François Mauriac : Bref portrait de l’homme et de l’écrivain.
« Si un romancier est avant tout un homme qui crée un monde d’où lui-même est absent, je ne suis pas un romancier. »*
* »Vue sur mes romans ».
F. Mauriac, *Figaro Littéraire*.
En effet, Mauriac est partout présent dans ses livres, qui ne forment finalement qu’une seule œuvre et ne retracent qu’une seule tragédie, celle d’un monde brûlant, brûlé, affligé par ses misères et sa solitude.
C’est par là que ses écrits nous touchent, par une certaine atmosphère morale intimement liée à une atmosphère physique, par un climat rendu par un style – * »réalité spirituelle exprimée par des voix poétiques« *, écrit P.H. Simon.
Cependant, il ne faut pas confondre l’auteur avec ses misérables héros : ce monde de l’égarement et du Mal, ce monde charnel, il le redoute et le condamne en chrétien. Car, si l’on prend, en général, Mauriac comme exemple d’auteur catholique, c’est bien parce que toute son œuvre porte l’empreinte profonde du catholicisme.
Né à Bordeaux, Mauriac (1885 – 1970) n’a jamais connu son père, mort quelques mois après sa naissance. Élevé par sa mère dans le respect de la décence bourgeoise et de la dévotion religieuse, il sera profondément marqué et par sa province et par son éducation.
« Aucun drame, a-t-il écrit dans « Le Romancier et ses personnages », ne peut commencer dans mon esprit si je ne le situe dans les lieux où j’ai toujours vécu… »*
Son œil saura voir l’universel partout où l’humain se cache, mais toujours à travers la vitre de ce « Bordeaux intérieur » :
« Il m’a suffi de cette ville triste et belle, de son fleuve limoneux, des vignes qui la couronnent, des pignadas, des sables qui l’enserrent et la font brûlante, pour tout connaître de ce qui devait m’être révélé. »*
Mais, si son œuvre est traversée par le vent chaud qui se lève sur la lande, par les forêts de pins, les vignobles et le fleuve étendu dans les prairies, elle est surtout le résultat d’un parti pris spirituel, il s’agit de caractériser un paysage qui porte en lui le conflit dont l’âme qu’il a contribué à former est devenue le lieu.
De son enfance, il nous a laissé quelques pages riches en variations sur les mouvements du cœur. Enfant chétif et triste, il rêvait de solitude :
« Cette tristesse de mon enfance, je me rends compte qu’elle ne reposait pas sur une illusion, mais qu’elle correspondait à un sentiment profond de ma faiblesse. Tout ce qu’accomplissaient les autres : jeux, sports, me semblait dépasser infiniment mes forces… Comment vivre dans cette cohue ? »*
Cette impuissance à vivre se traduisait par une fuite perpétuelle. Le « dormir plutôt que vivre » de Baudelaire devient « lire plutôt que vivre ». Un monde sans brutalités, sans morts ni échecs, voilà de quoi rêvait le petit Mauriac dans sa chambre d’enfant. En fait, toute sa vie sera à cette image. Il s’entourera de murs, de règles et de devoirs, afin de ne pas se trouver en direct contact avec le monde, car pour lui tout son malheur vient d’être obligé de sortir de sa chambre.
« Je me réjouissais, les jours de congé, lorsque la pluie empêchait toute promenade. Je haïssais le dehors, la rue, la boue, la foule. Rien ne me paraissait plus facile, ni même plus désirable que de demeurer seul dans ma chambre, pourvu que je n’eusse pas froid et que je pusse lire« .*
Seule consolation, Dieu était la grande présence. La piété de l’enfant est instinctive :
« Une implacable protection planait sur ma destinée, je n’avais pas comme les autres la liberté de pécher. Contre le péché, Dieu m’avait armé d’abord de timidité, de dégoût, de scrupules religieux et familiaux. A l’instant de la chute, tous les dogmes, tous les commandements de Dieu étaient soudain promulgués au fond de mon être par une voix intérieure. »*
Cette foi, il la gardera toute sa vie durant, même s’il a connu des moments de doute et de détresse. Il ne reniera jamais son Dieu, même si au cours de sa vie il s’en est quelquefois éloigné.
