Deux allégories du Mal : « La Peste » d’A. Camus et « Le Nain » de P. Lagerkvist

 

INTRODUCTION

Dans « La peste » (1) (1947), Albert Camus (1913 – 1960) décrit les ravages de la peste dans Ia ville d’Oran, en Algérie, et les réactions de la population. Les trois personnages principaux ont en commun le fait qu’ils ne peuvent pas expliquer pour quelle raison ils risquent leur vie pour vaincre l’épidémie. En cela, ils sont des créatures existentialistes : sans illusions, sceptiques et n’imaginant pas que Ia ville puisse devenir le lieu du bonheur s’ils repoussent Ia peste. Néanmoins, ils se battent sans penser à leur propre sécurité.


« Le nain » (2) (1944) de Pär Lagerkvist (1891 – 1974) est l’histoire narrée par un nain venimeux d’une Cour de Ia Renaissance, en Italie. II est le mal personnifié et n’a pas de pitié pour les personnes sensibles ni pour les pauvres. Le pouvoir constitue pour lui le bien le plus admirable et le plus désiré. Tandis que sa Cour fait la guerre à une autre et que la peste récolte des victimes dans la ville, le nain exprime son opinion sur l’humanité et manifeste sa joie de vivre.


Si l’on compare les deux ouvrages, les similitudes de pensée sont frappantes. Les deux auteurs, bien qu’ils aient vécu presque à la même époque, habitaient deux endroits du globe distants l’un de l’autre. Cet essai vise à examiner s’ils avaient néanmoins une attitude similaire concernant les valeurs essentielles de Ia vie. Aussi avons-nous décidé de traiter les deux thèmes principaux abordés dans les deux ouvrages. Albert Camus et Pär Lagerkvist avaient-ils plus en commun qu’un Prix Nobel et leur engagement contre le nazisme ?

LE MAL


Les deux ouvrages ont en commun leur sujet principal : le Mal. Les opinions des auteurs sur son existence sont exprimées sous Ia forme d’une espèce de résumé de la lutte entre le Bien et le Mal, où différents éléments représentent les deux forces.


Une protestation contre les dictateurs de l’époque


Proverbe Chinois : « Quand un seul chien se met à aboyer à une ombre, dix mille chiens en font une réalité. » A mettre en épigraphe à tout commentaire sur les idéologies.
Emile Michel Cioran, Ecartèlement


Les deux auteurs ont pris position contre le nazisme et ont choisi d’écrire sur la seconde Guerre Mondiale sous une forme allégorique. Quand le nom de Lagerkvist a été proposé pour un prix littéraire, les partisans du nazisme en Suède ont arrangé un retour offensif contre lui. Dans Ia presse provinciale, un article circulait qui exprimait que l’auteur, « sans raison« , s’était présenté « comme prédicateur de sermon dans un sujet actuel » (3.) Le résultat a été que Lagerkvist n’a pas reçu le prix.


Get incident s’est produit après Ia publication du roman « Le bourreau » (1933). Toutefois, ce refus n’a pas empêché l’auteur de continuer sa charge contre les puissances des ténèbres. « Le nain » constitue une allégorie du Mal et peut être regardé comme une chronique des phases de la seconde Guerre Mondiale. L’auteur a seulement changé les noms des nazis et le scénario. Pour rendre son propos encore plus clair, il a choisi un nain pour symboliser Goebbels, qui était de petite taille.


Pour sujet, le récit a un nain qui est I’ombre et I’esprit malin de son maître. II se réjouit de la guerre, de Ia violence et de la puissance et incite son maître aux plus terribles actes de violence. En dépit du fait que les événements ont lieu plusieurs siècles avant Ia Seconde Guerre Mondiale, Le nain devient un miroir de Ia démence de notre temps, car le passé se répète toujours.

Comme Camus le suggère par la citation de Daniel Defoe qui constitue l’épigraphe de « La peste » : « il est aussi raisonnable de représenter une espèce d’emprisonnement par une autre que de représenter n’importe quelle chose qui n’existe pas. » (4) , la peste n’est qu’un déguisement. L’oeuvre traite de l’occupation de la France par les Allemands, et la lutte contre la peste symbolise la Résistance contre les nazis et leurs partisans dans le pays.


Le symbolisme est net – les éléments qui rendaient la vie difficile pendant l’Occupation sont également présents dans « La peste » : la coupure du monde, les difficultés de la correspondance, les écoles transformées en hôpitaux, les semaines de prières et la présence constante de la mort, pour ne mentionner que quelques aspects.


D’ailleurs, !’Europe des années trente était aussi mal préparée et aveugle sur le risque d’une Guerre Mondiale qu’Oran devant la peste. La Grande Bretagne et la France, tout comme Oran, ont aggravé la situation en attendant trop longtemps avant de réaliser sa gravité et de commencer d’agir. Camus reproduisait dans « La peste » les réactions absurdes qui se manifestaient en France pendant l’Occupation : les cinémas restaient ouverts et des prêtres affirmaient que c’était la punition de Dieu que les habitants avaient méritée.


Comme c’était le cas pour « Le nain », l’intention de Camus était que « La peste » puisse servir à toutes les résistances contre toutes les tyrannies (5). Le Stalinisme et les idéologies en général sont d’autres malfaisances que Camus avait l’intention de critiquer. Pour lui, le fait que les idéologies imposent une perte de liberté et causent souvent des morts, prouvent qu’elles sont négatives. Comme les Oranais étaient prisonniers de la peste, il voyait les Russes comme prisonniers du Stalinisme. SeIon Camus, … »les solitaires sont ..dans les pays totalitaires. » (6)

 

Le responsable du malheur


« Dieu est-il mort ? Non, disent-ils.
Pour avoir le droit de mourir, il faut avoir vécu. »
Eugene Pelletan, Dieu est-il mort?


