« La Femme Adultère », une nouvelle d’Albert Camus

« La Femme adultère » (Albert Camus)

« Le langage est la condition de l’inconscient »

« La femme n’est pas-toute, il y a toujours quelque chose qui chez elle échappe au discours[1]. » (Jacques LACAN)

De l’Exil au Royaume

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C’est en nous fondant sur la décomposition de la chaîne signifiante – et donc sur ce que nous entendons[2] à la lecture du titre de la nouvelle – que nous définirons les thèmes majeurs de notre recherche :

  • La femme a dû le taire = d’où nous inférons le thème du silence et de la communication : L’exil ( Séquence 1 )
  • La femme adulte erre = nous suggère le thème de l’errance et de la quête : du besoin au désir ( Séquence 2 et 3 )
  • La femme adule (la) terre = évoque le thème de l’amour et de l’adoration :   la Terre Promise et/ou la tentation ( Séquence 3 ), la demande ( Séquence 4 )

Nous nous proposons enfin, en nous autorisant de la théorie lacanienne de la lettre[3], d’explorer une dernière piste de lecture :

  • La femme a(du)ltère = nous oriente dans une double direction :
  1. celle de la femme altérée, au double sens de « assoiffée » et de « modifiée », d’où le thème de la soif, du désir et de la jouissance: le Royaume. ( Séquence 5 )

2. celle de l’altérité: l’autre (Lévinas) et l’Autre (Lacan)

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Situation de la nouvelle :

« L’exil et le royaume » intervient dans l’œuvre de Camus à un moment où l’auteur est à court d’inspiration et considère ces nouvelles comme un exercice de style apte à lui faire retrouver le fil de la création. D’où le thème de la sécheresse (le désert), commun à nombre de ces courts textes et notamment au dernier d’entre eux, « La Pierre qui pousse », dont le cadre géographique ainsi que le thème final de la forêt irriguée par le fleuve Amazone manifestent l’aboutissement : l’inspiration retrouvée symbolisée par la fluidité de l’eau, paradigme de la vie.

L’axe sémantique de la nouvelle :

L’axe sémantique :

S —————————– t —————————–> S’

Pierre/Sable           Sable/Vent          Eau/Mer/forêt[4]

Terre                         feu/air                              Eau

( alternance chaleur/froid : le désert )[5]

Mort                                                                   Vie

(dysphorie)                                               (euphorie)

 

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Analyse sémiotique

  1. La segmentation du texte : le code séquentiel
Première séquence : Le voyage en autocar à travers le désert : l’Exil

Début de la séquence page 3 : « Une mouche maigre… »  —- fin de la séquence page 8 : « Elle entra dans l’hôtel… » (disjonction spatiale)

L’axe sémantique :

 

S  ———————————     t —————————–>  S’

 

le désert                           l’autocar                            l’oasis

Code TOP :

– Le désert (nature, englobant, extérieur, statique)

– L’autocar (culture, englobé, intérieur, dynamique)

 – L’oasis (nature/culture, englobant/englobé, extérieur, statique)

Code ACT : Janine, Marcel, le chauffeur, les Arabes, le soldat-chacal

Code SYM : Rappelons que le symbole est par nature ambivalent et que sa valeur (sa signification) dépend de la structure (le contexte).

On verra que la valeur-signification du désert, comme celle du silence, dans la première séquence : dysphorique, symbole de mort (par exemple, les pierres du désert, lieu où la vie biologique est impossible) s’inverse dans la troisième séquence. Le désert, peuplé d’hommes libres (les bergers nomades) et lieu de la conversion à la vie spirituelle, renferme en son sein l’oasis (lieu euphorique, symbole de vie ; par exemple, la palmeraie). Ainsi, le silence devient, dans la séquence 3, la marque de la jouissance : « … il sembla à Janine que le ciel entier retentissait d’une seule note éclatante et brève dont les échos peu à peu remplirent l’espace au-dessus d’elle, puis se turent subitement pour la laisser silencieuse devant l’étendue sans limites. » (p. 12)

« Au-dessus du désert, le silence était vaste comme l’espace » (p. 13)

Il en va de même du sable qui peut être « doux » (euphorique), notamment lorsqu’il est associé à la plage, c’est-à-dire à l’eau de la mer, ou à l’oasis : « Elle avait rêvé aussi de palmiers et de sable doux. » (p. 6) ou, au contraire, dysphorique, en association avec le vent froid du désert (comme durant le voyage en autocar, lorsque les passagers essuient « leurs lèvres et leurs yeux irrités par le sable qui s’infiltrait dans la voiture. » (p.4) ou lorsque, sur les vitres de l’autocar, « le sable s’abattait … par poignées comme s’il était lancé par des mains invisibles.» (p.3)

Le vent, quant à lui, peut être « coupant » (p. 6) et « froid » (dysphorique), ou, inversement, messager de bien-être physique et moral (euphorique), comme dans la séquence 5 où il est associé à l’eau et à la vie : « Un faible vent s’était levé dont elle entendait couler les eaux légères dans la palmeraie. Il venait du sud, là où le désert et la nuit se mêlaient maintenant sous le ciel à nouveau fixe, là où la vie s’arrêtait, où plus personne ne vieillissait ni ne mourait. » (p. 16). Egalement : « … cette rumeur de fleuve … que le vent faisait naître dans les palmiers »   et aussi : « Puis le vent parut redoubler, le doux bruit d’eaux devint sifflement de vagues. » (p.8)

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SSq.1., p. 3 : « Une mouche maigre » -  « Soudain, on entendit… » (disjonction temporelle)

SSq.2, p. 3 : « Soudain —-> p. 4 : « Au collège … Y avait-il si longtemps de cela ? Vingt-cinq ans. »  (disjonctions temporelle et spatiale : lieu paratopique) — « Non, elle n’était pas seule… » –

— p.6 : … «… entre les pierres, des graminées sèches. »

Ssq.3., p. 5 : « L’autocar … «  – « …tiède et reposant. » (partie de la ssq.3 enchâssée dans la ssq. 2)

— p.6 : « …entre les pierres, des graminées sèches. »

Ssq. 4, p. 6 : « Le car s’arrêta brusquement. » — « … à coups d’accélérateur. »

Ssq. 5, p. 7 : « Dans un grand hoquet, l’autocar repartit. » —- « … remblais friables. » (disjonctions spatiale et actorielle)

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Deuxième séquence :  l’oasis et le commerce dans la ville (le besoin vs le désir)

 

« … il faut, en effet, s’abriter du besoin. Mais du reste, de ce qui n’est pas le besoin le plus simple, où s’abriter ? » (p. 6)

Début de la séquence, page 7 : « Il y avait des heures qu’ils roulaient … lorsque des cris retentirent au-dehors. » —- fin de la séquence, page 12 : « Mais, déjà, Marcel redescendait. »

Transition, p. 7  : « Il y avait des heures qu’ils roulaient … — On entrait dans l’oasis. » (disjonction spatiale)

Ssq. 1, page 7 : « Le vent soufflait toujours… — p. 8 : « « Je monte », dit-elle à Marcel qui interpellait avec impatience le chauffeur. » (disjonctions actorielle et spatiale)

Ssq. 2 : page 8 : « Elle entra dans l’hôtel. »(disjonction spatiale)  —- p. 9 : « …la jeune fille qu’elle avait été. »

Ssq. 3 : page 9 : « Après leur toilette, ils descendirent (disjonction spatiale) dans la salle à manger » —- p. 9 : « … embarras. »

Ssq. 4 : page 9 : «Ils longeaient un petit jardin public … » ——- à la page 12 : « Mai                                s, déjà, Marcel redescendait. »

Code TOP. : l’hôtel (chambre et salle-à-manger), les rues de la ville, la boutique, les rues de la ville

Code ACT. : Janine, Marcel, le patron français de l’hôtel (colons dominants) vs le serveur arabe de l’hôtel, des Arabes, le vieux marchand arabe, un grand Arabe (colonisés dominés)

Code CHR. : L’après-midi de l’arrivée dans l’oasis

Code SYM. : Les palmiers agités par le vent chaud venu du sud et de la mer représentent la vie (dynamique) et s’opposent à la pierre (statique) balayée par le vent froid du désert qui symbolise la mort. Il est possible qu’ils rappellent aussi l’arrivée triomphale du Christ à Jérusalem avant sa passion (Mt. 21, 1-11)

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Troisième séquence : la trêve (La montée au fort ou la tentation de la Terre Promise)

« Mais elle ne pouvait détacher ses regards de l’horizon. Là-bas, plus au sud encore, à cet endroit où le ciel et la terre se rejoignaient dans une ligne pure, là-bas, lui semblait-il soudain, quelque chose l’attendait qu’elle avait ignoré jusqu’à ce jour et qui pourtant n’avait cessé de lui manquer. » (p. 13)

Début de la séquence page 12 : « Lorsqu’ils grimpèrent l’escalier du fort (disjonction spatiale), il était 5 heures de l’après-midi. » (disjonction temporelle) —- fin de la séquence page 14 : « … les regarda descendre vers la ville. » (disjonction spatiale)

Code TOP. : « devant l’hôtel, dans la rue » (bas) l’escalier du fort (interface entre le bas et le haut), puis la terrasse du fort (le haut), puis de nouveau l’escalier du fort et la rue.

Code ACT. : Marcel, Janine, le vieil Arabe de l’escalier

Code CHR. : La fin de l’après-midi et la tombée du jour

Code SYM :  – Qu’elle soit Tour de Babel[6] ou Tour de David, la tour est symbole de ce qui relie la terre au ciel.

  • Le vieil Arabe au milieu de l’escalier est une métaphore du médiateurentre les dieux/Dieu et les hommes : il est le guide, conducteur ou précurseur – de Prométhée à Moïse et à Jean-Baptiste :

« Au milieu de l’escalier, un vieil Arabe … leur demanda s’ils voulaient être guidés… » (p. 12)

 

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Quatrième séquence : La solitude de Janine (le vide, le « rien ») ; le besoin, la demande et le désir

(J. LACAN : « Le désir de l’homme, c’est le désir de l’Autre[7] »)

Début de la séquence page 14 : « Elle marchait sans voir personne … » – fin de la séquence page 16 : « Elle voulait être délivrée … même si les autres ne l’étaient jamais. »

Code TOP. : Au restaurant, dans la chambre et dans le lit de l’hôte

Code ACT. : Janine et Marcel

Code CHR. : Le soir et la nuit

Code SYM. : Le besoin vs le désir

Ssq. 1 : Depuis « Elle marchait sans voir personne … » jusqu’à « … jusqu’à la mort. » (p.14)

Ssq. 2 : Depuis « Elle se traîna, en effet … » jusqu’à « Elle s’endormit sur cette question. » (p. 15)

Ssq : 3 Du besoin à la demande : Depuis « Elle se réveilla un peu plus tard. » jusqu’à « … même si les autres ne l’étaient jamais ! » (p.16)

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Cinquième séquence : L’extase nocturne ou la jouissance (le Royaume)

(J. LACAN : « La jouissance de l’Autre est hors langage, hors symbolique »

Début de la séquence page 16 : « Réveillée, elle se dressa dans son lit »  —- fin de la séquence page 18 : « … renversée sur la terre froide. »

Code TOP. : La chambre de l’hôtel, les rues de la ville (bas), la terrasse du fort (haut)

Code ACT. : Janine

Code CHR. : La nuit

Code SYM. : L’eau matérielle vs l’eau vive

Ssq. 1 : Depuis « Réveillée, elle se dressa dans son lit… » jusqu’à « A l’instant, oui, cela du moins était sûr ! » (p. 16)

Ssq. 2 : Depuis « Elle se leva doucement… » jusqu’à « … et elle se jeta dans la nuit. » (p.17) (disjonctions spatiales)

Ssq. 3 : Depuis « Des guirlandes d’étoiles … » jusqu’à «  … les espaces de la nuit. » (p. 17)

Ssq. 4 : Depuis « Aucun souffle, aucun bruit… » jusqu’à « … renversée sur la terre froide. » (p. 18)

 

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Sixième séquence : le retour à la réalité (le mythe de Sisyphe ou « l’éternel retour » )

« … la question se pose à partir de ceci qu’il y a quelque chose, la jouissance, dont il n’est pas possible de dire si la femme peut en dire quelque chose – si elle peut en dire ce qu’elle en sait[8]. »

Début de la séquence p. 18 : « Quand Janine rentra (disjonction spatiale) —– fin de la séquence p. 18 : « Ce n’est rien, mon chéri, disait-elle, ce n’est rien. »

Code TOP. : La chambre de l’hôtel

Code ACT. : Janine, Marcel

Code CHR. : La nuit

Code SYM. : le silence du Réel indicible. L’Autre selon Lacan. Le « rien » ou le « nada » de la mystique espagnole (Jean de la Croix).