« Ah ! mon pauvre vieux, ce n’est pas en vain qu’elle (l’Eglise) t’a élevé sur ses genoux, qu’elle t’a enveloppé, bercé, qu’elle t’a nourri. Tu accumules, en de fastidieux articles, des raisons de ne pas croire qui ne peuvent persuader. Un tintement d’angélus, une rengaine de cantique sont plus forts sur toi qu’aucune raison… Comme un fol coupable qui invente des motifs de haïr la mère qu’il abandonna, mais c’est sa mère, et loin d’elle, et maudit par elle, il ne vit plus. »*
De même, il ne reniera ni son enfance, ni sa vigne. Né bourgeois, il ne se séparera jamais d’un réalisme qui certainement faisait partie de son héritage.
Profond connaisseur de l’âme humaine, Mauriac, pour qui le grand péché est de ne pas assumer la vie telle qu’elle est, a effectué assez de plongées dans les profondeurs de l’âme, a frôlé des gouffres insondables, pour ensuite ne rien taire des existences qu’il a scrutées.
L’écrivain catholique, qui se voudrait plutôt un « catholique qui fait des romans », qui nourrissait son œuvre du fond trouble de lui-même, a disparu en 1970.
Académicien, prix Nobel, il a connu de son vivant toute une série de consécrations officielles.
Ame avide, qu’aucun honneur, sans doute, n’a su combler, il ne voulait d’autre juge que son Dieu.
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Introduction.
Dans *Génitrix*, peinture assez sombre de la nature humaine, Mauriac a su rendre tangibles l’univers du Mal et l’emprise du péché sur les âmes. A ce titre, et malgré l’athéisme des deux personnages principaux, ce récit doit être considéré comme un roman chrétien.
En effet, Mauriac nous peint la créature investie par une passion unique, dévoratrice. Il en scrute les exigences, les débordements et leur aboutissement tragique. Certains accents viennent s’incorporer dans cet univers racinien pour suggérer des aspirations confuses, des angoisses et l’intuition d’une réalité transcendante. Ainsi, tout l’éclairage tragique est braqué sur la destinée de la créature, privée de Grâce.
I. Le feu purificateur de Mathilde.
Le roman débute par la mort lente de Mathilde. Sous nos yeux, la jeune femme agonise, au lendemain d’une fausse couche, brûlée par la fièvre.
Dès le premier chapitre nous retrouvons l’un des symboles judéo-chrétiens chers à Mauriac, celui du feu.
Tantôt la femme de Fernand est comparée à un volcan :
« (…) un feu intérieur montait comme une lave ; elle brûlait« * (1)
tantôt elle devient un « brasier » (p. 38) ou une « fournaise » (p. 38).
C’est un feu qui va et vient, de façon cyclique :
« (…) la flamme abandonnait de nouveau cette chair consumée« * (2).
A chaque reflux de la fièvre, Mathilde est envahie par une sensation de quasi bien-être, ou tout au moins d’apaisement.
« Sa fatigue immense devenait une paix. Elle croyait étendre ses membres rompus sur le sable, devant la mer« * (3).
En introduisant en contrepartie au thème du feu celui de l‘eau, Mauriac non seulement donne à son récit une nouvelle dimension, mais il cherche à réconcilier en quelque sorte ces deux éléments, par leur nature même opposés.
Car si l’eau, dans la tradition judéo-chrétienne, est naturellement associée à la pureté et à l’Esprit, le feu à la souillure et à la Chair, l’eau peut aussi se dégrader en boue et, inversement, le feu peut devenir une manifestation du divin (cf. l’épisode de la Pentecôte).
Tout au long de son agonie, Mathilde sera sous l’empreinte de cette dualité. Son corps est envahi par une « vague de feu » (4), « des larmes lourdes et chaudes mouillèrent ses joues » (5), « la tempête mortelle la tord de nouveau » (6).
La substance même de la jeune femme paraît faite à la fois de feu et d’eau : c’est une « chair consumée » (7), mais c’est aussi une « chair suante, inondée d’une sueur gluante » (8) que nous décrit Mauriac.
Des deux éléments, aucun ne dominera le récit au point d’éliminer durablement l’autre. Pas plus qu’entre le Feu et l’Eau, il n’apparaîtra possible de tracer une démarcation bien nette entre Chair et Esprit.
Cependant, à l’approche de la mort, la jeune femme semble se détacher du monde charnel :
« Mathilde recommençait à brûler …
Mais elle n’a plus peur – personne au monde ne pourrait plus l’atteindre« * (9).
