compte de l’enquête policière sur la disparition de Jan et de la curiosité d’un des enquêteurs qui a réussi à retrouver le bistrot et la petite Marie (qu’il a ensuite prise en filature), le narrateur conclut : « Vers le milieu de la longue ruelle, des gens à nous sont intervenus. Ayant intercepté en douceur ce trop curieux gardien de l’ordre, ils l’ont ramené, de nouveau, à la case de départ » (p. 146).

Tout est donc en train de recommencer – après les méandres mortels de la narration, le récit est prêt à redémarrer ; le « gardien de l’ordre« , venu constater la mort et établir les responsabilités, est « intercepté » et « ramené à la case de départ« . Les traces sont brouillées, Jan peut de nouveau rencontrer Djinn.

Il faut ajouter que « gardien d’ordre » n’a pas obligatoirement, chez Robbe-Grillet, un sens positif : une certaine affinité lie ce mot à l' »ange gardien » qui apparaît dans un bref récit datant des années soixante-dix et où ce personnage est, lui, un véritable assassin[23]. Les pistes brouillées à la fin du récit protègent donc l’univers du roman de l’interruption de ce gardien d’ordre trop rigoureux qui aimerait arrêter l’activité phantasmagorique du texte pour y introduire la logique figée d’une enquête policière. Étant donné que « l’ange gardien« , dans le texte en question, était un meurtrier d’enfants, on peut supposer que la curiosité du « gardien » vise surtout Jean – l’enfant qui rêve sans cesse les personnages du récit. En renvoyant le gardien (et le lecteur) au point de départ, le narrateur l’empêche de pénétrer jusqu’à l’endroit où Jean continue à créer ses mélanges de temps curieux et à rêver son rêve anarchique – qui est Djinn.

Jean, le « je phantasmatique« , va donc être épargné par la logique mortelle qu’introduisent l’enquête policière et le passé simple et survivra dans le « coeur » du texte. Celui-ci s’avère une sorte de *perpetuum mobile* générant toujours de nouveaux phantasmes et les détruisant au fur et à mesure de son développement – ce qui est, en fin de compte, le mouvement même de la vie.

III. La Machine

 

S’il y a dans le roman une problématique de la mort et de la renaissance, représentée surtout par Jean qui passe constamment la frontière entre la vie et la mort (ce qui se manifeste par ses troubles de mémoire mentionnés ci-dessus et par la catalepsie dans laquelle il tombe cycliquement, pour s’éveiller chaque fois vivant et, en plus, affamé), la mort s’associe souvent au champ sémantique de l’automate ou du mannequin (ce dernier étant lui-même toujours susceptible d’être un robot qui cache au héros ses capacités motrices). Les images des machines et des mannequins animés et morts s’accumulent dans le roman jusqu’à la scène finale avec Djinn en automate, qui est très probablement la scène de sa mort. Peu après, Djinn, en réalité disparue, entre de nouveau dans l’atelier abandonné, où Jan était au début du roman et le récit semble recommencer avec des rôles inversés – encore une fois dans un quiproquo perpétuel entre les figures humaines, les mannequins et les automates.

C’est la machine qui est le fil conducteur du roman : même dans le récit de Djinn, un peu à part dans le livre, réapparaît l’organisation clandestine luttant contre le machinisme – cette fois une antenne des Soviétiques pour lesquels travaillent les deux enfants macabres qui ont la mission de détruire une centrale atomique en France. Cependant, ce n’est pas le machinisme comme phénomène social qui est le thème du roman – c’est plutôt un « automatisme intérieur », un état d’esprit associé à la machine, qui lie les fragments du récit les uns aux autres et organise la narration.

Les références mécaniques se concentrent, dans le roman, surtout autour de Djinn et de la petite Marie, dont le goût pour la science-fiction est mentionné à plusieurs reprises dans le texte. Pourtant, les sensations physiques qu’éprouvent les autres personnages du récit, notamment Jan et le petit Jean, semblent être aussi liées au thème de l’automate. Tout d’un coup, après être tombé, Jean apparaît avec des traits « aussi figés que ceux d’une figure de cire, et le teint (…) aussi blafard » (p. 31) – il rappelle donc l’un des mannequins de Jane, eux aussi faits à la fois de cire et de matière plastique. « De plus près son visage a une pâleur étrange, une immobilité de cire » – dit Jan en décrivant l’un de ces « mannequins en matière plastique pour vitrine de mode » (p. 14). En voyant pour la première fois Marie, Jan éprouve lui-même un sentiment étrange qu’il résume en se demandant : « Ai-je vraiment parlé ? Le froid, l’insensibilité, la paralysie commencent à gagner mes membres » (p. 32). On dirait donc qu’il est en train de se transformer en un de ces mannequins – d’autant plus que ses mots « tombent, eux aussi, sans éveiller de réponse ni d’écho, comme des objets inutiles, privés de sens. » (p. 32) (on pense à ces machines hors d’usage qui remplissent l’atelier abandonné où il a vu les mannequins en question).

En ce qui concerne l’espace romanesque, c’est cet atelier et, peut-être, la gare où apparaissent les références à l’automatisme. La structure de ces références est d’ailleurs toujours la même : il s’agit d’un quiproquo entre un homme et un appareil qui sont pris l’un pour l’autre ou échangent d’une manière inquiétante leurs rôles. Cette confusion peut se produire aussi bien au niveau visuel (la personne s’avère un automate ou un mannequin) qu’au niveau acoustique – c’est alors la « voix fraîche » de Djinn qui vient en réalité d’un haut-parleur ou, pire encore, d’une bande magnétique. Dans ces cas, elle perd pour le héros toute sa magie, qui provient justement de son imprévisibilité et de son intonation unique.

Pour mieux comprendre ces échanges de rôles troublants entre ce qui est humain et ce qui est mécanique, regardons de plus près trois scènes du roman : la scène finale avec Djinn et les chasseurs de robots, le conte sur le robot amoureux et la scène de rendez-vous dans l’atelier abandonné, qui se répète, avec des modifications de détails, plusieurs fois au cours du récit. Ce dernier décor est d’ailleurs en soi-même intéressant pour notre sujet, parce qu’il s’agit ici d’un environnement mécanique, bien que déserté, toujours équipé des machines qui remplissent le hangar.

III.1) Dans l’atelier

L’ancien atelier, où le récit commence et se termine, est l’un des trois lieux centraux du roman, avec le bistrot et la rue Vercingétorix 111. Dans la topographie de *Djinn*, il semble être l’endroit le plus extérieur : c’est par là que les lecteurs (mais aussi les enquêteurs de la police) entrent dans l’espace romanesque. Le terme d’atelier, en relation avec cette fonction textuelle, laisse soupçonner qu’il s’agit ici d’une allusion à l' »atelier de l’écrivain » – en ce sens-là, les détails de sa description indiqueraient le ton du récit et le « paysage mental » de *Djinn*.

En effet, l’atelier constitue un décor tout à fait particulier qui introduit le lecteur, d’un seul coup, dans l’atmosphère du roman : quand Jan entre dans le hangar, il fait presque nuit. La visibilité est limitée : il distingue avec difficulté les objets qui l’entourent. Pourtant, il y a encore un reste de la lumière – la situation dans le hangar n’est pas celle d’une obscurité totale, il s’agit plutôt d’une « pénombre » éclairée d’une « faible clarté » (p. 11) entrant par de larges fenêtres.

Auparavant, la salle a dû être lumineuse – maintenant les vitres des fenêtres sont sales et « filtrent » la lumière qui entre. On peut imaginer que ces fenêtres aux vitres en partie cassées deviennent avec le temps de plus en plus opaques, mais, pendant sa visite dans l’atelier, le héros n’enregistre aucun changement de lumière. En venant de la rue, on ne voit d’abord presque rien, puis les yeux s’habituent et commencent à distinguer l’entassement des objets.

On a parlé beaucoup de la « clarté immobile » dans les romans de Robbe-Grillet[24] – ici on en voit un contre-exemple : *Djinn* se déroule entièrement dans la pénombre, où les images restent incertaines et phantasmatiques et où l’on devine plutôt qu’on ne voit (comme Jan « devine » le sourire de Jane qui ne se trouve pas dans la pièce). C’est l’espace intérieur, l’espace des phantasmes et des fantômes errants qui se confondent avec les objets réels pour remplir l’atelier. Dans la faible clarté du hangar, Jan se perd entre les objets hors d’usage « entassés de tous les côtés dans un grand désordre » (p. 11).

Tout ce qui était jadis utile et possédait une fonction précise, est ici vidé de son sens pratique, entassé sans aucun plan, oublié mais aussi conservé sous la poussière et la rouille. Les anciennes machines au rebut perdent leurs silhouettes distinctes et se confondent avec l’arrière-plan par leur « teint noirâtre, uniforme et terne » (p. 11). C’est ici la chambre de la mémoire, mais pas de la mémoire photographique et fidèle qu’avait réclamée autrefois Barthes en faisant l’éloge de Robbe-Grillet[25]. C’est une mémoire imprécise et confuse, d’où naissent les fantômes, les phantasmes et les rêves. Les machines qui remplissent cet espace ne fonctionnent plus depuis longtemps ; leur force motrice s’est arrêtée, elles restent dans l’atelier comme une visualisation des parties abandonnées du Moi, limitant la visibilité et l’espace vital.

Contrairement à ce qu’on pouvait attendre d’une représentation de l’espace intérieur, le hangar n’est pas fermé – au contraire, la porte n’a plus de serrure, les vitres sont en partie brisées. Ce qui est dehors peut entrer librement et produire des mélanges étranges avec ce qui se trouve à l’intérieur. Cet atelier – cette conscience – ne sert peut-être que de chambre de relais entre l’intérieur et l’extérieur, entre le passé et le présent, permettant de générer ces images hybrides dont le roman est constitué.

C’est dans ce lieu que Jan et Djinn vont entrer par la suite, après avoir vécu à chaque fois quelque chose qui ressemble beaucoup à la mort. Après un temps indéfini que Jan a passé ici sur le sol, il se réveille et reprend ses activités… un jour plus tôt, car la séquence traumatisante, qui se termine par le coup sur la tête, est évidemment absente. Les souvenirs de la journée précédente changent ainsi de statut pour, d’une certaine façon, devenir des scènes imaginaires. L’atelier a donc une capacité régénératrice, liée probablement aux perturbations de la perspective et du temps qui s’y produisent. Le bruit de l’eau en train de couler (le symbole archétypal de la vie), qui se fait entendre dans le hangar, correspond tout à fait à ce caractère régénérateur du lieu.

Pourtant, l’atelier a aussi un côté menaçant, car c’est ici que la visibilité limitée cause la désorientation la plus profonde. Dans la faible clarté qui remplit le hangar, il est évidemment impossible de distinguer Djinn des mannequins que Jan prend à plusieurs reprises pour elle. De la même façon, il se trompe en prenant Djinn, qu’il a cette fois-ci devant lui, pour une des poupées en carton-pâte.

Cette confusion obstinée peut être, bien sûr, expliquée par la pénombre et par la ressemblance presque parfaite entre Djinn et ses doubles, à savoir les mannequins. C’est quelque chose d’imprécis – le regard, la « fraîcheur de la voix » qui fait la différence entre la poupée et l’original. Pourtant, il n’est pas clair que c’est Jan qui se trompe – les mannequins ont plutôt l’air de s’animer ou de s’immobiliser quand il les regarde. La vie se transfère d’un corps à l’autre, laissant derrière elle une forme vide qui prend l’air raide et mécanique. Si l’atelier représente l’espace intérieur, cette confusion constante entre le vivant et le mort exemplifie son ordre – celui d’une topographie imaginaire instable, où la vie circule d’un phantasme à l’autre entre les machines hors d’usage qui remplissent l’atelier. La « fraîcheur de la voix » de Djinn s’évanouit toujours pour céder la place à la prévisibilité d’un enregistrement et à la reproduction mécanique d’un message quelconque – Djinn se disperse constamment entre les machines et les formes figées gisant sur le sol de l’atelier.

Djinn, c’est-à-dire le « trésor » de ce jeu de l’imagination et du désir que le roman essaie d’imiter par sa forme onirique, circulaire et répétitive[26]. À vrai dire, il faudrait écrire « Jane » comme le nom de l’actrice Jane Frank, mentionnée à plusieurs reprises dans le roman – « Djinn » n’est qu’une transcription fantaisiste de sa prononciation américaine. L’orthographe correcte révèle Djinn comme une de ces créatures de rêve qu’incarnent dans le monde d’aujourd’hui les actrices de cinéma, mais aussi comme un double idéal de Jan qui ne diffère de lui que par une seule lettre – le « e ». C’est donc son propre visage que Jan cherche derrière toutes ces poupées en carton-pâte et le sourire célèbre de Jane Frank n’éclaire que ses propres traits – « je est un autre » (Rimbaud), il n’y a d’autre que le *je*[27].

Pourtant, cette « course au trésor » qui a Djinn pour objet reste vaine – il n’est pas possible de la toucher. La seule fois, dans le premier chapitre, où un contact physique s’établit entre Jan et Djinn, celle-ci se transforme en mannequin, son sourire magique disparaît et sa voix vient tout d’un coup d’un haut-parleur. Mais c’est ce manque faisant courir Jan après les reflets de Djinn qui anime les poupées et qui met en marche la machinerie du roman. En quête de son propre visage devenu celui d’une belle étrangère, Jan parcourt l’espace du roman en le faisant ainsi surgir du Néant ; il retrouve même une sorte de voix, puisque c’est lui qui écrit les huit chapitres du roman. Et, en fin de compte, il n’y a peut-être que l’illusion narcissique de Jan qui projette quelques reflets de la vie dans la boîte mécanique de l’atelier.

III.3) Le conte sur le robot déguisé en homme

Si les personnages du roman errent constamment entre la sphère de la vie et la sphère de l’automatisme, il existe dans le récit aussi un homme qui est entièrement mécanique : c’est le robot du conte que raconte Jan aux enfants dans le bistrot où on ne sert pas de pizza. Cette histoire, formulée d’ailleurs au passé simple (qui donne aux événements quelque chose de figé), est interrompue brusquement, car Jan, voyant que Jean et Marie ont fini de manger, se dépêche de terminer le récit. La première partie est en revanche assez développée et contient une description du robot, vu à travers les yeux de son épouse Blanche qui découvre peu à peu le « caractère cybernétique » de son conjoint.

L’action du conte est très simple : un jeune robot rencontre, au temps des croisades, une jolie dame de la noblesse de laquelle il tombe amoureux. Ils se marient très vite et partent en voyage de noces. Après un certain temps, la jeune épouse, qui est plutôt naïve, commence à se rendre compte de quelques particularités de son mari. Devenue méfiante, elle conçoit un « plan machiavélique » pour en apprendre davantage sur sa nature. Mais elle ne le réalise pas, puisque la Dix-Septième Croisade éclate ; le robot part alors pour Jérusalem. Il meurt en Palestine à cause de la flèche empoisonnée d’un Infidèle qui provoque un court-circuit dans son cerveau électrique.

L’intérêt de cette histoire (qui est le quiproquo le plus développé du livre et constitue en ce sens, peut-être, une sorte de résumé du roman), consiste surtout dans les descriptions du robot qui expliquent en détail ce qui est considéré comme « signes de l’ordre mécanique » (p. 53) chez les autres personnages du roman.

Le robot, qui est d’ailleurs très intelligent, « bien que strictement métallique« , peut tout à fait fonctionner comme un homme – il est un peu raide mais il ne sort pas de la norme humaine. Néanmoins, il répète toujours les mêmes gestes, ce que son épouse interprète d’abord comme le signe d’un esprit logique (« il a de la suite dans ses idées« , pense-t-elle). Pourtant, avec le temps, elle devient plus attentive aux bruits discrets qui l’entourent – tout d’abord aux « grincements nocturnes » et au « curieux tic-tac de réveil-matin qui emplissait l’espace autour de lui » (p. 52). Cet homme-réveil mécanique, évidemment un contre-modèle de Jan et des autres personnages du roman, arrivant toujours trop tard et réagissant systématiquement à contretemps[28], se caractérise non seulement par « l’inexplicable rapidité de ses calculs« , mais aussi par une « stupéfiante mémoire concernant les moindres événements quotidiens » (p. 53). La mémoire du robot n’est pourtant pas cette mémoire anarchique, créatrice et dangereuse à la fois, qui était décrite dans le chapitre précédent. La mémoire de cet « anti-anti-héros » est purement reproductive et elle empêche, voire elle exclut, tout ce qui pourrait se produire différemment. Le robot vit ainsi dans la sphère de l’automatisme au sens psychologique du terme – d’un réflexe du passé projeté constamment dans l’avenir, des gestes mécaniques et de « l’absence d’esprit« .

Aux anomalies considérées par Blanche comme « véritablement diaboliques » s’ajoute encore le fait que les yeux du robot, d’habitude « gris, assez inexpressifs« , « émettent parfois des clignotements, à droite ou à gauche, comme une automobile qui va changer de direction » (p. 53). Par ce détail drôle, toute imprévisibilité de ses décisions est en fait détruite dès le début – chaque décision est signalée longtemps avant qu’elle ne soit réalisée et quand cette réalisation a enfin lieu, elle a déjà l’air d’une répétition.

Enfin, il y a le mot « automobile » utilisé dans cette citation au lieu de « voiture », beaucoup plus courant[29]. Pourtant, c’est exactement ce qu’est ce héros grotesque – une auto-mobile se mettant elle-même en marche (avec de l’huile et la burette d’une machine à coudre, dans la salle de bains), un *perpetuum mobile* autosuffisant qui termine sa course à cause d’un court-circuit – c’est-à-dire d’un cercle encore plus étroit – causé par la première interruption d’un corps étranger.

Ce qui nous ramène à Djinn : ce « corps étranger » n’est-il pas une belle paraphrase pour cette Américaine dont les corps se multiplient dans le roman comme des lapins ? Car plus le récit de Jan avance, plus on se rend compte que le robot n’est pas seulement une contre-figure, mais aussi un portrait ironique de Jan et de ses circuits autour de l’atelier – un portrait-robot de ce personnage « instable, lacunaire et comme fissuré« , faudrait-il peut-être dire.

Quand le passé simple « tombe » dans le chapitre 5 sur Jan lui-même, l’analogie devient troublante : c’est ici que la multiplication des Jan déguisés en personnages distincts – ces Jean, Jane, Jeanne et Djinn – fait penser à un circuit autiste dans lequel Jan, après avoir renoncé à l’utilisation de ses yeux et avoir perdu la mémoire, se transforme, lui aussi, en une marionnette conduite en cercle par l’une de ses propres projections.

Un peu plus tôt, Jan exprime d’ailleurs lui-même son affinité avec le robot. Dans la scène de l’aveuglement il pense : « J’ai bien voulu être un agent irresponsable. Je n’ai pas craint de me laisser bander les yeux. Bientôt, si cela plaît à Djinn, je vais devenir moi-même une sorte de robot rudimentaire. Je me vois déjà dans une chaise de paralytique, aveugle, muet, sourd… que sais-je encore ? » (p. 61). D’auto-ritaire qu’il était autrefois (cette information provient de Djinn qui doit le savoir), Jan se transforme donc en un auto-mate, manipulé par ses projections et ses phantasmes et perdant de plus en plus le contact avec le monde extérieur ainsi que sa liberté de mouvements qui l’a distingué du robot. L’espace intérieur, l’espace des phantasmes, est à la fois le dernier refuge contre l’automatisme (c’est-à-dire la mort) et, à l’inverse, la sphère des automates et des figures en cire.

Vers la fin du roman, on entre dans un court-circuit généralisé : le héros parcourt encore une fois les endroits symboliques du roman sans se souvenir qu’il les a déjà vus. Dans la chambre intérieure de la rue Vercingétorix (qui, contrairement à l’atelier, est entièrement fermée), il rencontre enfin Djinn et, pour la première fois, il « sombre dans le plaisir avec elle« . Une fois qu’on a lu, dans l’Épilogue, que la ressemblance physique entre Jan et Djinn va jusqu’à une identité parfaite, on ne peut considérer cet acte que comme un acte narcissique, un court-circuit du désir, dans lequel Jan disparaît comme le robot de son récit. En effet, c’est la dernière scène dans laquelle on voit Jan. Et c’est seulement après, dans un autre récit commencé à la fin du livre par Djinn, qu’il va peut-être se retrouver dans l’atelier – même si ce n’est que pour entrer dans un nouveau circuit fermé des phantasmes et de l’auto-réflexivité.

C’est ainsi que la liberté et l’autonomie du *je*, dont l’atelier, l’écriture et l’imaginaire étaient garants, finit dans l’automatisme ne reproduisant que le morphème « auto- » qui envahit peu à peu le récit : autonomie/ autarcie/ autoréflexivité/ autisme/ automatisme/ automate.

III.4) Djinn et les chasseurs de robots

Le chapitre 8 où apparaît la scène en question, le dernier du livre, fait suite au chapitre qui aboutit à la rencontre onirique entre Djinn et Jan[30] dans la maison abandonnée de la rue Vercingétorix 111. La dernière phrase du chapitre sept : « C’est la dernière vision claire que Simon Lecoeur eut avant de sombrer dans le plaisir » (p. 120), coupe l’action juste avant l’accomplissement de l’acte d’amour auquel le lecteur ne participe plus : la lumière s’éteint (Simon « sombre » dans le plaisir) comme au théâtre lorsqu’on veut changer les décors avant l’acte suivant. Quand la clarté revient, il n’y a plus de Simon sur scène – c’est Djinn qui reprend la narration en racontant dans un flash-back au passé composé sa rencontre avec lui.

Ce changement de narrateur semble d’abord éclairer les événements du livre : sous les ornements, ajoutés évidemment par l’imagination hypertrophique de Simon, on reconnaît une action tout à fait explicable et quotidienne. Après un rendez-vous avec Simon, qu’elle a rencontré par le biais d’une annonce dans la presse, Djinn se rend à la gare pour aller y chercher son amie Caroline qui arrive d’Amsterdam (il s’agit du même train que Jan a constamment manqué dans les chapitres précédents).

Comme l’heure est déjà avancée, elle trouve, grâce à Simon, un taxi qui la conduit à la gare avec bien du retard – Simon l’attend déjà au bord du trottoir. Sans donner d’explications sur son refus de monter dans le taxi avec elle, il lui confie ses soupçons concernant le chauffeur de taxi qui l’a amenée à la gare. En effet, Djinn, probablement sous l’influence de l’imagination délirante de son compagnon (qu’elle croit être contagieuse) s’est sentie assez mal à l’aise dans le taxi en raison de la conduite suspecte du chauffeur, de son regard immobile qu’il avait fixé sur elle à travers le miroir et à cause du temps, beaucoup trop long, que leur a pris ce voyage. Après lui avoir raconté cette nouvelle histoire troublante, Simon s’en va brusquement. Djinn, déjà en retard, retrouve néanmoins Caroline qui arrive en compagnie de la petite Marie (qu’elle présente comme la fille de son frère Joseph et de sa femme Jeanne).

Malgré cette nouvelle identité, Marie n’a pas changé – elle se met tout de suite à raconter une histoire invraisemblable concernant son oncle, un marin russe réfugié en France, qu’elle considère comme un espion soviétique. Peu à peu, tous les motifs des chapitres précédents se retrouvent dans le récit de Djinn qui semble d’ailleurs adorer raconter ce que les autres disent et fait par conséquent un usage excessif du discours rapporté – l’oncle Boris dont Marie parle est évidemment le même marin étranger qui était sur la photo censée représenter Jan comme mort et le doute concernant le taxi n’est qu’un écho des doutes de Jan sur la voiture qui l’a amenée à la réunion des aveugles : « Et si ce n’était pas un taxi ?« 

C’est ici que le récit devient de nouveau énigmatique et ambigu : Djinn, toujours troublée par les histoires de Simon, s’aperçoit tout d’un coup qu’elle est observée. Elle reconnaît l’homme qui la suit comme le chauffeur de taxi. Marie confirme son impression d’être observée et ajoute quelques détails macabres. Le chauffeur, un petit garçon et un aveugle qui ressemble beaucoup à Jan mais qui n’est pas celui-ci, s’arrêtent et fixent sur Djinn le même regard immobile qui l’a effrayée dans la voiture.

Intervient ici, une fois encore, un de ces « temps morts » du récit qui arrivent parfois dans la narration de Jan : pendant un long moment, il ne se passe rien, l’action semble s’arrêter, les personnages s’immobilisent, Djinn se demande avec inquiétude pourquoi personne ne dit quoi que ce soit. Mais tandis que Jan réussissait toujours à surmonter cet état étrange et que l’action recommençait, ce dernier « charme » se prolonge comme un cauchemar. Les observateurs semblent figés, l’espace entre eux et Djinn se vide et elle-même a l’impression de devenir muette et de ne plus pouvoir bouger. Pour penser à autre chose, elle se rappelle l’un des « discours stupides » de Simon, qui prétendait, il y a quelques heures, qu’elle n’était pas une vraie femme mais une machine électronique très sophistiquée, construite par un certain docteur Morgan qui, afin de tester ses performances, se livrait maintenant à des expériences sur elle. Ses réactions seraient observées par des agents placés partout sur son chemin et dont certains ne seraient que des robots ou des automates comme elle.

Troublée par cette histoire absurde, l’imagination de Djinn commence à plonger dans le délire – ajoutant au récit de Simon de nouveaux détails, elle soupçonne les lunettes de l’aveugle de cacher un dispositif d’enregistrement ou des émetteurs de rayons agissant à son insu. Quant au chauffeur de taxi, il lui semble tout d’un coup être le docteur Morgan en personne.

Avec une « difficulté incompréhensible« , elle tourne la tête pour chercher du secours chez Marie et Caroline, mais elles aussi la regardent avec les mêmes yeux glacés et inhumains et elle se rend compte qu’elles ne sont pas dans son camp mais contre elle. Après cette découverte sa raison « bascule, dans le vide, en une chute vertigineuse » (p. 137). Suit une lacune dans le texte, marquée par des points de suspension.

Cette scène immobile renvoie sans aucun doute aux rêves où on a souvent l’impression de perdre la parole et la capacité de mouvement ou de ne plus être soi-même. De toute évidence, il s’agit ici d’un phantasme d’anéantissement du *je*, avec une inversion des rôles caractéristique des rêves : entourée par ses persécuteurs à l’air inhumain et piégée par eux dans un espace sans issue, Djinn se souvient, dans un dernier geste d’autodéfense, de l’histoire racontée par Simon et s’accroche à elle pour sauver sa raison vacillante. Pourtant, cet acte de mémoire est en même temps un geste suicidaire, car, dans l’histoire de Simon, Djinn n’existe pas – elle n’a jamais existé, n’étant pas un être humain mais un robot sophistiqué.

Tout se passe comme si Djinn voulait prendre sur elle l’inhumanité de ses oppresseurs, préférant l’accusation absurde de Simon (il s’agit ici d’un reproche qu’on aurait formulé jadis comme : « vous n’avez pas de coeur !« ) à ce regard immobile et inhumain que le chauffeur, l’aveugle et le garçon jettent sur elle sans un mot d’explication. Dans une situation d’antinomie, la raison de Djinn se réfugie dans l’autoaccusation et dans l’autoanéantissement, en une sorte de « régression à l’automate » qui fait penser aux métamorphoses de certains héros de Kafka.

Pour mieux comprendre cette scène de cauchemar, il faut pourtant prendre en considération la forme du récit : tout le chapitre 8 est construit sur le phénomène du discours rapporté. Djinn, qui a évidemment une faiblesse pour ce moyen d’expression, accumule dans son récit les paroles des autres, créant, malgré la grammaire impeccable de ses discours indirects, un « entassement » incontrôlable d’énoncés. S’il est possible de se repérer dans son récit à l’aide de la concordance des temps et du conditionnel, elle-même semble avoir beaucoup plus de peine à maîtriser cette parole de l’autre qu’elle intègre si volontiers dans sa narration. On dirait que sa capacité de prendre de la distance vis-à-vis de cette parole est extrêmement faible et qu’elle diminue encore au cours du récit : il suffit que Simon annonce des agents mécaniques pour que Djinn remarque chez l’aveugle des gestes « mécaniques et saccadés » (p. 137). Pareillement, la confirmation de la petite Marie, connue d’ailleurs comme mythomane et menteuse, suffit pour que le fait d’être observée soit considéré comme quelque chose d’avéré – il entraîne ensuite une chaîne des phantasmes qui font basculer la scène entièrement dans le cauchemar.

Certains détails (l’aveugle, le petit garçon pâle comme un fantôme) indiquent en outre que Djinn est influencée par d’autres discours encore – probablement ceux de Simon – qui ne sont pas rapportés dans le chapitre même. Rappelons que Djinn se rend à la gare avec l’esprit saturé de propos étrangers, dans un état qui ressemble beaucoup à une sorte d’hypnose – elle se croit « contaminée » par les histoires de Simon et elle a de la peine à se libérer du « charme » que celles-ci exercent sur elle. En somme, Djinn est possédée par la parole de l’autre et l’hypnose semble être une bonne métaphore de son état d’esprit, elle se décrit d’ailleurs elle-même comme hypnotisée par le regard immobile des trois observateurs[31].

Dans l’élément dangereux du discours rapporté, Djinn est le contraire de Jan, le rejoignant pourtant dans le caractère « mécanique » de ses rapports avec le monde. Si Jan était un automate tournant à vide dans un cercle autiste, Djinn est dirigée de l’extérieur et dépendante de l’autre comme un robot au sens strict du terme – ce n’est d’ailleurs pas par hasard qu’elle prend la parole dans ce dernier chapitre qui thématise la présence de l’autre dans la langue. Il s’agit donc de deux pathologies complémentaires du rapport à l’autre et au monde extérieur – Jan comme automate autosuffisant se cherchant « en un autre » entre les mannequins en carton-pâte, et Djinn comme une sorte de robot sophistiqué qui joue le rôle de courroie de transmission d’autrui, incapable qu’elle est de résister à sa présence dangereuse et fascinante à la fois, parlée et animée par lui, incapable de détourner les yeux, revivant et disparaissant dans son regard. Privée de communication, le regard dans lequel elle vit devenu « glacé« , elle s’évanouit et sa raison « bascule« .

Encore plus éphémère et lunatique que Jan, Djinn « meurt« , par conséquent, plus souvent – sa syncope est véritablement fréquente. Sa mémoire est encore plus faible : elle ne retient même pas le sentiment de déjà vu qui laisse une trace de l’action du roman dans la mémoire de Jan. Seule la « bouche pâteuse » qu’elle associe à un excès d’alcool témoigne du temps que Djinn a passé comme une poupée en carton-pâte sur le sol de l’atelier. Pourtant, c’est Djinn qui va recommencer le récit à la fin du roman – un nouveau récit sans ces signes de fatigue et d' »usage » qui ont marqué tous les nouveaux départs de Jan. Elle sort de l’amnésie comme le djinn de la bouteille dans laquelle il était enfermé – sans une trace, sans une blessure, sans un souvenir de la mort dans laquelle elle était plongée.

Comme Jean et Marie, Jan et Djinn se complètent – ils représentent, eux aussi, deux tendances contradictoires mais complémentaires de la conscience, deux « circuits » du désir, par lesquels « L’Autre » – qui que ce soit – intervient dans l’espace du *je* : celui du *je* comme un autre, celui de l’autre comme *je*. Et la poursuite perpétuelle entre Jan et Djinn, hostiles et amoureux tout à la fois, et menacés de deux côtés par les « signes de l’ordre mécanique« , représente cette économie presque magique du *je*, qui conserve sa capacité de mouvement en transformant la petite mort quotidienne en vie.

Quant à la machine qui semble poursuivre les héros et s’introduire dans leur monde par toutes les fentes de leur conscience « fissurée« , elle est liée aux moments où ce mouvement s’arrête, aux « temps morts » de la conscience « figée » en autrui ou en soi-même, ou encore, à toutes les parties mortes du *je*, sous lesquelles circule pourtant toujours la mémoire lunatique confondant la mort et la vie, le phantasme et le désir.

Une question reste encore à poser avant de conclure cette revue des machines robbe-grilletiennes : derrière toutes ces machines phantasmatiques dont l’auteur remplit les pages de son roman, n’y a-t-il pas une machine bien réelle qui génère les images mécaniques du récit ? Il y en a une, en effet – une machine qui n’est jamais mentionnée dans le roman et qui est pourtant toujours présente. C’est la machine dont Robbe-Grillet se sert pour écrire son roman. On dirait que c’est l’ombre de cette machine qu’on découvre tout le temps dans le roman : tout se passe comme si la fiction romanesque ne cessait de métamorphoser ce simple outil de travail d’un écrivain en une série de machines menaçantes des Mille et une nuits de la science-fiction. Une plaisanterie de Robbe-Grillet qui dédramatise ainsi les cauchemars de son roman ? Peut-être. Mais pas seulement. Même en faisant abstraction du rôle très spécifique que jouent les machines dans l’imaginaire de l’auteur[32], il y a quelque chose d’inquiétant dans le fait que tout ce texte, qui s’interroge sur les différentes façons d’échapper à un univers mécanique, soit écrit à l’aide d’une machine, – que c’est au fond elle qui parle. Les phrases où Jan se pose des questions sur son rôle d’agent irresponsable se laissant trop volontiers bander les yeux, ont, dans ce contexte, un tout autre poids. On ne peut pas s’empêcher de penser que Robbe-Grillet, dans *Djinn*, met en doute profondément son propre rôle ainsi que celui de l’écrivain.

Parvenus à la fin de l’analyse, nous pouvons donc rassembler encore une fois ce que nous avons dit sur la structure du roman. La psychanalyse linguistique, le théâtre intérieur et le jeu nommé « course au trésor« , chacun de ces trois attributs décrit d’un point de vue différent le projet romanesque de *Djinn*. En effet, il s’agit d’un théâtre intérieur, car il n’y a dans le roman qu’un seul personnage – un « je » dont les tendances et les aspects contradictoires sont représentés par cette foule de figures aux noms commençant par « J » ou « M ».

Évidemment, il s’agit d’une psychanalyse linguistique, parce que c’est à travers la grammaire que l’auteur met en scène la dynamique intérieure de ce *je* qui n’est rien moins que stable, solide ou monologique. Si l’on devait représenter ce *je* qui est le héros du roman, il ne serait pourtant pas adéquat de recourir au modèle de Freud ; les trois instances (c’est-à-dire le Moi, le Ça et Surmoi) n’apparaissent pas dans un équilibre presque parfait et, en quelque sorte, autosuffisant. La conscience en question rappelle plutôt le spectacle d’un illusionniste ou celui d’opéra bouffe, où les cadavres se raniment, les filles se transforment sans cesse en poupées, les objets échangent leur place et ceux qui ont disparu de la scène reviennent par les coulisses.

Et si ce spectacle, qui a quelque chose de baroque, continue malgré tout, c’est qu’un jeu continuel l’alimente, une sorte de course au trésor intérieure. Le *spiritus movens* du spectacle, le « djinn » qui sort toujours de la bouteille, c’est le désir – le désir de l’Autre – et le dédoublement de la personnalité, sa « contamination » par cet Autre, apparaissent dans le roman comme un mécanisme de vie. Dans le paysage freudien (car la topographie de *Djinn*, elle, reflète sans aucun doute la triade de Freud), on assiste à un jeu de *je* bien plus complexe que celui décrit par Freud en relation avec la libido érotique : c’est une poursuite perpétuelle entre le Moi et l’Autre qui échangent constamment leurs rôles, qui s’attirent et qui se menacent, qui ne vivent que dans leur tension équivoque et dans leurs multiples règles du jeu. Heureusement qu’il y a la langue pour conserver et renouveler cette tension de la vie – car la langue, dans *Djinn*, est justement ce qui renvoie perpétuellement « à la case de départ« .

***


Notes

[1] Voir les actes dans : *Robbe-Grillet : Analyse, théorie : Colloque de Cerisy*, dir. par J. Ricardou, 2 vol., Paris, 1976.

[2] B. Morrissette : *Les romans de Robbe-Grillet*, Paris, 1963 ; nouvelle édition augmentée, Paris, 1978 (avec un chapitre sur *Projet pour une révolution à New York*).

[3] Il faut pourtant signaler que les autocitations et le réemploi des motifs, des figures et des situations des romans précédents sont très caractérisés de l’écriture de Robbe-Grillet. Presque tous ses romans sont en quelque sorte construits sur les autres et renvoient le lecteur aux autres livres de l’auteur, ayant en ce sens un aspect auto-réflexif.

[4] En ce sens, *Djinn* constitue une préparation pour le projet autobiographique commencé par *Le miroir qui revient*, où l’auteur essaye de reconstituer les origines de son univers romanesque et de son imaginaire. Sur le *Miroir...* et les *Romanesques* voir l’ouvrage de R.-M. Allemand et A. Goulet : *Imaginaire Ecritures Lectures de Robbe-Grillet*, Paris, 1991.

[5] Voir par exemple le récit de E.T.A. Hoffmann : *L’homme de sable* et l’opéra d’Offenbach basé sur lui (*Les contes de Hoffmann*) qui résument bien la problématique liée à ce motif littéraire.

[6] Sur la différence entre ses premiers romans et les livres à partir de *Topographie d’une cité fantôme*, beaucoup plus personnels et phantasmatiques, Robbe-Grillet s’est exprimé lui-même pendant le colloque : *Robbe-Grillet*, op. cit., t. I, p. 3.

Voir aussi l’article de G. Genette : *Vertige fixé*, dans *Obliques*, numéro spécial Robbe-Grillet (16-17) sous la dir. de F. Jost (Paris, 1978, p. 95-97), consacré au changement de paradigme dans la critique robbe-grilletienne à partir de *Topographie…*

[7] Par exemple J. Piatier : *La grammaire ensorcelée*, dans *Le Monde*, 20 mars, 1981, ou J.-J. Brochier : *Alain Robbe-Grillet. Qui suis-je ?*, Paris, 1978.

[8] R.-M. Allemand / A. Goulet : *Imaginaire Ecritures Lectures de Robbe-Grillet*, Paris, 1991.

[9] Cette opinion semble soutenue, par exemple, par J. Brochier, op. cit., p. 19-22.

[10] A. Robbe-Grillet : *Le miroir qui revient*, Paris, 1984. En fait, l’auteur envisageait le projet d’une autobiographie depuis un certain temps déjà – *Djinn* a été écrit dans le « laps fatidique » entre le premier fragment d’une autobiographie (*Robbe-Grillet par lui-même*) et l’édition du *Miroir*

.
[11] La personne qui a fait cette commande était Yvonne Lenard, professeur dans une université américaine et spécialiste de l’enseignement du français comme langue étrangère ; elle souhaitait « un roman, où serait respectée, de chapitre en chapitre, la progression normale des difficultés grammaticales« .

[12] A. Robbe-Grillet : *Le rendez-vous*, New York, 1981.

[13] Par analogie aux jeux intertextuels, on peut parler ici d’un jeu paratextuel, suivant la nomenclature présentée dans : G. Genette, *Le paratexte*, Paris, Éditions du Seuil, 1981. Cette sorte de jeux se trouve d’ailleurs à plusieurs reprises chez Robbe-Grillet qui se plaît à confondre le réel et l’imaginaire.

[14] Le dernier chapitre, écrit au nom de Djinn, n’introduit pas de nouveaux temps mais le discours rapporté.

[15] Pour être précis, le trois apparaît dans le roman dans plusieurs configurations éphémères ; il est cité aussi dans le nom de la rue Vercingétorix 111, mais il ne correspond pas au monde des personnages du récit, pris dans un dédoublement constant, incontrôlable et anarchique.

[16] Qui contiennent d’ailleurs plusieurs références aux autres romans de Robbe-Grillet, car le terroriste paranoïaque Boris désireux de tuer le bon roi Jean, qui est le héros de son premier roman, c’est-à-dire du *Régicide*, et un Jean-Coeur Simon dit « Joli-Coeur » se retrouve dans *Angélique ou l’enchantement*, le dernier livre de Robbe-Grillet.

[17] Dans sa prononciation américaine (*Djinn* est américaine) le nom « Caroline » se rapproche étrangement du mot français « coeur ».

[18] Les allusions à St. Pierre apparaissent aussi dans *Projet pour une révolution à New York*. Pour comprendre cette association entre St. Pierre et le « je », il suffit de se souvenir de cette phrase venant du *Miroir qui revient* : « Je n’ai jamais parlé d’autre chose que de moi » (op. cit. p. 10) – phrase qui était un manifeste et une provocation dirigée contre la vision « chosiste » de Robbe-Grillet. Le *je* apparaît donc comme le fondement caché du récit, ce qui est souligné par des allusions à Pierre, donc « la pierre de fondation« .

[19] Le nom Boris apparaît déjà dans *Le Régicide* (ainsi que dans d’autres romans de l’auteur), comme celui d’un terroriste, et il renvoie probablement au nom d’un imposteur précis, celui de Boris Godounov dans l’opéra de Moussorgsky. Robin (Robin des Bois) pourrait être une plaisanterie concernant la première partie du nom Robbe-Grillet.

[20] Sur les personnages « terroristes » chez Robbe-Grillet, voir la contribution de J. Ricardou pendant le colloque de Cerisy et la discussion qui l’a suivie : J. Ricardou : *Terrorisme, théorie*, dans : *Alain Robbe-Grillet*, op. cit., t. I, p. 10-34.

[21] Voir la reprise de cette critique du passé simple dans *Le miroir qui revient* de Robbe-Grillet (op. cit. p. 28), et surtout l’excursus sur le passé simple dans R. Barthes : *Le degré zéro de l’écriture*, Paris, 1953, où l’auteur utilise ce mot pour décrire les effets du passé historique.

[22] Si l’initiale de Jean, Jan, Jane (Djinn) et Jeanne renvoie au « je », le M qu’on retrouve dans le nom de Marie doit être l’initiale de « menteuse », mais aussi du « Malin » et de la « mort ».

[23] A. Robbe-Grillet : *L’ange gardien*, dans : *Obliques*, op. cit. p. 93-95. Le mot « ange gardien » intervient d’ailleurs à plusieurs reprises dans *Djinn*.

[24] Voir par exemple M. Blanchot : *La clarté romanesque*, dans : *Le livre à venir*, Paris, 1959, pp. 195-201.

[25] Voir l’article célèbre de Barthes qui a préparé la réception de Robbe-Grillet comme un « écrivain chosiste » rompant avec l’imprécision liée au psychologisme, pour décrire les choses et les lieux : R. Barthes : *Littérature littérale* dans : *Essais critiques*, Paris, 1967, p. 63-70.

[26] Tout au début du chapitre suivant, les expériences récentes du héros sont comparées en effet à un jeu : une « course au trésor » dont le prix est Djinn.

[27] Cette insistance sur la situation narcissique comme structure fondamentale de la conscience, ainsi que le rôle que joue dans tout le roman le sentiment de non-identité, trahissent, bien sûr, une influence de la psychanalyse de Lacan sur la problématique de *Djinn*. Voir surtout Lacan : *Le stade du miroir* qui joue un rôle beaucoup plus grand encore dans *Le miroir qui revient* – une sorte d’autobiographie construite autour de récit sur un miroir.

[28] Marie, par exemple, ne peut pas s’imaginer de torture plus atroce que d’être réveillée – dans son histoire sur les enfants enlevés par des bohémiens dans un cirque, elle était punie par ses maîtres cruels en étant enfermée dans une cage à tigre. Bien que le tigre fût gentil, il souffrait des cauchemars nocturnes et rugissait toute la nuit, ce qui la « réveillait en sursaut » (p. 50).

[29] Voir ici les remarques intéressantes sur le rôle que joue l’automobile dans les rêves d’aujourd’hui dans : J. Chevalier / A. Gheerbrant, *Dictionnaire des symboles*, Paris, 1982, p. 87 et ss. La relation entre les rêves sur l’automobile et le désir de contrôler l’environnement semble bien établie.

[30] Depuis le chapitre 6, qui introduit le passé simple et la troisième personne narrative, Jan n’utilise que son nom officiel, c’est-à-dire Simon Lecoeur (qui est donc son « nom à la troisième personne« ).

[31] Le « regard de l’autre » et sa parole doivent être d’ailleurs interchangeables dans le monde de ce roman où le visuel et l’acoustique semblent souvent échanger leurs rôles.

[32] Voir par exemple l’histoire très étrange, racontée par Robbe-Grillet dans *Le miroir qui revient* et concernant la « mort annoncée » de sa mère. Op. cit., p. 81.

***

Bibliographie

Textes de Robbe-Grillet et autres textes littéraires

* A. Robbe-Grillet, *Djinn. Un trou rouge entre les pavés disjoints*, Paris, Les Éditions de Minuit, 1981
* A. Robbe-Grillet : *Le miroir qui revient*, Paris, Les Éditions de Minuit, 1984
* A. Robbe-Grillet : *Projet pour une révolution à New York*, Paris, Les Éditions de Minuit, 1970
* A. Robbe-Grillet : *L’ange gardien*, dans : *Obliques* 16-17 (1979), sous dir. de F. Jost, p. 93-95
* E.T.A. Hoffmann : *Der Sandmann*, Frankfurt/M., Insel-Verlag, 1986

 Littérature critique

* R.-M. Allemand / A. Goulet : *Imaginaire Ecritures Lectures de Robbe-Grillet. Du « Régicide » au « Romanesques »*, Paris, Éditions Arcane-Beaubourg, 1991
* R. Barthes : *Littérature littérale*, dans : *Essais critiques*, Paris, Édition du Seuil, 1967, p. 63-70
* M. Blanchot : *La clarté romanesque – Notes sur un roman*, dans : *Le livre à venir*, Paris, Gallimard, 1959, p. 195-201
* J.-J. Brochier : *Alain Robbe-Grillet. Qui suis-je ?*, Paris, La Manufacture, 1985
* A. Chevalier / A. Gheerbrant : *Dictionnaire des symboles*, 2e édition, Paris, Éditions Laffont et Jupiter, 1982
* G. Genette : *Vertige fixé* dans : *Figures I*, Paris, Édition du Seuil, 1966, p. 69-90
* G. Genette : *Le Paratexte*, Paris, Éditions du Seuil, 1981
* J. Lacan : « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », dans : *Écrits I*, Paris, Éditions du Seuil, 1966
* B. Morrissette : *Les romans de Robbe-Grillet*, avec une préface de R. Barthes, 3e édition revue et augmentée, Paris, Éditions de Minuit, 1973
* *Obliques* 16-17 (1979), numéro spécial Robbe-Grillet sous dir. de F. Jost
* J. Piatier : *La grammaire ensorcelée*, dans : *Le Monde*, 20 mars 1981
* *Robbe-Grillet : analyse, théorie. Colloque de Cerisy*, sous dir. de J. Ricardou et avec la participation d’A. Robbe-Grillet, 2 vol., Paris, U.G.E., 1976
* J.-P. Vidal : *Dans le labyrinthe de Robbe-Grillet*, Paris, Hachette, 1975

Table des matières

I. Introduction
II. Présentation
II.1 Le roman des phantasmes et la méthode de français
II.2 Les personnages et le cadre autothématique de *Djinn*
III. La Machine
III.1 Dans l’atelier …
III.3 Le conte sur le robot déguisé en homme
III.4 *Djinn* et les chasseurs de robots
Bibliographie
Table des matières

***

UNIVERSITÉ DE GENÈVE, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

« La machine dans tous ses états : machines et automates dans *Djinn* d’Alain Robbe-Grillet »

Mémoire de Diplôme d’Études Françaises présenté par

Ms ANTONOWICZ, Katarzyna Anna

Directeur de mémoire :  M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

 

Le combat du Péché et de la Grâce dans « Genitrix » de François Mauriac

François Mauriac : Bref portrait de l’homme et de l’écrivain.

« Si un romancier est avant tout un homme qui crée un monde d’où lui-même est absent, je ne suis pas un romancier. »*
> * »Vue sur mes romans ».*
> F. Mauriac, *Figaro Littéraire*.

En effet, Mauriac est partout présent dans ses livres, qui ne forment finalement qu’une seule œuvre et ne retracent qu’une seule tragédie, celle d’un monde brûlant, brûlé, affligé par ses misères et sa solitude.

C’est par là que ses écrits nous touchent, par une certaine atmosphère morale intimement liée à une atmosphère physique, par un climat rendu par un style – * »réalité spirituelle exprimée par des voix poétiques« *, écrit P.H. Simon.

Cependant, il ne faut pas confondre l’auteur avec ses misérables héros : ce monde de l’égarement et du Mal, ce monde charnel, il le redoute et le condamne en chrétien. Car, si l’on prend, en général, Mauriac comme exemple d’auteur catholique, c’est bien parce que toute son œuvre porte l’empreinte profonde du catholicisme.

Né à Bordeaux, Mauriac (1885 – 1970) n’a jamais connu son père, mort quelques mois après sa naissance. Élevé par sa mère dans le respect de la décence bourgeoise et de la dévotion religieuse, il sera profondément marqué et par sa province et par son éducation.

« Aucun drame, a-t-il écrit dans « Le Romancier et ses personnages », ne peut commencer dans mon esprit si je ne le situe dans les lieux où j’ai toujours vécu… »*

Son œil saura voir l’universel partout où l’humain se cache, mais toujours à travers la vitre de ce « Bordeaux intérieur » :

« Il m’a suffi de cette ville triste et belle, de son fleuve limoneux, des vignes qui la couronnent, des pignadas, des sables qui l’enserrent et la font brûlante, pour tout connaître de ce qui devait m’être révélé. »*

Mais, si son œuvre est traversée par le vent chaud qui se lève sur la lande, par les forêts de pins, les vignobles et le fleuve étendu dans les prairies, elle est surtout le résultat d’un parti pris spirituel, il s’agit de caractériser un paysage qui porte en lui le conflit dont l’âme qu’il a contribué à former est devenue le lieu.

De son enfance, il nous a laissé quelques pages riches en variations sur les mouvements du cœur. Enfant chétif et triste, il rêvait de solitude :

« Cette tristesse de mon enfance, je me rends compte qu’elle ne reposait pas sur une illusion, mais qu’elle correspondait à un sentiment profond de ma faiblesse. Tout ce qu’accomplissaient les autres : jeux, sports, me semblait dépasser infiniment mes forces… Comment vivre dans cette cohue ? »*

Cette impuissance à vivre se traduisait par une fuite perpétuelle. Le « dormir plutôt que vivre » de Baudelaire devient « lire plutôt que vivre ». Un monde sans brutalités, sans morts ni échecs, voilà de quoi rêvait le petit Mauriac dans sa chambre d’enfant. En fait, toute sa vie sera à cette image. Il s’entourera de murs, de règles et de devoirs, afin de ne pas se trouver en direct contact avec le monde, car pour lui tout son malheur vient d’être obligé de sortir de sa chambre.