Camus a été critiqué pour avoir remplacé un fléau créé par des hommes par un fléau naturel. L’humanité est seule coupable de faire Ia guerre, tandis qu’elle est innocente de Ia mort causée par la peste. Toutefois, le choix de la peste – maladie qui n’a pas son origine dans l’homme – symbolise l’hostilité du monde et la présence du Mal, et en même temps permet à la philosophie de Ia révolte d’être présentée comme une réponse suffisante à Ia situation immédiate.


Pour montrer que la guerre est comme une maladie, Camus a choisi de traiter une épidemie au lieu et place d’une guerre. Comme l’avançait Antoine de Saint-Exupéry : « La guerre n’est pas une aventure. La guerre est une maladie, comme le typhus. » ; les similitudes sont frappantes. D’ailleurs, que l’assaillant soit humain ou non ne change rien pour Ia victime. Ce qui importe, c’est la gravité de la situation et ce qu’iI faut faire pour la surmonter. Le but de I’ouvrage étant de laisser la peste incarner tout le mal, Camus voulait montrer la nature commune du Mal et proposer contre Iui l’action et Ia lutte.


Lagerkvist, en revanche, a choisi de laisser un être humain symboliser le Mal. Par là, il montre l’omniprésence du négatif dans la nature humaine. Cependant, il n’oublie pas que les êtres humains ne sont pas invariablement responsables. Comme Camus, il laisse un mal représenter les fléaux naturels régnant dans le monde.


Lagerkvist montre la complexité de l’être humain en exposant que le nain fait en somme partie de son maître, qui, en même temps, a besoin d’amour. La guerre est une conséquence de la victoire du Mal et l’enfant incarne Ia force supérieure de son contraire, le Bien. Toutefois, I’auteur met en valeur l’existence du libre-arbitre, Ia possibilité du choix de laisser en soi-même le Mal ou le Bien prévaloir. Le nain ne force pas son maître à mener la guerre. Le prince reste coupable de ses actes, car il se laisse inciter à Ia violence.


Rieux, le docteur réaliste et rationnel, de « La peste », n’a jamais pu admettre son impuissance devant Ia mort d’autrui. Sa lutte est une protestation contre l’absurdité de l’univers et le silence de son créateur. Pour lui, il est injustifiable qu’une personne souffre sans aucun espoir de voir son état s’améliorer. Par conséquent, il avoue qu’il ne peut pas aimer Dieu, s’il existe : … »je refuserai jusqu’à la mort d’aimer cette création où des enfants sont torturés » (7).


Cependant, le docteur Rieux ne partage pas l’avis d’Ivan Karamazov que tout est autorisé si Dieu n’existe pas. Le premier refuse de céder dans sa lutte contre le Mal, car il sait que nos actions entraînent des conséquences. Il est vrai que ni la science, ni l’amitié, ni l’amour n’ont pu sauver Tarrou. Néanmoins, l’unique espoir se trouve dans la révolte. Selon Rieux – et Camus – l’être humain ne doit jamais accepter la domination du Mal. La seule manière d’améliorer le sort de l’homme est de lutter contre le Fléau.


Lagerkvist exprime Ia même vue quand il laisse le nain être emprisonné. Grâce à la bonté et au sacrifice de Théodora, d’Angélica et de Giovanni, le Mal est éloigné, même si ce n’est que temporairement. Il n’aurait pas pu être supprimé sans l’effort humain.


Dans « La peste« , Ia religion est peinte d’une façon satirique. L’auteur montre nettement qu’il n’est pas croyant en caricaturant le prêtre Paneloux. Par ailleurs, le Père meurt, tandis que ceux qui nient Ia religion survivent. Les personnages forts et positifs – en supposant que Camus montre ce qu’il pense être négatif en laissant mourir le personnage – ne sont pas croyants.


Dans « Le nain« , ce sont pareillement les personnages marqués par Ia faiblesse qui ont besoin de la religion. Toutefois, les faibles sont également les sensibles et les symboles du Bien.


Selon Camus, il faut combattre le Mal, même si Dieu existe : « Puisque l’ordre du monde est réglé par la mort, peut-être vaut-il mieux pour Dieu qu’on ne croie pas en lui et qu’on lutte de toutes ses forces contre la mort sans lever les yeux vers le ciel où il se tait. » (8) Si Dieu existe, il a permis l’existence du Mal. II est donc responsable de tous les chagrins.


Lagerkvist semble manifester une vue qui n’est pas tout à fait divergente de celle de Camus. La religion donne un faux espoir et n’aide personne à échapper au malheur. II démontre que les êtres humains cherchent le réconfort en Dieu dans des temps licencieux et brutaux. Que les faibles ont besoin de Dieu, c’est ce que constate I’auteur, mais il se demande si la foi peut les aider.


A travers son oeuvre littéraire, Lagerkvist est préoccupé par les questions de la religion, cherchant des preuves de l’existence ou de Ia non-existence de Dieu. II ne présente pas une réponse définitive, comme le fait Camus; pourtant, dans « Le nain », il semble manifester une vue plus anti-religieuse que dans ses oeuvres précédentes.

La foi de la princesse rend sa vie encore plus pénible. Elle a peur de Dieu et l’angoisse qu’elle ressent devient encore pire quand le nain affirme que Dieu ne va pas lui pardonner. Sa foi la rend plus malheureuse et la vie devient, par conséquent, insoutenable.

Sans l’amour de Dieu, la princesse perd toute sa joie de vivre. Lagerkvist ne montre pas seulement l’absurdité du fait que l’espoir en une autre vie peut rendre Ia vie présente douloureuse, mais aussi que Ia religion, destinée à être une source de bonheur, impose souvent Ia souffrance. Cette dernière, à son tour, est totalement inutile. Puisque tout individu devrait éviter Ia souffrance, il devrait également prendre ses distances vis-à-vis de Ia religion.

