Un regard sur les femmes inspiré par « L’Oeuvre au Noir » de Marguerite YOURCENAR

VISION SUR LES FEMMES, INSPIREE DE « L’OEUVRE AU NOIR » DE MARGUERITE YOURCENAR.

Bien que « la femme » ne soit pas le thème central de « L’Oeuvre au Noir« , les lignes qui suivent constituent une tentative d’analyse du rôle de la femme au XVlème siècle, sans oublier la vision particulière de Marguerite Yourcenar face au monde féminin.

Marguerite Yourcenar n’a jamais connu sa mère, ce qui a produit
,depuis son enfance, un vide jamais rempli et une permanente recherche d’une image de mère qui puisse lui donner son identité féminine. Malheureusement, cette recherche n’a jamais abouti (peut-être trouvera-t-on ici l’un des facteurs qui ont déterminé son homosexualité ?), le seul monde qui lui reste à explorer est celui des hommes, puisqu’elle s’identifiera fondamentalement avec son père. Pour cette raison, elle développera des caractéristiques « masculines » (surtout pour son époque) : elle sera indépendante, libre, peu attachée aux règles sociales, dotée d’une personnalité qui cachera des aspects féminins tels que la fragilité et la dépendance.

En ce sens, on pourrait supposer que ces aspects de sa personnalité lui ont donné une plus grande sensibilité face à la situation de la femme dans ce monde dirigé par les hommes.

« La femme doit son existence à l’homme. Au fur et à mesure que l’homme n’a plus besoin de la femme celle-ci cesse d’exister. La femme est vue par Marguerite Yourcenar comme un être dépendant, frêle, un miroir pour l’homme. Belle mais prévisible comme le prunier qui donne des fleurs roses chaque printemps (1). »

Chaque culture a un modèle de comportement masculin et féminin, construit au long de son histoire particulière et ancestrale. Les individus nés dans une quelconque culture sont soumis depuis leur naissance à un complexe processus d’influences qui détermine la façon de se conduire selon son sexe biologique. Ensuite, à mesure qu’ils se développent, ils sont amenés à répondre à des réactions émotionnelles, à agir, penser et juger en accord avec les normes établies.

Pendant des siècles, le sexe masculin a été considéré comme « le sexe » par excellence, alors que celui de la femme n’était que l’habitacle qui contenait et expulsait des créatures créées par les hommes, c’est-à-dire que la mère n’était pas plus qu’un flacon ou le germe du père se développait. Tout ce qui était rattaché au corps de la femme était défini ou bien par son caractère négatif ou bien par sa culpabilité. La femme a vécu les différentes transformations de son corps, telles que la menstruation, la grossesse, l’accouchement, comme une malédiction qui la bloquait, l’inhibait ou la culpabilisait. En outre, des anciennes peurs devant le mystère de la nature féminine ont survécu à la science et au progrès, créant un langage de ce qui est pur et impur, ou un sentiment de culpabilité suivi même de la notion de péché.

Par contre, selon l’attitude du monde masculin face à la femme, son corps a été, parfois idéalisé et mis sur un piédestal (ou au contraire, dégradé et jeté dans des cloaques). D’autre part, avec la création des mythes, la propagations des tabous, l’institution des lois, l’affirmation des coutumes, ou simplement dans la littérature et l’art, l’homme a essayé de définir la femme selon sa propre vision du monde, s’appropriant même, quelquefois, la biologie féminine. Par exemple, on pourrait croire que devant l’impossibilité physiologique d’avoir des enfants, les grecs ont créé le mythe d’Athéna, née de la tête de Zeus, ou d’Aphrodite qui est née de l’océan, donc du dieu Poséidon (certes, leurs histoires sont plus complexes, cependant, je me suis permise de ne pas les citer vu que ce qui m’intéresse ce sont les résultats). Enfin, jusqu’à nous jours, le mythe de la puissance et de la virilité masculine et celui de la virginité et de la castration féminine ont provoqué de graves détériorations de la relation entre les deux sexes.

Quelques exemples de femmes dans « L’Oeuvre au Noir » :

L’épouse d’Henri Juste, Jacqueline (p.13), représente une condition typique de la femme au XVlème siècle ; on pourrait comparer la relation entre l’épouse et le mari à la relation qui existait entre les souverains et leurs vassaux : « l’homme-souverain » va protéger matériellement la « femme-vassale » en se chargeant de justifier son existence, et elle travaillera pour lui en échange de sa protection.

Par ailleurs, les femmes appartenant à une couche moyenne de la société, étaient aussi, par nature, des sortes de servantes, sans être engagées par personne. Qu’on se rappelle : l’homme était constitué physiquement et mentalement pour l’action et le pouvoir, tandis que la femme, d’une constitution faible, était passive, douce et sa fonction « naturelle », était de s’occuper du foyer. Un exemple typique de cette image que l’on rencontre dans le livre, est celui de Wiwine et de sa tante Godeliève (p.68), au caractère subordonné et soumis aux hommes.

