Solitaire ou solidaire ? A propos de « L’Hôte » d’Albert Camus

INTRODUCTION

« SOLITAIRE ? SOLIDAIRE ? »
Présentation du recueil « L’Exil et le Royaume »

Camus – Son exil et son royaume.

Le 1er novembre 1954, l’Algérie se soulève.  En 1939, Camus en avait écrit dans son Enquête en Kabylie :

« Devant cet immense paysage je comprenais quel lien pouvait unir ces hommes (les Arabes) entre eux et quel accord les liait à leur terre… Et comment alors n’aurais-je pas compris ce désir d’administrer leur vie et cet appétit de devenir enfin ce qu’ils sont profondément : des hommes courageux et conscients chez qui nous pouvons sans fausse honte prendre des leçons de grandeur et de Justice ? »

En mai 1945, lors des émeutes de Guelma et de Sétif, Camus dénonce, une fois de plus, les deux maux dont souffre l’Algérie : la misère et l’injustice. Deux camps existent. L’un, la droite, croit que l’Algérie est une province française; il n’y a donc pas de guerre mais une révolte séparatiste. L’autre, la gauche, annonce qu’il faut reconnaître la République Algérienne dont le combat s’identifie avec celui de la Résistance. Pour Camus le choix s’imposait, mais il ne pouvait être ni pour un parti ni pour l’autre.

Dès le début des hostilités, il se porte dans le « no man’s land » entre les deux armées et proclame que « la guerre est une duperie et que le sang, s’il fait parfois avancer l’Histoire, le fait avancer vers plus barbarie et de misère encore » (Camus, « Ecrivains de toujours », p. 129, lignes 15-18). Le 22 janvier 1956, à Alger, capitale du pays en guerre, il lance un « Appel pour la trêve civile » dans lequel il implore les combattants d’éviter au moins l’irréparable : l’assassinat des innocents. Tandis qu’il faisait cet appel, dehors, la foule européenne sifflait et hurlait : « Camus traître ! Camus au poteau ! »

Ainsi Camus trouve l’exil dans le pays qu’il adore. Il n’est ni Français ni Arabe;  comme Daru, il se trouve coincé entre les deux cultures :

« Exil parmi les autres hommes, puisque la grâce manque pour être eux, se coucher sur le sol pour eux, vivre et mourir avec eux et en eux; exil également en l’homme seul puisque sa part idéale se tient sur un rivage d’où il ne peut que la contempler, le coeur broyé de nostalgie et d’impuissance. N’y a-t-il donc que l’exil ? Et le royaume, quelque part n’existe-t-il point ? »
(Morvan LEBESQUE, Camus par lui-même, Paris, Seuil,  collection « Ecrivains de toujours », p. 139, lignes 25-32).

L’HÔTE

1. L’Histoire

En Algérie, dans le désert, l’instituteur Daru est seul dans son école qui se trouve haut perchée sur une colline. C’est l’hiver, et les enfants ne sont pas venus à l’école à cause de la neige. Le gendarme, Balducci, arrive, tenant au bout d’une corde un Arabe aux mains liées. L’ Arabe a commis un meurtre – quelque obscure histoire de famille – et, étant donné que le gendarme ne peut pas quitter le lieu à cause des rumeurs de révolte prochaine, il veut que Daru livre l’ Arabe à la prison. Daru commence par refuser; Balducci ne comprend pas : ils sont en état de guerre, et les Français doivent rester solidaires. D’ailleurs, c’est un ordre.
Le gendarme part blessé, et Daru reste seul avec l’Arabe qu’il a déjà délié.

Daru lui donne à manger, puis essaie de lui parler du meurtre, mais il est frustré à cause du malentendu qui devient évident entre ces deux hommes de cultures différentes . Pendant la nuit, Daru espère que l’Arabe s’enfuira, mais l’Arabe – prisonnier, lui aussi, de quelle situation fausse ? – ne s’échappe pas : voici Daru contraint d’agir. Le lendemain, il part avec son « hôte » qu’il emmène aux limites du plateau, puis il lui montre : à l’est, la ville et la police;  au sud, les nomades qui l’aideront selon leur loi. Il donne à l’Arabe de la nourriture et de l’argent, puis le laisse choisir son propre destin. L’ Arabe choisit l’est, et Daru retourne à son école. Il a perdu l’amitié du gendarme et, sur le tableau noir où se trouve le dessin des quatre fleuves de France, quelqu’un a écrit : « Tu as livré notre frère, tu paieras. » Dans son cher pays, il se trouve, comme Camus, en exil.

2. La question se pose :

POURQUOI DARU N’A-T-IL PAS LIVRE L’ARABE ?

