La problématique de la mort dans “L’Oeuvre au noir” de Marguerite YOURCENAR

“Arrivée sur l’estrade, (…) Elle se laissa tomber sur ce tas encore chaud, et tendit la gorge.”

L’Oeuvre au Noir – La mort à Münster

 

I / INTRODUCTION

 

De tout temps, théologiens et philosophes se sont appliqués à répondre aux questions posées par la mort. On retrouve déjà dans l’antiquité les premiers débats sur la mort. Ainsi, Platon plaide, dans son “Phédon“, en faveur d’une immortalité de l’âme, pressentant que la mort est l’épreuve ultime de la vie humaine. Ses oeuvres soulèvent la question d’une survie de l’âme dans un monde meilleur. Cela va dans le sens des convictions humaines réfutant l’idée de l’effondrement de l’être.

Chez les hommes, il y a un besoin profond de surmonter l’angoisse de la mort et d’apaiser l’inquiétude qu’elle engendre. “La mort désigne la fin absolue de quelque chose de positif : un être humain, un animal, une plante, une amitié… En tant que symbole, la mort est l’aspect périssable et destructible de l’existence… Mais elle est aussi celle qui introduit dans les mondes inconnus des Enfers ou des Paradis; ce qui montre son ambivalence, comme celle de la terre, et la rapproche en quelque sorte des rites de passage. Elle est révélation et introduction… En ce sens, elle a une valeur psychologique : elle délivre des forces négatives et régressives, elle dématérialise et libère les forces ascensionnelles de l’esprit… à tous ses niveaux d’existence, coexistent la mort et la vie, c’est-à-dire une tension entre des forces contraires… Il n’empêche que le mystère de la mort est traditionnellement ressenti comme angoissant et figuré sous des traits effrayants. C’est, poussée à son maximum, la résistance inconnue, plutôt que la crainte d’une résorption dans le néant… La mort nous rappelle qu’il faut encore aller plus loin et qu’elle est la condition même du progrès et de la vie.” (1)

Dès qu’un homme vient à la vie il est du même coup d’âge à mourir” (2) affirmait HEIDEGGER dans son célèbre ouvrage “L’Etre et le Temps“. Il centre la vie sur la mort qui donne le seul sens authentique de l’exister et qui est ainsi la seule vérité de l’homme. Autrement dit, mourir est une manière d’être que l’homme assume dès qu’il est né. Selon HEIDEGGER, l’homme doit donc assumer son existence par une libre décision et avec la détermination d’un être prêt à mourir, afin de parvenir ainsi à sa propre totalité étant donné que “le caractère fini et limité de l’existence humaine est plus primordial que l’homme lui-même“.(3)

Il / MARGUERITE YOURCENAR ET LA MORT

 

On retrouve les idées de Heidegger dans les oeuvres littéraires de Marguerite Yourcenar. Les psychanalystes affirment que dans toutes nos productions nous montrons ce que nous sommes. Pour la petite Marguerite, la vie a commencé par la mort de sa mère. Pour vivre, elle a payé un prix très élevé : elles se trouvait sans sa mère, elle a été “abandonnée”. Cette mère, tellement nécessaire au nouveau-né, a été pour elle un fantasme à la fois “idéalement bienfaisant” et ” foncièrement destructeur”.

Un enfant désire une mère idéale, toujours présente auprès de lui.

Devant la mort de sa mère, le petit enfant ressent ce fait comme une trahison, se révolte contre l’être aimé qui fut égoïste en l’abandonnant, se sent volé d’une chose qui lui appartient de droit. Chez Marguerite Yourcenar, l’idée de mère est toujours liée à l’idée de mort, de sacrifice : il faut mourir pour donner la vie. Avec un tel rapport à la mort depuis sa naissance, elle a consacré sa vie à la compréhension de l’image de cet acte ultime. Pour elle, la mort prend une valeur et un sens.

Dorénavant, Marguerite Yourcenar essayera de créer un monde imaginaire, un monde où la parole écrite sera l’aliment par lequel elle tentera de remplir le vide intérieur, résultat du manque d’une mère. L’écriture sera son moyen de communication avec le monde. Toute sa vie, Marguerite Yourcenar flirtera avec la mort mais se contentera de faire mourir ses personnages à sa place.

A ce propos, Walter KAISER, son traducteur et ami, a signalé au cours de l’éloge funèbre de la romancière : “Elle avait beaucoup réfléchi à la mort. En vérité, à ma connaissance, nul autre auteur, dans toute la littérature mondiale, n’a si continûment dépeint au plus vif l’acte de mourir“. (4)

Marguerite Yourcenar a soigneusement préparé à l’avance tous les détails de ses funérailles avec la tranquillité d’une personne à laquelle la mort ne faisait plus peur, ou, pour citer sa définition, était devenu “une amie”. Mais cette reconnaissance lui a pris du temps, comme elle-même l’avoue devant la dalle noire où ses cendres reposeront un jour: “Je ne crains pas la. mort. Le moment, désormais, m’importe peu. Cela n’a pas toujours été le cas.” (5)

Ill / “L’OEUVRE AU NOIR” OU “LA VERITE DE LA MORT”

 

L’Oeuvre au Noir (OPUS NIGRUM) constitue, à proprement dire, la première phase de la quête alchimique dont l’aspiration est de réaliser le “Grand Oeuvre”. Ce premier stade est le moment de la transmutation des métaux vils en or et en argent. Le personnage du roman, Zénon, est alchimiste et médecin. Il évolue dans le contexte de la Renaissance – on est au 16 ème siècle, mais il y a comme un hiatus: on se croit au 13ème ou au 14 ème siècle. Le 16ème siècle, en effet, est encore profondément marqué par le Moyen Age.

Etant alchimiste, Zénon est un homme du mystère, mais pas un sorcier.

Le sorcier, en principe, est investi par Satan et représente donc un mystère non maîtrisé. Les alchimistes, au contraire, ont une maîtrise sur le mystère dont ils témoignent. Zénon, donc, est le témoin, porteur d’une quête de vérité et de vérité morale : la transformation du coeur (faire de l’or avec des métaux vils). Il cherche l’absolu, la vérité stable et universelle ; il aspire à un savoir réel et objectif que seules la médecine et les sciences peuvent lui fournir. C’est pourquoi, à vingt-ans, il commence son errance.

Sur la route vers Paris, Zénon rencontre son cousin Henri-Maximilien, qui, à son tour, avait décidé “de tâter de la rondeur du monde” (6) en s’enrôlant dans les troupes du Roi de France. Les deux cousins n’ont pas les mêmes buts et idéals. Henri-Maximilien cherche la gloire : “Ici, la Provence, ce gâteau de miel; là, le Milanais, ce pâté d’anguilles. Il tombera bien de tout cela une miette de gloire à me mettre sous la dent“. (7) Zénon méprise ces aspirations ; les paroles de Henri-Maximilien sont pour lui “lneptissima vanitas” (quelle vanité imbécile !) . Pour cet alchimiste en quête de la vérité, le monde est la source inépuisable des études qui mèneront à la connaissance du réel. “Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait au moins le tour de sa prison?…La route est longue, mais je suis jeune“. (8)

L’homme de la Renaissance pousse plus loin sa recherche ; il aperçoit “un autre qui l’attend ailleurs“. (9)

Je vais à lui“, affirme à ce propos, Zénon. Et, à la question d’Henri­ Maximilien : “Qui ? (…), le prieur de Léon, cet édenté ?“, il répond : “Hic Zeno” (…) : “Moi-même”. (10)

Ainsi Zénon commence-t-il sa quête dans un monde en pleine transformation, où la mort guette l’homme au coin de chaque rue.