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  1. Le niveau narratif
  2. Le niveau thématique

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I. La femme adultère = la femme a dû le taire

« Elle pleurait de toutes ses larmes, sans pouvoir se retenir. « Ce n’est rien, mon chéri, disait-elle, ce n’est rien. » (p. 18)

Le thème du silence dans la première séquence

La nouvelle s’ouvre sur la description d’un monde déchu, minéral, qui n’est pas sans  rappeler le « Waste Land » de T.S. Eliot. Au-dessus de ce monde exsangue, privé d’eau – cet élément indispensable à la vie – plane, « sans bruit », « une mouche maigre », dérisoire caricature de l’Esprit fécondateur du début de la Genèse, que l’iconographie religieuse représente traditionnellement sous la forme d’une colombe planant sur les eaux.

Ce monde, que la Vie semble avoir déserté, est un monde que la crispation sur l’avoir a rendu également inhumain. C’est du moins ce que suggère, dès son apparition dans le récit, le personnage de Marcel, au « front serré », au « nez large », presque simiesque, à « l’air d’un faune boudeur », et dont les mains « courtes » serrent « fortement une petite valise de toile » (p.3).

Dans un tel monde, les perceptions auditives et visuelles confirment l’absence de signification humaine : on n’entend plus que le vent « hurler » et l’on ne voit que confusément, à travers une « brume minérale ». Sons inarticulés et vision brouillée plantent le décor d’un univers hostile, comparable à celui d’une planète morte livrée au seul règne des éléments.

Car la nouvelle dresse un décor universellement dysphorique : toutes les perceptions y sont marquées négativement :

 – Le code Sensoriel :

  • « Il faisait froid. La mouche frissonnait à chaque rafale du vent sableux » (tact)
  • « le véhicule roulait, tanguait ; « défoncement de la chaussée » (cénesthésie)
  • « la lumière rare» ;  « la brume minérale … s’épaissit encore », « paysage noyé de poussière » ; « palmiers grêles et blanchis » (vue)
  • « grand bruit de tôles et d’essieux » ; « on entendit le vent hurler» (ouïe)

C’est l’image inversée du Paradis. Dans cet univers « désolé », « noyé de poussière », de sable et de pierre, il n’est pas jusqu’au règne végétal qui ne soit comme fossilisé : les palmiers, « grêles et blanchis … semblaient découpés dans du métal » (p. 4).

                                                                                                 Apparaissent alors les deux protagonistes du récit, dont on perçoit immédiatement qu’un gouffre les sépare, de silence, d’incompréhension voire, pour Janine, d’aversion physique :

Marcel, « faune boudeur » au « front serré », au « torse pesant » et au « regard fixe », est « absent », (tel Jean Peloueyre dans « Le désert de l’amour » de Mauriac), « taciturne » (p. 14), et Janine, en apercevant ses « grosses mains imberbes », trop « courtes », se rappelle qu’elle n’a « fini par l’accepter » que par crainte de vieillir « seule » (p. 4) :

« Elle avait fini par l’accepter, bien qu’il fût un peu petit et qu’elle n’aimât pas beaucoup son rire avide et bref, ni ses yeux noirs trop saillants. » (p. 4)

Cet homme au physique ingrat de « faune » ou de satyre, n’est guère plus attirant moralement. Alors que Janine aspire à vivre, c’est-à-dire à être, ayant connu par le passé, au début de leur mariage, « l’été, les plages, les promenades, le ciel », son mari au « rire avide » est un homme de l’avoir :

« Rien ne semblait intéresser Marcel que ses affaires. Elle avait cru découvrir sa vraie passion, qui était l’argent » (p.6)

L’un, le marchand, homme de « besoin », est animé par la « passion » de posséder, enraciné qu’il est dans l’immanence, dans son souci des biens terrestres, serviteur malgré lui de Mammon, tandis que l’autre, le visage tourné vers « le ciel » a soif de bonheur, de liberté et de transcendance.

L’un n’aime guère se risquer hors de son « magasin », de sa « boutique » située à « l’ombre des arcades », si bien que les années du couple « avaient passé dans la pénombre … les volets mi-clos » (p.5), cet enfermement étant le prix à payer pour « s’abriter du besoin ». Tel est l’exil.

L’autre ne rêve que de vastes espaces ouverts et lumineux : « plages » et « promenades » sous « le ciel » de l’été, car « Sur la côte, les années de jeunesse peuvent être heureuses. » (p. 5). Tel est le royaume.

Tandis que Marcel, qui « n’aimait pas beaucoup l’effort physique » a préféré s’abriter à l’intérieur des « boutiques obscures », Janine, autrefois, au collège, « première en gymnastique », au « souffle …inépuisable », garde la nostalgie d’un passé heureux, ouvert et dynamique. Ainsi le besoin de l’un s’oppose-t-il au désir de l’autre.

Certes, « Il n’était pas avare ; généreux, au contraire, surtout avec elle. « S’il m’arrivait quelque chose, disait-il, tu serais à l’abri. » Et il faut, en effet, s’abriter du besoin. Mais du reste, de ce qui n’est pas le besoin le plus simple, où s’abriter ? C’était là ce que, de loin en loin, elle sentait confusément. » (p. 6)

Car, ce que Marcel semble ignorer, c’est que « pour une femme il ne suffit pas de la sécurité économique ni de l’engagement matrimonial pour s’ouvrir à l’homme ; ces conditions prudentielles sont même accessoires pour l’amour et le désir. Ce qui lui importe, c’est la réciprocité du cœur et du désir qui sont fruits de langage. »[9]

 – Les Arabes, « escorte muette » de ce voyage aux allures funèbres (lointain écho de la traversée de « la vallée à l’ombre de la mort » du  « Pilgrim’s Progress » de John Bynyan ?), forment un chœur silencieux qu’on n’a guère de peine à comparer aux ombres élyséennes ou aux âmes du Purgatoire.

  • « Leur silence, leur impassibilité finissaient par peser à Janine» (p.4)
  • « les passagers n’avaient plus rien vu ; l’un après l’autre, ils s’étaient tus et ils avaient navigué en silence … » (p.4)
  • « A l’intérieur de la voiture, le silence était complet. » (p. 7)

… A moins que ces « mains invisibles » (p. 3) qui lancent le sable « par poignées » sur les vitres de l’autocar ne soient celles, vengeresses, des Erynies ?

« …le vent se tut et l’on entendit mieux la pluie de sable sur les vitres. » (p. 7)

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 – L’intertextualité :

Ssq. 3, p. 5 : « Janine sentit soudain (disjonction temporelle) qu’on la regardait… »

L’hostilité du paysage traversé, ce « plateau pierreux, désolé », est, pour Janine, renforcée par la composition exclusivement masculine des passagers de l’autocar[10]. Encore les hommes qui l’accompagnent dans ce périple aux connotations cauchemardesques (« ils avaient navigué en silence dans une sorte de nuit blanche », p. 4) ont-ils, pour certains, l’apparence d’êtres humains dégradés, à la limite de l’animalité : Marcel a « l’air d’un faune boudeur » ; quant au soldat français dont Janine perçoit soudain le regard insistant qui pèse sur elle, sa « face tannée » est celle, « longue et pointue », d’un « chacal ». Toutefois, la fixité de ce regard (« il l’examinait … fixement », p.5) fait plutôt songer à un serpent en train d’hypnotiser sa proie. Le visage du soldat français est plus loin décrit comme « rusé » (p. 12).

D’ailleurs, l’intertextualité nous permettra de déceler dans la suite du récit la dimension symbolique de l’offre que fait à Janine ce même « soldat-chacal » (p. 7) d’une « petite boîte jaune, remplie de cachous. » (p. 7)

N’est-ce pas, en effet, en flattant sa gourmandise (oralité) que le serpent tentateur du mythe de la Chute (Genèse 3, 1-13) incite Eve à manger le fruit défendu de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal ?

A ce moment du récit, la description de ce personnage énigmatique permet de s’interroger sur l’identité réelle ou mythique du soldat-chacal :

« … il paraissait bâti dans une matière sèche et friable, un mélange de sable et d’os. » (p.5)

Faut-il voir dans ce moment le début de l’« adultère » symbolique de Janine-Eve ?

 – Les Arabes

Contrairement à Marcel, l’Européen, représentant métonymique des colons français qui exercent leur domination sur l’Algérie, les Arabes voyagent sans bagages :

« Janine fut frappée, soudain, par l’absence presque totale de bagages. (…) Tous ces gens du Sud, apparemment, voyageaient les mains vides. » (p. 7)

Bien que présentés comme un collectif anonyme – « les Arabes », « des bergers » – ceux-ci ont sur Marcel, crispé sur son avoir et prisonnier de sa mallette comme Harpagon de sa cassette[11], l’avantage de n’être entravés par aucune possession. Cela fait d’eux des êtres libres, nomades, aptes à vivre et à se déplacer dans le désert comme dans leur élément.

« Sur le remblai, tout près du car, des formes drapées se tenaient immobiles. Sous le capuchon du burnous, et derrière un rempart de voiles, on ne voyait que leurs yeux. Muets, venus on ne savait d’où, ils regardaient les voyageurs ? « Des bergers », dit Marcel. » (p. 7)

On retrouve ici la signification spirituelle du désert comme lieu du dépouillement, du vide, du rien qui est la condition de la liberté et du désir.

« Sans maisons, coupés du monde, ils étaient une poignée à errer sur le vaste territoire qu’elle découvrait du regard… » (p. 13)

« Depuis toujours, sur la terre sèche, raclée jusqu’à l’os, de ce pays démesuré, quelques hommes cheminaient sans trêve, qui ne possédaient rien mais ne servaient personne, seigneurs misérables et libres d’un étrange royaume. » (pp. 13-14)

Dans le désert, ce qui compte, en effet, ce n’est pas l’avoir, la possession de richesses matérielles, mais l’entraide, la fraternité. Votre vie peut dépendre de l’autre, d’une main secourable.

« De la masse haillonneuse des bergers, toujours immobiles, une main s’éleva, puis s’évanouit dans la brume, derrière eux. » (p. 7)

Il n’est pas interdit de voir dans cette main levée le signe protecteur de la main de Fatma, propre à l’Islam, mais également d’usage dans toutes les religions du Livre.

Cette unique main, visible et bienveillante, s’oppose aux multiples « mains invisibles » et malveillantes qui lancent le sable « par poignées » sur les vitres de l’autocar.

 

***

Troisième séquence : la trêve (La montée au fort ou la tentation de la Terre Promise)

 

Entre la journée harassante qu’elle vient de vivre et l’angoisse de la nuit qui l’attend, Janine connaît, dans la paix du soir algérien, ce moment privilégié qu’à deux reprises Camus décrit ainsi dans « l’Etranger » :

« Le soir, dans ce pays, devait être comme une trêve mélancolique » (Pléiade, Œuvres complètes, I, p.149 et p. 213).