Hilzonde (p. 21) : elle le rôle de la femme abandonnée. Puisque la femme existe dans la mesure où l’homme la qualifie, cette femme délaissée par un homme ne peut plus « être ». DE plus, elle porte un enfant dans son ventre : le fruit de son péché. Il faut nous rappeler que la maternité n’était pas seulement une fonction naturelle en qui concerne la biologie et la physiologie féminines, mais qu’elle définissait la femme sur le plan social et culturel.

Le destin d’Hilzonde est expressément tracé par Marguerite Yourcenar qui pensait à la personnalité que devait avoir son héros Zénon. En effet, un enfant touché, d’une part, par l’indifférence et la mélancolie de sa mère et, d’autre part, par les préjugés sociaux, sera obligé de se développer d’une manière autonome, en se cherchant lui­-même.

Quand Zénon retourne à Bruges, à l’âge adulte, il rencontre Greete (p.206). Cette femme, inconsciemment, jouera le rôle de la mère qu’il n’a jamais eue. Elle représente la bonté, la générosité et la fidélité. Elle réunit toutes les valeurs morales qui sont liées à la maternité, et avec cet amour incondition&nel elle reste jusqu’à la fin près de son enfant. Peut-être est-ce l’image de la mère que Marguerite Yourcenar a toujours cherchée?

Durant une grande partie de l’histoire de la sexualité, tant aux époques de forte répression idéologique-religieuse qu’à d’autres avec plus de liberté, toutes les normes des coutumes ont souvent favorisé l’homme. Par contre, jusqu’au XVllème siècle, les deux sexes ont eu plus de contacts entre eux, puisque la séparation entre le public et le privé n’était pas très claire. De ce point de vue, on retrouve dans notre roman quelque femmes jouissant d’un certain pouvoir politique, telles que : La reine mère de France (p.54), la dame De Frôso (p.228), la reine Catherine (p.182)… Cependant, ce pouvoir et cette liberté sont acceptés à cause de la mort d’un homme (leur mari) qui leur a laissé son nom, et leur devoir à elles est de le représenter en son absence.

Une autre forme d’évasion d’une vie traditionnelle de femme, qui voit le jour au XVIème siècle (pendant la Réforme), était celle qui consistait à suivre la voie de la religion, car le protestantisme refuse l’image d’une femme qui ne serait qu’un être déterminé par sa condition de femme. Cette nouvelle religion s’oppose à la hiérarchie catholique, c’est-à-dire que tous, hommes et femmes , sont égaux devant Dieu (il faut bien garder à l’esprit qu’il s’agit des protestants qui ont une mentalité du XVIème siècle, pour qui donc l’égalité entre homme et femme est dictée par les normes de comportement de l’époque).

C’est le chemin qu’a voulu suivre Martha (p. 98), la demi-soeur de Zénon, entraînant Bénédicte (p. 109-113), sa cousine, toutes les deux influencées  par Johanna, la nourrice de Martha (p. 85). En fait, cette fille austère, aveuglée par cette vérité divine, voulait inconsciemment chercher un moyen facile pour échapper au sort de sa mère et aux préjugés qui pouvaient affecter son existence.

Les femmes de la bourgeoisie : Bénédicte (p.109-113), Salomé (p.104), Adelgonde et Constance (p.43)…, nous montrent un nouveau statut de la femme qui se fait jour en même temps que la montée de la bourgeoisie. Pendant que (dans les villes) les femmes et les enfants d’une classe sociale inférieure se battaient pour leur subsistance dans ce monde chaotique, les dames bourgeoises deviennent dans la plupart des cas des poupées de salon. Objets passifs, destinés à plaire à l’esprit et à la galanterie du nouvel homme.

A ce même niveau social se trouve ldelette de Loos (p.293). Pour sa société, elle est le diable déguisé en ange ; pour Marquerite Yourcenar, pour Zénon, et pour nous, il est facile de se rendre compte que ce personnage est une victime de la société. La belle jeune fille se laisse entraîner par un supposé jeu angélique dans lequel elle découvre la chaleur de la chair et l’accès à l’interdit sans aucun sentiment de culpabilité. Au moment où « le jeu » arrive à sa fin, elle se retrouve seule , enceinte, sans aucun droit sur son corps, face à l’intolérance de l’époque, laquelle la juge surtout pour ne pas avoir suivi les normes morales de comportement d’une « femme ».

Passons au femmes dans la condition de servantes. Venues souvent des couches très basses de la société, elle travaillent pour leur maître ou leur maîtresse en échange d’une meilleure condition de vie :

La moricaude (p.293) : servante d’Idelette, femme soumise, prête à suivre tous les désirs de sa maîtresse.

Johanna (p.85) : obsédée par une sorte de foi évangélique, elle s’obstine, d’une part, à maudire tout le monde (pour elle tous sont des pécheurs) et, d’autre part, à inculquer ses vérités religieuses à Martha, en attendant son jour de gloire. De plus, elle a été souvent identifiée comme sorcière.

