Analyse sémiotique d’une nouvelle de Maupassant « L’AUBERGE »

A) Approche interne :

1.  LA STRUCTURE GENERALE DU TEXTE :

L’axe sémantique :

s   ————————————>  t  ———————————–> s’

S :

• « hiver approchant »(automne)
• départ de la famille Hauser
• remise de l’auberge à la surveillance de Gaspard (le vieux guide) , Ulrich (le jeune guide) et Sam (chien)

t :

  • hiver
  • hivernage à l’auberge
  • disparition de Gaspard et du chien

S’ :

  • printemps
  • retour de la famille Hauser
  • folie d’Ulrich
  • vieillissement d’Ulrich
  • découverte du chien mort

D’une manière générale, on constate l’absence de l’été (chaleur) et la transformation du personnage d’Ulrich (raison—>folie, jeune—>vieux).

2.  LA SEGMENTATION DU TEXTE :

  1. Séquence 1 : « Pareille à toutes les hôtelleries… —> mure la porte« .
  2. Séquence 2 : « C’était le jour… —>au premier détour du chemin« .
  3. Séquence 3 : « Et les deux hommes s’en retournèrent… —>vague de neige« . Sous-séquence : « Quand ils ouvrirent… —>tremper la soupe« .
  4. Séquence 4 : « La matinée du lendemain… —>en face de la maison« . Sous-séquence : « Il sortit dans l’après-midi… —>ils se couchèrent« .
  5. Séquence 5 : « Les jours qui suivirent… —>leur partie« Sous-séquence : « Un matin… —>et grand festin de chair fraîche« .
  6. Séquence 6 : « Un matin, il partit ainsi… —>d’une habitude invincible« .
  7. Séquence 7 : « Alors il sortit… —>sur cette nappe démesurée« .
  8. Séquence 8 : « Quand il fut au bord du glacier… —>Aucune fumée n’en sortait« .
  9. Séquence 9 : « Ulrich courut plus vite… —>espérant toujours voir revenir le vieillard« .
  10. Séquence 1O : « De temps en temps, il sortait… —>avant de se mettre en route« .
  11. Séquence 11 : Quand l’horloge fit tinter une heure… —>des Alpes bernoises« .
  12. Séquence 12 : « Ulrich Kunsi se mit en route… —>secoués de frissons« .
  13. Séquence 13 : « Le jour allait paraître… —>sur trois pattes« .
  14. Séquence 14 : « Ils atteignirent Schwachenbach… —>le secoua jusqu’aux os« .
  15. Séquence 15 : « D’un bond, il rentra…  —>au vieux couché sur la neige ».
  16. Séquence 16 : « Puis, dès que la nuit… —>un lieu hanté« .
  17. Séquence 17 : « Et soudain le cri strident… —>dans ses veines« . Sous-séquence : « Il ne mangea guère… —>bondir sur ses pieds« .
  18. Séquence 18 : « Une nuit enfin… —>par des gémissements pareils« . Sous-séquence : « Et des jours et des nuits… —>il mangea« .
  19. Séquence 19 : « L’hiver était fini… —>à toute volée« .
  20. Séquence 20 : « Le bois cria… —>au froid de la montagne« .

3. LE NIVEAU FIGURATIF :

On relève une série d’oppositions qui prennent sens les unes par rapport aux autres.

  • hiver vs printemps
  • haut (auberge) vs bas (village)
  • fermé (l’auberge en hiver) vs ouvert (le refuge en été; la nature)

Et aussi :

  • jour vs nuit
  • jeune (Ulrich) vs vieux (Gaspard)
  • humain (U. et G.) vs animal (Sam)
  • solitude, soi vs l’autre

L’opposition principale et unifiante est la suivante :

  • mobile vs immobile

De nombreux lexèmes mettent en évidence le passage de la mobilité (correspondant, dans la structure sémantique générale, au départ de la famille Hauser au village) à l’immobilité (hivernage) :

 – Séquence1 :

L’auberge sert de refuge aux « voyageurs« , mais elle est « plantée » au pied des glaciers. Après que la famille est partie, l’auberge devient « prison de neige« , les guides sont « bloqués« , « ensevelis« , car la neige « étreint« , « écrase« , « s’amoncelle« .

 – Séquence 8 :

La neige, comme la glace sont dotées du pouvoir d’immobiliser (voir code sensoriel), de figer. L’immobilité est ici plus explicitement synonyme de mort :

« Il lui sembla que le silence, la solitude, la mort hivernale de ces monts entraient en lui, allaient arrêter et geler son sang, raidir ses membres, faire de lui un être immobile et glacé« .