C’est à la fin de la journée, en effet, lorsque le soleil et la chaleur déclinent que Janine et Marcel entament leur ascension vers la terrasse du fort :

« Lorsqu’ils grimpèrent l’escalier du fort, il était 5 heures de l’après-midi. » (p. 12)

L’analyse du code sensoriel nous montre que les valeurs précédemment dysphoriques commencent à s’inverser :

  • « Le vent avait complètement cessé» ; « le froid, devenu plus sec … » (tact)
  • « Le ciel, tout entier découvert, était maintenant d’un bleu de pervenche » (vue)
  • « leur regard se perdit … dans l’horizon immense» (vue)
  • « ils s‘élevaient dans une lumière de plus en plus vaste, froide et sèche » (vue)
  • « chaque bruit de l’oasis leur parvenait avec une pureté distincte » (ouïe)
  • « L’air illuminé semblait vibrer autour d’eux, d’une vibration de plus en plus longue à mesure qu’ils progressaient, comme si leur passage faisait naître sur le cristal de la lumière une onde sonore qui allait s’élargissant. » (cénesthésie, vue, ouïe)

 – Le silence

La qualité du silence que perçoit Janine n’a plus rien à voir avec le malaise qu’elle éprouvait durant la traversée du désert en autocar : au sommet de la tour, le silence n’est plus pour Janine la marque d’un environnement hostile et du sentiment d’étrangeté qui l’accompagne. Intériorisé, il est devenu le signe d’un accord profond avec le spectacle qui s’offre à sa vue et d’une harmonie intérieure retrouvée : c’est le silence de la contemplation éperdue.

« Au-dessus du désert, le silence était vaste comme l’espace. » (p.13)

 – L’intertextualité

Dans son ambivalence symbolique, l’épisode de la montée sur la terrasse de la tour nous rappelle deux événements clés du récit biblique. En effet, l’intertextualité nous renvoie, d’une part, à la vision mosaïque de la Terre Promise[12] et, d’autre part, à la tentation du Christ au désert[13]. La surdétermination du texte est, par ailleurs, tellement prégnante qu’il ne nous paraît pas illicite, compte tenu du thème annoncé de la nouvelle (« La Femme Adultère »), de discerner dans cet épisode d’autres échos du récit biblique. Un détail dans la description du paysage qui s’offre à la vision de Janine …

« A quelque distance de l’oasis seulement … on apercevait de larges tentes noires. Tout autour, un troupeau de dromadaires immobiles, minuscules à cette distance, formaient sur le sol gris les signes sombres d’une étrange écriture dont il fallait déchiffrer le sens. » (p.13)

… nous incite à établir un lien intertextuel avec ce moment de l’Evangile de Jean où, sommé par les zélateurs de la Loi de condamner une femme surprise en flagrant délit d’adultère, le Christ s’y refuse :

« Mais Jésus, se baissant, se mit à écrire avec son doigt sur le sol. Comme ils persistaient à l’interroger, nous dit l’Evangile, il se redressa et leur dit : « Que celui d’entre vous qui est sans péché, lui jette le premier une pierre ! » Et se baissant de nouveau, il écrivait sur le sol. » (Jean 8, 6-8)

***

De même, la primauté du signifiant pointée par Lacan ainsi que les mécanismes de condensation et de déplacement mis en évidence par Freud dans son interprétation des rêves (équivalents pour l’inconscient de la métaphore et de la métonymie) nous suggèrent la proximité entre le « parapet »[14] et le « Paraclet » (l’Esprit Saint) :

« Janine, appuyée de tout son corps au parapet, restait sans voix, incapable de s’arracher au vide qui s’ouvrait en elle. » (p.13)

« On crève, dit Marcel, tu es stupide. Rentrons. » Mais il lui prit gauchement la main. Docile maintenant, elle se détourna du parapet et le suivit. » (p.14)

« Un dernier élan la jeta malgré elle sur la terrasse, contre le parapet qui lui pressait maintenant le ventre. » ().17)

« Pressée de tout son ventre contre le parapet, tendue vers le ciel en mouvement, elle attendait seulement que son cœur encore bouleversé s’apaisât à son tour et que le silence se fit en elle. » (p.18)

C’est encore l’intertextualité qui nous fournit la clé de ce texte surdéterminé que Camus propose à notre lecture :

Décrite comme « trop blanche… pour ce monde où elle venait d’entrer », « traînant son corps dont le poids lui paraissait maintenant insupportable » (p.14), Janine nous apparaît comme un être plus spirituel que terrestre, embarrassé par son incarnation même et n’appartenant déjà plus au monde d’ici-bas. Le moment d’extase mystique qu’elle vient de connaître l’a transformée en un être virginal à l’appel du Paraclet …

« Et au moment où, parvenus sur la terrasse, leur regard se perdit d’un coup au-delà de la palmeraie, dans l’horizon immense, il sembla à Janine que le ciel entier retentissait d’une seule note éclatante et brève dont les échos peu à peu remplirent l’espace au-dessus d’elle, puis se turent subitement pour la laisser silencieuse devant l’étendue sans limites. » (p.12)

« Là-bas, … à cet endroit où le ciel et la terre se rejoignaient dans une ligne pure, là-bas, lui semblait-il soudain, quelque chose l’attendait qu’elle avait ignoré jusqu’à ce jour et qui pourtant n’avait cessé de lui manquer. » (p.13)

« Il lui sembla que le cours du monde venait alors de s’arrêter et que personne, à partir de cet instant, ne vieillirait plus ni ne mourrait. En tous lieux, désormais, la vie était suspendue, sauf dans son cœur où, au même moment, quelqu’un pleurait de peine et d’émerveillement. » (p. 14)

« Un faible vent s’était levé dont elle entendait couler les eaux légères dans la palmeraie. Il venait du sud, là où le désert et la nuit se mêlaient maintenant sous le ciel à nouveau fixe, là où la vie s’arrêtait, où plus personne ne vieillissait ni ne mourait. Puis les eaux du vent tarirent et elle ne fut même plus sûre d’avoir rien entendu, sinon un appel muet qu’après tout elle pouvait à volonté faire taire ou percevoir, mais dont plus jamais elle ne connaîtrait le sens, si elle n’y répondait à l’instant. » (p.16)

Janine connaît ici une Annonciation, cet « appel muet » à initier le Royaume « où plus personne ne vieillirait ni ne mourrait » et auquel elle répondra par un « fiat » silencieux et par l’« émerveillement » qui nous semble l’équivalent d’un Magnificat…

***

Ambivalence du symbole[15]

« Elle restait debout … fixant une sorte de meurtrière ouverte sur le ciel… Elle attendait, mais elle ne savait quoi.» (p.8)

« Ils n’avaient pas eu d’enfants » (p.5)

« Pas d’enfant ! N’était-ce pas cela qui lui manquait ? » (p. 15)

Ne serait-ce pas un désir d’enfant qui anime inconsciemment Janine « pressée de tout son ventre contre le parapet » ? ( = Paraclet )

Cet Enfant, conçu par l’opération du Paraclet et qui est appelé à sauver le monde …

« Un enfant, la jeune fille, l’homme sec, le chacal furtif, étaient les seules créatures qui pouvaient fouler silencieusement cette terre. » (p.14)

Derrière les personnages évoqués ici, il n’est guère difficile de voir se profiler les protagonistes du mythe chrétien de la Chute et du Rachat :

  • L’enfant = Jésus
  • La jeune fille = Eve/la Vierge Marie (ambivalence du personnage)
  • L’homme sec = Joseph, le chaste compagnon de Marie
  • Le chacal furtif = Satan, le démon tentateur

« Elle rêvait aux palmiers droits et flexibles, et à la jeune fille qu’elle avait été. » (p.9)

 

***

II.  La femme adultère = la femme adulte erre

« Après tant d’années où, fuyant devant la peur, elle avait couru follement, sans but, elle s’arrêtait enfin. » (p.18)

 

Le thème de l’errance : du besoin et de la demande au désir (deuxième et troisième séquences)

 

L’axe sémantique :

S ————————         t           ———————>    S’

Janine jeune fille       le mariage              Janine adulte

(euphorie)                                                   (dysphorie)

 

A l’arrivée de l’autocar dans l’oasis, l’axiologie figurative s’inverse, car l’on passe de la dysphorie (« La fatigue avait éteint toute vie dans la voiture ») à l’euphorie (« Des enfants en burnous, tournant sur eux-mêmes comme des toupies, sautant, frappant des mains, couraient autour de l’autocar », p. 7). Le silence et l’immobilité mortels qui régnaient à l’intérieur de l’autocar durant la traversée du désert font place aux joyeux ébats des enfants dans les rues de l’oasis.

Le contraste néanmoins subsiste entre les aspirations de Janine au bonheur et à la liberté – c’est-à-dire à l’être – (« A sa gauche, se découpaient déjà les premiers palmiers de l’oasis et elle aurait voulu aller vers eux. ») et les préoccupations matérielles de Marcel (« Marcel, lui, s’occupait de faire descendre la malle d’étoffes, une cantine noire, perchée sur le toit de l’autocar. », p.8 ).

L’opposition entre la nature (les palmiers) et la culture (la malle) est, par ailleurs, renforcée par d’autres antinomies : quand le regard de Janine est attiré par « un minaret jaune et gracile » (le ciel, la transcendance, l’étranger/ l’autre), celui de Marcel reste fixé sur la « cantine noire perchée sur le toit de l’autocar » (l’autocar, l’immanence, le proche/ le même).

Dans le même temps, la demande de Janine de reconnaissance et d’amour se heurte à l’indifférence de son mari comme à celle du « soldat-chacal » (« Elle attendait son sourire et son salut. Il la dépassa sans la regarder… », p.8), ce qui ne fait qu’aggraver sa « fatigue » et son sentiment de solitude : « Je monte ». (p.8)

Il est peu de dire que la chambre d’hôtel n’offre qu’un minimum de confort :  avec son mobilier rudimentaire et ses « murs nus et blanchis à la chaux » (p.8), elle évoque plutôt le dénuement d’une cellule monacale, l’un de ces lieux fermés propices à la réflexion (tels la cellule du prisonnier ou la chambre du philosophe) qui amenèrent Pascal à cette conclusion que « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » (Pensées, 139, Divertissement)

Le sentiment de solitude de Janine, son égarement semblent alors à leur paroxysme : « Elle ne savait pas où poser son sac, où se poser elle-même. (…) Elle attendait, mais elle ne savait quoiElle sentait seulement sa solitude, et le froid qui la pénétrait, et un poids plus lourd à l’endroit du cœur. » (p.8)

Une telle angoisse nous confirme que la vérité de son désir reste cachée à sa conscience car son objet est, selon les termes de Lacan, un « manque à être[16] ». De façon caractéristique, ce désir inconscient fait d’ailleurs retour dans le réel sous une forme hallucinatoire :

« Elle rêvait, en vérité, presque sourde aux bruits qui montaient de la rue … plus consciente au contraire de cette rumeur de fleuve qui venait de la meurtrière et que le vent faisait naître dans les palmiers, si proches maintenant, lui semblait-il. (…) Elle imaginait, derrière les murs, une mer de palmiers droits et flexibles, moutonnant dans la tempête. Rien ne ressemblait à ce qu’elle avait attendu, mais ces vagues invisibles rafraîchissaient ses yeux fatigués. » (p.8-9)

L’errance hallucinée de Janine, passée de la jeune fille à la femme adulte, la ramène en rêve à l’époque de sa jeunesse, avant son mariage avec Marcel, lorsque la vie s’offrait à elle, pleine de promesses, dans toute sa fraîcheur et sa nouveauté :

« Vingt-cinq ans n’étaient rien puisqu’il lui semblait que c’était hier qu’elle hésitait entre la vie libre et le mariage, hier encore qu’elle pensait avec angoisse[17] à ce jour où, peut-être elle vieillirait seule. » (p. 4)

« « Si je surmontais cette peur, je serais heureuse… » Aussitôt, une angoisse sans nom l’envahit. Elle se détacha de Marcel. » (p.16)

 

***

III.  La femme adultère = la femme a(du)ltère = la femme altérée :

 

Le thème de l’eau et son corollaire, la soif, symbole du désir.