L’auteur montre également I’abus et la fausse interprétation de la religion. L’absurdité et l’ironie sont fortement présentes quand il décrit comment les soldats des deux camps prient pour le succès dans Ia bataille – et le même Dieu! La religion est également employée pour se vanter de son architecture : « Ces cloches seront les plus haut placées de toute l’Italie. » (9)

Dans « La peste », le croyant, qui est incarné dans Paneloux, est incapable de participer totalement à Ia vie et à Ia lutte de ses semblables. Selon Camus, l’espérance en une autre vie est, comme tout espoir, une façon d’échapper au présent et donc de vivre moins. L’auteur est de l’avis de son ami et enseignant de philosophie, Jean Grenier : « Il faut choisir entre le monde et Dieu. On ne peut aller au monde que par le monde et à Dieu par Dieu. » (10) Camus lui-même affirme : « Mon royaume tout entier est de ce monde. » (11)

Camus trouve nécessaire de vivre dans la réalité, sans illusions fausses. Cela est nettement manifeste dans « La peste ». Les habitants imaginent que le malheur disparaîtra si son existence est niée.

La préfecture évite donc de prononcer le mot « peste ». Pareillement, les habitants continuent leur vie comme avant l’arrivée du Fléau. Cependant, pour limiter les dégats, Ia préfecture est forcée de déclarer l’état de la maladie. La réalité est également imposée aux habitants – l’acteur sur scène constitue un exemple où la gravité de la situation ne peut plus être ignorée.

Puisque Ia religion, selon Camus, impose une distance vis-à-vis de  la vie réelle, elle constitue, partant, un mal. Du moment qu’une autre vie est incertaine, la vie présente importe. L’opinion de l’écrivain est que la religion ne peut jamais susciter du bien.

 

Les profiteurs de la misère


« Mal d’autrui n’est que songe. »
Proverbe de langue française


« Le nain » et « La peste » décrivent tous les deux un personnage qui pourrait représenter le Judas de la Bible. Cet individu tire profit du malheur et en fait son propre bonheur. Toutefois, ces « collaborateurs » du Mal ont des raisons différentes à leurs actions malfaisantes.


Quand Ia peste arrive à Oran, Cottard peut enfin se détendre. Auparavant, it était recherché par la police et se sentait poursuivi par tout le monde. La veille, il a essayé de se suicider. L’histoire de la peste devient Ia priorité et personne n’a le temps de s’occuper de Cottard. La souffrance des autres devient pour lui une oasis – il utilise la peste pour gagner de l’argent sur le marché noir. II est le semblable des « Kollaborateurs » (12 ) de l’occupant nazi. Quand la santé revient pour la ville, il perd le sens et commence à tirer sur Ia foule.


Contre Cottard, aucune condamnation morale n’est prononcée. L’absence d’espoir, pour lui, résulte de la pitié des habitants, car  « il avait un coeur ignorant, c’est-à-dire un coeur solitaire. » (13) II est pardonné, mais destiné à rester solitaire pour l’éternité, parce qu’il est incapable d’aimer.


Le scientifique et le peintre, dans « Le nain », Bernardo, est d’une curiosité insatiable. C’est un personnage qui n’est ni bon ni mauvais, mais peut devenir un outil pour les deux côtés. Dans son ardeur scientifique, il construit des armes qui rendent la guerre encore plus atroce. Le parallèle avec les inventeurs d’instruments de mort durant la Seconde Guerre Mondiale est flagrant.


Tout comme Cottard, Bemardo tire profit du malheur et aide le Fléau à torturer l’humanité. II ne l’évoque pas, mais c’est grâce à lui qu’il devient si efficace. Aussi serait-il juste de ranger Bernardo parmi les représentants du Mal. En dépit de cela, personne ne le blâme pour les souffrances subies par la population. II disparaît quand sa tâche est accomplie et s’efface aussitôt de Ia mémoire des victimes.

L’isolement individuel constitue une similitude frappante entre ces deux personnages. Bernardo est un étranger, tandis que la particularité de Cottard consiste en ce qu’il se réjouit de ne plus être le seul condamné : … »la terreur…paraît alors moins lourde à porter que s’il y était tout seul. » (14) En acceptant de collaborer avec le Mal, les deux personnages augmentent délibérement la souffrance collective pour se sentir personnellement plus à I’aise.

La victoire sur la peste implique que la société peut de nouveau s’occuper de Cottard et que Bernardo perd son travail. Quant au dernier, Ia ville n’a plus besoin de ses armes, et pour ce qui est du premier, les habitants ne s’intéressaient pas à défendre les lois pendant l’épidemie. Pour Cottard, la disparition de Ia peste représente la défaite. Paniqué, il emploie la violence contre les autres habitants. La situation pour Bemardo est moins sérieuse, car il a la possibilité de trouver une autre occupation, tandis que Cottard n’a plus d’espoir de recouvrer la liberté.

Aussi, Bernardo peut-il vivre heureux après son action, tandis que Cottard se trouve de nouveau dans la même dépression qui Iui avait inspiré I’idée du suicide avant la peste. A cause de sa déchéance, Cottard ressemble à Judas plus que Bernardo, ce dernier pouvant continuer à vivre comme s’il n’avait jamais été la cause de nombreux morts.