L’opposition mobile-immobile s’insère ensuite dans une autre opposition : soi et l’autre.
Ulrich est condamné à l’immobilité (il n’ose plus sortir de l’auberge), parce qu’il a peur de « l’autre » (le fantôme de Gaspard, appelé aussi « l’ennemi« , « le revenant« …) :

  • « il voulait s’enfuir et n’osait point sortir…car le fantôme resterait là, jour et nuit… »(séq.15);
  • « Il demeura sur une chaise, immobile, le coeur torturé, pensant au vieux couché sur la neige » (ibidem).

Il tente de lutter contre cette terreur paralysante, en se mouvant dans la pièce (séq.16 et 17), mais il reste toujours « seul » face à lui et à « l’autre« .
L’immobilité est donc en quelque sorte la présence destructive de l’autre en soi.

Ulrich se barricade (séq.18), ultime tentative d’échapper à « l’autre« , et en même temps, il s’immobilise lui-même.
Finalement, cette immobilité mène à la folie (aliénation-être autre!). On retrouve Ulrich « debout« , « derrière le buffet écroulé » (séq.20). Il est sans réaction, sans expression. On peut dire qu’il est devenu précisément l »‘être immobile et glacé » (séq.8) qu’il redoutait de devenir.

Le code topologique :

Séquence 1:

On distingue un lieu englobant, les montagnes, et un lieu englobé, l’auberge.

L’auberge, lieu culturel par opposition à la montagne, est ambivalente : tantôt elle accueille (refuge), tantôt elle est « prison de neige« .

La montagne est caractérisée par son immensité (« pente immense« ), par son absence de couleur (« sommets blancs« , « pâles et luisants« , « pente blanche« ) et par une aridité agressive (« couloirs rocheux et nus qui coupent les sommets… »)(voir code sensoriel).

Séquence 2 :

Les notions de « haut » et « bas » sont d’autant plus mises en relief dans leur antagonisme qu’apparaît l’expression contradictoire « au sommet de la descente« .

Séquence 3 :

Le chemin est de l’ordre de la spirale : il revient sur son tracé, il serpente.

Dès la sous-séquence 4, le personnage d’Ulrich retourne régulièrement au sommet de la pente qui descend vers le village. Le « bas » représente son désir non assouvi : c’est le village où il a laissé son amour, Louise Hauser :

« Il sortit dans l’après-midi, et refaisant le trajet de la veille, il cherchait sur le sol des traces de sabots…Comme il aurait voulu descendre, pendant qu’il le pouvait encore! » (sous-séq.4);

« Le vieux Gaspard passait ses après-midi à guetter les aigles…tandis que Ulrich retournait régulièrement au col de la Gemmi pour contempler le village. » (Séq.5) (guetter – activité d’extériorisation-regarder vers le haut, s’oppose ici à contempler-activité intérieure-regarder vers le bas).

A partir de la séquence 7, le deuxième lieu topique du récit (le village) devient  littéralement paratopique :

« les demeures ne se reconnaissaient plus guère, ensevelies sous ce manteau pâle« .

Cela correspond au passage explicite de l’euphorique au dysphorique.

Le désir d’Ulrich de descendre au village atteint son apogée dans la séquence 16 :

« Une envie folle le tenaillait …de descendre à Loëche en se jetant dans l’abîme« . Ensuite, l’auberge devient le lieu unique du récit.

Le code chronologique :

Séquence 1 :

Le temps est cyclique, basé sur l’alternance de la saison froide et de la saison chaude (2 X 6 mois).

Séquence 2 :

Le rythme cyclique, répétitif du temps est brisé par un événement nouveau : alors que le vieux guide Gaspard a déjà passé 14 hivers à l’auberge, c’est la première fois qu’Ulrich va garder le refuge.

Séquences 3 et 5 :

Au temps « naturel », imposé comme une épreuve par les saisons et la montagne, la « solitude » (séq.3), s’oppose le temps « cuturel »: le jeu, les distractions, les passe­ temps des deux montagnards. Ces passe-temps se veulent cependant également « réguliers et monotones » (séq.5), comme le rythme naturel qu’impose l’environnement.