« Je me réjouissais, les jours de congé, lorsque la pluie empêchait toute promenade. Je haïssais le dehors, la rue, la boue, la foule. Rien ne me paraissait plus facile, ni même plus désirable que de demeurer seul dans ma chambre, pourvu que je n’eusse pas froid et que je pusse lire« .*

Seule consolation, Dieu était la grande présence. La piété de l’enfant est instinctive :

« Une implacable protection planait sur ma destinée, je n’avais pas comme les autres la liberté de pécher. Contre le péché, Dieu m’avait armé d’abord de timidité, de dégoût, de scrupules religieux et familiaux. A l’instant de la chute, tous les dogmes, tous les commandements de Dieu étaient soudain promulgués au fond de mon être par une voix intérieure. »*

Cette foi, il la gardera toute sa vie durant, même s’il a connu des moments de doute et de détresse. Il ne reniera jamais son Dieu, même si au cours de sa vie il s’en est quelquefois éloigné.

« Ah ! mon pauvre vieux, ce n’est pas en vain qu’elle (l’Eglise) t’a élevé sur ses genoux, qu’elle t’a enveloppé, bercé, qu’elle t’a nourri. Tu accumules, en de fastidieux articles, des raisons de ne pas croire qui ne peuvent persuader. Un tintement d’angélus, une rengaine de cantique sont plus forts sur toi qu’aucune raison… Comme un fol coupable qui invente des motifs de haïr la mère qu’il abandonna, mais c’est sa mère, et loin d’elle, et maudit par elle, il ne vit plus. »*

De même, il ne reniera ni son enfance, ni sa vigne. Né bourgeois, il ne se séparera jamais d’un réalisme qui certainement faisait partie de son héritage.

Profond connaisseur de l’âme humaine, Mauriac, pour qui le grand péché est de ne pas assumer la vie telle qu’elle est, a effectué assez de plongées dans les profondeurs de l’âme, a frôlé des gouffres insondables, pour ensuite ne rien taire des existences qu’il a scrutées.

L’écrivain catholique, qui se voudrait plutôt un « catholique qui fait des romans », qui nourrissait son œuvre du fond trouble de lui-même, a disparu en 1970.

Académicien, prix Nobel, il a connu de son vivant toute une série de consécrations officielles.

Ame avide, qu’aucun honneur, sans doute, n’a su combler, il ne voulait d’autre juge que son Dieu.

Introduction.

Dans *Génitrix*, peinture assez sombre de la nature humaine, Mauriac a su rendre tangibles l’univers du Mal et l’emprise du péché sur les âmes. A ce titre, et malgré l’athéisme des deux personnages principaux, ce récit doit être considéré comme un roman chrétien.

En effet, Mauriac nous peint la créature investie par une passion unique, dévoratrice. Il en scrute les exigences, les débordements et leur aboutissement tragique. Certains accents viennent s’incorporer dans cet univers racinien pour suggérer des aspirations confuses, des angoisses et l’intuition d’une réalité transcendante. Ainsi, tout l’éclairage tragique est braqué sur la destinée de la créature, privée de Grâce.

I. Le feu purificateur de Mathilde.

Le roman débute par la mort lente de Mathilde. Sous nos yeux, la jeune femme agonise, au lendemain d’une fausse couche, brûlée par la fièvre.

Dès le premier chapitre nous retrouvons l’un des symboles judéo-chrétiens chers à Mauriac, celui du feu.

Tantôt la femme de Fernand est comparée à un volcan :

« (…) un feu intérieur montait comme une lave ; elle brûlait« * (1)

tantôt elle devient un « brasier » (p. 38) ou une « fournaise » (p. 38).

C’est un feu qui va et vient, de façon cyclique :

« (…) la flamme abandonnait de nouveau cette chair consumée« * (2).

A chaque reflux de la fièvre, Mathilde est envahie par une sensation de quasi bien-être, ou tout au moins d’apaisement.

« Sa fatigue immense devenait une paix. Elle croyait étendre ses membres rompus sur le sable, devant la mer« * (3).

En introduisant en contrepartie au thème du feu celui de l‘eau, Mauriac non seulement donne à son récit une nouvelle dimension, mais il cherche à réconcilier en quelque sorte ces deux éléments, par leur nature même opposés.

Car si l’eau, dans la tradition judéo-chrétienne, est naturellement associée à la pureté et à l’Esprit, le feu à la souillure et à la Chair, l’eau peut aussi se dégrader en boue et, inversement, le feu peut devenir une manifestation du divin (cf. l’épisode de la Pentecôte).

Tout au long de son agonie, Mathilde sera sous l’empreinte de cette dualité. Son corps est envahi par une « vague de feu » (4), « des larmes lourdes et chaudes mouillèrent ses joues » (5), « la tempête mortelle la tord de nouveau » (6).

La substance même de la jeune femme paraît faite à la fois de feu et d’eau : c’est une « chair consumée » (7), mais c’est aussi une « chair suante, inondée d’une sueur gluante » (8) que nous décrit Mauriac.

Des deux éléments, aucun ne dominera le récit au point d’éliminer durablement l’autre. Pas plus qu’entre le Feu et l’Eau, il n’apparaîtra possible de tracer une démarcation bien nette entre Chair et Esprit.

Cependant, à l’approche de la mort, la jeune femme semble se détacher du monde charnel :

« Mathilde recommençait à brûler …
Mais elle n’a plus peur – personne au monde ne pourrait plus l’atteindre« * (9).

L’évolution du personnage se fait donc dans le sens d’une progression spirituelle. Feu destructeur au début, capable d’entraîner un effet de volcanisme,

« un feu intérieur montait comme une lave« * (1),

l’embrasement intérieur de Mathilde se transforme en un feu purificateur, source de libération :

« Elle entrait maintenant dans la fournaise d’une fièvre atroce et brûlait toute entière comme un jeune pin« * (10).

Le pin, cet arbre qui a la forme même de la flamme et qui sert d’intermédiaire entre la terre et le ciel, symbolise ici l’ascension de Mathilde.

En face de la mort, la jeune femme trouve le chemin menant vers Dieu. N’ayant point connu l’amour des hommes, son corps s’apprête à être consumé pour l’éternité dans l’amour de Dieu. Purifiée par sa souffrance, elle devient digne d’être touchée par la Grâce.

Ainsi l’Esprit finirait par triompher de la Chair :

« Elle n’avait pas été aimée.
Ce corps allait être consumé dans la mort et il ne l’avait pas été dans la vie. L’anéantissement des caresses ne l’avait pas préparé à la dissolution éternelle. Cette chair finissait sans avoir connu son propre secret. »* (11)

II. Le feu maléfique de Félicité et Fernand.

Dans *Génitrix*, Félicité est « celle qui engendre« , femelle destinée à la reproduction, mère selon la Chair.

« Tu es le type achevé d’une fondatrice de race« .* (21)

Possessive et dominatrice, elle est l’incarnation sans équivoque du Mal. C’est un personnage luciférien, chez Mauriac. Son ton sardonique, ses propos pleins de sous-entendus, ses accusations perverses et jusqu’à sa haute taille donnent à sa présence une signification étrange, surnaturelle :

« Il vit sur cette figure grise et enflée la grimace d’un rire inconnu. Elle dit :

– Ça n’aurait pas même été un garçon. »* (19)

C’est aussi un « cauchemar qui avance » (44), une « ombre énorme » (9) que Mathilde voit s’approcher de son lit de mort.

Au passage de Félicité, le paysage se rétrécit, il devient aride et brutal. Ni sources, ni oiseaux, mais le silence et la sécheresse ; ici règne le prince du Néant :

« Elle jeta un châle sur ses épaules, descendit au jardin. Le vent d’est y rabattait la fumée de la gare. Un dernier ébrouement d’ailes s’apaisa dans les arbres chargés d’oiseaux.
Près du magnolia elle fit peur à un rossignol. Sur son passage, le long du pré sec et poussiéreux, les grillons se turent. »* (54)

A maintes reprises, le personnage sera associé au thème du Feu. Cependant, chez Félicité, celui-ci n’est que destruction et aridité :

« La colère passait en elle comme le feu, y consumait tous les désirs de renoncement à peine nés.« * (page 100)

Au feu purificateur de Mathilde s’oppose le feu maléfique de sa belle-mère, transmis à Fernand, son fils :

« C’était d’elle qu’il avait reçu l’héritage de flamme« * (page 88).

Avec lui, c’est aussi toute une mentalité qu’il a héritée de ses aïeuls :

« Ses pères avaient été les jaloux amants de pins et de la vigne. Son père, Numa Cazenave (…), au moment de prendre femme dut demander à un ami comment on se sert d’une femme. A tous ces disparus, le mariage avait assuré, outre un accroissement de fortune, la continuité de la possession. Presque toujours un fils suffisait, un seul, pour que se perpétuât jusqu’à la fin du monde le patrimoine sans cesse grossi de dots et d’héritages. A aucun moment de la race, une passion n’avait détourné ce cours puissant. Toutes les femmes (…) étaient de celles qui soufflent à l’époux : « Faites vite. »* (page 88).

Dans ce monde de l’avoir, il n’y a pas de place pour l’être. Ici on tient son rang, on gère ses biens, on exploite ses terres, on fait sa fortune et son salut. Les ogres et surtout les ogresses n’entourent l’enfant que pour mieux le dévorer, pour mieux soumettre sa fantaisie à leurs règles immuables. Et dévorer n’est pas aimer :

« La tendresse jalouse de la mère avait rendu le fils impuissant à nourrir en lui ce feu inconnu. Pour ne pas le perdre, elle l’avait voulu infirme, elle ne l’avait tenu que parce qu’elle l’avait démuni. »* (page 99)

Ce « feu inconnu » qu’éprouve Fernand est bien celui de l’amour, qui s’oppose dans sa nature à la flamme maléfique, oppressante, que lui a transmise sa mère.

Victime de sa nature et de son éducation, Fernand nous apparaît plutôt comme un être pitoyable, abêti et avachi.

On sent chez Mauriac une certaine condescendance, une sorte de compassion pour le * »rejeton de ces paysans qu’on voit sur les routes (…), les bras ballants et les pattes vides« *. (page 89)

De même, les images qui lui sont associées ne sont jamais répugnantes comme elles peuvent l’être à propos de sa mère.

A la méduse qui attend sa proie :

« Dieu seul put voir ce qu’exprimait cette tête de Méduse aux écoutes, et dont la rivale derrière la porte, râlait« * (page 43),

Mauriac juxtapose l’animal pris au piège :

« Fernand, ce ne serait qu’un jeu de lui passer la bride. »* (page 27)

Cette bête traquée, il faut toujours la dominer, la dompter :

« Demain soir, il sera maté. »* (page 54)

C’est bien l’image d’un chien qui lui convient :

« Dans quel état le lui rendait la mort ! (…) Les yeux pleins de sang comme ceux d’un vieux chien. »* (page 83)

Nous disions plus haut que Fernand a reçu de sa mère « l’héritage de flamme » (page 88).

Le Mal est-il donc héréditaire ? Les destins sont-ils fixés d’avance, déterminés, orientés ? Félicité et Fernand sont-ils prédestinés à

« n’adorer que le soleil implacable, à ne connaître que cette toute-puissance du feu dévorateur des pignadas – dieu rapide et qui court, insaisissable, allumant derrière soi une foule immense de torches« * ? (page 80)

Dans ce cas, quelle part de liberté et quelle place pour la Grâce dans ces vies condamnées ?

III. Avant la « traversée du désert ».

Pendant que Mathilde agonise seule dans sa chambre, Fernand et Félicité, après avoir franchi le « désert glacé » (page 9) du vestibule sont dans le petit salon voisin de la cuisine et regardent * »naître et mourir la flamme d’une bûche« * (page 17).

Encore une fois, le dualisme élémentaire – Eau et Feu – s’inscrit dans le décor, l’univers sémantique le reflète.

En fait, quand la dernière braise s’éteindra, commencera pour le fils et pour la mère une longue traversée du désert.

Cependant, dans cette douloureuse étape qui s’annonce, un troisième personnage intervient, petite source lumineuse au début du récit, qui finira par s’imposer et se détacher en pleine lumière : Marie de Lados.

*(Note : Dans le document de travail original, la mention « pour la mère et pour le fils, » qui figurait après « s’annonce, » a été rayée à la main).*


 IV. Le feu pacificateur et l’eau régénératrice de Marie de Lados.

En face de Félicité, personnage luciférien, se dresse Marie de Lados, personnage évangélique et figure mariale.

Les souffrances de Marie, accueillie enfant dans une famille qui lui est devenue hostile, prennent à travers l’histoire de Jacob vendu par ses frères, un halo de grandeur, celle des mal-aimés :

« Elle avait été à douze ans servante de métayer, domestique des domestiques, ce qui s’appelle dans la Lande une gouge ; et on l’obligeait à tenir, dans chaque main, la main d’un enfant, et on attachait le nouveau-né sur son dos frêle ; s’il pleurait, elle était battue (…). »* (page 117)

Victime de l’indifférence ou de la haine, son âme avait pourtant été envahie par l’amour et le pardon :

« Elle l’avait toujours dit : Monsieur était un Peloueyre ; il faisait le méchant, mais au fond il n’y avait pas meilleur (…) »* (page 53).

Le patois, la langue des simples, s’oppose au français, la langue des maîtres, des dominants :

« Qué calou !« * (page 83)

Pendant tout le récit, Marie sera assimilée au feu et à l’eau. Mais ici, pas d’ambiguïté, le feu est une flamme bienveillante, source de vie. C’est une étoile dans la nuit, une lumière dans les ténèbres :

« Une lueur s’approcha, emplit la cage de l’escalier : Marie de Lados apparut avec sa lampe. »* (page 61)

Il en va de même pour l’eau. C’est une eau accueillante, signe de régénérescence et d’amour qu’apporte Marie : « l’eau vive » (page 82), écho de l’eau évangélique dont parle Jean, capable d’étancher la soif des corps et des âmes dans l’ordre de la nature et dans celui de la Grâce.

Mais si Marie est la plus pauvre, la plus humble des créatures, elle est aussi la plus servile. « Chienne » (page 100), « bête de somme » (page 110), Mauriac ne l’a pas épargnée. Peut-être a-t-il voulu montrer que la sainteté laisse subsister toujours quelque chose de misérablement humain dans une créature humaine. Cela n’empêche, Marie est en état de Grâce, elle porte sa croix et reçoit la Vie :

« Ah, que le Seigneur a raison de dire : – Mon joug est doux et mon fardeau léger. »* (page 75) (Charles du Bos : …)

V. La « traversée du désert ».

« Le grand vitrage de l’escalier salissait l’azur. Fernand Cazenave dégagea le bras où s’était agrippée sa mère, qui répétait :
> – Tu entends, chéri, ce que te dit Duluc ?
> Et il prononça pour la troisième fois, d’un air somnambule :
> – J’aurais dû la faire veiller.
> Il tendit la main à Duluc sans le regarder, puis se glissa dans la colonne noire qui formait l’entrebâillement de la porte, et vit, penchée sur le lit, Marie de Lados« .* (page 50)

Cette scène, qui se déroule dans la chambre mortuaire de Mathilde, est tout à fait significative du revirement qui va s’opérer chez Fernand après la mort de sa femme.

En repoussant sa mère et en s’approchant de Marie de Lados, il se laisse emporter pour la première fois peut-être de sa vie par ce que Mauriac appelait * »ces accents de l’Esprit qui prie en nous avec des gémissements ineffables« *.

A ce premier sursaut, d’autres se succéderont de plus en plus pressants :

« Il se levait, s’approchait du lit, chassait une mouche, contemplait cette beauté éternelle. Il se répétait en soi-même: 
– Aveugle ! aveugle ... « * (page 57)

La rencontre de Fernand avec la mort est une rencontre existentielle, elle le pousse à repenser sa vie. Celui qui découpait la sagesse dans les livres :

« Tu voulais découper une pensée que tu as lue cette nuit, il se souvenait. C’était dans Spinoza : quelque chose comme « la sagesse est une méditation de la vie et non de la mort. »* (page 18),

l’être qui n’avait qu’une connaissance abstraite de la vie, ressent le besoin d’accéder à une compréhension concrète de la mort :

« Il s’approcha une fois encore, toucha du doigt cette joue. Longtemps après qu’il l’eut retiré, ce doigt gardait encore l’impression d’un froid infini ».* (page 58)

La reconnaissance de cette réalité entraînera chez Fernand une prise de conscience, sorte d’éveil philosophique.

* »Aveugle« * (page 58), Fernand voit :

« Il avait attendu sa cinquantième année pour souffrir à cause d’un autre être. Ce que la plupart des hommes découvrent adolescents, il le savait, ce soir, enfin ! Un enchantement amer l’enchaînait à ce cadavre« * (page 58).

Mathilde morte, il se met et il commence à l’aimer.

En même temps, Fernand est envahi par le sentiment d’une réalité transcendante. Seul face à l’univers, il aperçoit à la fois tout proche, à portée de sa main et pourtant à une distance infinie, un monde inconnu :

« Il ouvrit en grand la fenêtre, poussa les persiennes.
Il n’était point de ceux qui sont accoutumés à laver la tête vers les étoiles au lieu de dormir. Il eut le sentiment de surprendre un miracle devant cette muette ascension des mondes – d’attenter à un mystère. L’inquiétude, qui naguère le poussait à découper des sentences, s’élargissait en lui. Entre la fenêtre et le lit, entre ces mondes morts et cette chair morte, il était debout, pauvre vivant. »* (page 59)

Fernand a donc commencé la traversée du désert. Traversée, en fait, de la flamme et de la glace, car les thèmes mauriaciens récurrents – le Feu et l’Eau – seront toujours présents.

Désemparé, désespéré après la mort de sa femme, Fernand sent sourdre en lui une eau mystérieuse :

« Un peu touché d’alcool, Fernand écoutait sourdre en lui sa douleur ; il accueillait, enivré, cette inconnue. Un fleuve en lui se débarrassait des glaces d’un hiver démesuré« .* (page 58)

Cette eau qui jaillit en lui est chaude et vivante, elle s’oppose à la glace, signe de mort et du Néant. Après un long et ténébreux hiver, c’est le dégel qui s’annonce, le début de la délivrance.

Cependant, * »la nuit est encore dans son milieu« * (page 60), la libération de Fernand se poursuit lentement :

« Le destin jouait ce jeu étrange d’éveiller dans ce vieil homme des eaux enfouies à quelles profondeurs ! Et voici que la source bourbeuse se frayait en lui une route lente. Il ne savait pas ce que c’était. »* (page 88)

Les eaux bourbeuses, empoisonnées par les passions du cœur et de la Chair ont besoin de se débarrasser de beaucoup de boue. Mais la source est puissante, elle se purifie progressivement. Une fois de plus, le dualisme élémentaire – Eau et Feu – s’inscrit dans les personnages.

Car, si une eau de pureté et de vie sourd et essaye de se frayer un chemin en lui, Fernand reste toujours « l’héritier de flamme » (page 88) :

« Fallait-il que cet immense amour obsédant de sa mère le cernât de ses flammes pour que traqué, il descendît en lui-même jusqu’à Mathilde ? Voici que l’incendie est éteint – ce brasier, qui le rendait furieux, soudain le laisse grelottant au milieu des cendres« .* (page 134)

L’incendie est peut-être étouffé, mais il suffit d’une étincelle pour qu’il renaisse des cendres.

Les deux éléments – Eau et Feu – coexistent l’un et l’autre en un seul être, l’antithèse est claire : il s’agit du combat du Bien et du Mal.

Cependant Fernand n’est pas le seul à se débattre entre le royaume de la lumière et celui des ténèbres, Félicité, sa mère, en est également concernée.

En fait, la mort de Mathilde va entraîner une rupture dans les rapports entre la mère et le fils. Désemparé, secoué par son deuil, Fernand va progressivement s’éloigner de sa mère pour se « rapprocher » de sa femme disparue.

La Génitrix a cru d’abord à un changement d’humeur passager de son fils :

« Elle se rassure en se disant : – c’est du scrupule (…), il n’a pas de chagrin.« * (page 51)
« Demain soir, il sera maté« * (page 54)

Mère possessive et dominatrice, elle est envahie par une jalousie maladive, sinon sur le plan de la Chair, du moins sur le plan de l’Esprit :

« Le temps pressait, et elle ne pouvait pas se résigner à les laisser seuls. Que n’aurait-elle tenté pour interrompre ce tête-à-tête ! (…).
Une nuit, plus qu’une seule nuit avant la mise en bière ; (…) Fernand n’allait-il pas lui appartenir sans partage ? »* (page 52)

Elle finira par comprendre et admettre son impuissance vis-à-vis de Mathilde :

« Quelle lassitude ! Femme positive, ses armes accoutumées ne valaient pas contre un fantôme. Elle ne savait travailler que sur la chair vivante. La tactique de la disparue la déconcertait : tapie en Fernand, elle l’occupait comme une forteresse.« * (page 66)

Elle ne peut pas supporter l’attachement de son fils pour son épouse décédée. C’est l’angoisse de la séparation de la mère d’avec son fils :

« Peut-être n’y a-t-il pas plusieurs amours. Peut-être n’est-il qu’un seul amour. Cette vieille femme se meurt de ne posséder plus son fils : désir de possession, de domination spirituelle, plus âpre que celui qui emmêle, qui fait se pénétrer, se dévorer deux jeunes corps. »* (page 72)

Poursuivie par sa propre angoisse, celle de perdre l’attachement de son fils, « la vieille reine dépossédée » (page 67) sera amenée à s’auto-analyser, à pratiquer l’examen de conscience :

« Elle se répétait pour la centième fois, errant à travers la pièce : – Voyons ; réfléchissons : Je suis montée ; j’ai frappé à la porte ; je lui ai demandé si elle était souffrante ; elle m’a répondu qu’elle n’avait besoin de rien (…) Oui, mais rentrée dans ta chambre, tu as cherché le mot infection dans le dictionnaire de médecine … »* (page 67)

Cette âme damnée, vidée d’amour et de vie va comprendre dans un éclair de conscience l’étendue de sa misère.

Félicité va perdre progressivement l’illusion de ramener à elle son fils, elle devient une mère affectueuse et prête au renoncement :

« Pour la première fois (Félicité) ne songea pas à lui comme à son bien qu’une autre a ravi, et qu’il faut reconquérir avec violence.(…)
Si le pouvoir lui en avait été donné, du rivage des morts elle eût rappelé Mathilde. L’ivresse du renoncement ouvrait à son amour une perspective dont elle fut éblouie« .* (page 97)

Mais son âme a été trop longtemps repliée sur son égoïsme : elle n’arrive pas à étouffer son désir de dominer, de vaincre d’une façon puissante. La flamme maléfique l’habite toujours :

« La colère passait en elle comme le feu, et consumait tous les désirs de renoncement à peine nés. Il n’était plus question de se sacrifier, mais de vaincre un fils rebelle, d’être la plus forte comme elle avait toujours été.« * (page 100)

Félicité finira-t-elle par découvrir le véritable amour maternel ? Cet amour qui est communion, oubli de soi, sacrifice ?

Toujours est-il qu’à l’approche de la mort, elle semble enfin admettre que Fernand est à jamais séparé d’elle sur cette terre et qu’il n’y a de plus grand amour que de donner sa vie :

« C’était, près de la troisième heure, l’instant de l’éponge offerte à la victime : Ah, plus amer que le fiel, sur ce visage tendu (celui de Fernand), c’était tant d’amour dont une autre recevait l’offrande. Pourtant Félicité Cazenave éprouvait obscurément qu’il était bon qu’elle souffrit pour son fils ; mais elle ne savait pas qu’elle était crucifiée ».* (page 128)

Elle entre dans la mort comme dans un mystère seul pénétrable au regard de Dieu.

Cependant, dans ce combat sans merci que se livrent le Péché et la Grâce dans l’univers mauriacien, la nature va jouer un rôle privilégié. Le feu extérieur – du ciel – s’accorde parfaitement au feu intérieur, maléfique, qui anime Fernand et Félicité.

La chaleur de l’été permet à Mauriac d’insister sur cette étrange harmonie qui s’établit entre la nature et l’homme :

« Etouffant, la mère poussa les volets.
Le soleil de midi pesait sur le jardin aride. Entre les pelouses poussiéreuses, le sable des allées avait la couleur de la cendre« .* (page 72)

Ce feu est une présence obsédante :

« Un bourdon se cognait au plafond et aux glaces, jusqu’à ce qu’il eût découvert la fenêtre ouverte. Alors son bourdonnement se perdit dans l’incendie du ciel« .* (page 74)

C’est un « juin fauve » (page 73), avec des « matinées ardentes » (page 65), des « trottoirs brûlants » (page 69) que nous décrit Mauriac, comme si l’homme avait réussi à imposer son obsession au paysage.

Mais dans ce jeu ambigu, dans cette partie de cache-cache que le Péché joue avec la Grâce, la nature semble trouver son compte : par moments, nous avons le sentiment que c’est elle qui s’impose aux personnages :

« Suivirent quelques jours de détente, parce que le ciel s’était relâché de son ardeur… Dans les pays du feu, les passions des hommes s’accordent à la violence du ciel mais quelquefois s’apaisent avec lui. »* (page 105)

La nature brûle, elle a soif :

« Le vent du sud brûlait la peau, sentait le pin consumé. Du côté des Landes, le ciel devait être rougeâtre et fumeux. De seconde en seconde augmentait la soif de la terre torturée. »* (page 92)

Tout comme Fernand, qui par méconnaissance des vraies sources dont il a soif – abandonné à son « héritage de flamme » (page 88) et à la misère de son milieu – s’était éloigné de la Grâce :

« Comment avait-il pu, sans mourir de soif, traverser tout ce sable ? Mais cette soif qu’il n’avait pas ressentie pendant des années, voici qu’il en découvrait la torture ».* (page 92)

En fait, Fernand a soif d’eau-vive, de cette eau qui est l’image de Dieu :

« Quiconque boit de cette eau aura encore soif, mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif, au contraire l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant jusqu’à la vie éternelle »* (Jean, IV-13-15)

Il n’est jamais trop tard pour ramener la brebis égarée, celle qui est plus chère au cœur du pasteur que les quatre-vingt-dix-neuf fidèles au bercail.

Encore une fois, la nature se solidarise avec les hommes :

« Une nuit enfin, un chuchotement éveilla la mère et le fils. Les feuilles aspiraient ces premières gouttes si avidement qu’il fallut près d’une heure avant que la pluie touchât réellement la face consumée du monde, et que la terre en fût transpercée et que montât son odeur – odeur du désir bien encore loin de l’assouvissement, mais déjà transmué en joie. »* (page 105)

En effet, Fernand trouve l’apaisement dans ce qui n’est autre que le « royaume d’amour » :

« Un apaisement lui venait, un détachement, comme s’il eût pressenti au-delà de sa propre dureté, un royaume d’amour et de silence. »* (page 146)

Cependant, même s’il semble avoir trouvé la source où étancher sa soif, même si la nature met en sourdine ses composantes aériennes et liquides :

« Autour du drame interrompu, les grands arbres : tulipiers, peupliers carolins, platanes, chênes, agitaient leur feuillage pluvieux sous le ciel amolli« * (page 106),

Fernand n’arrive pas à se détacher de sa mère :

« (…) elle pouvait, du fond de ses ténèbres, se glorifier de l’oeuvre accomplie : le soleil maternel à peine éteint, le fils tournait dans le vide, terre désorbitée. »* (page 135).

Il la ressent en lui comme une sorte de dédoublement interne. C’est la tentation de l’abîme, la suggestion d’une force toute puissante qui s’oppose à la Grâce – le Mal qui l’assaille :

« Fernand avait redressé sa haute taille. Sa mère le poussait en avant, elle était en lui, elle le possédait« .* (page 146)

Dans cet univers mauriacien du Péché et de la Grâce, seule Marie de Lados est préservée de cette « concupiscence qui lie l’âme au corps, par des liens si tendres et si violents. » (Ch. du BOS) En fait, elle est là pour porter témoignage à la lumière et éclairer le drame des autres.

Après la mort de Félicité, Marie de Lados est devenue pour Fernand « son refuge suprême » (page 140), elle symbolise en effet le retour à la mère primitive, aux profondeurs originelles.

L’appel de Fernand à la fin du récit : « Marie ! »* (page 160) et la main de Marie de Lados – la Vierge Noire – sur le front de Fernand (page 160), sont des signes charismatiques adoptés par Mauriac. Il veut faire découvrir à son personnage la puissance étrangère qui se substitue à sa faiblesse. Le surnaturel pénètre ainsi le roman qui s’achève dans une atmosphère mystique.

Conclusion.

Le travail d’épuration de la source achevé, une question néanmoins demeure : cela aura-t-il suffi ?

Car il ne faut pas oublier que purifiée, la source garde son fond de boue originelle. De même qu’il y a toujours une braise d’amour qui persiste sous les cendres, il reste un résidu de misère dans une âme sainte.

En fait, il n’y a pas d’être parfaitement pur, autrement il ne serait pas « vrai ».

A cet égard, les personnages « tendraient » seulement vers la pureté.

Le récit dégage donc le sentiment d’une sorte de fatalité du Mal et du malheur ; une ambiguïté dramatique pèse sur la destinée humaine. Entre le Néant et le Salut – l’infini désert et l’infini amour – nous ne savons de quel côté elle se laissera emporter.

Ainsi, même s’il subsiste l’espoir du Salut au dénouement du roman, même si la victoire de la Grâce nous est suggérée, il appartient aux personnages de trancher, car pour le catholique Mauriac, plutôt que d’être choisi, ce qui compte c’est d’accepter d’être choisi.

Table des matières :

– François Mauriac : Bref portrait de l’homme et de l’écrivain.
– Introduction.
– Le feu purificateur de Mathilde.
– Le feu maléfique de Félicité et Fernand.
– Avant la « traversée du désert ».
– Le feu pacificateur et l’eau régénératrice de Marie de Lados.
– La « traversée du désert ».
– Conclusion.

UNIVERSITE de GENEVE, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par Mme Rosane Marini dans le cadre
du Cours : « Outils pour une lecture critique »
Semestre d’hiver 1990/91
Professeur :  M. J.-L. Beylard-Ozéroff

Présentation du site

 

Le site « Sémiotique narrative et didactique du FLE » (accessible à l’adresse beylardozeroff.org) est une plateforme pédagogique et scientifique animée par Jean-Louis Beylard-Ozeroff, ancien chargé d’enseignement à l’Université de Genève. Sa vocation principale est de promouvoir l’enseignement de la littérature française moderne dans les classes de Français Langue Étrangère (FLE) en utilisant les outils de la sémiotique narrative.

Voici une présentation détaillée de son contenu, structurée selon les grandes sections du site :


1. Fondements méthodologiques et théoriques

Cette section expose les principes de l’analyse sémiotique appliquée à la didactique. L’approche privilégie la signification du texte lui-même plutôt que l’intention de l’auteur, transformant le texte littéraire en un « espace de langue » à observer et à déchiffrer.
Le site s’appuie sur des concepts et des théoriciens majeurs :
Le modèle actantiel de A. J. Greimas : utilisé pour analyser les rôles et les fonctions des personnages (sujet, objet, destinateur, etc.).
Le carré sémiotique : pour explorer les structures profondes de la signification et les oppositions de valeurs (ex: vie vs mort).
L’analyse séquentielle : pour segmenter le récit selon des critères spatio-temporels, actanciels ou énonciatifs.
L’univers sémantique et l’imaginaire : s’inspirant des travaux de Gaston Bachelard sur les quatre éléments (eau, feu, air, terre) pour rendre compte de la sensibilité propre à chaque écrivain.
• Influences diverses : On y trouve également des références à Claude Lévi-Strauss (structure matricielle), Vladimir Propp (fonctions narratives), Paul Ricoeur (herméneutique) et Julia Kristeva (intertextualité).


2. Auteurs et œuvres étudiés

Le cœur du site est constitué d’analyses détaillées d’œuvres littéraires variées, servant souvent de supports à des travaux d’étudiants de l’Université de Genève. Les études couvrent une vaste gamme de genres :
• Nouvelles et romans :
o Albert Camus : De nombreuses études sur La Peste, L’Étranger, La Chute et les nouvelles de L’Exil et le Royaume (La Femme adultère, Le Renégat, L’Hôte, Jonas, La Pierre qui pousse).
o Julien Gracq : Analyses de Le Roi Cophetua et Un balcon en forêt.
o Marguerite Duras : Un barrage contre le Pacifique et L’Après-midi de M. Andesmas.
o Guy de Maupassant : La Parure, L’Auberge, Apparition, Première neige.
o Marcel Aymé : Le Cerf et le Chien, Le Loup, Le Passe-Muraille.
o Mais aussi : Balzac, Baudelaire, Bernanos, Colette, Malraux, Mauriac, Mérimée, Proust, Annie Saumont, Stendhal et Jules Supervielle.
• Bandes dessinées : Analyses sémiotiques d’Astérix chez les Helvètes (Goscinny/Uderzo) et de Tintin au pays de l’or noir (Hergé).
• Cinéma : Analyse du film Rio Bravo de Howard Hawks.
• Fables : Étude du Loup et l’Agneau de La Fontaine.


3. Didactique du FLE

Le site défend l’idée que le texte littéraire est un outil indispensable pour l’apprentissage d’une langue et de sa culture. Il propose :
• Des pistes didactiques pour utiliser ces analyses avec des publics non francophones.
• Une volonté de désacraliser le texte pour permettre à l’apprenant d’accomplir « le pluriel du texte » par son propre travail d’observation.
• Une approche qui privilégie les grands écrivains plutôt que les documents médiatiques ou sociologiques, conformément à la citation de Michel Henry mise en exergue sur le site.
4. Innovation : IA et Sémiotique
Une section récente explore l’utilisation de l’intelligence artificielle (notamment Google NotebookLM) pour assister l’analyse sémiotique des textes, créant ainsi un pont entre les méthodes structurales classiques et les outils technologiques modernes.
5. Ressources complémentaires
Le site offre des outils pratiques pour les étudiants et chercheurs :
• Une bibliographie sommaire sur l’analyse structurale et la sémiotique.
• Un plan d’analyse type pour guider le travail critique.
• Des liens vers d’autres blogs de l’auteur.

De l’enlisement à la libération dans « Le Roi Cophetua » de Julien Gracq

 

 

INTRODUCTION

Dans « Le Roi Cophetua« , dernière nouvelle du recueil « La Presqu’île », Gracq, écrivain surréaliste, s’essaie au miracle de la résurrection. Ce qu’il faut ressusciter, c’est l’homme total, l’homme « constamment replongé dans ses eaux profondes, réaccordé magiquement aux forces de la terre » (1). Ce qui doit renaître, c’est la vie immédiate, la sensualité.

Ce qui nous frappe dans cette nouvelle, c’est l’enlisement de l’homme, comme s’il s’enfonçait dans un bourbier. Mais cet enlisement se transforme en libération en passant par le thème de la mer (mère), symbole de la liberté, point de jonction qui joue le rôle d’intermédiaire pour passer de l’un à l’autre.

Nous allons aborder notre analyse par les enlisements, avant d’assister à la transformation magique de notre héros-narrateur.

« Il est condamné à l’enlisement, à cet épouvantable enterrement long, infaillible, implacable (2) » (Victor Hugo)

« Le Roi Cophetua » est une histoire d’attente nocturne, suggérée par l’espace et par les deux temps entremêlés : celui du temps-durée et celui du temps-climatique. Puis l’apaisement s’achemine vers l’éclaircie du matin.

Pendant la guerre de 1914, un après-midi de la Toussaint, le narrateur (« Je« ), personnage principal, est réformé et part rejoindre un ami, Jacques Nueil, aviateur et musicien, dans sa maison de campagne, au nord de Paris. 

Une servante, aussi belle que muette et mystérieuse, conduit le narrateur dans le salon où il attend, immobile, solitaire, son ami absent. L’angoisse, la tension s’accroissent : une panne d’électricité survient. L’étrange servante promène un flambeau. Les communications ferroviaires et téléphoniques sont coupées. Bruits de rafales et de canonnade. Cette attente incompréhensible et inéluctable se transforme en une veillée funèbre.

Un mystère, deviné grâce à un tableau – Le roi Cophetua amoureux d’une mendiante – laisse percer une situation équivoque : la servante est la maîtresse de Nueil – le roi Cophetua… Maintenant, en l’absence de son ami, c’est à notre héros qu’est assigné désormais le rôle du roi Cophetua…

 

LA STRUCTURE GENERALE DU RÉCIT 

Cette nouvelle peut se diviser en trois séquences si l’on tient compte des disjonctions spatiales :

  • 1) Prologue : (début p. 186 : « … comme une aurore des tranchées »)  : Contexte historique; rappel des sombres circonstances; fatigues de la guerre de 1914

 

  • 2) Première séquence : (p. 186-p. 193) : « En quittant Paris … je fis de la main ce geste agacé dont on chasse une guêpe. »)     Le narrateur quitte Paris; cette séquence est divisée en deux sous-séquences par la disjonction actorielle :

– Première sous-séquence (p. 186 – p. 189) : Voyage en train, paysage dysphorique.

– Deuxième sous-séquence (p. 189 – p. 193) : Présentation de son ami Jacques Nueil, qui ne sera jamais présent.

 

  • 3) Deuxième séquence : (p. 193 – p. 249) : « Quand je descendis… je soufflai les bougies du flambeau et je m’endormis. »)

Arrivée au village et attente dans la maison de Nueil; cette séquence est divisée en deux sous-séquences par la disjonction actorielle.

 – Première sous-séquence (p. 193 – p. 197) : « me paraissait étrangement hors de saison.« ) : Chemin de la gare (de Braye la Forêt) à la maison (La Fougeraie).

 – Deuxième sous-séquence (p. 197 – p. 249) : « Le mouvement de la silhouette… ») : Attente incompréhensible et inéluctable dans la tempête et dans la nuit épaisse.

 

  • 4) Troisième séquence : (p. 25O – fin) : « Quand je m’éveillai… ») : Le narrateur quitte la maison au petit matin; il découvre un nouveau monde.

 

1. L’enlisement 

1.1. L’enlisement dans la terre 

La nouvelle commence par l’enlisement des hommes qui sont accrochés à la terre, lourde, noire. L’auteur nous décrit l’atmosphère de la guerre en exploitant l’isotopie de la terre : « la noria terreuse, les pommes de terre, les limons, les betteraves, la glaise, cul-terreuse… ». Dans cette terre, comme de la glaise qui est noire, les légumes sont enfouis. Même les bombes, que l’on compare à des betteraves, s’ensevelissent dans la terre. :

« Sur les grands plateaux de limons du nord-est, les betteraves maintenant s’enfonçaient dru dans la terre au lieu d’en sortir… » (p. 184)

   « …la guerre continuait, touillant vaillamment la terre à grandes pelletées, sans s’embarrasser de justifications inutiles. » (p. 184)

Dès le début du récit, tout conspire à l’attente. Avant d’être celle d’un individu, elle est celle de tout un pays, fatigué de la guerre : 

« Le choc décisif allait venir : on l’attendait pour le printemps – mais cette dernière saison de veille qui descendait avec les pluies de novembre était peuplée de fatigues pesantes, de rêves prophétiques et sans joie… » (p. 186)

Dans cette atmosphère automnale, triste, lourde, le narrateur quitte Paris, dans l’après-midi de la Toussaint.

1.2. L’enlisement dans la guerre, allégorie de la mort

Le narrateur, dans le train, traverse un pays bouleversé par la guerre. Une guerre qui pourrit, projette son ombre sur un pays entier et le rend inhabitable. Le train passe devant les cimetières aux multiples couleurs :

« … c’étaient les cimetières de banlieue, comme des émeutes florales énormes, crevant, épongeant çà et là la pluie noirenoyés, rayés, barrés, hérissés de tricolore, avec la foule en vêtements mal teints qui remuait lentement entre les massifs comme une coulée de suie, mouchetée de bleu horizon, piquée çà et là de la tache blanche d’un voile d’infirmière… » (p. 187)

Les émeutes évoquent le feu dans ces fleurs : oeillets ou chrysanthèmes qui sont souvent de la couleur du feu. Cette image est celle du feu qui brûle, dévore, détruit : le feu de la guerre. Mais elle est aussi celle du feu purificateur : on constate la présence de deux éléments, le feu et l’eau (« pluie noire« ).

Le Feu, dans les rites initiatiques de mort et de renaissance, s’associe à son principe antagoniste, l’Eau. Ainsi, la purification par le feu est complémentaire de la purification par l’eau (3).

Et les images filées du noir continuent : ce passage où prédominent les notations dysphoriques rejoint la symbolique de l’eau, mais de l’eau morte, du déluge qui noie :

« Jamais les morts civils les plus moisis, les plus oubliés, ne furent mieux bordés, plus visités, bercés plus chaudement que dans les grandes fêtes des Morts de ces années-là; (p. 187)

Le froid mouillé me saisissait à nouveau aux poignets; (…) Il n’était guère possible de rêver un lieu, une journée plus mornes; il me semblait que la terre entière moisissait lentement dans la mouillure spongieuse, s’affaissait avec moi dans un cauchemar marécageux, qui avait la couleur de ces marnières noyées où flottent le ventre en l’air des bêtes mortes. (…) cette humidité de déluge; » (p. 189)

 

Ici, le thème de l’eau nous fait penser à la moisissure. L’eau est source de vie et source de mort, créatrice et destructrice (4). D’une part, l’eau est la purification et la renaissance. D’autre part, l’eau peut être, au contraire, celle de la lente mort de la moisissure. On imagine ici ces chairs, en se souvenant des cimetières, qui se défont peu à peu dans la terre mouillée.

Gracq nous montre une fois de plus sa sensibilité au signifiant à travers la répétition des tonalités « morne » et « morte » (quatre lignes plus bas). Ces mots sont unis non seulement par le signifiant  mais aussi par le signifié. Une telle démonstration est fréquente chez l’auteur : il reprend un mot presque semblable et qui demeure dans le même champ lexical. De telles analogies constituent une véritable trame, comme le tissu même de la nouvelle.

La journée est sombre, froide et humide. Même l’humeur de Nueil, son ami, et son « sombre humour » qui transparaît dans son télégramme d’invitation y contribuent. Comme encore l’obscurité et le froid qui règnent aussi bien dans le train que dans ses souvenirs de l’époque où il était dans les tranchées que dans la maison où l’atmosphère sera glaciale et noire.

1.3. L’enlisement dans la solitude

1.3.1. Dans le train

« J’étais seul dans mon compartiment – presque seul, semblait-il, dans ce train de grande banlieue traînard et désoeuvré… » (p. 188)

« le train, qui ne ramenait personne au front, traînait dans chaque gare, interminablement. » (p. 189)

Gracq nous dépeint à travers l’image surréaliste de la locomotive abandonnée au milieu d’une forêt, une dimension onirique.

Le narrateur entre avec ce train fantôme dans la zone des forêts, comme si le prince de « La Belle au bois dormant », dans la solitude totale, allait pénétrer dans un château fort, caché par une forêt et des buissons.

« Le train maintenant roulait entre les arbres, pénétrait dans la traînée de forêts qui borde le Valois, et, malgré la pluie, le déploiement des vieilles futaies royales où la voie se glissait par une tranchée de feuilles me fit respirer plus amplement; on traversait alors, après le vacarme parisien, ces forêts nobles et vides qui barricadaient les avancées de la vie civile comme un rideau de silence un peu initiatique… » (p. 192)

1.3.2. Pendant le trajet

Il arrive à la gare de « Braye la Forêt ». Après cette image des forêts, la première image de la mer apparaît.

La mer est un symbole de la dynamique de la vie. Tout sort de la mer et tout y retourne : c’est le lieu des naissances, des transformations et des renaissances (5). Tout à la fin du récit, le narrateur sera libéré d’une sorte d’angoisse et découvrira un nouveau monde. La mer est aussi un des symboles de l’eau : source de vie, moyen de purification, centre de régénérescence (6), elle est le lieu d’une sorte de baptême, d’un rite d’initiation. Le héros sera purifié par l’eau.

« … c’était maintenant un grand souffle long qui venait de la mer, (…) un énorme bruissement harassé, qui déferlait vague après vague, rendit le quai, dès que le train eut disparu, soudain plus abandonné qu’une grève. Personne ne m’attendait. (…) …j’écoutai presque intimidé rouler le bruit de mer qui brassait les masses d’écume verte, et je tentai de m’orienter. »

Cette mer est introduite par la marée de la même mer dont il était question plus haut, dans les cinq pages précédentes, concernant le mélange d’eau et de feu. Ces deux éléments, nous l’avons vu, sont des symboles de la purification et de la destruction.

« … ils (les morts) rajeunissaient, noyés par procuration sous la marée éclatante qu’une digue de feu empêchait de déferler sur les tranchées. Puis, avec la grande banlieue, ces buissons ardents qui semblaient brûler sur l’eau s’éteignirent. » (p. 187)

Le narrateur s’engage maintenant sur le chemin cavalier, boueux, toujours dans la solitude.

« Il n’y avait pas en vue âme qui vive. Devant moi, un mur de meulière crêté de brique bordait de tout son long une ruelle d’herbe et de boue jaune semée de flaques ridées, qui sentait déjà le chemin cavalier. » (p. 193)

Ce qui nous frappe dans cette nouvelle, c’est le nombre incroyable d’occurences du mot « mur ». Désormais, ce motif apparaîtra tout au long du récit, sauf dans la dernière séquence.

Le mur, c’est  la défense des frontières et un symbole de séparation : séparation entre les autres et moi. Le mur, c’est la communication coupée : sécurité, étouffement, défense, mais prison. (7) Le mur est donc un symbole de la solitude. La maison va devenir une sorte de prison dans laquelle le narrateur sera enfermé et dont il ne pourra plus sortir. D’ailleurs, le terme « prisonnier » apparaîtra effectivement plus loin.

« Je me sentais étrangement seul entre ces murs sans accueil par-dessus lesquels les charmilles furieusement fouaillées, comme au long d’une digue, gonflaient et déferlaient l’une après l’autre avec la violence de la grosse houle. » (p. 194)

Gracq nous décrit ici la tempête prémonitoire qui fait penser à une séance de spiritisme… Les charmilles s’agitent avec la violence de la houle. On y trouve bien l’image de la forêt et celle de la mer, lieux de la rencontre.

Il avance dans la « solitude chagrine des villégiatures« .

Puis le prince va éveiller cette princesse faussement morte :

« La solitude des villas enterrées sous les branches était si complète que mon pas malgré moi se faisait plus léger et plus long; il me semblait que je venais au fond de cette cavée perdue dans les feuilles éveiller je ne sais quoi d’enseveli. » (p. 195)

Ici, il est fait référence à cette Belle qui dort durant des années dans un château entouré de forêts impénétrables. Mais on peut faire référence aussi à ce mythe du Moyen-Age chrétien : un jeune chevalier réussit à pénétrer dans le château pour guérir le roi blessé. Or le narrateur n’est pas venu pour libérer la princesse; bien au contraire, c’est lui qui va être libéré : c’est donc l’inverse des contes.

Maintenant, il arrive devant la maison, « La Fougeraie ». La Fougeraie désigne un lieu où poussent les fougères. Il faut remarquer qu’il existe un lien entre la maison et la forêt qui l’entoure.

Il se sent « tout à coup plus que seul et commence à douter d’y être vaiment attendu. »

1.3.3. Dans la maison

Le narrateur souligne la froideur de cette maison qui ressemble à celle de la servante :

« … l’image qui s’incrustait dans mon esprit devenait froide et même glaciale : c’était celle de ces demeures-musées où, dans l’angle d’une des pièces que le visiteur traverse,… non le tremblement de la vie , mais plutôt une rigidité mortuaire saisit ce désordre épousseté. » (p. 199-200)

De nouveau, manquent ici la vie, la joie. Et « ces demeures-musées » évoquent le château endormi ou souffrant. Cela suggère à la fois la froideur et la mort.

Ainsi, « une atmosphère d’isolement et de froid mouillé envahissait la pièce« . Il s’y sent « peu à l’aise« . C’était comme si on l’eût laissé seul dans la maison. »

1.4. L’enlisement dans la nuit

« J’essayai de raisonner ma nervosité. Mais le silence de la pièce gagnée par la nuit me pesait, j’avais besoin d’air. » (p. 202)

L’obscurité est accentuée par une panne d’électricité.

« Rien n’est vivant, rien n’est soudain aussi maternel dans la nuit noire de la campagne, quand l’électricité a été coupée… » (p. 204)

Ce terme « maternel » nous fait songer à un lieu symbolique, imaginaire, entre la mère et la mer qui est partout présente. Il aime sentir la maison s’enfoncer dans le crépuscule. Cette maison nous donne l’impression d’un bateau qui s’enfonce dans la mer.

« J’ai toujours aimé, depuis mon enfance, sentir autour de moi une maison s’enfoncer toute close dans le crépuscule – toujours goûté le sentiment trouble des eaux basses, la petite mort qui rôde un moment dans les pièces vides… » (p. 204)

« L’obscurité de la maison était celle d’une galerie de mine« , impression accentuée par la chevelure de la servante :

« La masse lourde, presque orageuse, des cheveux noirs se perdait dans l’ombre élargie qui se plaquait sur le mur. » (p. 205)

Maintenant, l’heure du dernier train est passée. L’éventualité de l’arrivée de son ami est donc impossible. Il est obligé de passer la nuit dans cette maison vide, obscure et silencieuse dont toutes les issues sont fermées : l’angoisse de celui qui a cessé d’attendre croît.

1.5. L’enlisement dans l’envoûtement 

« Le Roi Cophetua » offre le rythme typique des récits de Gracq : l’envoûtement progressif, caractéristique de son oeuvre.

1.5.1. La servante-maîtresse

Personnage emblématique, elle est le signifiant de plusieurs signifiés. Elle est à la fois un personnage féminin (maîtresse et humble servante), personnage de Shakespeare et de Goya, une allégorie de la vérité, un symbole de la vie et de la mort, et celle qui a une fonction de guide initiatrice. Son attribut principal est le flambeau; elle est dispensatrice d’ombre et de lumière, car, après la panne d’électricité, elle seule peut éclairer l’attente. Elle est le noir et le blanc.