 

L’irréductible malfaisance

Tous les maux peuvent être adoucis, mais tous les maux ne peuvent pas être supprimés. Car le mal est la maladie chronique de l’univers…

Herman MelvilleTaïpi

 

Les deux auteurs expriment l’idée que le Mal est éternel. « La peste » se finit sur !’affirmation … »que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et I’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse. »

« Le nain » s’achève sur cette constatation du nain : « J’attends des temps meilleurs, qui viendront, car je ne suis certainement pas destiné à rester ici pour l’étemité. J’aurai l’occasion de continuer ma chronique à la lumière du jour comme autrefois, mes services seront à nouveau nécessaires. Si je connais bien mon seigneur, il ne pourra pas se passer longtemps de son nain. Voilà ce que je me dis dans mon cachot, et je reste de bonne humeur. Je pense au jour l’on viendra me délivrer de mes chaînes, parce qu’il m’aura envoyé chercher. » (16)

De telles conclusions indiquent que les deux récits peuvent servir à décrire tout mal, et pas seulement le nazisme. Le nain est un symbole du mal éternel dans tout être humain et, à l’instar des autres individus vilains qui abondent dans la production de Lagerkvist, il est solitaire et isolé dans sa haine contre l’humanité.

En outre, le nain représente n’importe quelle personne qui laisse le Mal – toujours présent dans tout être humain – gouverner et conduire ses actions. La peste représente tout malheur qui, inévitablement, va soumettre et tourmenter l’humanité.

Les deux ouvrages ne sont pas situés dans le temps et en décrivant un mal, les auteurs traitent de Ia malfaisance en général. Pour cette fois, le Fléau est battu, mais ils expriment l’idée qu’il reviendra certainement. Puisque le Mal existe en l’être humain et en dehors de l’être humain, Ia victoire n’est jamais définitive.

D’ailleurs, les conséquences du Mal ne disparaissent pas avec le Fléau. Dans « Le nain », Ia guerre finit par le déclenchement de la peste : … »l’épidémie a mis fin à la guerre comme rien n’aurait pu le faire. (17) et la Cour pleure les morts de Ia guerre et de la peste, et ceux qui sont dûs à la cruauté du nain. La joie ne peut jamais être complète – même pas après Ia victoire sur le Mal, car le deuil est porté par les survivants et des traces du malheur resteront pour rappeler la catastrophe. Selon nos deux auteurs, le malheur dans le monde subsistera pour l’éternité. Peut-être ont-ils en vue une troisième Guerre Mondiale – ou seulement que la terre sera toujours la proie de Ia guerre ?

 

LE BIEN

Dans les deux ouvrages, le Bien est présenté comme la force opposée au Mal. II prend des formes variées. Puisque le Bien combat le Mal, la question est de savoir si sa force est égale à celle du Mal.

L’enfant

« L’enfant, c’est l’innocence et l’oubli, un recommencement, un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, le don sacré de dire oui. »

Albert Camus, L’homme révolté

Traditionnellement, l’enfant symbolise l’innocence, la pureté et le Bien. Lagerkvist et Camus ne contestent pas ces caractéristiques. Toutefois, l’enfant semble représenter une énigme et un mystère, ce qui le distingue considérablement de I’adulte. Pour cette raison, l’enfant constitue ce que les anglais nomment « a flat character« .

L’enfant est normalement traité comme le fils ou Ia fille de quelqu’un. Dans « La peste », le lecteur rencontre trois enfants : les deux enfants du juge Othon, et un autre, anonyme, que Rieux remet sur pieds après qu’il fut tombé sous ses yeux dans la rue. Les deux enfants, dans « Le nain », sont la fille de la princesse (et peut-être du prince) et le fils du prince de l’autre Cour.

Le fils du juge est tourmenté par la peste et devient le symbole de la victime innocente. Comme Jésus, il endure la douleur qui lui est infligée sans I’avoir suscitée. Sa souffrance devient celle de l’humanité, car elle est partagée par tous les témoins.

Après avoir assisté à la mort « scandaleuse » de Philippe Othon, Paneloux prêche un sermon moins farouche que le premier, dans lequel il admet que Ia raison est incapable d’expliquer le scandale. II réalise qu’il avait oublié les enfants dans son premier sermon où il affirmait que Ia peste était Ia punition de Dieu : les enfants ne peuvent pas être punis, puisqu’ils ne sont pas encore responsables.

Luttant pour ne pas perdre la foi, le Père Paneloux murmure : « Mais peut-être devons-nous aimer ce que nous ne devons pas comprendre. » A quoi Rieux réplique : Non, mon Père… Je me fais une autre idée de l’amour. Et je refuserai jusqu’à la mort d’aimer cette création où les enfants sont torturés. »

La souffrance de l’enfant sert ainsi a débouter le christianisme. Dieu n’est pas bon, selon Camus, s’il laisse des innocents mourir. Toute souffrance injustifiable, manifeste, selon l’auteur, soit que Dieu n’existe pas, soit qu’il est méchant. La vision que l’auteur manifeste est nettement anti-religieuse.

Dans « Le nain », l’enfant est le symbole de l’innocence, de l’amour et du Bien. Il jouit de Ia vie et … »prend plaisir a tout » (19). ‘Puisqu’iI est le produit de l’amour, il l’est dès le commencement. En « apprenant » et en habitant dans ce monde, avec tous ses fléaux, l’innocence disparaît lentement, ce qui fait que les adultes ont la connaissance en lieu et place de l’innocence.

Pareillement, « La peste » démontre que l’innocence de l’enfant est inabordable pour l’adulte – Ia jeunesse constitue l’innocence elle-même. Elle se perd et ne peut être retrouvée qu’au prix de la mort. Comme Camus l’exprimait dans « Noces » : « Ils [les êtres humains) regagnent leur jeunesse, mais c’est en étreignant leur mort. » (20). L’idée d’innocence n’est que l’absence de toute idée, constate Tarrou (21). L’adulte, contrairement à l’enfant, possède trop de connaissances pour vivre sans idées.