Zénon a peu connu sa mère, Hilzonde. Cet enfant bâtard, fils d’un jeune prélat, n’a jamais été aimé par sa mère : “Ses brèves amours suivies d’un brusque abandon avaient rassasié la jeune femme de délices et de dégoûts; lasse de sa chair et du fruit de celle-ci, elle semblait étendre à son enfant la réprobation ennuyée qu’elle avait pour elle-même. Inerte dans son lit d’accouchée, elle regarda avec indifférence les bonnes emmailloter cette petite masse brunâtre à la lueur des braises du foyer”.(10)

Cette femme meurtrie finit par abandonner son enfant à son frère Henri­ Juste, et ira vers son destin tragique. Tout d’abord mariée à Simon Adriansen, le marchand de Zélande, qui avait avoué “hésiter encore à faire publiquement acte de foi anabaptiste, mais…avait répudié en secret les pompes périmées, les rites vains et les sacrements trompeurs“(11 ), elle connaîtra la paix. Mais ensuite la mort commence sa sinistre besogne : “Plusieurs nouveau-nés tendrement chéris et soignés leur étaient morts l’un après l’autre“. (12)

Simon Adriansen, de son côté, regardait déjà au-delà : “Ses vaisseaux cinglaient de toutes les rives du monde vers le port d’Amsterdam, mais Simon pensait au grand voyage qui se termine inévitablement pour nous tous, riches ou pauvres, par le naufrage sur une plage inconnue. Les navigateurs et les géographes qui se penchaient avec lui sur des portulans et dressaient des cartes à son usage lui étaient moins chers que ces aventuriers en route vers un autre monde.” (13)

Hilzonde accepte de tout quitter et de suivre son mari pour rejoindre une secte d’anabaptistes à Münster. L’enthousiasme religieux qui régne dans cette communauté tourne vite à une monstrueuse débauche et une effroyable intolérance .

La nouvelle recrue des anabaptistes, éprise de ferveur extatique, participe elle-aussi au délire et à la folie qui s’empare des habitants de la communauté : “Hilzonde, était l’une des plus ardentes. Debout, longue, étirée comme une flamme, la mère de Zénon dénonçait les ignominies romaines. D’affreuses visions emplissaient ses yeux brouillés de larmes ; s’abattant sur elle-même, soudain pliée comme un grand cierge trop mince, Hilzonde pleurait de contrition, de tendresse, et d’espoir de mourir.” (14)

Lorsque les troupes catholiques parviennent à pénétrer dans Münster, les anabaptistes découvrent aussi l’horreur des supplices et des violences. La mort a pris ses quartiers : “Les mourants comprenaient vaguement que les promesses du Prophète se réalisaient pour eux, autrement qu’on avait cru, comme il arrive toujours avec les prophéties : Le monde de leur tribulation finissait; ils s’en allaient de plain-pied dans un grand ciel rouge. Très peu maudissaient l’homme qui les avait entraînés dans cette sarabande de rédemption. Certains, tout au fond d’eux-mêmes, n’ignoraient pas qu’ils avaient de longue date désiré la mort, comme la corde trop tendue désire sans doute se briser.” (15)

Le destin tragique de Hilzonde s’achève et elle se précipite vers la mort : “Arrivée sur l’estrade, elle reconnut confusément parmi les morts des gens qu’elle connaissait, (…) . Elle se laissa tomber sur ce tas encore chaud, et tendit la gorge.” (16)

Simon Adriansen ne s’est jamais remis de la mort de son épouse : “Il s’en voulait de l’avoir laissée seule traverser cette mauvaise passe.” (17) Il est pressé de la rejoindre, mais il redoute, comme d’ailleurs tous les personnages de “L’Oeuvre au noir“, la douleur. Il pense à Hans Bockhold, ce proclamé Prophète Roi, qui a entraîné vers la mort des milliers d’âmes et qui souffre maintenant le martyre entre les mains des catholiques : “Soudain l’idée que la chair du Nouveau Christ était chaque matin en proie aux pinces et au fer rouge de la question extraordinaire s’empara de lui, révulsant ses entrailles“. (18) Seule la pensée qu”Hilzonde au moins était en paix” (19) calmait ses propres douleurs.

La mort libératrice et la douleur néfaste sont d’ailleurs souvent opposées dans “L’Oeuvre au noir“. Le destin de Zénon sera affecté par plusieurs personnages rencontrés sur sa route, des personnages qui sont en train de mourir. La pratique de la médecine lui permet de voir la mort de près et donc de se libérer de la peur qu’elle suscite, mais l’alchimiste ne sera jamais habitué à la douleur.

Pendant son retour à Bruges, en compagnie du Prieur, Zénon est témoin de l’exécution d’une femme accusée de calvinisme que “l’on allait selon l’ancien usage enterrer vivante. Cette brutale sottise fit horreur à Zénon (…) La voiture roulait de nouveau en pleine campagne, et le prieur parlait d’autre chose, que Zénon croyait encore étouffer sous le poids de pelletées de terre. Il se rappela soudain qu’un quart d’heure avait passé, et que cette créature dont il souffrait les angoisses avait déjà elle-même cessé de les éprouver”. (19)

Ainsi, Zénon fait part de ses tourments à Henri-Maximilien lors de leurs retrouvailles à Innsbruck. Il lui dit avoir rencontré la mort, au chevet de ses malades, de nombreuses fois, mais pendant chaque nuit passée ainsi s’être posé des questions laissées sans réponse : ” la douleur et ses fins, la bénignité de la nature ou son indifférence, et si l’âme survit au naufrage du corps.” (20)

Malgré tout, il affirme : “Je ne dis pas que je doutais : douter est différent” (21). Il décortique le processus de la mort, comme s’iI cherchait la réponse à ses doutes : ” Ce qui est retiré aux morts, c’est d’abord le mouvement, puis la chaleur, ensuite,(…) la forme: seraient-ce le mouvement et la forme de l’âme, eux aussi, mais non sa substance, qui s’abolissent dans la mort ?” (22)

Cette question, il se la posera jusqu’à son propre suicide et surveillera sa mort de la même manière méticuleuse, afin de connaître LA RÉPONSE. Mais la connaîtra-t-il vraiment ?

La mort de son valet et ami Aléi l’affecte profondément. Zénon ressent la disparition de l’être aimé comme une injustice qui l’indigne : ” Il faut chérir quelqu’un pour s’apercevoir qu’il est scandaleux que la créature meure…” (23)

Sa vocation de médecin est remise en question : ” Mon métier me parut vain, ce qui est presque aussi absurde que de le croire sublime. Non que je souffrisse: je savais au contraire que j’étais fort incapable de me représenter la douleur de ce corps qui se tordait sous mes yeux.” (24) Las de ne pouvoir aider celui qui était aimé profondément, il se promit “cette nuit-là de ne plus soigner personne.” (25)

En regard de ces différents aspects de la mort, Zénon va se frayer un chemin personnel vers la conception de sa fin. Déjà, bien avant d’être condamné à mort, dans la pénombre de sa chambre, il a des visions “prémonitoires” de sa propre fin : “Il songeait aux bûchers, tels qu’il en avait vu à l’occasion d’un Acte-de-Foi dans une petite ville de Léon, au cours duquel avaient péri quatre Juifs accusés d’avoir hypocritement embrassé la religion chrétienne sans cesser pour autant d’accomplir les rites hérités de leurs pères, et un hérétique qui niait l’efficacité des sacrements. Il imaginait cette douleur trop aiguë pour le langage humain; il était cet homme ayant dans ses narines l’odeur de sa propre chair qui brûle; il toussait, entouré d’une fumée qui ne se dissiperait pas de son vivant. Il voyait une jambe noircie se levant toute droite, les articulations léchées par la flamme, comme une branche se tordant sous la hotte d’une cheminée” (26).

Le philosophe sait que son point faible est son corps, “cette encombrante enveloppe” qui “servait contre lui d’otage à la nature entière et, pis encore, à la société des hommes.” (27) Il redoute la douleur : “C’est par cette chair et par ce cuir qu’il souffrirait peut-être les affres de la torture;” (28).

La pensée de Zénon se révolte donc face aux contingences d’un corps si grossier. Ainsi,” une tentation s’offrait, aussi impérieuse que le prurit charnel; Un dégoût, une vanité peut-être, le poussait à faire le geste qui conclut tout.” Mais l’Alchimiste repousse cette envie, “il serait toujours temps de périr avec ce pesant support“. (29)

En attendant, il se consacre à soigner son ami le Prieur des Cordeliers qui souffre de la maladie obscure, trop interne, inaccessible au scalpel ou au cautère. Celui-ci refuse finalement ses potions calmantes et se prépare à rencontrer la majesté noire.