« Marcel était préoccupé et déchirait son pain. Il empêcha sa femme de boire de l’eau[18]. » (p.9)

 

Le thème de l’eau est omniprésent dans la nouvelle, ce qui n’est guère étonnant compte tenu du paysage physique sur lequel s’ouvre le texte : l’autocar, arche symbolique, ayant traversé le désert, conduit Janine et Marcel jusqu’à l’oasis où Marcel est appelé par ses affaires. Mais le thème de l’eau acquiert au fil du texte une valeur quasi métaphysique, l’eau matérielle se changeant progressivement en une forme d’eau vive (« l’eau de la nuit », p. 19) analogue à celle dont nous parle le texte biblique, qu’il s’agisse de Moïse (Exode 17, 1-7) ou de Jésus dans l’épisode de la Samaritaine (Jean 4, 1-42) et dans sa proclamation :

« Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et que boive celui qui croit en moi. Comme l’a dit l’Écriture : « De son sein couleront des fleuves d’eau vive. » (Jean 7, 37-38).

Dans sa vision mystique, en effet, il semble bien que Janine, lors de sa montée à la tour du fort, éprouve quelque chose qui peut être rapproché de ce que nous décrit le livre de l’Apocalypse :

« A mesure qu’ils montaient, l’espace s’élargissait et ils s’élevaient dans une lumière de plus en plus vaste (…). L’air illuminé semblait vibrer autour d’eux, d’une vibration de plus en plus longue à mesure qu’ils progressaient, comme si leur passage faisait naître sur le cristal de la lumière une onde sonore qui allait s’élargissant. » (p. 12)

Puis il me montra un fleuve d’eau vive, brillant comme du cristal, qui jaillissait du trône de Dieu et de l’agneau (Apocalypse 22, 1).

« Alors, avec une douceur insupportable, l’eau de la nuit commença d’emplir Janine, submergea le froid, monta peu à peu du centre obscur de son être et déborda en flots ininterrompus jusqu’à sa bouche pleine de gémissements. L’instant d’après, le ciel entier s’étendait au-dessus d’elle, renversée sur la terre froide. » (p.18)

Dans son ouvrage « Le conflit des interprétations[19] », Paul Ricoeur attire notre attention sur ce qu’il appelle « le problème du double-sens » qui nous conduit à adopter vis-à-vis d’un texte une double stratégie de lecture : régressive et progressive. En d’autres termes, un même texte sera susceptible d’une interprétation par référence à ce qu’on peut appeler une « archéologie » dont les outils conceptuels pourront être, par exemple, ceux de la psychanalyse[20] et, dans le même temps et concurremment, d’une interprétation mettant en œuvre une « téléologie » dont les instruments heuristiques pourront être ceux de l’histoire des cultures et des religions.

C’est en fonction de cette double lecture, régressive et/ou progressive, que nous pouvons également interpréter l’expérience de Janine décrite dans l’avant-dernière séquence (séquence 5) de la nouvelle comme celle d’un désir phallique culminant et trouvant sa résolution dans un orgasme :

« Alors, avec une douceur insupportable, l’eau de la nuit commença d’emplir Janine, submergea le froid, monta peu à peu du centre obscur de son être et déborda en flots ininterrompus jusqu’à sa bouche pleine de gémissements. »

La psychanalyse freudienne nous met ici sur la voie d’une eau séminale, spermatique, en cohérence avec le désir d’enfant de Janine dont nous avons discerné l’expression inconsciente à certains moments précédents de la narration, notamment :

« Pas d’enfant ! N’était-ce pas cela qui lui manquait ? » (p. 15)

Toutefois, nous préférons suivre Lacan sur la voie du désir de l’Autre[21].

***

Quatrième séquence : du besoin à la demande et au désir

(Jacques Lacan : « Le désir de l’homme, c’est le désir de l’Autre[22]. »)

 

Introduit par Marcel – l’homme de l’avoir – dès la deuxième séquence, le thème du besoin devient dominant dans la quatrième séquence où le terme lui-même est répété à de multiples reprises, faisant écho à la déclaration initiale du mari de Janine :

« S’il m’arrivait quelque chose, disait-il, tu serais à l’abri. » Et il faut en effet s’abriter du besoin. Mais du reste, de ce qui n’est pas le besoin le plus simple, où s’abriter ?[23] » (p.6)

De fait, la soumission de Janine aux injonctions de son mari (« Il empêcha sa femme de boire de l’eau. » p.9) ne fait que confirmer sa fragilité psychologique, son indécision, voire sa faiblesse de caractère – ou plutôt, selon les termes de Lacan, son « manque à être », qui semble la cause de son errance et de ses errements :

« … il lui semblait que c’était hier qu’elle hésitait entre la vie libre et le mariage, hier encore qu’elle pensait avec angoisse à ce jour où, peut-être, elle vieillirait seule. » (p.4)

« Elle avait fini par l’accepter, bien qu’il fût un peu petit et qu’elle n’aimât pas beaucoup son rire avide et bref, ni ses yeux noirs trop saillants. « (p.4)

« Quand Marcel avait voulu l’emmener avec lui dans sa tournée, elle avait protesté. » (p.5)

« Oui, pourquoi était-elle venue ? » (p.15)

« Il avait voulu l’emmener. Elle savait que les communications étaient difficiles, elle respirait mal, elle aurait préféré l’attendre. Mais il était obstiné et elle avait accepté parce qu’il eût fallu trop d’énergie pour refuser. » (p.6)

On songerait presque, à son propos, à une manière de « bovarysme » tant elle nous fait penser à l’héroïne de Flaubert qu’anime la même sensibilité. Car on pourrait prêter à Janine, parvenue au sommet de la tour, les mêmes sentiments exaltés que l’on peut lire dans cette correspondance de Flaubert citée par Georges Poulet :

« J’ai entrevu quelquefois (dans mes grands jours de soleil), à la lueur d’un enthousiasme qui faisait frissonner ma peau du talon à la racine des cheveux, un état de l’âme ainsi supérieur à la vie, pour qui la gloire ne serait rien, et le bonheur même inutile[24]. » (…) « Tout en vous palpite de joie et bat des ailes avec les éléments, on s’y attache, on respire avec eux, l’essence de la nature animée semble passée en vous[25] »

« S’identifier ave la vie cosmique, c’est donc se répandre en une étendue divine qui contient indifféremment la variété des choses et celle des représentations qu’on s’en fait. La pensée et le monde, nous dit Poulet, sont une même étendue[26]. »

Remémorons-nous l’émotion de Janine parvenue sur la terrasse du fort et embrassant du regard « l’horizon immense » :

« A mesure qu’ils montaient, l’espace s’élargissait et ils s’élevaient dans une lumière de plus en plus vaste, froide et sèche, où chaque bruit de l’oasis leur parvenait avec une pureté distincte. L’air illuminé semblait vibrer autour d’eux, d’une vibration de plus en plus longue à mesure qu’ils progressaient, comme si leur passage faisait naître sur le cristal de la lumière une onde sonore qui allait s’élargissant. Et au moment où, parvenus sur la terrasse, leur regard se perdit d’un coup au-delà de la palmeraie, dans l’horizon immense, il sembla à Janine que le ciel entier retentissait d’une note éclatante et brève dont les échos peu à peu remplirent l’espace au-dessus d’elle, puis se turent subitement pour la laisser silencieuse devant l’étendue sans limites. » (p.12)

En écrivant ces lignes, Camus se souvient-il inconsciemment de cette scène de « Madame Bovary » que cite encore Poulet :

« Le silence était partout ; quelque chose de doux semblait sortir des arbres ; elle sentait son cœur, dont les battements recommençaient, et le sang circuler dans sa chair comme un fleuve de lait. Alors, elle entendit tout au loin, au-delà du bois, que les autres collines, un cri vague et prolongé, une voix qui se traînait, et elle écoutait silencieusement, se mêlant comme une musique aux dernières vibrations de ses nerfs émus[27]. »

Car nous constatons chez Janine le même « manque à être » que chez Emma.

« Là-bas, plus au sud encore, à cet endroit où le ciel et la terre se rejoignaient dans une ligne pure, là-bas, lui semblait-il soudain, quelque chose l’attendait qu’elle avait ignoré jusqu’à ce jour et qui pourtant n’avait cessé de lui manquer. » (p.13)

***

 – Le besoin, la demande et le désir

 

Couchée dans le lit conjugal, et bien qu’elle sente « contre la sienne l’épaule dure de son mari », Janine « se blottit contre lui. (…) « … elle s’accrochait à cette épaule avec une avidité inconsciente, comme à son port le plus sûr. » (p.15)

Régressant au stade oral de l’enfant recherchant le sein de sa mère, Janine s’illusionne sur la réalité de son désir qui, en réalité, greffé sur le besoin physique, ne se nourrit plus seulement de lait ni de chaleur mais demande cette nourriture impalpable, affective et symbolique, qui passe par le langage et les paroles : l’amour[28].

C’est pourquoi, dans sa solitude et son demi-sommeil (« Elle dérivait sur le sommeil sans s’y enfoncer »), Janine demeure sourde à son désir inconscient : « Elle parlait, mais sa bouche n’émettait aucun son. Elle parlait, mais c’est à peine si elle s’entendait elle-même. Elle ne sentait que la chaleur de Marcel.» (p.15)

Au cours des vingt-cinq années de leur mariage, Janine n’a guère reçu de réponse à sa demande d’amour inconsciente et informulée. Marcel, personnage « taciturne » (p.14) est plus absorbé par sa passion de l’argent que par le souci de sa femme, qu’il considère comme sa possession.

« Elle suivait Marcel, voilà tout, contente de sentir que quelqu’un avait besoin d’elle. Il ne lui donnait pas d’autre joie que de se savoir nécessaire. Sans doute ne l’aimait-il pas. L’amour, même haineux, n’a pas ce visage renfrogné. Mais quel est son visage ? Ils s’aimaient dans la nuit, sans se voir, à tâtons. Y a-t-il un autre amour que celui des ténèbres, un amour qui crierait en plein jour[29] ? Elle ne savait pas, mais elle savait que Marcel avait besoin d’elle et qu’elle avait besoin de ce besoin, qu’elle en vivait la nuit et le jour, la nuit surtout, chaque nuit, où il ne voulait pas être seul, ni vieillir, ni mourir, avec cet air buté qu’il prenait et qu’elle reconnaissait parfois sur d’autres visages d’hommes, le seul air commun de ces fous qui se camouflent sous des airs de raison, jusqu’à ce que le délire les prenne et les jette désespérément vers un corps de femme pour y enfouir, sans désir[30], ce que la solitude et la nuit leur montrent d’effrayant[31]. (p. 15)

On constate ici la misère sexuelle de ce couple que l’amour n’unit pas et que seul le besoin charnel rapproche encore parfois dans un coït nocturne et furtif, Marcel rabaissant sa femme au rang d’un objet sexuel.

Janine, toutefois, n’est pas totalement dupe de cette relation si frustrante : « Non, il ne l’aimait pas, il avait peur de ce qui n’était pas elle, simplement, et elle et lui depuis longtemps auraient dû se séparer et dormir seuls jusqu’à la fin. » (p.15) Mais, là encore, l’énergie lui fait défaut qui seule lui permettrait de se mettre en accord avec la vérité de son être, de vaincre sa peur de la solitude, de la vieillesse et de la mort : « Mais qui peut dormir toujours seul ? »

On rejoint ici le thème pascalien du « divertissement », déjà évoqué, et que Camus reprend à son compte en opposant à la folie (« ces fous », p.15) et au « délire » de la concupiscence une « raison » plus haute, celle de la « vocation » à laquelle on consent (monacale, notamment), ou celle du « malheur » qui s’impose à vous. Le courage consiste alors à affronter la vérité de la condition humaine, celle d’êtres finis (êtres « vers-la mort », dit Heidegger) condamnés à coucher « alors tous les soirs dans le même lit que la mort. » (p.16)

Janine a reporté sur Marcel son désir inassouvi d’enfanter, aliénant ainsi la vérité de son désir inconscient au besoin de son mari[32] : « Marcel … enfant faible et désarmé … son enfant, justement, qui avait besoin d’elle et qui, au même moment, fit entendre une sorte de gémissement. Elle se serra. Un peu plus contre lui, posa la main sur sa poitrine. Et, en elle-même, elle l’appela du nom d’amour[33] qu’elle lui donnait autrefois … » (p.16)

« Elle l’appela de tout son cœur. Elle aussi, après tout, avait besoin de lui … elle aussi avait peur de mourir. « Si je surmontais cette peur, je serais heureuse … » (p.16)

L’on sait que Camus avait l’intention d’inclure dans le recueil de nouvelles composant « L’Exil et le Royaume », (dont fait partie « La Femme Adultère »), le récit qui, en prenant de l’ampleur, deviendra « La Chute ». Nous l’évoquons ici car, dans un soudain accès d’angoisse, Janine, redevenue lucide, s’écarte, physiquement et à la fois symboliquement, de son mari pour rejoindre enfin la vérité de son désir.