A cette question, il y a plusieurs réponse. J’ai choisi celles qui m’ont paru les plus plausibles.

a) On ne tue point

Camus a écrit, en collaboration avec Arthur Koestler, « Réflexions sur la peine capitale. » Camus a toujours été contre la peine capitale, il a nié aux hommes le droit de tuer sous couvert de justice et de sauvegarde de la société. Il dénonce les crimes contre l’homme, quelles que soient ses formes. Dans tous ses livres, on perçoit son souci du respect de la vie et sa lutte contre les homicides de toute nature, passionnels, politiques ou légaux.

Emmanuel Levinas a dit : « le visage est ce qui nous interdit de tuer, visage et discours sont liés, le visage parle. »
De ce point de vue, il est intéressant d’examiner les relations intra-textuelles qu’on peut établir entre trois des oeuvres de
Camus :

* L’Etranger –> la responsabilité/culpabilité

de Meursault qui ne voit pas clairement le visage de l’Arabe, car il est aveuglé par le soleil et la sueur.  Meursault est actif –> il tire quatre balles sur l’Arabe.

* La Chute –> la responsabilité/culpabilité

de Clamence qui n’a pas vu le visage  de la femme car il faisait nuit – il n’a vu que son dos (sa nuque). Clamence est passif –> il ne l’empêche pas de se suicider.

* L’Hôte –> la responsabilité/culpabilité

de Daru qui doit livrer l’Arabe à la justice : la peine de mort inévitable. Daru est passif –> il ne livre pas l’Arabe, mais il ne l’em­pêche pas d’aller en prison. Il lui laisse le choix.

Dans le cas de « L’Hôte, » Daru voit clairement le visage de l’Arabe. L’importance du regard ici est évidente : « L’ Arabe, tournant son visage vers lui, le regarda droit dans les yeux » (P. 85 lignes 6-7) puis, plus tard : « L’ Arabe prit place sans cesser de regarder Daru, » (P. 91 lignes 20-21)

Daru est responsable de l’Arabe : il le délie, il lui donne à manger, puis ils dorment dans la même chambre. Il a toute une nuit pour connaître l’homme; il est donc obligé de le regarder :

« Il fallait regarder cet homme. Il le regardait donc, essayant d’imaginer ce visage emporté de fureur. Il n’y parvient pas. Il voyait seulement le regard à la fois sombre et brillant, et la bouche animale. » (P. 92 lignes 23-27)

Daru parle à l’Arabe, essayant de comprendre l’Autre. Il est intéressant de savoir que l’Arabe a tué son cousin par derrière; il n’a donc pas vu son visage. Parce qu’il connaît mieux l’Arabe, il semble encore plus impossible à Daru de le livrer à la mort.
L’ Arabe montre sa confiance en lui – comment pourrait-il trahir un regard rempli de confiance ?

« L’Arabe ouvrit les yeux sous la lumière aveuglante et le regarda en s’efforçant de ne pas battre les paupières.
– Viens avec nous, dit-il, » (P. 93 lignes 23-26)

L’importance du regard est une nouvelle fois soulignée. Ici, il s’efforce de regarder Daru, d’être courageux et de montrer sa confiance en lui. Il sait que Daru n’est pas comme les autres Français; il se sent en sécurité avec lui. Sous la lumière ébloui­ssante, il ne peut pas cacher ses vrais sentiments, il est obligé d’être honnête : honnêtement, il a peur, il a donc besoin de Daru.

La confiance que cet homme a en lui va rendre plus difficile la tâche que Daru doit accomplir. Il a regardé cet homme, l’homme l’a regardé, l’homme a confiance en lui, il ne peut donc pas le livrer à la mort.

Parlant de son livre « Totalité et Infini, » Emmanuel Levinas a donné son avis sur la justice :

« Vous avez parlé de la passion de haine. Je craignais une objection, plus grave : comment se fait-il qu’on puisse punir et réprimer ? Comment se fait-il qu’il y ait une justice ? Je réponds que c’est le fait de la multiplicité des hommes, la présence du tiers à côté d’autrui, qui conditionnent les lois et instaurent la justice. »

Dans « L’Hôte, » Daru se trouve dans la situation du tiers. Sans vouloir se mêler à cette affaire, il se trouve dans une position de juge :

« –C’est toi le juge ?
-Non, je te garde jusqu’à demain. » (P. 92, lignes 12-13)

Il n’est pas le juge, mais s’il livre cet homme cela veut dire qu’il l’a jugé. Il ne peut pas rester neutre, il doit prendre une décision et doit accepter la responsabilité de l’Arabe. Dans ce cas, le tiers est encore plus éloigné, car le tiers est le Français, une loi étrangère imposée aux Arabes sans leur avis.

