L’opposition de l’amour-passion et de l’amour-compréhension dans la nouvelle « Vanina Vanini » de Stendhal

L’OPPOSITION DE L’AMOUR-PASSION ET DE L’AMOUR-COMPREHENSION :

Analyse de la Cinquième séquence (Ed. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », pp. 755-758) de la nouvelle « Vanina Vanini » de Stendhal.

Texte de la séquence :

 

1ère S/Sq. « Un jour, le chirurgien rendit la liberté à son malade. Que vais-je faire ? pensa Missirilli : rester caché chez une des plus belles personnes de Rome ? Et les vils tyrans qui m’ont tenu treize mois en prison sans me laisser voir la lumière du jour croiront m’avoir découragé : Italie, tu es vraiment malheureuse, si tes,enfants t’abandonnent pour si peu ! Vanina ne doutait pas que le plus grand bonheur de Pietro ne fût de lui rester à jamais attaché; il semblait trop heureux; mais un rnot du général Bonaparte retentissait amèrement dans l’âme de ce jeune homme ,et influençait toute sa conduite à l’égard des femmes.

2ème S/Sq. En1796, comme le général Bonaparte quittait Brescia, les municipaux qui l’accompagnaient à la porte de la ville lui disaient que les Bressans aimaient la liberté par-dessus tous les autres Italiens. – Oui, ils aiment à en parler à leurs maîtresses.

3ème S/Sq. Missirilli dit à Vanina,d’un air assez contraint : –  Dès que la nuit sera venue, il faut que je sorte. – Aie bien soin de rentrer au palais avant le point du jour; je t’attendrai. – Au point du jour, je serai à plusieurs milles de Rome. – Fort bien, dit Vanina froidement, et où irez-vous ? – En Romagne, me venger. – Comme je suis riche, reprit Vanina de l’air le plus tranquille, j’espère que vous accepterez de moi des armes et de l’argent. Missirilli la regarda quelques instants sans sourciller, puis, se jetant dans ses bras : – Ame de ma vie, tu me fais tout oublier, lui dit-il, et même mon devoir. Mais plus ton coeur est noble, plus tu dois me comprendre.

4ème S/Sq. Vanina pleura beaucoup, et il fut convenu qu’il ne quitterait Rome que le surlendemain. – Pietro, lui dit-elle le lendemain, souvent vous m’avez dit qu’un homme connu, qu’un prince romain, par exemple, qui pourrait disposer de beaucoup d’argent, serait en état de rendre les plus grands services à la cause de la liberté, si jamais l’Autriche est engagée loin de nous, dans quelque grande guerre. – Sans doute, dit Pietro étonné. – Eh Bien ! vous avez du coeur; il ne vous manque qu’une haute posltion; je viens vous offrir ma main et deux cent mille livres de rentes. Je me charge d’obtenir le consentement de mon père. Pietro se jeta à ses pieds; Vanina était rayonnante de joie. – Je vous aime avec passion, lui dit-il; mais je suis un pauvre serviteur de la patrie; mais plus l’Italie est malheureuse, plus je dois lui rester fidèle. Pour obtenir le consentement de don Asdrubale, il faudra jouer un triste rôle pendant plusieurs années. Vanina, je te refuse. Missirilli se hâta de s’engager par ce mot. Le courage allait lui manquer. – Mon malheur, s’écria-t-il, c’est que je t’aime plus que la vie, c’est que quitter Rome est pour moi le pire des supplices. Ah ! que l’Italie n’estelle délivrée des barbares ! Avec quel plaisir je m’embarquerais avec toi pour aller vivre en Amérique. Vanina restait glacée. Ce refus de sa main avait étonné son orgueil;  mais bientôt elle se jeta dans les bras de Missirilli.  – Jamais tu ne m’as semblé aussi aimable, s’écriatelle; oui,mon petit chirurgien de campagne,  je suis à toi pour toujours. Tu es un grand homme comme nos anciens Romains. Toutes les idées d’avenir, toutes les tristes suggestions du bon sens disparurent ; ce fut un instant d’amour parfait. Lorsque l’on put parler la raison: Je serai en Romagne presque aussitôt que toi, dit Vanina. Je vais me faire ordonner les bains de la Poretta. Je m’arrêterai au château que nous avons à San Nicolo près de Forli… Là, je passerai ma vie avec toi! s’écria Missirilli.  – Mon lot désormais est de tout oser, reprit Vanina avec un soupir. Je me perdrai pour toi, mais n’importe… Pourrastu aimer une fille déshonorée?  – N’estu pas ma femme , dit Missirilli, et une femme à jamais adorée? Je saurai t’aimer et te protéger.