Il s’agit là, par une démarche toute sartrienne, non seulement de s’arracher à l’engluement de l’en-soi (l’angoisse se révélant la condition et le point de départ de la réflexion philosophique, comme l’a montré Kierkegaard) pour récupérer la liberté du pour-soi, mais plus radicalement encore de reconnaître, comme le fera Clamence dans « La Chute », que personne ne pouvant mourir à sa place l’être humain recèle au plus profond de lui-même le désir d’être sauvé, d’être délivré, racheté.

« Elle se détacha de Marcel. Non, elle ne surmontait rien, elle n’était pas heureuse, elle allait mourir, en vérité, sans avoir été délivrée. Son cœur lui faisait mal, elle étouffait sous un poids immense dont elle découvrait soudain qu’elle le traînait depuis vingt ans, et sous lequel elle se débattait maintenant de toutes ses forces. Elle voulait être délivrée, même si Marcel, même si les autres ne l’étaient jamais ! » (p.16)

On note ici le double sens du verbe « délivrer » qui renvoie non seulement à la notion morale et spirituelle de libération, mais également à la dimension physique qui est celle de la parturiente au moment de l’accouchement.

Le désir de Janine peut donc être interprété selon les deux directions régressive et progressive indiquées par Paul Ricoeur, c’est-à-dire en fonction d’une « archéologie du sujet » et/ou d’une « téléologie du sujet[34]». On peut alors entendre ici l’expression du désir d’enfant qui est propre à Janine comme aussi, plus largement, l’aspiration au salut[35] de toute l’humanité dont elle est ici, symboliquement, la représentante.

 

***

Cinquième séquence : L’extase nocturne ou la jouissance[36] (le Royaume)

(J. LACAN : « La jouissance de l’Autre est hors langage, hors symbolique » )

« Réveillée, elle se dressa dans son lit et tendit l’oreille à un appel qui lui sembla tout proche. » (p.16)

 

 – L’intertextualité

La cinquième séquence s’ouvre sur un appel dont Janine ignore le sens, mais auquel elle se sent obligée de répondre sans atermoyer[37].

Cet appel porté par le vent, nous l’interprétons comme celui de l’Esprit Saint (le Paraclet) d’autant plus volontiers qu’il s’accompagne d’un bruit d’« eaux légères » qui n’est pas sans rappeler les sources d’ « eau vive » dont nous parle l’Evangile. Cette « eau vive » que le Christ promet à la Samaritaine (Jean 4, 10-15) et dont le livre de l’Apocalypse réitère la promesse au Jour du Jugement (Ap. 22, 1), nous en trouvons le rappel symbolique dans son effet de « vie éternelle » lorsque le texte poursuit ainsi :

« Il venait du sud, là où le désert et la nuit se mêlaient maintenant sous le ciel à nouveau fixe, là où la vie s’arrêtait, où plus personne ne vieillissait ni ne mourait. » (p.16)

Comme nous l’avons vu en suivant Paul Ricoeur, cette interprétation « téléologique » n’exclut pas le double sens que la voie de l’« archéologie du sujet » nous propose également d’élucider.

Voici de que dit Lacan, avec son sens habituel de l’ironie (mais faut-il le prendre à la lettre… ?) :

« Ce qui supplée au rapport sexuel, c’est précisément l’amour.

L’Autre, l’Autre comme lieu de la vérité, est la seule place, quoiqu’irréductible, que nous pouvons donner au terme de l’être divin, de Dieu pour l’appeler par son nom. Dieu est proprement le lieu où, si vous m’en permettez le jeu, se produit le dieu – le dieur– le dire. Pour un rien, le dire ça fait Dieu. Et aussi longtemps que se dira quelque chose, l’hypothèse Dieu sera là. C’est ce qui fait qu’en somme il ne peut y avoir de vraiment athées que les théologiens, c’est à savoir ceux qui, de Dieu, en parlent[38]. »

A la porte de l’hôtel, cette demeure symbolique des « hôtes de passage » que sont les humains en ce monde, le « veilleur de nuit » (p.17 ) nous rappelle la fonction de passeur qu’exerçait plus tôt le « vieil Arabe » de l’escalier lors de la montée à la tour.

 

 – La nuit mystique[39]

 

« Je reviens », dit Janine, et elle se jeta dans la nuit. » (p.17)

« Ses yeux s’ouvrirent enfin sur les espaces de la nuit. » (p.17)

« … chaque fois Janine s’ouvrait un peu plus à la nuit. » (p.18)

A l’instant où Janine s’enfonce dans la nuit, c’est comme une vision mystique qui s’offre à elle :

« Des guirlandes d’étoiles[40] descendaient du ciel noir au-dessus des palmiers et des maisons. »

 

Au fur et à mesure de sa course de l’hôtel vers la terrasse du fort, l’axiologie figurative se transforme, pour finir par s’inverser :

Dysphorie :

  • Le ciel noir (vue)
  • Le froid avait envahi la nuit (tact)
  • L’air glacé lui brûlait les poumons (cénesthésie)
  • La brûlure de l’air dans ses poumons (cénesthésie)
  • Elle courait, à demi aveugle (vue)
  • Trois feux rouges surgirent dans le noir
  • Les burnous la frôlèrent (tact)
  • Elle haletait et tout se brouillait devant ses yeux (cénesthésie, vue)
  • Elle tremblait encore de tous ses membres

On note l’apparition progressive du feu, cet élément symbolique, sous son double aspect négatif (dysphorique) et positif (euphorique) :

Ambivalence :

  • éteincelaient des roues fragiles de bicyclettes
  • Trois feux rouges surgirent dans le noir
  • L’air glacé lui brûlait les poumons (cénesthésie)
  • La brûlure de l’air dans ses poumons
  • Une chaleur timide commença de naître au milieu des frissons (cénesthésie)
  • Ses yeux s’ouvrirent sur les espaces de la nuit (vue)
  • glaçons étincelants (tact, vue)
  • … une douceur insupportable (cénesthésie)

Euphorie :

  • Janine ne pouvait s’arracher à la contemplation de ces feux
  • Elle respirait, elle oubliait le froid
  • La sève montait à nouveau dans son corps
  • … sa bouche pleine de gémissements
Le feu :
  • Les étoiles (p.17)
  • Des lumières (p.17)
  • La brûlure (« l’air glacé lui brûlait les poumons» ; « la brûlure de l’air dans ses poumons… » (p.17)
  • Trois feux rouges (p.17)
  • Une chaleur timide (p.17)

Extase panthéiste ou « Nuit lumineuse » ? « Janine ne pouvait s’arracher à la contemplation de ces feux à la dérive. Elle tournait avec eux et le même cheminement immobile la réunissait peu à peu à son être le plus profond, où le froid et le désir maintenant se combattaient. » (pp. 17-18)

C’est la seconde fois que le mot « désir » apparaît dans le texte. A cet instant, Janine, enfin réconciliée avec elle-même, s’unifie autour de son désir : désir de l’Autre, « désir d’éternité », selon la profonde analyse de Ferdinand Alquié[41], qui délivre Janine de toute pesanteur terrestre et l’introduit, grâce ineffable, dans le Royaume :

« Elle respirait, elle oubliait le froid, le poids des êtres, la vie démente ou figée, la longue angoisse de vivre et de mourir. » (p. 18)

Son corps même, qui naguère l’embarrassait (« A présent, elle se sentait trop grande, trop épaisse, trop blanche aussi … », p. 14), lui paraît tout à coup revivifié : « il lui semblait retrouver ses racines, la sève montait à nouveau dans son corps qui ne tremblait plus.[42] » (p.18)

La voici, telle Marie devant la salutation de l’Ange :

« Pressée de tout son ventre contre le parapet, tendue vers le ciel en mouvement, elle attendait seulement que son cœur encore bouleversé s’apaisât à son tour et que le silence se fît en elle. »

Le paroxysme de la jouissance est atteint dans cette ultime vision cosmique :

« Les dernières étoiles des constellations laissèrent tomber leurs grappes un plus bas sur l’horizon du désert, et s’immobilisèrent. Alors, avec une douceur insupportable, l’eau de la nuit commença d’emplir Janine, submergea le froid, monta peu à peu du centre obscur de son être et déborda en flots ininterrompus jusqu’à sa bouche pleine de gémissements. L’instant d’après, le ciel entier s’étendait au-dessus d’elle, renversée sur la terre froide[43]» (p.18)

Ici, le « désir d’éternité » se réalise dans le Réel ineffable de l’extase : temps et mouvement sont abolis comme l’avait rêvé et pressenti Janine (« Il lui sembla que le cours du monde venait alors de s’arrêter et que personne, à partir de cet instant, ne vieillirait plus ni ne mourrait. », p.14).

***

Sixième séquence :

« La jouissance de l’Autre est hors langage, hors symbolique. » (Jacques LACAN)

 

L’ultime séquence du récit voit la confirmation de ce qu’entre Janine et Marcel la communication ne fonctionne pas. L’incompréhension prévaudra toujours entre ces deux partenaires d’un mariage sans amour. Car aucun projet d’avenir ne les a unis (« Ils n’avaient pas eu d’enfants », p.5 ) mais seulement la crainte de vieillir et de mourir seuls.

Et lorsque Marcel, cet être « taciturne », prend finalement la parole, il le fait en somnambule, à demi réveillé par le retour de Janine dans le lit conjugal, si bien qu’« elle ne comprit pas ce qu’il disait. » (p.18).

Son comportement envers sa femme, que l’on aurait pu décrire jusque-là comme possessif, dominateur et dénué d’égards (on dirait vraisemblablement aujourd’hui : « machiste » !) atteint symboliquement un sommet de violence et d’agressivité au moment où, s’étant levé, « il donna la lumière qui la gifla en plein visage.» (p.18)

Par un autre geste dont nous ne pouvons manquer de souligner la valeur symbolique, Marcel achève de nous convaincre qu’il demeurera à jamais étranger à l’expérience que vient de vivre Janine :

« Il marcha en tanguant vers le lavabo et but longuement à la bouteille d’eau minérale qui s’y trouvait. » (p.18)

Il ne peut échapper à un lecteur attentif que cette « eau minérale » que boit « longuement » Marcel  – et que sa « minéralité » renvoie clairement à la pierre – s’oppose par sa matérialité même à l’ « eau de la nuit », cette eau éthérée qui ne saurait être que l’« eau vive jaillissant en vie éternelle ».  Car c’est à cette eau que Janine vient d’étancher sa soif d’amour et son désir de l’Autre.