Daru, l’instituteur, est un homme de culture. Il ne tue pas sans raison. Il n’a pas de révolver, seulement un fusil de chasse. Le seul cas où il accepterait de tuer est celui où on l’obligerait à se défendre. (« Je me défendrai » – P.88) Daru, comme Camus (il est intéressant de voir combien les deux noms se ressemblent), est écoeuré par le manque de respect pour la vie d’autrui.

Quand Daru apprend le meurtre que l’Arabe a commis :

« Une colère subite vint à Daru contre cet homme, contre tous les hommes et leur sale méchanceté,leurs haines inlassables, leur folie du sang. » (P. 87 lignes 21-24)

Il dit à Balducci :

« Tout ça me dégoûte, et ton gars le premier. Mais, je ne le livrerai pas. » (P.88 lignes 30-31)

Si Daru livre cet homme, il sera indirectement responsable de sa mort. On sait que Camus était contre les homicides de toute
nature. Le respect de la vie, dans n’importe quelle circonstance, est ce qui compte le plus pour lui. En regardant le visage de quelqu’un, on reconnaît son droit à l’existence. Si cette personne nous montre qu’elle a confiance en nous, on est obligé de la protéger. Daru est dégoûté par l’acte de violence commjs par l’Arabe, mais s’il livre cet homme la violence ne s’arrêtera pas, elle se perpétuera. « Tu ne tueras pas » : Daru croit à ce commande­ment; pour lui il n’y a pas d’exception.

« Le crime imbécile de cet homme le révoltait, mais le livrer était contraire à l’honneur : d’y penser le rendait fou d’humiliation. » (P.96 lignes 24-27)

En respectant la dignité de l’autre, en le plaçant en toute liberté devant un choix, Daru a agi en homme, suivant sa conscience.

« Et Daru le laisse, libéré moins de l’Arabe que de sa répulsion à livrer un homme. »

b) Le respect de l’autre :

Camus est né en Algérie, mais de parents européens. Néanmoins, il a toujours eu un grand respect pour les Arabes :

« des hommes courageux et conscients chez qui nous pouvons sans fausse honte prendre des leçons de grandeur et de justice, » (Camus – écrivains de toujours).

Daru, lui aussi y est né (P.83 ligne 29) et, comme Camus, « partout ailleurs, il se sentait exilé » (P.83 ligne 30).
Pour ces deux hommes de culture européenne, » l’autre » c’est l’Arabe; si l’on respecte l’autre, il est évident qu’on respecte sa culture. A cause de la guerre en Algérie, un grand fossé séparait les deux cultures et Camus se trouvait dans une situatjon où il était obligé de choisir entre les deux ou de se trouver exilé.

Daru est instituteur (dans la nouvelle on ne l’appelle jamais le « Français »·), il a donc la responsabilité d’enseigner la culture
française aux enfants arabes (carte de la France P. 80 ligne 18). Peut-être à cause de la pénurie causée par le temps a-t-il pu voir la stupidité de cette tâche, tellement inappropriée ici, dans le désert. Il voit la grande différence entre les deux cultures et comment l’une n’a pas de place ici, dans le désert, où les Arabes sont à la merci du temps. Vis-a-vis de l’Arabe qui a tué son cousin, Daru se trouve dans une situation où il n’a pas le droit de juger son « autre »:

Ce qui est considéré comme un meurtre punissable dans une culture n’est pas forcément considéré de la même manière dans une autre culture. De même, dans la culture de l’ouest, on essaie toujours d’échapper à la mort, si l’on peut; il est possible que dans la
culture Arabe, tenter d’échapper à la mort signifie qu’on est lâche. La lâcheté, dans cette culture, est peut-être considérée comme plus honteuse que le fait de tuer quelqu’un. L’on n’en sait rien, on ne peut donc pas juger. L ‘une des fautes des colonisateurs était l’arrogance qu’ils avaient de croire que leur culture devait être la culture de tout le monde; en d’autres termes, leur manque de respect pour la culture de l’autre.

L’histoire commence par le mot « L’instituteur » (pas Daru, l’homme, etc.). Camus souligne donc ce fait. Sur le tableau noir, dans la salle de classe, sont dessinées les rivières de France. On voit
la culture française imposée aux enfants arabes, mais les enfants ne viennent pas à l’école car la neige les a empêchés de venir :

« Nature »                  vs.                    « Culture » (Lévi-Strauss)

Arabes                      vs.                      Français

l’Arabe                       vs                      Balducci / Daru

On voit la différence entre la culture arabe, qui est une culture plus naturelle, voire instinctive, et celle de Daru. L’ Arabe tue son cousin parce qu’il s’enfuit. L’ Arabe agit selon la passion et selon l’instinct.