L’évolution du personnage se fait donc dans le sens d’une progression spirituelle. Feu destructeur au début, capable d’entraîner un effet de volcanisme,
« un feu intérieur montait comme une lave« * (1),
l’embrasement intérieur de Mathilde se transforme en un feu purificateur, source de libération :
« Elle entrait maintenant dans la fournaise d’une fièvre atroce et brûlait toute entière comme un jeune pin« * (10).
Le pin, cet arbre qui a la forme même de la flamme et qui sert d’intermédiaire entre la terre et le ciel, symbolise ici l’ascension de Mathilde.
En face de la mort, la jeune femme trouve le chemin menant vers Dieu. N’ayant point connu l’amour des hommes, son corps s’apprête à être consumé pour l’éternité dans l’amour de Dieu. Purifiée par sa souffrance, elle devient digne d’être touchée par la Grâce.
Ainsi l’Esprit finirait par triompher de la Chair :
« Elle n’avait pas été aimée.
Ce corps allait être consumé dans la mort et il ne l’avait pas été dans la vie. L’anéantissement des caresses ne l’avait pas préparé à la dissolution éternelle. Cette chair finissait sans avoir connu son propre secret. »* (11)
II. Le feu maléfique de Félicité et Fernand.
Dans *Génitrix*, Félicité est « celle qui engendre« , femelle destinée à la reproduction, mère selon la Chair.
« Tu es le type achevé d’une fondatrice de race« .* (21)
Possessive et dominatrice, elle est l’incarnation sans équivoque du Mal. C’est un personnage luciférien, chez Mauriac. Son ton sardonique, ses propos pleins de sous-entendus, ses accusations perverses et jusqu’à sa haute taille donnent à sa présence une signification étrange, surnaturelle :
« Il vit sur cette figure grise et enflée la grimace d’un rire inconnu. Elle dit :
– Ça n’aurait pas même été un garçon. »* (19)
C’est aussi un « cauchemar qui avance » (44), une « ombre énorme » (9) que Mathilde voit s’approcher de son lit de mort.
Au passage de Félicité, le paysage se rétrécit, il devient aride et brutal. Ni sources, ni oiseaux, mais le silence et la sécheresse ; ici règne le prince du Néant :
« Elle jeta un châle sur ses épaules, descendit au jardin. Le vent d’est y rabattait la fumée de la gare. Un dernier ébrouement d’ailes s’apaisa dans les arbres chargés d’oiseaux.
Près du magnolia elle fit peur à un rossignol. Sur son passage, le long du pré sec et poussiéreux, les grillons se turent. »* (54)
A maintes reprises, le personnage sera associé au thème du Feu. Cependant, chez Félicité, celui-ci n’est que destruction et aridité :
« La colère passait en elle comme le feu, y consumait tous les désirs de renoncement à peine nés.« * (page 100)
Au feu purificateur de Mathilde s’oppose le feu maléfique de sa belle-mère, transmis à Fernand, son fils :
« C’était d’elle qu’il avait reçu l’héritage de flamme« * (page 88).
Avec lui, c’est aussi toute une mentalité qu’il a héritée de ses aïeuls :
« Ses pères avaient été les jaloux amants de pins et de la vigne. Son père, Numa Cazenave (…), au moment de prendre femme dut demander à un ami comment on se sert d’une femme. A tous ces disparus, le mariage avait assuré, outre un accroissement de fortune, la continuité de la possession. Presque toujours un fils suffisait, un seul, pour que se perpétuât jusqu’à la fin du monde le patrimoine sans cesse grossi de dots et d’héritages. A aucun moment de la race, une passion n’avait détourné ce cours puissant. Toutes les femmes (…) étaient de celles qui soufflent à l’époux : « Faites vite. »* (page 88).
Dans ce monde de l’avoir, il n’y a pas de place pour l’être. Ici on tient son rang, on gère ses biens, on exploite ses terres, on fait sa fortune et son salut. Les ogres et surtout les ogresses n’entourent l’enfant que pour mieux le dévorer, pour mieux soumettre sa fantaisie à leurs règles immuables. Et dévorer n’est pas aimer :
« La tendresse jalouse de la mère avait rendu le fils impuissant à nourrir en lui ce feu inconnu. Pour ne pas le perdre, elle l’avait voulu infirme, elle ne l’avait tenu que parce qu’elle l’avait démuni. »* (page 99)
Ce « feu inconnu » qu’éprouve Fernand est bien celui de l’amour, qui s’oppose dans sa nature à la flamme maléfique, oppressante, que lui a transmise sa mère.