5ème S/Sq. Il fallait que Vanina allât dans le monde. A peine eutelle quitté Missirilli, qu’il commença à trouver sa conduite barbare. « Qu’estce que la patrie? se ditil. Ce n’est pas un être à qui nous devions de la reconnaissance pour un bienfait, et qui soit malheureux et puisse nous maudire si nous y manquons. La patrie et la liberté, c’est comme mon manteau, c’est une chose qui m’est utile, que je dois acheter, il est vrai, quand je ne l’ai pas reçue en héritage de mon père; mais enfin j’aime la patrie et la liberté, parce que ces deux choses me sont utiles. Si je n’en ai que faire,si elles sont pou rmoi comme un manteau au mois d’août, à quoi bon les acheter, et à un prix énorme? Vanina est si belle! elle a un génie si singulier ! On cherchera à lui plaire; elle m’oubliera. Quelle est la femme qui n’a jamais eu qu’un amant ? Ces princes romains, que je méprise comme citoyens, ont tant d’avantages sur moi ! Ils doivent être bien aimables! Ah! si je pars, elle m’oublie, et je la perds pour jamais. »

6ème S/Sq. Au milieu de la nuit, Vanina vint le voir; il lui dit l’incertitude où il venait d’être plongé, et la discussion à laquelle, parce qu’il l’aimait, il avait livré ce grand mot de patrie.Vanina était bien heureuse. « S’il devait choisir absolument entre la patrie et moi, se disait-elle, j’aurais la préférence. » L’horloge de l’église voisine sonna trois heures; le moment des derniers adieux arrivait. Pietro s’arracha des bras de son amie. Il descendait déjà le petit escalier, lorsque Vanina, retenant ses larmes, lui dit en souriant:  – Si tu avais été soigné par une pauvre femme de la campagne, ne ferais-tu rien pour la reconnaissance? Ne chercherais-tu pas à la payer ? L’avenir est incertain, tu vas voyager au milieu de tes ennemis: donne-moi trois jours par reconnaissance, comme si j’étais une pauvre femme, et pour me payer de mes soins. »   ***

Cinquième séquence (pages 755-758)

Code séquentiel & sousséquences

 

1ère s/sq. « Un jour —–> à l’égard des femmes. »

Code CHR. : Un jour (Déictique temporel)

Code TOP. : Le palais de Vanina Vanini

Code ACT. : Le chirurgien Pietro –  Vanina (monologue)

 

2ème s/sq. « En 1796 —–> leurs Maîtresses »

Code CHR. :  En 1796 (déictique temporel)

Code TOP.: Brescia

Code ACT. : Bonaparte et les Bressans

 

3ème.s/sq, « Missirilli dit —–> que le surlendemain »

.Code TOP.: Le palais de Vanina

Code ACT. : Vanina et Pietro (dialogue)

 

4ème s/.sq. « Pietro, lui ditelle…et te proteger ».

Code CHR. :  Le lendemain (déictique temporel)

Code ACT.: Vanina et Pietro (dialogue)

 
me s/sq.
 
« Il fallait —–> pour jamais »
 
Code CHR.: A peine (déictique temporel)
 
Code TOP : A peine eut-elle quitté Missirilli  (déplacement d’un personnage (Vanina)
 
Code ACT.: Pietro– (monologue)
 
6ème s/sq.
 