« Il la regarda sans comprendre. » (p.18)

« Elle pleurait de toutes ses larmes, sans pouvoir se retenir. « Ce n’est rien, mon chéri, disait-elle, ce n’est rien. » (p.18)

Dans ces dernières paroles de Janine, dans ce « rien » par deux fois prononcé, on pourra, à son gré, reconnaître le « nada » des mystiques espagnols – le « nada » de la nuit de Saint Jean de la Croix – ou, si l’on préfère suivre Jacques Lacan, constater « qu’il y a quelque chose, la jouissance, dont il n’est pas possible de dire si la femme peut en dire quelque chose – si elle peut en dire ce qu’elle en sait[44]. »

Nous pensons, pour conclure, que toute sa vie durant, et nonobstant l’agnosticisme qu’il confessait, Albert Camus n’a jamais été insensible à cet appel de l’Autre, à ce désir qui transporte Janine et que Françoise Dolto décrit ainsi :

« Peut-être alors le désir dégagé des valeurs que ce corps et ces conditionnements nous ont guidés à chercher atteint-il à la seule symbolique a-sensorielle, a-spatiale et a-temporelle, à la dynamique sans représentation du désir, qui peut-être pour le sujet annonce la jouissance spirituelle tant attendue. Peut-être est-ce cela mourir, c’est l’arrivée au port, aux franges de l’atteinte jouissive, faute d’en connaître, nous pouvons nommer qui nous attendons, le phallus symbolique en personne, en personne ignorée, en personne source de la parole des paroles, réponse à nos sens en étant le sens de nos sens. Par-delà le sensoriel, notre dernier souffle nous ouvrira-t-il le mystère du sens qui nous fait vivre et désirer, et mourir de désirer[45] ? »

 » Là où est l’être, c’est l’exigence de l’infinitude. » (Jacques LACAN, op. cit., p 15)

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Le « triangle culinaire » (de Claude Lévi-Strauss[46]) :

 

Nous partirons de la sous-séquence 3 de la deuxième séquence (« Après leur toilette ils descendirent dans la salle à manger … jusqu’à : Le porc, quoique bien cuit et le peu de vin qu’elle avait bu, lui donnaient aussi de l’embarras. », p. 9) pour rappeler l’analyse que développe Claude Lévi-Strauss par extrapolation à partir du « triangle vocalique » et du « triangle consonantique » de Roman Jakobson. Voici ce qu’écrit Lévi-Strauss :

« Le fumé et le bouilli s’opposent quant à la nature de l’élément intermédiaire entre le feu et la nourriture, qui est soit l’air soit l’eau. Le fumé et le rôti s’opposent par la place relative, plus ou moins importante, de l’élément air ; et le rôti et le bouilli par la présence ou l’absence de l’eau.  La frontière entre la nature et la culture, qu’on imaginera parallèle, soit à l’axe de l’air, soit à celui de l’eau, met, quant aux moyens, le rôti et le fumé du côté de la nature, le bouilli du côté de la culture … »

Nous retrouvons dans ce passage de la nouvelle (deuxième séquence) l’opposition entre deux conceptions du pur et de l’impur, du licite et de l’interdit que la théorie du « triangle culinaire » peut contribuer à élucider.

« Il y avait du porc au menu. « Le Coran l’interdit. Mais le Coran ne savait pas que le porc bien cuit ne donne pas de maladies. » (p. 9)

En effet, ce qui permet de dépasser la contradiction entre « le cru » (nature) vs « le cuit » (culture), c’est « le bouilli », troisième terme qui effectue la médiation entre les deux termes de l’opposition et permet de concilier logique binaire et logique dialectique.

                                      Le bouilli  (  + eau )

 

              Le cru                                                 Le cuit

( – )                                                       ( + )

 

L’interdit concernant la consommation du porc qui prévaut dans la religion islamique (et dont l’origine est d’ordre prophylactique) se trouve donc dépassé dans la religion chrétienne du fait que le porc y est consommé « bien cuit » et ne présente ainsi aucun danger pour la santé : « … le porc bien cuit ne donne pas de maladies. » (p. 9)

A ce moment du texte la symbolique « culinaire » permet à nouveau de faire apparaître ce qui oppose Janine à son mari. Si l’on note, en effet, qu’outre le porc, les aliments et boissons mentionnés dans ce passage sont le pain, l’eau et le vin, on ne manquera pas de remarquer qu’il s’agit, dans le dernier cas, de symboles chrétiens et que le comportement de Marcel contrevient symboliquement tant aux préceptes de la religion chrétienne qu’à ceux de la religion islamique. Non content, en effet, de manger du porc et de boire du vin, bravant ainsi les interdits posés par le Coran, il semble profaner le pain, l’une des deux espèces eucharistiques (« Marcel … déchirait son pain ») en même temps qu’il interdit à sa femme de boire de l’eau, sous prétexte qu’elle n’est pas « bouillie » (« Il empêcha sa femme de boire de l’eau »). Transgressif, il la presse, au contraire, de boire, comme lui, du vin, ce qu’elle fait contre son gré (« Elle n’aimait pas cela, le vin l’alourdissait. »).  Janine, par faiblesse de caractère, sans doute (« Quand Marcel avait voulu l’emmener avec lui dans sa tournée, elle avait protesté. », p. 5) autant que par soumission à la domination masculine de son mari, s’exécute, bien que les effets de son repas lui soient finalement néfastes : « Le porc, quoique bien cuit, et le peu de vin qu’elle avait bu, lui donnaient aussi de l’embarras. » (p. 9).

Contrairement à ce que requiert le passage de la nature (le « cru ») à la culture (le « cuit ») qui implique le stade intermédiaire du « bouilli », et à rebours de ce qu’il prétend, non sans arrogance (« Nous autres, nous savons faire la cuisine. »), Marcel, semble réduire la valeur culturelle du « bouilli » à sa seule dimension prophylactique[46]

« Janine », quant à elle, « ne pensait à rien, ou peut-être à cette victoire des cuisiniers sur les prophètes. » (p.9)

***

Le « triangle culinaire » dans la nouvelle

 

Première séquence :

« Elle avait craint la chaleur …. Elle n’avait pas pensé au froid, au vent coupant, à ces plateaux quasi polaires, encombrés de moraines. Elle avait rêvé aussi de palmiers et de sable doux. Elle voyait à présent que le désert n’était pas cela, mais seulement la pierre, la pierre partout, dans le ciel où régnait encore, crissante et froide, la seule poussière de pierre, comme sur le sol où poussaient seulement, entre les pierres, des graminées sèches. » (p.6)

 

(-)     sable    (+)

(graminées sèches)                                                (palmiers)

   « poussière de pierre »                                       « sable doux »

 pierre   (-)                                                                eau     (+ )

statique = mort (2)                                      dynamique = vie (3)

 

Le sable est le terme médian (dysphorique) entre la pierre dont il est le produit sous l’effet du froid (« … le crépitement étouffé des pierres que le froid réduisait en sable », p. 17 ; ) et l’eau dont il a, métaphoriquement, la fluidité et dont il possède la valeur positive (euphorique) lorsque il est associé, par métonymie, à l’oasis, à la plage et à la mer.

***

Troisième séquence :

 (-)   « au milieu de l’escalier »   (+ )

le vieil Arabe (guide) = culture, euphorie

la ville, la rue  ( – )                                   la terrasse ( + )

le jour                                                                    le soir

( bas, dysphorie)                                    ( haut, euphorie )

 

L’escalier, de même que le vieil Arabe qui propose à Janine et Marcel de leur servir de guide sont les intermédiaires – matériel pour ce qui est de l’escalier, humain pour ce qui concerne le vieil Arabe – entre deux situations distinctes, physiques et psychologiques.

On retrouve le thème antique du passeur, intermédiaire entre deux mondes (deux niveaux de conscience) : ainsi, par exemple, la barque de Charon permet-elle aux âmes des défunts de traverser le Styx (moyennant obole !) pour atteindre à l’Hadès, le royaume des morts.

***

                                       le soir    ( + )

                         température plus clémente

 

   la journée   ( – )                                            la nuit  ( – )

 chaleur extrême                                           froid extrême

(dysphorie)                                                       (dysphorie)

 

Dans le désert sahélien, les journées connaissent une température très élevée, ce qui rend l’atmosphère presque insupportable et les activités humaines pénibles (« Elle avait craint la chaleur », p.6), c’est pourquoi les hommes recherchent l’ombre des habitations (« peintes à la chaux », p.10) et des boutiques (« dans la pénombre du magasin », p.10) ; la nuit, à l’inverse, c’est un froid glacial qui règne sur le désert, si intense que Janine en ressent la brûlure :

« Le froid, qui n’avait plus à lutter contre le soleil, avait envahi la nuit ; l’air glacé lui brûlait les poumons. » p. 17.

****

Cinquième séquence :

( – )       « au milieu de l’escalier »      ( + )

« la brûlure de l’air devint si coupante qu’elle voulut s’arrêter » (p.17)  = (nature, dysphorie)

 

la ville, l’avenue  ( – )                        la terrasse, le parapet  ( + )

« l’air glacé lui brûlait            /              «une chaleur timide
les poumons »                                    commença de naître »

( bas, dysphorie )                                       ( haut, euphorie

Alors que dans la séquence 3 le « vieil Arabe » qui, au milieu de l’escalier, offre à Marcel et Janine ses services pour les guider symbolise l’aspect bienveillant de la « culture » et n’entrave pas la progression des deux personnages vers le sommet de la tour, «la brûlure de l’air … si coupante » (qui symbolise la « nature » hostile) parvient presque à arrêter Janine au milieu de l’escalier lors de sa montée vers la terrasse.

On trouve un contraste similaire dans « L’Etranger » lorsque, dans la première partie du récit, c’est le soleil (nature) qui semble s’acharner à perdre Meursault (en l’aveuglant, il est la cause indirecte de la mort de l’Arabe) tandis que, dans la seconde partie du texte, c’est le juge (culture) qui prononce sa condamnation à mort. Il y a ainsi similitude dans la différence.

 ***

IV. La femme adultère = La femme altérée = l’altérité

L’Arabe, la Femme :  figures de l’autre

 

Dans le cadre de la nouvelle, qui se déroule durant la période antérieure à l’indépendance de l’Algérie, les protagonistes du récit se répartissent en deux groupes : les dominants et les dominés.

Les dominants sont les colons européens, qui détiennent les pouvoirs politique, économique et culturel.

Les dominés sont les Arabes.

Le cas de Janine est particulier. Quoique mieux disposée que son mari à l’égard des Arabes («… il vaut mieux s’entendre directement avec eux » p.11), elle subit la domination de Marcel et se trouve, par ailleurs, aliénée du fait qu’elle est la seule femme dans un monde présenté comme exclusivement masculin (« La foule vêtue de blanc devenait de plus en plus nombreuse. On n’y rencontrait pas une seule femme… », p. 14). Elle est ainsi l’objet de la concupiscence des hommes :

« Pourtant, elle n’était pas si grosse, grande et pleine plutôt, charnelle, et encore désirableelle le sentait bien sous le regard des hommes – avec son visage un peu enfantin, ses yeux frais et clairs, contrastant avec ce grand corps qu’elle savait tiède et reposant. » (p.5)

« Il (le soldat-chacal) l’examinait de ses yeux clairs, avec une sorte de maussaderie, fixement. Elle rougit tout d’un coup et revint vers son mari … » (p.5)

Le mutisme des Arabes, dans la première séquence, peut certainement être attribué aux conditions du voyage en autocar à travers le désert, mais il peut également être entendu comme symbolique de leur statut de dominés. En témoigne, notamment, la manière dont Marcel s’adresse au chauffeur de l’autocar.

Les deux communautés, vêtues différemment, semblent même par moments s’ignorer :

« Muets, venus on ne savait d’où, ils (les bergers)regardaient les voyageurs. « Des bergers », dit Marcel. »(p.7)

« … ils (les Arabes) semblaient au large, malgré leurs amples vêtements, sur les banquettes où son mari et elle tenaient à peine. » (p.5)

« Sous le capuchon du burnous, et derrière un rempart de voiles, on ne voyait que leurs yeux. » (p.7)

« Des Arabes les croisaient qui se rangeaient sans paraître les voir, ramenant devant eux les pans de leurs burnous. » (p. 9)

« Le chauffeur dit à la cantonade quelques mots dans cette langue qu’elle avait entendue toute sa vie sans jamais la comprendre. » (p.6)

Toutefois, il est possible de distinguer parmi les Arabes eux-mêmes deux types de conditions : celle des marchands et des cultivateurs sédentaires de l’oasis, qui possèdent quelques biens et commercent avec les Européens tel Marcel, et celle des bergers nomades qui vivent dans le désert et qui voyagent sans bagages :

« Janine fut frappée, soudain, par l’absence presque totale de bagages. (…) Tous ces gens du Sud, apparemment, voyageaient les mains vides. » (p. 7)

Les Arabes sont relégués dans l’anonymat et ne sont désignés que par des appellations collectives : « les Arabes », « des bergers », « des formes drapées » (p.7). Aucun d’entre eux ne possède un patronyme qui l’identifierait en tant qu’individu particulier, alors que les deux principaux protagonistes du récit sont appelés par leur nom propre : Janine, Marcel.