Daru regarde la « bouche animale » (P.92, ligne 27) de cet homme qui a tué son cousin « comme un mouton » (P.87, ligne 18). Il a des instincts animaux, comme le chat qui laisse s’enfuir la souris, puis l’attrape et la tue. Dans le désert, l’homme survit grâce à ses instincts, mais en revanche, l’homme de  culture européenne, comme Daru, a appris à soumettre ses instincts à la raison (P.87 lignes 22-26). Notre morale exige de nous de soumettre la passion à la raison (P.87 lignes 22-26). Daru ne peut vivre seul dans le désert, il a besoin des Français. Il est possible qu’il se sente privilégié et qu’il en ait honte.

« Devant cette misère, lui qui vivait presque en moine dans cette école perdue, content d’ailleurs du peu qu’il avait, s’était senti un seigneur, avec ses murs crépis, son divan étroit et son ravitaillement hebdomadaire en eau et en nourriture  » (P.83 lignes 20-25).

Daru qui ne vit pas comme les Arabes, ne peut pas comprendre leur condition, il n’est donc pas dans la situation de pouvoir les juger.
Daru se sent coincé entre les deux cultures. Il n’est ni Français ni Arabe. Comme Camus au moment de la guerre en Algérie, il se trouve « dominé » parmi les Français mais « dominant » parmi les Arabes.
Cette hiérarchie est évidente dans la nouvelle :

Français= Balducci   <———->  Daru  <———> l’Arabe

 

D’abord Balducci est monté sur un cheval, tandis que l’Arabe le suit à pied, au bout d’une corde :

Balducci (dominant)                 vs.                   l’Arabe (dominé)

Les vêtements de Daru et de l’Arabe s’opposent:

Daru                                                  vs.                   l’Arabe

(vêtu d’un chandail épais)                              (vêtu en djellaba, les pieds

dans les sandales, mais couverts de chaussettes. La tête coiffée d’un chèche)

Mais :

« L’ Arabe, tournant son visage vers lui, le regarda droit dans les yeux. » (P85 lignes 6-7)

Daru et l’Arabe sont tous les deux dominés par les Français, ils sont donc, sous ce rapport, égaux.

  • Balducci
    (sur le divan, puis il « trônait »
    sur la table)
  • Daru (s’agenouille
    devant l’Arabe pour délier ses mains)
  • L ‘Arabe (accroupi)

Balducci appelle Daru « fils, » il domine donc Daru, seulement comme un père domine son fils. Balducci est aussi dégoûté par le fait de livrer un homme (P.89, ligne 3), mais il dit : « On ne peut pas les laisser faire » (P.89, lignes 6-7). Il pense en « colonialiste, »
il veut substituer à « la culture » de « l’autre » la sienne. Il n’a aucun respect pour l’Arabe qu’il traite comme un animal :

« On m’a dit de te confier ce zèbre et de rentrer sans tarder. » (P. 86, lignes21-22)

Lorsque Daru refuse de livrer l’Arabe, pour Balducci c’est comme s’il trahissait les Français : « Si tu veux nous lâcher » (P.89, ligne 14), mais il comprend quand même que Daru n’est pas comme les autres Français, qu’il est différent :

« Je sais que tu diras la vérité. Tu es d’ici, tu es un homme ( … ) mais tu dois signer, c’est la règle. » (P.89, lignes 21-22)

Daru doit obéir aux lois françaises, c’est pourquoi il comprend la frustration d’être impuissant entre les mains d’une communauté dominante (et dominatrice).
Après avoir mangé avec l’Arabe, Daru essaie de se rapprocher de lui. Il aimerait le comprendre, mais, en même temps, il est irrité d’être mis dans cette situation.

 » – Pourquoi tu l’as tué ? dit-il d’une voix dont l’hostilité le surprit. L’ Arabe détourne son regard.
   – Il s’est sauvé, j’ai couru derrière lui. » (P.92 lignes 28-32)

L’ambiguïté de la situation est évidente. D’abord est-ce qu’il détourne son regard parce qu’il a honte de ce qu’il a fait ou est-ce qu’il a honte de la lâcheté de son cousin ? Si l ‘on ne connaît pas la culture de l’autre, on ne peut pas savoir. Il a tué instinctivement, mais ici, dans la  »nature, » on survit grâce à ses instincts. Une fois de plus, est-ce qu’on a le droit de juger quelqu’un qui vit dans des conditions qui ne sont pas les nôtres ?