« Au milieu de la nuit —–> mes soins. »
 
Code CHR.: Au milieu de la nuit (déictique temporel)
 
Code TOP.: Il descendait déjàle petit escalier ( déplacement d’un personnage (Pietro)
 
Code ACT.: Pietro et Vanina    (dialogue)
 
***

Les prisons de Pietro Missirilli

 
Le personnage de Pietro Missirilli, dans toute la nouvelle mais particulièrement dans cette séquence, est constamment entouré par différentes prisons qui entravent et freinent, soit à un niveau strictement physique, soit à un niveau psychologique, son désir ardent de liberté.
On pourrait se représenter cette série de prisons comme des boîtes chinoises encastrées les unes dans les autres.
La première prison que l’on rencontre tant au début de la nouvelle qu’au début de la séquence, est celle du Fort SaintAnge, d’où Pietro s’était enfui et où, ditil,
 
« Les vils tyrans (…) m’ont tenu treize mois en prison sans me laisser voir la lumière du jour. »
 
L’ordre qui a enfermé Pietro et que celuici combat, est celui des « vils tyrans« .
 
La deuxième prison est le palais de Vanina Vanina où il est pratiquement cloîtré, même si cette situation est d’abord due à ses blessures et au fait qu’il est recherché par la police. Pietro a réussi à sortir de la première prison grâce à son audace et à l’aide d’un déguisement. Il peut sortir de la deuxième en raison de sa guérison, décrétée par le chirurgien :
 
 » ( …) le chirurgien rendit la liberté à  son malade. »
 
La troisième prison est Rome, d’où Pietro doit sortir pour enfin recommencer la lutte. Rome est un lieu très dangereux pour lui, mais c’est aussi la ville symbole du pouvoir temporel et spirituel des Papes, les « vils tyrans » contre qui Pietro se bat :
 
Le thème « quitter Rome » réapparaît trois fois dans cette séquence :
 
 (…) « Je serai à plusieurs milles de Rome. »
 
(…) « il ne quitterait Rome que le surlendemain.« 
 
(…) « c’est que quitter Rome est pour moi le pire des supplices » 
 
et une fois, au début de la séquence suivante :
 
« Enfin il quiitta Rome. »
 
La quatrième prison n’est pas un lieu physique, elle se trouve à l’intérieur des trois précédentes mais, en même temps, elle les dépasse : c’est Vanina ellemême. Elle construit, avec son amour, une véritable prison autour de Pietro dont elle est le geôlier et de laquelle elle n’admet pas qu’il puisse sortir.
 
« Vanina ne doutait pas que le plus grand  bonheur de Pietro ne fût de lui rester à jamais attaché  »
 
Et quand elle se rend compte que « son prisonnier veut s’évader », elle cherche par tous les moyens à renforcer cet enfermement. D’abord, elle essaie de l’acheter en lui proposant un mariage économiquement rentable :
 
« (…) il ne vous manque qu’une haute position; Je viens vous offrir ma main et deux cent mille livres de rentes.«                                            
 
Puis, devant l’échec de sa tentative, elle essaie le chantage moral et psychologique :
 
« (…) donne-moi trois jours par reconnaissance, comme si j’étais une pauvre femme, et pour me payer de mes soins. »
 
Et quand, enfin, Pietro a décidé de quitter la prison du palais, Vanina fait immédiatement apparaître à l’horizon une autre possible prison : le château de San Nicolo :
 
« Je m’arrêterai au château que nous avons à San Nicolo, près de Forli.« 
 
Le château est, en effet, soit un symbole du pouvoir de la classe dominante soit un signe du pouvoir qui s’impose par la force (prison, force armée).
 
 

L’amour pour la passion et l’amour pour la personne

 

Le cornportement de Vanina pourrait être interprété comme la démonstration la plus évidente de son amour-passion qui s’oppose à l’amour de la patrie chez Pietro;  le « rêve de nuit« , le désir de se réaliser individuellement dans la sphère privée, est antithétique du « rêve de jour« , du désir de gloire, qui consiste à se réaliser dans une dimension sociale, publiquement.

– « Et les vils tyrans (…) croiront m’avoir découragé ! Italie tu es vraiment malheureuse, si tes enfants t’abandonnent pour si peu. »

et encore :

– « En Romagne, me venger.  » – « (…) mais plus l’Italie est malheureuse, plus je dois lui rester fidèle. »

Toutes ces affirmations de Pietro s’opposent, en effet, au désir d’un amour total et absolu de Vanina.

« S’il devait choisir absolument entre la patrie et moi, se disait-elle, j’aurais la préférence. »

L’amour de Vanina est le Grand Amour, l’Amour-Passion. Elle veut qu’il soit semblable à l’amour d’un roman auquel il faut tout consacrer et tout sacrifier :

« Mon lot désormais est de tout oser (…). Je me perdrai pour toi, mais n’ importe « .