Zénon veille son ami et, encore une fois, se pose la question de la survie dans l’au-delà : “De temps à autre, le médecin, pensant à la tradition qui veut que l’âme d’un homme qui s’en va flotte au-dessus de lui comme une flammèche enveloppée de brume, regardait dans la pénombre, mais ce qu’il voyait n’était probablement que le reflet dans la vitre d’une chandelle allumée.” (30)

Après la mort de son ami, le philosophe, sur le conseil de celui-ci, veut fuir en Angleterre. Il sent la menace d’être accusé de débauches en compagnie des jeunes moines. En fait, son seul crime consiste à ne pas s’être opposé à ces nuits d’amour charnel qui avaient lieu sur le territoire du couvent. Plus tard, déjà emprisonné, il fait part de ses opinions au chanoine Bartholomé Campanus : “Il est étrange que pour nos chrétiens les prétendus désordres de la chair constituent le mal par excellence, (…). Personne ne punit avec rage et dégoût la brutalité, la sauvagerie, la barbarie, l’injustice.” (31)

Il veut fuir ce monde intolérant. Sur une plage des Flandres, contemplant la mer du haut d’une dune, il prend conscience de l’absurdité de la vie et de son insignifiance face à l’univers : “Cinquante-huit fois, il avait vu l’herbe du printemps et la plénitude de l’été. Importait peu qu’un homme de cet âge vécût ou mourût.” (32)

Encore une fois, Zénon pense à la mort : “Un pas de plus sur cette frontière entre le fluide et le liquide, entre le sable et l’eau, et la poussée d’une vague plus forte que les autres lui ferait perdre pied; cette agonie si brève et sans témoin serait un peu moins la mort .” Mais l’heure du passage n’avait pas encore sonné” (33)

Victime d’un malentendu, accusé à tort d’avoir pris part aux débauches de jeunes moines et nones, Zénon est condamné, en définitive, pour ses propos transgressifs et révolutionnaires : “Il était naturel qu’une vue s’éloignant des grosses évidences du bon sens déplût au vulgaire”  (34). “L’homme voulait bien que s’ouvrît devant lui une immortalité heureuse ou malheureuse dont il était responsable, mais non que s’étalât de toutes parts une durée éternelle où il était tout en n’étant pas” (35) “Toutes ces opinions passaient pour offenser Dieu; en fait, on leur reprochait surtout d’ébranler l’importance de l’homme.” (36)

Dans sa cellule, en attendant son exécution, l’alchimiste fait enfin l’épreuve de la mort, de sa propre mort. Ainsi, il refuse de rétracter ses hérésies par “on ne sait quelle obtuse forme de refus qui semblait le fermer comme un bloc aux influences du dehors” (37).

La dernière nuit avant son exécution, Zénon la passe à réfléchir sur sa fin. Il a le choix entre être brûlé mort ou vif, ou se donner la mort. Le Chanoine l’a assuré de ne rien craindre “en ce qui concerne la douleur corporelle“, mais le philosophe a fait sa propre expérience. Il a payé les bourreaux “pour que les jeunes moines condamnés à mort fussent étranglés avant d’être touchés par le feu, mais l’arrangement faillit (…) pour Florian et l’autre novice, auxquels le bourreau n’eut pas le temps d’aller discrètement porter secours; on les entendit crier pendant près de deux quarts d’heure.” (38)

Dans sa cellule, soudainement, le condamné rebelle est pris d’un accès de panique : “Quelque chose en lui cassa comme une corde; sa salive sécha; les poils des poignets et du dos de la main se dressèrent; il claquait des dents. Ce désordre jamais expérimenté sur lui-même l’épouvanta plus que tout le reste de sa mésaventure : (…). C’en était trop : il s’agissait d’en finir avant qu’une débâcle de sa chair ou de sa volonté l’eût rendu incapable de remédier à ses propres maux.” (39)

C’est ainsi que Zénon prend la décision finale d’en finir avec sa vie : “Il se plia en deux, relevant légèrement les genoux, et coupa la veine tibiale sur la face externe du pied gauche, à l’un des endroits habituels de la saignée. Puis, très vite, redressé, et reprenant appui sur l’oreiller, se hâtant pour prévenir la syncope toujours possible, il chercha et taillada à son poignet l’artère radiale.” (40)

Zénon commence alors sa lente agonie. Enfin il est en paix avec son corps qui ne lui procurera plus la douleur : “Une sorte d’attendrissement le prenait pour ce corps qui l’avait bien servi, qui aurait pu vivre, à tout prendre, une vingtaine d’années de plus, et qu’il détruisait ainsi sans pouvoir lui expliquer qu’il lui épargnait de la sorte de pires et plus indignes maux.” (41)

Un moment plus tôt, une terreur l’eût saisi à l’idée d’être repris et forcé à vivre et à mourir quelques heures plus tard sur la Grand-Place parmi les huées. “Mais toute angoisse avait cessé : il était libre : cet homme qui venait à lui ne pouvait être qu’un ami. (…) Le grincement des clefs tournées et des verrous repoussés ne fut plus pour lui qu’un bruit suraigu de porte qui s’ouvre. Et c’est aussi loin qu’on peut aller dans la fin de Zénon. ( 42)

 

IV/ CONCLUSION

 

La mort de Zénon exprime donc la fin d’un homme en quête de l’absolu et qui retrouve enfin sa liberté en choisissant une mort volontaire. Pendant toute sa vie, le héros de “L’Oeuvre au noir” a un rapport distancié, lucide et stoïque avec cet acte ultime, et une expérience à la fois d’angoisse et de délivrance dont on peut dire qu’elle se conclut dans la vérité de la mort. A l’intérieur de cette enveloppe qu’est le corps, nous pouvons concevoir la possibilité d’une immortalité de l’âme. Mais Marguerite Yourcenar ne nous donne pas la réponse à la question : Y-a-t-il une vie au-delà ?, qui reste sans suite. Peut être le bruit des pas que Zénon entend et le “grincement des clefs tournées et des verrous repoussés” ouvrent-ils la porte à l’esprit qui s’échappe vers une autre vie ?

La mort nous impose, en définitive, une certaine lucidité, qui n’exclut pas la possibilité d’une survie de l’âme mais qui, en revanche, nous oblige à vivre dans l’incertitude.

Nous ne pouvons gagner face à la mort et nous savons qu’il s’agit d’une cause perdue. La mort est le moment de la vérité et est une vérité. Vivre l’absurdité de la mort, c’est vivre notre destin.

 

/NOTES
  1. CHEVALIER Jean, GHEERBRAUT Alain, Dictionnaire des symboles, Paris, Robert Laffont et Jupiter, 1982, 650.
  2. Régis JOLIVET, “Le problème de la mort chez HEIDEGGER et J.P.SARTE”Ed. De Fontenelle, 1950, p.25.
  3. cf. “L’Etre et le temps”, M.HEIDEGGER,p.246
  4. SAVIGNEAU Josyane, Marguerite Yourcenar, Paris, Gallimard, 1990. p.508
  5. Ibid., p. 14
  6. YOURCENAR Marguerite, L’Oeuvre au Noir, Editions Gallimard, 1968, p. 12
  7.  Ibid., p. 17
  8.  Ibid., p. 18
  9. Ibid., p. 20
  10. Ibid., p. 27
  11. Ibid., p. 30
  12. Ibid., p. 81
  13. Ibid., p. 82
  14. Ibid., p. 88
  15. Ibid., p. 97-98
  16. Ibid., p. 98
  17. Ibid., p. 101
  18. Ibid., p102
  19. Ibid., p. 192
  20. Ibid., p. 148
  21. Ibid., p149
  22. Ibid., p. 150
  23. Ibid., p. 154
  24. Loc. cit.
  25. Ibid., p. 155
  26. Ibid., p. 217
  27. Ibid., p222
  28. Loc. cit.
  29. Ibid., p. 223
  30. Ibid., p. 310
  31. Ibid., p. 414
  32. Ibid., p. 335
  33. Ibid., p. 338
  34. Ibid., p. 373
  35. Ibid., p. 374
  36. Ibid., p. 375
  37. Ibid., p. 434
  38. Ibid., p. 371
  39. Ibid., p. 436
  40. Ibid., p. 439
  41. Ibid., p. 441
  42. Ibid., p. 443

    Université de Genève, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Diplôme d’Etudes Françaises, Option Concepts pour une lecture critique

Texte présenté par Mme Jadwiga GLASSEY

Professeur : M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

“Le Passe-Muraille” de Marcel AYMÉ

INTRODUCTION

La question : “Lire Proust” ou savoir commander “un chateaubriand saignant”.. Quel rôle doit jouer, selon vous, la littérature dans l’enseignement des langues ?” était posée dans le numéro spécial du Français dans le monde de février-mars 1988, consacré à la littérature en classe de Français Langue Etrangère.