Catherine (p.194) : représente le cauchemar des hommes. A l’appui de cette thèse, nous citerons, deux extraits, de différents auteurs, qui montrent clairement l’image que Marguerite Yourcenar a voulu donner de ce personnage.

« la femme est un animal que n’est ni ferme ni solide, elle est rancunière devant l’homme, elle se nourrit de méchanceté, elle est la source de tous les conflits et joutes et le chemin de toute iniquité (2). »

« Si on pouvait éliminer les femmes, Dieu ne serait pas loin de nous … sans la malignité des femmes, pour ne rien dire des sorcelleries, le monde serait encore immune à d’innombrables dangers … une femme est agréable à regarder, contaminante si on la touche, et mortelle si on la garde (3). »

Avec les grands changements qui se produisaient dans la société (accentués par la force de la religion) les hommes étaient complètement projetés vers l’extérieur et la tendance à s’identifier avec le mariage monogamique a augmenté. Par conséquent, on voit s’affirmer deux rôles féminins qui s’opposeront : la femme-mère et la prostituée. Peut-être cette situation trouve-t-elle sa place à cause de la nécessité subjective du monde masculin de se libérer sexuellement, car la virilité de l’homme est représentée par sa position sociale et par sa puissance sexuelle. Il est évident que notre auteur ne pouvait pas passer à côté de cette réalité, c’est pourquoi on trouve d’innombrables courtisanes, prostituées, femmes de bordel, etc., dans  « L’Oeuvre au Noir« . Leurs rôles, toujours attachés aux hommes, sont assez importants dans le roman.

Pour résumer, la notion de  » femme  » dans la société occidentale du XVlème siècle, qui se prolonge jusqu’au début du XXème siècle, était dictée par l’homme.

« la femme a été créée pour se donner devant l’homme et tolérer ses injustices  (4). »

L’éducation de la femme devait se faire en fonction de l’homme : dans ce sens elle était agréable, utile, elle était aimée et honorée par lui ;  de plus, elle donnait des enfant. D’ailleurs, on pourrait définir les deux sexes par leurs rôles de parents :

La mère : objet d’attraction sexuelle ou de vénération, elle a certes aussi le devoir de transmettre quelques valeurs morales en vigueur pour contribuer à la socialisation de l’enfant ; cependant, cette dernière idée est opposée à celle que l’on se fait du père.

Le père  : c’est le principe d’efficacité, l’idée, ce qui donne la forme, tandis que la mère, c’est la matière, l’amorphe, un être déficient et circonstanciel.

En fait, le sexe féminin était considéré comme le deuxième sexe, l’autre face du miroir du monde masculin. Ce déséquilibre entre le pouvoir masculin et la subordination féminine a établi les rôles traditionnels de chacun ; de cette manière, on a éduqué plusieurs générations avec l’idée que les hommes font l’histoire tandis que les femmes la vivent.

Toujours est-il que cette situation d’infériorité à laquelle les femmes ont été soumises pendant des siècles n’a pas complètement disparu, c’est peut-être la raison pour laquelle Marquerite Yourcenar est sensible à ce sujet, nous présentant des archétypes des femmes dans différentes situations.

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NOTES

(1) « Marguerite Yourcenar et la mort« , par Ma Li Tcheon. Travail de séminaire. Ecole de Langue et de Civilisation Françaises, 1990-1991.

(2) Saint Augustin, 1256 (écrit sa propre théorie sur la grâce, qui inspire plus tard les Ermites de Saint-Augustin, ordre religieux issu du groupement de onze congrégations d’anachorètes italiens, dont les constitutions furent inspirées par celles des Dominicains). El feminismo, p. 35.

(3) « Canton de Utica ». El feminismo (chap. Science et antiféminisme).

(4) « Jean-Jacques Rousseau. El feminismo, p. 35.

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BIBLIOGRAPHIE :

– Montserrat Roing, « El feminismo« , Salvat editores, Barcelone, 1985.
– Carl R. Rogers, « Le développement de la personne« , éditions Bordas, Paris, 1968 (traduction de l’ouvrage publié en langue anglaise sous le titre « On Becoming a Person« , par Houghton Mifflin Company, Boston 1961).
-Marguerite Yourcenar, « L’Oeuvre au Noir« , éditions Gallimard, 1968.

-Michel Mourre, « Dictionnaire d’Histoire Universelle« , éditions universitaires, 1968.
-Anne Berthelot, « L’Oeuvre au Noir, Marguerite Yourcenar » (analyse), éditions Nathan, 1993.

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Université de Genève, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par Mlle Veronica BUSTAMANTE

dans le cadre du séminaire de littérature « Concepts pour une lecture critique » (Diplôme d’Etudes Françaises)

Professeur : M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

"Je dis qu'il faut apprendre le français dans les textes écrits par les grands écrivains, dans les textes de création ou chez les poètes et non pas auprès de documents qui portent déjà le rétrécissement du sociologisme, le rétrécissement des médias." Michel HENRY