« Quand elle entrait, elle envahissait la pièce comme une vague – portée, drossée par un vent – à la fois légère et pesante, les yeux lourds et baissés. » (p. 225)

L’ambiguité de cette femme est suggérée par ces adjectifs : « légère et pesante« . Elle est à la fois le noir et le blanc, celle qui procède à l’inititation, mais qui pourrait aussi empêcher l’initiation, voire la libération. A la fin du récit, le narrateur part sans la saluer, ou plutôt s’enfuit car il a peur d’être retenu. L’enlisement et la libération correspondent ainsi à la pesanteur et à la légèreté. 

Toute la deuxième séquence se déroule avec les deux protagonistes que sont le narrateur et ce personnage ambigu, la servante-maîtresse qui le reçoit dans la villa de Nueil. Elle envoûte le narrateur dès le premier regard; il reconnaîtra effectivement son désir plus loin :

« Je la désirais. Je l’avais désirée, je le savais maintenant, dès la première seconde, dès que mon pas à côté du sien avait fait craquer le gravier de la cour. » (p. 241)

Or, il n’est pas le seul à avoir été envoûté, son ami Nueil l’a été lui aussi, lui qui est le seul à être identifié par son nom, mais qui est absent. En fait, il est toujours présent par son « oeil » (le signifiant de Nueil) parce qu’on l’attend toujours, comme s’il fixait son « oeil » sur son ami. Plus loin, le narrateur imaginera que le tableau condense les liens charnels qu’il y a entre Nueil et la servante.

« Depuis des années, … servait-elle Nueil ainsi silencieusement, rituellement, gestes et regards noués dans un malaise tendre et oppressant que le tableau condensait et consacrait comme un miroir recharge et envoûte le visage qui s’y reflète ? » (p. 229)

La description des pas sur le gravier (caractéristiques d’une servante) décrit également cet envoûtement.

« Humilié et serf, et pourtant calmement autoritaire – enchaînéenchaînant. » (p.229)

Elle est enchaînée (servante), mais elle enchaîne Nueil, et, maintenant, elle est en train d’enchaîner notre héros comme le roi Cophetua fut enchaîné par la mendiante.

1.5.2. Les tableaux 

« … j’écoutais l’orage des futaies qui se reformait après l’accalmie, reprenait souffle pour la mauvaise nuit. La mala noche… Le mot me traversa l’esprit (…) … brusquement le souvenir de la gravure de Goya se referma sur moi. » (p. 214)

La description de la gravure de Goya : deux femmes, la nuit, dans la tempête, se superpose avec la réalité. C’est une mise en abyme dans le souvenir du narrateur. Il se rappelle ce tableau qui contient tous les éléments de ce qu’il est en train de vivre :

« Sur le fond opaque, couleur de mine de plomb, de la nuit de tempête qui le apporte, on y voit deux femmes : une forme noire, une forme blanche. » (p. 214)

Pour lui, ces deux femmes pourraient être la même femme, la servante-maîtresse qui est double : elle est à la fois noire par ses cheveux noirs, et blanche puisqu’elle le fait passer du noir de l’état d’angoisse (dysphorique) au blanc, à la libération (euphorique). Ici, la trame du récit est résumée en quelques mots dans le souvenir de ce tableau. 

Ce thème du blanc et du noir – des deux silhouettes – se retrouve dans la gravure de Goya et dans le tableau du roi Cophetua, mais également dans la servante-maîtresse. Et encore dans la description de la pièce : « La pièce, nue, était carrelée de blanc et de noir. »

En même temps, ce tableau nous rappelle aussi le tableau du « roi Cophetua » : ce roi barbare penché vers une très jeune fille en haillons blancs, déchirés mais nuptiaux – le roi Cophetua, amoureux qui n’aurait pas dû l’être, d’une mendiante. On retrouve ici l’aspect « clandestin » :

« Tout le côté clandestin, litigieux, du rendez-vous de nuit s’embusque dans les lourdes jupes ballonnées de voleuse d’enfants de la silhouette noire, dans son visage ombré, mongol et clos, aux lourdes paupières obliques. » (comme la servante) (p. 214)

Puis apparaît la silhouette blanche aux jambes parfaites (le narrateur insiste souvent sur ses belles jambes) … La même femme présente ces deux aspects différents. On retrouve deux fois le mot « désir » : le désir, ce qui lie le roi Cophetua à la jeune mendiante, et ce qui lie le narrateur à la servante-maîtresse, comme aussi ce qui a lié Nueil à la jeune femme.

Et le visage de cette femme blanche reste invisible.

« Le visage enfoui, tourné du côté de la nuit… » (p. 215)

Cette image du « profil perdu » se retrouve aussi chez Cophetua : « visage perdu dans l’ombre » (p. 224) et, plus loin, dans la description de la femme-servante :

« Une fois de plus, je fus frappé par la tache sombre et opaque que faisait cette silhouette droite contre la lumière, et qui se laissait détailler si difficilement; rien qu’un profil perdu qui fuyait vers la pénombre du couloir, le contour mat d’une joue sortant à peinede la masse des cheveux lourds. » (p. 232)

« … le visage restait noyé, penchait du côté sombre du lit, regagnait sournoisement l’abri de la chevelure. » (p. 243)

Cette silhouette, nul n’arrivera jamais à la détailler, et nous, lecteurs, ne verrons jamais ce profil perdu.

On peut trouver également des termes presque semblables dans la description de Goya et de Cophetua : stupeur-stupéfiée, mongol-barbare, dénude les cuisses-les bras nus…

L’auteur mentionne à maintes reprises cette nudité, signe de sensualité : la nudité de la pièce, des murs, des plages, du sentiment et, évidemment, celle du corps (bras, cuisses, épaules, sein, main).

Ses pensées tourbillonnent dans la violente tempête, la solitude, l’obscurité et l’idée de la mort (celle de son ami) qui rôde : ces heures immobiles où la tension entre l’idée de la guerre et sa réalité cherche en vain à se résoudre.
Maintenant, le dîner va être servi; le narrateur passe dans la salle à manger.

Contre le mur, « un seul tableau, de dimensions assez petites« , attire l’attention du narrateur : le tableau du roi Cophetua. Mais il « craignait déjà de rompre le sombre charme de ce dîner silencieux » (p. 223). Il est prisonnier du charme de quelque chose de magique. C’est comme si l’on avait pratiqué sur lui de la magie noire, comme s’il était entré dans ce conte auquel on décèle plusieurs petites alllusions dans tout le récit. C’est donc un tableau-miroir qui présente sa situation et celle de Nueil : ce roi est à la fois Nueil, l’homme snob, riche, qui change de voiture chaque année, mais aussi l’homme de culture, musicien, qui se lie avec la femme-servante. En somme, le tout petit tableau est une reproduction de la situation dans laquelle se trouvait Nueil :

« Les couleurs du tableau étaient foncées (…) un personnage en manteau de pourpre, le visage basané, le front ceint d’un diadème barbare, qui fléchissait le genou et inclinait le front dans la posture d’un roi mage. Devant lui, à gauche, se tenait debout – très droite, mais la tête basse – une très jeune fille, presque une enfant, les bras nus, les pieds nus, les cheveux dénoués. Le front penché très bas, le visage perdu dans l’ombre, la verticalité hiératique de la silhouette… » (p. 223)

Le manteau du roi est un signe de domination et la couleur pourpre évoque le sang ou le désir sexuel. Ce n’est pas elle, mais c’est le roi qui fléchit le genou devant elle : il y a inversion de la posture. Cette description de la mendiante nous fait penser à la gravure de Goya.

Nous voyons dans cette scène une analogie entre le tableau et le miroir  : le tableau et le miroir ont envoûté Nueil qui a été le premier à succomber à l’envoûtement et qui laisse sa place à son ami, qui y cède à son tour.

« J’étais dans une ce ces boîtes d’optique dépaysante, il me semblait que j’étais à la fois dedans et dehors. » (p. 218)

Une « boîte d’optique » est faite de miroirs. Le héros est pris dans les miroirs de cette maison qui en est remplie. Un tableau, qui est un tableau-miroir, représente sa situation et celle de Nueil. Et il va devoir en sortir car il en est prisonnier : prisonnier de cette servante-maîtresse.

Le miroir fait penser au champ photographique, qui fait référence à « l’oeil ». Le miroir, quant à lui, prend la place d’un autre : il est le reflet de celui dont il a pris la place.

Cependant, non seulement le miroir mais aussi d’autres objets peuvent renvoyer des images : le piano, la table, l’argenterie, et l’eau. Voici la pièce peuplée de reflets : la transparence par excellence.

« La nappe ne recouvrait que le centre d’une table longue qui miroitait du même éclat liquide que les pianos du salon (…) où la lumière des bougies tirait d’un sommeil gelé les reflets de l’argenterie, il y avait au mur une glace longue et basse, un peu inclinée, bordée d’une simple baguette noire, mais d’une eau si claire et si parfaitement transparente (…) chambre noire qui envoûte les tableaux des intimistes hollandais. » (p. 219)

De nouveau, dans cette chambre noire qui envoûte, il est envoûté par la femme. Il ne parvient pas à partir. Cet envoûtement, on le retrouvera plus loin, sous forme de magie noire :

« Le tableau faisait toujours sa tache sombre sur le mur, figé dans une solitude de musée, irradiant la pièce comme une figurine transpercée d’épingles. » (p. 235)

L’image de la mer ressurgit : l’image de la mer est liée à l’image de la forêt : « le surplomb des futaies« , ces forêts gigantesques nous ont déjà frappés :

« … je me rappelai vivement combien m’avait frappé, derrière la double haie des maisons basses, le surplomb des futaies deux ou trois fois plus hautes qu’elles, qui crevaient en bouillonnant par-dessus les toits de tuiles rousses. C’était comme un village au péril de la mer. On eût dit que la forêt écumeuse allait d’un instant à l’autre déferler par-dessus sa digue, dans une espèce de revanche élémentaire. » (p. 218) 

 

2. L’initiation 

2.1. Les signes annonciateurs de la libération

2.1.1.Les moments euphoriques et paisibles 

Un signe de la libération a déjà été donné tout au début de la nouvelle, lorsqu’est évoqué le premier souvenir de Nueil, l’été d’avant la guerre. Dès que le narrateur évoque ce temps, ce lieu (paratopique), par un retour en arrière, ceux-ci deviennent euphoriques :

« Le souvenir me revenait – distinct – d’une avant-guerre, perdue, aux étés plus ensoleillés que nature, butinés déjà par les frêles insectes de toile et de bois étrangement annonciateurs, mais jeune, joueuse, éventée, aventureuse, détachée comme aucune, où jamais les routes de France ne s’ouvrirent si fraîches... » (p. 191)

Ce passage est une préfiguration du moment euphorique que l’on va retrouver à la fin du récit : chaleur, jeunesse, fraîcheur et joie. Il sera détaché à la fin du récit, comme cette sorte de joie de la jeunesse qu’il va ressentir à ce moment-là.

Cette nuit initiatique est également parsemée de moments euphoriques :

« … la petite onde de lumière dont le reflet s’éveille et coule le long du mur, pareil au coeur tiède de la maison qui se remettrait à battre. Un instant je regardai, réchauffé, avec une sensation diffuse de bien-être. » (p. 204)

Cette sensation de bien-être persiste, à de certains intervalles, jusqu’à la fin du récit où intervient le moment de libération, mais la situation inexplicable que vit le narrateur se prolonge parallèlement :

« … il me semble toujours que rien n’eût pu se passer de même sans cette intimité menacée et fragile, cette atmosphère d’éclosion paisible à la fois songeuse et funèbre, que lui faisait la lueur tremblante des bougies. » (p. 216)

« Et pourtant, au fond du village reclus, au fond de cet après-midi de tempête, se cachait je ne sais quelle tranquillité protégée. » (p.218)

Cette « tranquillité protégée » fait songer à la mère (la mer). Un moment de tranquillité succède à l’angoisse qui l’étreint à nouveau. La libération intervient ainsi progressivement :

« Je ressentais toujours cette constriction de la gorge qui ne m’avait pas quitté depuis que j’étais entré dans la maison. Mais l’inquiétude, les mauvais pressentiments, n’y avaient plus autant part. » (p. 220)

Après le dîner, l’inquiétude, la solitude ont envahi de nouveau notre héros :

« Il devenait impossible d’attendre sans nouvelles dans cette maison qui coulait dans la nuit, sourde et muette. » (p. 225)

Cette maison est comme un bateau sur la mer, isolé de tout, en train de couler. En outre, « Toute communication paraissait coupée« . Il décide d’aller au bureau de poste. Deux éléments se croisent de nouveau, la forêt et l’eau. De même, on retrouve ici les images de la mer.  Or, cette fois-ci, non seulement le héros est apaisé mais la barre déferle même sans bruit. L’auteur souligne par là le reflet de l’extérieur sur l’intérieur, ou inversement. Mais cet apaisement n’est pas total : il se sent perdu, « flotté« . Il ne sait pas où il en est :

« Je respirais à l’aise le parfum de terre crue qui montait de la nuit, j’écoutais le tonnerre lointain, pareil à une barre qui déferle, presque naturel, presque apaisé. Je me sentais étrangement perdu, flotté, soudain très loin de toutes les amarres. » (p. 226)

Et, plus loin, il éprouve un sentiment de légèreté :

« Le lointain fracas d’ange furieux qui s’apaisait donnait de l’air à la nuit oppressante : une lumière trembla, puis s’épanouit , calme et jaune … comme se déclôt la fleur des belles-de-nuit. » (pp. 230-231)

Gracq nous dépeint ici le reflet de l’extérieur sur l’intérieur : l’extérieur s’allège comme l’intérieur du narrateur.

« Il y avait dans l’air une douceur tranquille et mouillée. Je marchais allégé et détendu dans cette rémission de la tempête. L’image de la flamme des bougies montant toute droite dans la pièce fermée était revenue se fixer dans mon esprit comme au foyer d’un cabinet de glaces; il me semblait que l’embellie de la forêt s’était figée autour de cette lueur qui charmait dizarrement la nuit. » (p. 231)

L’on remarque ici l’analogie entre « la flamme des bougies de la pièce fermée » et « l’embellie de la forêt » figée autour de cette lueur.

Une tentative de sortie reste sans succès; il est forcé de rentrer à la maison et avance dans un tunnel qui « ne menait plus nullle part« .

Malgré « l’écroulement » du monde en guerre – écroulement de « cataracte » -, le signe annonciateur de la libération est introduit dans ce passage sous la forme de l’eau, comme « le temps qui coule pesamment vers la saison noire » :

« Mais qu’importe ! Une liberté confuse se lève derrière cette pluie noire et ce jour désastreux, comme une aube du déluge où battraient mêlées l’aile de la colombe et celle du corbeau. » (p. 233)

C’est l’association du blanc et du noir (colombe et corbeau), semblable à la servante (ange et démon), comme dans la gravure de Goya et le tableau du roi Cophetua. Il s’agit d’un combat entre le noir et le blanc.

noir                                vs                            blanc 

        obscurité                                                       lumière

        pesanteur                                                      légèreté

        nuit                                                                jour

        enlisement                                                    libération

 
2.2. Un geste libératoire

2.2.1. L’acte sexuel

Cette libération s’opère par l’intermédiaire de la femme-servante, mais comme s’il s’agissait d’un rite. Alors qu’il a pris la femme d’un autre, il part allégé, sans remords, comme s’il était sauvé. Il n’oubliera pas cette femme, non qu’il l’ait aimée, mais parce qu’elle a été son guide initiatique.

« La lumière du flambeau qu’elle avait posé devant moi sur la table accentuait bizarrement le caractère rituel de ces ornements blancs qu’elle semblait avoir revêtus plutôt que noués à son front et à sa ceinture. » (p. 221)

Dans ce rite de baptême et d’initiation, c’est elle qui mène le rite : autoritaire, elle est la maîtresse des rites :

« Il n’y eut pas de mot échangé. Depuis que j’étais entré à La Fougeraie, elle m’imposait son rituel sans paroles : elle décidait, elle savait, et je la suivais. Je n’étais même pas troublé, ni perplexe : seulement, tiré de moment en moment par un fil léger que je ne songeais plus à rompre. » (p. 240)

Notre héros est lié par un fil; ce fil est à la fois le fil qui le lie à elle et le fil qui relie tout le texte.

Il entre dans la chambre de la servante-maîtresse. Une chambre très féminine où l’on retrouve de nombreux éléments : obscurité, miroir, lourdeur (un mobilier à la fois ouvragé et lourd), tout ce qui est destiné à occulter la vérité comme à cacher l’initiatrice (rideau, mur) : et cette chambre est « distante« , tout comme elle :

« C’était une chambre sans accueil et, me parut-il même en cet instant, singulièrement distante… » (p. 242)

Elle s’est peut-être refermée sur l’image de Nueil : elle veut que Nueil demeure entre elle et le narrateur parce qu’elle appartient à l’Autre ?

« … ce corps long qui semblait s’animer loin de moi, les yeux fermés, se recueillir autour d’une image secrète, ces jambes nobles qui paraissaient animer encore dans le plaisir les plis du manteau noir – cette docilité hautaine, cette distance que rien ne parvenait à combler. » (p. 243)

Les termes « docilité hautaine » expriment bien sa situation de servante-maîtresse.

Malgré cette distance, cette initiation semble se dérouler comme si tout était déjà écrit.

« il n’y avait ni surprise, ni attente, ni fièvre. Simplement ainsi. (…) une fois de plus, silencieusement, orgueilleusement, elle m’assistait. » (p. 242)

Le narrateur insiste sur le rôle de la femme dans l’initiation. C’est elle qui dirige, mène, tient le fil. Et ils passent la nuit ensemble, sans échanger une parole, comme lors d’une veillée d’initiation.

Et « il glisse d’un seul coup dans un sommeil pesant« , comme s’il glissait dans la mer (mère), comme un noyé.

Quand il se réveille, au cours de la nuit, il aperçoit une faible clarté, comme une aube, les rideaux écartés;  la tempête s’est calmée, la lune apparaît. On retrouve encore des images de la mer :

« Le croissant de la lune voguait à travers de vastes plages nues, bordant faiblement de blanc les gros nuages ballonnés du beau temps… le chemin de terre égoutté maintenant et presque sec entre les rails d’eau paisible de ses ornières. » (p. 244)

Par le biais de cette vision du chemin avec ses rails remplis d’eau, « les rails d’eau paisible » rappellent le train que le narrateur avait pris au début de la nouvelle. 

Nous sommes dans un moment euphorique : « L’air nettoyé par la pluie« , la transparence « plaisante à l’oeil« , la « sonorité claire« , le grondement continu mais « plus proche et moins obsédant« , la « nuit éveillée et tranquille où gagnait l’embellie« …

Ainsi, il se sent en sécurité et calme : « La sécurité qui coulait de cette nuit m’avait calmé« . Et pourtant, quand il la regarde, il éprouve « une anxiété trouble et mêlée » : elle pourrait le garder prisonnier !

Il pense à Nueil. La pensée de Nueil est un motif d’angoisse (car il y a la possibilité de sa mort), la même que lors de la nuit précédente. Il en écarte d’autant plus résolument la pensée de la mort :

« … cette pensée n’était pas oppressante comme la veille : l’accalmie dissipait les mauvais fantômes, écartait la pensée de la mort. (…) maintenant que l’angoisse qui m’avait tenu à la gorge se dissipait, l’éclairage changeait, la faisait glisser vers un clair-obscur plus égarant, plus sournois. »                  (pp. 245-246)

Ce « clair-obscur » rappelle la description des deux tableaux ainsi que l’ambiguité de la femme et la situation de notre héros. L’ambiguité et la peur perdurent.

« Je me sentais entrer dans un tableau, prisonnier de l’image où m’avait peut-être fixé ma place une exigence singulière. » (p. 246)

Il se trouve dans une situation ambivalente, dont il va finalement s’échapper, mais le danger demeure. De là une continuelle ambiguité. L’image de cette femme est « apaisante et cruelle« , comme dans le tableau du roi Cophetua et comme sur la gravure de Goya.

Il est resté éveillé auprès d’elle, la regardant dormir profondément. Tous les signes positifs se retrouvent dans ce passage : « la canonnade » se fait « paresseuse« , « les longues pièces vernies » sont comparées à des « clairières« . On glisse de plus en plus du côté de la libération.

« … un air cru glissait maintenant dans la chambre, coulant des hautes vitres tachées de nuit bleue. Cette heure du petit matin était froide et lucide; d’ordonner mes pensées … me donnait un sentiment de possession calme, de domination indulgente. » (p. 248)

La nuit devient « bleue » ; elle n’est plus noire. La couleur bleue est un des symboles de la vérité. Et cette vérité sera dévoilée par cette femme qui a la fonction de guide initiatrice.

« … ainsi, je commençais à marcher sur une route qu’elle m’avait ouverte, et dont je ne savais trop encore où elle me conduisait. » (p. 249)

« Ainsi » était toujours la réponse muette de cette femme : elle agissait comme si tout était normal, comme si cela devait être. Mais, cette fois, s’opère un retournement : c’est lui qui agit ainsi naturellement. C’est pourquoi la libération est proche.

Cette guide initiatrice est comparable à Orphée, le personnage de la mythologie grecque. Toutefois, ce n’est pas lui qui ici joue le rôle d’Orphée, c’est elle qui joue ce rôle. Il y a donc renversement du mythe : 

« Je songeais qu’on pouvait suivre Orphée très loin, dans le sombre royaume, tant qu’il ne se retournait pas. Elle ne se retournait jamais. Je l’avais suivie. Encore maintenant je la suivais presque … – étrangement pris en charge, étrangement charmé. » (p. 249)

Le mot charme a ici son sens fort d’envoûtement, de sortilège puissant.

Par l’entremise de cette femme, tout ce qui était dysphorique, pesant, angoissant, semble se dissiper. En effet, quand il se réveille le lendemain, c’est dimanche, le jour de la Fête des Morts.

La Toussaint est marquée d’un signe négatif, c’est un jour de deuil, d’obscurité, de tempête, d’angoisse, mais la fête des morts est le jour de la libération.

3. La libération

Ses impatiences, ses angoisses, ses inquiétudes, ses attentes, ses extases sont les variations de tension à travers lesquelles l’univers redevient concret : du sommeil inanimé l’on passe à l’état de veille et, enfin, à l’aurore qui apporte au monde et à l’homme l’aventure libératrice. 
Dans la sensation matinale où tous les éléments s’accordent, mais cette fois positivement, le narrateur perçoit une vie devenue « plus aérée, plus proche« .

Les rideaux, qui correspondaient à des murs, à la nuit, au bruit, à tout ce qui faisait obstacle, sont maintenant « ouverts » : c’est, par cette métaphore de la clarté revenue que s’opère le dévoilement de la vérité.

Beaucoup d’éléments rencontrés tout au long du texte se retrouvent ici, dans cette dernière séquence, mais ont pris la forme de la légèreté : le feu, l’eau, la terre, la mer, la forêt; le « soleil jeune et encore mouillé » (le feu et l’eau représentent la jeunesse); la tempête devenue « le vent faible« , délicieux, le vert des feuilles, « le bruit clair« , l’air frais, la forêt matinale, les villas « neuves et lavées« … Dans la fraîcheur du matin, tout s’est transformé, du négatif au positif.

« Quand je m’éveillai, la place auprès de moi était vide, les rideaux ouverts; un soleil jeune et encore mouillé entrait à flots dans la chambre, les oiseaux chantaient. La matinée était si radieuse que je me précipitai sur la fenêtre et l’ouvri. L’air était d’une fraîcheur baptismale; le vent faible promenait l’odeur encore verte des feuilles arrachées. La vie s’était remise en ordre... » (p. 250)

« … l’angoisse qui avait pesé sur moi toute la soirée s’était envolée » (p. 251)

Cette fin du texte s’oppose à son ouverture : la couleur verte, la clarté, la forêt matinale rafraîchie par la pluie évoquent la pureté (la voiture du laitier), la légèreté, la purification (la « fraîcheur baptismale« ). C’est la purification qu’il a subie qui l’a fait passer dans ce monde matinal : on retrouve le rapport étroit entre l’extérieur et l’intérieur, aussi bien entre le narrateur et ce qui l’entoure qu’entre la maison et son environnement.

Cette libération est perceptible dans toutes les images, mais également dans la structure des phrases : elles sont beaucoup plus courtes (2 lignes) si on les compare aux phrases longues du début du texte (21 lignes).

 

début ( – )                                                    fin ( + )

guerre                                                           paix

mort                                                              vie

dysphorique                                                  euphorique

univers social                                                u. individuel   

pesanteur                                                      légèreté

(phrases longues)                                        (phrases courtes)

nature domestiquée                                      nature sauvage

nocturne                                                         diurne

irréel                                                               réel

passif                                                              actif

chaos, confusion                                            mise en ordre

enlisement                                                     libération

 

Le narrateur se retrouve dans un monde nouveau :

« Je songeai que toute la journée ce serait encore encore ici dimanche. » (p. 251)

Le dimanche est le premier jour de la semaine comme il est le premier jour de la création.

 

CONCLUSION 

Gracq replonge ses personnages dans leur mystère initial et dans ce double sentiment de « réclusion » et de « déréliction ».

Son univers romanesque procède de la participation des phénomènes naturels à la vie intérieure des personnages. La nature contient les symboles de la vie spirituelle et révèle les signes annonciateurs du destin. A travers les images de la mer et de la forêt, le personnage romanesque surgit de l’épaisseur du milieu poétique où l’eau et la forêt se confondent. AInsi, grâce aux forces de la nature, notre héros réussit à ressusciter.

Orphée se retourne avant d’avoir regagné le monde des vivants. Aussi Eurydice disparaît-elle dans le Royaume des Morts. Mais, contrairement au tragique mythe grec, la servante-maîtresse ne se retourne jamais. Notre héros est sauvé. Cette libération s’est accomplie silencieusement, rituellement et …

simplement ainsi.

 

***

TABLE DES MATIERES

introduction

1. L’ENLISEMENT

1.1. L’enlisement dans la terre

1.2. L’enlisement dans la guerre, allégorie de la mort

1.3. L’enlisement dans la solitude

1.3.1. Dans le train

1.3.2. Pendant le trajet

1.3.3. Dans la maison

1.4. L’enlisement dans la nuit

1.5. L’enlisement dans l’envoûtement

1.5.1. La servante-maîtresse

1.5.2. Les tableaux

2. L’INITIATION

2.1. Les signes annonciateurs de la libération

2.1.1. Les moments euphoriques et paisibles

2.2. Un geste libératoire

2.2.1. L’acte sexuel

3. LA LIBERATION

Conclusion 

***

Notes 

( 1 ) Julien GRACQ, Préférences, José Corti, 1961

( 2 ) Victor HUGO, Les Misérables, Livre Cinquième, Partie III, Chapitre V.

( 3 ) Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des Symboles, Robert Laffont/Jupiter, 1969.

( 4 ) Ibid. 

( 5 ) Ibid.

( 6 ) Ibid.

( 7 ) Ibid.

***

BIBLIOGRAPHIE 

GRACQ, Julien, Le roi Cophetua in « La Presqu’île », José Corti, 1970.

CHEVALIER, Jean & GHEERBRANT, Alain, Dictionnaire des Symboles, Robert Laffont/Jupiter,1969.

BARTHES, Roland, L’Aventure sémiologique, Seuil, 1985.

***

UNIVERSITE DE GENEVE, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par MMs. Junko ASHLYN et Zjenai ZHENG

dans le cadre du séminaire de littérature « Concepts pour une lecture critique », pour l’obtention du Diplôme d’Etudes Françaises.

Professeur : M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

***

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

,

 

 

 

 

 

 

 

 

Analyse sémiotique du film de Howard Hawks « Rio Bravo »

 

Bien que parfois décriée, l’Intelligence Artificielle (I.A.) fait actuellement une entrée remarquée dans tous les domaines de l’activité humaine.

Afin d’illustrer le parti que les étudiants peuvent, eux aussi, tirer de ce nouvel adjuvant, il m’a paru intéressant de proposer ici un exemple d’analyse sémiotique effectuée par l’une des innombrables IA désormais disponibles sur internet.

Voici donc, structurée selon les cadres théoriques proposés par Vladimir PROPP, Algirdas GREIMAS, Jean-Michel ADAM et François RASTIER, et entièrement opérée par une IA (« Le Chat »), une brève analyse du film d’Howard Hawks « Rio Bravo« .

 

 

« Rio Bravo » (1959) de Howard Hawks est un film fondateur du western classique, et une analyse sémiotique peut en révéler les structures narratives profondes, les jeux d’actants, les valeurs en circulation, et les mécanismes discursifs qui en font une oeuvre aussi riche. Voici une analyse structurée selon les cadres théoriques intégrant les apports de Propp, Greimas, Adam, et Rastier.

1./ Analyse proppienne : les fonctions et les rôles

Inspiré de Vladimir Propp, on peut identifier dans « Rio Bravo » une séquence narrative qui suit un schéma proche du conte merveilleux, mais adaptée au genre western.

Rôles des personnages (sphères d’action)
  •  – Le Héros : John T. Chance (John Wayne) incarne le shérif qui doit défendre la ville contre les bandits. Il est à la fois le héros classique et un personnage complexe, marqué par l’âge et la solitude.
  •  – L’Auxiliaire magique : Dude (Dean Martin), l’ancien adjoint alcoolique, et Colorado Ryan (Ricky Nelson), le jeune pistolero, jouent ce rôle. Leur évolution (la rédemption de Dude, l’initiation de Colorado) est centrale.
  •  – Le Donateur : Stumpy (Walter Brennan), le vieux boiteux, fournit des informations et un soutien moral/logistique.
  •  – L’Objet de la quête : La défense de la prison et la protection de Joe Burdette (le frère du méchant) symbolisent l’ordre et la justice.
  •  – L’Opposant : Nathan Burdette (John Russell), le riche rancher criminel, incarne le mal, la corruption et la menace extérieure.
  •  – Le Faux Héros : Pat Wheeler (Ward Bond), d’abord perçu comme un allié, se révèle ambigu, mais reste du côté de la loi.
  •  – Le Mandateur : La communauté de Prescott (la ville) et la loi non écrite du Far West.
  •  – La Princesse (ou la récompense) : Feather (Angie Dickinson), qui représente à la fois une tentation et une possible rédemption. pour Chance.
Fonctions narratives
  • Situation initiale : L’arrestation de Joe Burdette perturbe l’équilibre.
  • Epreuve qualifiante : Chance refuse l’aide des citoyens, choisissant de défendre la prison avec une petite équipe.
  • Combat et victoire : La série de duels et d’affrontements culmine dans la scène finale où Chance et Dude triomphent des bandits.
  • Récompense : La paix revenue, Chance et Dude retrouvent une forme de rédemption personnelle et sociale.
Spécificité hawkienne :

Hawks inverse et complexifie certains rôles. Par exemple, Chance n’est pas un héros solitaire classique : il a besoin de ses compagnons, et sa relation avec Feather introduit une dimension romantique et vulnérable.

2./ Analyse greimassienne : le carré sémiotique et les actants.

Algirdas Greimas permet de modéliser les oppositions et les valeurs en jeu.

Carré sémiotique :

Valeurs                       Contradiction                      Contrariété

Loi/ordre                  Désordre/crime               Justice/Vengeance

(Chance, Dude)   (Burdette, ses hommes)  (Feather, Pat Wheeler)

Schéma actantiel :
  •  – Sujet (Chance) vs Objet (la justice) : la quête est de rétablir l’ordre, mais aussi de prouver que la loi peut triompher sans compromission.
  •  – Destinateur : La communauté (symbolisée par les citoyens qui finissent par aider indirectement).
  •  – Destinataire : La ville, mais aussi Chance lui-même, qui cherche à prouver sa valeur.
  •  – Adjuvant : Dude, Colorado, Stumpy.
  •  – Opposant : Burdette et ses hommes.
Enjeu sémiotique :

Le film joue sur la tension entre l’individualisme (Chance refuse l’aide au début) et la solidarité (il finit par accepter le soutien de la communauté). La valeur centrale est l’honneur, opposée à la corruption et à la peur.

3./ Analyse discursive : Jean-Michel Adam et la textualité.

« Rio Bravo » est un exemple parfait de « séquence narrative » (Adam) avec des phases marquées :

  •  – Ouverture : L’arrestation de Joe Burdette et la menace de Burdette.
  •  – Complication : Le siège de la prison, les tentatives d’intimidation.
  •  – Résolution : Les duels et la victoire finale.
  •  – Clôture : La scène finale où Chance et Dude marchent ensemble, symbolisant la réconciliation et la paix retrouvée.
Effets de rythme :
  •  – Scènes de tension (les attaques de la prison) alternent avec des scènes de respiration (les chansons de Dude et Colorado, les dialogues humoristiques).
  •  – Dialogue : Hawks utilise le dialogue pour révéler les caractères (ex. : les répliques cinglantes de Chance, l’humour de Stumpy).
Intertextualité :

Le film dialogue avec d’autres westerns (notamment « High Noon« , que Hawks critiquait pour son héros trop solitaire). Ici, la communauté est réhabilitée, même si elle est d’abord montrée comme lâche.

4./ Analyse rastérienne : isotopies et sémantique interprétative.

François Rastier insiste sur les « isotopies » (répétitions de thèmes ou de motifs) qui structurent le sens.

Isotopies majeures :
  •  – La rédemption : Dude (alcoolique -> héros), Chance (solitaire -> intégré), Feather (femme fatale -> alliée).
  •  – La musique : Les chansons de Dude et Colorado (comme « My Rifle, My Pony and Me ») créent une isotopie de la camaraderie et de la jeunesse.

L’espace :

  •  – La prison : Lieu clos, symbole de l’ordre à défendre.
  •  – Le saloon : Lieu de tentation (alcool, Feather) et de sociabilité.
  •  – La rue : Espace de confrontation, où se jouent les duel.
Symbolique des objets :
  •  – Le fusil : Instrument de justice, mais aussi de violence.
  •  – La bouteille : Symbole de la chute de Dude, puis de sa renaissance (il la brise à la fin).
  •  – Les cartes : Burdette joue aux cartes, symbole de hasard et de tricherie.

5./ Sémiotique des passions.

  •  – La peur : Les citoyens ont peur de Burdette, Chance craint de vieillir, Dude craint de replonger.
  •  – L’amour : La relation Chance/Feather est ambiguë (attirance, mais aussi méfiance).
  •  – L’amitié : La relation entre Chance et Dude est au coeur du film, plus importante que la romance.

6./ Spécificités hawksiennes.

Groupe vs individu :  Hawks montre que la vraie force vient de la solidarité masculine (thème récurrent dans son oeuvre, cf. « The Thing », « Only Angels Have Wings »).

Humour et ironie : Les dialogues sont pleins de sous-entendus, et l’humour désamorce la tension (ex. : Stumpy qui insulte tout le monde).

Femmes fortes : Feather n’est pas une victime ; elle est active, même si son rôle reste limité par les codes du genre.

Conclusion :

Une sémiotique de l’honneur et de la communauté.

« Rio Bravo » est une méditation sur la loi, l’honneur et la rédemption, où la structure narrative classique (Propp) est enrichie par :

  •  – Une « complexité actantielle » (Greimas) : les personnages évoluent, les rôles ne sont pas figés.
  •  – Une « construction discursive » (Adam) qui alterne action et introspection.
  •  – Des « isotopies » (Rastier) qui lient musique, espace et objets pour créer un univers cohérent.
  •  – Une « dimension métanarrative » : le film réfléchit sur les codes du western (la solitude du héros, la violence, la place des femmes).
Ouverture :

On pourrait aussi analyser la « dimension politique » du film (la loi contre l’anarchie, le rôle du shérif comme figure paternelle), ou sa « réception » (comment il a influencé les westerns ultérieurs, comme ceux de Leone ou Eastwood).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Colette et « L’Entrave » : vers une signification du titre.

 

Introduction


Si Colette est marginale par rapport à d’autres écrivains qui lui sont contemporains, » L’Entrave » est sans doute parmi les moins cités, les moins étudiés, voire les plus oubliés de tous ses écrits, manquant souvent même des listes complètes de ses ouvrages’.

Pourquoi avons-nous donc choisi d’étudier ce court roman, quasiment obscur, de Colette ?
Admettons, d’abord, que c’est par nostalgie. En effet, ce roman nous a rendue nostalgique à cause des liens qu’il entretient avec les souvenirs de l’année que nous avons passée comme étudiante à Paris et à Genève, en 1997-1998.

C’est en rentrant aux Etats-Unis, l’année suivante, que nous avons étudié ce livre pour la première fois; nous avons été ravie, éblouie de retrouver, évoqués dans un roman du début du siècle, des endroits – Nice, Genève, Paris – qui nous avaient tant impressionnée et qui nous étaient restés si chers après nos voyages de l’année précédente. Ainsi, le texte nous était déjà connu, et c’est en partie le souvenir du plaisir que nous avions éprouvé à lire le roman autant que la pertinence du livre par rapport à nos propres expériences qui nous ont fait songer à Colette au moment où il a fallu choisir le sujet de notre mémoire.


Cependant, la nostalgie n’explique qu’en partie notre choix. La vie de l’auteur, la psychologie inhérente à son texte – outre le français, nous terminions alors une spécialisation en psychologie – nous étaient aussi connues et restaient fascinantes. L’existence de Colette elle-même, peu orthodoxe pour son temps, le contraste entre cette existence et certaines de ses attitudes très traditionnelles, ses descriptions de la relation amoureuse – bouleversantes pour ce qu’elles ont de

« réalisme réussi »…dans le sens que ses descriptions d’endroit, de caractère, et d’objets suscitent dans le lecteur ce choc de reconnaissance qui résulte de l’articulation précise d’une réalité connue ou intensément plausible »

– tout cela nous avait déjà fait vibrer de curiosité, de compréhension, de respect, de fierté devant l’audace de cette femme-écrivain, d’étonnement voire, parfois, de dégoût, mais jamais d’ennui.

Nous savions alors que nous aurions plaisir à traiter de cet écrivain et de ce roman. Toutefois, nous n’avions pas de thèse à avancer à leur propos, et nos deuxième – et troisième ! – lectures du livre n’ont fait que multiplier le nombre de thèmes, de symboles, d’allusions qui nous paraissaient importants, voire indispensables, à une étude approfondie qui serait digne du livre. En revanche, une question nous avait continuellement préoccupée depuis notre première lecture de L’Entrave : qu’est-ce que Colette voulait désigner par « L’Entrave ? Qu’est-ce que de multiples allusions, analyses psychologiques, appels au sens, apportent à la signification du titre ? Qu’est-ce qui relie les deux amants à la notion d’entrave ? Est-ce l’allusion au mythe de Psyché ou les multiples allusions à la littérature et à l’écriture mêmes ?

Ce sont là des questions vastes, auxquelles nous essayerons néanmoins de répondre dans les prochaines pages.

Deux définitions d' »entrave »

Pour aborder la signification de certains aspects du livre dans leur rapport au titre, il faut d’abord définir le mot qui compose ce dernier :

Entrave :  Ce qu’on met aux jambes de certains animaux pour gêner leur marche. Fig. : Ce qui retient, gêne. Empêchement, obstacle 3 . »

Entraver : En langage familier, cela signifie « comprendre » , et « entravage » veut dire « intelligence », ce qui est intéressant étant donné que ce dernier verbe implique « saisir », « entourer », « prendre » pour en déduire le sens,
« empêcher » d’être flou ou insaisissable. Le substantif « entrave » pourrait donc être ce qui « entrave », ce qui « com-prend ».

Tenant compte de ces définitions, nous allons maintenant aborder les thèmes de l’amour, de la recherche féminine de l’identité, de la littérature et de la difficulté de représenter la réalité par l’écriture, ainsi que du rapport qu’entretiennent le mythe de Psyché et le concept platonicien de la beauté et de la sublimation de l’âme avec le livre. Bien qu’il y ait un grand nombre de thèmes traitables, un tel choix nous permettra d’examiner la dynamique qui conduit, dans le roman, d’un sens d’ « entrave » à l’autre ; nous verrons que cette dynamique se définit par une deuxième, très pertinente dans le livre : passer d’ « entrave » (premier sens) à « entraver » (deuxième sens), c’est aussi passer du sensible à l’intelligible. Comme c’est souvent le cas dans l’écriture de Colette, ces thèmes n’ont pas toujours entre eux de frontières naturelles ; ils se chevauchent, mais nous tenterons de les traiter séparément par souci de méthode, sans nuire pour autant, espérons-nous, à leur sens d’ensemble.

  1. L’amour comme entrave…et liberté

« Est-ce que l’amour peut se produire sans soumission totale et sans perte d’identité ? Est-ce que la liberté vaut la solitude qui en est le prix ? »  La difficulté, et donc une des « entraves » qu’expérimente Renée par rapport à l’amour, vient de ses tendances contradictoires à vouloir être désirée mais sans vouloir se donner, et à vouloir se réfugier dans la volupté tout en la trouvant honteuse, insuffisante. Comment évoluer de l’amour simplement sensible pour parvenir à un amour intelligible ? Renée va commencer le chapitre de son histoire qui constitue « L’Entrave » en se réfugiant dans la chasteté ; ensuite, elle cherchera à être désirée, mais évaluera à chaque fois ce qu’elle gagne par rapport à ce qu’elle donne ; en même temps, elle limitera sa relation amoureuse à la volupté en « objectifiant », si l’on peut dire, son amant, tout en trouvant la volupté seule insuffisante et dégradante. Ce qui résoudra ces conflits, c’est le fait de vouloir plus, d’apprendre ce que c’est que le véritable amour; c’est aussi de perdre, presque, ce qui lui est si précieux; elle « terminera » en découvrant qu’à se donner complètement elle peut regagner toute la beauté de la vie. Ainsi, son amant, qui a débuté en « entrave » négative (parce qu’il commence par représenter uniquement la volupté) et peu significative (franchissable), devient « entrave » positive : la limite de son univers, le but jamais atteint, toujours renouvelé, de son existence.

Récemment « libérée » et son ancien amant et de la nécessité de gagner sa vie, la Renée du début du livre se moque d’elle-même sur un ton badin et peu sincère, critique les passants, méprise ses compagnons, et vante, au moins à un niveau superficiel, les qualités d’une existence oisive, indépendante des exigences des autres, chaste et solitaire. Mais, par delà ses comparaisons, ses analyses, sa constatation généralisante que les hommes éprouvent « tous » du « plaisir… à nous trahir subtilement dans le moment qu’ils nous étreignent  le mieux« , le lecteur discerne, derrière les mots de cette femme qui se veut autonome, une blessure et une amertume profondes, qui la font reculer devant des relations trop personnelles. Comme nous l’avons déjà vu à travers les discours qu’elle tient sur les autres, Renée n’est pourtant pas isolée de l’extérieur, ni sur le plan relationnel ni sur le plan concret de son environnement immédiat. D’ailleurs, ce qu’elle appréhende du monde, par exemple la rencontre des cygnes sur le lac Léman (p. 53) ou d’ « une maison obscure » (p. 77), la pénètre et lui inspire de l’amour. De plus, il est significatif que l’amour qu’elle voit représenté, qu’elle admire, qu’elle guette, c’est l’amour « abrité…l’isolement précieux et permis » (p. 77). Elle admire donc les limites qui servent peut-être à entraver, mais aussi à protéger, à inspirer. Il est facile de comprendre cette réaction de sa part,vu la combinaison de son penchant pour s’émouvoir avec « intensité », sa vulnérabilité et le « voeu muet » — d’être désirée, à notre avis — qui la « délabre . (p. 77). A cette étape-ci, elle appréhende par ses sens son environnement, acte qui lui permet de commencer à saisir, à intérioriser l’expérience abstraite, intangible, mais intelligible de l’amour.

Dès que Jean « réveille » en elle ce désir en lui serrant la main, le conflit amoureux — qui se déroule surtout à l’intérieur de Renée elle-même — commence. On verra que, d’un côté, elle cherche des limites qui définiront son existence et qui donneront un but et une structure à sa vie, ce qui peut se faire par rapport à un Autre, et que, d’un autre côté, elle lutte contre l’idée de sacrifier son autonomie, craignant de perdre sa liberté. A l’abondance des descriptions analytiques de Jean (elle loue le plus souvent son cou, ses narines et sa bouche : il est objet partiel), on voit qu’elle l’admire, mais aussi à quel point elle « l’objectifie » (le réifie), le décortique, donc le garde en face d’elle, n’admettant de lui que sa qualité d’être voluptueux et réduisant ainsi leur amour à une seule dimension. Néanmoins, cette femme tellement complexe et gardée craint que son amant et leur relation ne prennent trop d’ampleur, ne menacent sa propre indépendance. Elle « se sert » du corps de Jean « comme d’un coussin ou d’un coin de tapis . (p. 97), et tandis que leurs corps, véhicules de l’amour physique, sont « honnêtes », leurs âmes « s’enfermeront encore dans le même déloyal et commode silence » (p. 85). Jean n’est plus qu’un élément du paysage, « au même titre que le peuplier…que le rocher violace…que la vague verte » (p. 87). Mais en même temps que Renée le relègue dans ce statut, le lecteur ayant déjà vu sa sensibilité au monde naturel et émotionnel, est conscient des effets que Jean pourrait avoir sur elle. Elle est confiante, elle l’invité à être son « entrave », « l’écueil » qui gênera sa tranquillité, mais qu’elle croit pourvoir franchir : déjà, elle ne veut pas « l’éviter » (p. 88), elle reste quelque peu ouverte aux possibilités qu’elle pressent – que l’amour atteigne le domaine de l’intelligible, par exemple – et cela par sa propre volonté.

En revanche, en même temps que Jean lui devient un peu plus cher, elle veut davantage (sans pour autant vouloir se donner à fond) ; elle veut que leur relation prenne une signification plus digne que celle que lui confère la simple volupté. Il serait pourtant trop facile de dire qu’elle ne sait pas ce qu’elle veut, qu’elle est hypocrite : ici, en effet, Colette est en train d’aborder un domaine très délicat de l’expérience féminine de l’amour. Elle « déconstruit un mythe qui avait déjà commencé à s’écrouler au moment où elle a commencé à écrire : celui de la femme en tant que vaisseau chaste, sans Moi et dénué de volonté (propre). Le vrai caractère féminin, insiste-t-elle, a aussi ses double-murailles, et entre elles se situe une cachette sombre où règne une puanteur charnelle et où les désirs féminins défendus sont enterrés.  » D’ailleurs, Renée se critique elle-même quant à cette contradiction dans son comportement et dans ses voeux, et c’est ce qui fait d’elle un personnage vraisemblable, convaincant, touchant. Sa « tremblante audace de femme » (p. 93) la fait céder pour la première fois à l’amour physique ; elle en est consciente, et bien que l’expérience la satisfasse, elle regarde l’acte comme une chute, un péché. Elle se remet en question, elle se juge, elle attribue « ce cri indigné `vous m’aimez même pas’  » à sa « simplesse de femelle sentimentale » (p. 95) ; un peu plus tard, elle ne voudra pas entendre l’aveu d’amour de son amant, croyant préférer se réfugier dans la volupté ; cependant, sa propre « conscience » (p. 101) la fait s’obstiner dans l’idée d’une « liaison honorable »  (p. 100), elle en ressent le besoin, elle se sent obligée de la vivre, elle la réclame. Renée perçoit donc pleinement cette contradiction entre les exigences corporelles,charnelles, des désirs primitifs et cachés, et les exigences intellectuelles, qui renvoient à la raison, à l’honneur, à la morale. Elle cherche un équilibre entre le sensible et l’intelligible.

A certains moments, Renée est donc mécontente, comme lorsqu’elle constate que Jean ne lui fait « place nette que dans sa maison » et qu’il ne l’a pas « conviée à savoir  » qu’il avait rompu définitivement avec son ancienne maitresse (p. 101). Mais à d’autres moments, comme quand ils ont bien communiqué, elle , s’étire », elle prend de la place, elle est « confiante » (p. 98). Par ailleurs, il est très révélateur que ce soit à l’un de ces moments que les traits du visage de son amant lui échappent – durant un instant elle prend Jean dans son for intérieur où il n’est plus objet, et aussitôt elle le regarde avec anxiété parce qu’elle veut le garder en face (p. 98). C’est là une métamorphose dans sa conception de l’amour qui se concrétisera à la fin du roman : au fur et à mesure que son amour tend vers une fusion complète avec son amant, elle va le prendre en elle, le voir moinsNous retrouverons ainsi la dynamique sensible/intelligible. La vue est le sens qui isole l’objet et distingue le sujet, tandis que les autres sens – et aussi l’intériorisation des expériences – obscurcissent les frontières sujet/objet, les relient, et rendent leur unification intelligible.

Pour évoluer dans l’amour, pour parvenir à l’amour complet et digne qu’elle recherche, il va aussi falloir que Renée se débarrasse de sa tendance à mesurer ses échanges avec Jean, à évaluer leur relation en termes quasiment économiques, car rester au niveau économique, matériel, dans la relation, c’est rester a un niveau inférieur. Renée évoque des dettes relationnelles : « je suis fière qu’il me doive autant que je lui dois » (p. 97). Si elle s’adresse à Jean avec « considération », c’est parce qu’il est « dispensateur du plaisir » (p. 114). Comme elle a cet instinct, comparable à celui de la survie, de préserver son indépendance et qu’elle ressent la soumission et la honte inhérentes à son statut de «femme entretenue »  (p. 118), elle constate que « être équitable, c’est déjà une grande humilité pour une femme » ; elle n’a « à compter que sur la résignation de Jean » ; elle est « la débitrice » (p. 121). Elle se défend en jugeant son amant, en le repoussant en quelque sorte, et c’est une autre manière de le garder « en face », ce qui fait qu’ils restent l’un pour l’autre des inconnus. Jean s’indigne de ce comportement : « tu as l’air curieuse seulement de ce que je te prends, et non de ce que je suis ! » (p. 111). Mais elle a eu la même impression, car elle remarque plus loin : « c’est la première fois qu’il me donne directement une marque d’intérêt, ou du moins une curiosité qui n’est pas purement sensuelle  » (p. 114). Chacun est donc coupable de se cacher et de se contenter de la volupté. En effet, la volupté à laquelle Renée relègue Jean (peut-être fait-il de même, mais l’on n’est ici que dans la tête de la femme) porte en elle-même un aspect un peu économique, car « rassasiée cette volupté « porte avec elle la froideur et l’indifférence. Affamée, elle ne veut rien que ce qui la sustente » donc pas le Jean complet, « ni mystérieux, ni sensuellement inquiétant » (p. 122), qui possède tout un passé inconnu de son amante et qui l’a formé.