Nous relèverons deux réponses. Tout d’abord celle de Jean Dutourd :

Je ne crois pas qu’on enseigne aujourd’hui les langues étrangères pour leur beauté, mais pour faire du commerce ou demander où sont les toilettes dans les aéroports. Proust et Chateaubriand ne sont pas de grande utilité dans ce domaine.”

Cette conception de l’enseignement des langues a non seulement envahi, mais perverti notre culture linguistique actuelle. Non que cette dimension de la L2 soit inutile ou perverse en elle-même, loin de là, puisqu’elle répond aux nécessités premières, soit du domaine purement physique, soit du domaine de l’échange, notamment au niveau du commerce, réalité aussi vieille que l’homme.

Pourtant, réduire l’apprentissage d’une langue étrangère à cette seule dimension, comme il arrive trop souvent aujourd’hui, c’est amputer cette langue de moitié, c’est­-à-dire la priver de l’expérience de la vie, de l’histoire et de la connaissance de l’homme qu’elle est capable d’apporter. C’est pour ainsi dire priver l’homme de son âme.

Pour abréger et simplifier, nous dirons que nous touchons là au mal de notre temps, où la loi du profit est en train de supplanter et faire mourir ce que les générations précédentes ont appelé “les Humanités”, jugées “inutiles”, “la langue courante” ayant elle acquis pignon sur rue.

(Et que dire encore de la dimension de “l’amour de la beauté”, élevée par la tradition orthodoxe russe au rang de dimension “spirituelle” de l’homme, curieusement et tristement devenue quasiment sujet tabou aux yeux de la modernité ?)

Par bonheur, le courant n’est pas encore uniforme. La réponse d’Hector Bianciotti nous a beaucoup frappés :

Une littérature, c’est une langue; il n’y a que les dialectes qui n’ont pas de littérature. Lorsqu’il suscite un écrivain de génie, un dialecte devient une langue (le toscan, grâce à Dante, devient l’italien). Par conséquent, l’enseignement d’une langue, c’est l’enseignement de la littérature qui la crédite comme telle.”

Tout n’est donc pas encore perdu, et pour des apprenants en quête personnelle, il faudra bien que subsistent des enseignants aptes à pourvoir, du mieux possible, même si ce ne peut être que de manière partielle, à leurs besoins non seulement relatifs, mais aussi profonds. N’oublions pas que telle était la relation maître-élève (discipulus) de la tradition antique.

En effet, une fois les prémisses de la langue et ses aspects utilitaires acquis, certains étudiants éprouveront beaucoup de peine à dépasser ce seuil, à trouver un enseignant propre à et désireux de les conduire plus loin, dans l’acquisition non seulement d’une langue nouvelle en tant que code, mais aussi d’une pensée, d’une perception, d’une vision et d’une conception du monde, d’une expérience différente de la leur. Leur manqueront (parfois douloureusement) l’élargissement de leurs horizons et l’enrichissement personnel que toute étude et culture nouvelle devrait apporter.

Il nous paraît par conséquent du devoir humain de l’enseignant d’aider et de guider ses étudiants (en même temps que lui-même) dans leur quête de savoir, certes, mais encore dans leur quête de sens, quête humaine par excellence (voire de la susciter). La conscience de nos limites (ou des leurs) ne devrait pas nous décourager de l’entreprise.

Rappelons enfin un autre élément en faveur de l’introduction de la littérature en classe de langue. Dans le même numéro du Français dans le monde, Jean-François Bourdet, de l’Alliance Française, dans son article Texte littéraire: l’histoire d’une désacralisation, compare le “texte authentique” si prisé dans la classe de langue, avec le texte littéraire, “un authentique document”. Sans entrer dans le débat tout entier dont ce n’est pas ici le lieu, nous retiendrons que :

Le texte littéraire a (…) comme caractéristique de contenir la majeure partie de son contexte (Intertextualité, Pacte de lecture notamment) et d’être manipulé dans une situation (…) proche de celle qu’expérimente un lecteur autochtone : la mise au jour du code intérieur au texte, l’élaboration d’une clé de déchiffrage. (Il s’agit de: note personnelle… ) reconnaître l’avantage d’un document qui comporte dans sa propre écriture des outils de compréhension, son mode d’emploi en quelque sorte. (… ) On le voit, ce qui est en cause ici n’est rien moins qu’une essence du texte littéraire que l’on peut définir comme sens se construisant dans et avec la participation du lecteur. Cette construction du sens qu’opère la vraie lecture rend la littérature à sa vraie dimension. ”

Quant à nous, de parti pris, nous introduirons donc très tôt et très progressivement la littérature dans notre enseignement du français langue étrangère.

L’exposé qui va suivre portera sur Le Passe-Muraille, de Marcel Aymé, qui nous paraît présenter un intérêt particulier quant à une lecture possible à plusieurs niveaux de l’interprétation

Il ne s’agira cependant pas d’un exposé technique approfondi, mais plutôt d’une modeste étude qui tentera de lancer quelques pistes.

 

SITUATIONS INITIALE ET FINALE

 

Situation initiale                                  vs                              Situation finale

Euphorique                                    vs                         Dysphorique

excellent homme                                                             incorporé à la pierre

possédait le don singulier                                          voix assourdie

(= extraordinaire, merveilleux)                               venir d’outre-tombe

passer à travers les murs                                            plainte

sans en être incommodé                                            vent sifflant

il se rendait … par l’autobus                                     lamente la fin le regret

à la belle saison                                                              des amours trop brèves

il faisait le trajet à pied                                              nuits d’hiver

son chapeau melon                               pauvre prisonnier doigts engourdis

 

Mobilité                                             vs                                Fixité

passer à travers les murs                 vs         figé à l’intérieur de la muraille

il se rendait … par l’autobus                                     incorporé à la pierre

il faisait le trajet à pied                                               pauvre prisonnier

son bureau (activité)                                                    doigts engourdis

 

Jour                                                          vs                                         Nuit

les rues animées                               vs                                 nuits d’hiver

son bureau (travail)                                                           les noctambules

                                                                                               à l’heure où la rumeur

de Paris  s’est apaisée

                                                                                    outre-tombe

lumière du soleil                                                                lumière du clair de lune

 

Compagnie                                          vs                                  Solitude

la rue animée durant le jour                      la rue désertée “à l’heure où la

(trajets en bus ou à pied)                            rumeur de la ville s’est apaisée”

le bureau (vie professionnelle)                  la solitude sonore de la rue

avec les collègues                                              Norvins, occasionnellement

(“il arrive que”) rompue par

une visite de Gen Paul

***

Vie   (ou l’homme vivant)

excellent homme

nommé Dutilleul

portait un binocle

une petite barbiche noire

employé de troisième classe

au ministère de l’Enregistrement

son bureau

son chapeau melon

= une identité humaine et sociale

vs     
Mort   (ou l’homme fantôme)

Garou-Garou-Dutilleul

incorporé à la pierre

voix assourdie qui semble venir d’outre-tombe

qui lamente … et des amours trop brèves

Garou-Garou-Dutilleul “hante” la rue Norvins

le “clair de lune”, compagnie traditionnelle des fantômes

au coeur de la pierre : le coeur de G.-G.- D.

la lune -> féminité -> dernier amour, dernière compagne (glacée, puisque “nuits d’hiver”), mais aussi symbole de la mort elle-même pour compagne dernière

= une identité dissoute dans la mort (mais autre interprétation possible, ou prolongée, nous y reviendrons au niveau thématique)

***

LES SEQUENCES :

 

  1. Présentation (soit la situation initiale)

“Il y avait à Montmartre sous son chapeau melon.” (l. 1-9)

Introduite par la formule “Il y avait”, équivalent moderne du “Il était une fois…”du conte populaire traditionnel.

  1. Révélation du pouvoir merveilleux de Dutilleul

”Dutilleul venait d’entrer ne laissa pas de le contrarier un peu” (l. 10-22) Introduite par une   disjonction   temporelle : “entrer dans sa quarante-troisième année”, et qui se termine par la réponse de Dutilleul à son don merveilleux : la contrariété.