Dans les séquences suivantes (5 et 6) alternent le temps posé comme une répétition et le temps comme événement unique :

« Les jours qui suivirent furent pareils au premier… » (Séq.5)-/-
« Un matin... » « Jamais ils ne se querellaient…jamais même ils n’avaient d’impatience… » = « Quelquefois… » (Sous-séq.) -/:.
« Un matin… » (Séq.6).

A partir de la séquence 6, c’est-à-dire depuis le moment de la disparition de Gaspard, le temps cesse de revêtir un caractère de répétition. Cette fois, le temps est fondé sur une chaîne d’événements ponctuels auxquels manque cependant chaque fois un accomplissement.
Ulrich est d’abord saisi « par le désir d’une habitude invincible« , auquel il réagit : « Alors, il sortit… » (Séq.6). Mais le paysage a changé (séq.7). Ensuite, les activités d’Ulrich sont marquées par une discontinuité : il marche, court, rentre à l’auberge, en ressort, marche à nouveau, s’arrête, etc. (Séq.8 à 18). Ces activités n’aboutissent pas (Ulrich ne retrouve pas Gaspard). La répétition, la régularité que désire Ulrich (séq.6) revêt un caractère maniaque :

« De temps en temps, il sortait pour regarder s’il n’apparaissait pas…Puis le jeune homme rentrait… » (séq.10) et « Et pendant plusieurs jours de suite, il vécut, soûl comme une brute…Dès que….il recommençait à boire… » (sous-séq.17).

On peut synthétiser cette opposition entre régularité et irrégularité de la manière suivante :

1°) Avant les chutes de neige, la montagne est « irrégulière« :

« C’était au loin, un peuple de sommets blancs, inégaux, écrasés ou pointus… » (séq.2)

2°) Contre cette inégalité de la montagne luttent les montagnards en maintenant une régularité dans leurs tâches quotidiennes (passe-temps traditionnels, rythme régulier de travail (sous-séq.5).
Ulrich se démarque cependant de son compagnon :

il « retournait régulièrement au col de la Gemmi pour contempler le village » (séq.5).
Donc: Gaspard : régularité=vie active (travaux, chasse, passe-temps); Ulrich: régularité= contemplation (du village), rêverie, désir.

Le jour de l’événement (disparition de Gaspard), Ulrich se laisse aller à son « naturel dormeur » et dort jusqu’à dix heures (séq.6), ce qui fait exception à la régularité de son mode de vie jusque là.

3°) La montagne, après les chutes de neige, ressemble à « une immense cuve blanche, régulière« . La neige a effacé les contours. La régularité de la montagne est désormais synonyme de mort (séq.8 et 9).
C’est comme si le temps, le rythme de la montagne s’étaient peu à peu imposés à ceux d’Ulrich. Celui-ci, après avoir perdu la régularité de son mode de vie, est devenu incapable de maîtriser le temps, condamné à lutter contre les éléments par une activité fébrile et infructueuse, de jour comme de nuit.

Le code sensoriel :

– Dans la séquence 1, la neige est représentée comme une puissance écrasante : les deux montagnards et la bête sont « enfermés, bloqués, ensevelis » par la « prison de neige« .

La neige qui « s’amoncelle » (noter la double présence de ce verbe dans la séquence) revêt un caractère féminin et castrateur : elle « enveloppe, étreint, écrase » (crescendo).

Les premières séquences (1 et 2) sont marquées généralement par l’absence (de vie, de couleur…), le froid et le sec (absence d’eau).

 – Absence, vide :

  • sommets pâles et luisants
  • le grand trou de rochers
  • clair comme un drap
  • désert blanc
  • aucune vie n’apparaissait
  • océan des monts
  • solitude
  • silence
  • les joues laiteuses
  • les cheveux pâles,
  • décolorés
  • loin
  • impassible

 – froid et sec :

  • le petit lac gelé
  • désert…glacé
  • flamme aveuglante et froide (antithèse*)

On a donc : contenant=trou ou désert; contenu=non-vie.

*La clarté, la lumière ou le feu (soleil) sont représentés à l’intérieur d’une antithèse (chaud-froid) et sont la manifestation d’une puissance agressive, voire castratrice: « flamme aveuglante et glacée » du soleil.

– Dans la séquence 2, la montagne est une puissance verticale menaçante : « le puissant massif du Wissehorn« , « la haute et redoutable pyramide du Cervin, ce tueur d’hommes« . Elle est mi humanisée, mi animalisée : « le Mischabel avec ses deux cornes« , « un peuple de sommets blancs ». Sa monstruosité est aussi féminine : « cette monstrueuse coquette« .