La « passion » dans son sens classique, vit l’instant présent, sans se projeter dans l’avenir. Ce fait est évident dans le passage suivant :

« Toutes les idées d’avenir, toutes les tristes suggestions du bon sens disparurent; ce fut un instant d’amour parfait. »

Ici, les deux personnages subissent la passion avec la même intensité. Mais Pietro, au contraire de Vanina, commence (jusqu’à un certain point) à regarder vers l’avenir, malgré la souffrance que ses projets lui causent :

« ( … ) c’est que quitter Rome est pour moi le pire des supplices. »

Pietro, en effet, continue à aimer Vanina, mais non pas avec le « totalitarisme » de l’amour-passion. En effet, on ne remarque pas seulement un contraste entre le « rêve de jour » et le « rêve de nuit ». Une autre opposition peut être envisagée entre deux conceptions différentes de l’amour liées à deux conceptions différentes de la vie. L’amour-passion de Vanina est un narcissisme qui croit être un véritable amour pour l’autre. En réalité, il n’est autre qu’un amour pour l’amour, une adoration de soi et de ses propres sentiments. Vanina est une personne qui a rêvé de vivre les grandes passions romanesques. Elle veut les transposer dans sa vie qu’elle trouve fort ennuyeuse et banale. Quand Vanina dit à Pietro :

« Tu es un grand homme comme nos anciens Romains« 

elle le place aux antipodes de l’aristocratie romaine contemporaine, qu’elle considère avec mépris :

« Quelle est sa raison ? la même que celle de Sylla pour abdiquer, son mépris pour les Romains. »

La phrase précédente nous montre que Vanina est comparée à Sylla, personnage héroïque de l’histoire de Rome. Cette identification illustre la raison pour laquelle elle s’affirme supérieure aux autres aristocrates. En même temps, elle projette sur Pietro toutes ces « Vertus Romaines » qu’elle croit avoir et qu’elle veut trouver en lui. Vanina n’est pas réellement intéressée par ses véritables vertus, par ses plus profonds intérêts. En lui, elle veut trouver son idéal et toutes les caractéristiques que l’homme idéal doit avoir. En Vanina, il n’y a pas la volonté d’accepter l’autre tel qu’ il est, dans son intime singularité. Elle ne veut pas le « bien de l’être aimé, au-delà de son propre bonheur ». En réalité, elle veut posséder son amour. On peut noter l’idée de possession presque morbide dans le passage suivant :

– « Pietro s’arracha des bras de son amie« .

– « Vanina ne doutait pas que le plus grand bonheur de Pietro ne fût de lui rester à jamais attaché … »

Et pour parvenir à cette possession elle utilise toutes les méthodes typiques d’une mentalité bourgeoise et commerciale : pour posséder la chose désirée, il faut l’acheter, car il y a un prix pour tout. En effet, tout au long de la séquence, on relève des indices qui caractérisent la classe sociale de Vanina, motivée surtout par l’argent et non par une tradition noble. Vanina essaie véritablement d’acheter Pietro. On trouve par exemple :

« Comme je suis riche, (…) j‘espère que vous accepterez de moi des armes et de l’argent ».

Le mariage même est proposé comme un véritable marché :

« (…) Je viens vous offrir ma main et deux cent mille livres de rentes« .

Et quand Pietro refuse parce qu’il considère une telle offre comme contraire à sa dignité :

« (…) Il faudra jouer un triste rôle pendant plusieurs années. Vanina, je te refuse. »

Vanina cherche à « se faire payer pour ses soins » et, pour y arriver, elle utilise les sentiments de reconnaissance de Pietro :

« (…) ne ferais-tu rien pour la recon­naissance ? Ne chercherais-tu pas à la payer ? (…) donne-moi trois jours par reconnaissance comme si j’étais une pauvre femme , et pour me payer de mes soins. »

L’amour passion-possesion de Vanina, son désir que Pietro lui reste « à jamais attaché » est antithétique du rêve de Pietro :

« Avec quel plaisir je m’embarquerais avec toi pour aller vivre en Amérique. »