  1. Une visite chez le médecin

“et, le lendemain samedi en faisant jouer la serrure.” (l. 22-46)

Introduite par une disjonction temporelle : “le lendemain samedi”, une disjonction spatiale : “il alla trouver le médecin du quartier”, et une disjonction actorielle : présence du médecin. La visite est un échec complet : Dutilleul oublie l’existence du remède tout comme il semble oublier son pouvoir merveilleux, objet de la visite.

  1. L’épreuve de Dutilleul

”Peut-être eût-il vieilli avant de trouver le sommeil.” (l. 4676 )

Introduite par une disjonction temporelle : “soudain”, ainsi que par une disjonction actorielle : départ de M. Mouron, arrivée de M. Lécuyer , changement qui dans sa situation fmale nous montre un Dutilleul dépouillé de sa paix routinière, “victimisé”, écrasé par la tyrannie de Lécuyer, angoissé et souffrant d’insomnie.

  1. L’humiliation de Dutilleul

”Ecoeuré par cette volonté la victime. (l. 77-87)

Introduite   par   une   disjonction   spatiale   à   la   fois   réelle   et   symbolique : bureau vs “Débarras” ! qui conduit à une situation finale tragique. En effet, dans “l’excellent homme”, décrit au début du récit et toujours présent dans le “coeur résigné” de Dutilleul, se révèle un nouvel homme, inquiétant celui-là, en proie, hélas, à des rêveries “sanglantes”, rêves d’inversion de “victime”, rêves de vengeance.

  1. La fierté de Dutilleul le sauve

“Un jour, le sous-chef ... une maison de santé” (l. 88-145)

Introduite par le déictique temporel “un jour”, va relater l’affront ultime et la vengeance de Dutilleul (en proie pour la première fois à un sentiment propre : la haine…) qui va conduire à sa fin tragi(-comi)que Lécuyer, et rendre, selon toute apparence, Dutilleul à son état initial de routine tranquille.

  1. Le “blues” de Monsieur Dutilleul

”Dutilleul, délivré de la tyrannie des plus suggestifs.” (l. 145-171) Introduite par une disjonction actorielle : absence de Lécuyer. Rendu à sa vie routinière , Dutilleul n’est toutefois pas rendu à lui-même : nostalgie, besoin subit de gloire, désir d’aventure , et surtout, “l’appel de derrière le mur”… Pour le moins, Dutilleul est troublé…

  1. Premiers exploits

”Le premier cambriolage le ministre de !’Enregistrement.” (l. 172-195) Introduite par une disjonction spatiale : premier lieu de   cambriolage,   puis   les suivants, et par une disjonction temporelle : de la vie diurne, on passe à la vie nocturne (“il se signalait chaque nuit…”)

  1. L’aveu de Dutilleul

“Cependant, Dutilleul la vie lui semblait moins belle.” (l. 195-217) Introduite par une disjonction logique tout à la fois d’opposition et de temps, puisque marquée par le connecteur “Cependant” employé au sens du terme d’opposition , mais aussi dans son sens littéral de “pendant ce temps”, introduite également par une disjonction temporelle : le retour de la vie nocturne à la vie diurne, ainsi que par une disjonction spatiale : le retour au bureau, ainsi que par une disjonction actorielle : présence des collègues. Le besoin de reconnaissance de Dutilleul par ses semblables se solde par la dérision, le surnom de Garou-Garou et une immense désillusion : “la vie lui semblait moins belle.”

  1. Dutilleul-Garou-Garou révélé au monde

”Quelques jours plus tard, leurs amis et connaissances.” (l. 218-236) Introduite par une disjonction temporelle : “Quelques jours plus tard” et une disjonction actorielle : absence des collègues. Dutilleul se fait “pincer” volontairement et atteint son but : faire reconnaître son identité et sa valeur (“lui rendirent hommage” et “l’admiration” de ses collègues).

  1. Commentaire moral de l’auteur

“On jugera sans doute au moins une fois de la prison.” (l. 237-247) Introduite par le pronom déictique impersonnel généralisateur “On”, suivi du verbe à caractère axiologique “jugera”. Ce passage permet à l’auteur tout ensemble : de nous informer de sa philosophie: “…il glis-,ait simplement sur la pente de sa destinée.”; de nous rendre son (anti-)héros plus intime; de faire progresser son récit.

  1. Dutilleul tâte de la prison

”Lorsque Dutilleul pénétra   des menaces et des injures.” (l. 248.309) Introduite par une disjonction spatiale : “les locaux de la Santé” et par une disjonction actorielle : présence du directeur de la prison. Dutilleul va exercer son caractère (nouvellement) facétieux à l’encontre du directeur et bien s’amuser jusqu’au moment où exaspéré au dernier degré, le directeur va se laisser aller “jusqu’à proférer des menaces et des injures.”

  1. Dutilleul rentre dans l’ombre

”Atteint dans sa fierté sans être reconnu.”(l. 309-331)

Introduite par une disjonction spatiaie : “s’évada” et par une disjonction temporelle : “la nuit suivante”, séquence qui se termine par l’acquisition d’un anonymat (presque) parfait.

  1. Dutilleul rencontre l’amour

”Seul le peintre Gen Paul enflammer Dutilleul.“(l.331-370)

Introduite par une disjonction actorielle, soit la présence du peintre Gen Paul, et une disjonction temporelle : “un matin que” continuée dans “l’après-midi de ce même jour”. Dutilleul “devient amoureux” d’une femme mariée et jalousement gardée par un mari brutal, “de la grosse graine de truand”, ce qui ne décourage Dutilleul en rien, au contraire…

  1. Dutilleul se déclare

”Le lendemai n, croisant c’est impossible.” (l. 3703 79)

Introduite par une disjonction temporelle : “Le lendemain”, une disjonction spatiale : “une crémerie”, et actorielle : présence de la jeune femme. La déclaration de Dutilleul est bien accueillie, mais toute suite dite “impossible”.

  1. L’audace amoureuse de Dutilleul

Le soir de ce jour radieux … trois heures du matin.” (l. 380-404)

Introduite par une disjonction temporelle : “Le soir de ce jour radieux”, et par une disjonction spatiale : “la chambre de la belle recluse”. Grâce à son pouvoir merveilleux et en dépit du mari ja1oux, Dutilleul parvient à s’introduire (“au pas gymnastique” !) chez sa belle et à s’en faire aimer.

  1. Fin de Dutilleul

“Lorsqu’il s’en alla, à l’intérieur de la muraille.(l.404-424)

Introduite par une disjonction temporelle : “Lorsqu’il s’en alla”, et par une disjonction actorielle : absence de la jeune femme. Sous l’effet de cachets pris au “hasard” pour soulager de violents maux de tête, Dutilleul perd son pouvoir merveilleux de passer à travers les murs et reste emm uré, “figé à l’intérieur de la muraille”.

  1. Coda (soit situation finale, déterminée dès la séquence précédente)

”Il y est encore clair de lune.” (l.424-438)

Introduite par la disjonction temporelle “à présent” renforcée par le modélisateur de temps “encore”, disjonction également marquée par le changement de temps des verbes, temps qui passe du passé au présent, un présent de valeur permanente, temps des maximes et des proverbes. A la manière du conte ou de la ballade, sur le même mode que celui adopté dans la séquence de présentation, est lamentée la triste fin de Garou-Garou-Dutilleul, à toujours prisonnier de la pierre pour avoir trop aimé.

 

Cette nouvelle de Marcel Aymé contrevient largement aux règles de sobriété du genre, sans pour autant nuire à son “fonctionnement”, à son efficacité. Que de péripéties, pourtant !

 

LE  CADRE CHRONOLOGIQUE

 

La nouvelle se présente comme atemporelle en ce sens qu’elle commence par un “Il y avait…” volontairement associé au conte avec son “Il était une fois…”, peu importe quand; atemporelle aussi quant à son thème magistral : “l’appel de derrière le mur” avec toutes ses implications.