Cette attitude calculatrice d’économiste est « l’erreur profonde » de Renée (p. 122), un obstacle ou une « entrave » en elle-même parce que, définissant l’amour comme un échange matériel, elle l’empêche de progresser au niveau de l’intelligible. Renée franchit cette attitude trompeuse lorsqu’elle parvient à préférer « Jean « aux fragiles biens qu’une femme nomme sa dignité, l’estime de soi « (p.137). Elle constate que c’est quand elle ressent « l’humiliation d’appartenir mieux » qu’elle ne possédait, qu’elle commence « de mesurer…la place qu’il tenait en (elle]…trop tard ! II pouvait déjà user ld’elle]…et trouver en (elle] ce qu’on n’épuise point » (p. 137) parce qu’elle s’ouvre, elle se donne. Mais cette analyse de sa part n’est pas tout à fait juste car, en réalité,i elle n’a fait que peser, comparer, mesurer — et si elle s’en rend compte maintenant, c’est que son amour est devenu complet et qu’elle n’éprouve donc plus aucun besoin d’analyser ni de compter ce que cette relation lui apporte. Elle n’éprouve plus de fierté à un échange purement voluptueux et donc purement économique : « on n’échange rien dans l’étreinte » (p. 143). Masseau lui parle de son « honorée de l’écoulé » sa lettre réclamant sa partie de la relation, sa dignité, qui vient de sa « tare éternelle…l’inaptitude à posséder » (p. 149) et de son souci de garder une distance entre elle et son aimé.

C’est seulement quand Renée rejette tout calcul, quand elle ne pense plus à son image et à sa dignité, qu’elle regagne véritablement son amant (p. 152) et qu’elle devient profondément heureuse dans sa relation. A la fin du roman, elle s’inspire de la maxime de Masseau : « si l’amour que vous dédiez à votre amant l’engage envers vous, en quelque manière que ce soit, ce n’est plus le véritable amour » (p. 150). Comprendre cela permet à Renée « d’entraver » Jean, de le comprendre complètement et, de là, d’éprouver l’amour absolu. En effet, tomber véridiquement amoureux, c’est avoir l’impression que tout ce qu’on veut, tout ce qui est nécessaire à sa survie, vient d’un seul Autre, tout-puissant et à peine différencié de soi-même ; c’est ne plus être capable de faire semblant d’être détaché, ne plus se méfier de la passion, ne plus garder sa distance. C’est, au fond, être « entravé », mais au sens le plus positif du mot. C’est découvrir, éprouver les limites imposées à sa propre existence par un Autre, et par son propre amour pour cet Autre, des limites qui englobent pourtant toutes les possibilités. Réussir à atteindre un degré d’amour aussi accompli, c’est aussi comprendre, parvenir à une sorte d’intelligence émotionnelle bien supérieure à la simple volupté.

Sa prise de conscience par rapport à l’amour a un double effet sur Renée. D’abord, la sensualité qu’elle éprouve pour son amant complet, celui qu’elle avait « dédaigné de connaître » (pp. 154-155), prend dorénavant une dimension infiniment plus importante que celle de la simple volupté, parce qu’elle y gagne toute la beauté de la vie « à travers lui » et pourvu qu’elle  « le possède »  (ce qu’elle réussit à accomplir maintenant, parce qu’elle le porte en elle-même ; p. 157). Ensuite, et paradoxalement, parce qu’en voyant Jean complètement — dans le sens de le comprendre : elle le prend en elle – , il émane d’elle-même et elle ne le voit plus dans le sens uniquement physique, concret. Cela correspond bien à la constatation que fait Judith Thurman :

« Quand enfin elle se perd, c’est à l’Amour même et non pas à Jean; d’aillleurs un des paradoxes typiques de la fiction de Colette est que les hommes dissolvent en tant que personnages aussitôt que leurs femmes cèdent à eux. Le désir efface l’individualité de son objet. »

Un parallèle remarquable entre Max (l’ancien amant de Renée) et Jean renforce la différence entre, d’un côté, l’amour dont Renée se méfiait et qu’elle a fui et, de l’autre, l’amour auquel elle parvient à la fin: au début du roman, elle s’imagine la réaction probable de Max, son ancien amant, s’il l’eût vue sur la Promenade des Anglais : « il eût cherché de nouveau sur moi et autour de moi, avec une mine désappointée : ‘C’est tout ?’ »(p. 11). Mais, chez Jean, il s’agira d’un regard qui « cherche, sur moi et autour de moi, ce qu’il y a à reprendre »  (p. 151). Il cherche, comme elle, à posséder, il cherche ces banalités qui façonnent et concrétisent et renforcent quotidiennement l’amour ; en même temps, on sait que celle qui parle, qui écrit, est consciente de la signification de cette action de la part de son amant, et qu’elle en est aussi rassurée. D’abord « libre » dans la solitude, mail mécontente, elle est ensuite libérée, dans le contexte même de son « entravage », par son amant et par son besoin absolu de lui. Ces détails banals et quotidiens de la vie de deux personnes « assez ordinaires » sont justement les constituants qui leur permettront de construire un « prodigieux amour » (p. 151).

 

  1. Ecrire, c’est s’écrire – l’identité féminine comme entrave – la difficulté de se trouver une place

Les critiques de Colette ont tendance à prétendre que ses écrits sont autobiographiques et qu’elle a eu pour but quasiment « narcissique » de créer une image captivante d’elle-même. Ainsi Dominique Lafon désigne-t-il « cette image d’elle-même à laquelle [Colette] a si patiemment travaillé et dont elle est autant l’auteur que le modèle » Pour des motifs qui ne sont pourtant pas liés au but de cette étude, nous rejetons véhémentement l’idée que Renée Néré représente véritablement Colette ; pour ce qui nous concerne, en tant que produit de l’écriture féminine de cette femme-­écrivain, Renée peut être conçue comme un symbole de la difficulté de représenter la réalité de l’identité féminine. L’ouvrage nous montre qu’il est difficile pour une femme d’accomplir -et a fortiori de réussir – la quête de son identité et, par extrapolation, qu’il est difficile d’établir fidèlement l’identité d’un personnage féminin dans un texte. Perdue, dissolue, sans limites par rapport à son extérieur et mélangée avec le sensible, Renée commence informe ; sa quête sera de se dessiner une identité intelligible, de « s’entraver », de se trouver une place.

Au début de L’Entrave, le personnage de Renée Néré – qui était « La Vagabonde » dans le livre qui avait précédé L’Entrave – répond à cette définition de la femme que donnait Jacques Lacan : « toujours ailleurs, hors discours » ; Renée « marquera une place instable mais une identité définie justement comme cette instabilité même dans un espace qu’elle n’a pas, en tant que femme, cartographié. » Donc, s’agissant de l’identité féminine, l’une des « entraves » que Renée affronte est précisément ce manque de place, cette fluidité du Moi. Au cours de cette « deuxième partie de son histoire », Renée effectuera une progression dans la peinture d’elle-même. Son nom, d’ailleurs, est un anagramme – ou plutôt un palindrome – qui renvoie à la renaissance, à la réinvention du Moi. Elle commence ainsi : « Le peu qu’une femme puisse apercevoir d’elle-même, ce n’est pas la calme et ronde lumière d’une lampe, allumée tous les soirs sur la même table, qui le lui montre . » Mais « à changer » d’endroit, elle n’a pas « acquis » une identité plus solide — elle a appris que le monde se renouvelle pour elle si elle se renouvelle elle-même (p. 9). Mais comment se renouveler ? Elle va découvrir que pour une femme, du moins pour elle, cela se fait à travers un autre, plus précisement à travers son amour pour un autre.

La première étape dans le renouvellement du Moi de Renée, qui précède le début de ce livre, mais auquel elle fait référence, a ésa libération de Max, son amant dont l’amour était comme « une tombe à (sa) mesure. » Etant donné qu’elle a trouvé la force de se relever et « fuir » (p. 29), elle a déjà fait preuve d’une certaine vitalité, d’une détermination — dont elle ne se départira jamais au cours du livre malgré ses autres changements (voir p. 152). Malgré cela, au commencement du livre, Renée est consciente surtout de sa propre « fragilité » (pp. 9,10). Elle sait qu’elle est vue comme « pas tapeuse, pas donnante », que puisqu’elle « s’entête à ne coucher avec personne », elle a «l’air d’une avare » (p. 15) : cela nous rappelle sa conception d’économiste par rapport à l’amour. Mais si elle choisit une chasteté protectrice, c’est qu’elle a peur de perdre son intégrité, sa dignité. A ce stade, où elle est informe et donc vulnérable, elle a peur d’être blessée. Elle veut se distinguer de « ces gens-la »  qu’elle fréquente à Nice, « flâneurs de la Riviera » (p. 15), qui sont ses compagnons uniquement parce qu’ils partagent son « désoeuvrement  » (pp. 28, 29, 65, 68). Lors de cette première étape, elle se sent « perméable » (p. 29), oisive, elle « s’étire et s’étale » (p. 28), elle est libre mais floue, donc indéfinie, mais ouverte à des évolutions en elle-même. D’ailleurs, elle croit chercher la liberté, mais dans son état fluide elle n’est pas contente ; sa conception et sa valorisation de la liberté, si liées à la solitude, changeront au cours du roman. Quand elle veut échapper à la question envahissante et accusatoire de Jean sur son amitié avec May et donc à l’exigence d’une réponse sincère, elle fait l’expérience d' »un dédoublement pénible » qui l’éloigne de ses compagnons (p. 42). Elle se félicite, à d’autres moments, de pouvoir prendre ses distances vis-a-vis des autres, mais seulement pour se rendre compte aussitôt qu’elle est orgueilleuse, que son dédain est mal placé, car en réalité elle essaie de « sédui- re » les autres (p. 50); elle a besoin et de leur compagnie et de leur désir pour s’affirmer. Autrement dit, elle a besoin de passer par le stade du sensible pour arriver a une identité intelligible. On voit une nouvelle fois la perméabilité de ses pensées, de ses réflexions sur son propre caractère, et son ouverture vers le monde sensible, au moment orageux où son regard tombe sur une « épaisse brochure orangée » – couleur extérieure – et « la couleur (intérieure) de (s)es idées change » (p. 50). Elle a beau être « en toute liberté » (p. 51), elle est sans but, sans frontières définies.

Son observation des cygnes sur le Lac Léman touche Renée de deux manières, motive deux facettes d’elle-même. Cette expérience montre à « Renée-femme amoureuse » que son désir doit trouver un objet ; . Renée-écrivain » se rend compte que son intérieur doit trouver un véhicule pour s’exprimer. Son toucher, le monde sensuel, les cygnes qu’elle voit, lui donnent envie de s’exprimer, de trouver les « mots » (le terme est répété deux fois) pour représenter le monde extérieur. Elle analyse ce besoin presque charnel comme « la force amoureuse qui déborde ». Donc, écrire, c’est communiquer ce que les sens appréhendent, et c’est traduire en mots sa volupté (p. 53). Chez Renée, dans cet état de flux, les démarcations entre le monde extérieur et le monde intérieur, le concret et l’abstrait, le sensuel et l’émotionnel, se fondent, mais elle a envie de « se préciser ».  Un objet n’est présent dans l’espace, n’a de place, qu’en fonction des limites qui le contiennent ; Renée a donc besoin de limites, d’une « entrave », pour se connaître, pour définir son Moi.

Cependant, dans nombre d’environnements, Renée n’a pas de véritable place : ni au music-hall , « à côté de Brague et de la Carmencita »  ou, « parce que [elle] ne travaille plus, parce que [elle est] / finie…[elle] n’existe plus » (pp. 56, 59), ni entre les deux amants, à Nice. Selon sa belle soeur, Margot, qui a fait d’elle une rentière : « une vie digne, pour une femme, c’est celle qui la conduit, inaperçue de presque tous, jusqu’à son tombeau » (p. 59). Renée, elle, est découragée par cette attitude, mais non pas convaincue. D’abord « entravée » mais contente dans le monde du music-hall, où « /elle] tournait en rond au bout d’un fil  » où son métier lui accordait une identité, elle perd son « Moi » lorsque le fil casse et qu’elle découvre « la liberté totale » (p. 61), ce qui la plonge simultanément dans la solitude et dans l’indéfini. Elle re-invoque alors les cygnes et leur paysage, ce dernier « doux pour ce qu’il contient de déjà vu, de presque familier » ; en s’inspirant de son environnement physique, en cherchant un endroit où elle ait le sentiment de « rentrer » (p. 62), elle est en pleine quête de son identité. En même temps, elle a peur de se faire une place chez Jean ; bien qu’il l’invite à le faire, elle s’installe avec le « moins de bruit » possible (p. 117), parce que prendre une place chez l’homme, c’est aussi renoncer a l’idée de liberté et de solitude, idée à laquelle elle tient malgré l’incompatibilité de ce principe avec ce qu’elle cherche vraiment.

Nous voyons de plus en plus clairement qu’en réalité Renée cherche — bien qu’inconsciemment — des obstacles, des limites, et même les « autres » pour définir son univers et son Moi ; c’est la raison pour laquelle elle reste a Genève/Ouchy quand Masseau vient la chercher. Son attente d’un scénario romanesque où débutera la relation amoureuse fait renaître « la curiosité, l’intrigue, l’aventure » dans sa vie; son envie qu’on la « désire » se réveille ; de plus, elle joue « un jeu de femmes désoeuvrées » (p. 67) tout en sachant que son existence commence à exiger davantage que solitude et oisiveté. La « volonté étrangère » des autres qui amène Renée à Ouchy lui redonne la paix, la sécurité ; elle éprouve le sentiment d’une « collaboration lointaine et d’un « bienfait hypnotique » ; elle est floue, menée, indéfinie, et contente des limites qui peuvent régler cet état. Le « heurt optique l’obstacle massif » de la tour du château « l’éveille » . (p. 68). Cet objet extérieur présente un contraste frappant avec son intérieur : elle rencontre là un symbole de solidité qui contredit son état fluide et lui laisse présager son « entravage » au sein d’une histoire amoureuse.

Si la première étape de son développement consiste à se libérer de Max, la réaction de Renée à sa rencontre des cygnes et sa décision de rester déjeuner avec Masseau et Jean marque la deuxième étape dans le renouvellement, dans la « cartographie » de son Moi : son désir se réveille, elle admet la puissance de ce sentiment, et cela lui permet de pénétrer dans son intérieur, de commencer à le former. En effet, Colette conçoit « le désir comme fondamental au fait d’être, d’exister » : il faut l’expérimenter pour être véritablement en vie ; on n’est vivant qu’en désirant. Quand Renée emménage avec Jean, elle ressent pleinement le conflit entre la recherche de la solitude et de la liberté et le désir de la présence d’un Autre ; elle oscille entre l’acceptation de sa nouvelle position et une remise en question, un rejet de ce statut. Parfois elle est « ..devant une solitude » (p. 113), et « paisible, patiente, déférente, attentive » (p. 115) dans leur vie et leur amour quotidiens. Mais, presque simultanément, elle réagit contre « la chaine qu’elle porte » (p. 120) en faisant partie d’un couple. Elle réagit également contre la prise de conscience que « ce beau mot » de liberté, cet état d’être qu’elle convoitait tellement, est « décoloré » a déjà perdu « sa vie et « son vol . (p. 119) ; ces réflexions déplaisantes lui font rechercher de nouveau la solitude (p. 116).

Nous concevons comme troisième étape la consommation du désir, bien que cet état ne soit jamais atteint une fois pour toutes mais se produise et se reproduise perpétuellement tant que la relation – et la vie en général – continuent. Comme nous l’avons vu ci-dessus, Renée demeure dans un état de conflit intérieur lorsqu’elle est dans la phase où elle ne peut ni accepter pleinement la volupté ni comprendre que la volupté n’est que l’un des constituants de l’amour complet. Cette troisième étape, qui consiste à vivre sa propre volupté, est nécessaire dans le développement de Renée mais insuffisante en soi — comme elle le découvre elle-même — parce que « I’eau…de la volupté », rendue éventuellement « impure » (p. 135) par tout ce qu’elle apprend à souhaiter de l’amour, ne suffira plus pour rapprocher les amants, et, par ailleurs, n’a jamais accordé qu’une place uni-dimensionnelle à la femme amoureuse.

Le conflit né du refus de Renée de se livrer entièrement à son amant entraîne leur séparation. Ayant atteint la volupté mais entrevoyant davantage, les amants se trouvent devant une impasse dans leur relation. Cette séparation amènera Renée à la quatrième étape, l’étape que nous croyons finale, de son évolution. C’est celle qui consistera à fusionner, d’une certaine manière, avec son amant ; autrement dit, Jean devient son « entrave » la limite de son univers, mais elle réussira également à « entraver » son amant : parce qu’elle prend Jean dans son intérieur, parce qu’elle l’intériorise, elle le possède, l’entoure, le com-prend. Au premier abord, la « place » qu’elle trouve, ses limites et le fait d’être « amarrée », dont elle se réjouit, semblent correspondre au sort classique d’une femme soumise, mais d’autres aspects de la relation accomplie, telle qu’elle est décrite à la fin du livre, évoquent plus fortement l’idée d’union, l’accès à un état supérieur, exalté, entier dans un sens cosmique du mot. Ainsi ce couple — un ensemble — s’inscrit dans un monde naturel pur : « toutes les couleurs…semblent s’être assemblées dans la mer et dans le ciel pur qu’elle reflète » (p. 153).

En réalité, il ne s’agit plus ni de domination et soumission, ni d’objet et sujet, ni même d’homme et de femme, parce qu’il ne s’agit plus, véritablement, de deux titres distincts : il s’agit plutôt des deux moitiés d’un ensemble qui se complètent. Avant cette évolution, « l’étreinte » ne donnait aux amants que « lillusion d’être unis » (p. 112), et Renée attribuait à Jean l’acte — dont elle était coupable elle-même — de l’emprisonner dans une « douce forme » de créer dans sa propre tête un modèle de la personne aimée (Renée) supérieur à la personne réelle, pour ensuite contraindre l’amant à ressembler à ce modèle idéalisé (p. 120) ; mais une fois que Jean I’ «habite », elle peut reprendre sans difficulté la forme de la femme aimée, parce que la conception de la femme idéale s’est dorénavant confondue avec elle. Sa place, son identité, sont devenues intelligibles. De même, avant cette évolution, la peur que Jean ne revienne plus à elle la consommait; après, «il viendra sans se presser » parce qu’elle l’attend, et quand elle s’apercevra qu’il s’approche, elle ira «au-devant de lui » mais ne se hâtera «pas non plus, puisqu’il vient» à elle (p. 160). La réussite de ces étapes a un effet profond sur Renée, et c’est effectivement pour elle une expérience de renaissance qu’elle décrit ainsi : « Je fus prise d’un sentiment bizarre de considération extrême pour moi – pour celle que j’étais il y a quelques semaines, la Renée de la saison dernière » ( p . 1 5 8 ) . Au moment où elle fait tout ce qui est en son pouvoir pour regagner Jean, c’est «comme si j’étais parvenue à la fin de ma vie», admet-elle (p. 153). Renée est véritablement «renée »; sa métamorphose est complète; son identité a pris forme. D’ailleurs, concernant son nom, li est intéressant de noter que, pris dans son ensemble – Renée Néré ,- il comporte non seulement les concepts de renaissance et de reflet, mais qu’il est à la fois masculin et féminin, donc symbole de l’unité des amants et, plus généralement, de l’homme et de la femme: son nom, bien que nom de femme, traduit une unité cosmique qui ne fait plus cas des différences telle que celle du genre,

Une brève comparaison entre le langage employé lorsqu’il s’agit de Max et celui qui est utilisé lorsqu’il est question de Jean renforce cette idée paradoxale selon laquelle la vraie liberté – le sentiment d’identité que Renée recherche – n’est trouvée que dans un état d’ « entravage .» Et en effet, une place ne se dessine que par ses propres limites. Si Renée se sentait «supprimée »(p. 9), déjà mise au tombeau, lorsqu’elle se trouvait en présence de son ancien amant et, plus tard, «creusée par-dedans », prise par une «contraction des côtes » en l’absence de Jean (pp. 145, 146), «doucement diminué(e] » quand il ne veut pas revenir à elle (p. 152), il faut voir là, nous semble-t-il, le symbole de sa métamorphose, de son changement d’attitude envers l’amour, envers sa propre «place .» Elle éprouve un épanouissement,


            3.  Le rôle des mots dans L’Entrave

Selon Lafon, dans l’écriture de Colette « l’amour…sert souvent de prétexte pour parler d’autre chose » . Comme nous l’avons vu plus haut, le thème de l’amour est étroitement lié à celui de l’établissement de l’identité (ici de l’identité féminine). Vu l’abondance, dans ce roman, de références aux mots, et la symbolique renvoyant à la littérature, nous sommes de l’avis que cette histoire est aussi un moyen pour l’écrivain d’exprimer son ambivalence à l’égard des mots, envers l’acte d’écrire et envers la dualité écriture — réalité. En ce qui concerne la réalité féminine, pour Colette « l’essence de la femme est indicible, et convoque continuellement des paroles pour témoigner de sa réalité, cette dernière néanmoins perpétuellement absente » . L’effort pour trouver un moyen de représenter cette identité insaisissable est donc en lui-même révélateur d’une « entrave ». Les mots sont des outils, bien qu’inadéquats — comme l’est tout effort pour communiquer l’incommunicable. Bien que nous ayons soutenu plus haut que Colette n’est pas Renée, le symbole du stylographe (p. 118), dont nous parlerons ci-dessous (ce texte, p. 23), indique (à lui seul) que Renée est un écrivain ; en outre, dans la mesure ou c’est Renée qui parle, qui raconte son histoire et donne ses impressions, il nous semble permis de voir en elle un écrivain, c’est pourquoi nous nous permettrons d’assimiler Colette à Renée pour ce qui concerne la signification des mots et de l’écriture en relation avec la notion d’entrave. Nous verrons que personnage et écrivain ont une attitude ambivalente à l’égard des mots : ils les considèrent comme à la fois indispensables et insuffisants pour représenter le vécu.

  • Du mutisme a la communication

Le fait que Colette ait écrit cette histoire amoureuse d’une femme, et la manière dont cette femme raconte ses expériences à l’intérieur du roman, montrent que Colette se sentait poussée à représenter ce « quelque chose », une expérience féminine, qui ne se prête pas. aux paroles, qui n’est connaissable qu’incomplètement. L’observation des cygnes par Renée traduit chez elle un besoin plus fort qu’elle : ni sculpteur, ni peintre, la beauté qu’elle voit lui fait chercher des mots pour toucher le monde; un appétit, un désir comme le désir amoureux, fort et indéniable, motive l’art et la littérature. Mais comment parvenir à communiquer sa réalité, comment en trouver le courage et les moyens?

Le mutisme dans lequel Renée se réfugie au sein même de sa relation, au début du livre, peut être perçu comme une crainte ou une incapacité de la part d’une femme amoureuse ou d’un écrivain commençant un écrit à se connaitre, à s’exprimer, à établir un trait d’union avec son amant et/ou avec le monde sur le mode verbal. Au début de l’histoire, Renée évite les mots : elle ne veut «pas un mot amoureux » (pp. 83, 100), elle ne veut pas que son amant lui parle (p. 87), et elle valorise leur « déloyal et commode silence » . (p. 85). Mais, peu a peu, elle découvre que les moments où elle arrive à communiquer sont également les moments où elle se sent le plus épanouie. D’ailleurs, elle songe avec une nostalgie profonde a son amitié avec Hamond, fondée sur un « échange verbal » (p. 101), dont elle a toujours besoin mais qu’elle ne croit pas pouvoir vivre avec Jean, le voyant seulement comme voluptueux ; cependant, lorsqu’elle et Jean parviennent à se dire « des choses véridiques » elle est « confiante » dans leur relation (p. 98). Par contre, sa « fierté silencieuse » et leur tendance à « s’enlacer et se taire » ne leur procure que I’illusion « d’être unis » (p. 112).

Lorsqu’elle commence à s’apercevoir à quel point elle tient à Jean et combien elle veut le connaître (par exemple dans la scène de Psyché et Beauté des pages (130-131), elle commence aussi à comprendre l’importance des mots. Si les amants se taisent, ce n’est plus rassurant, c’est « une sentence » qui menace « la vie commune . (p. 133). Quand « la parole » qu’ils étaient parvenus à employer, à valoriser, « se retire » d’eux, ils tombent dans «l’obscurité » et dans le « mutisme » (p. 143), et Jean part parce qu’il ne peut pas supporter leur « silence gonflé de secrets . que Renée occupe, (p. 144) parce qu’elle n’a pas encore vaincu sa tendance a s’y réfugier. Mais elle a déjà commencé à souhaiter le contraire : elle veut que son amant lui parle (p. 130), et ce voeu ne disparaîtra plus, même lorsqu’ils se disputeront (p. 156), car désormais elle compte énormément sur les mots. Elle évolue beaucoup plus profondément lorsqu’elle abandonne son propre mutisme, son « silence supérieur…de juge »  (pp. 156, 157) au profit de la communication, qui est une façon efficace de concrétiser, de dessiner, de renouveler perpétuellement leur existence partagée. Elle cherche avant tout, et à n’importe quel prix — ce qui marque un changement profond en elle et signale une autre dimension de sa métamorphose — « des moyens de communiquer » avec cet «homme » (et non pas cette bête noire) qui est en face d’elle, dont elle n’essaie plus de se différencier mais qu’elle voit comme un égal, « un être de [son espèce et de [son age » (p. 153). Elle prend conscience qu’elle veut, qu’elle peut, qu’elle doit vivre une amitié communicative avec Jean (comme celle qu’elle avait avec Hamond) pour avoir une liaison valable à ses propres yeux et pour être véritablement unie à lui. Ainsi, à la fin, « toutes (leurs) paroles [les] enrichissent peu à peu l’un de l’autre et leurs silences deviennent « pleins et confiants » (p. 160), parce qu’ils se disent tout. Au fond, une existence humaine saine, du moins selon l’expérience de cette femme, exige que l’on vive en relation avec les autres, ce qui se réalise par la communication. C’est bien ce que Renée parvient à comprendre en renonçant à sa solitude et en s’ouvrant à un autre.

  • De l’insincère vers le sincère

Toutefois, it ne suffira pas de sortir du mutisme. Même quand elle interagit avec les autres, Renée sait, grâce à son « vieil instinct des situations théâtrales » (p. 154), manipuler les mots et les situations, jouer un rôle. II faudra apprivoiser cette habitude pour vivre pleinement sa relation et son propre Moi, pour trouver une sincérité qui lui permettra de prendre l’Autre et de se prendre elle-même au sérieux, en quelque sorte, de comprendre, d’ « entraver» son amant et sa relation avec lui.

La réticence de Renée devant la sincérité provient en partie d’une incertitude sur ce qu’est la vérité ou de l’impression que « la vérité» est en fait variable et non pas absolue. La vérité est floue, comme l’est l’image qu’a Renée d’elle-même : « Cette invite directe à ma sincérité me trouve sotte et muette… la vérité… laquelle choisir ?…tout cela est vrai, et impossible à dire... » (p.94). La ponctuation même renforce cette idée de fluidité et d’inconstance, car c’est Colette qui emploie ici (et régulièrement) des points de suspension. Un peu plus tard, les amants réussissent à être sincères, à abandonner leurs rôles trompeurs, mais uniquement en restant muets: en se tutoyant, ils mettent des « façons…mais par contre, quelle sincérité dans l’abandon […] Une confiance qu’on n’imite pas nous épanouit alors» (p. 102). Renée ne sait pas encore exprimer ses sentiments – et par extension l’écrivain n’a pas encore maîtrisé l’art de communiquer son expérience.

Renée ne parle pas comme elle pense. Son état intérieur ne correspond donc pas à l’image qu’elle présente à l’extérieur ; elle en tirera une leçon importante. Pour se montrer forte devant Masseau malgré la douleur extrême qu’elle éprouve en l’absence de Jean, elle constate que Jean et elle ne se sont «pas rivés l’un à l’autre pourla vie.. .on ne s’est rien juré d’étenel, Dieu merci ! » (p.126), tandis que le lecteur, Masseau, et bientôt Renée sont tous conscients de l’énormité de ce mensonge. Juste après, quand elle est confrontée au vrai Jean, elle se rend compte qu’il est tout pour elle, et « le contraste est si fort, entre [s]es menteuses paroles de tout à l’heure et la « brûlante vérité du moment présent » qu’elle «frissonne » (p. 129). La vérité n’est plus indicible pour elle, il n’y en a qu’une seule : son but c’est d’être la femme de cet homme, de le posséder, et ainsi, en vivant pleinement l’amour, de redécouvrir toute la beauté de la vie, de (re)gagner son Moi. Son intérieur ne peut plus détourner, reformuler son état pour présenter autre chose à l’extérieur. Cette prise de conscience entraîne un regret bouleversant, quand elle pense que Jean est perdu pour elle définitivement, « parce qu’elle n’a pas été sincère, parce qu’elle n’a pas su communiquer son amour : « Si j’avais moi-même été sincère.. . j’aurais proféré les mots démesurés que l’amour trouve tout simples » (p. 142).. .et c’est à ce moment qu’elle trouve sa place, car elle répète deux fois « Et je suis revenue chez Jean ».

Masseau, ce « diable familier » (p. 149) toujours décrit symboliquement comme lié à la littérature, représente la vilenie des mots, mais en même temps c’est lui qui permet à Renée d’« apercevoir ce que c’est que l’amour » (p. 148). Provocateur d’ambivalence, du conflit qui fait confronter, comprendre « entraver  le réel, il est judicieux que ce soit Masseau qui énonce explicitement la difficulté fondamentale, l’ « entrave » de l’écrivain qui est aussi un être humain : « Pourquoi, si l’on écrit comme on parle, ne point parler comme on écrit ? » (p. 145). Autrement dit, pourquoi, si l’écrivain se soucie de rendre une réalité quelconque fidèlement par écrit, Renée ne fait-elle pas l’effort pour s’exprimer sincèrement, pour proférer son « histoire intérieure», à haute voix, dans la vie quotidienne ? Si seulement cela était aussi facile ! Quand il s’agit de « livrer» sa « lyrique douleur», Renée cherche ses « mots comme une étrangère » (p. 147). C’est Masseau, être non-sexué, diabolique, astucieux, qui lui dessine sa place et en tant que femme amoureuse, femme cartographiée, et en tant qu’écrivain : au fond, ce sont des facettes de la même personne qu’il fallait découvrir, admettre et vivre fidèlement.

Sur ce point, on pourrait s’inquiéter à la fin : bien que Renée donne l’impression d’être parvenue à la sincérité, bien que les amants se soient « tout dit » et qu’elle soit « amarrée » (p. 160) — ils sont donc « rivés » l’un à l’autre pour la vie ! — Renée, qui n’a plus la «force pour mentir», cache toutefois que c’est son « âme » qu’elle donne à Jean. Mais pourquoi s’inquiéter ? Ils sont confiants, et puisque Jean a le droit à ses pensées inviolables, Renée se donne tout en réservant une petite partie du mystère, du miracle de l’amour, pour elle-même. En ce sens elle rejoint Colette, pour qui

« l’écriture. . . située entre la dissimulation et le dévoilement… se distingue par sa capacité à masquer en même temps qu’elle révèle [1]

Parallèlement, dans la mesure où Renée est écrivain, elle se cache et se montre à la fin; elle décide  de la façon de se dessiner… mais elle ne manque plus de se dessiner.

  • Les mots et la réalité peuvent-ils faire bon ménage ?

 

La pensée et la capacité d’analyse sont ancrées dans un corps qui appréhende le monde à travers les sens ; sensible et intelligible sont donc reliés et inséparables. Cependant, le sensible est par définition informe et subjectif, tandis que l’analyse est objective; elle part d’une notion de structure, et donne forme. Comment alors parvenir à rendre l’expérience vécue intelligible ? C’est là la difficulté fondamentale de l’écrivain. En effet, Colette problématise parfaitement cette co-existence et ce manque de cohérence simultanés entre la sensation et l’intellectualisation, sans pour autant proposer une solution (car il n’en existe aucune). D’une part, en tant qu’êtres humains, nous ressentons — mais si nous demeurions au niveau de la sensation, nous resterions « entravés », dans les ténèbres, informes. D’autre part, en tant qu’êtres humains également, nous avons accès au mots, qui sont censés être des outils qui nomment et qui délimitent, nous permettant de donner forme à notre sensible, de l’ « entraver ». Malgré cela, si les sensations, point de départ de notre vécu, appartiennent à un domaine hors langage, est-ce que les mots en traduisent la réalité?

On ne peut pas à la fois sentir et analyser, mais l’écriture le permet au moins partiellement.

 Pour examiner ce que c’est que l’amour, pour répondre à la question « qui suis-je ? Renée-Colette, l’écrivain, peut prendre ses distances avec le sensible par l’intelligible. Ainsi elle effectue un dédoublement où elle s’objective, où elle se voit regarder, afin de dessiner son vécu. Mais cela n’est jamais réalisable à cent pour-cent et demeure une quête interminable.

Dans « L’Entrave« , il y a un va-et-vient constant entre le sensuel et l’intellectuel qui illustre le fait que les deux co-existent et se prêtent sens ; de plus, en prétendant que le sensuel est hors discours Colette réussit à communiquer son mal-être par écrit. Un premier exemple en est la paix des sens qu’apporte la simple présence de Jean, une sécurité « inexplicable » ; mais Colette la décrit ainsi, d’où la compréhension du lecteur. Ensuite l’amour, idée abstraite en elle-même mais qui naît, au moins en partie, du sensuel,  est souvent décrit comme une douleur physique (pp. 129, 139, 140, 147). Pour ne citer qu’une des images : « l’amour, c’est ce choc douloureux et toujours recommencé, contre une paroi qu’on ne peut pas rompre »…les deux amants « marchent parallèlement de l’un et l’autre côté de ce cristal dur » contre lequel, en les poussant « l’un vers l’autre», l’amour va les «jeter» (p. 129). Voici que nous trouvons l’entrave sensuelle explicitement représentée par l’écriture à l’aide du vocabulaire des sens, par «paroi » et « cristal dur » . Encore une fois, les détails de l’expérience physique, analysés lors de ce dédoublement de l’écrivain, comportent pour le lecteur une vérité aussi « brûlante » (p. 129) que celle que découvre Renée. En réalité, au lieu de se « briser » contre ce cristal, elle va fusionner avec son amant en le comprenant, en l’ « entravant ». L’amour devenu intelligible fera donc se dissoudre l’obstacle, l’ «entrave », du cristal. Enfin, les mots ont parfois la capacité impressionnante à réveiller le sensuel le plus profondément caché, car il en existe qui « heurtent en nous un point mystérieux, générateur de lumière et d’images » (p. 118).

En revanche, à d’autres moments Colette suggère que les mots sont insuffisants pour traduire la réalité. Ainsi « la liberté » n’est qu’un « beau mot » (p. 119), un concept qui ne correspond pas précisément à ce qu’elle espérait de l’existence ; à la fin, ce qu’elle avait nommé sa « dignité » et son « estime de soi » (p. 137) et ensuite cherché à protéger, n’a plus une signification aussi forte par comparaison avec l’ampleur que prend son existence face à la réalité qu’elle partage avec Jean. Ce dernier lui est «plus nécessaire que l’air et que l’eau » (p. 137), leur liaison est simplement « un miracle… un prodige » ; elle s’épanouit dans la présence de Jean et s’étiole en son absence ; ce qu’elle ressent lui suffit et elle n’a plus besoin « d’explication » (p. 152).

Pourtant, avant d’arriver à ce stade, elle a commis une grosse erreur en tant qu’amante et en tant qu’écrivain : elle n’a pas essayé de connaître l’Autre, ni comme amant, ni comme sujet, se croyant le seul sujet. Mais quand elle prend conscience de ce Jean qu’elle avait « dédaigné de connaître », qui n’a ostensiblement rien à voir avec la volupté, « une sensualité sauvage. . .ineffable » naît en elle (p. 154-155): donc le charnel et l’intellectuel, l’indicible et le communicable se réconcilient dans l’amour absolu de l’Autre.

Colette insère directement dans son roman et dans la vie de Renée des symboles de cette dualité mots-réalité. « Les deux pièces essentielles » du « mobilier » de Renée – qui définissent donc, en quelque sorte, son existence – sont « un stylographe », marque de l’écrivain, du conteur, de l’intelligible, et « un très ancien… fruit de jade… usé… et suave au toucher » (p. 118), produit du monde terrestre et qui  s’appréhende par les sens. Les deux ensemble marquent son passage, sa présence dans l’environnement de Jean, l’accompagnent dans sa relation amoureuse et dans sa quête d’identité; leur combinaison sert de rappel constant de cette vérité que physique et verbal se complètent, sont interdépendants, et doivent se côtoyer et dans l’expérience et dans la représentation de cette expérience par l’écrivain.

 

  1. L’Entrave sous l’angle de Psyché, de Platon

Colette « s’appuie souvent sur un hors-texte… littéraire I ». Vu que Colette cite elle-même le mythe de Psyché (p. 130), nous avons jugé prudent de nous informer sur ce mythe pour voir ce que cette allusion apporte au sens du roman et quel lien elle tisse avec la signification du titre. Les ressemblances entre le cheminement de Renée et celui de Psyché sont frappantes et méritent notre attention :

Selon certaines versions du mythe, Vénus est jalouse de Psyché à cause de sa beauté ; selon d’autres, elle l’accuse d’orgueil parce que Psyché s’écarte de l’humanité et refuse l’amour de ses prétendants. Cela nous rappelle l’attitude de Renée à l’égard de ses compagnons, au début du roman. Psyché, sauvée de la colère de Vénus par Amour, doit épouser l’Invisible, et il est interdit à Psyché de le regarder. Il est comparable à « l’Inconnu » auquel Renée fait référence, soit en le méprisant (p. 87), soit en admirant « sa perfection anonyme » (p. 86) ; il est également ce Jean qu’elle regarde sans le connaître vraiment. L’Epoux serait un symbole platonicien instituant l’immortalité de l’âme, immortalité que Psyché-Ame-Renée va atteindre en connaissant et en acceptant Amour, son amant, complètement.

Psyché représente la Vie Intellectuelle; ses deux sœurs la Vie Végétative et la Vie Sensitive. Cela nous rappelle le voisinage constant, chez Renée et chez Colette, entre le monde extérieur, concret, naturel, et le monde intérieur, qui se divise lui-même en aspect émotif et aspect intellectuel. La jalousie entre les sœurs indique la discorde entre sensualité et raison, un conflit qui se produit dans le roman à l’intérieur de Renée elle-même. Parce qu’elle est curieuse ou parce que ses sœurs l’incitent à le faire, Psyché regarde, à la lumière d’un flambeau, la nuit, son époux endormi : malgré ce qu’elle croyait, ce n’est pas une bête, mais le bel Amour. Au moment précis, dans « L’Entrave« , où Colette fait allusion au mythe, Renée se décrit comme la bête, détournant la symbolique ; mais, à beaucoup d’autres moments, elle relègue Jean dans ce statut. Lorsqu’elle le regarde, la nuit, elle veut que son amant se révèle à elle ; elle ressent les prémisses d’un amour exalté où elle lui «préfère l’âme qui l’habite », mais « dédaigne » encore l’homme lui-même (pp. 130-131). D’une certaine manière elle convoite l’intelligible tout en voulant sauter le stade qui consiste à passer par le sensible, ce qui n’est pas possible.

Dans le mythe, l’Epoux se réveille et, voyant que Psyché a trahi sa volonté, il s’envole. Elle essaie de s’accrocher à lui, mais retombe dans le désert. Renée pressent cette issue quand May lui fait peur en parlant de la manière dont Jean délaisse toujours ses maîtresses ; quand elle se sent « lointaine et pourtant suspendue à [lui] — assez petite » pour qu’il l’emporte, « assez lourde pour gêner [son] vol puissant », mais remarque en même temps « le regret» de son amant de ne pas l’avoir « créée », regret qui l’égale « à un dieu défaillant » (p. 136) ; et quand elle éprouve une jalousie profonde provoquée par la peur que Jean puisse ne pas avoir « besoin » d’elle (p. 137). Elle vit pleinement cette période dans le « désert » lorsque Jean l’abandonne « avec révolte» après qu’ils ont fait l’amour, cette volupté « indignée » étant leur seule communication (p. 143), et lorsqu’il la laisse seule à Paris où elle prend des « habitudes d’abandonnée » et souffre «routinièrement» (p. 139). Elle se réfère à cette période de désespoir, une fois qu’elle l’a surmontée, en disant qu’elle errait (p. 158) avant de trouver sa place. Bien que Jean ne se réveille pas dans la scène où Renée fait référence à Psyché, nous croyons que le départ de Jean après que Renée lui eut dit qu’elle « n’est pas de son avis » (p. 131) correspond à ce départ mythique : l’aimée le trahit, bafoue son autonomie et son droit à ses propres pensées, viole son « imperméabilité sacrée » (p. 156) et refuse pourtant de le voir comme un être à part entière, comme autre chose qu’un objet d’amour physique. Le fait de ne pas être de son avis empêche, pour le moment, l’union de leurs esprits qui fera d’elle l’autre moitié de son amant, son complément, l’autre constituant de leur totalité.

Psyché veut se faire pardonner, mais doit d’abord subir la punition de Vénus. Dans la mesure où le but des épreuves est de rabaisser l’orgueil de Psyché, Renée devra également parvenir à cela afin de pouvoir se donner vraiment à son amant et afin de pouvoir communiquer avec lui. Psyché est livrée aux esclaves Habitude, Souci et Tristesse, ce qui nous rappelle toute la période où Renée se sent «femme entretenue » (p. 118), se retrouve dans une solitude qu’elle n’apprécie plus, éprouve « le mal de l’absence » douloureux (p. 140) et ne souhaite que le retour de son amant. Des auxiliaires interviennent pour aider Psyché dans les dures épreuves que Vénus lui impose ; parallèlement, Renée sollicite l’aide de Masseau, Victor, et Brague (p. 152) quand elle doit déployer tous ses efforts pour récupérer Jean, ce qui exige qu’elle abdique son orgueil, sa « dignité de femme » (p. 156) qui ne lui avait rapporté que la solitude. Dans le mythe, ces dieux (auxiliaires) représentent chacun un élément fondamental de l’univers, et donc en passant par ces épreuves Psyché parvient à un état d’exaltation, d’unification cosmique ; à la fin du roman, Renée connaît une renaissance, un renouvellement de soi, une union avec son amant et avec son univers comparables à « l’ascension » de Psyché.

Eros, Amour, représentent la sexualité banalisée et la sexualité sublimée. La première, consiste à ne plus chercher que la jouissance physique ; la deuxième ajoute à la liaison passagère de l’acte l’union  durable des âmes. C’est Psyché — l’Ame — Renée dans son état affaibli, dépourvue d’aspiration, qui se contente de l’amour banal et qui est donc « entravée » dans le sensuel. Si elle ne doit pas le voir, c’est que cet amour est pervers, honteux, assujettissant seulement. Tout cela fait partie de l’attitude de Renée envers l’amour avant son évolution. Mais Psyché éprouve la tentation de connaître — « d’entraver ? » — l’objet de sa passion, de sorte qu’ensuite il représentera bien plus qu’un simple objet. Psyché — l’Ame — Renée a honte de l’amour banal qui est monstrueux. Renée est « humiliée » et donc « épie » le sommeil de son amant pour en savoir plus sur lui (p. 130). Les épreuves peuvent donc être conçues aussi comme permettant au sujet féminin de se purifier de l’amour débauche, de sortir du sensuel pour donner forme à son Moi, et de devenir « digne » (p. 159) de l’amour sublime. Chez Renée, il ne s’agit pas de renoncer à la Volupté — qui renaîtra elle aussi, mais à un autre niveau — mais d’atteindre un niveau supérieur de l’existence en se laissant aller, en se donnant.

Amour finit par revenir à Psyché, et de leur union exaltée naît l’enfant Volupté. Jean revient également à Renée, et bien qu’il lui dise « Prends garde ! Ce n’est, encore une fois, que du désir… » (p. 159), nous savons, comme elle en est sûre elle-même, que le désir qui s’éveille à ce moment culminant est un désir perpétuel, une volupté qui, cette fois-ci, ne sera jamais « rassasiée » et qui, puisqu’elle s’est renforcée et a été transformée par toute une série d’épreuves relationnelles, ne va jamais s’épuiser. Le mythe est parfois interprété comme une ascension du sujet — Psyché — à la conscience, ce qui est très pertinent si l’on pense à la définition du verbe « entraver » en langage familier : non seulement Psyché et Renée ont été prisonnières de leur défaut de connaissance de l’amour sublime, mais elles parviennent finalement à l’ « entraver ». Nous ne sommes pas d’accord avec l’idée qu’il faut que « l’on voi(e] dans les malheurs de Psyché une conséquence de son désir de connaître Amour » , car une telle interprétation ne prend pas assez en compte l’aspect positif du résultat final : la connaissance acquise. Nous comprenons les malheurs de Renée-Psyché comme provenant plutôt de sa mauvaise interprétation — avant qu’elle le connaisse — de qui Jean-Amour est. Par contre, nous admettons que « sa transgression » peut aussi être perçue comme simplement un désir de connaissance, ce qui ferait également d’elle un « symbole de la Philosophie ».

Psyché épouse la vision sublime de l’amour physique, et l’âme retrouve la capacité de liaison17; en aboutissant à un amour complet et à une connaissance de soi, Renée tend vers l’unification, l’harmonisation (jamais achevée) du sensible et de l’intelligible.

L’allusion que Colette fait à ce mythe met l’accent à la fois sur le thème de l’Amour et son élément paradoxal entrave – sublimation, et aussi sur le phénomène de la recherche de soi et de la prise de conscience qui permet à la femme d’aboutir à un état meilleur, exalté. En outre, la combinaison de 1) la fin du mythe, 2) la référence dans le roman à « Beauté» au lieu d’à « Amour » ou à Cupidon, et 3) l’assertion de Masseau « qu’il est donné à l’amour de tendre vers sa perfection » (p. 150) fait que Colette évoque implicitement le concept platonicien selon lequel l’âme, emprisonnée dans le corps du monde d’en-bas, retrouve le monde des Idées, parvient à « la beauté divine et idéale » en reconnaissant et en appréciant « la beauté terrestre » (18). A notre avis, Colette diffère pourtant de Platon dans la primauté qu’elle accorde au monde naturel et sensuel. Selon elle, le but n’est pas, au fond, de sortir de ce monde, mais de fusionner avec lui, de l’utiliser pour comprendre la réalité de son expérience personnelle afin de retrouver un état de complétude. L’ensemble Nature-Sens-Intellect est déjà sublime et on l’atteint en vivant pleinement la réalité terrestre. Selon Platon, seules les Idées sont « pures » et réelles ; nos sensations, inférieures parce qu’elles émanent du « corps périssable », ne nous font connaître que des apparences, des reflets du monde « éternel des Idées » qui est, lui, l’unique réalité possible (19). En revanche, chez la femme Colettienne, le fait de tenir trop aux Idées, de même que le fait de trop analyser, sont les vraies « entraves » qui bloquent l’accès à une existence épanouie et heureuse. De plus, dans la mesure où les Idées sont des pensées pures — un amour exalté et absolu, la reconnaissance de la beauté divine — pour Colette de tels buts ne sont pas forcément incompatibles avec l’existence et les sensations terrestres. L’intelligible se dégage du sensible mais n’est ensuite jamais tout à fait libéré de ce dernier, ils restent dans une relation dialectique intime.

Bien que Colette et Platon soient d’accord pour affirmer que l’âme emprisonnée peut «parfois accéder à la contemplation des Idées sans recourir au raisonnement (20) », Colette ramène l’âme vers le bas, elle  revalorise davantage le physique et le sensuel en les qualifiant d’inséparables de l’identité (féminine) même. Si, à la fin du livre, Renée trouve son foyer tant cherché, une place où se dessine son Moi, et sa sublimation dans l’Amour, elle les trouve en pleine nature, à la frontière entre mer et plage. Là-même où son amant, décrit naguère comme un dieu mystérieux et méconnu, est concret, simple, terrestre  : un « beau chasseur pour rire » (p.151). Ce n’est pas un hasard si, au moment où Renée se rend compte de « la place » que Jean  » tenait » en elle, elle se décrit comme une déesse qui a crée son amour, et qui est inséparable de l’univers naturel : «ll n’y a plus en moi, au-dessus, au-dessous de moi, que mer fouettée, pierre qui s’effrite, nuée haletante. » (p. 138). Son union avec l’univers physique la place en haut, la rend supérieure. Elle énumère les Idées pures qu’elle va réaliser en aimant Jean : « la Iumière, la musique, le murmure des arbres, le timide et fervent appel des bêtes familières, le silence fier des hommes qui souffrent » (p.157). Les éléments qui constituent la Beauté telle que Colette la conçoit ne sont ni abstraits ni impalpables.

 

Conclusion

Prenant en compte les deux définitions d’ « entrave », leur lien avec la dialectique du sensuel et de l’intelligible et un certain nombre de thèmes que nous avons jugés pertinents, nous croyons avoir quelque peu éclairé la signification — ou plutôt quelques-unes des significations possibles — du titre du roman. Nous précisons bien : possibles, car « Colette avait tendance à préférer la pluralité et le paradoxe, et montrait un dégoût pour le didactisme et les systèmes rigides de pensée et d’analyse (21)». Nous nous sommes donc souciée d’interpréter cet ouvrage sans lui attribuer une signification absolue, ce que Colette n’aurait certainement jamais fait. Nous nous risquerons, néanmoins, à avancer un certain nombre de conclusions.

Pour Colette, l’amour et la difficulté d’aimer font partie des «déterminismes profonds », psychologiques, des êtres humains, et ces déterminismes ne se distinguent guère des sens : les deux catégories sont « inexorables (22)». Le fait qu’elle pense ainsi l’aide à dessiner des personnages complexes, complets, vraisemblables. L’ « entrave » qu’elle désigne est en partie l’amour, qui emprisonne par sa puissance et par son lien étroit avec le sensuel, mais qui exige qu’on transcende le sensuel pour le vivre dans son sens absolu et pour atteindre un état supérieur dans la relation intime avec un Autre. De plus, selon Colette, cet état équivaut, paradoxalement, à la liberté. L’amour ne se divise pas, malgré l’échange économique auquel Renée essaie de le ramener : il est. En « entravant » ce fait, on réussit à établir une union avec un Autre et avec son univers.