A l’énormité écrasante de la montagne s’oppose le village, quasiment anéanti (« presque invisible« ). Autant la montagne revêt des traits humains (ou animaux), autant le village des hommes devient « minéral« : les maisons semblent des « grains de sable« . (Dans la sous-seq. 4, les maisons ressemblent à des « pavés« .)
Le côté effrayant de la montagne est double: c’est non seulement son aspect vertical et massif (donc symboliquement plutôt masculin), mais aussi son creux : « trou démesuré« , « abîme effrayant« , « crevasse énorme » (féminin). C’est bien par l’abîme que sera attiré Ulrich (séq.16).

 – Séquence 3 : point noir (auberge)= « monstrueuse vague de neige« .
Un schisme semble s’opérer chez Ulrich : il « suit en pensée ceux qui descendaient vers le village« .

– Dans les séquences 4 et 5, le désir d’Ulrich de redescendre au village se fait plus concret : « Comme il aurait voulu descendre…! » (1ère sous-séq.4). La tension entre le désir et le regard grandit :
1°) Il « regarda » Loëche (1ère sous-séq.4);

2°) Pour « contempler » le village (séq.5).

– La sous-séquence 5 est la plus euphorique du récit. Elle est marquée par la régularité rassurante des besognes quotidiennes et par la fête (« fête« , « festin de chair fraîche« ).

Du point de vue du code symbolique, le chiffre 4 (4 jours et 4 nuits de chutes de neige) est le chiffre rationnel, stable du monde. Les deux montagnards maitrisent les éléments naturels (la chasse), il y a harmonie entre leur vie (monotone, régulière, faite de résignation) et le monde extérieur (début d’hiver long et rude).

– La séquence 6 marque une rupture dans le code sensoriel. On passe de l’euphorique au dysphorique. Ulrich se sent « triste » et « effrayé« .

On a donc :

  1. ) dysphorique (séq.1-4) -+
  2. ) euphorique (séq.5)7
  3. ) dysphorique (6-20)

– Dans la séquence 7 (disjonction spatiale), Ulrich recherche Gaspard qui n’est pas rentré; en même temps, il recherche le village devenu méconnaissable sous la neige. Le paysage, auparavant irrégulier, est désormais régulier. la « cuve blanche, régulière, aveuglante et glacée » fait écho au « désert blanc éclatant et glacé » et à la « flamme aveuglante et froide » (séq.2).

– La séquence 8 est caractérisée par une isotopie du froid, du sec et figé (glace) :
• un vent sec et gelé
• cristal
• vagues immobiles (antithèse)…d’écume glaciale
• le froid
• geler son sang, raidir ses membres,
• un être immobile et glacé

Une allitération met en évidence l’aridité du paysage de glace :

« un vent sec et gelé courait par souffles brusques sur leur surface de cristal« .

On constate une accélération du mouvement d’Ulrich dans l’espace, parallèle à la montée de la peur (« Et le jeune homme eut peur tout à coup« ):
1°) « d’un pas plus rapide et plus inquiet« 

2°) « Et il se mit à courir, s’enfuyant vers sa demeure« 

3°) « Ulrich courut plus vite » (séq.9)

On a donc : régularité, effacement’ des contours, glace, silence -+ peur -+ fuite.

Séquence 14 :

Continuation de l’isotopie du froid et du sec :

« le vent glacé qui brise les pierres…souffles plus desséchants et plus mortels que le vent de feu du désert« .

– Dès la séquence 16, qui est le point culminant du désir d’Ulrich de redescendre (fuir) au village, Ulrich passe de l’immobilité (dysphorique, accablement) au mouvement fébrile circulaire (il revient sur ses pas), et vice-versa. Cette espèce de lutte du corps en mouvement finit à la sous-séquence 18 par l’immobilité.

– Dès la séquence 17 apparaît une isotopie de la chaleur (alcool et feu de cheminée) : « fièvre de feu« , « liquide affolant et brûlant« , « il jeta du bois au feu…pour se chauffer« .

On a donc : froid (séquences initiales et du milieu) —+ chaud (séquences finales)

Le code actoriel :

Les actants n’ont pas de contours ni de visage précis.
• « Le vieux guide », « le vieillard »  vs « le jeune guide« , « le jeune homme« , « un grand Suisse aux longues jambes« .