L’Amérique est la terre nouvelle de la liberté et de l’égalité, le monde nouveau où les catégories et les conventions sociales ne sont pas encore strictement établies. En Amérique, l’édification de quelque chose de différent est encore imaginable. L’amour de Pietro semble différent. Bien sûr, c’est un amour passionné  « comme on aime pour la première fois à dix-neuf ans et en Italie » (p.755), mais on ne perçoit pas chez lui l’exaltation que provoquerait une Vanina idéalisée. Pietro l’aime comme on aime une femme réelle et non pas comme un être imaginaire sorti d’un monde chimérique :

« N’es-tu pas ma femme, dit Missirilli, et une femme à jamais adorée ? Je saurai t’aimer et te protéger« 

et avec laquelle il veut partager sa vie :

( …) « Je passerai rna vie toi ! « 

Un tel amour, irréductible aux rapports sociaux, vit dans le respect réciproque de l’être humain et de sa liberté. C’est de cette manière que Pietro aime Vanina, comme un être humain et non pas comme une princesse.  

 

L’ alternance du « tu » et du « vous »

 

  L’utilisation du « tu » et du « vous dans les dialogues définit l’attitude des deux personnages. Dans tous les dialogues, Pietro utilise le « tu » pour s’adresser à Vanina :

–  (…) « tu me fais tout oublier… »

– (…) « plus ton coeur est noble plus tu dois me comprendre… »

– (…) Je t’aime plus que la vie… »

– (…) « je m’embarquerais avec toi... « 

– (…) « je passerai ma vie avec toi... »

– (…) « N’es-tu pas rna femme (…) ? Je saurai t’aimer et te protéger« 

Le « tu » dénote l’égalité entre deux êtres qui s’aiment et qui ne sont pas contraints de suivre les conventions sociales. Une fois seulement Pietro utilise le « vous » :

« Je vous aime avec passion, mais je suis un pauvre serviteur de la patrie … »

quand Vanina lui propose un mariage qui est un véritable « contrat social » et non pas le couronnement de leur amour. Par cette proposition Vanina approfondit l’abîme social qui sépare les deux amants, abîme dont elle est fort consciente. Cela est souligné par l’alternance du « tu » et du « vous » dans son discours :

– « Aie bien soin de rentrer au palais avant le point du jour; je t’attendrai.

Au point du jour je serai à plusieurs milles de Rome.

Fort bien, dit Vanina froidement, et où irez-vous ? »

Au début de la séquence, Vanina utilise le « tu » parce qu’elle est très sûre d’elle-même et ne doute pas que Pietro « veut lui rester à jamais attaché« . Mais quand elle se rend compte qu’elle n’est pas la seule passion importante de sa vie, elle utilise le « vous » qui marque sa désillusion et son orgueil. Et elle continue à le vouvoyer :

« Comme je suis riche (…), j’espère que vous accepterez de moi... »

Ici, Vanina n’utilise pas le « vous » comme un signe de respect, mais pour souligner une supériorité sociale due à sa richesse. Elle insiste une fois de plus sur cette supériorité quand elle lui propose le mariage :

– « (…) souvent vous m’avez dit qu’un homme connu… « 

– « (…) il ne vous manque qu’une haute position; je viens vous offrir ma main… »

Mais elle se remet à le tutoyer quand elle se rend compte que Pietro n’est plus rebelle à ses désirs et que le doute assaille son esprit et ébranle ses certitudes :

– « Jamais tu ne m’as semblé aussi aimable (…) oui, mon petit chirurgien de campagne, je suis à toi pour toujours. »

– « Je serai en Romagne presque aussitôt que toi, dit Vanina. »

Elle utilise aussi le « tu » quand elle veut obtenir quelque chose de lui en lui montrant le sacrifice auquel elle consent :

– « (…) Je me perdrai pour toi (…) Pourras-tu aimer une fille déshonorée ? »

– « Si tu avais été soigné par une pauvre femme de la campagne, ne ferais-tu rien pour la reconnaissance ? Ne chercherais-tu pas à la payer ? …  

 

Vanina-Missirilli vs Cléopâtre-Antoine

 