« L’écriture est création, à partir des matériaux fournis par la mémoire, sélectionnés et travaillés par elle, d’une image du réel qui organise, assemble les morceaux d’un puzzle, en en dégageant la figure et le sens. L’histoire ainsi refabriquée… donne à connaître d’abord, à dominer ensuite, le réel (24). » 

Cependant, Colette ne nourrissait aucune illusion sur la possibilité de dominer le réel: « A aucun moment l’art n’est supérieur à la réalité ; à aucun moment l’oeuvre achevée ne devient autre chose qu’un instrument d’exploration, de pénétration, voire d’effraction dans la réalité objective ». En outre, l’œuvre « ne se substitue » pas à cette dernière « qui demeure première, et objet d’une (autre) quête toujours inachevée (24) ». Les mots, l’écriture, sont par définition inadéquats, mais cela n’empêche qu’on se sente appelé par eux, surtout si on est femme essayant de se traduire, de se représenter d’une manière quelconque. Le fait d’être femme et écrivain est effectivement une des expériences, un des éléments de l’existence que Colette désigne par « l’entrave »; le fait de parvenir, au moins partiellement, à un sentiment d’identité et à une représentation de soi-même par l’écriture correspond à l’acte d’«entraver » cette existence.

En ce qui concerne Colette et ses personnages féminins, leur « sens de soi ne se situe pas au niveau de l’esprit. » (25) Donc, bien qu’elle traite de concepts — tels que la Beauté, l’Ame, la Pureté — qui nous rappellent ceux de Platon, Colette se distingue par la primauté qu’elle accorde au sensuel jusque dans l’accès à l’intelligible. De même, en ce qui concerne les mots, la vie, selon notre auteur, n’est pas faite d’idées, elle est faite d’une combinaison d’expériences, de sensations, et de pensées. La difficulté, et donc l’ « entrave », consiste à trouver un équilibre entre les sens et l’intellect qui permette de vivre fidèlement et pleinement ses propres expériences et son propre Moi.

Pour l’auteur, représenter sa réalité fidèlement par l’écriture fut l’objet d’une lutte laborieuse. D’ailleurs Colette, si l’on en croit du moins ce qu’elle disait d’elle-même au début de sa carrière, ne se croyait pas écrivain (26) et éprouvait beaucoup de difficulté à écrire, restant souvent longtemps « amarrée » à son bureau comme Renée reste « amarrée » à la fin du livre, à travailler la langue. De plus, il est sans doute révélateur, en ce qui concerne les thèmes traités ici, que l’écriture du roman l’ait « torturée» (27). Elle a détesté l’histoire, elle vomissait les pages, elle s’est excusée auprès de ses lecteurs pour le ton, fin mais vide, d’une fin à laquelle, selon elle, les personnages même ne croient pas. Elle a essayé de la récrire, mais n’y est pas parvenue (28). Ainsi l’on voit de nouveau ici un exemple du conflit parfois déchirant qui traverse le travail et les buts de l’écrivain.

Par ailleurs, dans la mesure où Colette a été mécontente de la fin, on pourrait lire cette « fin » d’une histoire d’amour comme « une critique socio-politique implicite du manque de puissance et de souveraineté — un manque spatial, temporel, émotionnel, et financier— des femmes ». Bien que nous ayons conscience de la complexité de la situation de la femme, dans ce livre comme à l’époque où Colette l’a écrit, nous ne sommes pourtant pas vraiment convaincue par cette analyse et cette interprétation, car l’héroïne conquiert son espace, vainc son sentiment d’être inadéquate, et parvient à une certaine satisfaction. Du reste, Monsieur Stockinger montre que ce livre peut faire l’objet de thèses et d’études nombreuses et variées.

Colette ne nous propose pas une fin statique : il n’y a ni mariage, ni bonheur sucré et invraisemblable, mais simplement un sentiment de sûreté de la part de l’héroïne par rapport à sa place dans le monde. Cette fin, telle que Colette l’a voulue pour clore l’ensemble des pages du roman, pourrait ne représenter pourtant qu’une étape de plus dans le cycle de la vie de l’héroïne, car « la vie d’une femme exceptionnelle est cyclique ; des stades de renaissance et de productivité suivent des périodes de polarisation sexuelle et de stérilité » (30).

Parvenue au terme de notre étude et ayant éprouvé le même plaisir à rédiger notre travail du début à la fin, nous sommes convaincue que l’œuvre de Colette – comme la femme –    est exceptionnelle et continue de nous passionner.

 

*******

NOTES

 

1. Philippe van TIEGHEM, Dictionnaire des Littératures, Tome r, Paris, Presses Universitaires de France, 1968, pp. 908-909.


2. Diana HOLMES, Women Writers: Colette, London, Macmillan Education Ltd., 1991, p. 101. C’est nous qui traduisons.

3. Alain REY (rédacteur), Le Robert Micro : Dictionnaire de la langue française, Paris, Dictionnaires Le Robert, 1998, p.473.

4. Gaston ESNAULT. Dictionnaire historique des argots français, Paris, Librairie Larousse, 1965, p. 264.

5. Judith THURMAN, Secrets of the Flesh : A Life of Colette, New York, Alfred A. Knopf, 1999, p. 197. C’est nous qui traduisons.

6. COLETTE, L’Entrave, Paris, Flammarion, 1922 (1913), p. 12. Les pages qui correspondent aux citations de ce texte seront désormais indiquées entre parenthèses dans le texte même du mémoire. Quant à une citation se situant à la tête d’une phrase ou avant une deuxième citation, la page correspondante sera toujours celle qui suit de plus près la citation en question.

7. Judith THURMAN, cit., p. 115. C’est nous qui traduisons.

8. Judith THURMAN, op. cit., p.249. C’est nous qui traduisons.

9. Dominique LAFON, « Les charmes du mirage Colette« , Etudes littéraires : Colette : Le luxe et l’écriture, V. 26, No. 1, Québec, Université Laval, Eté 1993, p.85.

10. Ibid.

11. Jacques LACAN, Le Séminaire, XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, cité par Anne-Marie PICARD, « Le nom du corps : Lecture du manque et savoir de son sexe dans La Vagabonde, Etudes littéraires : Colette : Le luxe et l’écriture, V. 26, No. 1, Québec, Université Laval, Eté 1993, p. 33.

12. Sylvie ROMANOWSKI, « A Typology of Women in Colette’s Novels Colette: The Woman, the Writer, University Park and London, The Pennsylvania Sate University Press, 1981, p. 73. (C’est nous qui traduisons).

13. Dominique LAFON, op. cit., pp. 106-107.

14. Sylvie ROMANOWSKI, op. cit., p. 73. (C’est nous qui traduisons).

15. Dominique LAFON, op. cit., p. 106.

16. Nicole BOURBONNAIS, « Colette et la liberté d’écrire : Une luxueuse intertextualité », Etudes littéraires : Colette : Le luxe et l’écriture V. 26, No. 1, Québec, Université Laval, Eté 1993, p. 97.

17. Tout ce qui renvoie au mythe vient de Pierre BRUNEL, Dictionnaire des mythes littéraires, Editions du Rocher, 1988, pp.1201-1209.

18. André LAGARDE et Laurent MICHARD, XVIème siècle: Les grands auteurs français du programme, Paris, Bordas, 1985, p, 98

19. Ibid., p. 100.

21. Diana HOLIMES, op. ât., p. 61. C’est nous qui traduisons.

22. Pierre ABRAHAM et Roland DESNÉ, Histoire littérai?? de la France, v. II, Paris, Editions Sociales, 1979, p

23. Ibid., p. 366.

24. Loc. cit., p. 367.

25. Judith THURMAN, op. cit., p. 189.

26. «…her vehement disavowal of any literary calling », ibid., p. 93.

27 .Ibid., p. 248. 

28. Ibid., p. 253.

29. Jacob STOCKINGER, « The Test of Love and Nature: Colette and Lesbians« , in Colette : The Woman, the Writer, University Park and London, The Pennsylvania State University Press, 1981, p. 81. (C’est nous qui traduisons).

30. Erica EISINGER, « The Vagabond: A Vision of Androgyny », in Colette : The Woman, the Writer, University Park and London, The Pennsylvania State University Press, 1981, p. 102. (C’est nous qui traduisons).

 

*******

BIBLIOGRAPHIE

 

Ouvrage principal :

COLETTE, L’Entrave, Paris, Flammarion, 1922 (1913).

Biographie de l’auteur :

THURMAN, Judith, Secrets of the Flesh: A Life of Colette, New York, Alfred A. Knopf, 1999.

Dictionaires et livres de référence :

ABRAHAM, Pierre, et DESNÉ, Roland, Histoire littéraire de la France, v. II, Paris, Editions Sociales, 1979.

BRUNEL, Pierre, Dictionnaire des mythes littéraires, Editions du Rocher, 1988.

ESNAULT, Gaston, Dictionnaire historique des argots français, Paris, Librairie Larousse, 1965.

LAGARDE, André, et MICHARD, Laurent, XVIème siècle: Les grands auteurs français du programme, Paris, Bordas, 1985.

REY, Alain (rédacteur), Le Robert Micro : Dictionnaire de la langue française, Paris, Dictionnaires Le Robert, 1998.

Van TIEGHEM, Philippe, Dictionnaire des Littératures, Tome 1er,  Paris, Presses Universitaires de France, 1968.

Etudes critiques :

BOURBONNAIS, Nicole, « Colette et la liberté d’écrire : Une luxueuse intertextualité », Etudes littéraires : Colette : Le luxe et l’écriture, V. 26, No. 1, Québec, Université Laval, Eté 1993, pp. 97-108.

EISINGER, Erica, « The Vagabond: A Vision of Androgyny », Colette: The Woman, the Writer, University Park and London, The Pennsylvania Sate University Press, 1981, pp. 95-103.

HOLMES, Diana, Women Writers: Colette, London, Macmillan Education Ltd., 1991.

LAFON, Dominique, « Les charmes du mirage Colette », Etudes littéraires : Colette : 1.Le luxe et l’écriture, V. 26, No. 1, Québec, Université Laval, Eté 1993, pp. 73-86.

PICARD, Anne-Marie, « Le nom du corps : Lecture du manque et savoir de son sexe dans « La  Vagabonde » », in Etudes littéraires : Colette : le luxe et l’écriture, V. 26, No. 1, Québec, Université Laval, 1993, pp. 33-46.

ROMANOWSKI, Sylvie, « A Typology of Women in Colette’s Novels », Colette: The Woman, the Writer, University Park and London, The Pennsylvania Sate University Press, 1981, pp. 6674.

STOCKINGER, Jacob, « The Test of Love and Nature: Colette and Lesbians », Colette: The Woman, the Writer, University Park and London, The Pennsylvania State University Press, 1981, pp. 75-94.

*******

TABLE DES MATIERES

 Introduction                                                                                    

Deux définitions d’ « entrave »                                                          

Les thèmes principaux :

  1. L’amour comme entrave… et liberté
  2. Ecrire, c’est s’écrire — l’identité féminine comme entrave — la difficulté de se trouver une place
  3. Le rôle des mots dans « L’Entrave »
  • Du mutisme à la communication
  • De l’insincère vers le sincère                                            
  • Les mots et la réalité peuvent-ils faire bon ménage ?
  1. L’Entrave sous l’angle de Psyché, de Platon 24
Conclusion 

 

****

UNIVERSITE DE GENEVE, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Mémoire de Diplôme d’Etudes Françaises présenté par

Ms. Ashley RIGGS (Octobre 2000)

Directeur : M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

9. Dominique LAFON, « Les charmes du mirage Colette« , Etudes littéraires : Colette : Le luxe et l’écriture, V. 26, No. 1, Québec, Université Laval, Eté 1993, p.85.

10. Ibid.

11. Jacques LACAN, Le Séminaire, XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, cité par Anne-Marie PICARD, « Le nom du corps : Lecture du manque et savoir de son sexe dans La Vagabonde, Etudes littéraires : Colette : Le luxe et l’écriture, V. 26, No. 1, Québec, Université Laval, Eté 1993, p. 33.

12. Sylvie ROMANOWSKI, « A Typology of Women in Colette’s Novels Colette: The Woman, the Writer, University Park and London, The Pennsylvania Sate University Press, 1981, p. 73. (C’est nous qui traduisons).

13. Dominique LAFON, op. cit., pp. 106-107.

14. Sylvie ROMANOWSKI, op. cit., p. 73. (C’est nous qui traduisons).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le cercle dans « Un barrage contre le Pacifique » de Marguerite DURAS

 

INTRODUCTION

 

 « Un Barrage contre le Pacifique » est la première tentative autobiographique, mélange d’imagination et de souvenirs, de Marguerite Duras. Elle a tiré la matière de ce roman d’une enfance farouche – passée en Extrême-Orient et qui l’a marquée pour toujours – de ses relations complexes et complices avec sa mère.

Dans ce roman, Duras dénonce explicitement son aversion pour le colonialisme. Le roman paraît en 1950, à un moment où la guerre d’Indochine mobilise l’opinion française. Il est vrai que les confluences entre l’actualité et l’œuvre durassienne sont nombreuses. A travers cette épopée lamentable de la mère et de la spoliation dont elle a été victime, l’auteur s’attache à raviver et réparer, en permanence, cette injustice et ce manque originels:

« Nous sommes ensemble dans une honte de principe d’avoir à vivre la vie. C’est là que nous sommes au plus profond de notre histoire commune, celle d’être tous les trois des enfants de cette personne de bonne foi, notre mère, que la société a assassinée. Noua sommes du côté de cette société qui a réduit ma mère au désespoir… none haïssons la vie, nous nous haïssons (1). »

« Un Barrage contre le Pacifique » est construit sur de nombreux traits circulaires qui représentent des cercles de vie et de mort: d’où le désir de s’en sortir. Le rythme du texte repose sur la succession des images, des attitudes et sur les répétitions en « refrain » de certains énoncés qui lui donnent une structure musicale. Duras, à travers la focalisation systématique sur le personnage de Suzanne, perce constamment sous le texte. Nous allons aborder notre analyse par ces cercles de vie et de mort avant d’examiner comment le désir s’arrange des contraintes et surtout les dérange, les bouscule.

Dans les années trente, un couple français d’instituteurs part pour l’Indochine française. Avec l’espoir de faire fortune, de vivre l’aventure. Après quelques années relativement heureuses, le père meurt, et la mère reste seule avec deux enfants, Joseph et Suzanne. Elle joue du piano pendant dix ans dans la fosse d’un cinéma (Eden-Cinéma) sans jamais voir le film, fait des économies, achète une concession, entre la forêt et la mer, pour pouvoir en vivre et laisser un bien à ses enfants passionnément, maladivement aimés. Mais n’ayant pas reçu de dessous de table, les administrateurs lui attribuent une concession incultivable, ravagée par les grandes marées qui emportent tout. Tenace, elle a l’idée d’édifier un barrage contre le Pacifique – en réalité c’est la mer de Chine, mais elle juge plus noble de lutter contre un Océan – qui protégerait ses terres et celles de ses voisins. Le barrage est construit par des centaines de paysans séduits par son espoir. En une nuit, cet espoir s’écroule comme un château de cartes. Deux ans s’écoulent.

C’est à ce moment que s’ouvre le roman. C’est d’abord l »‘histoire commune de ruine et de mort » qui est celle de cette famille. Chacun de ses membres est habité par la mort, par le vouloir-tuer et/ou le vouloir-mourir. La mère, Joseph (20 ans), Suzanne (17 ans) vivent péniblement dans leur bungalow délabré au milieu de cette concession pourrie, derrière le barrage qui s’est effondré mais qui continue à exister, sans cesse menacés d’être privés de leur bien par l’administration du cadastre. Ils sont au dernier rang de la hiérarchie de l’Indochine blanche. La mère s’entête: elle veut reconstruire les barrages. Les colères, la résignation, l’ennui se succèdent dans cet endroit-tombeau. Le cercle vicieux est installé au coeur de cette communauté et gangrène la vie, d’où la nécessité de s’éloigner. Or, les héros ne parviennent pas à se détacher, adhérant à ce lieu de mort. Que faire? Comment s’éloigner de cette misère, de cette mère à moitié folle, comment entrer dans l’autre monde, celui où évoluent les puissants et les riches, comment quitter les cieux nocturnes pour la lumière? Pour cela, il faudra passer d’abord, symboliquement, par la mort de la mère afin de connaître le domaine du désir et de l’amour, et la vraie vie.

1. UN CERCLE VICIEUX DE VIE ET DE MORT

1.1 La construction

L’ensemble du texte est construit en deux parties. La structure du texte est circulaire: le roman débute par la mort du cheval et se termine par la mort de la mère. Chacune de ces morts permet un départ: la mort du cheval entraîne le voyage à Ram, lieu euphorique, où la mère, Joseph et Suzanne rencontrent M. Jo, fils d’un riche spéculateur, qui tombe follement amoureux de Suzanne. Et cette dernière réussit à « extraire » de M. Jo, d’abord un phono, ensuite un diamant qui lui permet d’aller à la ville, la capitale. La mort de la mère, elle, permettra le départ définitif.

L’axe sémantique

 

S ————————————–   T  ————————————> S’

          (première partie)                             (deuxième partie)

La mort du cheval

 

    La mort de la        mère

faux départ(Ram)

faux départ (Saïgon)

vrai départ

Le fil de la chronologie est souvent fortement perturbé. Les événements sont superposés. Mais le temps n’est pas distribué n’importe comment. A partir des durées répétitives (huit jours, trois jours, un mois), des ensembles structurés apparaissent. L’ensemble du récit se distribue en deux côtés: le côté de Joseph et le côté de Suzanne – constitués par la série des morts, réelles ou symboliques. Les durées précisées par la narration sont exactement symétriques.

Partie 1

On peut remarquer que le côté de Joseph et le côté de Suzanne sont comme une image et son reflet inversé.

Joseph est, nous semble-t-il, dans sa violence, ses rires, ses refus de toute concession, ses décisions tranchées, le personnage qui s’en sort le mieux. Il paraît marqué d’un signe positif, ainsi le phono, cadeau destiné à Joseph est parfait, alors que le diamant est impur. Le phono permet d’entretenir l’espoir, lié à la musique de Ramona, alors que le diamant fait naître un espoir vite déçu. Le phono constitue un don qui suit un parcours linéaire. Il va jusqu’à Joseph et s’arrête à Joseph. C’est un don transmis comme une flèche, même s’il passe par l’intermédiaire de Suzanne: c’est elle qui le reçoit de M. Jo puis le donne à Joseph, et elle ne l’ouvrira pas avant que Joseph soit là. Alors que le diamant décrit une figure circulaire. Il revient avec ce fameux crapaud (défaut) au point de départ, comme si l’on devait repartir; une sorte de fatalité l’habite. La trajectoire linéaire est, dans ce livre, positive (on peut directement arriver à son but), tandis que le cercle est négatif, maudit, car on est piétiné et on n’arrive pas à s’en sortir. Il faudra l’intervention de Lina – qui est du côté de Joseph – pour redonner son aspect positif au diamant.

Lina est la femme que rencontre Joseph et qu’il gardera pour toujours. (Notons que c’est elle qui achète le diamant et le rend à Joseph.) Il va connaître avec elle l’amour parfait (comme le phono), alors qu’Agosti, premier amant de Suzanne, n’est qu’un moyen : aucun lien ne se crée entre les deux, il s’agit simplement d’une sorte de passage, d’initiation pour pouvoir passer de l’autre côté, s’arracher à l’enfance, donc à la mère – à la mer ), à la concession. Duras insiste beaucoup sur ce point : Suzanne n’a jamais pensé rester avec lui.

 » – J’épouserai jamais un type comme toi. Je te le jure. …, parce que je te jure, jamais je ne t’épouserai.

 – Il la regardait avec beaucoup de curiosité. Puis, détendu, il rit.

 – Je crois que t’es aussi cinglée que Joseph. Pourquoi que tu m’épouserais pas?

– Parce que c’est partir que je veux.

 – Même dans la forêt cet après-midi, tu n’as jamais pensé que tu pourrais vivre avec moi?

 – Vivre? jamais, encore moins qu’avec M. Jo » (pp. 353-354)

Tout comme entre les cadeaux, nous remarquons qu’une différence considérable existe entre Joseph et Suzanne. D’abord, Joseph est un homme; il est l’aîné, le décideur. Il a la force de vouloir quitter la mère et de le faire. Alors que Suzanne ne peut qu’attendre en guettant les voitures de chasseurs sur la piste. Sa passivité est une autre forme de mort. Duras montre bien ces différences de caractère au moment de la baignade dans le rac (2): Suzanne apparaît comme une jeune fille prudente, et même timorée. Joseph, par contre, est le meneur de jeu, père ou frère des enfants de la plaine.

Or, quand Joseph décide de partir, Suzanne a l’impression de pouvoir agir comme lui, d’avoir le courage, comme lui, de mener une vie par elle-même. Ainsi, Suzanne apparaît comme le reflet de Joseph:

« Suzanne ne saisissait pas toute la portée des paroles de Joseph mais elle les écoutait religieusement comme le chant même de la virilité et de la vérité. En y repensant, elle s’aperçut avec émotion qu’elle se sentait capable, elle-même, de conduire sa vie comme Joseph disait qu’il fallait faire. Elle vit alors que ce qu’elle admirait chez Joseph était d’elle aussi. »  (pp. 284-285)

 

 

 

Joseph (+)

vs

Suzanne (-)

phonographe

 

diamant

pur

 

impur

linéaire

 

circulaire

amour spirituel

 

amour charnel

actif

 

passive

 

1.2 L’espace symbolique

La ligne de partage du texte en rappelle d’autres: images parallèles ou symétriques. Ainsi, par exemple, la piste sépare l’espace en deux côtés: mer/forêt; Ram/ Kam. La plaine, de même, a un côté stérile et un côté fertile. Les barrages, enfin, séparent le côté de la terre de celui de l’eau, le côté de l’espoir de celui du désespoir. De même que le temps du récit, l’espace du « Barrage » est ainsi distribué entre deux pôles différents.

1.2.1. La plaine

La plaine, où se trouve la concession, est un lieu fortement symbolique. Celui du plus grand échec, de la plus grande injustice. La plaine est « un désert où rien ne pousse » (3), « saturé de sel, saturé d’ennui et d’amertume » (4), couverte de boue (eau et terre mélangées), un lieu stérile marqué par la faim, une inapaisable faim.

« Le sel peut avoir un sens symbolique et s’opposer à la fertilité. Ici la terre salée signifie la terre aride. Et tout ce qui est salé est amer, l’eau salée est donc une eau d’amertume, elle s’oppose à l’eau claire fertilisante » (5). Le sel est mortel, destructeur par corrosion. Il brûle, détruit.

Lieu infernal donc, où l’on est condamné à vivre; lieu qu’on ne peut quitter faute d’argent; lieu de la mort des chevaux, des récoltes, des enfants, mais de la vie aussi. Dans la plaine, les enfants sont innombrables. Le texte nous montre longuement, à deux reprises, d’une manière à la fois touchante et effrayante, l’image du pullulement des enfants qui naissent et meurent, et qu’on enterre sur les lieux, encore chauds, devant les cases. C’est un cercle de vie et de mort. Voici la naissance d’un rythme végétal:

« Il en était de ces enfants comme des pluies, des fruits, des inondations. Ils arrivaient chaque année, par marée régulière, ou si l’on veut, par récolte ou par floraison. …Cela continuait régulièrement, à un rythme végétal, comme si d’une longue et profonde respiration, chaque année, le ventre de chaque femme se gonflait d’un enfant, le rejetait, pour ensuite reprendre souffle d’un autre. »  (p. 117)

« Ici, l’eau est symbole d’une autre division: verticale, celle-là, eau de pluie, en haut – eau des mers de la marée, en bas. La première est douce, la seconde est salée. Symbole de vie douce: pure, elle est créatrice et purificatrice; salée, amère, elle produit la malédiction » (6).

Et dans cette plaine au rythme cyclique pullulent les enfants:

« C’était une sorte de calamité. y en avait partout, perchés sur les arbres, sur les barrières, sur les buffles, qui rêvaient, ou accroupis au bord des marigots, qui pêchaient, ou vautrés dans la vase à la recherche des crabes nains des rizières. Dans la rivière aussi on en trouvait qui pataugeaient, jouaient ou nageaient. »  (p. 116)

On pourrait interpréter ce passage comme une mise en abyme du texte: calamité (désastre de l’histoire du barrage), buffles (divinité de la mort), marigots (eau morte), vase, patauger (enlisement de la mère), crabes nains (destructeur des barrages).

Et pourtant, les enfants sourient – « mieux que personne n’a jamais souri au monde » (p. 116) – et jouent « de la pluie comme du reste: du soleil, des mangues vertes, des chiens errants » (p. 330). La vie, le plaisir semblent primer, mais le jeu, la joie sont doublés de mort, car la faim ne peut pas empêcher les enfants de manger des fruits verts, qui sont mortels.

« Il en mourait tellement que la boue de la plaine contenait bien plus d’enfants morts qu’il n’y en avait eu qui avaient eu le temps de chanter sur les buffles. Il en mourait tellement qu’on ne les pleurait plus… Ils mouraient surtout du choléra que donne la mangue verte,… Chaque année, à la saison des mangues, … il en mourait en plus grand nombre. . car l’impatience des enfants affamés devant les mangues vertes est éternelle. »   (p. 118)

D’autres meurent, noyés dans le rac, d’insolation ou des mêmes vers que les chiens errants, voire tués par des tigres (la Nature tue en même temps qu’elle nourrit), ou encore ils meurent sur la piste (elle aussi symbole de vie et de mort), écrasés par les automobiles de chasseurs trop pressés.

C’est un cycle éternel qui n’a pas l’air de pouvoir être brisé et qui est ressassé, en somme, tout au long du roman.

Les seuls dieux des enfants sont la route, le rac, les mangues – tout ce qui fait mourir. L’injustice de la vie et celle des hommes sont affirmées.

« Il en meurt trop, disaient les Blancs, oui. Mais il en mourra toujours. Il y en a trop. Trop de bouches ouvertes sur leur faim, criantes, réclamantes, avides de tout. C’est ce qui les faisait mourir. Trop de soleil sur la terre. Et trop de fleurs dans les champs. et quoi? Qu’est-ce qui n’était pas de trop » (p. 332)

L’avidité (l’envie de vivre) est ici cause de mort. Ainsi, « ils mouraient de la faim, des maladies de la faim et des aventures de la faim » (p. 33).

La plaine est donc divisée en deux côtés: l’espace de la fertilité, couvert de plantations d’ananas et de bananes, et celui du désert stérile, inondé par la marée de juillet, recouvert de sel. La concession, elle aussi, est divisée de la même manière: les cinq hectares qui donnent sur la piste au milieu desquels la mère a fait bâtir son bungalow, sont le bon côté, le reste est brûlé par la marée.

Et la piste traverse la plaine dans sa longueur, de Ram à Kam. L’espace à traverser, en ce sens, est marqué d’un signe positif car il permet de sortir de cette impasse qu’est la plaine où vient mourir interminablement toute vie.

1.2.2. La piste

La piste mène vers le monde des autres: d’un côté vers Ram, de l’autre vers Kam, et, plus loin, vers la ville, la capitale (800 km). Kam est la zone obscure d’où viennent les agents du cadastre, ces « rats » (7), ces « chiens » (8) qui profitent des Français malhabiles ou ignorants. La capitale est une ville corrompue, présentée comme une énorme prostituée, dominée par l’argent et les banques.

En opposition à Kam, Ram est le lieu de l’échange, du passage, du commerce et de la contrebande. Un point de rassemblement aussi, puisque Ram est le lieu de la cantine-bar où Suzanne fait la connaissance de M. Jo, riche planteur du Nord, avec sa limousine et son énorme diamant au doigt. Lieu d’ouverture, de toutes les possibilités, où l’espoir peut naître chez chacun des membres de la famille qui pense que la richesse fait le bonheur:

« La mère proclamait: « Il n’y a que la richesse pour faire le bonheur. Il n’y a que des imbéciles qu’elle ne fasse pas le bonheur. » Elle ajoutait: « Il faut, évidemment, essayer de rester intelligent quand on est riche. » Encore plus péremptoirement qu’elle, Joseph affirmait que la richesse faisait le bonheur, il n’y avait pas de question. » (p. 45)

Et ils iront là chaque fin d’après-midi, invités par M. Jo, pour danser, s’amuser et surtout boire. La famille s’associe à cette exploitation (l’exploitation, pour une fois, du riche par le pauvre -juste retour -, bien que M. Jo pense bien s’y retrouver). Ram reste le lieu euphorique.

Ram (+)

vs

Kam (-)

espoir

 

menace

euphorie

 

dysphorie

La piste, ligne de démarcation entre ces deux côtés du monde, revêt une double valeur de vie et de mort.

Cette piste, construite pour amener les richesses du monde jusqu’à la plaine (au prix du sang), ne sert qu’aux chasseurs. Pour le caporal, un vieux Malais, domestique de la mère, la piste est « la grande affaire de sa vie ». Il l’a, en effet, construite en compagnie des bagnards. Elle est le lieu de la souffrance des hommes battus, des femmes prostituées, un enfer de cris et de bruits. La piste est la misère, la misère incomparable à celle de la mère.

« …ceux-ci (milices indigènes) s’étaient à ce point habitués à lui qu’ils l’enchaînaient distraitement avec les autres bagnards, le battaient comme ils battaient les bagnards. …Combien de fois en six ans, la femme du caporal avait-elle accouché au milieu de la forêt, dans le tonnerre des pilons et des haches, les hurlements de miliciens et le claquement de leur fouet? elle ne le savait plus très bien. Ce qu’elle savait c’est qu’elle n’avait jamais cessé d’être enceinte des miliciens et que c’était le caporal qui se levait la nuit pour creuser des petites tombes à ses enfants morts. » (p. 246)

Le car et les autos des chasseurs y circulent, dans une habitude quotidienne, à toute allure, écrasant parfois un enfant, comme si la concession n’existait pas, laissant de côté la misère du monde. L’indifférence des autres accentue l’isolement de la concession.

« Mais, à part le car, il passait peu d’autos sur la piste, pas plus de deux ou trois dans la journée. C’était toujours les mêmes autos de chasseurs qui allaient jusqu’à Ram, à soixante kilomètres de là, et qu’on voyait quelques jours après repasser en sens inverse. Elles passaient à toute vitesse en klaxonnant sans arrêt pour chasser les enfants de la piste. »  (p. 21)

Et les enfants jouent sur la piste, leur domaine: celui du danger mortel mais du comble de la vie. Elle est un lieu de danger mais aussi de joies: c’est le monde qui arrive par elle. Pour Suzanne, elle représente l’espoir, l’attente du départ, le départ.

« … Suzanne espérait. Un jour un homme s’arrêterait, peut-être, pourquoi pas? parce qu’il l’aurait aperçue près du pont. Il se pourrait qu’elle lui plaise et qu’il lui propose de l’emmener à la viIIe. »   (p. 21)

Après le départ de Joseph, l’envie de s’évader de cette impasse et l’obsession d’une vie plus heureuse, plus facile, ne cessent d’augmenter. Et l’attente vaine, inutile, devient une habitude:

« Toutes les frois heures, Suzanne montait au bungalow, lui donnait ses pilules et repartait s’asseoir près du pont. Mais aucune auto ne s’arrêtait devant le bungalow. » (p. 319)

« Toutes les heures Suzanne montait au bungalow, donnait les pilules à la mère et repartait s’asseoir près du pont. Elle ne pouvait se souffrir que là, ce pont près d’elle. Et toujours les autos passaient devant le pont et toujours les enfants continuaient à jouer près du pont. » (p. 329)

Avec le départ de Joseph, l’arrivée de M. Jo et celle de Jean Agosti, la piste n’est plus « vierge » que pour le caporal. Pour Suzanne, l’attente de Jean Agosti signifie la perte de sa virginité, autre chose que cette attente « imbécile » ou que les « rêves vides » d’autrefois. Sa libération approche.

« Cette piste n’était plus tout à fait la piste qu’elle regardait autrefois… C’était plutôt celle sur laquelle était enfin parti Joseph après des années d’impatience, celle sur laquelle aussi était apparue la Léon Bollée de M. Jo aux yeux éblouis de la mère, celle sur laquelle s’était amené Jean Agosti pour lui dire qu’il viendrait la chercher dans quelques jours. Il n’y avait guère que pour le caporal que la piste restait éternellement la même, abstraite, éblouissante et vierge. » (p. 332)

Ainsi, alors que le caporal reste éternellement prisonnier de cette concession avec son rêve irréalisable (devenir contrôleur dans le car), Suzanne peut partir. La piste représente son enfance à quitter.

1.2.3. Le rac

« Les racs (je ne sais plus comment ça s’écrit), ce sont de petits torrents qui descendent droit de la montagne, de la Chaîne de l’Eléphant. Après les orages, ils charrient les arbres cassés, les animaux noyés. » (Parleuses, p. 234)

Comme la piste, le rac est ambivalent, à la fois dangereux et plein de vie. La nuit, le tigre noir et les panthères noires apparaissent à son embouchure. Le jour, Suzanne et Joseph s’y baignent quotidiennement, mais le danger y reste car le courant est si fort qu’il y a une menace de mort. Joseph y joue avec les enfants de la plaine. Le rac est un signe ambigu pour Joseph et Suzanne: source de jeux, du plaisir de l’eau, du goût du danger. Alors qu’il n’est que négatif pour la mère: elle n’y voit pas (comme toujours) une image positive de la vie. Elle s’inquiète. Elle a peur, elle est là pour faire peur, car elle ne supporte pas de voir ses enfants se baigner dans la rivière (le rac): ils lui échappent dans le danger, dans le plaisir, mais elle se contente de crier, de gueuler ou de geindre, sans intervenir.

Le rac est à la fois une immense poubelle et une source de nourriture pour la famille.

On y jette tout ce qui pourrit, tout ce qui doit disparaître. D’abord, ce sont les biches et le cerf – tués par Joseph et que personne ne veut manger – qui y sont jetés « au bout de trois jours ». Ces animaux sont donc tués pour le goût de tuer et pour le plaisir solitaire de la chasse. Il s’agit d’une fausse nourriture.

« Et on faisait toujours comme si on mangeait les biches, on les accrochait toujours sous le bungalow et on attendait qu’elles pourrissent avant de les jeter dans le rac. Tout le monde était dégoûté d’en manger. Depuis quelque temps on mangeait plus volontiers des échassiers à chair noire que Joseph tuait à l’embouchure du rac, dans les gands marécages salés qui bordaient la concession du côté de la mer.«   (p. 19)

Le rac reçoit tout ce qu’on ne veut pas mais, en retour, il donne de la nourriture: des échassiers. Cependant, malgré la belle apparence de leur chair, ces oiseaux ne sentent pas bon, ils sentent le poisson. On retrouve là l’ambivalence qui parsème le texte: vie (nourriture), mort (sous la forme de la répétition: c’est leur unique nourriture). Dans cet oiseau/poisson, qui contient deux éléments, celui de l’air et celui de l’eau indissolublement liés, on retrouve le cercle: l’oiseau qui se nourrit de poissons devient poisson. Mais il est aussi un symbole de cet amalgame des éléments, comme si le bien suprême était l’unité. On le retrouvera dans la forêt: les lacs remplis de poissons dans le ciel (ces bassins d’orchidées fantastiques, d’une beauté étonnante (9)).

« Joseph mangeait de l’échassier. C’était une belle chair sombre et saignante. (p. 35)

Il n’y a rien à bouffer, dit Suzanne, je vous préviens, toujours cette saloperie d’échassier.

 – Merde, j’ai faim, déclara Joseph. Toujours cette saloperie d’échassier?

 – Je (la mère) me demande ce qu’on mangerait si tu n’étais pas là pour en tuer. Ca sent un peu le poisson mais c’est bon et c’est nourrissant, ajouta-t-elle à l’adresse de M.Jo. » (p. 81)

Cette « saloperie » est comme l’impureté dans le diamant, contenant à la fois un côté positif et un côté négatif: le sang étant ici symbole de vie, le noir symbole de mort mais pouvant contenir en lui-même la vie: une graine ne peut se développer qu’enfouie dans l’obscurité de la terre.

Ensuite, Suzanne y jette la robe bleu vif (là aussi, il y a ambivalence: le bleu est la couleur du rêve, mais le bleu vif est un bleu soutenu qui pourrait être ancré dans la vie, la réalité), sa « robe de putain », que lui avait donnée M. Jo, qu’elle a vainement portée, assise près du pont, dans l’espoir que les autos s’arrêteraient enfin: tentative stérile, puisque ce n’est que dans les contes que les princes charmants (ou les chasseurs…) enlèvent les jeunes filles.

« Mais pas plus qu’avant les autos ne s’arrêtèrent devant cette fille à robe bleue, à robe de putain. Suzanne essaya pendant trois jours puis, le soir du troisième jour, elle la jeta dans le rac. »   (p. 320)

Le rac va de la montagne à la mer; cette eau bouillonnante parfois charrie les corps morts des animaux:

« Joseph forçait toujours Suzanne à rentrer dans l’eau. … Mais Suzanne était réticente. Quelquefois, surtout à la saison des pluies, lorsqu’en une nuit la forêt était inondée, un écureuil, ou un rat_musqué, ou un jeune paon descendaient, noyés, au fil de l’eau, et ces rencontres la dégoûtaient. »         (p. 30)

Cette description, qui figure au premier chapitre, renvoie au dernier: Joseph conseille aux paysans d’y jeter l’auto des agents du cadastre (rats) après les avoir tués; l’endroit est particulièrement symbolique:

« Noyez leur auto, loin, dans le rac. Vous la ferez fraîner par des buffles sur la berge, vous mettrez de gosses pierres sur les sièges, et vous la jetterez à l’endroit du rac où vous avez creusé quand on a voulu faire les barrages et dans les deux heures elle sera complètement enlisée, il n’en restera rien. »  (p. 363)

Le rac est donc un endroit où disparaissent les traces. Il est aussi chargé de représenter la grande absente du texte: la mer.

Il y a deux côtés de la plaine: le côté de la forêt (la véranda du bungalow donne sur la montagne) et le côté de la mer. Celle-ci est occultée, lointaine; elle disparaît au-delà des marécages des embouchures mais elle est une grande menace, omniprésente. Sa puissance effrayante est d’autant plus monstrueuse qu’elle est invisible. Entre ces deux côtés, défrichée à un bout, submergée à l’autre, la concession est constamment menacée.

1.2.4. La forêt

La forêt, impénétrable, secrète, grouillante de vies et de meurtres où tout se mêle – la vie et la mort -, où l’impossible devient possible: des lacs au sommet des arbres, des poissons dans les fleurs. Le monde d’avant l’histoire, amoral, proche donc de Joseph et Suzanne, où on peut tuer des bêtes sauvages – mais dans un combat égal – et des hommes malfaisants, corrompus, sans être puni, où l’on échappe aux lois et aux taxes des Blancs. Joseph y chasse, avec une « intrépidité » liée à une totale inconscience du danger: il tue une panthère au risque de sa vie.

C’est une forêt à la fois splendide et dangereuse. Voici l’image fantastique où se mêlent les éléments souterrains (tunnel), aériens et aquatiques (bassins d’orchidées en plein ciel):

« Dès qu’ils pénétrèrent dans la forêt le chemin devint un sentier étroit de la largeur d’une poitrine d’homme et pareil à un tunnel au-dessus duquel la forêt se refermait, dense, sombre…. Les lianes et les orchidées, en un envahissement monstrueux, surnaturel, enserraient toute la forêt et en faisaient une masse compacte aussi inviolable et étouffante qu’une profondeur marine. Des lianes de plusieurs centaines de mètres de long amarraient les arbres entre eux, et à leurs cimes, dans l’épanouissement le plus libre qui se puisse imaginer, d’immenses « bassins » d’orchidées face au ciel, éjectaient de somptueuses floraisons dont on n’apercevait que les bords parfois. La forêt reposait sous une vaste ramification de bassins d’orchidées pleins de pluie et dans lesquels on trouvait ces mêmes poissons des marigots de la plaine. … De toute la forêt montait l’énorme bruissement des moustiques mêlé au pépiement incessant, aigu des oiseaux. » (pp. 157-158)

Ici, tout est réuni – paradis naturel et surnaturel: la terre, les fleurs, les poissons, les animaux sauvages, les oiseaux et l’eau – non sous la forme fatale de la mer mais sous la forme extraordinaire de l’eau dans les airs. La forêt est un Eden d’avant l’histoire humaine, un lieu total, renfermant trois des éléments: la terre, l’eau, l’air.

« Et déjà le parfum du monde sortait de la terre de toutes les fleurs, de toutes les espèces, des et de leurs proies innocentes aux chairs mûries par le soleil, unis dans une indifférenciation de commencement de monde.«     (pp.158-159)

Ici, les tigres représentent aussi les agents du cadastre qui exploitent les pauvres. Joseph et Suzanne sont à l’unisson de ce lieu où règne l’harmonie (mais monstrueuse) et l’amoralité qui n’est que justice dans les villages de la forêt, où les habitants se réfugient pour échapper aux impôts et aux expropriations.

Et les bûcherons (villageois) leur donnent des mangues: c’est un fruit porteur de vie, lorsqu’il est mûr, mais qui, lorsqu’il est mangé vert, se transforme en un fruit dispensateur de mort. Les enfants du village, qui ressemblent à cette nourriture (on retrouve cette correspondance des fruits et du monde) accompagnent Suzanne et Joseph jusqu’au rac. En effet, non seulement les enfants mangent des mangues mais ils leur ressemblent à cause de la couleur. Ils deviennent ces fruits mêmes:

« Complètement nus et enduits de safran des pieds à la tête, ilsavaient la couleur et la lisseur des jeunes mangues. Peu avant le rac, Joseph frappa dans ses mains pour les faire se sauver et ils étaient si sauvages qu’ils s’enfuirent en poussant des cris suidents qui rappelaient les cris de certains oiseaux dans les champs de riz. »   (p. 159)

La forêt est donc un éden. Ce dernier mot appelle le rapprochement avec le cinéma – l’Eden Cinéma (qui est aussi porteur de vie puisqu’il permet à Suzanne de s’évader d’un réel insupportable), – où l’impossible se fait possible. La forêt est d’ailleurs chargée, comme le cinéma, d’une valeur initiatique : c’est là que Suzanne se donne au fils Agosti.

Mais ici non plus, les enfants n’échappent pas à la mort: ils meurent de paludisme. C’est un lieu sauvage où s’épanouissent l’amoralité et la joie, où la vie et la mort se rencontrent.

1.3 Le tragique et le rire

De la douleur comme de la mort resurgissent les pulsions de vie. Ainsi le passage de Suzanne et de Joseph au monde de la vie se fait au travers du corps de la mère qui doit mourir. C’est une histoire tragique mais aussi comique, désopilante parfois: contradiction (mais on rit énormément dans le monde durassien!). La fréquence du rire des personnages est un paradoxe dans cette oeuvre.

Les trois membres de cette famille sont liés les uns aux autres par un rire caustique dirigé contre le malheur et le pouvoir colonial. « Le rire durassien possède une force subversive qui en fait une arme de survie » (10).

Dans ce texte, le rire fait son apparition au deuxième chapitre, à la cantine de Ram, à propos de la comparaison des deux voitures, la Maurice Léon Bollée de M. Jo et la B.12 (Citroën) de Joseph. La lamentable Citroën consomme plus que la voiture de luxe de M. Jo. Elle devrait donc être plus grosse, plus chère. Pourtant, le carburateur est une passoire, les phares n’existent plus, les portières tiennent par des fils de fer, les feuilles de bananier remplacent les chambres à air dans les pneus, elle n’a ni pare-brise ni capote! C’est cet aspect merveilleux du délabrement de la voiture qui provoque l’énorme fou rire de Joseph: rire jailli de la conscience de leur dénuement:

« Le fou rire de Joseph était contagieux. C’était un rire étouffant, encore enfantin, qui sortait avec une fougue irrésistible. La mère devint rouge, essaya de se retenir mais sans y arriver. … Joseph riait tellement qu’il ne pouvait plus former ses mots. Le même rire invincible et mystérieux secouait la mère et Suzanne. »  (pp. 48-49)

Joseph est ici le véritable metteur en scène du rire familial. Suzanne et la mère le suivent. On pourrait même dire que Joseph est le meneur de cette famille, de ce petit clan. Quant à M. Jo, il essaye d’entrer dans ce cercle du rire, mais en vain.

A la suite de cette scène, dans le récit des barrages, l’auteur nous montre combien le rire est lié au tragique: c’est le malheur qui provoque un rire inextinguible. Le fou rire qui, de nouveau, s’empare d’eux lorsque Joseph mentionne les barrages, les unit tous les trois au moment de l’évocation des crabes rongeurs de rondins, adjuvants complaisants de la force terrible de la mer:

 » – Il n’y a pas que l’auto. On avait des barrages… des barrages.

La mère et Suzanne poussèrent un cri aigu d’intense satisfaction. A son tour Agosti pouffa de rire. Et le sourd glouglou qui s’élevait du côté de la caisse signifiait que le père Bart lui aussi s’en mêlait.

 – Ah! les crabes… les crabes… s’exclama la mère.

 – Les crabes nous les ont bouffés, dit Joseph.

 – Même les crabes… dit Suzanne, qui s’y sont mis.

 – C’est vrai… même les crabes dit la mère, ils sont confre nous… (p. 52)

Seul M. Jo ne comprend rien à ce rire venu du tragique, de leur désastre, lui qui n’a pas la connaissance ni l’intelligence du tragique, alors que le rire se développe dans le cercle que forment Agosti et tous ceux qui connaissent et ont vécu cette histoire.

« Les barrages de la mère dans la plaine, c’était le grand malheur et la grande rigolade à la fois, ça dépendait des jours. C’était terrible et c’était marrant. Ca dépendait de quel côté on se plaçait, du côté de la mer qui les avait fichus en l’air, ces barrages, seul coup d’un seul, du côté des crabes qui en avaient fait des passoires, ou au contraire, du côté de ceux qui avaient mis six mois à les construire dans l’oubli total des méfaits pourtant certains de la mer et des crabes. Ce qui était étonnant c’était qu’ils avaient été deux cents à oublier ça en se mettant au travail. »    (p. 53)

Le rire est d’autant plus fort que l’espoir a été plus grand, plus unanime. A ce moment-là, le rire auquel M. Jo était invité à participer se retourne contre lui: Joseph imite la marche du crabe, en avançant la main sur la table en direction de M. Jo.

« – L’histoire de nos barrages, c’est à se taper le cul par terre, dit Joseph.

Et, en faisant marcher ses deux doigts, il imita, sur la table, la marche du crabe, la marche d’un crabe vers leurs barrages, dans la direction de M. Jo. Toujours aussi patient, M. Jo se désintéressait de la marche du crabe et dévisageait Suzanne qui, la tête levée, les yeux pleins de larmes, riait. »       (p. 58)

Ici, il y a une coupure nette entre M. Jo et les autres: il se désintéresse de l’histoire des barrages, du malheur de ces gens et de l’agression implicite de Joseph pour qui M. Jo est l’ennemi, comme les crabes, comme les agents du cadastre.

M. Jo, maladroit, agaçant, indigne de faire partie du groupe, ne réussira jamais à rire comme eux, à entrer dans cette communauté familiale, lieu des tensions les plus violentes, mais aussi de la complicité la plus étroite.

A la fin de la première partie, cette unité familiale apparaît clairement dans un moment euphorique où l’espoir de la richesse, envahit le clan:

 » – Merde, dit Joseph, y a pas que les riches, y a les autres, il y a nous, nous aussi on est riches…

La mère était fascinée. – Nous riches? Riches?

 – Si on veut, on est riches, affirma Joseph, si on veut on est aussi riches que les autres, merde, suffit de vouloir, puis on le devient.

Ils riaient. Joseph tapait à grands coups de poing sur la table. La mère se laissait faire. Joseph c’était le cinéma.

 – C’est peut-être vrai, dit-elle, si on veut vraiment, on sera riches.

– Merde, dit Joseph et alors, les autres on les écrasera sur les routes, partout où on les verra on les écrasera.

Ainsi, quelquefois, Joseph passait par cet étrange état. Lorsque ça lui arrivait, rarement il est vrai, c’était peut-être encore mieux que le cinéma.

 – Ah! pour ça oui, dit la mère, on les écrasera, on leur dira ce qu’on pense et on les écrasera…

– Puis on s’en foutra de les écraser, dit Suzanne. On leur montrera tout ce qu’on a, mais nous on leur donnera pas. » (p. 164)

Une opposition brutale s’établit entre ce « nous » et « les autres », entre le clan familial et le reste du monde.

Ainsi, ce cycle du rire et de la tragédie se propage-t-il tout au long du roman.

2.  LE CERCLE DU MAL

 

Dans ce clan familial s’enracine le cercle vicieux qui correspond, en somme, au lieu mortel – c’est-à-dire la concession – dont ils doivent s’extraire. Non seulement ce cercle s’insinue dans tout ce pays colonial et le gangrène, mais aussi il gagne la mère qui est reprise par ses rêves de reconstruction des barrages. On peut même dire que la mère est l’équivalent de la concession: elle est porteuse de mort pour ses enfants puisqu’elle les enchaîne à ce lieu sans espoir. Ainsi, pour mieux souligner l’appartenance de la mère à ce lieu mortifère, celle-ci sera enterrée sur la concession, malgré l’idée de Joseph qui veut l’enterrer à Kam, lieu de sa mort. Elle est enlisée et s’identifie définitivement avec cette boue de la plaine et ce cercle vicieux.

Il faudra donc s’arracher à ce lieu mortel et à la mère, habitée en permanence par le désespoir et la mort. Or les enfants, quant à eux, ne parviennent pas à se détacher de ce lieu, à cause de leur amour – inexprimable – pour une mère grandie par son rôle exemplaire de victime de l’injustice. En outre, cet espace est presque coupé de l’autre monde, celui où évoluent les puissants et les riches.

Subsistent néanmoins quelques liens entre les deux: la piste, le pont, le cheval, la B 12. Mais les liens avec ce monde ont tendance à s’effondrer: le cheval meurt, qui les reliait au « monde extérieur »; la B 12 tombe en ruine; sur la route, les voitures passent sans s’arrêter; l’auto de M. Jo, à force d’entrer sur le terrain de la concession, finit par rompre le pont, unique lien entre le terrain et le reste de la plaine. L’isolement croît jusqu’à la mort de la mère. Suzanne se tient au bord du monde extérieur, sur ou sous le pont qui donne sur la piste.