Les enfants, dans « Le nain », sont des individus entièrement positifs. De même que Philippe Othon, ils doivent souffrir. Cependant, le Mal. dans l’être humain, est à l’origine de Ia douleur, alors que Camus dirige son accusation directement contre Dieu.

Le sentiment philanthropique qu’ils ressentent, les enfants le payent de leur vie. Le symbole de Jésus est encore plus clair que dans « La peste » :  – il leur a été attribué la survie du Bien dans le monde et ils meurent pour leur idéal qui est l’amour.

En mourant jeunes, Angelica et Giovanni ne perdent jamais leur innocence et restent des martyrs dans la mémoire des citoyens. Leur bonté, qui serait passée inaperçue sans le sacrifice de leur vie, devient claire. Avec Ia princesse, ils contribuent à I’enfermement du nain.

Puisque l’enfant possède une bonté infinie, le nain est incapable de se reproduire :  « Elle [Ia princesse] se trompait d’ailleurs en croyant que nous lui donnerions un enfant. Nous n’engendrons pas d’enfants, nous autres nains; nous sommes stériles par nature » (22). Une créature si méchante ne peut créer un être bon. Temporairement, ils abolissent ainsi le Mal, tandis que Ia mort du petit Philippe n’aboutit à aucune amélioration de Ia situation. II est clair que l’attitude de Lagerkvist diffère de celle de Camus, ce dernier niant l’efficacité du sacrifice.

Toutefois, les deux auteurs ont choisi d’associer l’innocence à Ia souffrance. Pour Camus, cela montre l’absurdité de l’existence, alors que Lagerkvist I’emploie comme un moyen de montrer comment l’équilibre entre le Bien et le Mal est préservé.

 

La femme et l’amour

L’amour est une mer dont la femme est la rive.

Victor Hugo, La légende des siècles

La femme semble constituer un être d’importance secondaire dans « La peste » et « Le nain ». Elle ne joue pas un rôle actif; son importance se manifeste sur le plan émotionnel. Elle symbolise l’amour, le Bien et Ia sensibilité, même si elle est également décrite comme un être faible.

Dans « La peste », le lecteur entend parler de Ia mère de Rieux, de la mère d’un enfant tourmenté par la peste, de l’ex-femme de Grand, de Ia femme de Castel et de l’être aimé de Rambert. Aucune femme ne prend part à l’action – toutes sont là pour mettre en valeur les caractéristiques des personnages principaux en représentant l’amour et la mère. Elles ne sont considérées que dans la relation avec un homme – elles sont Ia mère de quelqu’un ou I’être aimé de quelqu’un.

Dans « Le nain », Ia femme est davantage présente. La princesse Théodora et sa fille Angélica sont des personnages principaux et leur rôle est essentiel. Etant des personnes qui aiment, et des « objets d’amour », elles représentent le Bien.

Angélica, en particulier, constitue le bien personnifié – le contraire absolu du nain. Elle a l’avantage d’être une enfant en même temps qu’une fille ; partant, sa bonté et son innocence sont illimitées. Pour cette raison, elle porte le nom d’Angélica, ce qui montre qu’elle ressemble plus à un ange qu’à un être humain.

D’une façon similaire à celle du « Nain », l’oeuvre de I’auteur français décrit les membres du sexe féminin comme des êtres incapables de pécher. La femme a presque l’innocence d’un enfant et ne porte aucune culpabilité.

Le besoin de Ia femme qu’éprouve l’homme trouve des expressions différentes dans les deux ouvrages. Grand a besoin de l’amour pour trouver le bonheur. Sans Jeanne, il est perdu et incomplet. Pareillement, Rieux sent qu’il ne pourra jamais être la même personne après la mort de sa femme. Une partie de Iui est perdue et irremplaçable.

En ne laissant survivre que les hommes qui ont éprouvé l’amour pour une femme, Camus donne une importance considérable à ce sentiment.

Lagerkvist montre le besoin d’amour de tous les êtres humains. Même le nain – le mal personnifié – aime. II le nie, en dépit du fait que son sentiment pour la princesse et la jalousie de ses amants constituent le seul sentiment positif qui réside dans son âme. Toutefois, il le manifeste en Ia faisant souffrir. L’amour que ressent cette créature vicieuse montre la dualité de tout être.

Comme Cottard, le nain est incapable d’éprouver un amour sain. Son sentiment pour la princesse est dévoyé et ne peut jamais aboutir à une expression positive. A cause de ce grave défaut, Cottard et le nain resteront solitaires autant que malheureux.

Dans « Le nain », l’amour physique et Ia passion sont des éléments positifs. Pour Lagerkvist, ce sont les expressions de l’amour, et donc du Bien. La princesse, qui semble vivre de cela seul : « l’amour remplit sa vie » (24), est donc positive.

L’oeuvre de Camus, cependant, dépeint l’amour physique comme un besoin plutôt que comme la manifestation d’un désir. Au début de « La peste« , Camus l’inclut dans la description des habitudes : « Les hommes et les femmes, ou bien se dévorent rapidement dans ce qu’on appelle l’acte d’amour, ou bien s’engagent dans une longue habitude a deux. » (25). Comme les habitudes, l’acte d’amour perd son sens de source de jouissance.

Dans « Le nain », le désir de la femme qu’éprouve I’homme est au premier chef physique. Toutefois, le sentiment que la princesse ressent pour ses amants est mutuel, ce qui démontre que Lagerkvist est de l’opinion que l’amour n’est pas réservé à un seul être. Le fait que l’amour est partagé entre plusieurs êtres humains n’implique pas qu’il soit moins fort.