Victime de sa nature et de son éducation, Fernand nous apparaît plutôt comme un être pitoyable, abêti et avachi.
On sent chez Mauriac une certaine condescendance, une sorte de compassion pour le * »rejeton de ces paysans qu’on voit sur les routes (…), les bras ballants et les pattes vides« *. (page 89)
De même, les images qui lui sont associées ne sont jamais répugnantes comme elles peuvent l’être à propos de sa mère.
A la méduse qui attend sa proie :
« Dieu seul put voir ce qu’exprimait cette tête de Méduse aux écoutes, et dont la rivale derrière la porte, râlait« * (page 43),
Mauriac juxtapose l’animal pris au piège :
« Fernand, ce ne serait qu’un jeu de lui passer la bride. »* (page 27)
Cette bête traquée, il faut toujours la dominer, la dompter :
« Demain soir, il sera maté. »* (page 54)
C’est bien l’image d’un chien qui lui convient :
« Dans quel état le lui rendait la mort ! (…) Les yeux pleins de sang comme ceux d’un vieux chien. »* (page 83)
Nous disions plus haut que Fernand a reçu de sa mère « l’héritage de flamme » (page 88).
Le Mal est-il donc héréditaire ? Les destins sont-ils fixés d’avance, déterminés, orientés ? Félicité et Fernand sont-ils prédestinés à
« n’adorer que le soleil implacable, à ne connaître que cette toute-puissance du feu dévorateur des pignadas – dieu rapide et qui court, insaisissable, allumant derrière soi une foule immense de torches« * ? (page 80)
Dans ce cas, quelle part de liberté et quelle place pour la Grâce dans ces vies condamnées ?
III. Avant la « traversée du désert ».
Pendant que Mathilde agonise seule dans sa chambre, Fernand et Félicité, après avoir franchi le « désert glacé » (page 9) du vestibule sont dans le petit salon voisin de la cuisine et regardent * »naître et mourir la flamme d’une bûche« * (page 17).
Encore une fois, le dualisme élémentaire – Eau et Feu – s’inscrit dans le décor, l’univers sémantique le reflète.
En fait, quand la dernière braise s’éteindra, commencera pour le fils et pour la mère une longue traversée du désert.
Cependant, dans cette douloureuse étape qui s’annonce, un troisième personnage intervient, petite source lumineuse au début du récit, qui finira par s’imposer et se détacher en pleine lumière : Marie de Lados.
*(Note : Dans le document de travail original, la mention « pour la mère et pour le fils, » qui figurait après « s’annonce, » a été rayée à la main).*
IV. Le feu pacificateur et l’eau régénératrice de Marie de Lados.
En face de Félicité, personnage luciférien, se dresse Marie de Lados, personnage évangélique et figure mariale.
Les souffrances de Marie, accueillie enfant dans une famille qui lui est devenue hostile, prennent à travers l’histoire de Jacob vendu par ses frères, un halo de grandeur, celle des mal-aimés :
« Elle avait été à douze ans servante de métayer, domestique des domestiques, ce qui s’appelle dans la Lande une gouge ; et on l’obligeait à tenir, dans chaque main, la main d’un enfant, et on attachait le nouveau-né sur son dos frêle ; s’il pleurait, elle était battue (…). »* (page 117)
Victime de l’indifférence ou de la haine, son âme avait pourtant été envahie par l’amour et le pardon :
« Elle l’avait toujours dit : Monsieur était un Peloueyre ; il faisait le méchant, mais au fond il n’y avait pas meilleur (…) »* (page 53).
Le patois, la langue des simples, s’oppose au français, la langue des maîtres, des dominants :
« Qué calou !« * (page 83)
Pendant tout le récit, Marie sera assimilée au feu et à l’eau. Mais ici, pas d’ambiguïté, le feu est une flamme bienveillante, source de vie. C’est une étoile dans la nuit, une lumière dans les ténèbres :
« Une lueur s’approcha, emplit la cage de l’escalier : Marie de Lados apparut avec sa lampe. »* (page 61)
Il en va de même pour l’eau. C’est une eau accueillante, signe de régénérescence et d’amour qu’apporte Marie : « l’eau vive » (page 82), écho de l’eau évangélique dont parle Jean, capable d’étancher la soif des corps et des âmes dans l’ordre de la nature et dans celui de la Grâce.