« C’est un lieu irrespirable, il côtoie la mort, un lieu de violence, de douleur, de désespoir, de déshonneur » (11). L’unique voie qui permettra le départ des enfants, c’est la mort de leur mère.

2.1. Un système corrompu en forme de cercle vicieux

2.1.1. Le cercle de la corruption

Les échecs de la mère sont explicables par la situation politique et idéologique de cette époque: la corruption dans l’administration coloniale. Les banques, le cadastre sont « les puissances du monde » dont dépend la mère. Dans ce monde de la concussion, l’appétit matérialiste aggrave la misère du pays colonial. L’aventure de la concession – le « grand vampirisme colonial » – nous est retracée dans ce passage:

« Les concessions cultivables n’étaient accordées, en général, que moyennant le double de leur valeur. La moitié de la somme allait clandestinement aux fonctionnaires du cadastre chargés de répartir les lotissements entre les demandeurs. Ces fonctionnaires tenaient réellement entre leurs mains le marché des concessions tout entier et ils étaient devenus de plus en plus exigeants. Si exigeants que la mère, faute de pouvoir satisfaire leur appétit dévorant que jamais ne tempérait la considération d’aucun cas particulier, même si elle avait été prévenue et si elle avait voulu éviter de se faire donner une concession incultivable, aurait été obligée de renoncer à l’achat de quelque concession que ce soit. »  (pp. 25-26)

Ces fonctionnaires corrompus peuvent même menacer de reprendre les concessions. Comme suite logique, un cercle vicieux s’installe:

« Sur la quinzaine de concessions de la plaine de Kam, ils avaient installé ruiné, chassé, réinstallé, et de nouveau ruiné et de nouveau chassé, une centaine de familles. »    (p. 27)

Et la mère est la seule à lutter (avec démesure) contre l’injustice des hommes et de la nature, bien que son histoire soit celle de milliers d’autres, de tous ceux à qui ont été attribuées des concessions incultivables.

Les autres concessionnaires vivent en partie de la contrebande du pernod ou du trafic de l’opium tout en achetant la complicité des agents du cadastre. Agosti ou le père Bart (patron du bar: Duras joue beaucoup avec les noms, comme Kam/Ram) appartiennent à cette catégorie.

Pour mieux démonter le système colonialiste, Duras nous offre quelques descriptions de la ville, de la capitale. Cette ville peut représenter toutes les villes coloniales de cette époque. La structure en est géométrique: centre et périphérie, ville haute et ville basse, les Blancs et les autres, les riches et les pauvres, et circulaire: les tramways circulent en rond dans la ville, évitant « scrupuleusement le haut quartier« .

Ce quartier, c’est la ville blanche où les Blancs, ces profiteurs, sont des rois et des reines. Le blanc de leur peau, de leurs vêtements immaculés, toute cette propreté irradiante les enferme dans une sorte de cercle magique, les éloignant des indigènes:

« Les quartiers blancs de toutes les villes coloniales du monde étaient toujours, dans ces années-là, d’une impeccable propreté.  Il n’y avait pas que les villes. Les blancs aussi étaient très propres. » (p. 167)

Et encore, avec un peu d’ironie, Duras souligne la fragilité du blanc, luxe coûteux:

  » …Le blanc est en effet extrêmement salissant. »  (p. 168)

« Dans le haut quartier n’habitaient que les blancs qui avaient fait fortune. Pour marquer la mesure surhumaine de la démarche blanche, les rues et les trottoirs du haut quartier étaient immenses. …Et dans les avenues glissaient leurs autos caoutchoutées, suspendues, dans un demi-silence impressionnant. »    (p. 168)

« Tout cela était asphalté, large, bordé de frottoirs plantés d’arbres rares et séparés en deux par des gazons et des parterres de fleurs le long desquels stationnaient les files rutilantes des taxis-torpédos. Arrosées plusieurs fois par jour, vertes, fleuries, ces rues étaient aussi bien enfretenues que les allées d’un immense jardin zoologique où les espèces rares de blancs veillaient sur elles-mêmes. »     (p. 168)

En contraste avec la blancheur, la fraîcheur, la paix, l’ordre colonial des quartiers blancs: le bruit, la poussière, le désordre naturel, la transpiration des corps lavés avec « les eaux limoneuses des fleuves » des indigènes et des pauvres blancs des bas quartiers:

« C’était encore à partir de ces trams bondés qui, blancs de poussière, et sous un soleil se traînaient avec une lenteur moribonde dans un tonnerre de ferraille, qu’on pouvait avoir une idée de l’autre viIIe, celle qui n’était pas blanche. » (p. 170)

« Elles (les rues) étaient grouillantes d’une marmaille joueuse et piaillante et de vendeurs ambulants qui criaient à s’égosiller dans la poussière brûlée. »    (p. 171)

« Le soleil est le destructeur« , cause de mort dans ce pays. La chaleur de la ville basse contraste avec la fraîcheur de la ville haute.

La substance de l’idéologie colonialiste – celle du Blanc – nous est révélée ici à travers le regard critique de la romancière:

« C’était la grande époque. Des centaines de milliers de travailleurs indigènes saignaient les arbres des cent mille hectares de terres rouges, se saignaient à ouvrir les arbres des cent mille hectares de terres qui par hasard s’appelaient déjà rouges avant d’être la possession des quelques centaines de planteurs blancs aux colossales fortunes. Le latex coulait. Le sang aussi. Mais le latex seul était précieux, recueilli, et, recueilli, payait. Le sang se perdait. On évitait encore d’imaginer qu’il s’en trouverait un grand nombre pour venir un jour en demander le prix. » (p. 169)

L’accusation est flagrante, symbolisée par l’opposition du blanc (de la richesse du latex) et du rouge (du sang de la misère): du sang versé pour que le latex coule, pour que le blanc soit plus blanc. C’est presque un discours révolutionnaire qui court dans le texte et qu’on retrouve à la fin du récit dans les paroles de Joseph aux paysans.

blanc

                 vs

rouge

richesse

 

misère

latex

 

sang

vampire

 

victime

Cette image du cycle du sang peut s’expliquer par l’idéologie de M. Duras: au prix du sang des indigènes, on extrait le latex. Celui-ci enrichit des hommes qui ont déjà de l’argent, comme le fameux diamant qui est entre les mains d’individus qui n’en ont pas besoin, alors qu’eux, et une multitude d’autres, en ont tellement besoin.

« Il y en avait assez qui reposaient stériles dans de beaux coffrets, de ces pierres, alors que le monde en avait tant besoin. »    (p. 140)

Comme la piste, qui a été construite en versant le sang des bagnards et du caporal, tout s’acquiert, du côté des misérables, par le sang.

Ici la couleur rouge (dans ce contexte, symbole de mort, car il s’agit du sang qui coule hors du corps) rappelle la mère, car elle rougit sans cesse tout au long du roman:

« Elle était rouge et larmoyante, comme toujours depuis qu’elle était tombée malade. »     (p. 31)

 « De nouveau elle rougit très fort et ses yeux s’embuèrent. »                                (p. 135)

« Elle était rouge et ses yeux étaient vitreux. «   (p. 304)

Un autre personnage qui rougit souvent est M. Jo, encore qu’il soit du côté blanc. D’ailleurs, quand Suzanne dévoile son vrai visage (il a essayé d’acheter Suzanne avec son diamant) à Joseph, il passe du rouge au blanc: « il pâlit« . Il va jusqu’à prendre une chambre à Ram et une à Kam, comme pour accentuer l’ambiguïté de son personnage. Toutefois, il existe un point commun entre ces deux êtres (la mère et M. Jo): leur vie est la démonstration d’un échec exemplaire.

 » – C’est ce qu’on appelle un raté (M. Jo.), commença-t-il tout à coup.

La mère n’en était pas sûre.

 – Ca ne veut rien dire. Moi aussi je suis ce qu’il y a de plus raté

Elle s’assombrit encore.

 – La preuve en est que la seule solution pour moi est de marier ma fille à ce raté-là.

 – Quelquefois, quand je (la mère) le regarde c’est comme si je regardais ma vie et c’est pas beau à voir. »   (pp. 93-94)

M.Jo (entre blanc et rouge), est l’unique personne, parmi les connaissances de la mère, de Joseph et de Suzanne, qui soit argentée et susceptible d’aller à eux. C’est celui dont il faut extraire l’argent, puisque les liens qui les relient à « l’autre monde » tendent toujours à se défaire.

La mère se trouve donc du côté rouge: celui des victimes, de la misère, de l’échec; le blanc symbolise ceux qui réussissent, comme, par exemple, le père de M. Jo: c’est le côté des diamants et des terres, du latex qui est extrait au prix du sang.

Opposé à la générosité folle de la mère, qui essaye de soulager les malheureux, le père de M. Jo, l »‘homme inventif‘, profite des échecs des autres, de la misère des autres pour bâtir sa fortune: il rachète à très bon prix les plantations de caoutchouc qui périclitent.

Spéculations immobilières, rachat d’exploitations ruinées: on retrouve le même système que celui des agents du cadastre, le même cercle vicieux. Il suffit de mépriser les gens et leur misère. La « fortune coloniale » de la famille de M. Jo tient ainsi de la nature du grand mouvement d’exploitation de la misère indigène par les Européens.

Certes, ce spéculateur est à l’antipode de la mère: il réussit tout, il est riche, mais on trouve un point d’intersection où ils se rencontrent: les deux sont marqués par la fatalité. Il y a, du côté de la mère, une accumulation d’injustices (qu’elle a peut-être provoquées en faisant l’achat de ses concessions et en entreprenant les travaux sans en informer personne). Mais le père de M. Jo est, lui aussi, victime d’une injustice, celle d’avoir un fils bête et incompétent mais honnête. Son fils, son fils unique, incarne bien pour lui l’injustice et la fatalité:

« M. Jo essayait honnêtement de réparer l’injustice dont son père était victime. Car, honnête, il l’était; de la bonne volonté, il en avait. »   (p. 64)

Mais le père de M. Jo n’a jamais pensé que son fils pût être à son tour victime d’une injustice:

« Et cette fatalité étant organique, irrémédiable, il ne pouvait que s’en attrister. n’avait jamais découvert la cause de l’autre injustice dont son fils était victime. …

Ce fut là l’amoureux qui échut à Suzanne, un soir à Ram. On peut dire qu’il échut tout aussi bien à Joseph et à la mère. »  (pp. 64-65)

injustice

Mère                                                                    Père de M. Jo

 

généreuse                                                                       profiteur

naïve                                                                               rusé

pauvre                                                                             riche

échec lamentable                                                  réussite éclatante

Il faut rappeler que cette même mère qui est victime de l’injustice, exploite M. Jo. Une sorte de boucle s’établit: le père de M. Jo « extrait » sa richesse des misérables auxquels appartient la mère qui, à son tour, extrait de l’argent de M. Jo, c’est-à-dire de son père. L’amoralisme de la mère répond à l’amoralisme de la société injuste qui l’a volée!

2.1.2. Le cercle de la prostitution et de l’argent

La ville entière est sous le signe de la prostitution: peuplée vers le port et à l’Hôtel Central de « putains de toutes nationalités », elle est aussi le lieu de Carmen, qui tient l’hôtel, fille de prostituée et amie de la famille. Quant à la ville haute, c’est aussi un bordel mais « un bordel magique« :

 

« La luisance des autos, des vitrines, du macadam arrosé, l’éclatante blancheur des costumes la fraîcheur ruisselante des parterres de fleurs faisaient du haut quartier un bordel magique où la race blanche pouvait se donner, dans une paix sans mélange, le spectacle sacré de sa propre présence. »  (p. 169)

Cet hôtel – dans « un immeuble en demi-cercle » – où descendent la mère et ses enfants, est situé entre la ville haute et l’autre, à la frange exacte des deux mondes. Il est à l’image même du monde auquel ils appartiennent. La ville haute, par sa verticalité domine la ville basse, horizontale.

l’Hôtel Central

ville haute                                                                      ville basse

les Blancs                                                      les autres (indigènes (riches)                                                            les Blancs pauvres)

dominants                                                                         dominés

Carmen est « une brave et bonne fille« , généreuse, qui aide la mère à vendre le diamant, qui s’occupe de Suzanne et lui présente Barner, représentant en fils et premier demandeur en mariage. Elle a aussi été la première femme de Joseph, et depuis, elle ne lui fait pas payer sa chambre.

On ne trouve de la générosité que du côté de la mère (qui recueille chez elle les enfants de la plaine), et de Carmen. Alors que le côté de l’argent est celui du regard froid qui détruit. Lorsque Suzanne se promène , sur le conseil de Carmen, dans la ville haute, elle est comme annihilée par ce regard destructeur des autres. Si Suzanne est un objet de scandale, c’est parce qu’elle est seule (alors qu’ « aucune jeune fille blanche de son âge ne marche seule » (p. 185)) et parce qu’elle est habillée différemment: c’est la basse ville qui s’introduit dans la ville haute:

« Plus on la remarquait, plus elle se persuadait qu’elle était scandaleuse un objet de laideur et de bêtise intégrales      elle ne pouvait que continuer à avancer, complètement cernée, condamnée à aller au-devant de ces regards braqés sur elle, toujours relayés par de nouveaux regards, au-devant des rires qui grandissaient, lui passaient de côté, l’éclaboussaient encore par-derrière. »   (pp. 186-187)

C’est alors, qu’elle éprouve de la honte à être vue dans une robe de Carmen (une robe à larges fleurs bleues, une robe de prostituée) et surtout à être ce qu’elle est: sa propre existence « trouvée sur ce théâtre ». Cette honte se transforme en un cri de haine, de mort, et en une « humeur à mourir »:

« Sa honte se dépassait toujours. Elle se haïssait, haïssait tout, se fuyait, aurait voulu fuir tout, se défaire de tout. De la robe que Carmen lui avait prêtée, où de larges fleurs bleues s’étalaient, cette robe d’Hôtel Central, trop courte, trop étroite. Mais ce n’était rien. C’était elle elle qui était mépris able des pieds à la tête. … Et qui trimbale un pareil sac à main, un vieux sac à elle, cette salope, ma mère, ah! qu’elle meure! Elle eut envie de le jeter dans le caniveau, pour ce qu’il y avait dedans…Mais on ne jette pas son sac à main dans le caniveau. Tout le monde serait accouru, l’aurait entourée. Mais, bien. Elle alors se serait laissée mourir doucement, allongée dans le caniveau, son sac à main près d’elle, et ils auraient bien été obligés de cesser de rire. »           (p. 187)

Suzanne est tout de même reliée à la ville haute par le diamant de M. Jo. Ce diamant qu’il lui a donné (finalement sans rien demander en échange) n’est pas tout à fait un don, un geste de générosité: il a déjà essayé de le monnayer contre « trois jours à la ville » avec elle, en mentant: « je ne vous toucherai pas ». Cette proposition se transforme en une sorte de prostitution manquée de M. Jo.

« La veille, il lui avait dit que si elle consentait à faire un petit voyage à la ville avec lui, il lui donnerait une bague avec un diamant. … Trois jours à la ville, je ne vous toucherai pas, on irait au cinéma. … Un diamant qui valait à lui seul le bungalow. »   (p. 107)

« Si vous acceptez de faire ce voyage, au retour je ferai ma demande à votre mère. »    (p. 123)    (demande en mariage)                                                       

Cette tromperie se perpétue par la présence du « crapaud ». Le diamant, entaché de tout ce marchandage, fait partie de cette prostitution qu’est le fonctionnement social. En ce sens, la mort du cheval (on leur a vendu un cheval déjà moribond), le crapaud du diamant, Barner et ses fils (la liberté en apparence, la contrainte en réalité exercée par ses fils (12), sont la même chose que l’écroulement des barrages. C’est-à-dire la tromperie dont la mère a été l’objet, le vol de ses économies par les agents du cadastre. Telle est la façon dont fonctionne la société.

 

2.1.3. Crapaud, crabes et vers: les destructeurs

Le « crapaud » est peut-être, à son insu, la revanche de M. Jo. Il est dans le diamant. Le crapaud, « symbole de laideur et de maladresse » (13), est, selon la mère, une image de M. Jo, mais en même temps une image de mort. « Le crapaud serait un esprit maléfique, responsable par sa maladresse de l’installation de la mort sur la terre » (14). Il est lié à l’eau qui, dans ce texte, est fatale: on retombe toujours dans la fatalité. Il est le signe néfaste, la faille, la tache qui se trouve au coeur de la pierre précieuse (blancheur, limpidité du diamant et noirceur de la tache qui en altère la qualité). Il est porteur d’une certaine malchance: le crapaud, c’est M. Jo. La mère, en effet, va très vite assimiler M. Jo au diamant, le diamant au crapaud, et donc M. Jo au crapaud:

« Et bientôt cette relation fut si profonde que lorsqu’elle (la mère) parlait de M. Jo il lui arrivait de se tromper de nom et de le confondre, dans une même appellation, avec son diamant.

 – J’aurais dû m’en méfier dès le premier jour de ce crapaud, dès que je l’ai vu pour la première fois à la cantine de Ram.

Ce diamant à l’éclat trompeur, c’était bien le diamant de l’homme dont les millions pouvaient faire illusion, qu’on aurait pu prendre pour des millions qui se donneraient sans réticence. Et son dégoût était aussi fort que si M. Jo les avait volés.

 – Crapaud pour crapaud, disait-elle, Ils se valent. Elle les confondait décidément dans la même abomination. » (p. 178)

La mère s’acharne à obtenir le prix que M. Jo avait lancé – vingt mille francs -, en courant les diamantaires et bijoutiers de la ville, comme si le diamant était sans défaut, comme si elle refusait le défaut, la tromperie, comme s’il fallait absolument lui donner cette valeur. Mais en même temps, elle se met à rechercher M. Jo pour reprendre avec lui les relations anciennes, pour lui faire abandonner d’autres diamants.

Finalement, Lina l’achète à Joseph au prix demandé, lui accordant ainsi une valeur, et lui rend le diamant avec le crapaud. D’où le cri d’horreur de la mère et son désespoir: « Le même! le crapaud! Ca va recommencer, il va falloir tout recommencer » (p. 242). Pour se débarrasser vraiment du crapaud, il faudra demander à Jean Agosti de le vendre. Lui le fera à son vrai prix: onze mille francs.

Vendu, récupéré, revendu, le crapaud établit, lui aussi, une sorte de cycle par son association au diamant: valeur-> non-valeur (crapaud)-> valeur-> non valeur. Ce diamant est ambigu aussi, puisqu’il n’est pas pur, que M. Jo a trompé Suzanne, mais qu’il va quand même procurer l’argent de la liberté (il y a là une différence entre le vrai amour de Lina, qui donne l’argent dont la famille a besoin et qui rend le diamant).

L’image de M. Jo reste gravée dans le diamant sous la forme du crapaud, mais ce diamant est entraîné dans le cycle du malheur. Il devient pierre maudite, signe de déveine, au même titre que l’effondrement des barrages provoqué par les crabes. Remarquons le rapprochement possible de « crabes » et de « crapaud » du point de vue phonétique, qui rappelle les mouvements de Joseph vers M. Jo (crapaud), à la cantine, imitant avec ses doigts, sur la table, les mouvement du crabe (15).

Ces bêtes répugnantes, tout comme les vers qui rongent le ventre des enfants ou les vers dans la toiture, sont des destructeurs: le crapaud détruit le diamant, ôte de sa valeur et de son éclat à l’avenir promis, comme, dans l’eau des rizières, les crabes nains détruisent les barrages. Les vers font mourir les enfants, les vers ravagent la toiture du bungalow inachevé:

« Et une de ses craintes, non moins constante, avait toujours été que les vers se mettent au chaume avant qu’elle ait eu assez d’argent pour le faire remplacer. Or, quelques jours avant le départ de Joseph, ses craintes se réalisèrent et il se fit une gigantesque éclosion de vers dans le chaume pourri. Lentement, régulièrement, ils commencèrent à tomber du toit. Ils crissaient sous les pieds nus, tombaient dans les jarres, sur les meubles, dans les plats, dans les cheveux.  » (p. 286)

« Le vers est symbole de la vie renaissant de la pourriture et de la mort. Il apparaît comme le symbole de la transition de la terre à la lumière, de la mort à la vie, de l’état larvaire à l’envol spirituel » (16). La toiture représente la mère qui va lentement vers la mort pour que les enfants aillent vers la vraie vie.

 

2.2. La mère

2.2.1. La vie, la mort, la fatalité

 

« J’ai travaillé pendant quinze ans et pendant quinze ans j’ai sacrifié jusqu’au moindre de mes plaisirs pour acheter cette concession au gouvernement. Et contre les économies faites chaque jour pendant quinze ans de ma vie, de ma jeunesse, vous m’avez donné quoi? Un désert de sel et d’eau. Et vous m’avez laissé vous donner mon argent. Cet argent je vous l’ai porté un matin, il y a sept ans, dans une enveloppe, je vous l’ai porté pieusement.

C’était tout ce que j’avais. Je vous ai donné tout ce que j’avais ce matin-là, tout, comme si je vous apportais mon propre corps en sacrifice, comme si de mon corps sacrifié il allait fleurir tout un avenir de bonheur pour mes enfants. Et cet argent, vous l’avez pris. Vous avez pris l’enveloppe contenant toutes mes économies. tout mon espoir, ma raison de vivre, ma patience de quinze ans, toute ma jeunesse, vous l’avez prise d’un air naturel et je suis repartie, heureuse. Voyez-vous, ce moment-là a été le plus glorieux de mon existence entière. Que m’avez-vous donné en contrepartie de quinze ans de ma vie? Rien, du vent, de l’eau. Vous m’avez volée. »    (p. 290)

Tous les éléments de l’espoir et de l’échec sont dans cette lettre qu’elle écrit aux agents de Kam, et qui ne leur parviendra jamais.

S’engager dans ces barrages inutiles est une manière de se détruire et de ne pas vivre, de même qu’elle n’a pas vécu pendant les dix ans passés à l’Eden Cinéma où elle ne pouvait même pas voir les films, malgré le désir très fort qu’elle en avait. Chez Duras, le cinéma étant symbole de vie, c’est donc une image positive du réel qu’elle ne pouvait pas voir. Elle a manqué son désir, la vie; en revanche, elle a conservé sa naïveté, qui l’entraîne vers le malheur:

« Le malheur venait de son incroyable naïveté. En la préservant des nouveaux coups du sort et des hommes, les dix ans qu’elle avait passés, dans une complète abnégation, au piano de I’Eden-Cinéma, moyennant un très maigre salaire, l’avaient soustraite à la lutte et aux expériences fécondes de l’injustice. Elle était sortie de ce tunnel de dix ans, comme elle y était entrée, intacte, solitaire. vierge de toute familiarité avec les puissances du mal, désespérément ignorante du grand vampirisme colonial qui n’avait pas cessé de l’entourer. » (p. 25)

Cette mère demeure à jamais frustrée de son existence, de la satisfaction de son désir, de ce droit à vivre qui lui a été définitivement ôté: elle aurait pu se remarier mais elle y a renoncé. Ce renoncement à vivre est déjà une forme de mort et de folie. C’est Joseph qui raconte à Suzanne ce souvenir, la conscience qu’il a pris de cet aspect de la vie de leur mère:

« elle n’avait jamais fait l’amour depuis que leur père était mort parce qu’elle croyait, comme une imbécile, qu’elle n’en avait pas le droit, pour qu’ils puissent eux, le faire un jour. Il lui raconta qu’elle avait été amoureuse d’un employé de l’Eden pendant deux ans, c’était elle qui le lui avait dit, et qu’elle n’avait jamais couché avec lui une seule fois toujours à cause d’eux. »    (pp. 281-282)

« La mère n’a pas connu la jouissance » (17). Le texte accorde à la mère cette jouissance au moment de sa mort, en même temps que l’extrême lassitude, comme une revanche dont témoignerait l’ironie « à peine perceptible » du visage.

« un visage écartelé, partagé entre l’expression d’une lassitude extraordinaire et celle d’une jouissance non moins extraordinaire, non moins inhumaine. …son visage cessa de refléter sa propre solitude et eut l’air de s’adresser au monde. Une ironie à peine perceptible y parut. »   (p. 358)

Mais épargner, quitte à s’enfoncer dans le non-vivre, pour acheter le terrain de la concession, c’est aussi vouloir une terre où faire pousser des plantes, des enfants, de la vie. Cet espoir déçu, commence la vraie folie. La folie de la mère est de ne pas accepter la réalité inacceptable. Elle continue inlassablement à buter sur le même obstacle, à faire « ses comptes de cinglée, comme disait Joseph » (18), à s’enfermer dans la répétition des moments d’espoir et des moments de désespoir.

« Elle avait aimé démesurément la vie et c’était son espérance incurable, qui en avait fait ce qu’elle était devenue, une désespérée de l’espoir même. Cet espoir l’avait usée, détruite, nudifiée à ce point, que son sommeil qui l’en reposait, même la mort, semblait-il, ne pouvait plus le dépasser. »    (p. 142)

Elle est en effet très cyclique, avec des périodes d’énergie (vie) mais inutile (le rouge souligne cet effort inutile), car elle aboutit toujours à des échecs: elle continue à planter des cannas rouges, même s’ils meurent régulièrement de sécheresse; elle construit un berceau et fait des vêtements pour un enfant malade tout en sachant qu’il ne vivra pas. Avec M. Jo (et avec le diamant également) elle montre son obstination, qui est une des raisons de ses échecs:

« Pourtant elle en voulait toujours vingt mille francs et « pas un sou de moins ». Elle s’acharnait. Elle s’était toujours acharnée d’un acharnement curieux, qui augmentait en raison directe du nombre de ses échecs. »    (p. 178)

A ses périodes d’énergie succèdent des périodes d’abattement, de lassitude, de fatigue où elle se couche ou dort (mort). Cette attitude est symptomatique de son refus de la réalité: la mère bande toutes ses forces pour la transformer et en faire un espace où vivre, ou bien fuit la réalité en s’enfonçant dans le sommeil comme on s’enfoncerait dans la mort.

« elle ne passait plus ses journées à courir par la ville. Elle ne cherchait même plus M. Jo. Elle l’avait trop cherché et elle en était dégoûtée, comme d’un amant. …Toute la journée en effet celle-ci dormait. Elle prenait ses pilules et elle dormait. Toujours, dans les périodes difficiles de sa vie elle avait dormi comme ça. Lorsque les barrages s’étaient écroulés, il y avait deux ans, elle avait dormi quarante-huit heures d’affilée. »          (p. 196)

Sa façon de prendre congé de la vie, de soi et des siens, gagne parfois toute sa famille:

« Après leur retour le caporal n’eut presque plus rien à faire. La mère abandonna ses bananiers et elle ne planta plus rien. Elle dormait une grande partie de la journée. Ils étaient tous devenus très paresseux et parfois ils dormaient jusqu’à midi. … Joseph ne chassa presque plus. »    (p. 249)

La répétition de ce cycle de la vie et de la mort continue jusqu’au départ de Joseph. Même après que l’hypothèque qui lui permettrait de refaire des barrages a été refusée, elle continue à ressasser les mêmes projets, à relancer le même malheur. Jusqu’au bout elle continue à geindre, à se plaindre de l’injustice du sort, à crier contre tout et tous.

« Pour la mère il ne voyait plus d’avenir possible en dehors de la concession. C’était un vice incurable: « Je suis sûr que toutes les nuits elle recommence ses barrages contre le Pacifique. La seule différence c’est qu’ils ont ou cent mètres de haut, ou deux mètres de haut, ça dépend si elle va bien ou non. Mais petits ou grands, elle les recommence toutes les nuits. C’était une trop belle idée. »      (p. 281)

« Elle est devenue vicieuse. » dit Suzanne.

Avec elle, le texte fonctionne dans la répétition. La folie de la mère pénètre dans le réel, s’unit à celle du Pacifique, qui répète ses assauts, inlassablement. On retrouve tout au long de l’oeuvre cette mer « toujours recommencée« ; de même, la mère « recommence toujours« . La mer est celle qui a tout détruit, celle qui a détruit les barrages, celle qui détruira toujurs la tentation de s’opposer. Elle est aussi porteuse de mort, comme Kam. Et la mer est ici l’équivalent de la mère, qui est elle aussi porteuse de mort. Cette évidence nous est montrée dans le passage de la première rencontre avec M. Jo où ils parlent de la destruction des barrages de la mer:

 – Il faut vous dire, dit Suzanne, que c’est pas de la terre, ce qu’on a acheté… –

C’est de la flotte dit Joseph 

– C’est de la mer le Pacifique, dit Suzanne.

– C’est de la merde dit Joseph.

– Une idée qui ne serait venue à personne… dit Suzanne.

 La mère cessa de rire et redevint tout à coup très sérieuse.

 – Tais-toi, dit-elle à Suzanne, ou je te fous une gifle. (*)

(p. 58)

Tous ces termes sont équivalents. Mais sous cette juxtaposition des mots parents par le sens ou le son, un troisième est caché, non-dit, mais d’autant plus présent: celui de mère. C’est elle qui est porteuse, et présage de la mer qui détruit tout. C’est une mère fatale, proie de la fatalité; une figure-archétypale, analogue aux figures mythiques car elle fixe sa famille à cet endroit par ses folies, par ses projets complètement inconsidérés et entraîne non seulement ses enfants mais aussi tout son entourage dans cette « merde« .

« Toutes ses défaites se tenaient en un réseau inextricable et elles dépendaient si étroitement les unes des autres qu’on ne pouvait toucher à aucune d’elles sans entraîner toutes les autres et la désespérer. »         (p. 352)

_____________

 * C’est nous qui soulignons.

_____________

L’ambivalence règne chez la mère. La figure maternelle est omniprésente dans le texte, décrite en des images ambivalentes d’agressivité et d’amour . Sa robe grenat (le rouge sombre représente le mystère de la vie (19)), la seule robe qu’elle ne quitte jamais, souligne bien l’ambivalence de ses sentiments pour les enfants. Elle est à la fois la mère nourricière et la mère terrible, abusive, celle qui « gave » ses enfants mais les dévore en même temps:

« Quand il s’agissait de les gaver, elle était toujours douce avec eux. (p. 35) Les moments où ses enfants se nourrissaient trouvaient toujours la mère indulgente et patiente. »         (p. 82)

Pourtant elle est aussi celle qui crie, hurle, gueule, geint et se lamente sans arrêt. Celle qui extirpe les vers de la gorge de l’enfant mort et qui met une couverture sur le cheval mourant mais qui serait prête à se réjouir devant les cadavres des agents du cadastre. Celle qui caresse les cheveux de sa fille… Mais qui peut être gagnée par des crises de violence: la mère frappe Suzanne de toutes ses forces pour lui faire avouer sa liaison:

« Elle frappait encore, comme sous la poussée d’une nécessité qui ne la lâchait pas. Suzanne à ses pieds, à demi nue dans sa robe déchirée, pleurait. Lorsqu’elle tentait de se lever, la mère la renversait du pied et elle criait:

– Mais dis-le-moi donc, bon Dieu, et je te laisserai… A un moment donné, tout d’un coup, il (Joseph) dit:

 – Merde, tu le sais bien qu’elle a pas couché avec lui, je comprends pas pourquoi tu insistes.

 – Et si je veux la tuer? si ça me plaît de la tuer?«  (p. 137)

D’où l’ambivalence des sentiments des enfants pour la mère: l’ambivalence du rêve de la mise à mort de l’objet d’amour. Joseph raconte à sa soeur:

« C’était tellement intenable de se rappeler ces choses sur elle, qu’il était préférable et pour Suzanne, que la mère meure: « Il faudra que tu te souviennes de ces histoires, de l’Eden, et que toujours tu fasses le contraire de ce qu’elle a fait. « 

Pourtant, il l’aimait. croyait même, disait-il, qu’il n’aimerait jamais aucune femme comme il l’aimait. Qu’aucune femme ne la lui ferait oublier. « Mais vivre avec elle, non, ce n’était pas possible. »       (p. 284)

Quand Carmen conseille à Suzanne de se libérer de sa mère, ce « monstre dévastateur » au « charme puissant« , Suzanne ne dément pas les propos de Carmen, elle juge elle aussi sa mère « dangereuse« : cette mère, aimée et détestée, est l’obstacle à la liberté de ses enfants:

« Elle la faisait penser à un monstre dévastateur. Elle avait saccagé la paix de centaines de paysans de la plaine. Elle avait voulu même venir à bout de Pacifique. Il fallait que Joseph et Suzanne fassent attention à elle. Elle avait eu tellement de malheurs que c’en était devenu un monstre au charme puissant et que ses enfants risquaient, pour la consoler de ses malheurs, de ne plus jamais la quitter, de se plier à ses volontés, de se laisser dévorer à leur tour par elle. »    (pp. 183-184)

Elle est en même temps celle dont la mort les rend inconsolables:

« Suzanne se blottit contre elle et, pendant des heures, elle désira aussi mourir. Elle le désira ardemment et ni Agosti, ni le souvenir si proche encore du plaisir qu’elle avait pris avec Iui ne l’empêcha de retourner une dernière fois à l’intempérance désordonnée et tragique de l’enfance. »   

(p. 359)

Des images du malheur de la mère ne cessent de surgir dans le récit: le cheval qui meurt, les enfants qui meurent, le crapaud du diamant, et le retour du diamant avec son crapaud, les vers qui rongent le toit après les crabes qui ont rongé les barrages, les fautes d’orthographe de Joseph, et l’argent inutile dont elle ne peut plus rien faire. Lorsque sa force s’est usée, l’angoisse de la mort la submerge . Sa mort, son vouloir-mourir sont annoncés dès le début du récit par (et à propos de) la mort du cheval. C’est comme si la mère était habitée par la mort depuis toujours:

« Le cheval ne mangeait pas. Joseph avait commencé à dire qu’il était peut-être tuberculeux. La mère disait que non, qu’il était comme elle, qu’il en avait assez de vivre et qu‘il préférait se laisser crever. »   (p. 16)

Elle avait des gestes lents comme si sa longue attente dans le noir l’avait ankylosée jusqu’à !’âme. Elle éteignit le réchaud et posa un bol de café noir entre les deux assiettes. Suzanne et Joseph la suivaient des yeux, pleins d’espoir, comme ils avaient suivi des yeux le vieux cheval. On aurait pu croire qu’elle souriait mais c’était plutôt la lassitude qui lui adoucissait les traits, la lassitude et le renoncement.« (p. 161)

« Le noir est couleur de deuil. Le deuil noir c’est la perte définitive, la chute sans retour dans le Néant » (20).

Elle ne renoncera à tout qu’après le départ de Joseph:

« – Je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus si je me levais.  Moi, je peux plus rien pour personne.

Tout en parlant elle levait les mains et les laissait retomber sur le lit dans un geste d’impuissance et d’exaspération. »      (p. 351)

Son désespoir est alors total. Vidée de tout désir, il ne lui reste plus qu’à mourir. Cette énergie indomptable inverse le désir en haine.

« Elle avait le visage et les bras parsemés de taches violettes, elle étouffait et des cris sourds sortaient tout seuls de sa gorge, des sortes d’aboiements de colère et de haine de toute chose et d’elle-même. »    (p. 358)

« Le cri, chez Marguerite Duras, revêt une importance primordiale; c’est l’ultime recours des personnages pour entrer dans la réalité du désir, c’est par le cri qu’ils revendiquent une position autre que celle du tiers exclu » (21).

La concession est l’endroit où la mère est venue s’échouer, enliser sa vie et celle de ses enfants. La mère, image de non-vie, est devenue l’incarnation de la mort et du cercle vicieux.

Joseph a le courage de la quitter. En revanche, pour Suzanne, la libération de l’emprise maternelle, de son enfance, ne pourra se faire que par la disparition de la mère. La mort de celle-ci devient inévitable, cette mort qui donne la vie.

 

  1. LA CIRCULATION DU DÉSIR

La libération progressive de Suzanne passe par un certain nombre d’étapes:

  1. la rencontre du désir de l’autre
  2. le contact avec la richesse suivi de la dégradation avec l’apparition du crapaud
  3.  la conscience chez les enfants de leur misère et de la nécessité de quitter la mère; la disparition de Joseph
  4. le refus du mariage avec Barner, la décision de coucher avec Jean Agosti puis de le quitter

Au cours de cette série d’événements, elle rencontre des objets et des figures dont la présence est quelquefois obsédante dans le texte: le diamant et le chiffre trois.

Dans le « Barrage« , la présence du nombre trois tout au long du roman est insistante. Or, c’est à partir de ce chiffre trois que l’on peut avoir un cercle. De la première phrase: « Il leur avait semblé à tous les trois que c’était une bonne idée d’acheter ce cheval » à la dernière page où Suzanne, Joseph et Lina partent tous les trois, il y a toujours ces constellations de trois personnages. Certes, les ensembles de trois personnes sont le groupe humain de base. La famille est un « triangle oedipien » (Xavière Gauthier évoque cette possibilité dans « Les Parleuses » (22).) Mais il semble plutôt que le trois soit symbolique: Suzanne a le choix entre trois bagues, entourées de trois papiers de soie, comme les objets magiques d’un conte de fées (dans les contes populaires, les épreuves, les choix, les objets magiques vont presque toujours par trois (23)). On retrouve ce chiffre particulièrement lié au temps:

  • La mère plante des cannas pour la 3e fois                         (p.18)
  • On jette les biches mortes dans le rac au bout de 3 jours  (p.19)
  • La mère a déjà eu 3 crises                                                  (p.22)
  • La 3e année, la mère abandonne les barrages.                (p. 28)
  • En vendant le phono, Joseph pourrait acheter un cheval qui ferait le voyage 3 fois au lieu d’une                                    (p. 31)
  • Le pain est apporté de Kam tous les 3 jours                      (p. 35)
  • C’est à la 3e danse que M. Jo invite Suzanne                   (p. 43)
  • M. Jo et Suzanne sont ensemble 3 heures par jour           (p. 68)
  • La femme au pied malade dort 3 jours, sa petite fille d’un an a l’air d’avoir 3 mois et elle meurt au bout de 3 mois          (p. 120)
  • Carmen essaie de vendre le diamant: au bout de 3 jours aucun résultat                                                                             (p. 176)
  • Joseph et Lina sont restés 3 jours entiers à faire l’amour en ne mangeant qu’à peine                                                        (p. 280)

Cette liste est presque interminable. « Le trois, disent les Chinois, est un nombre parfait, l’expression de la totalité, de l’achèvement (24) », achèvement d’une action ou d’un cycle du temps: un temps bouclé.

3.1. Le désir de l’autre

3.1.1. La jouissance voyeuriste

Suzanne se souvient souvent du premier baiser d’Agosti dans l’air de Ramona, musique préférée de Joseph. Ce souvenir éveille en elle la conscience de sa beauté :

Une belle fille comme vous doit s’ennuyer dans la plaine… dit doucement M. Jo non loin de l’oreille de Suzanne.

Un soir, il y avait deux mois, le fils Agosü l’avait entraînée hors de la cantine où le pick-up jouait Ramona, et, sur le port, il lui avait dit qu’elle était une belle fille, puis il l’avait embrassée. Une autre fois, un mois plus tard, un officier du courrier lui avait proposé de lui faire visiter son bateau, … où il lui avait dit qu’elle était une belle fille puis il l’avait embrassée. Elle s’était seulement laissé embrasser. C’était donc la troisième fois qu’on le lui disait. »       (p. 44)

Ensuite, elle rencontre M. Jo qui vient de l’autre monde (Ram) et qui la comble de cadeaux parmi lesquels le phonographe, « libérateur » de ce « monde prisonnier« . Mais celui-ci n’est pas un cadeau comme les autres.

Lorsque M. Jo se rend compte qu’il n’a aucune chance d’être aimé pour lui-même, il se met à utiliser sa fortune pour obtenir les faveurs de Suzanne. Ce phono est en effet « extrait » par Suzanne, en échange du regard qu’il a pu poser sur elle nue dans la salle de bains du bungalow. Mais c’est pour le donner à Joseph. Ainsi, M. Jo fait « son deuil de l’amour de Suzanne« .

Le désir d’être vue est le commencement du désir: pour faire circuler son désir, il n’y a qu’à ouvrir la porte qui sépare ce monde obscur de l’autre monde, de celui de la lumière:

« Quand même c’était là l’envie d’un homme. Elle, elle était là aussi, bonne à être vue, il n’y avait que la porte à ouvrir. … Ce n’était pas fait pour être caché mais au contraire pour être vu et faire son chemin de par le monde, le monde auquel appartenait quand même celui-là, ce M. Jo. »   (p. 73)

Mais la décision de se montrer, la circulation du désir, est annulée par le marché de M. Jo:

« Mais c’est lorsqu’elle fut sur le point d’ouvrir la porte de la cabine obscure pour que pénètre le regard de M. Jo et que la lumière se fasse enfin sur ce mystère, que M. Jo parla du phonographe.

– Demain vous aurez votre phonographe, dit M. Jo. …Ma petite Suzanne chérie, ouvrez une seconde et vous aurez votre phono.

C’est ainsi qu’au moment où elle allait ouvrir et se donner à voir au monde, le monde la prostitua. »         (p.73)

C’est le monde qui l’a prostituée, non elle-même, Suzanne. (« s’il y a prostitution de la femme, il faut qu’elle soit voulue par elle. Elle ne doit pas être dictée par l’homme... » dit Duras dans « Les Parleuses » (25). ) Le narrateur insiste sur ce point: « Ce n’était pas elle qui avait parlé du phonographe ni même qui y avait pensé. C’était lui, M. Jo« , cette « ordure » qui n’est que déveine pour eux, pour elle.

Suzanne retombe alors dans l’incapacité de désirer, dont elle ne se départira même pas avec Jean Agosti, accepté seulement parce qu’il le faut, parce qu’il a les gestes qu’il faut.

Depuis cet épisode, ils en ont pris I’habitude: la porte entrouverte et brutalement refermée de la salle de bains, geste chaque soir répété, est à la fois l’acceptation et le refus par Suzanne d’être vue.

3.1.2. Le chercheur de petits bibelots

« A voir cette auto et à l’entendre en parler, il n’y avait pas de doute possible. Cétait encore la déveine. »     (p. 207)

A la description extraordinaire du coffre de sa voiture rouge: chaque paquet de fil est mis dans un tiroir de la couleur de celui-ci, on peut imaginer que Barner est un terrible organisateur. Il cherche toujours à perfectionner ses tiroirs pour éviter les erreurs de rangement causées par ses clients qui se trompent parfois de tiroir. La vie qu’il offre, la vie qu’il mène est le contraire de l’aventure, de la vie: c’est la vie réglée minutieusement, répétitive comme le mouvement des machines dans les filatures. Barner a certains points communs avec M. Jo: mêmes mains soignées, bague; ils sont tous deux porteurs de déveine:

« Ses mains fluettes et soignées rappelaient celles de M. Jo. Il portait lui aussi une chevalière mais sans diamant. Ses seules initiales l’ornaient: un J amoureusement entrelacé dans un B.

Suzanne se souvint des mains de M. Jo qui cherchaient à toucher ses seins. Celles de Barner sur mes seins ce sera pareil. Le même genre de mains. »          (pp. 215-216)

Barner est un homme d’une quarantaine d’années, grand, qui a belle allure. Ce représentant en fils (les meilleurs) d’une usine de Calcutta, qui depuis quinze ans fait le tour du monde mais revient régulièrement à la colonie – à l’Hôtel Central -, cherche à se marier avec une Française très jeune et vierge. Il cherche ce qu’il n’a aucune chance de trouver: une jeune fille pour « en faire la compagne la plus dévouée, la collaboratrice la plus sûre » (26).

– Toute ma vie j’ai cherché cette jeune Française de dix-huit ans. On peut les façonner et en faire d’adorables petits bibelots. »    (p. 211)

Il offre deux symboles d’une vie d’emprisonnement: les fils (car Barner est le meilleur des fils: par ce jeu de mots, M. Duras rend le fil et le nouveau prétendant de Suzanne équivalents). Ce sera le fil à la patte, l’impossibilité d’être libre et l’engluement dans le quotidien, dans la répétition: le cercle de ses tours du monde, d’où elle ne pourra sortir, où elle restera engluée. On trouve là deux symboles différents d’une même chose: non-vie, non-être.

Suzanne serait l’introuvable « bibelot » à modeler, ficeler, enfermer. On peut penser qu’il s’agit de modeler sa future femme à l’image de sa mère, qui est « une sainte » et pour qui il achète – fils parfait – tous les ans un terrain où il compte se retirer. Barner multiplie ses propositions de mariage aux « spécimens« , toujours avec la même phrase: « Voulez-vous être cette jeune fille que je cherche depuis longtemps?« , après leur avoir fait la cour au « dancing-piscine« , leur montrant les « distractions des millionnaires« .

« Après le cinéma, ils allèrent danser dans un dancing-piscine qui se trouvait en dehors de la Mlle. Barner y alla sans hésiter et il était clair qu’il avait dû suivre cet emploi du temps à chacun de ses séjours à la colonie avec, chaque fois, une nouvelle préposée de l’Hôtel Cenfral. »   (p. 207)

Le monde de Barner, du mariage qu’il propose, est bouclé – il fait le tour du monde d’innombrables fois, mais c’est un monde clos sur lui-même sans échappée, sans échappatoire, un univers sans porte de sortie: « Fichue, la porte de sortie, comme dit Carmen » (27).

Barner va entourer Suzanne de fils, l’empêcher de mener sa vie comme elle veut. Elle serait de nouveau dans un cercle dont elle ne pourrait pas sortir, un cercle formé par les fameux fils qu’il vend à longueur d’années.

Suzanne, essayant de lui vendre le diamant, lui suggère d’acheter une bague pour sa mère, son véritable idéal, le miroir où il se reflète: « Tout ce qui reste à faire c’est de lui refiler le crapaud » (p. 207).

Il est aussi attaché à sa mère par ses kilomètres de fil. John Barner, ce mari de vierge, continuera sa quête, sa répétition sans espoir de découverte.

3.2. Le désir de la richesse

3.2.1. Le diamant

Le diamant est ambigu: il a l’air d’être un diamant sauveur car il représente, sous une forme extrêmement concentrée, beaucoup d’argent et la possibilité de faire quelque chose, mais il contient aussi ce fameux crapaud.

Le diamant de M. Jo, comme sa limousine, désigne sa richesse. Il est « magnifique », « énorme », « il confère » aux mains « une valeur royale, un peu déliquescente » (28).

« Il faut dire que ce diamant-là, oublié sur son doigt par son propriétaire ignorant, valait à lui seul à peu près autant que toutes les concessions de la plaine réunies. »        (p. 43)

L’envie du diamant est là, non pour Suzanne, mais pour sa mère. Le diamant de M. Jo est désirable, mais il ne rend pas M. Jo désirable: « Pour le reste, c’est un singe« , dit Joseph (p. 42).

Effectivement, M. Jo est un jeune homme élégant, habillé d’un costume de tussor grège, mais laid: il a les épaules étroites, les bras courts, la taille au-dessous de la moyenne. « Il était nettement mal foutu » (29). L’individu et ce qu’il porte sont nettement séparés, comme la beauté du phono contraste avec la laideur de M. Jo:

« Elle avait ouvert la porte de la cabine de bains, le temps de laisser le regard malsain et laid de M. Jo pénétrer jusqu’à elle et maintenant le phonogaphe reposait là, sur la table. Et lui il était parfaitement sain et parfaitement beau. »      (p.76)

Il est constamment réduit à n’être que laideur, mensonge et lâcheté. Il n’est rien:

« Quant à M. Jo, du moment qu’il avait donné le phonographe, il inexistait d’autant. Et, délesté de son auto, de son costume de tussor, de son chauffeur, peut-être serait-il devenu transparence de vitrine vide parfaite. »      (p. 77)

L’affirmation de l’absence de désir de Suzanne pour M. Jo. renforce le décalage entre ce qu’il est (rien) et ce qu’il possède (tout). Il est considéré par elle comme celui dont on peut tirer des choses: le phono est « extrait » par Suzanne, la bague est « soutirée« , amenée par Suzanne du côté des pauvres. Ce diamant est leur premier succès:

« Depuis des années que les projets échouaient les uns après les autres ce n’était pas trop tôt. Leur première réussite. Non pas une chance mais une réussite. Car depuis des années qu’Ils attendaient, ils avaient bien gagné, rien qu’à attendre, cette bague-là. C’avait été long mais ça y était, elle était de leur côté; de ce côté -ci du monde. »        (p. 139)

C’est une lutte entre riches et pauvres. C’est une sorte de travail pour Suzanne de les extraire, ou plutôt une sorte de devoir pour elle, pour les délivrer, la mère, Joseph et elle. Le diamant apparaît un moment comme un adjuvant du Bien.

Dans la justification par la mère de son désir sauvage de garder la bague, intervient un aspect sentimental: celui du bijou offert. Pour la mère, une bague est le témoignage d’un sentiment: bague de fiançailles ou bijou de famille. Quand elle prend la bague, les enfants savent qu’elle ne va plus s’en séparer; elle va la cacher dans sa chambre. On a l’impression que cette bague (symbole d’affects) et non pas le diamant, éveille un tas de sentiments en elle: la mère n’a pas eu de vie amoureuse heureuse; elle ne s’est pas remariée à cause des enfants et des économies qu’elle voulait faire pour acheter la concession.

« Elle était malade d’avoir pris la bague comme elle l’avait prise, et de l’avoir gardée. Car il lui était déjà impossible de la rendre, c’était sûr. Elle répétait comme une idiote les mêmes choses, les yeux au plancher, honteuse. C’était difficile de la regarder. Qu’avait donc fait Suzanne en lui montrant la bague? Quelle jeunesse quelle vieille ardeur refoulée, quel regain de quelle concupiscence jusque-là insoupçonnée s’étaient donc réveillés en elle à la vue de la bague? Déjà, elle avait décidé de la garder. »     (p. 136)

« Concupiscence, vieille ardeur refoulée », ces termes rendent à la bague sa valeur symbolique de bijou porteur d’affects, signe de l’attachement amoureux. Or cet objet, qui n’est pas une vraie bague de fiançailles mais plutôt le prix d’un marché, de la prostitution, déclenche chez la mère une réaction de rage: elle bat Suzanne violemment durant toute la nuit.