Les deux jeunes éprouvent un amour pur. Comme Roméo et Juliette, ils s’aiment malgré le désaccord et les objections de leurs parents. La force du Bien est immense. Les deux refusent jusqu’à la mort de se séparer. Même Ia mort de Giovanni n’est pas suffisante pour mettre fin à leur relation. Angélica ne supporte pas la vie sans l’amour de l’autre ; partant, elle décide de se noyer. II est clair que l’amour emporte une force immense et qui ne peut être empêchée.

En laissant la princesse et sa fille mourir à la fin du conte, Lagerkvist manifeste l’immortalité du dualisme. Si le nain est emprisonné et si le Mal est rendu faible, le Bien l’est également. Grâce à ces deux femmes, les courtisans prennent conscience de l’existence du Mal, et Ia lutte contre lui peut commencer

Camus emploie Ia même technique pour exprimer le dualisme. Au détriment des relations amoureuses et amicales, la lutte est victorieuse et le Fléau est temporairement éliminé. Rieux dolt assumer le poids de la vie sans l’être aimé et sans son ami ; quant à Rambert, il ne sera plus jamais heureux : « Il aurait souhaité redevenir celui qui, au début de l’épidémie, voulait courir d’un seul élan hors de la ville et s’élancer à la rencontre de celle qu’il aimait. » (26) Après Ia disparition de la peste, seul  Grand éprouve un bonheur sans restriction, comblé qu’il est par sa joie d’avoir écrit à Jeanne pour lui révéler Ia première phrase de son futur « chef-d’oeuvre ».


La femme, qui incarne l’amour, devient une victime du Mal après avoir montré sa force. II est indispensable d’avoir éprouvé l’amour, même s’il est rendu plus difficile après l’épidémie. Comme la fin du « Nain« , celle de « La peste » marque Ia survivance du dualisme. Toutefois, il est important de noter que Camus constate en conclusion « qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses a mépriser » (27), ce qui tend à montrer que le Mal est extrinsèque à l’être humain.

 

LA PHILOSOPHIE IMPLICITE DES DEUX AUTEURS


Selon la vision dualiste, l’équilibre entre le Bien et le Mal ne peut être rompu à long terme. Les deux principes existeront pour l’éternité et ils sont même dépendants l’un de l’autre. Chez Camus et Lagerkvist, le dualisme se manifeste par le fait que l’amour et Ia mort sont présents en même temps.


Le Mal a besoin de victimes pour pouvoir tourmenter l’humanité. Ces victimes se trouvent parmi ceux qui sont vulnérables par nature. Les deux symboles du Bien – l’enfant et la femme – sont les plus sensibles, partant, les victimes les plus probables.


Philippe Othon, l’enfant dans l’oeuvre française, est l’un des condamnés par Ia peste. II constitue l’innocente victime par excellence. Dans « Le nain« , les deux enfants souffrent et meurent. II semble que les enfants ne soient au monde que pour souffrir. L’innocence qui est propre a l’enfant ne fait pas partie des pouvoirs salvateurs. Comme Jésus, l’enfant souffre pour le péché des autres. Toutefois, pour les deux auteurs, Ia raison principale du tourment de l’innocent est à chercher dans leur besoin de rester fidèles au dualisme. D’ailleurs, le Mal ne peut subsister sans ce sacrifice involontaire du Bien.


Pour prix de sa solidarité et de son humanisme, l’être humain doit souffrir. Le fait d’aider ses semblables le rend plus vulnérable à la peste: « c’était la lutte elle-même contre la peste qui les rendait alors plus vulnérables à la peste. » (28) et, dans « Le nain » : « il y a des gens qui se sacrifient  à leurs semblables, qui soignent les malades, bien que cela ne serve qu’à leur faire attraper la peste. » (29).


Le nain, se compare à Jésus et s’estime être le contraire de Celui-ci: « II a toujours été entouré d’amour, il s’est nourri d’amour – alors
que je me nourrissais de haine. La haine a été mon aliment depuis les premiers instants de ma vie, j’ai absorbé sa sève amère, le sein maternel sur lequel je reposais était plein de fiel, tandis que Jésus, lui, tétait la douce Madone, la plus tendre, la plus suave de toutes les femmes, et buvait le lait le plus délicieux qu’ait jamais goûté un être humain. » (30).


Le nain a une relation particulière à la princesse et à Angélica. De la première, il dit qu’il Ia hait, mais, affirme-t-il : « Je risque constamment la vie pour elle et …elle a confiance en moi » (31) Non seulement le nain a besoin de Ia princesse, mais, elle aussi, compte sur lui. Quant à Angélica, elle veut partager ses jeux avec lui. Le petit monstre est son unique camarade de jeu! II est clair que Ia dépendance est mutuelle : elles sont les victimes de sa malfaisance et il est l’instrument de leur bonté.

Le Fléau est aidé par des complices. Cottard et Bernardo, qui jouent ce rôle, échappent tous les deux à Ia mort. Bernardo ne souffre point, tandis que Cottard est poursuivi par le passé. En collaborant avec le Mal, ils deviennent immunisés contre Iui. Le nain est donc hors de danger quand la peste ravage la ville : « je ne crains pas du tout la peste. Je sens que je ne rattraperai pas… [El le n’est] pas pour moi. (32) Le Fléau récolte ses victimes d’abord chez les individus « positifs ».

A cause de leur mode de vie et de ce qu’ils représentent, le nain affirme qu’il déteste les femmes et les enfants. Selon lui, l’amour est signe de faiblesse, la puissance et la cruauté constituant les seules caractéristiques dignes d’envie.

Le rapport entre le Bien et le Mal est fondamental. Puisque I’un ne peut subsister sans l’autre, l’équilibre est nécessaire. Par conséquent, les êtres bons seront toujours les premières victimes du maiheur. La meilleure assurance de rester en vie semble être de rejoindre les instigateurs de la misère. Toutefois, les deux auteurs soulignent que cela n’est pas le mode de vie idéal. Pour trouver la satisfaction intérieure, it faut lutter contre le Mal même si, parfois, on doit le payer de sa vie.