Mais si Marie est la plus pauvre, la plus humble des créatures, elle est aussi la plus servile. « Chienne » (page 100), « bête de somme » (page 110), Mauriac ne l’a pas épargnée. Peut-être a-t-il voulu montrer que la sainteté laisse subsister toujours quelque chose de misérablement humain dans une créature humaine. Cela n’empêche, Marie est en état de Grâce, elle porte sa croix et reçoit la Vie :
« Ah, que le Seigneur a raison de dire : – Mon joug est doux et mon fardeau léger. »* (page 75) (Charles du Bos : …)
V. La « traversée du désert ».
« Le grand vitrage de l’escalier salissait l’azur. Fernand Cazenave dégagea le bras où s’était agrippée sa mère, qui répétait :
– Tu entends, chéri, ce que te dit Duluc ?
Et il prononça pour la troisième fois, d’un air somnambule :
– J’aurais dû la faire veiller.
Il tendit la main à Duluc sans le regarder, puis se glissa dans la colonne noire qui formait l’entrebâillement de la porte, et vit, penchée sur le lit, Marie de Lados« .* (page 50)
Cette scène, qui se déroule dans la chambre mortuaire de Mathilde, est tout à fait significative du revirement qui va s’opérer chez Fernand après la mort de sa femme.
En repoussant sa mère et en s’approchant de Marie de Lados, il se laisse emporter pour la première fois peut-être de sa vie par ce que Mauriac appelait * »ces accents de l’Esprit qui prie en nous avec des gémissements ineffables« *.
A ce premier sursaut, d’autres se succéderont de plus en plus pressants :
« Il se levait, s’approchait du lit, chassait une mouche, contemplait cette beauté éternelle. Il se répétait en soi-même:
– Aveugle ! aveugle ... « * (page 57)
La rencontre de Fernand avec la mort est une rencontre existentielle, elle le pousse à repenser sa vie. Celui qui découpait la sagesse dans les livres :
« Tu voulais découper une pensée que tu as lue cette nuit, il se souvenait. C’était dans Spinoza : quelque chose comme « la sagesse est une méditation de la vie et non de la mort. »* (page 18),
l’être qui n’avait qu’une connaissance abstraite de la vie, ressent le besoin d’accéder à une compréhension concrète de la mort :
« Il s’approcha une fois encore, toucha du doigt cette joue. Longtemps après qu’il l’eut retiré, ce doigt gardait encore l’impression d’un froid infini ».* (page 58)
La reconnaissance de cette réalité entraînera chez Fernand une prise de conscience, sorte d’éveil philosophique.
« Aveugle« * (page 58), Fernand voit :
« Il avait attendu sa cinquantième année pour souffrir à cause d’un autre être. Ce que la plupart des hommes découvrent adolescents, il le savait, ce soir, enfin ! Un enchantement amer l’enchaînait à ce cadavre« * (page 58).
Mathilde morte, il se met et il commence à l’aimer.
En même temps, Fernand est envahi par le sentiment d’une réalité transcendante. Seul face à l’univers, il aperçoit à la fois tout proche, à portée de sa main et pourtant à une distance infinie, un monde inconnu :
« Il ouvrit en grand la fenêtre, poussa les persiennes.
Il n’était point de ceux qui sont accoutumés à laver la tête vers les étoiles au lieu de dormir. Il eut le sentiment de surprendre un miracle devant cette muette ascension des mondes – d’attenter à un mystère. L’inquiétude, qui naguère le poussait à découper des sentences, s’élargissait en lui. Entre la fenêtre et le lit, entre ces mondes morts et cette chair morte, il était debout, pauvre vivant. »* (page 59)
Fernand a donc commencé la traversée du désert. Traversée, en fait, de la flamme et de la glace, car les thèmes mauriaciens récurrents – le Feu et l’Eau – seront toujours présents.