Cependant, l’histoire est concrètement située dans le temps, que ce soit au niveau des détails du commencement : le binocle, la barbiche noire à la mode du temps, le rôle social de petit employé de ministère lui aussi significatif d’une époque, la panne d’électricité, la lecture du journal et la collection de timbres, ou plus tard dans la nouvelle, les détails ainsi signalés par Alain J uillard 1 :

”Autres indications significatives : Dutilleul se “transforme” en se coiffant d’une casquette de sport, en revêtant un “costume à larges carreaux avec culotte de golf” et en remplaçant son lorgnon par “des lunettes en écaille” – tenue qui connote Hollywood et le rêve américain vers 1930- 1940 :

‘Il n’y a rien qui parle à l’imagination des jeunes femmes d’aujourd’hui comme des culotttes de golf et une paire de lunettes en écaille. Cela sent son cinéaste et fait rêver cocktails et nuits de Californie’: commente le narrateur. Mais l’indication chronologique la plus révélatrice est contenue dans l’énoncé ”profitant de la semaine anglaise” : en effet, c’est à partir du Front populaire et de ses réformes (1936) que bon nombre de salariés eurent droit à la ”semaine anglaise” (week end), c’est-à-dire au congé du samedi après-midi s’ajoutant à celui du dimanche.

Notons enfin l’introduction à la fin de la nouvelle d’un personnage réel, le peintre Gen Paul, représenté par son idiolecte (”son rude argot”), connotant l’appartenance de son discours à une sous-langue spécifique l’argot parisien -, laquelle connote à son tour Montmartre, quartier populaire, hanté à la fois par la pègre et par les artistes peintres au début du XXe siècle.”

Remarquons une note intéressante sur Gen Paul, fournie par Alain Juillard :

Gen Paul (Eugène Paul, dit), 1895-1975. Né et mort à Montmartre, ce peintre autodidacte, issu du milieu populaire de la Butte, produisit une oeuvre fort intéressante et proche de l’expressionnisme. Il admirait Goya. Un des grands amis de Marcel Aymé et de Céline.”

Aperçus sur LE CODE TOPOLOGIQUE

 

Le “pays lointain” du conte est ici très prosaïquement “la Butte”, “au troisième étage de la rue d’Orchampt”, lieu élevé et “différent” en même temps qu’englobé dans Paris (situé essentiellement au pied de la Butte et au-delà, en tout cas “en-bas”)

La Butte : “village”                      vs                       “la grande ville” : Paris

lieu élevé                                            vs                                    lieu bas

englobé                                               vs                                    englobant

lieu naturel                                         vs                                  lieu culturel

“Le village inspiré,                           vs                          “la vie de la grande ville”

c’est cette couronne de Montmartre qu’on appelle la Butte et qui fut pendant plus de vingt ans la capitale de la jeune peinture. (…) maquis (…) ce lieu retiré (…) comme un coin de province dans l’enceinte de Paris et où la vie de la grande ville ne parvenait qu’à peine. (…) lorsque nous flânons surles hauteurs de la colline (…) demeures campagnardes (…)

une mesure humaine de la vie” (2)  vs      mesure “inhumaine” de la vie

C’est sur la Butte que D.                       vs                Dans la ville, D.

rencontrera                                                  vs                          rencontrera

la mesure humaine de                            vs                  la mesure inhumaine de

l’amour                                                             vs                             la haine

lieu privé/vie cachée, “retirée”           vs           lieu public/exploits, gloire

lieu où l’on demeure                                  vs           lieu transitoire

habitation (sit. init.)                                  vs   lieu des “razzias” de Dutilleul

habitation, puis “tombe” (sit. fin.)     vs             séjour à la Santé

 

Le mur

Interface entre l’homme extérieur Dutilleul et l’homme intérieur Garou-Garou, soit entre le conscient et l’inconscient, le permis et l’interdit, l’observance et la transgression, le réel et l’imaginaire, la médiocrité et l’éternité.

 

LE NIVEAU NARRATIF

 ET LE SCHEMA ACTANTIEL DE A. J.  GREIMAS

 

Episode 1 : Séq.1-3

Le Destinateur/destinée a pourvu “naturellement” le Destinataire/Dutilleul de l’Objet/don merveilleux “de passer à travers les murs sans en être incommodé”.

Le Destinateur/destinée incite le Sujet/Dutilleul à la quête/désir de l’Objet/don merveilleux à l’aide de l’Adjuvant/panne d’électricité en vue de la communication/ réalisation/réception de l’Objet/don par le Destinataire/Dutilleul.

Le Sujet/Dutilleul refuse la mission de la quête (prise de conscience et de pouvoir du don) de concert avec l’Opposant/Dutilleul renforcé par le médecin tandis que le Destinataire/Dutilleul en arrive à même “oublier”/ignorer/refuser toute l’histoire, y compris l’Objet/don merveilleux.

Axes
  • Communication :

DESTINATEUR  ——->          OBJET  ——->        DESTINATAIRE

la destinée                             don merveilleux                      Dutilleul

  • désir :                                            (non-)désir

 

  • Pouvoir :

ADJUVANT ——->           SUJET               <——-        OPPOSANT

panne d’électricité            Dutilleul                             Dutilleul/médecin

 

Episode 2 : Séq. 4-6

Manque : paix routinière, brisée par l’Opposant/Lécuyer. Quête : délivrance/retour à cette paix.

Victoire de l’opprimé sur l’oppresseur. L’Objet/délivrance/paix routinière est acquis, et par la même occasion, la conscience et l’utilisation du don merveilleux le sont également.

Axes
Communication DESTINATEUR

la destinée

OBJET

délivrance/paix

DESTINATAIRE

Dutilleul

Désir
Pouvoir ADJUVANT SUJET OPPOSANT
don merveilleux Dutilleul Lécuyer

 

Episode 3 : Séq. 7-10

Manque : “l’appel de derrière le mur”, besoin d’aventure et de gloire, révélé par “la destinée” .

Quête : la gloire, jusqu’à la reconnaissance par le monde “entier”. Victoire : la reconnaissance est (après la désillusion de la Séq. 9…) obtenue.

Axes
Communication DESTINATEUR

la destinée

OBJET

gloire

DESTINATAIRE

Dutilleul

Désir
Pouvoir ADJUVANT

don merveilleux

SUJET

Dutilleul

OPPOSANT

les collègues

 

Episode 4: Séq. 11-12

Manque : revanche sur la société établie qui a si longtemps méprisé Dutilleul.

Objet de la quête : jusqu’ici tourné en dérision par la société, Dutilleul à son tour tourne la société en dérision. Il s’agit tout de même bien d’une revanche, du moins en apparence et nonobstant le rôle majeur, si l’on en croit l’auteur, de la destinée .

La quête n’aboutit pas selon les termes posés au départ. En effet, après la période de triomphe de Dutilleul, la société établie, en la personne du directeur de la prison, lui adresse des insultes et le tourne à nouveau en dérision, en quelque sorte. Telle est la loi de compétition de cette société, où le pot de terre se brise toujours contre le pot de fer : la société a toujours raison et finit toujours par gagner, ou du moins par imposer sa loi.

Axes

Communication :

DESTINATEUR ——->    OBJET  ——->  DESTINATAIRE

la destinée                              revanche                     Dutilleul

Désir :

Pouvoir  ;

ADJUVANT ——->        SUJET    <——- OPPOSANT

don merveilleux                 Dutilleul         la société/directeur

 

Episode 5 : Séq. 13

Cependant, nous assistons à une victoire de Dutilleul sur un autre plan : Dutilleul se soustrait à cette quête de gloire et de reconnaissance, moteur de la loi de compétition. Il choisit la disparition, l’anonymat.

Cet anonymat, sous une apparence de similarité avec celui du commencement, n’est en réalité plus l’anonymat subi du petit fonctionnaire casanier du début, intégré à une société “dévoreuse d’âmes”, mais celui choisi et assumé du malfrat ou de l’artiste (association avec le peintre Gen Paul), tous deux en marge de la société établie, tous deux “différents”. Il y a véritablement retournement des valeurs (“métanoïa”).

Il s’agit ici du premier choix véritable qu’opère Dutilleul pour “partir vers lui-même” (la Bible, Cantique des Cantiques, Le Chant des Chants, trad . A Chouraqui : ”Lève­ toi et pars vers toi-même.“) Ici s’inscrit l’élément   de   transformation capital de la nouvelle.

La quête, jusqu’ici de gloire, se transforme en quête de respect, quand ce ne serait que le respect de soi-même, en réalité le plus essentiel.

Axes
Communication DESTINATEUR

la fierté

OBJET

respect

DESTINATAIRE

Dutilleul

Désir
Pouvoir ADJUVANT SUJET OPPOSANT
déguisement Dutilleul la société/directeur

 

Episode 6 : Séq. 14-16

Le Destinateur/destinée communique un “savoir” au SujetfDutilleul : la rencontre de la jeune femme qui provoque le manque-amour de Dutilleul, et la connaissance du mari jaloux, qui ne réussit qu’à l’enflammer davantage. L’amour se nourrit d’obstacles : c’est un fait notoire .