  Cette alternance du « vous » et du « tu » nous rappelle celle d’un dialogue qui nous conduit au bord du Nil. Jadis, Cléopâtre, une reine mue aussi fortement par la passion que Vanina, a conduit son amant à une fin tragique. On peut relever ce parallèle avec ‘ »Antoine et Cléopâtre« , la célèbre pièce de théâtre de Shakespeare, précisément dans le passage suivant, une fois qu’Antoine a pris la décision de partir :

(1) « These strong Egyptian fetters I must break, / Or lose myself in dotage. » (Act I Sc. II)

Et quand il essaie de lui annoncer sa décision, elle se lance dans le même jeu que Vanina : tantôt reine en le vouvoyant, et tantôt femme en lui adressant la parole en le tutoyant :

(2) « Pray you (…) I know by that same eye there’s some good news. » (Act I Sc. III

(3) « Or thou, the greatest soldier of the world,/Art turn’d the greatest liar.  » (Act I Sc. III)

On trouve le même dilemme chez Missirilli et chez Antoine : en tous deux l’amour-passion se heurte à l’amour de la patrie :

(4) « The strong necessity of tirne commands / Our services awhile; but my full heart / Remains in use with you. Our Italy / Shines o’er with civil swords (…). » (Act I Sc. IV)

Ce sont les mêmes propos chez Missirilli quand il dit :

« Je vous aime avec passion , lui dit-il; mais je suis un pauvre serviteur de la patrie; mais plus l’Italie est malheureuse, plus je dois lui rester fidèle. »

Une fois que la passion s’est emparée d’elle, Cléopâtre, comme Vanina, ne songe qu’à garder pour elle seule l’homme « qui a fait battre son coeur ». Toutes les deux exigent l’amour absolu. Cléopâtre demande à Antoine :

(5) « If it be love indeed, tell me how much. (…) I’ll set a bourn how far to be belov’d. » (Act I Sc. I)

Et Vanina, comme si elle était l’écho de Cléopâtre, se dit :

« S’il devait choisir absolument entre la patrie et moi (…), j’aurais la préférence. »

Lorsqu’on veut décrire Vanina, l’image de Cléopâtre vient tout de suite à l’esprit, comme pour souligner les points communs : comme Cléopâtre, Vanina est pleine de contrastes; tour à tour vaniteuse comme une coquette et grande comme une reine; volage dans sa soif de voluptés, et sincère dans son attachement pour Antoine. Mais Cléopâtre se montre digne, à la fin de la pièce, parce qu’elle partage la tombe d’Antoine, tandis que Vanina choisit de soulager son chagrin dans les bras de Silvio… ***

NOTES

(1) Il faut que je brise ces fortes chaînes égyptiennes, ou je me perds dans ma folle passion. (2) Je vous prie, (…) Je lis dans vos yeux que vous avez reçu de bonnes nouvelles. (3) Ou bien toi, le plus grand guerrier de l’univers (…) tu en es devenu le grand imposteur. (4) L’impérieuse nécessité des circonstances exige pour un temps notre service; mais mon coeur tout entier reste avec vous. Partout notre Italie étincelle des épées de la guerre civile. (5) Si c’est de l’amour, dites-moi, quel degrés d’amour ? Je veux établir par une limite , jusqu’à quel point je puis être aimée. ***

BIBLIOGRAPHIE

  ALQUIE, Ferdinand, Le désir d’éternité, PUF LEFEVRE, Henri, Le marxisme, Paris, 1948. SHAKESPEARE, William, Antony and Cleopatra, Penguin Books Ltd., 1937 SHAKESPEARE, William, Antoine et Cléopâtre, traduction française, Librairie académique Perrin, 1960. STENDHAL, Vanina Vanini, in Romans et Nouvelles II, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, pp. 748-772. *** Université de Genève, Faculté des lettres, E.L.C.F. Texte présenté par Mme Alba FERRARI et Mme Rocio SANABRIA pour l’obtention du Certificat d’Etudes Françaises (CEF) dans le cadre du séminaire de littérature (1989-1990) Professeur : M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff                    

 
 
 

 

"Je dis qu'il faut apprendre le français dans les textes écrits par les grands écrivains, dans les textes de création ou chez les poètes et non pas auprès de documents qui portent déjà le rétrécissement du sociologisme, le rétrécissement des médias." Michel HENRY