Désemparé, désespéré après la mort de sa femme, Fernand sent sourdre en lui une eau mystérieuse :
« Un peu touché d’alcool, Fernand écoutait sourdre en lui sa douleur ; il accueillait, enivré, cette inconnue. Un fleuve en lui se débarrassait des glaces d’un hiver démesuré« .* (page 58)
Cette eau qui jaillit en lui est chaude et vivante, elle s’oppose à la glace, signe de mort et du Néant. Après un long et ténébreux hiver, c’est le dégel qui s’annonce, le début de la délivrance.
Cependant, * »la nuit est encore dans son milieu« * (page 60), la libération de Fernand se poursuit lentement :
« Le destin jouait ce jeu étrange d’éveiller dans ce vieil homme des eaux enfouies à quelles profondeurs ! Et voici que la source bourbeuse se frayait en lui une route lente. Il ne savait pas ce que c’était. »* (page 88)
Les eaux bourbeuses, empoisonnées par les passions du cœur et de la Chair ont besoin de se débarrasser de beaucoup de boue. Mais la source est puissante, elle se purifie progressivement. Une fois de plus, le dualisme élémentaire – Eau et Feu – s’inscrit dans les personnages.
Car, si une eau de pureté et de vie sourd et essaye de se frayer un chemin en lui, Fernand reste toujours « l’héritier de flamme » (page 88) :
« Fallait-il que cet immense amour obsédant de sa mère le cernât de ses flammes pour que traqué, il descendît en lui-même jusqu’à Mathilde ? Voici que l’incendie est éteint – ce brasier, qui le rendait furieux, soudain le laisse grelottant au milieu des cendres« .* (page 134)
L’incendie est peut-être étouffé, mais il suffit d’une étincelle pour qu’il renaisse des cendres.
Les deux éléments – Eau et Feu – coexistent l’un et l’autre en un seul être, l’antithèse est claire : il s’agit du combat du Bien et du Mal.
Cependant Fernand n’est pas le seul à se débattre entre le royaume de la lumière et celui des ténèbres, Félicité, sa mère, en est également concernée.
En fait, la mort de Mathilde va entraîner une rupture dans les rapports entre la mère et le fils. Désemparé, secoué par son deuil, Fernand va progressivement s’éloigner de sa mère pour se « rapprocher » de sa femme disparue.
La Génitrix a cru d’abord à un changement d’humeur passager de son fils :
« Elle se rassure en se disant : – c’est du scrupule (…), il n’a pas de chagrin.« * (page 51)
« Demain soir, il sera maté« * (page 54)
Mère possessive et dominatrice, elle est envahie par une jalousie maladive, sinon sur le plan de la Chair, du moins sur le plan de l’Esprit :
« Le temps pressait, et elle ne pouvait pas se résigner à les laisser seuls. Que n’aurait-elle tenté pour interrompre ce tête-à-tête ! (…).
Une nuit, plus qu’une seule nuit avant la mise en bière ; (…) Fernand n’allait-il pas lui appartenir sans partage ? »* (page 52)
Elle finira par comprendre et admettre son impuissance vis-à-vis de Mathilde :
« Quelle lassitude ! Femme positive, ses armes accoutumées ne valaient pas contre un fantôme. Elle ne savait travailler que sur la chair vivante. La tactique de la disparue la déconcertait : tapie en Fernand, elle l’occupait comme une forteresse.« * (page 66)
Elle ne peut pas supporter l’attachement de son fils pour son épouse décédée. C’est l’angoisse de la séparation de la mère d’avec son fils :
« Peut-être n’y a-t-il pas plusieurs amours. Peut-être n’est-il qu’un seul amour. Cette vieille femme se meurt de ne posséder plus son fils : désir de possession, de domination spirituelle, plus âpre que celui qui emmêle, qui fait se pénétrer, se dévorer deux jeunes corps. »* (page 72)
Poursuivie par sa propre angoisse, celle de perdre l’attachement de son fils, « la vieille reine dépossédée » (page 67) sera amenée à s’auto-analyser, à pratiquer l’examen de conscience :
« Elle se répétait pour la centième fois, errant à travers la pièce : – Voyons ; réfléchissons : Je suis montée ; j’ai frappé à la porte ; je lui ai demandé si elle était souffrante ; elle m’a répondu qu’elle n’avait besoin de rien (…) Oui, mais rentrée dans ta chambre, tu as cherché le mot infection dans le dictionnaire de médecine … »* (page 67)
Cette âme damnée, vidée d’amour et de vie va comprendre dans un éclair de conscience l’étendue de sa misère.