Dutilleul se met en quête de son “objet” : la belle inconnue.

Il conquiert alors l’objet de sa quête : “la belle recluse” et son amour.

Axes
Communication DESTINATEUR

la destinée

OBJET

la belle recluse

DESTINATAIRE

Dutilleul

Désir
Pouvoir ADJUVANT

pouvoir merveilleux

SUJET

Dutilleul

OPPOSANT

le mari jaloux

de traverser les murs

 

Episode 7 : Séq. 17

Le Destinateur/Adjudicateur/destinée n’accorde pas au Sujet/Dutilleul de récompense, mais au contraire le sanctionne par la privation de sa conquête/belle recluse, la privation de son don merveilleux dans l’acte précisément de son exercice (qu’au début de la narration, la destinée semblait vouloir lui attribuer et lui faire utiliser absolument), et par la privation de la vie elle-même. L’on pourrait, à ce stade, croire à une démonstration (presque) magistrale de l’absurdité de la vie, du “destin” et, en fin de compte, de Dieu, ou de son absence/inexistence, puisque c’est tout de même bien souvent lui qui est “visé”, d’une manière ou d’une autre, sous l’appellation “destin”.

Axes

Communication :

DESTINATEUR   ——->      OBJET ——->       DESTINATAIRE

l’amour                                   la belle recluse                         Dutilleul

Désir :

Pouvoir  :

ADJUVANT     ——->        SUJET        <———    OPPOSANT

le don de passer                Dutilleul                     le mur + les cachets

à travers les murs                                              + le   surmenage= la destinée

                                                                                  (hasard) (= “Il n’y a pas de Dieu”,

Bible, Psaume 14:1)

 

Episode 8 : Séq. 18, ou coda

Ce dernier épisode, on ne peut plus paradoxal sous son camouflage de dérision, auquel il serait possible et même légitime de s’arrêter, sera repris plus longuement dans la partie théma tique .

Axes
Communication DESTINATEUR

la destinée

OBJET

“outre-tombe”

DESTINATAIRE

Dutilleul

ou “au-delà”…
= éternité
= réalité ultime
Désir
Pouvoir ADJUVANT SUJET OPPOSANT
Gen Paul Dutilleul la pierre

 

Paradoxe

Il semblerait qu’au-travers de cette nouvelle, l’auteur déclare : “Il n’y a pas de Dieu !” et que pourtant il se contredise ou soit en proie à un conflit avec lui-même, puisqu’il exprime dans le même temps cette notion que, comme tout être humain, il a reçu ce que la Bible appelle “la pensée de l’éternité” (Ecclésiaste 3:11), ceci en introduisant une quête du Graal (le hanap d’or massif), de soi-même, d’une sublima tion, d’une réalité ultime, comme il sera montré dans les pages suivantes.

 

Transformation du personnage

  1. Dutilleul, refoulé, petit bourgeois craintif enlisé dans ses routines (qui consulte le médecin davantage pour un mal-être qu’il n’a pas le courage d’assumer que pour un malaise physique, phénomène des plus courants dans notre société contemporaine …), anti-héros esclave de la loi sociale
  2. Garou-Garou, retour du refoulé, associé à la figure glorieuse d’Arsène Lupin, “gentleman-cambrioleur”, figure type du héros populaire: “Comme Arsène Lupin, Dutilleul/Garou-Garou se livre à des cambriolages audacieux, à des évasions incroyables, pratique l’insolence maîtrisée à l’égard des puissants, mystifie les forces de l’ordre, suscite l’admiration des foules, séduit les femmes, se transforme par le déguisement. ‘G   En   effet, même   de   manière   tout   à fait explicite, “La sympathie du public allait sans réserve à ce prestigieux cambrioleur qui narguait si joliment la police … l’enthousiasme de la foule atteignit au délire.” (le P.-M., p. 10- 11), et encore : “Connue du public le lendemain matin, la nouvelle souleva partout un enthousiasme magnifique … le comble à sa popularité.” (p. 14).
  3. Garou-Garou-Dutilleul “retourné” ou “revenu” (métanoïa) à son inconscient (à lui­ même), passé entièrement du côté du rêve et de son illimité, héros éternel scellé dans la mort (scellé dans la pierre qui ne permet plus le retour au conscient policé), sur-héros dont on se souviendra longtemps, libéré de la loi sociale.

Exister/                vs                    Etre/                    vs               Ne plus être/

Vie statique                      Vie dynamique                       Non-vie statique

 

Dutilleul                              Garou-Garou                   Garou-Garou-Dutilleul

vaquant à                                 les exploits                    privé du mouvement

ses occupations

de bureaucrate

célibataire

sans gloire                                 la gloire  et                                 de la gloire

et sans amour                         l’amour                                         et de l’amour

esclave de                                 s’opposant à                               libéré de

la loi sociale                             la loi sociale                                la loi sociale

anti-héros                                   héros                                     sur-héros (éternel)

 

LE NIVEAU THEMATIQUE

OU LE RETOURNEMENT DES APPARENCES

 

Conjonction

(Situation initiale) :

Dutilleul est conjoint à son don merveilleux et à son personnage social

 (Situation finale) :

Garou-Garou-Dutilleul s’est rencontré lui-même en l’homme de la nuit, du rêve, de l’idéal, de l’illimité (la mort n’a pas de fin, et rend toutes choses éternelles, ainsi en va-t-il de l’amour de Roméo et Juliette…) 

vs
Disjonction

(situation initiale) :

disjoint de son identité profonde, sentimentale et poétique, son vrai moi, dont il n’a aucune conscience, aucune idée

(situation finale) :

disjoint de son don ainsi que de son personnage social falot, médiocre, limité, routinier, enfermé dans ses habitudes et ses règles sans espoir, ses ambitions sans envergure

 

Vie                       vs                          Mort                    vs                        Résurrection

 

 

Dutilleul                                    Garou-Garou                                           Pierrot

ou l’homme social       = identité de “passage”      ou l’homme véritable

peut-être à comparer

avec les noms attribués

lors de certains rites de passage

les murs

de la routine                                       les murs                              la voix assourdie

les murs                                          paradoxalement                              “sort”

de la société                                 voies de passage                            du mur,

établie                                                                                                                 et “vit”,

puisqu’elle

                                                                                                                                                                                                                                                                                       “lamente”                                                                                                                             le regret des                                                                                                       amours trop brèves,                                                                                                       trait bien caractéristique                                                                                                   d’un Pierrot.

Dutilleul,

                                                             alias Garou-Garou

“meurt”, “enfermé”

dans “le mur”

                                                              (“figé dans la muraille…      

incorporé à la pierre”)

 

Pierrot (suite)

 

Ce Pierrot peut être “consolé d’une chanson”, accompagnée à la “guitare”, son instrument de prédilection selon la tradition.

Les “gouttes de clair de lune”, belle image des larmes et de la sensibilité par contraste avec “la pierre”, image aussi de l’eau, qui comme l’amour (ici de Gen Paul, et peut­ être n’est-il pas inutile de remarquer que Gen Paul est un artiste) produit la vie, ces “larmes” donc “pénètrent au coeur de la pierre”, le coeur de pierre de l’ancien Dutilleul, qui malgré la passion nouvelle incarnée en Garou-Garou, avait “rattrapé” ce dernier (on ne se débarrasse pas si facilement de son passé…) sous l’aspect des “cachets” prescrits au Dutilleul du début pour précisément “tuer” son “don merveilleux”, coeur de pierre non “racheté” qui est parvenu effectivement à retenir Garou-Garou emmuré et pétrifié dans la mort.