« Il releva les yeux sur Daru et ils étaient pleins d’une sorte d’interrogation malheureuse. » (P.92, lignes- 31-32)

L’Arabe s’interroge-t-il pour savoir la raison, pour laquelle son cousin a été si lâche et si malhonnête ? Ou se demande-t-il pourquoi lui, l’Arabe, il a réagit ainsi ? Il a perdu la maîtrise de lui-même, et cela est dangereux dans ce pays dur.
Dans le désert, on doit toujours être maitre de soi-même car on sait qu’on ne peut pas maîtriser la nature. Mais cette auto­-interrogation peut n’être qu’une incompréhension de Daru, cet européen qui l’a traité comme un égal mais qui se fâche maintenant.

Il est possible qu’il soit dérouté par les réactions de Daru : Pourquoi ce Français est-il fâché à cause du meurtre de son cousin ? Il ne connaissait pas le cousin : pourquoi donc être fâché ? Enfin, peut-être l’Arabe, ignorant ce qu’on va faire de lui, s’interroge­ t-il tout simplement sur son sort :

« Maintenant, qu’est ce qu’on va me faire ? » (P.92, ligne 1)

Daru lui demande s’il a peur (P.92 ligne 2) et l’autre « se raidit en détournant les yeux » (P.93, ligne 3).

Il est évident qu’il ne veut pas montrer sa peur parce que cela est honteux. Daru lui demande s’il regrette, mais il ne comprend pas. A mon avis, il n’y a aucun doute que pour l’Arabe, le fait de tuer quelqu’un qui est lâche et malhonnête (son cousin n’a pas payé
ses dettes) n’a rien de regrettable. De plus, il est possible qu’il n’ait pas compris la question. Que devrait-il regretter ? D’avoir tué quelqu’un, ou le fait que quelqu’un de sa famille se soit montré lâche et malhonnête ?
On voit facilement l’ incompréhension complète qui règne entre les deux hommes. Daru est frustré par la révélation de cette grande différence et par le malentendu qui existe entre les deux: cultures. Même physiquement, ils ne se ressemblent pas. L’ Arabe est « maigre et musclé, » un homme qui doit travailler la terre pour se nourrir, tandis que Daru  « se sentait gauche et emprunté dans son gros corps, coincé entre les deux lits. » (P.93, lignes 7-8)

Daru se sent coincé. Il est possible que son sentiment vienne du fait qu’il est « coincé » entre les deux cultures, n’appartenant ni à l’une ni à l’autre et, de plus, qu’il soit « coincé » par son obligation de livrer l’Arabe puisque sa vie dépend des Français Ce sont eux qui lui donnent à manger dans le désert, car il n’est pas comme l’Arabe qui peut survivre dans la nature. Ici, en effet, on doit se battre pour survivre.

« C’était ainsi, le caillou seul couvrait les trois quarts de ce pays ( … ) les hommes y pensaient, s’aimaient ou se mordaient la gorge, puis mouraient. » (P.91, lignes 1-1)

Telle est la loi de la nature (« survival of the fittest »). Pendant la nuit, Daru est confronté au fait qu’il a besoin d’être dans la position du « dominant » pour se sentir en sécurité dans ce pays. Lorsqu’il se déshabille, il se sent vulnérable (P.93, ligne 31). Peut-être se rend-il compte là, combien il a besoin de ces « armures européennes. » Ses habits le mettent dans une position de supériorité, ils lui donnent confiance.
Il se sent protégé par le fait qu’il est français; il est forcé d’accepter qu’il a besoin de sa culture française, même s’il n’est pas d’accord avec ce que font les Français en Algérie.

Au matin, Daru sort de la maison. Pendant la nuit, il a sûrement découvert la vérité : Il ne pourra jamais être comme l’Arabe, car il dépend des Français pour exister. Mais il est évident qu’on ne
peut pas juger un homme qui appartient à une autre culture. Pendant la nuit, il a souhaité que l’Arabe s’enfuie, il lui aurait certainement rendu sa liberté. Mais il est probable que l’Arabe n’a pas voulu s’échapper car, étant donné les circonstances du meurtre de son cousin, il ne voulait pas être tué pour sa lâcheté. Une fois de plus, Daru est confronté à la disparité des moeurs caractéristiques des deux cultures.

« Accroupi au bord du plateau, l’instituteur contemplait l’étendue déserte. Il pensait à Balducci : il lui avait fait de la peine, il l’avait renvoyé, d’une certaine manière, comme s’il ne voulait pas être dans le même sac. Il entendait encore l’adieu du gendarme et, sans savoir pourquoi, il se sentait étrangement vide et vulnérable. » (P.96, lignes 14-20)

Daru est accroupi comme un Arabe, il regarde le vide qui l’entoure et, pensant à Balducci, il se rend compte de sa situation. Il est évident qu’il ne va pas livrer l’Arabe, il a trop de respect pour l’autre, mais il sait que ce fait va l’éloigner des Français qui se sentiront trahis. Mais, en même temps, il accepte maintenant son caractère français et il se sent frustré du fait qu’il n’arrivera jamais tout à fait à comprendre les Arabes.