« Elle s’était jetée sur elle et elle l’avait frappée avec les poings de tout ce qui lui restait de force. De toute la force de son droit, de toute celle, égale, de son doute. En la battant, elle avait parlé des barrages, de la banque, de sa maladie, de la toiture, des leçons de piano, du cadastre, de sa vieillesse, de sa fatigue, de sa mort. »         (p. 136)

La mère est prise entre l’idée qu’ils y ont droit parce qu’ils en ont besoin et l’idée qu’il est le résultat des « saletés » que M. Jo est venu faire.

Pour Suzanne, qui veut satisfaire aux désirs de la mère tout en préparant sa propre libération, l’image de la bague est liée à la prostitution, à cause du marché que M. Jo lui propose « trois jours à la ville contre le diamant« . On a même l’impression qu’elle serait presque prête à accepter le marché mais elle décide de tirer de M. Jo le plus de choses possible. Lorsque M. Jo lui montre les trois bagues pour qu’elle en choisisse une, elle est cynique, elle ne montre aucune sentimentalité, bien que la bague lui rappelle les siennes, offertes par son père:

 « – Ca vient de ma mère dit M. Jo, avec sentiment, elle les aimait à la folie.

Que ça vienne d’où que ça veuille. Ses doigts à elle étaient vides de bagues. Elle approcha sa main, prit la bague dont la pierre était la plus grosse, la leva en l’air et la regarda longuement avec gravité. …Ses yeux ne quittaient pas le diamant. Elle lui souriait. Lorsqu’elle était une petite fille et que son père vivait encore elle avait eu deux bagues d’enfant, l’une ornée d’un petit saphir, l’autre d’une perle fine. Elles avaient été vendues par la mère.

 – Combien elle vaut? »             (p. 126)

De toute façon, ses bijoux ont été vendus par la mère. L’importance est dans son prix, dans les possibilités qu’il représente. Pas le passé des liens familiaux, mais l’avenir. Le diamant est, à ce titre, un objet magique:

« C’était un objet, un intermédiaire entre le passé et l’avenir. C’était une clef qui ouvrait l’avenir et scellait définitivement le passé. A travers l’eau pure du diamant l’avenir s’étalait en effet, étincelant. On y entrait, un peu aveuglé, étourdi. »       (p. 126)

D’ailleurs, elle pense qu’elle mérite, comme ce fut le cas pour le phono, ce « cadeau » de M. Jo.

Plus tard, au moment de la rupture avec M. Jo, Suzanne laisse paraître son désir de la richesse. Elle lui dira qu’elle voulait « beaucoup plus » que la bague. D’où la réaction de M. Jo:

  » – Vous êtes profondément immoraux, dit M. Jo d’un ton de conviction profonde. »      (p. 154)

Et Barner:

 « – Cest … c’est à vous ce diamant? demanda-t-il d’une voix défaillante.

 – Bien sûr, dit Suzanne.

 – Oh! fit encore Barner, tous ses moyens coupés par tant d’immoralité.

 – Vous, vous vendez bien du fil, dit Suzanne. »    (p. 219)

La libération de l’enlisement, de la solitude et de la mort, sera possible grâce à M. Jo, mais l’avenir s’envisage sans lui. Lui-même le sait, puisqu’il dit à Suzanne: « Quand je vous aurai sortie d’ici, vous me quitterez, j’en suis sûr » (p. 108). Il n’est qu’un passage vite oublié vers la libération.

3.3. Le désir de la libération

3.3.1. La limousine noire

M. Jo produit, à son apparition, deux chocs successifs: par sa voiture, puis son diamant. Suzanne est impressionnée parce que M. Jo n’est pas seulement lui-même: il est « lui et ses circonstances« . Ses circonstances, ce sont la richesse, sa voiture noire, énorme, une réelle beauté corporelle. Cette Léon Bollée est noire comme le phono et le cinéma (la salle noire). Suzanne porte un pantalon noir et des souliers noirs. Or le noir est la couleur de la mort, qui peut n’être qu’un passage et préluder à une renaissance (passage vers la vraie vie).

Comme le cinéma, la voiture de M. Jo est porteuse de rêves . Elle aussi permet de s’évader de la réalité, d’abord simplement d’aller à Ram ou à Saïgon, donc de sortir de cet endroit d’enlisement mortifère. Le sentiment de puissance et d’irréalité procuré par la voiture, Suzanne l’éprouve quand M. Jo, qu’elle a rencontré par hasard dans la ville, la raccompagne. Une étrange promenade commence alors, dans cette voiture qui semble irréelle:

Elle est dans un endroit à la fois luxueux et protégé, protégée de cette ville dont elle a éprouvé l’hostilité d’une manière très forte lors de sa promenade. Cette ville défile comme une image. On peut dire aussi que la voiture devient l’équivalent de la ville: ils sont dans de beaux quartiers et dans une voiture luxueuse; elle est donc identique à la ville. Elle s’y sent bien, aussi bien qu’au cinéma:

« Elle monta dans l’auto de M. Jo. On y était bien. M. Jo proposa à Suzanne de faire un tour. L’auto glissait dans la ville pleine de ses semblables, luisante. Lorsque la nuit fut venue l’auto glissait toujours dans la ville et tout d’un coup la ville s’éclaira pour devenir alors un chaos de surfaces brillantes et sombres, parmi lesquelles on s’enfonçait sans mal et le chaos chaque fois se défaisait autour de l’auto et se reformait seulement derrière elle… »             (p. 225)

L’auto glisse dans la ville chaotique: le côté des riches (« brillantes« ) et des pauvres (« sombres »). Quand la voiture passe, ce chaos disparaît. L’auto est capable de détruire ce chaos, qui représente la réalité insupportable. Ce mot « glisser » souligne la facilité de détruire.

« C’était une solution en soi que cette auto, les choses prenaient leur sens à mesure qu’elle avançait en elles, c’était aussi le cinéma. »        (pp. 225-226)

Le cinéma et l’auto, sont deux éléments qui permettent de sortir du cercle vicieux et d’aller vers une nouvelle vie. La voiture, qui est irréelle, devient la « seule réalité« :

« Elle était saoule de la ville. L’auto roulait, seule réalité glorieuse, et dans son sillage tout la ville chutait, s’écroulait, brillante, gouillante, sans fin. »        (p. 226)

Cette description nous rappelle le film vu par Suzanne:

« Les hommes se perdent pour elle, ils tombent sur son sillage comme des quilles et elle avance au milieu de ses victimes, lesquelles lui matérialisent son sillage, au premier plan, tandis qu’elle est déjà loin, libre comme un navire et de plus en plus indifférente, et toujours plus accablée par l’appareil immaculé de sa beauté. »      (p. 188)

La voiture noire est comme la femme, un navire qui s’avance en laissant tout crouler sur son passage, dans son sillage. Suzanne devient elle-même cette femme, dominatrice, libre, toute-puissante, plus forte que tous les hommes.

Puis le réel est effacé par le baiser de M. Jo. Il est exclu de nouveau. En même temps, Suzanne s’exclut elle-même de ce monde clos du fantasme.

La limousine, c’est la facilité (Joseph le dit aussi: « On allait très vite, il y avait beaucoup de vent, tout paraissait facile, un peu comme au cinéma » (30) ), l’oubli des problèmes, l’objet magique qui traverse le monde.

3.3.2. Le cinéma

 

« Pour Suzanne comme pour Joseph, aller chaque soir au cinéma, c’était, avec la circulation en automobile, une des formes que pouvait prendre le bonheur humain. En somme, tout ce qui portait, tout ce qui vous portait, soit l’âme, soit le corps, que ce soit par les routes ou dans les rêves de l’écran plus vrais que la vie, tout ce qui pouvait donner l’espoir de     vivre en vitesse la lente révolution d’adolescence, c’était le bonheur. »         (pp. 122-123)

La salle de cinéma est une « oasis » pour Suzanne et une manière de se sauver d’un réel insoutenable: lors de son horrible promenade dans la ville blanche, elle se réfugie dans un cinéma. Abri contre les regards des autres, le cinéma est d’abord une évasion, un lieu rassurant. Après le blanc brutal de la haute ville riche, la salle noire du cinéma est « égalitaire« .• la suppression des marques sociales, des différences individuelles, et la communion dans un monde imaginaire font du cinéma une sorte de rêve collectif:

« Le piano commença à jouer. La lumière s’éteignit. Suzanne se sentit désormais invisible, invincible et se mit à pleurer de bonheur. C’était l’oasis, la salle noire de l’après-midi, la nuit des solitaires, la nuit artificielle et démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma, plus vraie que la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante que toutes les vraies nuits, la nuit choisie, ouverte à tous, offerte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits que toues les institutions de charité et que toutes les églises, la nuit où se consolent toutes les hontes où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse de l’affreuse crasse d’adolescence. »        (p. 188)

Le piano renvoie immédiatement à la mère, à la fusion dans ce milieu maternel. Elle a joué pendant dix ans, sans voir les films projetés sur l’écran, avec sa frustration définitive:

« Pendant dix ans elle avait eu envie d’aller au cinéma et elle n’avait pu y aller qu’une seule fois en se cachant. Pendant dix ans cette envie était restée en elle aussi fraîche, tandis qu’elle, elle vieillissait. »       (p. 283)

Pour la mère, exclue à la fois du réel (pas de vraie vie) et de l’imaginaire, le cinéma est vraiment du côté de la réalité pure et mauvaise et reflète son désir frustré (refus de l’amour, impossibilité de voir l’écran). Quant à Joseph, il va au cinéma, non comme Suzanne pour fuir le monde réel, mais pour y rencontrer une femme, et y trouve effectivement ce que Suzanne voudrait:

« C’était là seulement, devant l’écran que ça devenait simple. D’être ensemble avec un inconnu devant une même image, vous donnait l’envie de l’inconnu.

L’impossible devenait à portée de la main, les empêchements s’aplanissaient et devenaient imaginaires. Là au moins on était à égalité avec la ville alors que dans les rues elle vous fuyait et on la fuyait. »      (pp. 223-224)

Le cinéma a une fonction de libération, comme l’argent, comme l’initiation amoureuse. Il sort de la réalité qui est difficile à supporter, mais en même temps il devient une réalité et donne la possibilité de sortir de cette réalité pour entrer dans la réalité qui adviendra après la libération de la mère. L’impossible devient possible grâce à ce cercle cinéma-réalité.

Suzanne projette son désir sur le couple à l’écran, par une identification immédiate. Elle rêve sa vie, la regarde dans l’image d’une autre.

Ce moment du film où se produit un baiser amoureux provoque un fantasme de fusion: le baiser dévastateur, monstrueux, transforme les bouches des amoureux en « poulpes« :

« On voudrait bien être à leur place. Ah! comme on le voudrait… Alors, dans leurs têtes de décapités, on voit ce qu’on ne saurait voir, leurs lèvres les unes en face des autres s’entrouvrir, encore, leurs mâchoires se défaire comme dans la mort et dans un relâchement brusque et fatal des têtes, leurs lèvres se joindre comme des poulpes, s’écraser, essayer dans un délire d’affamés de manger, de se faire disparaître jusqu’à l’absorption réciproque et totale. »  (p. 189)

Les termes de mort, de fatalité et de folie évoquent la mère, qui va mourir pour laisser entrer ses enfants dans ce monde du désir. L’image est tellement forte que cela devient une réalité, LA réalité.

Les images de monstres, de meurtre, de mort, de dévoration euphorique ou dysphorique traversent le texte.

Le cinéma est aussi un lieu d’apprentissage pour Suzanne. C’est Carmen qui , comprenant qu’on puisse aimer le cinéma et lui donnant de l’argent pour qu’elle y aille autant qu’elle veut, dit que c’est là qu’on apprend un peu l’amour, donc à fuir sa famille.

C’est ainsi que Suzanne va réussir à se dégager de la mère. C’est aussi grâce au cinéma qu’elle va sortir de ce lieu indésirable:

« Mais tout ce que Suzanne voyait de la d’ici, c’était son grand fleuve à moitié recouvert par des nuées de grandes jonques qui venaient du Pacifique et par les remorqueurs du port. Carmen avait tort de s’inquiéter pour elle. Déjà, à force de voir tant de films, tant de gens s’aimer, tant de départs, tant d’enlacements, tant d’embrassements définitifs, tant de solutions, tant et tant, tant de prédestinations, tant de délaissement cruels certes, mais inévitables fatals déjà ce que Suzanne aurait voulu c’était quitter la mère. »  (p. 202)

Désormais, elle aura la force de refuser Barner (en disant qu’elle préfère un chasseur (31) ), de ne plus se laisser battre par la mère et de dire son désir d’être libre.

Le cinéma, c’est aussi le lieu de prédilection où Joseph rencontre Lina.

3.4. L’initiation amoureuse

3.4.1. L’apprentissage de Joseph

Le désir est, dans le Barrage, tout entier du côté de Joseph et de Lina. Le désir et l’amour y sont inscrits comme un destin. Dès le premier regard, une « voix formidable » donne à Joseph l’envie de cette femme inconnue. Et Lina, réciproquement, éprouve le même sentiment, un peu comme les amoureux du film qu’a vu Suzanne: chacun sent avant même qu’ils fassent connaissance que c’est I’homme ou la femme de sa vie.

Au cinéma, les particularité de Lina apparaissent peu à peu: elle est avec un homme qui est son mari, mais il est absent car il dort; elle est belle, mais bien plus âgée que Joseph. Il la voit à travers plusieurs détails de son corps: les mains, aux doigts « longs et luisants« , les yeux, la bouche, les dents. Cette vision partielle indique la sensualité de Lina, le regard subjugué, et sensuel lui aussi, de Joseph. Mais ce qui l’a frappé, c’est le rouge, rouge de ses ongles vernis et sa bouche, qui surgit dans le noir:

« J’ai allumé une allumette et je la lui ai tendue. Alors j’ai vu ses mains, ses doigts qui étaient longs et luisants et ses ongles vernis rouges.  J’ai vu aussi ses yeux: au lieu de fixer la cigarette pendant qu’elle l’allumait, elle me regardait. Sa bouche était rouge, du même rouge que ses ongles. Ca m’a fait un choc de les voir réunis si près. Comme si elle avait été blessée aux doigts et à la bouche et que c’était son sang que je voyais, un peu l’intérieur de son corps. »     (p. 260)

Or le rouge est la couleur du feu, de la passion, mais aussi de la vie – Lina va donner la vie à Joseph en l’enlevant à la mère, à la concession mortelle – c’est aussi la couleur de « la beauté et de la richesse; c’est la couleur de l’union (symbolisée par les fils rouges de la destinée noués dans le ciel). Couleur de la vie, c’est aussi celle de l’immortalité ». (32).

Lina allume le feu de sa passion et en « brûle » en même temps qu’elle allume sa cigarette. Les yeux de Lina, si clairs qu’ « on dirait qu’elle est aveugle ou, plutôt, (qu’)elle ne voit pas tout ce que les autres voient » (p. 266), expriment son amour aveugle.

Le désir passe entièrement par les mains:

« Puis j’ai commencé à caresser sa main qui était chaude à l’intérieur et fraîche à l’extérieur. … Je ne voyais plus rien du film, tout occupé que j’étais avec sa main qui peu à peu, dans la mienne, devenait brûlante. … Elle était tellement douce et soignée cette main qu’elle donnait envie de l’abîmer. »         (pp. 261-262)

La cruauté de Joseph, qui veut « abîmer » l’être aimé, apparaît paradoxalement. Les mains de Lina sont symboliques. Elle est douce et soignée. Elle cache son ardeur intérieure sous son apparence de fraîcheur (c’est le côté du Blanc-riche). Cette main brûlante manifeste sa sensualité et annonce l’extase. « La chaleur est principe de renaissance et de régénération, ainsi que de communication. Aussi Jung en fait-il une image de la libido » (33).

La vie intense des mains de Lina est à comparer avec les mains de la mère après sa mort, immobiles, n’ayant saisi que des ombres qui dépeignent sa vie elle-même:

« Mais les yeux fermés étaient pleins d’une ombre violette profonde comme de l’eau, la bouche fermée était fermée sur un silence qui donnait le vertige. Et plus que son visage, ses mains posées l’une sur l’autre étaient devenues des objets affreusement  inutiles qui clamaient l’inanité de l’ardeur qu’elle avait mise à vivre. »       (pp. 359-360)

Chez Marguerite Duras, le désir, la passion, l’amour sont toujours hantés par la mort. Plus tard, au moment de l’amour, l’ombre de la mère plane dans la pièce: chaque fois que Joseph fait l’amour avec Lina, il pense à sa mère qui ne l’a jamais fait depuis la mort de son père.

« Sur l’écran une femme s’est mise à pleurer à cause de I’homme mort. Couchée sur lui, elle sanglotait. »      (p. 262)

« Couchée sur lui, elle sanglotait« . Cette image, nous la retrouverons vers la fin du roman (le réel du texte copiant la fiction), lorsque Joseph sanglote sur le corps de sa mère, comme la femme du film, sur l’être cher:

« Il était affalé sur le lit, sur le corps de la mère. Elle ne l’avait jamais vu pleurer depuis qu’il était tout petit. De temps en temps il relevait la tête et regardait la mère avec une tendresse terrifiante.          (p. 359)

Lorsque la femme a sangloté sur l’homme mort, elle m’a dit tout bas: « C’est la fin du film. – Alors? – Vous êtres libre ce soir’? »       (p. 262)

C’est là une phrase prémonitoire: c’est la fin du film, mais aussi celle du roman. Et il va être libre de faire circuler son désir, son amour. En même temps, c’est cet amour qui lui permet de se libérer de la mère.

Après le film, ce trio étrange (Joseph, Lina et Pierre, son mari) commence à faire la tournée des bars, retraversant la ville. Pierre, semble-t-il, cherche dans l’alcool l’oubli d’une immense douleur:

« Il parlait d’une voix très lente, ankylosée. Elle lui versait du champagne. Il était vraiment complètement ivre et quand il dormait on aurait dit qu’il se soulageait d’une douleur formidable, d’une douleur qui s’endormait en même temps que lui et qui recommençait dès qu’il ouvrait les yeux. »   (p. 272)

Comme la mère, il fuit le réel en s’enfermant dans un cercle d’alcool et de sommeil, de mort. Comme la mère et la mer, il recommence sans cesse. Quand il boit, il devient pure capacité d’absorption:

 « Il l’engouffrait. Ca pénétrait en lui comme dans du sable. Il ne buvait pas, il se versait le champagne dans le corps. »        (p. 272)

Il roule de plus en plus lentement, comme si « on roulait dans du sirop« . Le récit de Joseph donne l’impression d’un piétinement; lui-même souligne cet enlisement:

« Pourtant elle m’agaçait parce qu’elle était si douce avec lui, si patiente et lui, si lent, si lent. On avançait l’un vers l’autre comrne noyés dans ce sirop, on n’en sortait pas. »     (p. 270)

Ceci est à rapprocher de l’épisode des oeufs – Pierre, complètement ivre, mange un oeuf mayonnaise qui lui coule de la bouche, Joseph, en l’imitant, le rejoint dans l’insolence de l’ivresse, dans la communauté du rire de l’ivresse. Même douceur – cette fois dans la texture de l’oeuf et de la mayonnaise – que celle du sirop, même viscosité où l’on est pris. La douceur de Lina dans laquelle se noie Pierre et qui retarde le moment où ils seront seuls rappelle la douceur maternelle qui ligote Joseph. La position de Pierre, lové sur lui-même, suggère l’image du foetus et établit encore une similitude entre celui-ci et l’oeuf.

« L’oeuf symbolise la renaissance et la répétition; il ne l’est pas moins que, l’oeuf est, aux origines, un germe ou une réalité primordiale, qui contient en germe la multiplicité des êtres, et toutes les possibilités. L’oeuf participe également du symbolisme des valeurs de repos, comme la maison, le nid, la coquille, le sein de la mère. Mais au sein de la coquille, comme en celui, symbolique, de la mère, joue la dialectique de l’être libre et de l’être enchaîné. De cette douce sécurité, le vivant aspire à sortir: le poussin brise sa coque douillette et tiède. L’oeuf, comme la mère, deviendra le symbole des conflits intérieurs. Comme dans les cosmogonies, l’oeuf psychique renferme le ciel et la terre, tous les germes du bien et du mal, ainsi que la loi des renaissances et de l’éclosion des personnalités. L’étudiant se sent enclos dans son univers; il aspire à en sortir, en brisant sa coquille. Il défie pour vivre » (34).

Dans le même temps, le désir est ici séparation. Lina doit se séparer, longuement, patiemment, de Pierre, le faire mourir ou l’aider à mourir. Il faut exclure Pierre pour que l’amour puisse exister:

« Elle a rempli sa coupe à ras bords et, la bouteille à la main, elle a attendu qu’il l’ait bue. Il s’est jeté dessus. … Puis, encore une fois, elle a attendu, la bouteille à la main, qu’il ait fini sa deuxième coupe. Puis elle l’a encore resservi mais cette fois, lui seul. Quatre fois de suite. »   (p. 271)

Tout comme Joseph et Suzanne doivent se séparer de leur mère pour pouvoir vivre, ici, le désir et l’alcool montrent à Joseph qu’il est en train de se séparer définitivement de la mère et de Suzanne.

Absorber l’oeuf entier, avec avidité, revient à se transformer en dévoreur.

Joseph, en effet, insiste sur sa faim, sa soif, son envie qu’il a de Lina, son appétit de vivre et sa cruauté. C’est après cette complicité avec Pierre dans l’engloutissement des oeufs que lui vient « l’intelligence »:

« Toute cette intelligence que je me sentais, je devais l’avoir en moi depuis longtemps.Et c’est ce mélange de désir et d’alcool qui l’a fait sortir. »         (p. 275)

Il reconnaît cette cruauté comme sienne depuis toujours:

« J’étais un homme cruel. Depuis toujours, je me préparais à être un homme cruel, un homme qui quitterait sa mère un jour et qui s’en irait apprendre à vivre, loin d’elle, dans une  ville. Mais j’en avais eu honte jusque-là tandis que maintenant je comprenais que c’était cet homme cruel qui avait raison. »        (p. 275)

Joseph et Lina s’embrassent « par-dessus la table, par-dessus sa tête énorme aux yeux fermés » – la tête de Pierre, ce monstre aveugle, cet ivre mort.

L’accomplissement érotique semble inséparable de la transgression (le désir interdit pour une femme mariée), de la culpabilité (la cause de la mort de l’être aimé).

Ainsi apprend-il à vivre loin de la mère, à l’abandonner. La mort de la mère se prépare à ce moment-là:

« Je ne pourrai plus jamais redevenir un enfant, même si elle meurt, je me suis dit, même si elle meurt, je m’en irai. »        (p. 275)

Cette initiation va donc libérer Joseph de l’emprise maternelle.

Il va vivre une liaison passionnée avec Lina. Parti de la maison, il n’y reviendra que pour assister à la mort de la mère, désespérée par son départ.

3.4.2. L’apprentissage de Suzanne

Joseph

« Il riait carrément. Suzanne se souvenait parfaitement de cette minute où elle sut qu’elle ne rencontrerait peut-être jamais un homme qui lui plairait autant que Joseph. (p. 311)

Quand il réfléchissait comme ce soir, avec difficulté et avec dégoût, on ne pouvait pas s’empêcher de le frouver très beau et de l’aimer frès fort. »     ( p.144)

Joseph est beau, fort, habile, fier, insoumis jusqu’à l’impudence, brave. Il chasse et tue. Il sait plaire aux femmes. Il « a eu » toutes celles (blanches et indigènes) de la plaine. Il est violent, dur, mais il peut aussi être tendre, surtout envers la mère. Cependant il a le courage de la quitter. Comme la mère, il se révolte contre l’injustice et la pourriture de l’administration coloniale. Pour Suzanne, il est l’homme idéal, pour toutes les raisons données ci-dessus, mais surtout parce qu’elle se retrouve en lui et que c’est elle qu’elle aime en lui:

« En y repensant, elle s’aperçut avec émotion qu’elle se sentait capable, elle-même, de conduire sa vie comme Joseph disait qu’il fallait faire. Elle vit alors que ce qu’elle admirait chez Joseph était d’elle aussi. »         (p. 285)

En effet, Ils se ressemblent physiquement:

« Ils avaient les mêmes épaules, ses épaules à elle (la mère), le même teint, les mêmes cheveux un peu roux, les siens aussi, et dans les yeux, la même insolence heureuse.

          Suzanne ressemblait de plus en plus à Joseph. »     (p. 98)

Joseph incarne l’unique et séduisante figure fraternelle, pour laquelle Suzanne éprouve un amour presque incestueux. Son goût pour lui est confirmé par M. Jo.

M. Jo se décourageait vite.

 – C’est comme si j’avais craché dans l’eau, reprit-il. Rien ne vous touche, même pas mes intentions les plus délicates. Ce que vous aimez c’est les types du genre de…

  – Du genre de qui?

 – Du genre d’Agosti et… de Joseph, dit timidement M. Jo.

 – Eh! oui, dit-il courageusement, je dis bien, du type de Joseph. »          (p. 77)

Joseph est l’image inverse de M. Jo: soupirant malheureux, qui lui sert de repoussoir et qui est ridiculisé sous les traits d’un minable. Il est laid, chétif, faible, maladroit, incompétent, mais élégant, soigné, propre, poli. Il a les mains et les dents belles, la voix douce et distinguée. Mais il est surtout riche, immensément riche. La première apparition de cet homme galant, prodiguant le parfum de Paris, est en contraste avec cette sorte de bête sauvage qu’est Joseph qui court pieds nus dans la nature.

Dans ces deux personnages, opposés l’un à l’autre, on trouve pourtant des points communs qui forment un cercle, comme le roman.

D’abord, c’est M. Jo qui permet à Joseph de sortir de la concession et d’aller à Saïgon; autrement dit, c’est grâce à lui que Joseph a rencontré Lina, la femme idéale, qui achètera le diamant de M. Jo.

Ensuite, Joseph déteste M. Jo qui a peur de Joseph. Mais M. Jo doit toujours passer par Joseph car Suzanne ne fait rien sans l’accord de celui-ci: c’est une figure dominatrice, presque le chef de la famille, prenant des décisions, dictant les attitudes. Si M. Jo n’est rien pour Suzanne, c’est, malgré la pitié qu’elle éprouve pour lui, parce qu’elle veut obéir à la volonté de Joseph qui se tait et ignore l’existence de M. Jo. L’attitude de Suzanne, qui refuse M. Jo, montre à quel point l’avis et le comportement du frère sont prédominants.

Enfin, M. Jo cache dans son nom toutes ces potentialités amoureuses. Jo, c’est en effet un diminutif de Joseph et ce lien sera dévoilé dans les deux autres romans, L’Amant et L’Amant de la Chine du Nord (son amant chinois et son petit frère: deux êtres qu’elle aimait). Faire coïncider en partie les noms, c’est poser une ressemblance entre les êtres. Comme Joseph, M. Jo apporte avec lui l’amour et la haine.

Jo(seph)

Joseph                                                                     Jo

beau                                                                        laid « naturel »                                                            « culturel » (35) grossier                                                                    poli dominant (fort)                                                dominé (faible)

 

La franchise de Joseph contraste avec l’extrême politesse – parfois hypocrite – de M. Jo qui fait l’aimable:

 – Bonjour madame, fit M. Jo, je vous remercie. Et vous-même?

Se lever, s’incliner devant la mère qu’il détestait, ça M. Jo savait le faire et très bien encore.

 – Nous, il faut bien que ça aille, maintenant que je me suis mis en tête cette plantation de bananiers, ça me fait durer un peu plus.

Une fois de plus M. Jo fit deux pas dans la direction de Joseph et abandonna la partie. Joseph ne disait jamais bonjour à M. Jo c’était inutile d’insister       (pp. 78-79)

« Et Joseph, parce que sa grossièreté était si évidente que toujours et partout, elle déroutait, s’imposait, Suzanne n’avait jamais rencontré quelqu’un qui fût aussi peu poli que Joseph. On ne savait jamais lorsqu’on ne le connaissait pas, sur quel ton lui parler, par quel biais le prendre et comment dissiper cette brutalité devant laquelle les plus sûrs se troublaient. »  (p. 308)

Chez Duras, la violence du langage, la grossièreté et la franchise sont tout à fait caractéristiques. Joseph s’exprime frontalement, il ne mâche jamais ses mots; non seulement sa manière de dire mais aussi ce qu’il dit est brutal. Il accentue ses mauvaises manières en présence de M. Jo: « Joseph qui mangeait à toute vitesse et à pleines dents, encore plus grossièrement que d’habitude, ravalait en fait sa colère » (p. 82). Cette violence explosive, qui est aux antipodes des manières de M. Jo, est manifeste à la cantine, quand Joseph parle à M. Jo de Suzanne et qu’il lui donne son point de vue:

 « – On s’emmerde déclara-t-il. – On se disait aussi que ce n’était pas sain d’avoir envie de coucher comme ça avec ma soeur depuis plus d’un mois. Moi je pourrais jamais le supporter. M. Jo baissa les yeux.

 – Je ne cache pas, dit M. Jo d’une voix très basse que j’éprouve pour votre soeur un sentiment profond.

 – C’est possible, dit Joseph, mais ça n’a rien à voir. Tout ce qui compte c’est que vous l’épousiez.

Il désigna la mère.

 – Pour elle. Moi je crois que plus je vous connais, moins ça me plaît. M. Jo s’était un peu repris. Il baissait les yeux obstinément.

– C’est pas qu’on l’empêche de coucher avec qui elle veut, mais vous, si vous voulez coucher avec elle, faut que vous l’épousiez. C’est notre façon à nous de vous dire merde.

M. Jo leva la tête une seconde fois. Sa stupéfaction devant tant de scandaleuse franchise était telle qu’il en oubliait de s’en formaliser. D’ailleurs ce langage le concernait d’assez loin. …

– Vous êtes durs, dit M. Jo. Je n’aurais pas cru le premier soir…

M.Jo encaissait. La simplicité de M. Jo aurait sans doute touché bien des gens. – Puis, dit Joseph en riant tout à coup, même si on accepte tout, les phonos, le champagne, ça ne vous avancera pas. »           (pp. 94-96)

La voix basse et les yeux baissés de M. Jo témoignent qu’il est complètement piétiné par Joseph. Voici un peu d’humour qui nous fait sourire:

« S’il est grossier quelquefois, ce n’est pas de sa faute dit la mère il n’a reçu aucune éducation.

 – Elle est jeune, dit M. Jo d’un ton accablé.

 – Pas tellement, dit la mère en souriant. Moi, à votre place, je l’épouserais.

De ce jour, il n’adressa plus la parole à M.Jo. »                                          (pp. 97-98)

Cette violence gagne également la mère:

« Qu’est-ce que j’ai fait au ciel, gueulait la mère, pour avoir des saletés d’enfants comme j’ai là. »     (p. 31)

Et Suzanne, lorsque M. Jo lui montre les bagues:

 » – C’est celle-là qui vous plairait le plus? demanda-t-il doucement au bout d’un moment.

 – Je ne sais pas, c’est la plus chère que je voudrais, dit Suzanne.

 – Vous ne pensez qu’à ça, dit M. Jo.

Et ce disant, il rit un peu cyniquement.

 – C’est la plus chère, répéta Suzanne avec sérieux.

M. Jo se dépita.

– Si vous m’aimiez…

Même si je vous aimais. C’est impossible, si jamais vous me la donniez on la vendrait. »       (p. 127)

Les personnages surgissent avec cette franchise, cette force, cette violence, mais aussi avec cette fraîcheur, cette étrangeté qui accentuent le charme de cette oeuvre. Ils ne ménagent jamais leurs expressions. Cette manière d’aller directement à l’essentiel, avec concision, nous fait découvrir la réalité et approcher la vérité par la fiction. Ce sont leurs cris, leur tumulte, leurs revendications, leur désir d’amour, leur maladie d’amour.

Le frère adoré, « la seule douceur de la vie » (36), quitte Suzanne. Celle-ci est désormais seule pour affronter l’obstacle, supporter cette mère à moitié folle et à moitié morte et pour prendre la décision de faire le premier pas vers l’avenir, vers la liberté.

Jean Agosti

 

A la fin du texte, on peut supposer que Joseph et Suzanne s’en vont vers la ville. Joseph dit bien qu’il part « pour toujours » et « pour la ville« . La ville demeure le point d’aboutissement de la liberté des deux enfants. Le récit de la rencontre de Joseph avec Lina, le cinéma, la promenade de Suzanne dans la voiture de M. Jo, font de la ville un lieu possible du désir. Elle est l’autre monde, perçu comme un vertige, où se déroule la vraie vie, la vie libre qu’évoque la musique de Ramona.

« Lorsque Joseph le faisait jouer, tout devenait plus plus vrai; la mère qui n’aimait pas ce disque paraissait plus vieille et eux ils entendaient leur jeunesse frapper à leurs tempes comme un oiseau enfermé. … Lorsqu’ils partiraient ce serait cet air-là, pensait Suzanne, qu’ils siffleraient. C’était I’hymne de l’avenir, des départs, du terme de l’impatience. Ce qu’ils attendaient c’était de rejoindre cet air né du vertige des villes pour lequel il était fait, où il se chantait, des villes croulantes, fabuleuses, pleines d’amour. »            (pp. 85-86)

Cet air de Ramona est toujours présent, dans le texte, aux moments euphoriques: lors du premier baiser d’Agosti, après qu’ils ont « extrait » le diamant et exclu M. Jo, lors de la rencontre de Joseph et Lina et quand Suzanne se donne à Agosti.

Suzanne va, elle aussi, connaître l’amour mais, pour elle, il s’agit d’une sorte d’initiation, ce qu’elle avait refusé avec M. Jo. Cette rencontre de l’amour charnel la libère de son enfance – d’une certaine image de l’enfance – et va lui permettre, en effet, de s’en aller.

Si Suzanne choisit Agosti pour amant, c’est parce qu’Agosti ressemble à Joseph: il rit et parle comme lui, il est chasseur et coureur lui aussi. Même sa voix rappelle celle de son frère. De plus, le diamant va être transformé en argent grâce à ces deux êtres: la première fois, c’est Joseph qui le vend, tandis que la deuxième fois, c’est Agosti qui le vend. Agosti est transformé en double de son frère, en frère que Suzanne aime pour sa ressemblance avec lui. Il le remplace:

 « Il (Agosti) se mit à rire un peu sourdement comme quelquefois Joseph.          (p. 338)

Joseph rit aussi soudainement que si on l’avait chatouillé.                             (p. 308)

On disait qu’il (Agosti) avait eu toutes les plus belles indigènes de la plaine et même les autres, celles qui l’étaient moins. Et toutes les blanches de Ram suffisamment jeunes pour cela. Sauf elle (Suzanne).        (p. 323)

Il (Joseph) avait en effet couché avec toutes les femmes blanches de Ram en âge de coucher. Avec toutes les plus belles indigènes de la plaine de Ram à Kam.       (p. 71)

Sa voix aussi rappelait celle de Joseph, aux inflexions dures, sans recherche d’aucun effet. »         (p. 341)

 

La perte de sa virginité signifie donc pour elle la mort de l’enfant, ou plutôt de l’enfance.

Cette initiation amoureuse a lieu dans la forêt qui, nous semble-t-il, représente la vie prénatale, et qui engendre ici le bonheur:

« Ils laissèrent le champ d’ananas et pénétrèrent dans la forêt. Il y faisait par contraste une fraîcheur si intense qu’on croyait entrer dans l’eau. La clairière où Jean Agosti s’arrêta était assez étroite, une sorte de gouffre d’une sombre verdure entouré de futaies épaisses et hautes. Suzanne s’assit confre un arbre et enleva son chapeau. Bien sûr, on se sentait là dans une sécurité plus entière que partout ailleurs entre quatre murs mais si c’était pour cela qu’il l’y avait amenée c’était bien inutile: Joseph était parti et la mère était d’accord. »     (p. 338)

« L’eau est l’équivalent symbolique du sang rouge (perte de virginité), force interne du vert, car l’eau porte en elle le germe de vie, correspondant au rouge, qui fait cycliquement renaître la terre verte après la mort hibernale » (37). Nous sommes, avec Suzanne, dans la profonde euphorie d’un retour au ventre maternel.

Et, tout naturellement, l’image de la mer (élément maternel) est présente avec la musique de Ramona:

« Alors qu’il l’embrassait, l’air de Ramona lui revint, chanté par le pick-up du père Bart, à l’ombre des pilotis de la cantine, avec la mer à côté qui couvrait la chanson, l’éternisait. Elle fut dès lors, entre ses mains, à flot avec le monde et le laissa faire comme il voulait, comme il fallait. »     (p. 340)

« La mer est un symbole de la dynamique de la vie. Tout sort de la mer et tout y retourne: lieu des naissances, des transformations et des renaissances » (38). Le texte ajoute ici l’image de la mère. « On retrouve dans ce symbole de la mère la même ambivalence que dans ceux de la mer et de la terre: la vie et la mort sont corrélatives » (39). La mort de la mère est en relation avec l’acte d’amour (elle va en effet mourir peu après cette initiation amoureuse).

Pendant l’amour, Jean Agosti parle à Suzanne de Joseph et de son intrépidité de chasseur, de la panthère, si dangereuse, qu’il a tuée au risque de sa vie, de son besoin de tuer les agents du cadastre:

« Son envie de tuer les agents de Kam était alors si forte que s’il en était arrivé à se dégoûter tellement de vivre c’était parce qu’il se croyait lâche de ne pas le faire. »      (p. 343)

Le sang qu’essuie Jean Agosti par deux fois et la façon dont il coupe l’ananas qu’il veut donner à la mère s’ajoutent à cet ensemble d’éléments symboliques du meurtre et de l’amour: par la présence du sang, l’acte sexuel se transforme en acte de mort; Joseph veut tuer ceux qui ont fait du mal à sa mère pour rendre cette dernière heureuse avant qu’elle meure; de même, Agosti coupe (tue) l’ananas en pensant à elle. Cet ananas, que la mère caresse « machinalement« , peut représenter à la fois la preuve de l’amour de Joseph et d’Agosti et le substitut symbolique d’un enfant qui lui aurait été donné.

« Il avait sorti son mouchoir de la poche et il avait essuyé le sang qui avait coulé le long de ses cuisses. Ensuite, avant de partir, il avait remis un coin de ce mouchoir dans sa bouche, sans dégoût et avec sa salive il avait essuyé une nouvelle fois les taches de sang séché. Que dans l’amour les différences puissent s’annuler à ce point, elle ne l’oublierait plus. C’était lui qui l’avait rhabillée parce qu’il avait vu que manifestement, elle n’avait ni envie de se rhabiller ni envie de se relever pour s’en aller. Quand ils étaient partis il avait coupé un ananas pour l’apporter à la mère. D’une façon douce et fatale il avait séparé l’ananas du pied. Et ce geste lui avait rappelé ceux dont il avait usé avec elle. »        (pp. 343-344)

Cet acte d’essuyer le sang (le sang qui coule symbolise ici la vie, le sang séché, la mort) évoque une sorte de rituel de purification. C’est Agosti qui rhabille Suzanne, comme si elle était devenue ici son enfant. Les gestes d’Agosti, l’initiateur, se confondent avec ceux de l’amour maternel. Ou plutôt, il se métamorphose lui-même en figure maternelle. Ce qui montre que la mère accepte le passage de Suzanne à l’âge adulte et son départ probable:

« Pourtant ils avaient fait l’amour ensemble tous les après-midi depuis huit jours jusqu’à hier encore. Et la mère le savait, elle les avait laissés, le lui avait donné pour qu’elle fasse l’amour avec lui (Agosti). Mais elle n’était plus pour le moment de ce côté du monde où l’amour se fait. »    (p. 360) 

Et, ce jour-là, si Suzanne dort dans la chambre de Joseph, ce n’est pas par hasard, car là, elle sent la même « intelligence » que celle de Joseph monter en elle symboliquement:

« Plusieurs fois de suite, Suzanne récapitula les gestes de Jean Agosti, minutieusement, et trouble rassurant. Elle se sentait sereine d’une intelligence nouvelle. »    (p. 356)

La mère a choisi la mort pour que les enfants s’arrachent à ce coin de terre mortelle et irrespirable.

Il nous semble que Joseph a accompli son dessein. D’ailleurs, le narrateur nous décrit son apparence, lors de son arrivée, au moyen d’adjectifs qui le montrent bien: « Il paraissait exténué de fatigue mais calme, sûr, arrivé«  (p. 239).

Cependant, la liberté, pour Suzanne, reste une notion floue. Même la ville, après la mort de la mère, est un espace ouvert: elle arrive à une bifurcation, Suzanne a réussi à se libérer à la fois de sa résignation, de sa passivité, de son enfance, de la concession et de sa mère par l’amour et le désir de M. Jo, par le pouvoir magique du cinéma et par l’initiation amoureuse d’Agosti. L’avenir est désormais entre ses mains.

CONCLUSION

 

L’oeuvre de Marguerite Duras ne s’écrit pas linéairement. L’auteur écrit sans cesse les mêmes histoires, ajoutant de nouvelles significations aux faits, aux lieux et aux personnages pour approfondir le sens de ses propres histoires, de sa propre histoire.

« Un barrage contre le pacifique » est le livre de la genèse de Marguerite Duras d’où tout part et où tout revient. Si la figure de la mère y est centrale, c’est que l’écriture se fait pour la quitter mais aussi pour la rejoindre définitivement. Le combat de la mère, d’avance perdu, contre le Pacifique fait la grandeur du personnage et lui donne sa dimension tragique. Mais, comme le rire sourd du tragique dans ce roman, l’héroïne durassienne est celle qui survit à la mort des autres, de l’être aimé en particulier. De la mort surgit la vie. D’où l’écriture qui « sort » des morts. L’écriture du texte, par sa forme même, sert de barrage contre la violence des marées intérieures, contre l’injustice, contre l’indignité du désir et de la jouissance.

La mère est morte sur les ruines du barrage. Sa mort permet le départ de ses enfants et la fixe définitivement dans ce lieu de l’enfance. Le souvenir d’enfance sera toujours lié à la mère, à son histoire de « ruine et de mort » qui restera gravée dans leur et notre mémoire en nous procurant la force de vivre éternellement, à travers le paysage d’Extrême Orient, dans le grouillement des enfants, le feulement des tigres, le cri de la mère, le rire de Joseph, l’attentat de Suzanne, le déferlement de la mer, l’air de Ramona et ce fragile barrage indéfiniment reconstruit.

***

Bibliographie

 

Barthes, Roland, L’aventure sémiologique, Paris, Seuil, 1991

Chevalier, Jean, Gheerbrant, Alain, Dictionnaire des symboles, Paris, Robert Laffont Jupiter, 1992

Duras, Marguerite, Un barrage contre le Pacifique, Paris, Gallimard, collection « folio », 1992

Duras, Marguerite, L’Amant, Paris, Les éditions de Minuit, 1988

Duras, Marguerite, La vie matérielle, Paris, P.O.L, 1987

Duras, Marguerite, Gauthier, Xavière, Les Parleuses, Paris, Les éditions de Minuit, 1974

Vircondelet, Alain, Duras, Paris, François Bourin, 1991

Sous la direction de Alain Vircondelet, Marguerite Duras, Rencontres de Cerisy, Paris, Écriture, 1994

Revue l’Arc, Marguerite Duras, Aix-en-Provence, Duponchelle, 1990

***

Notes

 

1. Marguerite DURAS, L’Amant, Paris, Les Editions de Minuit, 1988, p. 69 (C’est nous qui soulignons)

2. Marguerite DURAS, Un barrage contre le Pacifique, Paris, Gallimard, 1950, p. 30 (Nos citations de l’oeuvre renvoient à l’édition « Folio » que nous désignerons désormais par l’abréviation « Barrage… »)

3. Marguerite DURAS, Barrage…, p. 13

4. Marguerite DURAS, loc. cit.

5. Chevalier, J., Gheerbrant, A., Dictionnaire des symboles, Paris, Robert Laffont, Jupiter, 1992, p. 858

6. Ibid., p. 378.

7. Marguerite DURAS, Barrage…, p. 287

8. Ibid., p. 56

9.Ibid., p. 157

10. Sous la direction de Alain VIRCONDELET, Marguerite Duras, Rencontres de Cerisy, Paris, Ecriture, 1994, p. 198

11. Marguerite DURAS, L’Amant, op. cit., p. 93

12 Ibid., p.211

13. Chevalier, J., Gheerbrant, A., op. cit., 308

14. Ibid., p. 309

15. Marguerite DURAS, Barrage…, p.58

16. Chevalier, J., Gheerbrant, A, op. cit, p. 1001

17. Marguerite DURAS, L’Amant, op. cit., p. 50

18. Ibid., p.38

19. Chevalier, J., Gheerbrant, A., op. cit., p.831

20. Ibid., p.671

21. Gisèle BRUMONDY, La destruction de la réalité in Revue L’ARC, consacrée à Marguerite DURAS, Duponchelle édit., p. 52

22. Marguerite DURAS, Xavière GAUTHIER, Les Parleuses, Paris, Les Editions de Minuit, 1974, p. 48

23. Chevalier, J., Gheerbrant, A., op. cit., p. 973

24. Ibid., p.972

25. Marguerite DURAS, Xavière GAUTHIER, Les Parleuses, op. cit., p. 43

26. Marguerite DURAS, Barrage…, p. 211

27. Ibid., p. 217

28. Ibid., p. 42

29. Ibid., p.43

30. Ibid., p. 265

31. Ibid., p. 217

32. Chevalier, J., Gheerbrant, A., op. cit., p. 833

33. Ibid., p. 203

34. Ibid., p. 692

35. Selon la terminologie de Claude LEVI-STRAUSS. cf Le triangle culinaire in L’Arc, No 26, p. 19.

36. Marguerite DURAS, Barrage…, p. 141

 37. Chevalier, J., Gheerbrant, A., op. cit., p. 379

38. Ibid., p. 623

39. Ibid., p. 625

***

Table des Matières

INTRODUCTION
1 . Un Cercle Vicieux de Vie et de Mort

1. 1. La Construction

1.2. L’espace Symbolique

1 .2.1. La plaine

1.2.2. La piste

1.2.3. Le rac                                                                             

1.2.4. La forêt                                                                          

1.3. Le Tragique et le Lire                                                                 

  1. Le Cercle du Mal
2.1 Un système Pourri en forme de Cercle Vicieux

 2.1.1 . Le cercle de la corruption                                     2. 1. 2. Le cercle de la prostitution et de l’argent

2.1.3. Crapaud, crabes et vers: les destructeurs                               

2.2.La Mère 

2.2.1.La vie, la mort, la fatalité 

    • 3. La Circulation du Désir 

      3.1. Le Désir de l’Autre
        • 3.1.1.La jouissance voyeuriste
        • 3.1.2..Le chercheur de petits bibelots 
      •  
      • 3.2. Le Désir de la Richesse 
        • 3.2.1. Le diamant 
      • 3.3. Le Désir de la Libération 
        • 3.3.1. La limousine noire 
        • 3.3.2. Le cinéma 
      • 3.4. L’Initiation Amoureuse
        • 3.4.1 . L’apprentissage de Joseph                             
        • 3.4.2. L’apprentissage de Suzanne 

        •  CONCLUSION            

 

 

ETUDE DE TEXTES ( Albert Camus, La Peste ) : Texte 3 vs Texte 4

 

Texte 3 : La Baignade 

Un moment après, l’auto s’arrêtait près des grilles du port. La lune s’était levée. Un ciel laiteux projetait partout des ombres pâles. Derrière eux s’étageait la ville et il en venait un souffle chaud et malade qui les poussait vers la mer. Ils montrèrent leurs papiers à un garde qui les examina assez longuement. Ils passèrent et à travers les terre-pleins couverts de tonneaux, parmi les senteurs de vin et de poisson, ils prirent la direction de la jetée. Peu avant d’y arriver, l’odeur de l’iode et des algues leur annonça la mer. Puis, ils l’entendirent.

Elle sifflait doucement au pied des grands blocs de la jetée et, comme ils les gravissaient, elle leur apparut, épaisse comme du velours, souple et lisse comme une bête. Ils s’installèrent  sur les rochers tournés vers le large. Les eaux se gonflaient et redescendaient lentement. Cette respiration calme de la mer faisait naître et disparaître des reflets huileux à la surface des eaux. Devant eux, la nuit était sans limites. Rieux, qui sentait sous ses doigts le visage grêlé des rochers, était plein d’un étrange bonheur. Tourné vers Tarrou, il devina, sur le visage calme et grave de son ami, ce même bonheur qui n’oubliait rien, pas même l’assassinat.

Ils se déshabillèrent. Rieux plongea le premier. Froides d’abord, les eaux lui parurent tièdes quand il remonta. Au bout de quelques brasses, il savait que la mer, ce soir-là, était tiède, de la tiédeur des mers d’automne qui reprennent à la terre la chaleur emmagasinée pendant de longs mois. Il nageait régulièrement? Le battement de ses pieds laissait derrière lui un bouillonnement d’écume, l’eau fuyait le long de ses bras pour se coller à ses jambes. Un lourd clapotement lui apprit que Tarrou avait plongé. Rieux se mit sur le dos et se tint immobile, face au ciel renversé, plein de lune et d’étoiles. Il respira longuement. Puis il perçut de plus en plus distinctement. un bruit d’eau battue, étrangement clair dans le silence et la solitude de la nuit. Tarrou se rapprochait, on entendit bientôt sa respiration. Rieux se retourna, se mit au niveau de son ami, et nagea dans le même rythme. Tarrou avançait avec plus de puissance que lui et il dut précipiter son allure. Pendant quelques minutes, ils avancèrent avec la même cadence et la même vigueur, solitaires, loin du monde, libérés enfin de la ville et de la peste. Rieux s’arrêta le premier et ils revinrent lentement, sauf à un moment où ils entrèrent dans un courant glacé. Sans rien dire, ils précipitèrent tous deux leur mouvement, fouettés par cette surprise de la mer.

Habillés de nouveau, ils repartirent sans avoir prononcé un mot. Mais ils avaient le même coeur et le souvenir de cette nuit leur était doux. Quand ils aperçurent de loin la sentinelle de la peste, Rieux savait que Tarrou se disait, comme lui, que la maladie venait de les oublier, que cela était bien, et qu’il fallait maintenant recommencer.

La Peste, in  OEuvres complètes, tome 2, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2006,  p.212-213.  

*******

Texte 4 : Les enterrements

La seule mesure qui sembla impressionner tous les habitants fut l’institution du couvre-feu. A partir de 11 heures, plongée dans la nuit complète, la ville était de pierre.