• Ulrich a des caractéristiques physiques qui le disposent à la lutte contre le séjour à la montagne :
1) « Longues jambes » (séq.2), « son pas allongé de montagnard » (séq.?) = mobile

2) « l’oeil perçant » (séq.7)(+)  vs pouvoir « aveuglant » du soleil sur la neige (séq. 2 et 7).

• Sam, le chien, est représenté comme un être hybride, mi-animal mi-humain :

 – animal :

  • le gros chien
  • le chien (séq.11-12)

 – hybride :

  • frisé
  • se mit à gambader (sous-séq.3)

 – humain :

  • A la séquence 12 s’opère une sorte de fusion entre l’homme (Ulrich) et l’animal :

« Et ils se couchèrent l’un contre l’autre, l’homme et la bête, chauffant leurs corps l’un à l’autre et gelés jusqu’aux moelles cependant« 

On a donc :

 – hybride : les moelles, grattait (sous-séq.17), une plainte

 – animal : hurler comme les chiens, il flaira, aboyait, le poil
hérissé, ses crocs (séq.17)

 – humain : semblait devenir fou comme son maître, se précipitait
(sous-séq.17), quelqu’un grattait le mur en pleurant, l’autre (séq.18),
de ses ongles (sous­-séq.18)

A la sous-séquence 17, c’est Ulrich qui revêt des traits animaux :

« Il marchait maintenant dans sa demeure ainsi qu’une bête en cage« .

A la séquence 18, le chien sort de l’auberge (disjonction actorielle). Sur le plan implicite (psychanalytique), cela équivaut au refoulement (voir essai d’herméneutique). Le chien devient le bouc émissaire de la peur (coupable) d’Ulrich.

A la sous-séquence 18, la bête et l’homme fusionnent à nouveau :

« celui du dehors poussait…de longs gémissements lugubres auxquels le jeune homme se mit à répondre par des gémissements pareils« .

Du point de vue psychanalytique, cette phase correspond au « retour du refoulé » (voir essai d’herméneutique).

A la séquence finale, Ulrich possède à la fois des caractéristiques humaines (« ils aperçurent un homme… ») et animales (« un cri aigu, qu’on eût dit poussé par une bête« ).

Le code symbolique :

L’ensemble du récit est marqué par l’absence de l’élément fluide (eau). C’est la glace ou la neige immobilisante qui remplace l’eau. Même le village est dans un « puits de rocher » (sous-séq. 4).

Les couleurs dominantes du récit sont le blanc, le gris et le noir. Il s’agit donc bien plutôt d’absence de couleurs, liée à l’hiver, saison de la mort. Cependant, dans la séquence 2, les joues « laiteuses » semblent faire exception à la valeur négative de la couleur blanche : ici, la pâleur, la blancheur est associée au côté maternel fertile (= castrateur, séq.1 et 2).
Le vallon « clair comme un drap » évoque peut-être la virginité (Louise?)
Mais : la blancheur-virginité de Louise s’oppose à la blancheur-virginité de mort du ravin (séq.15) :

« profonds ravins immaculés dont la blancheur est plus sinistre que les ténèbres des souterrains« 

D’autre part, on relève l’absence de chaleur dans tout le récit. Même le soleil est froid (« flamme froide« ). La froideur atteint son apogée dans les séquences 8 et 9, où elle est intégrée dans une figuration de la mort :

Séquence 8 :
On relève une progression dans les couleurs :

1°) dominance de blanc
2°) « Les neiges devenaient roses« 
3°) « Les cimes que les reflets du ciel empourpraient encore » vs « mais les profondeurs de la vallée devenaient  grises« 

On a donc :

– reliefs => blanc (séq.initiales)  => couleur (rouge, cf. vie, sang)

– vallée  => blanc  =>  gris (ternissement, hiver)

Le silence, opposé au cri et à la voix d’Ulrich, est symbole de mort.

Séquence 9 :

4°) « Nuit blafarde…pâle…livide » (…) « un croissant jaune et fin prêt à tomber derrière les sommets« .

On a donc : nuit tombante + glacé + silence + blanc   => rouge  => pâle = mort.

Séquences 11 et 12 :

  • Le jour (ici naissant) = vie : « rose tendre comme de la chair« 
    = activité : « Ulrich Kunsi se mit en route…Puis il recommença les recherches » (séq.12)
  • La nuit = activité imaginaire (visions)  —> voix du disparu, « oiseau de nuit » (séq.15)

Séquence 15 :
La couleur blanche a cette fois une connotation explicitement négative :

« dans un de ces profonds ravins immaculés dont la blancheur est plus sinistre que les ténèbres des souterrains« .