« Et il maudissait à la fois les siens qui lui envoyaient cet Arabe et celui qui avait osé tuer et n’avait pas su s’enfuir. » (P.96 lignes 27-29)

Les deux hommes se préparent pour le voyage :

« Daru enfila une veste de chasse sur son chandail et chaussa des souliers de marche. Il attendit debout que l’Arabe eût remis son chèche et ses sandales. » (P.97, lignes 2-5).

Après la nuit où ils ont été égaux, Daru revient dans la position du « dominateur. » Physiquement, il est dans une posture plus haute (il est debout) et il est habillé comme les « colonialistes. » Comme Camus au moment de la guerre en Algérie, il est du côté des dominants, sans le vouloir. Camus était contre la colonisation et la manière dont les « colonialistes » imposaient leur culture, avec ses lois, aux peuples dominés. Pour Daru, homme qui voyait bien la différence entre les deux cultures du fait de sa position d’instituteur, il était impossible en toute conscience de livrer un homme qui avait commis un crime aux yeux des Français mais qui, selon toute probabilité, n’était pas un criminel aux yeux des Arabes. Je crois que si les Arabes avaient considéré le meurtre du cousin comme un crime ils n’auraient pas été fâchés que Daru le livrât. Il est aussi possible que les Arabes aient vonlu le juger eux-mêmes, selon leurs propres lois et non selon les lois « des autres. » De tout cela, Daru était conscient. Telle est donc, à mon avis, l’une des raisons pour laquelle il n’a pas pu juger ni livrer l’Arabe.

c) L’influence du désert

En 1954, la guerre d’Algérie commençait. Deux ans plus tard, Camus lance un appel en faveur d’une trève civile, mais personne ne veut l’entendre, ni les Arabes ni les Français. C’est un an plus tard, en mars 1957, qu’il commence « l’Exil et le Royaume« .

Dans « l’Hôte », ce n’est pas un hasard si Camus a choisi le désert pour arrière-plan. L’idée du désert ne lui était pas nouvelle puisqu’il avait déjà écrit un texte intitulé tout simplement « Le Désert« . Il est intéressant de savoir, d’ailleurs, que ce texte était dédié à son instituteur, M. Louis Germain. Ce n’est donc pas par hasard non plus que Camus a choisi un instituteur pour tenir le rôle du héros. Il est possible que Camus ait vu un lien entre l’instituteur et le désert qui est symbole du vide comme du manque de connaissances des élèves qui doivent être soumis intellectuellement. Il est aussi possible que Camus ait choisi le désert parce que, lorsqu’il écrivit « l’Exil et le Royaume« , il était dans un moment de sécheresse. Un moment où il se sentait « exilé » dans son « royaume » qu’était l’Algérie où, à cause de la situation, il se trouvait manquant d’inspiration et de motivation pour écrire.

Je crois que le thème du désert, dans « L’Hôte« , joue un rôle très important par rapport au choix qu’a fait Daru de ne pas livrer l’Arabe. Dans le désert, l’homme est confronté à ses limites. Il n’est pas seulement confronté à l’incroyable force de la nature sur laquelle il n’a aucune influence, mais il est aussi confronté à l’image de l’absolu qu’on pourrait aussi appeler Dieu. Dans la Bible, Jésus est resté dans le désert sans rien manger, pendant quarante jours. La présence de Dieu lui suffisait.

Dans le livre, Daru se conforme à la loi de l’Evangile : « Tu ne jugeras pas. » Il ne juge pas l’Arabe et ne veut pas être mêlé à sa condamnation.

L’importance de « l’autre » est encore plus évidente qu’ailleurs dans l’immensité du désert, où les vraies valeurs sont mises en relief.
Là, l’homme dépend étroitement des autres hommes, la fraternité et la solidarité sont indispensables pour survivre. L’homme se rend compte de l’importance de « l’autre » – ou de « l’Autre » – car « l’homme ne vit pas seulement de pain. » Dans le désert, où l’on est toujours confronté aux caprices de la nature, l’homme doit avoir confiance en « l’autre : sans cette confiance – et, qui plus est, sans le respect de « l’autre » -, l’homme ne peut pas survivre.

Dans notre nouvelle, le thème de la confiance joue un rôle important – auquel sont liés les thèmes du révolver, du dos tourné et du regard. Au début, il y a un certain manque de confiance entre les deux hommes :

  • Du côté de l’Arabe : « mais il ne le quittait pas des yeux » (P. 90, ligne 10) et « l’Arabe prit place sans cesser de regarder Daru. » ( P. 91, ligne 20)
  • Du côté de Daru : « ll prit le révolver et Ie fourra dans sa poche » (P. 90, ligne 13)

Mais, plus tard, comme si l’importance des gestes de la vie quotidienne (le repas, le sommeil – tous les besoins physiques) leur faisait oublier leur situation, ils retrouvent la confiance. Daru met le révolver dans le tiroir de son bureau (P.92, lignes 1- 21), puis ils mangent ensemble et, plus tard, ils dorment dans la même chambre.

Pendant la nuit, les deux hommes se trouvent dans un état de vulnérabilité. D’abord, l’Arabe est forcé de garder les yeux fermés à cause de la lumière éblouissante (P.93, lignes 20-21). Sous la lumière, l’Arabe ne peut rien cacher, il est complètement exposé à Daru. Puis Daru, à son tour, est vulnérable et exposé lorsqu’il se déshabille (P.93, ligne 28). Lorsque Daru éteint la lumière, les deux hommes sont alertés et soucieux; ni l’un ni l’autre ne s’endort. Plus tard, l’Arabe se retourne, présentant le dos à Daru (P.94, ligne 12). La présence de l’Arabe dérange Daru :

« Dans la chambre où depuis un an, il dormait seul, cette présence le gênait. » (P.94, lignes 18-19)

Mais ce qui le dérange le plus, c’est de se trouver dans une situation d’égalité avec l’Arabe. Sans la lumière, tous les deux sont vulnérables, mais dans cet état « naturel, » c’est Daru qui est le plus vulnérable. Il est forcé de faire confiance à l’autre : le désert les entoure et, isolés comme ils le sont, les influences du dehors (la guerre, les Français, les Arabes ) ne les concernent plus :

« Mais elle (la présence) le gênait aussi parce qu’elle lui imposait une sorte de fraternité qu’il refusait dans les circonstances présentes et qu’il connaissait bien : les hommes qui partagent les mêmes chambres, contractent un lien étrange comme si, leurs armures quittées avec les vêtements , ils se rejoignaient chaque soir, par dessus leurs différences, dans la vieille communauté du songe et de la fatigue. » (P. 91, lignes 19-27)

Quand l’Arabe se lève dans la nuit, Daru se rend compte de sa vulnérabilité qui est beaucoup plus grande que celle de l’Arabe. L’ Arabe, dans le noir, est tout à fait chez lui. Il bouge silen­cieusement, comme un animal. Daru est prêt à se défendre, mais il est possible qu’il se rende compte que, sans son révolver (son arme « culturelle »), il est complètement à la merci de cet homme. Mais l’Arabe sort, fait « ses besoins » puis retourne se coucher. C’est ici le moment décisif de la nouvelle : l’Arabe dans une situation « dominante, » où il a pu tuer Daru, ne l’a pas fait. En retournant dans son lit, il montre sa totale confiance en Daru. Sa naïveté est touchante et presque enfantine, mais ils sont aussi, maintenant, des égaux, chacun à confiance en l’autre : « Alors Daru lui tourna le dos et s’endormit » (P.95, ligne 21 ). Dans le désert, si quelqu’un accorde sa confiance à l’autre, l’autre est obligé de la respecter. Daru ne peut pas livrer cet homme qui a confiance en lui.

Dans le désert, on se rend compte de l’importance de la vie et on en sait le prix. L’égalité entre les hommes est évidente quand on est confronté à son insignifiance face à la force indifférente de la nature:

« Dans ce désert, personne, ni lui ni son hôte n’étaient rien. Et pourtant, hors de ce désert ni l’un ni l’autre, Daru le savait, n’auraient pu vivre vraiment. » (P.91, lignes 5-8)

Dans le désert, les hommes sont tellement faibles en regard de la puissance de la nature qu’ils ne peuvent survivre que s’ils s’entraident. On aide l’autre, donc on doit avoir confiance en lui. Les gens du désert sont tous égaux : on se respecte l’un l’autre, mais surtout on respecte le désert.
L’égalité et le respect jouent un rôle important dans « L’Hôte« . Si l’on respecte l’autre, on a le sens de la responsabilité qu’on a envers lui. En tant qu’instituteur, Daru est plus on moins responsable de la vie de ses élèves, Pendant la sécheresse, il leur donne à manger. On voit (P. 83) comment il s’inquiète du fait que ses élèves n’aient pas assez à manger lorsque la neige les a empêchés de venir à l’école. Daru sait que l’entraide est importante; il aide les autres maintenant, mais il ne sait jamais quand il aura besoin de leur aide. En quelque sorte, il est devenu leur père. Quand l’Arabe lui est confié par Balducci, il devient responsable de lui aussi. Il lui donne à manger, et on voit qu’il existe du respect entre l’hôte et l’Arabe :

« L’autre prit un morceau de galette, le porta vivement à sa bouche et s’arrêta.
– Et toi ? dit-il.

