Gaston Bachelard : « expérience » vs « spectacle »

Le récit d’une expérience

(et son effet sur l’inconscient de l’auteur)

« Un des grands malheurs de ma vie inconsciente est d’être monté jusqu’à la lan­terne de la flèche de Strasbourg. J’avais vingt ans. Jusque-là, je ne connaissais que les modestes clochers de la campagne champenoise. Que de fois j’avais profité d’une porte négligemment ouverte pour gravir à l’intérieur de la tour du clocher, vivant sans crainte dans un monde d’escaliers et d’échelles. J’ai passé près de l’auvent des clo­ches bien des heures à regarder la belle rivière, les collines, les coteaux. La vue sur la colline que nous appelons, à Bar-sur-Aube, la montagne Sainte-Germaine donne un monde circulaire bien clos dont le clocher est le centre. Quel décor pour y rêver l’impérialisme du sujet sur le spectacle contemplé. Mais, à Strasbourg, l’ascension est brusquement inhumaine. En suivant le guide dans l’escalier de pierre, le visiteur est d’abord gardé à main droite par les fines colonnettes, mais subitement, très près du sommet, ce réseau ajouré des colonnes s’arrête. A droite, c’est alors le vide, le grand vide au-dessus des toits. L’escalier tourne si vite que le visiteur est bien seul, loin du guide. Alors la vie dépend de la main sur la rampe …
Monter et descendre, deux fois quelques minutes d’un vertige absolu, et voilà un psychisme marqué pour la vie …
Plus jamais je ne pourrai aimer la montagne et les tours ! L’engramme d’une chute immense est en moi. Quand ce souvenir revient, quand cette image revit dans mes nuits, dans mes rêveries éveillées elles-mêmes, un malaise indéfinissable descend dans mon être profond. En écrivant cette page, j’ai souffert, en la recopiant je souffre comme d’une aventure neuve, réelle. »

Gaston BACHELARD, « La Terre et les Rêveries de la Volonté », Chapitre XII, p. 344 – Edit. José Corti.

 

Quelques oeuvres de Gaston Bachelard :

L’intuition de l’instant, Stock, 1932 et Gonthier, 1966.
Le nouvel esprit scientifique, Alcan, 1934 et P.U.F., 1963.
La dialectique de la durée, Boivin, 1936 et P.U.F., 1950.
La formation de l’esprit scientifique, Vrin, 1938.
La psychanalyse du feu, Gallimard, 1938 (collect. « Idées », 1965)·
L’eau et les rêves, essai sur l’imagination de la matière, Corti, 1943.
L’air et les songes,  essai sur l’imagination du mouvement, Corti, 1944-. La terre et les rêveries de la volonté, essai sur l’imagination des forces, Corti, 1948.
La terre et les rêveries du repos, essai sur les images de l’intimité, Corti, 1948.
La poétique de l’espace, P.U.F., 1957.
La poétique de la rêverie, P.U.F., 1960.
La flamme d’une chandelle, P.U.F., 1961.
Le droit de rêver, P.U.F., 1970.
Etudes, Vrin, 1970.

"Je dis qu'il faut apprendre le français dans les textes écrits par les grands écrivains, dans les textes de création ou chez les poètes et non pas auprès de documents qui portent déjà le rétrécissement du sociologisme, le rétrécissement des médias." Michel HENRY