On a donc : blanc, immaculé + profondeur (ravin) = mort (ou peur de la mort)

Sous-séquence 17 :
L’eau-de-vie constitue une exception aux isotopies du froid, du sec et de la mort. Elle est chaleur (« liquide brûlant » ) et vie (« eau-de-vie« ) ! L’alcool est un moyen d’oubli, de refoulement :

« l’eau-de-vie qui tout à l’heure endormirait sa pensée, et son souvenir, et sa terreur éperdue« .

4. LE NIVEAU NARRATIF :

Le schéma actantiel : (situation initiale)

Destinateur :    —————–> Objet  ——————-> Destinataire :

l’auberge

  • la famille Hauser,                                                                    la famille Hauser
  • communauté villageoise

Adjuvant :       —————–>  Sujet   ——————–> Opposant
le chien Sam                        Ulrich et Gaspard                      la neige, l’hiver

(D’après A.J.Greimas)

5. LE NIVEAU THEMATIQUE :

Le « carré sémiotique » : (D’après A.J.Greimas)

DEPART                                                                RETOUR
(séq.1)                                                            (concret (famille)

+ retour du refoulé, Séq. 18-20

NON-RETOUR                                              NON-DEPART

(concret, de Gaspard,                      (Ulrich reste à l’auberge,
et peur, résistance d’Ulrich,          alors qu’il désire partir au village,

(séq.8-17)                                                         (Séq. 2-7)

B) ESSAI D’HERMENEUTIQUE :

A la fin du récit, Ulrich est vieilli (cheveux blancs) et il a des traits mi-humains mi­ animaux (il pousse un cri « qu’on eût dit poussé par une bête« ). Le personnage d’Ulrich a donc réuni en lui les deux autres actants du récit : il est à la fois le vieux Gaspard et Sam, le chien (la bête). En revanche, il s’est montré incapable de mettre en oeuvre ce qu’il a : les longues jambes (il finit par s’immobiliser dans l’auberge), l’oeil perçant (il ne voit pas le chien sortir de l’auberge), la jeunesse.

S’agit-il d’une sorte de régression oedipienne ?

En effet, l’identification (être ce que l’autre est) est un des processus inhérents au complexe d’Oedipe. D’autre part, le vieux guide est perçu par Ulrich comme une antithèse, voire un obstacle à l’accès au monde de son désir (le village, Louise, son penchant à dormir).
Coupable de la mort du vieux guide (figure du père), Ulrich désire violemment « se jeter dans l’abîme« , image d’une mère sans contours (absence de couleur et de caractère, mais profondeur), qui assimile, dévore.

Mais la figure du vieux guide lui fait obstacle (séq.16). Ulrich va donc refouler ce désir.
Freud  (1) distingue trois étapes dans le processus de refoulement :

1°) Fixation
2°) Refoulement
3°) Retour du refoulé

Ces trois phases se retrouvent aussi dans le récit :

1°) Fixation = séq.15-sous-séq.17.

« L’idée fixe…grandissant sans cesse dans l’absolue solitude, s’enfonçait en lui à la façon d’une vrille » (sous-séq.17)

2°) Refoulement = sous-séq.17-séq.18

3°) Retour du refoulé = séq.18-séq.20

L’inconscient et le thème de l’autre :
Ulrich prend peur de « l’autre » qui est en lui. Mais ensuite, il est incapable de distinguer ce qui lui appartient de ce qui est réellement autre. Il va devenir « l’autre » (aliénation mentale).

***

NOTE :

(1) Sigmund FREUD, Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1970, p. 311-312.

***

BIBLIOGRAPHIE :

MAUPASSANT, Guy de, L’auberge.

GREIMAS, Algirdas Julien, Sémantique structurale, Paris, Larousse, 1966.

FREUD, Sigmund, Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1970.

***

UNIVERSITE de GENEVE, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par Mme Sophie PARLATANO dans le cadre du séminaire de Méthodologie littéraire pour l’obtention du Diplôme d’Etudes Spécialisées en didactique du Français Langue Etrangère.

Professeur : M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

"Je dis qu'il faut apprendre le français dans les textes écrits par les grands écrivains, dans les textes de création ou chez les poètes et non pas auprès de documents qui portent déjà le rétrécissement du sociologisme, le rétrécissement des médias." Michel HENRY