Sous les ciels de lune, elle alignait ses murs blanchâtres et se rues rectilignes, jamais tachées par la masse noire d’un arbre, jamais troublées par le pas d’un promeneur ni le cri d’un chien. La grande cité silencieuse n’était plus alors qu’un assemblage de cubes massifs et inertes, entre lesquels les effigies taciturnes de bienfaiteurs oubliés ou d’anciens grands hommes étouffés à jamais dans le bronze s’essayaient seules, avec leurs faux visages de pierre ou de fer, à évoquer une image dégradée de ce qui avait été l’homme. Ces idoles médiocres trônaient sous un ciel épais, dans les carrefours sans vie, brutes insensibles qui figuraient assez bien le règne immobile où nous étions entrés ou du moins son ordre ultime, celui d’une nécropole où la peste, la pierre et la nuit auraient fait taire enfin toute voix.

Mais la nuit était aussi dans tous les coeurs et les vérités comme les légendes qu’on rapportait au sujet des enterrements n’étaient pas faites pour rassurer nos concitoyens. Car il faut bien parler des enterrements et le narrateur s’en excuse. Il sent bien le reproche qu’on pourrait lui faire à cet égard, mais sa seule justification est qu’il y eut des enterrements pendant toute cette époque et que, d’une certaine manière, on l’a obligé, comme on a obligé tous ses concitoyens, à se préoccuper des enterrements. Ce n’est pas, en tout cas, qu’il ait du goût pour ces sortes de cérémonies, préférant au contraire la société des vivants et, pour donner un exemple, les bains de mer. Mais, en somme,  les bains de mer avaient été supprimés et la société des vivants craignait à longueur de journée d’être obligée de céder le pas à la société des morts. C’était là l’évidence. Bien entendu, on pouvait toujours s’efforcer de ne pas la voir, se boucher les yeux et la refuser, mais l’évidence a une force terrible qui finit toujours par tout emporter. Le moyen, par exemple, de refuser les enterrements, le jour où ceux que vous aimez ont besoin des enterrements ?

Eh bien, ce qui caractérisait au début nos cérémonies c’était la rapidité ! Toutes les formalités avaient été simplifiées et d’une manière générale la pompe funéraire avait été supprimée. Les malades mouraient loin de leur famille et on avait interdit les veillées rituelles, si bien que celui qui était mort dans la soirée passait sa nuit tout seul et celui qui mourait dans la journée était enterré sans délai. On avisait la famille, bien entendu, mais dans la plupart des cas, celle-ci ne pouvait pas se déplacer, étant en quarantaine si elle avait vécu auprès du malade. Dans le cas où la famille n’habitait pas avec le défunt, elle se présentait à l’heure indiquée, qui était celle du départ pour le cimetière, le corps ayant été lavé et mis en bière.

Supposons que cette formalité ait eu lieu à l’hôpital auxiliaire dont s’occupait le docteur Rieux. L’école avait une sortie derrière le bâtiment principal. Un grand débarras donnant sur le couloir contenait des cercueils. Dans le couloir même, la famille trouvait un seul cercueil déjà fermé. Aussitôt, on passait au plus important, c’est-à-dire qu’on faisait signer des papiers au chef de famille. On chargeait ensuite le corps dans une voiture automobile qui était soit un vrai fourgon, soit une grande ambulance transformée. Les parents montaient dans un des taxis encore autorisés et, à toute vitesse, les voitures gagnaient le cimetière par des rues extérieures. A la porte, des gendarmes arrêtaient le convoi, donnaient un coup de tampon sur le laissez-passer officiel, sans lequel il était impossible d’avoir ce que nos concitoyens appellent une dernière demeure, s’effaçaient, et les voitures allaient se placer près d’un carré où de nombreuses fosses attendaient d’être comblées. Un prêtre accueillait le corps, car les services funèbres avaient été supprimés à l’église. On sortait la bière sous les prières, on la cordait, elle était traînée, elle glissait, butait contre le fond, le prêtre agitait son goupillon et déjà la première terre rebondissait sur le couvercle. L’ambulance était partie un peu avant pour se soumettre à un arrosage désinfectant et, pendant que les pelletées de glaise résonnaient de plus en plus sourdement, la famille s’engouffrait dans le taxi. Un quart d’heure après, elle avait retrouvé son domicile.

Ainsi tout se passait vraiment avec le maximum de rapidité et le minimum de risques. Et sans doute, au début du moins, il est évident que le sentiment naturel de familles s’en trouvait froissé. Mais, en temps de peste, ce sont là des considérations dont il n’est pas possible de tenir compte : on avait tout sacrifié à l’efficacité. Du reste, si, au début, le moral de la population avait souffert de ces pratiques, car le désir d’être enterré décemment est plus répandu qu’on ne le croit, un peu plus tard, par bonheur, le problème du ravitaillement devint délicat et l’intérêt des habitants fut dérivé vers des préoccupations plus immédiates. Absorbés par les queues à faire, les démarches à accomplir et les formalités à remplir s’ils voulaient manger, les gens n’eurent pas le temps de songer à la façon dont on mourait autour d’eux et dont ils mourraient un jour. Ainsi, ces difficultés matérielles qui devaient être un mal se révélèrent un bienfait par la suite. Et tout aurait été pour le mieux, si l’épidémie ne s’était pas étendue, comme on l’a déjà vu.

La Peste in Oeuvres complètes, tome 2, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2006,  p. 152-154.

« La Femme Adultère » (une nouvelle d’Albert CAMUS): Résumé de l’étude proposée sur ce site

Cette courte étude se propose d’analyser la nouvelle « La Femme adultère » d’Albert Camus à travers une approche sémiotique, explorant des thèmes tels que le silence, l’errance, l’amour et l’altérité.


Analyse sémiotique de « La Femme adultère » :

Cette analyse explore les thèmes majeurs de la nouvelle d’Albert Camus à Ïtravers une approche sémiotiqÏue et lacanienne.

La décomposition de la chaîne signifiante révèle des thèmes de silence, d’errance, d’amour, de désir et d’altérité.
La femme est présentée comme un personnage en quête de sens, oscillant entre le besoin et le désir.
Les symboles du désert, de l’oasis et du silence sont ambivalents, représentant à la fois la mort et la vie.

Thèmes principaux de la nouvelle :
Les thèmes principaux incluent le silence, l’errance, l’amour et la quête de soi.

Le silence est associé à l’absence de communication et à l’angoisse existentielle.
L’errance de Janine symbolise sa quête de liberté et de désir, contrastant avec le besoin matériel de Marcel.
L’amour est exploré à travers la dynamique du couple et les aspirations de Janine.

Segmentation du texte et séquences :
Le texte est segmenté en plusieurs séquences qui illustrent le parcours de Janine.

La première séquence décrit le voyage en autocar à travers le désert, symbolisant l’exil.
La deuxième séquence se déroule dans l’oasis, où le besoin et le désir s’opposent. ​
La troisième séquence évoque la montée au fort, représentant la tentation de la Terre Promise. ​

Symbolisme et intertextualité :
Le symbolisme et l’intertextualité enrichissent la compréhension de la nouvelle.

Le désert et l’oasis sont des symboles de vie et de mort, représentant des états émotionnels opposés.
Les références bibliques et mythologiques ajoutent une profondeur à l’analyse des personnages et de leurs motivations.
Janine est comparée à des figures féminines mythiques, soulignant son rôle de femme adultère et de quête spirituelle.

Conclusion sur la quête de Janine :
La quête de Janine est une exploration de son identité et de ses désirs profonds.

Elle passe d’une jeune fille pleine d’espoir à une femme adulte en proie à l’angoisse et à la solitude.
La fin de la nouvelle laisse entrevoir une transformation, mais aussi une ambivalence quant à son avenir.
La tension entre le besoin matériel et le désir spirituel reste centrale dans son parcours.

Thème de l’eau et du désir :
L’eau symbolise le désir et la quête de sens dans la nouvelle.

L’eau est omniprésente, représentant à la fois le besoin physique et le désir métaphysique.
Janine éprouve une expérience mystique liée à l’eau, évoquant des références bibliques.
La montée à la tour du fort est une métaphore de l’ascension spirituelle et de la quête de l’Autre.
La transformation de l’eau matérielle en « eau vive » souligne la profondeur du désir humain.

Besoin, demande et désir :
L’évolution du besoin au désir est centrale dans la dynamique du couple.

Marcel, représentant l’homme de l’avoir, impose ses besoins à Janine, soulignant son manque de pouvoir.
Janine ressent un « manque à être », illustrant son indécision et sa fragilité psychologique.
La soumission de Janine à Marcel reflète une dynamique de pouvoir inégale dans leur mariage.
Le désir de Janine d’enfanter est un élément clé de son insatisfaction.

L’extase nocturne et la jouissance :
L’expérience de Janine dans la nuit représente une quête de jouissance et de transcendance.

Janine répond à un appel mystérieux, symbolisant une connexion spirituelle.
La nuit devient un espace de révélation et d’extase, où Janine se libère de ses entraves.
La jouissance de Janine est décrite comme une expérience cosmique, transcendant le quotidien.
La dualité entre le désir physique et spirituel est mise en avant, illustrant la complexité de son expérience.

Incompréhension entre Janine et Marcel :
La communication entre Janine et Marcel est marquée par l’incompréhension et la distance.

Marcel, en tant que personnage taciturne, ne comprend pas l’expérience de Janine.
La violence symbolique de Marcel se manifeste dans son comportement possessif.
Janine pleure de frustration, soulignant l’absence de connexion émotionnelle dans leur mariage.
La fin de la nouvelle montre l’impossibilité de réconciliation entre leurs désirs respectifs.

Symbolique culinaire et culture :
La symbolique culinaire illustre les tensions culturelles et les différences entre les protagonistes.

Le repas partagé met en lumière les oppositions entre nature et culture, cru et cuit.
Marcel transgresse les normes culturelles en consommant du porc et du vin, défiant les traditions.
Janine, en tant que femme, est prise entre les attentes culturelles et ses propres désirs.
La cuisine devient un symbole de pouvoir et de domination dans la relation entre les personnages.

Figures de l’Autre et altérité :
La relation entre les colonisateurs et les colonisés est centrale dans la dynamique du récit.

Janine, bien que colonisée, montre une sensibilité envers les Arabes, contrairement à Marcel.
Les Arabes sont souvent représentés comme des figures masquées, symbolisant l’altérité.
Marcel incarne le mépris colonial, tandis que Janine aspire à une compréhension plus profonde.
La quête de Janine pour une connexion spirituelle avec l’Autre souligne son désir d’unité et de réconciliation.

« L’Inconnue de la Seine » une nouvelle de Jules Supervielle extraite de « L’enfant de la haute mer »

Jules Supervielle

 

PROPOSITION D’ANALYSE SEMIOTIQUE DANS LA CLASSE DE F.L.E.

INTRODUCTION


Ouel est le rôle du texte littéraire dans l’enseignement du français langue étrangère et quelle méthode d’analyse introduire dans cette pédagogie ?


Si nous tenons compte de la place que le texte littéraire occupe dans le monde francophone comme diffuseur de la langue française et de sa culture, il nous semble tout à fait pertinent d’introduire le texte littéraire dans une didactique du F.L.E. Seulement, faut-t-il l’introduire comme lecture ou comme analyse littéraire? N’est-ce pas toujours en termes d’extension de la lecture que se pose le problème de la diffusion de la littérature en F.L.E?
Dire que la littérature est l’ensemble du « lisible » n’est pas tout à fait vrai, car le domaine du lisible et le domaine de la littérature ne se recouvrent qu’approximativement.


D’une part, évidement, tout le « lisible » n’est pas littérature ; mais il faut bien reconnaître que la frontière est bien incertaine et que le critère de ‘littérature’ est peu sûr. Le laxisme des manuels scolaires sur ce point est significatif : à la limite, tout « texte » est du ressort de la littérature et dire de tel article de l’encyclopédie, ou de tel texte philosophique ou historique, qu’ils appartiennent à la littérature, ne pose aucun problème aux apprenants ni aux enseignants.


D’autre part, il est certain que le domaine de la littérature ne se réduit pas au pur lisible. En définissant la ‘lecture’, on définit en même temps des conditions de lisibilité et des conditions de littérarité. Ces conditions subissent un constant ajustement, certes important au fil de l’histoire, à des idéologies indistinctes: rhétorique, stylistique, histoire littéraire, linguistique, psychanalyse, sémiotique, etc.


L’évolution du terme « lecture », les sens de plus en plus nombreux qu’il acquiert au cours des siècles attestent qu’il a subi à la fois l’influence de l’histoire des idées philosophiques et celle des développements techniques et technologiques. Au premiers sens, la lecture est l’action de lire, de décoder les signes écrits dont l’opération révèle la signification. La transformation des signes écrits en sons et la traduction des sons en pensée qu’implique l’action de lire, ne peuvent avoir lieu que s’il y a préexistence, chez l’auteur de l’écrit et chez son lecteur, de la participation à un ensemble de codes communs qui sont les signes, la langue et la culture.


Au XIVe siècle, ‘lecture’ a le sens de ‘récit’, d’où fut peut-être dérivé, beaucoup plus tard, celui de matériel de lecture puis, à l’heure actuelle, celui d’objet de lecture. Car l’usage de la lecture se confond avec l’imprimé. La lecture, c’est aussi l’objet lu ou à lire: rapporter une moisson de ‘lectures’ exprime une potentialité dans laquelle la chose à lire et la chose lue se confondent dans un même rapprochement temporel. Ainsi l’usage du livre que peut procurer le savoir-lire ouvre l’accès à la culture que dispensent les civilisations écrites.


Depuis deux décennies, on appelle aussi lecture une forme de critique littéraire. On propose des lectures psychanalytique, marxiste ou ouvrière d’une oeuvre. Avec le progrès technologique, le sens du terme lecture s’est étendu au décryptage des signes, signaux et sons par les machines qui élaborent ou restituent les données.


L’évolution historique du terme lecture et la description de ses avatars montrent qu’il s’inscrit dans une perspective accrue de communication, selon des modes différents, incluant divers relais humains ou techniques. Mais cette description ne saurait rendre compte des fins et des motivations de l’acte de lecture, ni du rôle que joue la lecture dans la création littéraire, dans la production et la diffusion éditoriale.


A notre avis, la présentation d’un cours d’analyse scientifique des fonctionnements des « textes » dans la classe de F.L.E., est possible et nécessaire. Cette étude pratique ne doit pas se faire sous l’invocation de la ‘lecture’ mais sous l’intérêt de la littérature en elle-même. Par sa richesse et sa disponibilité, le texte littéraire se prête en tant qu’objet à des activités discursives extrêmement variées.


Dans le cadre de notre étude, nous proposons un exercice pratique d’analyse de textes à partir d’une lecture d’un conte littéraire « L’inconnue de la Seine » de Jules Supervielle.

 



BREF HISTORIQUE


I. LE CONTE


Attesté dès 1080, le mot conte dérive de « conter » (du latin computare), énumérer ; puis énumérer les épisodes d’un récit, d’où raconter : Conformément à son origine populaire, conte, comme conter et conteur, a toujours fait partie du langage courant, d’où son emploi souvent imprécis. Jusqu’à la Renaissance, le mot est encore à double sens : « récit de choses vraies », mais aussi récit de choses inventées (Dictionnaire de la langue française du XVIe siècle de Huguet). En 1694, le Dictionnaire de l’Académie définit le conte comme ‘narration’, récit de quelque aventure soit vraie, soit fabuleuse, soit sérieuse, soit plaisante. L’accent s’est donc progressivement déplacé, et le mot conte, qui désignait d’abord un récit fait dans une situation de communication concrète, orale au départ, en est venu à désigner le récit d’un certain « type d’événement ».


1.1 Conte populaire, conte littéraire et nouvelle


En tant que pratique du récit, le conte appartient à la fois à la tradition orale populaire et à la littérature écrite.


Pour la tradition orale, le conte se distingue nettement des genres thématiquement voisins du ‘mythe’ et de la ‘légende’, d’une part, de l’anecdote et du ‘récit biographique’, d’autre part, en ce que les événements qu’il narre sont explicitement présentés comme fictifs. L’oralité du récit n’est pas un critère distinctif pertinent, puisqu’elle est, par définition, commune à tous les genres traditionnels.
En littérature, l’emploi de ce mot n’a jamais obéi à un usage fixe, et le conte en tant que tel n’a pas constitué un genre précis, dont on analyse les éléments constitutifs à défaut d’en codifier la production.


Au Moyen Age, une bonne partie de la littérature est orale, chantée ou récitée. Le narrateur – le ‘conteur’ – est physiquement présent, et ‘conte’ désigne tout récit d’une aventure, d’une anecdote quelconque.


Au XVIe siècle, li existe une synonymie entre nouvelle et conte qui prouve le caractère oral prononcé de la nouvelle dans cette période.


Au XVIIe siècle, tout caractère oral des récits écrits a disparu, on ne fait plus l’association nouvelle/conte. En revanche, le mot ‘conte’ apparait dans les titres de recueils ayant en commun leur caractère merveilleux : Contes de ma mère l’Oye, de Perrault, Contes de fées, de Mme d’Aulnoy ; plus tard, contes orientaux; imitant les Contes des Mille et Une Nuits traduits par Gallane entre 1704 et 1712.


Au XVIIe siècle, le terme apparait dans des récits courts, pas forcement fantastiques, mais qui établissent une certaine distance par rapport à la réalité en raison de leurs intentions didactiques : contes philosophiques de Voltaire, Contes moraux de Marmontel, etc.


L’ambiguïté entre ‘nouvelle’ et ‘conte’ s’accentue au XIXe siècle, âge d’or du récit bref. ‘Conte’ finit par être plus employé que ‘nouvelle’ dans les titres de recueils, même ceux qui ne comportent que des histoires vraisemblables (Contes du lundi de Daudet, par exemple). Ces deux termes ne s’excluent pas dans l’esprit des auteurs. Ainsi, dans sa correspondance, Mérimée qualifiait « La Vénus d’Ille » à la fois de ‘conte’ et de ‘nouvelle’ : Il semble qu’on ait alors affaire à un seul genre, le récit bref, qui porte indifféremment ces deux noms.


Le XXe siècle voit le retour à un emploi plus rigoureux de ces deux termes, réservant l’appellation de « conte » pour des récits courts, soit merveilleux ou fantastique, soit facétieux, sans que l’ambiguïté terminologique ait entièrement disparue.


En littérature, le conte est donc un genre assez mal défini. Il est d’autant plus circonscrit que la distribution des termes ‘nouvelle’ et ‘conte’ est rigoureuse : celle-ci semble reposer implicitement sur l’opposition vraisemblable/non vraisemblable et, dans une mesure bien moindre, sur la notion de contage, c’est-à-dire de narration orale.


L’histoire de la littérature montre que tous les textes intitulés contes n’en sont pas nécessairement, et que de véritables contes portent parfois un autre titre.


1.2 Conte et narration


Jusqu’à une époque récente, la pratique du conte populaire était une situation de communication concrète, orale. Le narrateur était présent et interpellait l’auditoire, qui intervenait parfois dans le récit. Ce caractère disparaît presque entièrement au XVIIe siècle, pour réapparaître avec force au XIXe. On peut même se demander si les éditeurs de Maupassant n’ont pas choisi d’intituler ses récits contes et nouvelles avant tout parce que la moitié d’entre eux (150 sur 300) sont des histoires ‘contées’.


Maupassant a épuisé toutes les ressources d’utilisation, systématisant cinq modes de présentation : récit à un auditoire d’une aventure que le narrateur a vécue et dont il a été témoin; rencontre d’un ami, qu’il met au courant de certains faits de son passé; évocation de souvenirs personnels qui s’adressent directement au lecteur; récit d’une aventure apprise par ouï-dire et lettre.


1.3 Conte et fiction


Le conte est avant tout un récit non thétique, qui ne pose pas la réalité de ce qu’il représente mais au contraire cherche plus ou moins délibérément à détruire l’ « illusion réaliste ». Les formules initiales et finales, essentielles dans la tradition orale, inscrivent d’emblée ces récits sous le signe de la fiction : Ceci se passait au temps (..) et il se maria avec la Belle aux cheveux dor, etc.
Ces formules sont beaucoup plus rares en littérature, parce que le sujet-même des contes suffit à en accentuer le caractère fictif ; en effet, le surnaturel y tourne soit au merveilleux, soit au fantastique, soit encore au surréel, selon le contexte culturel de l’époque.


La typologie du conte dans la tradition orale reflète bien l’importance primordiale de la fiction comme caractère distinctif. En effet, la tradition orale regroupe sous le même vocable les contes merveilleux, les contes facétieux, les contes d’animaux, les histoires d’ogre ou de diable dupés, les contes de menterie et les histoires énumératives.
Pour la tradition littéraire, le critère de fiction s’est légèrement déplacé vers l’opposition vraisemblable/non vraisemblable; cela reflète la différence socio-culturelle des publics auxquels les deux traditions furent d’abord destinées. Pour le reste, le conte littéraire correspond, dans les grandes lignes, à celle du conte populaire, avec ses branches principales : le conte facétieux, le conte merveilleux et le conte fantastique.


En ce qui concerne notre conte à analyser « L’Inconnue de la Seine« , nous pourrons le définir comme un conte fantastique, surréel.


2.  LA STRUCTURE GENERALE DU CONTE


LA SEMIOTIQUE LITTERAIRE: UNE NOUVELLE POSSIBILITE DANS LA CLASSE DE LANGUE


La sémiotique littéraire cherche à utiliser toutes les possibilités d’analyse sémantique des discours, soit pour dégager un caractère « littéraire » distinctif, soit pour relever des structures inaperçues au sein du texte littéraire : cela va des structures phonétiques aux modèles actanciels en passant par les systèmes ‘transformationnels’ – emprunts à la linguistique moderne – à l’oeuvre dans les créations poétiques.

Elle peut privilégier, comme le font A.J.Greimas et d’autres (F.Rastier, J.C.Coquet) les relations logico-sémantiques dans le discours ou, comme l’a tenté Barthes dans « S/2« , l’imbrication de ‘codes’ culturels-idéologiques.


En réalité, nous chercherons la spécificité de la sémiotique en matière d’études littéraires à l’intérieur d’une classe de langue étrangère, dans deux directions. Au sein de la rigueur des méthodes, d’abord, inspirées par la linguistique, mais aussi par le folklorisme (V.Propp) science sociale, par la psychanalyse (L’analyse du rêve et des lapsus par Freud) et par l’approche structurale en anthropologie (Levi-Strauss).


Quant à l’objet littéraire et par rapport à d’autres approches; théories et critiques littéraires, etc., la sémiotique a plusieurs vertus indiscutables : notamment l’alliance de la rigueur méthodologique à une ampleur de vues inégalée et de ces éléments à une optique très particulière que traverse l’objet narratif poétique. Par la vertu sémiotique, l’objet littéraire est traité comme un objet scientifique, et tout objet scientifique comme ‘signe’, à faire et à défaire.


Ce procédé sert à finir avec le mythe sacré du texte littéraire et particulièrement, de l’auteur du texte qui est propriétaire et exploitant du sens, en les rendant plus tangibles. Il donne aux apprenants des langues, des clés essentielles qui vont leur permettre d’interpréter les différents sens du texte et de trouver les diverses sources de l’oeuvre littéraire utilisées par l’écrivain.


Dans le voyage analytique d’un texte, il ne s’agit pas d’obtenir une explication du texte, un résultat positif (un signifié dernier qui serait la vérité de l’oeuvre ou sa détermination) mais il s’agit d’entrer par l’analyse (ou ce qui ressemble à une analyse) dans le jeu du signifiant, dans l’écriture : en un mot d’accomplir, par son travail, le pluriel du texte.


Nous pouvons aussi envisager dans la didactique des langues d’adopter un point de vue sémantique qui s’attache aux éléments concrets du langage intertextuel. L’intertextualité établit un échange entre deux ou plusieurs textes. C’est principalement un phénomène d’écriture ou de réécriture qui se construit par l’insertion d’un texte dans un autre. Julia Kristeva qui a introduit en France la notion d’intertextualité, en a proposé la définition suivante :
« Le texte est donc une productivité (…) il est une permutation de textes, une intertextualité : dans l’espace d’un texte, plusieurs énoncés, pris à d’autre textes, se croisent et se neutralisent. »


Cette approche donne aussi aux apprenants de nombreuses clés d’interprétation et de lecture d’un texte littéraire et elle amène l’apprenant à faire un travail individuel d’observation et de découverte des traces de cultures différentes présentes dans l’oeuvre littéraire.


Il est évident que pour faire une analyse sémiotique et intertextuelle il faut avoir des compétences linguistiques dans ces domaines. Ces compétences doivent être acquises au cours de l’apprentissage des langues dans lequel nous établirons une place importante d’initiation à l’analyse structurale des textes.


A ce propos, nous allons essayer d’entreprendre, à l’aide de l’analyse sémiotique, une possible interprétation des sens et non pas du sens, du conte de Jules Supervielle.



« L’INCONNUE DE LA SEINE » :
UNE APPROCHE SEMIOTIQUE DU TEXTE


L’inconnue de la Seine » fait partie du recueil de contes « L’enfant de la haute mer » publié pour la première fois en 1931. C’est une des oeuvres favorites du poète : 

« J’aime tous mes enfants . une tendresse particulière m’inclinerait peut-être tout de même, vers ‘L’enfant de la haute mer‘ vers ‘Le voleur d’enfants’ vers… mais quoi,  voici que je m’apprête à citer tous mes livres ! »


C’est la photographie d’une noyée qui a fait naître l’idée de ce conte chez Supervielle dans la poésie duquel les ‘morts’ avaient déjà une grande place :

« Cette image a fait naître un de mes contes, ‘L’inconnue de la Seine‘, me l’a imposé. »


L’histoire est relativement simple. L’inconnue de la seine est une jeune suicidée. Elle était descendue chez les « Ruisselants » qui conversent par les phosphorescences de leurs corps. Par désir de protéger son identité, elle avait refusé d’ôter sa robe comme l’avait fait les autres noyées. Confuse de se singulariser ainsi, pour se faire pardonner sa robe ‘(…) elle était toujours la première à saluer et s’excusait souvent, même s’il n’y avait pas lieu (…). page 76.

Au « ‘Grand Mouillé », qui est le chef des noyés et qui était venu la voir, elle exprime son désir d’entendre quelques bruits de la terre. La complexité et la simultanéité de la Création ont laissé dans sa mémoire des facettes et des reflets dont elle ne sait refaire une unité. Mais, ‘mauvaise mémoire’, elle avait oublié qu’elle n’avait pas le droit d’errer dans le monde des vivants, monde qu’elle avait quitté de son plein gré.


L’inconnue de la Seine aboutit a une mort ratée, elle ne trouve au fond des eaux qu’une autre vie, terne et sans relief, avec les mêmes sentiments de jalousie et d’envie qu’elle avait fuits en se suicidant.


Elle trouvera la guérison refusée à ‘L’enfant de la haute mer’ car, ne voulant pas vivre de la vie des noyés, elle coupa un jour le fil d’acier qui l’attachait au fond de la mer’ pour enfin ‘mourir tout à fait ‘ (page 81).


1. LA SEGMENTATION DU TEXTE


Dans notre entreprise visant à faire une analyse structurale du texte, nous allons recourir d’abord à l’un des procédés typiques de l’analyse narrative en termes de suites séquentielles, c’est-à-dire à l’analyse séquentielle. Elle va nous permettre d’organiser le texte différemment de la segmentation initiale faite par l’auteur.


1.1. Analyse séquentielle


Cette démarche nous présente le texte littéraire comme un mécanisme d’informations. I. Revzin écrit :

« Dans chaque processus d’élaboration de l’information on peut dégager un certain ensemble A de signaux initiaux et un certain ensemble B de signaux finaux observés. La tâche d’une description scientifique, c’est d’expliquer comment s’effectue le passage de A à B et quelles sont les liaisons entre ces deux ensembles » (…).


La formulation de Revzin résume bien le principe du découpage séquentiel où il faut d’abord établir les deux ensembles, initial et final, puis chercher les différentes mobilisations liées aux verbes et les transformations qui se réalisent à l’intérieur du récit, lesquels permettent de définir le passage d’une séquence à une autre.

Il faut remarquer que cette notion d’ensemble ou de séquence n’est pas toujours facile à définir ; tous les récits ne s’organisent pas en séquences apparemment ordonnées, car cette
logique dépend de l’auteur et de ses contraintes.


1.2. Découpage en séquences


La segmentation en séquences nous permet de faire une organisation du texte différente de celle de la fragmentation éventuelle en chapitres, sans en faire une lecture complète

A.J. Greimas procède de la façon suivante :


1).  Il tient compte du dispositif graphique en paragraphes.

2). Il fait intervenir d’autres critères plus uniformes :


a. Des critères spatio-temporels
b. Des disjonctions logiques
c. Des disjonctions actorielles
d. Des oppositions comme euphorie vs dysphorie, narration vs narration vs commentaire, etc.


Nous allons tenter d’établir le parcours syntagmatique et linéaire du texte qui nous intéresse, en désignant les rôles et les fonctions des acteurs (Code Actanciel) et aussi en nous arrêtant sur la dimension de l’espace à l’intérieur du récit (Code Topographique) et sur la temporalité propre au texte (Code chronologique).


1.2.1 La temporalité.


Du point de vue temporel, nous pouvons diviser notre texte en trois séquences. La première et la dernière séquence renvoient à une période temporellement déterminée et la deuxième séquence raconte les événements situés pendant une période indéterminée :
séjour dans les profondeurs de la mer.

Nous devons tenir compte de différents critères, pour opérer un découpage en séquences

1.2.2.  La spatialité


avant vs temps limité (trois nuits : … au coeur de sa troisième nuit)
pendant après

vs temps indéterminé vs temps limité (la nuit marine
. deux ans auparavant… marine
…. chaque jour… Dans la nuit)


Du point de vue spatial, nous pouvons aussi diviser le texte en trois séquences. Une première séquence qui se déroule dans des eaux du fleuve (haut), une deuxième, dans des eaux profondes (bas), et une troisième dans des eaux moins profondes (haut).


fleuve (haut) VS profondeurs de la mer (bas) VS eaux moins profondes (bas/haut)


englobé VS englobant VS englobé


Grâce à la délimitation temporelle, nous pouvons opposer la première et la dernière séquence à la deuxième.


1.2.3 Les actants


La disjonction actorielle permet d’établir une frontière assurée entre les différentes séquences. Du point de vue actoriel, nous pouvons diviser notre texte en trois séquences.


Une première séquence avec un acteur principal, la jeune fille noyée, et des actants collectifs

acteur collectif (l’eau, le fleuve) VS acteur individuel (une jeune fille noyée, des policiers, une robe, un lingot de plomb, un homme grand et nu)


L’homme grand et nu et le lingot de plomb annoncent le début de la deuxième séquence.


acteur collectif (la mer, les profondeurs) VS acteur individuel (L’Inconnue de la Seine, Le Grand Mouillé, Les Ruisselants, la robe, des poissons, un cheval, des ciseaux)

Le dernier actant (les ciseaux) prédit le commencement de la troisième séquence.

acteur collectif (les eaux moins profondes) VS acteur individuel (une errante noyée, des poissons favoris)

1.3. Les Séquences

Les séquences sont délimitées à l’aide de :

  • CODE ACT (code actanciel)
  • CODE TOP (code topographique)
  • CODE CHR (code chronologique)
1.3.1.Première séquence : La descente entre deux eaux.

« Je croyais qu’on restait au fond (page 65) — > … autre chose qu’une petite morte » (page 67)

CODE ACT : Présentation du personnage principal : une noyée de dix-neuf ans
Reprise anaphorique : une petite morte (page 67)

Entrée des acteurs différents :


La Seine
– Des policiers nommés « les pénibles représentants de la police fluviale » (page 67)
Un homme très grand et nu (page 67)

Entrée des actants inanimés :
Une robe (page 65)
un lingot de plomb (page 67


CODE TOP :  La Seine (englobé)

Disjonctions spatiales :
. « C’est un peu après le Pont Alexandre… »  (page 65)
« Enfin elle avait dépassé Paris …(page 66)

… « du vieux fleuve de France » … (page 67) – « Dans la traversée d’une ville » …(page 67)


Des Rives ornées d’arbres et de pâturages (englobant)


… « et filait maintenant entre des rives ornées d’arbres« .. (page 66)


CODE CHR  : Trois nuits


… « au coeur de sa troisième nuit dans l’eau. » ( page 67)


1.3.2. Deuxième séquence : La descente dans des profondeurs.


« Et le corps de la jeune fille baigna dans une eau de plus en plus profonde. » (page 67) —> … « qu’elle avait ramassés, avant de s’enfuir. »  (page 81)


CODE TOP : Les profondeurs de la mer


Disjonctions spatiales :
… »dans une eau de plus en plus profonde » (page 67)
« … atteint les sables qui attendent sous la mer »…(page 68)
« Le séjour dans les profondeurs »…( page 72)


CODE ACT :  Réintroduction et identification des Acteurs :


La noyée de dix-neuf ans devient l’Inconnue de la Seine, laquelle est nominalisé par des anaphores telles que : la nouvelle venue, la jeune fille, pauvre enfant, petite débauchée et mignonne.


L’homme grand et nu devient « Le Grand Mouillé » ; le personnage est nominalisé par des anaphores : ce marin des abîmes, l’homme, un géant de notre faune, un guerrier taillé dans la banquise.


– le lingot de plomb

– la robe

Entrée des nouveaux personnages :


– Des êtres phosphorescents identifiés comme les « Ruisselants« 
– une jeune fille appelée « La Naturelle« 
– une naufragée dont la raison avait était ébranlée,
– une femme, qui fait des reproches à l’Inconnue,

– des poissons avec des fonctions précises : des poissons-torche et des poissons domestique.

– un cheval

-des ciseaux


CODE CHR :  Il n’y a pas de temps précis.

Disjonctions temporelles :
« une jeune fille qui avait naufragé deux ans » (page 72)
« elle passait sa journée à… (page 76)

« Chaque jour  » (page 76)
… »en ce moment même« … (page 77)
… »qu’elle portait jour et nuit. »  (page 78)

« Mais, un jour« …(page 79)
… »et qu’elle se fut trouvée dans la nuit profonde« …(page 81)

1.3.3. Troisième séquence : L’émersion ou le retour


« Mourir enfin tout à fait’, pensait-elle »… (page 81) —> « … à mesure qu’elle regagnait les eaux moins profondes » (page
82)


CODE ACT :


– L’inconnue de la Seine devient de nouveau l’errante noyée.

– Des poissons favoris.

CODE TOP :

 – L’Inconnue part des eaux profondes pour aller vers des eaux moins profondes.


Disjonction spatiale :
« en s’élevant dans l’eau » ( page 81)
… »à mesure qu’elle regagnait les eaux moins profondes« . (page 82)


CODE CHR : La nuit marine


Disjonction temporelle :
« Dans la nuit marine« …(page 81)


Le découpage que nous avons fait est loin d’être la seule possibilité de distribution séquentielle. Le texte peut être divisé en unités plus petites, les sous-séquences. Mais nous avons choisi de travailler sur les trois séquences précédentes.


1.4. Code analytique


Nous pouvons établir le code analytique de l’Inconnue de la Seine à partir d’une lecture lacunaire du texte, en prenant la première séquence et en la comparant à la dernière séquence.

Nous trouvons des similitudes et des oppositions :

1ère séquence :
(« Je croyais qu’on restait au fond du fleuve, mais voilà que je remonte pensait dans l’eau confusément cette noyée de dix-neuf ans qui avançait entre deux eaux » (page 65)

 = dysphorique (eau de la peine, vie, fuit la vie terrestre) 

VS

dernière séquence :
(« Mourir enfin tout à fait, pensait-elle, en s’élevant » (page 81)

= euphorique (eau de la joie, mort, fuit la vie dans les profondeurs de la mer)

******

« Heureusement la nuit venait et ils n’insistèrent point »  (page 65)

VS


« Dans la nuit marine ses propres phosphorescences devinrent très lumineuses » (page 81)


Ici, la nuit sert de refuge et d’abri. Elle est euphorique.

******


« Elle allait sans savoir que sur son visage brillait un sourire tremblant mais plus résistant qu’un sourire de vivante, toujours à la merci de n’importe quoi » (page 66)

VS


« Alors, son sourire d’errante noyée revint sur ses lèvres » (page 81)


Similitude : dans la dernière séquence elle récupère son sourire d’errante noyée, lequel avait été perdu dans le passage de la deuxième séquence.


sourire tremblant VS sourire d’errante

******


« Atteindre la mer, ces trois mots lui tenaient maintenant
compagnie dans le fleuve » (page 66)


VS


« Et ses poissons favoris n’hésitèrent pas à l’escorter « (page 82)


Dans la première séquence, elle fait son voyage seule, accompagnée seulement par ses pensées.

Dans la dernière séquence elle fait son dernier voyage en compagnie de ses poissons favoris.


 – Première séquence (solitude, ses pensées)

VS

 – Dernière séquence (compagnie, ses poissons favoris)

******


« …la gorge cherchant encore quelque force du coté de la vie… » (page 66) = vie, respirer

VS

« …n’hésitèrent pas à mourir étouffés… » (page 82) = mort, étouffer


*****************


En S’, l’Inconnue de la Seine cherche à « mourir tout à fait » ;

en S, elle cherche tout simplement à « mourir« .


Nous dégageons la structure suivante :

S  ——————————————————————–> S’

mourir                                                                   mourir tout à fait          
mort                                              néant                                                                                 


La transformation est progressive. Suivons cette progression :

a) Le récit commence avec une première transformation de la situation du personnage : L’Inconnue veut rester au fond du fleuve et mourir noyée mais « voilà que je remonte » (page 65)


b) Une deuxième transformation se produit au moment où la jeune fille suicidée croit qu’elle n’arrivera jamais à atteindre son but, la mer :


« Mais vous y êtes, lui dit, de tout près, un homme qu’elle devinait très grand et nu (…) … et lui attacha un lingot de plomb à la cheville  (…) il lui prit la main avec autorité » (page 67)


c) Cependant, la transformation n’est pas définitive. Elle l’est au moment où :

« le corps de la jeune file baigna dans une eau de plus en plus profonde..  » (page 67)


d) Et encore :


« Ouand ils eurent atteint les sables qui attendent sous la mer, plusieurs êtres phosphorescents vinrent à eux … » (page 68)


e) Puis


« La jeune file se résigna et, à l’imitation de ceux qui entouraient, se mit à faire le geste d’écarter des algues et des poissons » (page 71).


Le séjour dans les profondeurs de la mer, accomplit une transformation du sort de l’Inconnue :


f) Comme une transformation en amène une autre, la vie dans les profondeurs de la mer transforme l’amitié de l’Inconnue et des Ruisselants:


« L’une après l’autre, les mères refusèrent de laisser leurs filles fréquenter l’Inconnue de la Seine, à cause de cette robe qu’elle portait jour et nuit.« 


« …mais, un jour, celle-là même qui avait toujours été la meilleure amie de l’inconnue, s’approcha d’elle avec un visage qui voulait dire : Moi aussi je vous en veux. » (page 78)


g) Même dans l’au-delà, l’Inconnue trouve désordre et agitation:

« Est-ce que ce n’est pas là, pensait-elle, ce qu’on appelle sur terre, l’envie? »

h) En voyant rouler de ses yeux de lourdes perles, l’Inconnue comprend le malheur de son destin : elle est condamnée à vivre en étant morte;


i) et c’est à ce moment-là qu’il y a une transformation soudaine:


« …elle coupa le fil d’acier qui l’attachait au fond de la mer avec les ciseaux noirs . . . qu’elle avait ramassés, avant de s’enfuir » (page 81)


j) et détermine brutalement une situation finale :


« …mourir enfin tout à fait, pensait-elle, en s’élevant dans l’eau. » (page 82)


Dans notre récit, c’est la transformation progressive qui crée un effet de suspens. Ainsi, dans le conte de Supervielle, la première séquence décrit le parcours de la jeune fille noyée pour atteindre la mer; la deuxième, le séjour dans les profondeurs de la mer et la relation entre cette jeune fille et leurs habitants. Or c’est bien cette dernière relation qui est l’enjeu du récit et qui produira la situation finale.


Nous pouvons résumer ces transformations par le schéma suivant:

avant
S
le fleuve
mort
immersion

entre deux eaux  ———————  T                      
                                                    la mer
                                descente dans des eaux profondes  
                                        … il lui prit la main (…)
                                 et le corps de la jeune fille
                           baigna dans une eau de plus en plus profonde                                                                          (page 67)

      ———–> S’   ————————>  après ———————–> S »
                     vie                                                                   néant                       
                   la mer                                        eaux moins profondes

        séjour dans les profondeurs                                     émersion


Le récit s’organise en fonction de sa fin : c’est parce que la jeune fille noyée entre dans une autre vie que le narrateur nous raconte la série des événements antérieurs.


2. Niveaux d’analyse


Le contenu d’un texte peut être analysé à différents niveaux de profondeur ; du plus concret : le niveau figuratif, au plus abstrait : le niveau thématique.

Ces niveaux peuvent être étudiés séparément ; de même pour les relations qu’ils entretiennent entre eux. Ce réseau relationnel nous permet de décrire la production de la signification dans un texte.

                    S—————————–   t ——————————- > S’

                     mort                              vie                                  néant

abstrait    

             une noyée de         L’Inconnue et            une errante noyée

             dix-neuf ans          des Ruisselants             et des poissons

concret


         mort par immersion     séjour dans            mort par émersion


                                         les profondeurs
                                             de la mer


2.1 Le niveau figuratif


Le niveau figuratif représente le contenu du texte tel que nous pourrions le voir manifesté dans le monde accessible à nos sens. Les personnages du récit sont pris en compte en tant qu’acteurs et par rapport à leurs actions dans des lieux et des temps déterminés.


Nous pouvons distinguer une approche paradigmatique: un classement des figures, et une approche syntagmatique: un déroulement des parcours figuratifs.


2.1.1. Les oppositions figuratives : la représentation spatiale

Les traits figuratifs qui s’opposent donnent le sens au figuratif paradigmatique. Les indications spatiales de l’Inconnue de la Seine sont articulées en :


a )   haut           vs            bas

b)    près           vs            loin


Elle sont révélées par les formules suivantes :


a)  L’opposition figurative « haut » vs « bas » est donnée d’abord, par le parcours que notre noyée fait entre deux eaux et, après, par la descente dans les profondeurs de la mer.


             haut                          VS                          bas

La ville: Paris                                        Les profondeurs de la mer
Le fleuve: La Seine

« cette noyée de dix-neuf ans               « Et le corps de la jeune fille

qui avançait entre deux eaux »              baigna dans une eau de                                                               plus en plus profonde »

(page 65)                                                       (page 67)

« s’exposer (…) là sur la morgue. »        « Pourquoi me suis-je jetée
                                                                       à l’eau ? »

             (page 65)                                        (page 72)


« elle avait dépassé Paris                  « Une fois seulement  j’ai vu    et filait maintenant                             tomber au fond de lamer… »

entre des rives« 
     (page 66)                                                 (page73)

 

             haut                        VS                        bas


« …elle avançait, humble          vs             en s’élevant dans l’eau
et flottant fait-divers                                           (page 81)

sans connaître                                                 
d’autre démarche                                      « à mesure qu’elle

que celle du                                                regagnait les eaux

vieux fleuve de France »                              moins profondes« 

( page 67)                                                      (page 82)



b) L’opposition figurative « près » vs « loin » est donnée par le contact entre l’Inconnue de la Seine et les habitants des profondeurs de la mer.

                   près                      VS                            loin

 

« … elle fut maintenue                             « leurs gaffes en essayant

quelques instants.                                en vain d’accrocher sa robe »
contre l’arche d’un pont… »
        (page 67)                                                   (page 65)


« …qui lui attacha un lingot… »                   « … l’homme …les écarta

                                                                           d’un geste… »

      (page 67)                                                        (page 65) 

 


« … il lui prit la main . . . »                           « … le Grand Mouillé, qui
                                                             se tenait toujours de profil
                                                                    par rapport à elle… »

   (page 67)                                                             (page 69) 


« Des gens de tout âge

s’approchaient avec curiosité. »

(page 70)


« Le lingot de plomb

attaché à sa jambe la gênait« 

(page 70)


« …autour de son visage et

de son corps, jusqu’à les toucher« 

(page 71)


« …s’attachaient à la personne

de chaque Ruisselant… »

(page 71)


« …une autre jeune file s’approcha… »

(page 72)


                    Près                      VS                     Loin


« Près de l’Inconnue de la Seine,

l’homme retint la bête… »

(page 74)


« …chastement allongés

l’un près de l’autre« 

(page 76)


« Et vous-même qui êtes là,

près de moi … »

(page 78)

 

 

« Et le beau cheval répudié

s’en retourna avec… »
(page 75)


.. la jeune fille vivait à l’écart …

(page 76)
…refusèrent de laisser leur filles fréquenter
l’Inconnue… » (page 78)
Elle s’enfuie vers des régions désertiques … (page 81)
Quand elle eut laissé
loin derrière …(page 81)

près VS loin

…s’approcha de le ..(page 79
‘Et ses poissons favoris n’hésitèrent pas à
l’escorter…(page 82)


L’espace du « près » est celui de la conjonction tandis que celui du « loin » représente la disjonction


L’Inconnue de la Seine Les Ruisselants
Les Ruisselants
L’Inconnue de la Seine
Ce sont les Ruisselants qui effectuent les mouvements de « près » et de « loin » vers l’Inconnue de la Seine.


3.1.2. Le parcours figuratif


En abordant le figuratif dans une perspective syntagmatique, nous apercevons comment les figures se développent en parcours et s’agencent entre elles. Elles constituent des ‘configurations’ ou des ‘motifs’ lesquels peuvent être plus ou moins fréquents à travers l’oeuvre d’un auteur ou d’une époque déterminée.


Le motif (ou configuration) relève moins des structures discursives que d’un découpage, d’une organisation socio-culturelle du monde.
En étudiant l’oeuvre poétique de Supervielle, nous remarquons le motif très fréquent de la « mort », qui regroupe autour de l’objet « mort*, plusieurs parcours figuratifs : « solitude/non-solitude », « amitié / non-amitié », « près / loin », « haut / bas », « immersion / émersion », etc.


Dans « L’Inconnue de la Seine » le motif est « la mort ». La jeune fille s’immerge pour trouver la mort. Elle émerge pour mourir enfin « tout à fait »

immersion solitude
émersion non-solitude

 3.2 Le niveau narratif


Le niveau narratif concerne les actants (perspective paradigmatique) et leurs divers parcours (perspective syntagmatique).

La structure narrative donne du sens aux éléments figuratifs qu’elle intègre et véhicule des valeurs thématiques. Le niveau narratif est intermédiaire entre le figuratif et le thématique.


3.2.1 Les relations actancielles


La modification d’une opposition figurative prend un sens en tant que concrétisation figurative d’une relation actancielle. Cette transformation est interprétée dans un sens thématique.


Dans le texte qui nous concerne, les thèmes « mort vs vie vs néant » sont produits par un certain type de relation entre les personnages, qui se manifeste à son tour par les positions de ceux-ci dans l’espace. Nous pouvons donc remonter, au cours de notre interprétation du récit, du niveau le plus concret au niveau le plus abstrait :


+abstrait thématique
narratif
figuratif †concret
S
m o r t
une noyée solitude .
immersion
vie
• l’inconnue des ruisselants
non-solitude séjour
– S’
->néant
– une noyée des poissons
non-solitude émersion


3.2.2 Le modèle actanciel


Nous avons vu dans la structure du conte que V.Propp recensait 31 fonctions dans sept sphères d’actions différentes. C’est à partir de là que A.J. Greimas a élaboré son modèle actanciel à six actants, en simplifiant l’inventaire Proppien et en substituant à la notion de ‘fonction’ la formule d’ « énoncé narratif.


Les fonctions, selon la syntaxe traditionnelle, ne sont que des rôles joués par les mots (Le sujet fait l’action; l’objet subit l’action, etc.). L’énoncé élémentaire peut être comparé à un spectacle : le contenu des actions change tout le temps, les acteurs varient mais l’énoncé spectacle est permanent par la distribution des rôles sous forme d’oppositions :
sujet – objet /destinateur – destinataire/ adjuvant – opposant


La relation de la première catégorie actancielle « sujet/ objet » se déroule sur un axe à implication sémantique du « désir » qui se transformera en « quête ».

Le couplet « sujet / objet »  doit être entendu au sens syntaxique et logique, alors que l’opposition « destinateur/destinataire » (émetteur – récepteur) provient d’un modèle de communication dans l’énoncé : il est donc à distinguer du couple analogue qui organise l’énonciation. Quand au couple « adjuvant/opposant », il relève plutôt de la typologie des acteurs.
En ce qui concerne le contenu concret du texte qui nous intéresse, l’énoncé-spectacle est la mort ratée d’une jeune fille de dix-neuf ans. Dans ce spectacle, nous allons analyser la mise en scène de toute une série d’actions et d’acteurs divers pour établir notre modèle actanciel.


Pour définir le Sujet et l’Objet, il faut tenir compte du fait que les rôles de Sujet et d’Objet se définissent l’un par rapport à l’autre. Il n’y a pas de Sujet sans Objet, ni d’Objet sans Sujet.


Au début du récit, le Sujet est en disjonction avec l’Objet, à la fin, il est en conjonction avec l’objet désiré.


                                             S V O


L’acteur principal du conte est la jeune fille noyée (L’Inconnue de la Seine). Dès le début, elle n’arrive pas à obtenir l’objet de sa quête : la mort.

                                            S V O
En se suicidant, cette jeune fille désire trouver la mort, le néant, le non-être. Cependant, cette mort n’est pas une fin mais une transformation.


                               mort VS vie VS néant

…………

(texte encore incomplet car en révision)

—————————————–

UNIVERSITE  de GENEVE, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par Mme Liliana QINTERO ANGEL pour l’obtention du Diplôme d’Etudes Spécialisées pour l’enseignement du  Français Langue Etrangère (D.E.S.F.L.E.) (Année universitaire 1992-1993)

Professeur M. Jean-Louis BEYLARD-OZEROFF.

"Je dis qu'il faut apprendre le français dans les textes écrits par les grands écrivains, dans les textes de création ou chez les poètes et non pas auprès de documents qui portent déjà le rétrécissement du sociologisme, le rétrécissement des médias." Michel HENRY