Avec sa morgue et son sentiment de supériorité, Marcel véhicule tous les préjugés racistes de certains colons européens. Son mépris des Arabes transparaît à de nombreuses reprises dans son comportement comme dans ses propos :

Durant le voyage en autocar, lorsqu’il s’adresse au chauffeur arabe : « Ferme la porte », hurla Marcel. » (p.6) ou en parle à sa femme avec condescendance : « Tu peux être sûre qu’il n’a jamais vu un moteur de sa vie. » (p.7)

Au restaurant de l’hôtel, « un vieil Arabe, qui portait une décoration militaire sur sa vareuse, les servit ». Marcel, parfaitement indifférent au fait que ce vieil homme a servi la France – ce dont témoigne sa décoration -, le traite avec hauteur : « Marcel pressa le vieil Arabe d’apporter le café. » (p.9) Se croyant spirituel, il se plaint même devant sa femme de la lenteur du vieil homme : « Doucement le matin, pas trop vite le soir », dit Marcel en riant. »  Tout l’art de Camus consiste à nous laisser entendre à son comportement le ressentiment que peut éprouver le vieil Arabe envers ce colon français méprisant et ingrat : « Celui-ci approuva de la tête, sans sourire, et sortit à petit pas. » (p.9). Fidèle à lui-même et à « sa vraie passion qui était l’argent » (p.6), il se montre pingre envers un autre Arabe dont il requiert le service : « Marcel appela un jeune Arabe pour l’aider à porter la malle, mais discuta par principe la rétribution. Son opinion, qu’il fait savoir à Janine une fois de plus, tenait en effet dans ce principe obscur qu’ils demandaient toujours le double pour qu’on leur donne le quart. » (p.9)

Lorsqu’il discute avec les marchands, Marcel se comporte encore en maître impérieux :

« Puis il ouvrait la malle, montrait les étoffes et les foulards, poussait la balance et le mètre pour étaler sa marchandise devant le vieux marchand. Il s’énervait, haussait le ton, riait de façon désordonnée, il avait l’air d’une femme qui veut plaire et qui n’est pas sûre d’elle. »(p.10) On croirait voir Harpagon…

Ici encore, la sourde hostilité qui règne entre les deux communautés se manifeste par le silence hautain des Arabes en réponse aux prétentions des colons français :

« Le vieux secoua la tête, passa le plateau de thé aux deux Arabes derrière lui et dit seulement quelques mots qui semblèrent décourager Marcel. » (p.10)

De l’homme que croisent Janine et Marcel dans une rue de la ville et dont on ne peut savoir à son accoutrement s’il s’agit vraiment d’un Arabe ou d’un officier d’affaires indigènes, Marcel a ce jugement méprisant :

« Eh bien, dit Marcel en haussant les épaules, en voilà un qui se croit général. (…) Ils se croient tout permis, maintenant » (p.11)

Son exclamation, au début du récit, résume bien son attitude : « Quel pays ! » dit Marcel. » (p. 4)  ce que confirme cette  notation : « Marcel maudit encore ce pays. » (p.6)

Toutefois, l’ambiguïté de la relation entre Arabes colonisés – donc dominés – et Français colonisateurs – donc dominants – apparaît en filigrane lorsque Camus laisse entendre, par le biais de son personnage, qu’il peut y avoir envers les Arabes d’autres attitudes que celle de Marcel, plus respectueuses de la dignité de chacun des partenaires :

« De l’autre extrémité de la place venait un grand Arabe, maigre, vigoureux, couvert d’un burnous bleu ciel … et qui portait haut un visage aquilin et bronzé. Seul le chèche qu’il portait en turban permettait de le distinguer de ces officiers français d’Affaires indigènes que Janine avait parfois admirés. » (p.11)

Dans ce contexte d’incompréhension et d’hostilité entre les deux communautés, Camus semble rendre ici un hommage indirect à ce corps d’officiers de l’armée française qui manifestait sa volonté de servir les Algériens tout en respectant leurs coutumes et leur culture. On peut voir un signe de cette reconnaissance de l’autre dans le fait que ces officiers avaient adopté le vêtement indigène, ce qui explique qu’on ne les distingue pas de loin des autres habitants.

Un autre trait récurrent dans la nouvelle concerne la relation au visage de l’autre.

« La relation au visage est d’emblée éthique », nous dit Lévinas. Et d’ajouter : « Visage et discours sont liés. Le visage parle. Il parle en ceci que c’est lui qui rend possible et commence tout discours. (…) la relation authentique avec autrui ; c’est le discours et, plus exactement, la réponse ou la responsabilité, qui est cette relation authentique. » Pour conclure : « Dans l’accès au visage, il y a certainement aussi un accès à l’idée de Dieu[48]. »

Les Arabes apparaissent comme masqués. Soit que leur visage soit dissimulé sous le capuchon de leur burnous, soit qu’il soit protégé du sable du désert par des voiles :

« Tous les Arabes plongèrent le nez dans leurs burnous … » (p.6)

« Sous le capuchon du burnous, et derrière un rempart de voiles, on ne voyait que leurs yeux. » (p.7)

« Mais le chauffeur revenait, toujours alerte. Seuls ses yeux riaient, au-dessus des voiles dont il avait, lui aussi, masqué son visage. » (p.7)

A l’inverse, le lecteur peut se faire une idée assez précise du visage de Janine car l’auteur le décrit ainsi : « son visage un peu enfantin, ses yeux frais et clairs » (p.5)

L’indifférence, si ce n’est l’hostilité, se lit alors dans le fait de ne pas même se regarder :

« Elle (Janine) … vit d’abord le soldat qui avançait à sa rencontre. Elle attendait son sourire ou son salut. Il la dépassa sans la regarder, et disparut. » (p.8)

« Des Arabes les croisaient qui se rangeaient sans paraître les voir… » (p.9)

« Alors que l’espace vide de la place les entourait, il (le « grand Arabe ») avançait droit sur la malle, sans la voir, sans les voir. » (p.11)

Ainsi, le rôle « marial », de trait d’union entre les deux communautés adverses qui vivent sur cette terre d’Algérie apparaît mieux lorsque Janine, depuis la terrasse du fort, peut embrasser du regard cette « terre promise » qui – symboliquement nous suggère le texte – n’est déjà plus, à ses yeux, seulement terrestre mais bien réconciliée dans une vision spirituelle. Il s’agit bien là pour elle d’une révélation véritablement « apocalyptique » :

« Janine, appuyée de tout son corps au parapet, restait sans voix, incapable de s’arracher au vide qui s’ouvrait devant elle. (…) Qu’y avait-il donc à voir ici ? Mais elle ne pouvait détacher ses regards de l’horizon. Là-bas, plus au sud encore, à cet endroit où le ciel et la terre se rejoignaient dans une ligne pure, là-bas, lui semblait-il soudain, quelque chose l’attendait qu’elle avait ignoré jusqu’à ce jour et qui pourtant n’avait cessé de lui manquer. Dans l’après-midi qui avançait, la lumière se détendait doucement ; de cristalline, elle devenait liquide. En même temps, au cœur d’une femme que le hasard seul amenait là, un nœud que les années, l’habitude et l’ennui avaient serré, se dénouait lentement. Elle regardait le campement des nomades. Elle n’avait même pas vu les hommes qui vivaient là, rien ne bougeait entre les tentes noires et, pourtant, elle ne pouvait penser qu’à eux, dont elle avait à peine connu l’existence jusqu’à ce jour. Sans maisons, coupés du monde, ils étaient une poignée à errer sur le vaste territoire qu’elle découvrait du regard, et qui n’était cependant qu’une partie dérisoire d’un espace encore plus grand, dont la fuite vertigineuse ne s’arrêtait qu’à des milliers de kilomètres plus au sud, là où le premier fleuve féconde enfin la forêt. » (p.13)

On peut imaginer que c’est bien cette « Jérusalem céleste » – « à cet endroit où le ciel et la terre se rejoignaient » – qui fait l’objet du véritable Désir autour duquel Janine, délivrée de tous ses désirs partiels, peut enfin s’unifier et mettre un terme à son errance :

« Elle respirait, elle oubliait le froid, le poids des êtres, la vie démente ou figée, la longue angoisse de vivre et de mourir. Après tant d’années où, fuyant devant la peur, elle avait couru follement, sans but, elle s’arrêtait enfin. » (p.18)

 

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BIBLIOGRAPHIE

 

Les références au texte d’Albert CAMUS, « La Femme Adultère », renvoient à l’édition de la « Bibliothèque de la Pléiade » : Œuvres complètes, tome IV, Paris, Gallimard, 2008.

 

ALQUIE, Ferdinand, Le désir d’éternité, Paris, P.U.F., 1943.

ASSOUN, Paul-Laurent, Lacan, Paris, PUF, 2003, Collection « Que sais-je ».

BACHELARD, Gaston, L’eau et les rêves, Paris, Corti, 1942

BACHELARD, Gaston, La psychanalyse du feu, Paris, Gallimard, 1949.

CHEVALIER, JEAN & GHEERBRANT, Alain, Dictionnaire des symboles, Paris, Robert Laffont/Jupiter, 1969 & 1982.

COSTES, Alain, Albert Camus ou la parole manquante, Paris, Payot, 1973, Collection Science de l’homme.

LACAN, Jacques, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975.

LEVINAS, Emmanuel, Ethique et infini, Paris, Fayard, 1982 , édit. « Le livre de poche essais ».

POULET, Georges, Etudes sur le temps humain I, Paris, Plon, 1952, Collection « L’Epi ».

RICOEUR, Paul, Le conflit des interprétations, Paris, Seuil, 1969.

RICOEUR, Paul, Autour de la psychanalyse, Ecrits et conférences 1, Paris, Seuil, 2008.

VASSE, Denis, Le temps du désir, Paris, Seuil, 1969.

VASSE, Denis, La chair envisagée, Paris, Seuil, 1988.

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 NOTES

[1] Jacques LACAN, Le séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p.34.

[2] « Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend. » Id., Ibid., p.20.

« Le signifié, ce n’est pas ce qu’on entend. Ce qu’on entend, c’est le signifiant. Le signifié, c’est l’effet du signifiant. », Id., Ibid., p. 34.

[3] « Les lettres font les assemblages, les lettres sont, et non pas désignent, ces « assemblages, elles sont prises comme fonctionnant comme ces assemblages même. » Id., ibid., p. 46. (C’est nous qui soulignons).

[4] « … là où le premier fleuve féconde enfin la forêt. » (p.13)

[5] « Aucun souffle, aucun bruit, sinon, parfois, le crépitement étouffé des pierres que le froid réduisait en sable… » (p.17)

[6] « La construction d’une tour évoque aussitôt Babel, la porte du ciel, dont le but était de rétablir par un artifice l’axe primordial rompu et de s’élever par lui jusqu’au séjour des Dieux. (…) Dans la tradition chrétienne … la tour est devenue symbole de vigilance et d’ascension. Le symbole de la tour que nous retrouvons dans les litanies de la Vierge (turris Davidica, turris eburnea)  … rejoint un symbole très précis. Les tours, au Moyen Age, pouvaient servir à guetter d’éventuels ennemis, mais elles possédaient encore un sens d’échelle : rapports entre ciel et terre, qu’elles rappelaient par degrés. » Jean CHEVALIER, Alain GHEERBRANT, Dictionnaire des symboles, Paris, Robert Laffont/ Jupiter, 1969 et 1982, p.959.

[7] Jacques LACAN, op. cit., p.11

[8] Jacques LACAN, op. cit., p.82.