 

CONCLUSION

Sans aucun doute, « Le nain » et « La peste » sont des livres qui ont de nombreuses idées en commun. Dans les deux cas, le thème principal réside dans Ia lutte contre un mal prééminent. Les deux auteurs sont inspirés par la Seconde Guerre Mondiale – ils partagent tous les deux l’opinion que Ia guerre constitue un fléau. II est clair qu’ils n’approuvaient pas les idées de Hitler. Dans « Le nain » et dans « La peste », ce mal est représenté par un autre mal, pour montrer que la guerre n’est qu’une forme que le Mal peut revêtir. Pour rendre cette idée encore plus claire, Lagerkvist a choisi d’inclure dans son livre une guerre et d’exhiber la joie qu’elle éveille dans le nain.

Cela nous amène à relever l’une des rares différences entre les deux oeuvres. Tandis que Camus choisit une maladie pour représenter le Fléau, Lagerkvist laisse un être humain symboliser le Mal, et à son tour, le nain incite son maître à imposer la souffrance à ses semblables. Le petit homme incarne le mal qui gît dans tout adulte. Camus, au contraire, présente l’homme comme une création au premier chef bonne. Plutôt que l’être humain, Dieu, et le monde qu’il a créé, sont coupables d’engendrer le mal.

A Ia fin des deux oeuvres, le Bien remporte la victoire – mais ce n’est pas une victoire complète. Le malheur laisse des traces dans la mémoire des survivants et, un jour, il reviendra pour tourmenter l’humanité.

Heureusement, le Bien est aussi fort et aussi éternel que le Mal. L’amour est l’opposé de Ia guerre, cette dernière étant une forme du mal et le premier étant l’expression essentielle du Bien. Les nouveaux venus en ce monde, les enfants, qui sont également les « produits » de l’amour, sont innocents et bons. Ils n’ont pas encore été influencés par les malheurs qui sévissent sur Ia terre. Ce phénomène témoigne en faveur de l’idée de Lagerkvist que le monde exerce une mauvaise influence sur l’être humain. Après un certain temps, le mal s’installe chez l’enfant. Selon l’auteur, les enfants sont exempts au départ de l’élément mauvais qui affecte les adultes.

Camus, de son côté, est de l’opinion que la vie prive l’être humain de son innocence initiale et que le monde est mauvais, mais il soutient que Ia nature, ne réussit pas à créer un équilibre entre le bien et le mal dans I’homme.

La femme est également présentée comme un symbole du Bien. Elle joue un rôle similaire à celui de l’enfant – elle souffre en dépit (ou même à cause) de sa bonté et de son innocence. En outre, elle représente l’amour; la force primordiale dans la lutte contre le Mal.

Quant à l’amour physique, Camus manifeste une vue plus traditionnelle que l’auteur suédois. II tient pour évident qu’on n’aime qu’un seul être à la fois, tandis que Lagerkvist est de l’avis que l’infidélité est normale et même positive. SeIon lui, celle-ci est une expression de l’amour.


Pour les deux auteurs, la religion est de l’hypocrisie. Camus considère « La peste » comme « son livre le plus antichrétien. » (33) Quant à Lagerkvist, il a tenté tout au long de sa carrière d’écrivain de trouver des réponses aux questions de la religion. II n’exprime pas un point de vue très clair, même s’il démontre, dans « Le nain« , une philosophie plus anti-religieuse que dans ses autres ouvrages. Camus et Lagerkvist partagent l’opinion que Dieu est mauvais, s’il existe, car il laisse le Mal tourmenter la terre.


En dépit de cela, la Bible n’est pas sans importance pour les deux auteurs; c’est d’elle que sont tirés les personnages représentant Judas : Cottard et Bernardo. Même si ces derniers échappent au Fléau, ils sont condamnés à ne jamais pouvoir s’intégrer à la collectivité. Si la haine du peuple est épargnée à Cottard, c’est que sa pitié lui est réservée. Bernardo n’est pas non plus tenu responsable des souffrances, car il fabrique des appareils de défense pour la ville.


Par le fait que Cottard finit par devenir fou, Camus démontre que même si le collaborateur du Mal échappe au Fléau, il est puni : « bien mal acquis ne profite jamais« . Bernardo, par contre, n’est pas
puni de son activité meurtrière – Lagerkvist ne pense pas que le monde soit constitué d’une telle façon que la justice remporte toujours la victoire.


Plutôt que Dieu, c’est le dualisme qui règne. Le Mal ne peut être subjugué, il ne peut non plus conquérir le monde, car l’amour est un adversaire trop puissant pour lui. Tout est donc relatif – sans le Mal, le Bien ne peut subsister. Le Mal fait que le Bien doit être fort; sans lui, le Bien diminuerait et disparaîtrait. Le dualisme est donc primordial dans la perception de l’absence de Dieu.


Bien que Lagerkvist et Camus aient vécu si loin l’un de l’autre et dans des conditions si différentes, les similitudes entre « La peste » et « Le nain » sont frappantes. En effet, les deux auteurs ont une vision commune sur toutes les valeurs essentielles. Après avoir étudié les deux ouvrages, nous sommes émerveillés par le fait que deux écrivains ont pu mener le même raisonnement aux deux extremités de l’Europe.

***

NOTES


(1) Toutes les citations de « La peste » se réfèrent à Albert CAMUS, « La peste », Paris, / Gallimard, 1947.
(2) Toutes les citations du Nain se réfèrent à Pär LAGERKVIST, « Le nain », Paris, Stock, 1946.

(3) Cité dans Inga SÖDERBLOM, et Sven-Gustaf EDQVIST, Litteraturhistoria, Stockholm, Bibliotekslbrlaget, 1987, p. 422. (C’est nous qui traduisons).

(4) Albert CAMUS, La peste, p. 6.


(5) Réponse de Camus à Roland Barthes, dans Club, revue du Club du meilleur livre, février 1955. Cité dans Pol GAILLARD, La peste, Camus, « Profil d’une oeuvre », Paris, Hatier, 1972, p. 30.


(6) Dernière interview d’Albert Camus, Venture, 20 décembre 1959. Reproduite dans la collection de « La Pléiade », Volume « Essais », Paris, Gallimard, 1965, p. 1926.

(7) Albert CAMUS, « La peste« , p. 217.

(8) Ibid., p. 121.

(9) Pär LAGERKVIST, Le nain, p. 21.

(10) Jean GRENIER, Les Iles, p, 135. Cité dans Jean ONIMUS :  Les écrivains devant Dieu : Camus, Paris, Desclée de Brouwer, 1965, p. 53.

(11) Albert CAMUS, Noces, collection « Bibliothèque de La Pléiade », Volume Essais, Paris, Gallimard, 1965.

(12) Dans « La Peste, Camus« , op. cit., Pol GAILLARD note que « Sous l’occupation les journaux clandestins stigmatisaient avec un k germanique les collaborateurs de l’occupant nazi. », p. 50.

(13) Albert CAMUS, La peste, p. 274.

(14) Albert Camus, op. cit. p. 181.

(15) Ibid., p. 279.

(16) Pär LAGERKVIST, Le nain, op.cit., p. 216.

(17) Ibid., p. 198.

(18) Albert CAMUS, La peste, p. 199.

(19) Pär LAGERKV1ST, Le nain, p. 25.

(20) Albert CAMUS, Noces, op.cit., p. 64.

(21) Albert CAMUS, La peste, p. 222 : « …je vivais avec l’idée de mon innocence, c’estàdire avec pas d’idée du tout. » Il est à noter que l’innocence de l’enfant est encore soulignée dans le passage suivant : « …quelques enfants couraient, encore ignorants de ce qui les menaçait », p. 235.

(22) Pär LAGERKVIST, Le nain, p. 95.

(23) Albert CAMUS, La peste, p. 91.

(24) Pär LAGERKVIST, « Le nain », p. 15.

(25) Albert CAMUS, La peste, p. 12.

(26) Ibid., p. 266.
(27) Ibid., p. 279.

(28) Ibid., p. 177.
(29) Pär LAGERKVIST, Le Nain, p. 184.

(30) Ibid., p. 50.
(31) Ibid., p. 14.

(32) Ibid., p. 192.

(33) Déclaration à Claudine Chonez (Une semaine dans le monde, juin 1947). Cité dans Pol GAILLARD, op.cit., p. 38.

***                

BIBLIOGRAPHIE


 – Ouvrages de base


CAMUS, Albert, La peste, Paris, Gallimard, 1947.
LAGERKVIST, Par, Le nain, Paris, Stock, 1946 (1944).


 – Ouvrages cités


CAMUS, Albert, La peste, Paris, Gallimard, 1947.
L’oeuvre complète, dans la collection « Bibliothèque de La Pléiade », 2 vol., Paris, Gallimard, 1965.
GAILLARD, Pol, La peste, Camus, « Profil d’une oeuvre », Paris, Hatier, 1972.
LAGERKVIST, Pär, Le nain, Paris, Stock, 1946 (1944).

ONIMUS, Jean, Les écrivains devant Dieu : Camus, Paris, Desclée de Brouwer, 1965.

SODERBLOM, Inga, et EDQVIST, Sven-Gustaf,
Litteraturhistoria, Stockholm, Biblioteksfarlaget, 1987.

 – Ouvrages consultés


CAMUS, Albert, La peste, Paris, Gallimard, 1947.
Le mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, 1942.

L’oeuvre complète dans la collection de « La Pléiade », 2 vol., Paris, Gallimard, 1965.
DOSTOIEVSKI, Fedor, Les frères Karamazov, Lausanne, Rencontre,1983 (1879).
GAILLARD, Pol, La peste, Camus, Collection « Profil dune oeuvre, » Paris, Hatier, 1972.
LAGERKVIST, Par,  Le nain, Paris, Stock, 1946 (1944).
Gast hos verkligheten, Stockholm, Bonniers, 1949 (1925).

LEBESQUE, Morvan, Camus, Ecrivains de toujours, Paris, Seuil, 1963.
LEVI-VALENSI, Jacqueline, La peste d’Albert Camus, Paris, Gallimard, 1991.
MALHOT, Laurent, Albert Camus ou l’imagination du désert,
Les presses de l’Université de Montréal, 1973.
ONIMUS, Jean, Les écrivains devant Dieu : Camus, Paris, Desclée de Brouwer, 1965.

SODERBLOM, Inga, et EDQVIST, Sven-Gustaf, Litteraturhistoria, Stockholm, Biblioteksforlaget, 1987.
THODY, Phillip Albert Camus, A study of his work, Londres, Hamish Hamilton, 1957.

***

TABLE DES MATIERES

Introduction                                             

Le Mal

Une protestation contre les dictateurs de l’époque                                                         

Le responsable du malheur                               

Les profiteurs de la misère                                

L’irréductible malfaisance                                

Le Bien

L’enfant                                                      

La femme et l’amour                                            

La philosophie implicite des deux auteurs                                      

Conclusion                                      

Bibliographie                                      

Index    

***

UNIVERSITE DE GENEVE, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

« Deux allégories du Mal : « La Peste » d’Albert Camus et « Le Nain » de Pär Lagerkvist

Mémoire de Diplôme d’Etudes Françaises présenté par Mme Martina SALOMONSSON (Juin 1993)

Professeur M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

 

 

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