André MALRAUX, Jorge SEMPRUN et la mort : un texte de Paul RICOEUR

André MALRAUX, Jorge SEMPRUN et la mort

 

La hantise qui place Jorge Semprun, sorti de Buchenwald, face à l’alternative : ou vivre au prix d’oublier, ou se souvenir, écrire, raconter, mais être empêché de vivre, parce que la mort dépassée serait ule vrai réel et la vie un songe, une illusion. Il faut prendre au sérieux cette alternative non rhétorique, vécue. Mais qu’est-ce que cette mort plus réelle que la vie ? Jusqu’à quel point n’est-elle qu’une hantise après coup, ou est-elle fidèle dans la hantise même et par la hantise – au sens de fantôme, de Ghost – à ce qui fut vécu dans l’environnement de la mort, dans le côtoiement des morts vivants, des agonisants, mêlés aux morts déjà morts ? Déjà dans le chapitre Kaddish c’est la mort qui chantonne : « la vie de la mort, en somme, qui se faisait entendre » (38). La « fumée du crématoire » comme attestation de la mort « à l’œuvre » (39). L’agonisant, bouche de la mort. Raconter, c’est raconter la mort. L’indistinction essentielle : les moribonds, les « cadavres ambulants » (signifiés après coup par les « promeneurs de Giacometti » à la Fondation Maeght, (55). Rôle de la contagion qui d’un vivant fait un moribond et du même trait un mort. La contagion qui agglutine à la massa perdita. C’est la naissance d’un nouveau sens de « survivant » : à l’environnement de la massa perdita. Survivant comme celui qui y avait été (pogroms, Oradour…). Horreur des chambres desquelles personne n’aura été survivant. Survivre : en avoir été épargné, les épargnés de l’horreur. C’est à l’occasion de cette évocation des rescapés de l’horreur que la figure de Malraux surgit, retravaillant lui-même la Lutte avec l’ange, dont seule la première partie avait paru – Les Noyers de l’Altenburg -, dans le souvenir de l’attaque par les gaz déclenchée par les Allemands sur le front russe de la Vistule en 1916 : « Peu de « sujets », écrit Malraux dans Le miroir des limbes », résistent à la menace de la mort. Celle-là met en jeu l’affrontement de la fraternité, de la mort – et de la part de l’homme qui cherche aujourd’hui son nom, qui n’est certes pas l’individu. Le sacrifice poursuit avec le Mal le plus profond et le plus vieux dialogue chrétien : depuis cette attaque du front russe, se sont succédé Verdun, l’ypérite des Flandres, Hitler, les camps d’extermination… » Et Malraux de conclure (je cite encore J.S.) : Si je retrouve ceci, c’est parce que je cherche la région cruciale de l’âme où le Mal absolu s’oppose à la fraternité » (63). Et cette phrase devient l’exergue – un des deux exergues – de L’Ecriture ou la Vie. L’important est ceci : pour faire coaguler la massa perdita des moribonds et des morts il faut que la menace de la mort, dirigée contre vous, sciemment, soit elle-même placée sous le signe du Mal absolu, en tant qu’opposé à la fraternité. Le couple Mal absolu-fraternité. « Le plus vieux dialogue chrétien », dit Malraux l’agnostique. Ne faut-il pas alors que le Mal soit nommé pour que la mort le soit et, nommée, s’avance agissante contre nous ? Sans le ciment du mal, la menace de la mort ne confondrait pas elle-même les moribonds et la mort, dans une horrible épidémie de la mort. Ici le vécu transforme en hantise l’imagerie de la Mort armée de sa Faux. Contagion de la massa perdita rassemblée par la menace, elle-même convoquée par le « Mal absolu », l’autre très fort de la fraternité. Alors, « une même méditation » (65) peut envelopper Kant, Malraux, le récit du survivant d’Auschwitz à Buchenwald, l’agonie de Maurice Halbwachs. Pour ce « même » la phrase de Malraux joue le rôle de connecteur.

Alors, ma question : la Mort serait-elle plus réelle que la vie hors de la prosopopée du « Mal absolu » ?

 

Paul RICOEUR, Vivant jusqu’à la mort suivi de Fragments, Paris, Seuil, 2007, pp. 54-57.

"Je dis qu'il faut apprendre le français dans les textes écrits par les grands écrivains, dans les textes de création ou chez les poètes et non pas auprès de documents qui portent déjà le rétrécissement du sociologisme, le rétrécissement des médias." Michel HENRY