Félicité va perdre progressivement l’illusion de ramener à elle son fils, elle devient une mère affectueuse et prête au renoncement :
« Pour la première fois (Félicité) ne songea pas à lui comme à son bien qu’une autre a ravi, et qu’il faut reconquérir avec violence.(…)
Si le pouvoir lui en avait été donné, du rivage des morts elle eût rappelé Mathilde. L’ivresse du renoncement ouvrait à son amour une perspective dont elle fut éblouie« .* (page 97)
Mais son âme a été trop longtemps repliée sur son égoïsme : elle n’arrive pas à étouffer son désir de dominer, de vaincre d’une façon puissante. La flamme maléfique l’habite toujours :
« La colère passait en elle comme le feu, et consumait tous les désirs de renoncement à peine nés. Il n’était plus question de se sacrifier, mais de vaincre un fils rebelle, d’être la plus forte comme elle avait toujours été.« * (page 100)
Félicité finira-t-elle par découvrir le véritable amour maternel ? Cet amour qui est communion, oubli de soi, sacrifice ?
Toujours est-il qu’à l’approche de la mort, elle semble enfin admettre que Fernand est à jamais séparé d’elle sur cette terre et qu’il n’y a de plus grand amour que de donner sa vie :
« C’était, près de la troisième heure, l’instant de l’éponge offerte à la victime : Ah, plus amer que le fiel, sur ce visage tendu (celui de Fernand), c’était tant d’amour dont une autre recevait l’offrande. Pourtant Félicité Cazenave éprouvait obscurément qu’il était bon qu’elle souffrit pour son fils ; mais elle ne savait pas qu’elle était crucifiée ».* (page 128)
Elle entre dans la mort comme dans un mystère seul pénétrable au regard de Dieu.
Cependant, dans ce combat sans merci que se livrent le Péché et la Grâce dans l’univers mauriacien, la nature va jouer un rôle privilégié. Le feu extérieur – du ciel – s’accorde parfaitement au feu intérieur, maléfique, qui anime Fernand et Félicité.
La chaleur de l’été permet à Mauriac d’insister sur cette étrange harmonie qui s’établit entre la nature et l’homme :
« Etouffant, la mère poussa les volets.
Le soleil de midi pesait sur le jardin aride. Entre les pelouses poussiéreuses, le sable des allées avait la couleur de la cendre« .* (page 72)
Ce feu est une présence obsédante :
« Un bourdon se cognait au plafond et aux glaces, jusqu’à ce qu’il eût découvert la fenêtre ouverte. Alors son bourdonnement se perdit dans l’incendie du ciel« .* (page 74)
C’est un « juin fauve » (page 73), avec des « matinées ardentes » (page 65), des « trottoirs brûlants » (page 69) que nous décrit Mauriac, comme si l’homme avait réussi à imposer son obsession au paysage.
Mais dans ce jeu ambigu, dans cette partie de cache-cache que le Péché joue avec la Grâce, la nature semble trouver son compte : par moments, nous avons le sentiment que c’est elle qui s’impose aux personnages :
« Suivirent quelques jours de détente, parce que le ciel s’était relâché de son ardeur… Dans les pays du feu, les passions des hommes s’accordent à la violence du ciel mais quelquefois s’apaisent avec lui. »* (page 105)
La nature brûle, elle a soif :
« Le vent du sud brûlait la peau, sentait le pin consumé. Du côté des Landes, le ciel devait être rougeâtre et fumeux. De seconde en seconde augmentait la soif de la terre torturée. »* (page 92)
Tout comme Fernand, qui par méconnaissance des vraies sources dont il a soif – abandonné à son « héritage de flamme » (page 88) et à la misère de son milieu – s’était éloigné de la Grâce :
« Comment avait-il pu, sans mourir de soif, traverser tout ce sable ? Mais cette soif qu’il n’avait pas ressentie pendant des années, voici qu’il en découvrait la torture ».* (page 92)
En fait, Fernand a soif d’eau-vive, de cette eau qui est l’image de Dieu :
« Quiconque boit de cette eau aura encore soif, mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif, au contraire l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant jusqu’à la vie éternelle »* (Jean, IV-13-15)
Il n’est jamais trop tard pour ramener la brebis égarée, celle qui est plus chère au cœur du pasteur que les quatre-vingt-dix-neuf fidèles au bercail.