– Après toi. Je mangerai aussi.

 – Pourquoi tu manges avec moi ?

-J’ai faim. » (P.92 lignes 4-8)

La simplicité est évidente. Dans le désert, le besoin de survivre crée l’unité et l’égalité entre les hommes.

Au matin, lorsque Daru réveille l’Arabe, il est choqué par la peur qu’il voit momentanément sur le visage de l’autre (P.95, ligne 30). Il le calme, lui disant de ne pas avoir peur. Il se trouve, à nouveau, dans une situation dominante comme un père qui protège son enfant. Plus tard, « ils boivent assis tous deux sur le lit de camp » (P.96, ligne 4). Ils trouvent un moment de camaraderie, assis l’un à côté de l’autre, prenant leur petit déjeuner dans ce vaste désert où ils se sont vus, chacun à son tour, sous leur jour le plus vulnérable. Une fois encore, on voit que l’Arabe, hors de son environnement naturel, n’est plus sûr de lui. La relation entre les deux hommes est devenue celle d’un père et de son fils.

En fin de compte, c’est Daru qui a nourri l’Arabe, qui lui a donné un lit dans sa chambre , qui l’a réveillé le matin, qui l’a réconforté lorsqu’il a eu peur et qui lui a montré où faire sa toilette. L’ Arabe traite Daru comme un père. La veille, il a dit à Daru :

« Tu viens avec nous?

Je ne sais pas. Pourquoi ?

Viens avec nous, dit-il. » (P.93, lignes 16-18)

Au moment du départ, le lendemain :

« Va, dit-il. L’autre ne bougea pas. Je viens, dit Daru. L’ Arabe sortit. » (P. 97, lignes 6-7)

On voit la confiance qu’a l’Arabe en Daru, mais aussi comment il est devenu infantile et presque impuissant. Daru le traite toujours comme son égal. Lorsqu’ils partent, Daru ne lui attache pas les mains et il ne prend pas son révolver. Daru, l’instituteur, source de nourriture pour ses élèves et qui aime le désert comme il aime les peuples qui l’habitent, ne peut pas livrer cet homme. Il respecte cet être car il fait partie du désert. Il a aussi confiance en l’homme, car il s’est rendu compte de sa propre faiblesse dans une situation où l’Arabe aurait pu facilement le tuer. L’influence du désert est évidente : ici on aide l’autre. Si l’on veut survivre on doit respecter la vie. Pour cette raison, Daru ne peut pas livrer l’Arabe à la mort.

Lorsque Daru retourne à l’école, sur le tableau noir où se trouve le dessin des quatre fleuves de France, il lit : « Tu as livré notre frère, tu paieras. » Suivant sa conscience, Daru a fait ce qu’il lui a fallu faire, mais le malentendu l’a éloigné non seulement des Français qui se sentiront trahis, mais des Arabes aussi. Daru, en respectant « l’autre » est, en quelque sorte, devenu « l’autre » lui-même. Car ce terme est ambigu : si l’on est « l’autre, » on se trouve toujours éloigné et n’appartenant à nulle part. Comme Camus, au moment de la guerre algérienne, il est exilé. Les Arabes le menacent et les Français le considereront comme un traître.

Camus, lui-même a dit :

« N’y a-t-il donc que l’exil » ? Et le royaume,
quelque part n’existe-il point ? »

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BIBLIOGRAPHIE

1. Morvan Lebesque, Camus -écrivains de toujours -, Paris, Seuil, Collection « Microcosme ».

2. Notes de cours, « Réflexions sur la peine capitale. »

3. Notes de cours,  lnterview d’Emmanuel Lévinas.

4. Albert Camus, L’exil et le royaume, Paris, Editions Gallimard, 1957. Collection « Folio ».

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Université de Genève, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par Mme Susan PEPPER  dans le cadre du séminaire de littérature, pour l’obtention du Diplôme d’Etudes Françaises

Professeur : M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

 

 

"Je dis qu'il faut apprendre le français dans les textes écrits par les grands écrivains, dans les textes de création ou chez les poètes et non pas auprès de documents qui portent déjà le rétrécissement du sociologisme, le rétrécissement des médias." Michel HENRY