[9] Françoise DOLTO, Sexualité féminine, Scarabée & Co/A.M./Métailié, 1982, p. 2

[10] Y a-t-il des femmes parmi ces « formes drapées », « sous le capuchon du burnous et derrière un rempart de voiles » ? Nul ne sait : « on ne voyait que leurs yeux. » (p.7)

[11] « Marcel se frottait les mains, il contemplait d’un air tendre la malle, devant eux. » (p.11)

[12] Deutéronome,  34, 1-4

[13] Mt 4, 1-11 ; Mc 1, 9-15 ; Lc 4, 1-13

[14] L’attention portée à ce qui, dans le discours, se répète nous alerte sur l’importance de ce terme, mentionné à quatre reprises et associé par deux fois au ventre de Janine.

[15] « Je voudrais établir que la voie de l’analyse et la voie de la synthèse ne coïncident pas, ne sont pas équivalentes : sur la voie de l’analyse se découvrent les éléments de la signification, qui n’ont plus aucun rapport avec les choses dites ; sur la voie de la synthèse, se révèle la fonction de la signification qui est de dire, et finalement de « montrer ». (…) Ce problème, je l’ai appelé le problème du sens multiple. Par là je désigne un certain effet de sens, selon lequel une expression, de dimensions variables, en signifiant une chose, signifie en même temps une autre chose, sans cesser de signifier la première. Au sens propre du mot, c’est la fonction allégorique du langage (allé-gorie : dire une autre chose en disant une chose). » Paul RICOEUR, Le conflit des interprétations, Paris, Seuil, 1969, p. 65

[16]« L’angoisse est proche du désir, d’autant plus proche que le désir est plus grand. » Françoise DOLTO, op. cit., p. 203

[17]« L’affect le plus propre à faire surgir l’Autre est l’angoisse, caractérisée comme « la sensation du désir de l’Autre ». C’est quand le « manque manque », autrement dit quand le sujet se trouve dans l’impossibilité ponctuelle de « prendre appui sur le manque ». Il faut reconnaître « l’angoisse que l’Autre (avec un grand A) inspire de n’être pas mon semblable… » Paul-Laurent ASSOUN, Lacan, PUF, Collection « Que sais-je ? », p. 66.

[18] « La liquidité est, d’après nous, le désir même du langage. » Gaston BACHELARD, L’eau et les rêves, Paris, José Corti, 1942, p.251

[19] Paul RICOEUR, Le conflit des interprétations, op. cit.

[20] « L’existence que la psychanalyse découvre, c’est celle du désir ; c’est l’existence comme désir ; et cette existence est révélée principalement dans une archéologie du sujet. Une autre herméneutique – celle de la phénoménologie de l’esprit par exemple – suggère une autre manière de déplacer l’origine du sens, non plus à l’arrière du sujet, mais en avant de lui. Je dirais volontiers qu’il y a une herméneutique du Dieu qui vient, du Royaume qui s’approche ; une herméneutique qui vaut comme prophétie de la conscience. C’est elle qui, en dernière analyse, anime la Phénoménologie de l’esprit de Hegel. Je l’invoque ici parce que son mode d’interprétation est diamétralement opposé à celui de Freud. La psychanalyse nous proposait une régression vers l’archaïque, la phénoménologie de l’esprit nous propose un mouvement selon lequel chaque figure trouve son sens, non dans celle qui précède, mais dans celle qui suit ; la conscience est ainsi tirée hors de soi, en avant de soi, vers un sens en marche, dont chaque étape est abolie et retenue dans la suivante. Ainsi, une téléologie du sujet s’oppose à une archéologie du sujetPaul RICOEUR, Ibid., p. 25.

[21] « … on peut s’aviser a minima que l’Autre désigne négativement le principe d’altérité, soit tout ce qui n’est pas réductible à l’identité, ou plutôt à la « mêmeté » (…) « … l’Autre est Ce qui est déjà là. On comprend aussi que la « rencontre » de l’Autre se fera dans les occurrences diverses où le sujet s’éprouve déstabilisé en son ipséité. » Paul-Laurent ASSOUN, Lacan, op. cit., p. 64.

[22] Jacques LACAN, op. cit., p.11.

[23] « Le besoin est défini et matériel, au plan biologique. La demande, qui surgit à l’occasion de la satisfaction du besoin, s’adresse à l’Autre et s’avère indéfinie : elle est proprement « sans fond », tel un tonneau des Danaïdes, puisque le sujet demande au-delà de la satisfaction du besoin. Elle procède d’« une déviation des besoins de l’homme du fait qu’il parle, en ce sens que ses besoins sont assujettis à la demande, ils lui reviennent aliénés » (Lacan, SP, E, 690). Le désir s’introduit comme au-delà de la demande : de fait, le désir « ne se demande pas ». Paul-Laurent ASSOUN, Lacan, p.67.

[24] Georges POULET, Etudes sur le temps humain, Edinburgh University Press, 1949 et Editions Plon, Paris, p. 308.

[25] Ibid., p. 311

[26] Loc. cit.

[27] Ibid., p. 312 (C’est nous qui soulignons).

[28] « …le besoin humain, sauf dans la période de gestation, n’est jamais immédiatement assouvi. Il est constamment médiatisé par une présence qui marque de son chiffre l’objet consommé, de telle sorte que cet objet chiffré devient autant le signe d’une présence que source de rassasiement. Le sourire de la mère et la courbe de ses seins sont indissociables, pour le bébé, de la sensation d’absorption de son lait. Cette conjonction qui est déjà langage et chiffre structure ce qui, demain, va devenir l’inconscient de l’enfant et de l’adulte. » Denis VASSE, Le temps du désir, Paris, Seuil, 1969, p.22.

[29] « C’est le rapport à la demande d’amour qui institue l’Autre. C’est par le passage de la demande au désir que se constitue le désir de l’Autre. » Paul-Laurent ASSOUN, Lacan, op. cit., p.67

[30] « Je pense, quant à moi, que la relation à l’Infini n’est pas un savoir, mais un Désir. J’ai essayé de décrire la différence du Désir et du besoin par le fait que le Désir ne peut être satisfait ; que le Désir, en quelque manière, se nourrit de ses propres faims et s’augmente de sa satisfaction. » Emmanuel LEVINAS, Ethique et infini, Paris, Fayard, « Le livre de poche essais », p.86.

[31] « La jouissance, en tant que sexuelle, est phallique, c’est-à-dire qu’elle ne se rapporte pas à l’Autre comme tel. » Jaques LACAN, op. cit., p. 14.

[32] « Le besoin, la demande et le désir sont donc visées de l’Autre. La demande montre l’assujettissement du besoin à la demande, son aliénation foncière. C’est le rapport à la demande d’amour qui institue l’Autre. C’est par le passage de la demande au désir que se constitue le désir de l’Autre. » Paul-Laurent ASSOUN, Lacan, op. cit., pp. 66-67.

[33] « …l’amour demande l’amour. Il ne cesse pas de le demander. » Jacques LACAN, op. cit., p.11.

« Dès le début … tout ce qui pourrait être considéré comme un solipsisme du désir est éliminé, comme ce serait le cas dans une détermination purement énergétique du désir comme tension et décharge. La médiation de l’autre est constitutive du désir humain en tant qu’adressé à… Cet autre peut répondre ou se refuser, gratifier au menacer. Bien plus, il peut être réel ou imaginaire, présent ou perdu, source d’angoisse ou objet de deuil réussi. » Paul RICOEUR, Autour de la psychanalyse, Ecrits et conférences 1, Paris, Seuil, 2008, p. 80-81.

[34] Paul Ricoeur, op. cit. Voir supra p. 19, note 15.

[35 « Et pourquoi ne pas interpréter une face de l’Autre, la face Dieu, comme supportée par la jouissance féminine ? », Jacques LACAN, op. cit., p. 71.

[36] « L’humanité véritable réside dans la dimension d’un désir tendu vers un Réel impossible à comprendre ou à représenter. La formule de J. Lacan : « Le réel c’est l’impossible », et sa problématique d’un désir de l’Autre en tant que l’Autre  est le trésor des signifiants qui, du fait que ça parle dans le corps de l’homme, représentent le sujet les uns pour les autres, ne sont pas sans rapport avec la question que pose saint Augustin à propos de la recherche ou désir quand il a pour objet l’incompréhensible : Dieu. » Denis VASSE, La chair envisagée, Paris, Seuil, 1988, p. 8.

[37 « Puis les eaux du vent tarirent et elle ne fut même plus sûre d’avoir rien entendu, sinon un appel muet qu’après tout elle pouvait à volonté faire taire ou percevoir, mais dont plus jamais elle ne connaîtrait le sens, si elle n’y répondait à l’instant. A l’instant, oui, cela du moins était sûr ! » (FA, p.16).

[38] Jacques LACAN, op. cit., pp. 44-45.

[39] La mystique : « C’est quelque chose de sérieux, sur quoi nous renseignent quelques personnes, et le plus souvent des femmes, ou bien des gens doués comme saint Jean de la Croix… » Jacques LACAN, op. cit., p.70.

« C’est en tant que sa jouissance est radicalement Autre que la femme a davantage rapport à Dieu que tout ce qui a pu se dire dans la spéculation antique en suivant la voie de ce qui ne s’articule manifestement que comme le bien de l’homme. » Id., ibid., p.77.

[40] On se souvient ici du tableau de Vélasquez (visible à la National Gallery de Londres) représentant la Vierge Marie couronnée d’un cercle d’étoiles, le globe terrestre figurant à ses pieds.

[41] Ferdinand ALQUIE, Le désir d’éternité, Paris, PUF, 1943.

[42] « Lacan finit par articuler en 1967 que « ce lieu de l’Autre n’est pas à prendre ailleurs que dans le corps » (Séminaire XIV)

Corrélativement se dégage l’idée d’une « jouissance de l’Autre» ou d’une « Autre jouissance», alternative à la jouissance commune en quelque sorte, « phallique ». Jouissance supplémentaire (et non complémentaire) de la femme : « La jouissance de l’Autre est hors langage, hors symbolique » (Lacan), Paul-Laurent ASSOUN, op. cit., p.69.

[43] « Il y a une jouissance à elle dont peut-être elle-même ne sait rien, sinon qu’elle l’éprouve – ça, elle le sait. » Jacques LACAN, op. cit., p.69.

 » S’il y en avait une autre, mais il n’y en a pas d’autre que la jouissance phallique – sauf celle sur laquelle la femme ne souffle mot, peut-être parce qu’elle ne la connaît pas, celle qui la fait pas-toute. » Jacques LACAN, op.cit., p. 56.

« … ils entrevoient, ils éprouvent l’idée qu’il doit y avoir une jouissance qui soit au-delà. C’est ça, ce qu’on appelle des mystiques. » Idem, ibid., p.70.

[44] Jacques LACAN, op. cit., p.82

[45] Françoise DOLTO, op. cit., p.204.

[46]Claude LEVI-STRAUSS, Le triangle culinaire in revue « L’Arc » n° 26, p. 19 sqq.

[47]« L’art culinaire, la cuisine marque d’un signe de feu – celui de l’homme – la nourriture, si bien qu’en mangeant, l’homme intériorise quelque chose de la présence de l’autre, même – et surtout peut-être – s’il n’est pas là. » Denis VASSE, Le temps du désir, Paris, Seuil, 1969, p. 23.

[48] Emmanuel LEVINAS, Ethique et infini, Paris, Fayard, 1982. Le « Livre de poche essais », pp.81-82 & 86.

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APOSTILLE

« What are the roots that clutch, what branches grow
Out of this stony rubbish ? Son of man,
You cannot say, or guess, for you know only
A heap of broken images, where the sun beats,
And the dead tree gives no shelter, the cricket no relief,
And the dry stone no sound of water. »

(T.S. Eliot, « The Waste Land« )

« Simone Weil avait souligné que dans le monde la présence divine ne pouvait paraître qu’en creux, sous la forme d’un manque, voire d’une absence. L’absence du spirituel n’est peut-être qu’une spiritualité de l’absence, mais il nous manque aujourd’hui des artistes   pour figurer l’infigurable. »

(Jacques Julliard)

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UNIVERSITE de GENEVE, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Ce texte a été rédigé par M. Jean-Louis BEYLARD-OZEROFF