Vladimir PROPP : Contraintes et libertés du conteur

 

 

… »On peut délimiter avec précision les domaines où le conteur populaire n’invente jamais, et ceux où il fait acte de création avec une plus ou moins grande liberté. Le conteur est lié, il n’est pas libre, il ne crée pas dans les domaines suivants :

1. L’ordre des fonctions, dont la chaîne se déroule selon le schéma donné plus haut. Ce phénomène pose un problème très complexe. Nous ne pouvons encore I’expliquer, nous ne pouvons que constater le fait. L’anthropologie et les disciplines voisines, qui seules peuvent jeter quelque lumière sur les causes de ce phénomène, devront s ‘appliquer à son étude.

2. Le conteur n’a pas la liberté de changer les éléments dont les espèces sont liées par une dépendance absolue ou relative.

3. Le conteur n’a pas la liberté, dans certains cas, de choisir certains personnages en fonction de leurs attributs, s’il a besoin d’une fonction déterminée. II faut dire cependant que cette absence de liberté est très relative. Ainsi, si c’est la fonction G1  (voyage aérien) dont il a besoin, l’eau vivante ne peut figurer dans le conte en qualité de don magique, mais on peut y trouver le cheval, le tapis, I’anneau (les gaillards), le coffret, et bien d’autres choses encore.

4. II existe une certaine dépendance entre la situation initiale et les fonctions suivantes. Par exemple, s’il faut, ou si I’on a envie d’utiliser la fonction A 2 (enlèvement de I’auxiliaire) cet auxiliaire doit être compris dans la situation initiale.
D’autre part, le conteur est libre, il utilise son génie créateur, dans les domaines suivants :

1 . Dans le choix des fonctions qu’il omet, ou au contraire qu’il utilise.
2 . Dans le choix du moyen par lequel (de I’espèce sous laquelle) la fonction s’effectue. C’est justement le chemin qu’emprunte, comme nous I’avons déjà indiqué, la création de nouvelles variantes, de nouveaux sujets, de nouveaux contes.
3 . Le conteur est tout à fait libre dans le choix de la nomenclature et des attributs des personnages, Théoriquement, c’est ici que sa liberté est la plus grande. Un arbre peut indiquer le chemin, une grue peut donner un cheval, un ciseau peut faire le guet, etc. Cette liberté est le trait spécifique du conte seul. II faut dire, cependant que, dans ce domaine non plus, le peuple n’utilise pas très largement cette liberté. De même que se répètent les fonctions, de même se répètent les personnages. Comme nous I’avons déjà montré, un certain canon s’est élaboré dans ce domaine (le dragon est un agresseur typique, Baba Yaga, un donateur typique, Ivan, un quêteur typique, etc.). Le canon se transforme, mais il arrive très rarement que ces transformations soient le produit d’une création artistique individuelle. On peut établir que le créateur d’un conte invente rarement, qu’il prend ailleurs, ou dans la réalité contemporaine, la matière de ses innovations, et qu’il I’applique au conte (1).

4. Le conteur est libre dans le choix des moyens que lui offre la langue. II n’appartient pas au morphologiste qui analyse la structure du conte de se consacrer à I’étude de ce très riche domaine. Le styIe du conte est un phénomène qui doit faire I’objet d’une étude particulière.

____________________________

(1) On peut énoncer ici la règle suivante :  tout ce qui, venu d’ailleurs, entre dans le conte, se soumet à ses normes et à ses lois. Le diable, une fois qu’il est entré dans le conte, est traité ou comme un agresseur, ou comme un auxiliaire, ou comme un donateur. Cette règle est particulièrement intéressante à étudier quand il s’agit d’éléments se rattachant aux moeurs et à d’autres faits archaïques. Chez certains peuples, par exemple, I’admission d’un nouveau membre dans le clan s’accompagnait de I’application d’une marque sanglante sur le front, les joues et les épaules. Nous reconnaissons facilement la marque imposée au héros avant son mariage. L’application de la marque sur les épaules a disparu, étant donné que chez nous, les épaules sont cachées par les vêtements. Reste la marque, souvent sanglante, appliquée sur le front et la joue elle n’est utilisée que dans un but esthétique.

Vladimir PROPP, Morphologie du Conte, Paris, Seuil, (coll. Points), 1970, p. 139—141.

"Je dis qu'il faut apprendre le français dans les textes écrits par les grands écrivains, dans les textes de création ou chez les poètes et non pas auprès de documents qui portent déjà le rétrécissement du sociologisme, le rétrécissement des médias." Michel HENRY