Encore une fois, la nature se solidarise avec les hommes :
« Une nuit enfin, un chuchotement éveilla la mère et le fils. Les feuilles aspiraient ces premières gouttes si avidement qu’il fallut près d’une heure avant que la pluie touchât réellement la face consumée du monde, et que la terre en fût transpercée et que montât son odeur – odeur du désir bien encore loin de l’assouvissement, mais déjà transmué en joie. »* (page 105)
En effet, Fernand trouve l’apaisement dans ce qui n’est autre que le « royaume d’amour » :
« Un apaisement lui venait, un détachement, comme s’il eût pressenti au-delà de sa propre dureté, un royaume d’amour et de silence. »* (page 146)
Cependant, même s’il semble avoir trouvé la source où étancher sa soif, même si la nature met en sourdine ses composantes aériennes et liquides :
« Autour du drame interrompu, les grands arbres : tulipiers, peupliers carolins, platanes, chênes, agitaient leur feuillage pluvieux sous le ciel amolli« * (page 106),
Fernand n’arrive pas à se détacher de sa mère :
« (…) elle pouvait, du fond de ses ténèbres, se glorifier de l’oeuvre accomplie : le soleil maternel à peine éteint, le fils tournait dans le vide, terre désorbitée. »* (page 135).
Il la ressent en lui comme une sorte de dédoublement interne. C’est la tentation de l’abîme, la suggestion d’une force toute puissante qui s’oppose à la Grâce – le Mal qui l’assaille :
« Fernand avait redressé sa haute taille. Sa mère le poussait en avant, elle était en lui, elle le possédait« .* (page 146)
Dans cet univers mauriacien du Péché et de la Grâce, seule Marie de Lados est préservée de cette « concupiscence qui lie l’âme au corps, par des liens si tendres et si violents. » (Ch. du BOS) En fait, elle est là pour porter témoignage à la lumière et éclairer le drame des autres.
Après la mort de Félicité, Marie de Lados est devenue pour Fernand « son refuge suprême » (page 140), elle symbolise en effet le retour à la mère primitive, aux profondeurs originelles.
L’appel de Fernand à la fin du récit : « Marie ! »* (page 160) et la main de Marie de Lados – la Vierge Noire – sur le front de Fernand (page 160), sont des signes charismatiques adoptés par Mauriac. Il veut faire découvrir à son personnage la puissance étrangère qui se substitue à sa faiblesse. Le surnaturel pénètre ainsi le roman qui s’achève dans une atmosphère mystique.
Conclusion.
Le travail d’épuration de la source achevé, une question néanmoins demeure : cela aura-t-il suffi ?
Car il ne faut pas oublier que purifiée, la source garde son fond de boue originelle. De même qu’il y a toujours une braise d’amour qui persiste sous les cendres, il reste un résidu de misère dans une âme sainte.
En fait, il n’y a pas d’être parfaitement pur, autrement il ne serait pas « vrai ».
A cet égard, les personnages « tendraient » seulement vers la pureté.
Le récit dégage donc le sentiment d’une sorte de fatalité du Mal et du malheur ; une ambiguïté dramatique pèse sur la destinée humaine. Entre le Néant et le Salut – l’infini désert et l’infini amour – nous ne savons de quel côté elle se laissera emporter.
Ainsi, même s’il subsiste l’espoir du Salut au dénouement du roman, même si la victoire de la Grâce nous est suggérée, il appartient aux personnages de trancher, car pour le catholique Mauriac, plutôt que d’être choisi, ce qui compte c’est d’accepter d’être choisi.
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Table des matières :
– François Mauriac : Bref portrait de l’homme et de l’écrivain.
– Introduction.
– Le feu purificateur de Mathilde.
– Le feu maléfique de Félicité et Fernand.
– Avant la « traversée du désert ».
– Le feu pacificateur et l’eau régénératrice de Marie de Lados.
– La « traversée du désert ».
– Conclusion.
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UNIVERSITE de GENEVE, Faculté des Lettres, E.L.C.F.
Texte présenté par Mme Rosane Marini dans le cadre
du Cours : « Outils pour une lecture critique »
Semestre d’hiver 1990/91
Professeur : M. J.-L. Beylard-Ozéroff
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