Ainsi, de cette mort, c’est l’image de Pierrot qui surgit, le visage jusque-là caché, obscurci, défiguré par les normes, routines, contraintes, appétits de gloire d’une société à la fois “raisonnable” et sans merci pour les non-gagnants, société de compétition où la valeur se mesure à l’aune du succès plutôt que de l’amour, c’est le visage vrai, le visage intérieur qui apparaît, d’un homme qui un jour s’appela Dutilleul. Serait-ce aller trop loin que d’identifier ici Gen Paul à une figure de l’amour “rédempteur”? (Si l’on osait aller encore plus loin dans cette direction, il serait possible de rapprocher les larmes-gouttes de clair de lune de Gen Paul du “don des larmes” de la tradition orthodoxe russe…)

Par-delà l’apparence d’un mur final (la mort), dans lequel Dutilleul a laissé son “enveloppe charnelle”, se profile le mur dépassé, “l’autre côté du mur” dont Dutilleul avait ressenti “l’appel”. Dutilleul est parvenu, enfin, à une sublimation de lui-même (plus “grande” que la gloire), il est devenu le Pierrot “sous les étoiles”, sous la lune, image à ce niveau non plus de la mort en tant que fin, mais d’un “au-delà” où Dutilleul-Pierrot vit enfin dans sa vérité ultime, vit enfin selon son coeur.

Il a mené à bien sa quête du Graal, il a accompli son “passage” (de “Pasca” en hébreu : passage à travers la mort) vers lui-même.

Un autre schéma peut rendre compte de cette transformation :

ALIENATION                                                 vs                                           LIBERTE

In-conscience                                               VS                                       Conscience

Dutilleul                                                            vs                                            Pierrot

 

un homme étranger à lui-même libre de ses mouvements physiques, mais prisonnier de ses routines et de son milieu social, sans envergure, sans sentiments propres étranger à son âme enlisé dans la lourdeur du monde et de ses contraintes

VS

un homme révélé à lui-même s’appartenant à lui-même, prisonnier du mur quant à ses mouvements physiques, mais authentique dans ses sentiments, libre d’aimer au-delà  de l’éros    (Dutilleul-Pierrot-David…/Gen Paul-Jonathan…) envergure de l’éternité entré dans la réalisation de son âme, libéré de la lourdeur du monde et de ses contraintes.

En un mot, Dutilleul a “quitté l’ici pour atteindre l’ailleurs”.

QUELQUES SYMBOLES

 

Les lunettes

Après sa “transformation” , Dutilleul remplace “son lorgnon” par “des lunettes en écaille”. C’est bien le cas de dire qu’il a “changé de lunettes” ! c’est-à-dire de regard sur la vie, donc de perception et de conscience (4)

Le Centaure

 “Centaures : Etres monstrueux de la mythologie grecque, dont la tête, les bras et le buste sont d’un homme, le reste du corps et les jambes d’un cheval.”

En résumé : “la bête dans l’homme”.

“Il est sans doute peu de mythes aussi instructifs sur les conflits profonds de l’instinct et de la raison. (…) On en a fait aussi l’image de l’inconscient, d’un inconscient qui devient maître de la personne, la livre à ses impulsions et abolit la lutte intérieure.” (5)

Il est bien de l’ironie coutumière de M. Aymé que de faire prescrire à Dutilleul un “remède” qui ne servira qu’à l’accomplissement final de ce que Dutilleul souhaitait combattre, ou plutôt même “éviter” que combattre, à savoir la prise de pouvoir de son inconscient sur toute son existence !

Le loup-garou

 Appelé aussi lycanthrope, est un homme qui se transforme la nuit, sous certaines conditions, par exemple la pleine lune, en loup. Autre image donc de la bête liée à l’homme, ou “de la bête dans l’homme”.

“La croyance aux lycanthropes ou loups-garous est attestée depuis l’Antiquité en Europe. (…) En France, à peine commençait-on à en douter sous Louis XIV. (…) Ce symbolisme de dévorateur est celui de la gueule, image initiatique et archétypale, liée au phénomène de l’alternance jour/nuit, mort/vie : la gueule dévore et rejette, elle est initiatrice…” (6)

L’allusion de M . Aymé au loup-garou est certaine, avec son Garou-Garou. Mais il ne faut pas oublier l’esprit d’ironie, moyen de créer le paradoxe, et pourquoi pas ? moyen de déguisement, qui soutient la nouvelle : Garou-Garou ne possède qu’un poil” de loup !

Cependant, les symboles sont bel et bien présents, et de toute évidence choisis, réfléchis par M. Aymé. Ils portent bel et bien, même sous forme voilée ou atténuée par l’ironie, leur message. M . Aymé parvient-il vraiment à déguiser son angoisse existentielle ?

Le   Double (Dutilleul-Garou-Garou)

 

“Un dédoublement apparaît encore dans la connaissance et la conscience de soi entre le je connaissant et conscient et le moi connu et inconscient. Le moi des profondeurs, et non celui des perceptions fugitives, peut apparaître comme un archétype éternel… (…) Le romantisme allemand a donné au Double (Doppelganger) une résonance tragique et fatale… Il peut être le complémentaire, mais plus souvent l’adversaire qui nous invite à combattre…” (BRIR, III, 120). 7

“…intéressons-nous à l’un des thèmes obsédants de la fiction ayméenne : on l’appellera le mythe du Double. Rien de très original ici, objectera-t-on : toute la littérature fantastique témoigne de la prégnance du Doppelganger. Mais le Double, dans le monde de Marcel Aymé, revêt une fonction que l’on peut dire métaphysique.

Car il est le support d’une interrogation inquiète, angoissée sur la liberté de l’homme . (…) !’écrivain pose en effet le problème à partir duquel se déploiera sa méditation : peut-on changer de nature, de caractère, modifier son moi par un acte de la volonté ou en profitant de quelque heureux hasard ? Que valent les notions de réversibilité, de destin ?” commente Alain Julliard (opus cité).

Nous savons tous que la question ne se résoudra pas facilement.

 

Conclusion

 

Il est bien évident que toutes les possibilités d’observation, d’analyse et d’interprétation ne sont pas épuisées ici. Nous n’avons pas abordé par exemple la reconnaissance pertinente des isotopies sémantiques, telles celles qui se réfèrent au Moyen-Age, à la méphistophilie, au destin, à “l’oubli”. Cependant, il faut à un certain moment décider de finir là, et c’est ce que nous ferons.

 

NOTES

1.Alain Juillard commente Le Passe-muraille de Marcel Aymé, Gallimard, 1987, Foliothèque.

2. Le village Montmartre : un article publié par M. Aymé dans l’hebdomadaire Radio 50 (n° 331, 7 octobre 1950) résume parfaitement ce que fut pour lui le “village” de Montmartre, A. Juillard.

3. Alain Juillard commente Le Passe-muraille de Marcel Aymé, op. cit.
4. Introduction à la littérature fantastique, Tzvetan Todorov, Ed. du Seuil, 1970, Coll. Points Essais

5. Dictionnaire des symboles, Jean Chevalier, Alain Gheerbrant, Ed. R. Laffont etJupiter, Paris, 1982

6. Dictionnaire des symboles, op. cit.

7. Dictionnaire des symboles, op. cit.

 

BIBLIOGRAPHIE

 

Aymé Marcel, Le village de Montmartre, article publié dans l’hebdomadaire Radio 50, no 311 du 7 octobre 1950, joint à la partie Dossier du commentaire d’A.Juillard

Chevalier Jean, Gheerbrant Alain, Dictionnaire des symboles, Ed. R. Laffont et Ed. J upiter, Paris, 1982, Coll. Bouquins

Chouraqui André, Le Chant des Chants, trad. du Cantique des Cantiques, la Bible Everaert-Desmedt Nicole, Sémiotique du récit, De Boeck -Wesmael, 1992

Juillard Alain, commente Le passe-muraille de Marcel Aymé, Gallimard, 1987, Foliothèque

Le Français dans le monde, numéro spécial, février-mars 1988,Jean Dutourd, Hector Bianciotti, ainsi que l’article de Jean-François Bourdet : Texte littéraire: l’histoire d’une désacralisation

Todorov Tzvetan, Introduction à la littérature fantastique, Ed. du Seuil, 1970, Coll. Points Essais

 

TABLE DES MATIERES

Introduction  p.  1

Situations initiale et finale  p.  4

Les séquences  p. 6

Le cadre chronologique  p. 11

Aperçus sur le code topologique p. 12

Le niveau narratif p. 13

Le niveau thématique p. 19

Quelques symboles p. 22

Bibliographie p.  24

Annexe

Le Passe-Muraille, Marcel Aymé, Gallimard, 1943, Le Livre de Poche, copie annotée.

***

Texte présenté par Mme Maria-Savina DEGOMBERT

dans le cadre du séminaire de Méthodologie littéraire pour l’obtention du Diplôme d’Etudes Spécialisées en didactique du Français Langue Etrangère

Professeur : M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff