Analyse de la nouvelle « Apparition » de Guy de Maupassant

SOMMAIRE

Introduction
PRESENTATION DES OUTILS D’ANALYSE
I. PSYCHANALYSE ET LITTERATURE

A) DE L’INCONSCIENT VERS LE CONSCIENT

  1. De l’inconscient vers le conscient
  2. Exemple de retour de souvenirs refoulés
  3. Désirs refoulés et art

B) LE COMPLEXE D’OEDIPE

  1. Naissance des névroses
  2. Le complexe d’Oedipe

2.1. Définition du complexe d’Oedipe

2.2. Le dépassement du complexe d’Oedipe : l’angoisse de la castration

2.3. Le surmoi, héritier du complexe d’Oedipe

2.4. Le complexe d’Oedipe chez la femme

3. Complexe d’Oedipe et littérature

Il. GUY DE MAUPASSANT : PSYCHANALYSE
              1. Vie de Guy de Maupassant
              2. Oeuvre de Guy de Maupassant
              3. Rencontre de deux inconscients
ANALYSE D »APPARITION » DE GUY DE MAUPASSANT
l. ANALYSE SEQUENTIELLE
              1. Délimitation des séquences
              2. Analyse graphique de l’organisation des séquences
Il. ANALYSE ACTANTIELLE

A) LE SUJET, LE DESTINATAIRE, L’OBJET ET LE DESTINATEUR

              1. Le sujet
              2. Le destinataire
              3. L’objet

3.1. L’ami de jeunesse du marquis et son épouse

3.2. Le marquis et l’apparition

3.3. Le vieux marquis de la Tour-Samuel

4. Le destinateur

B) LES ADJUVANTS ET LES OPPOSANTS

              1. Laure de Maupassant, Adjuvante et Opposante
              2. Mélanie Klein : amour, haine et besoin de reparation
III. MELANIE KLEIN ET LA RELATION ENFANT-MERE DANS ”APPARITION » : LA REPETITION D’UN TRAUMATISME
              1. Désirs, frustration et culpabilité : l’ami de jeunesse du marquis et son épouse
              2. La crainte de la mère et l’échec des désirs de réparation : le marquis et l’apparition
              3. L’agressivité : le marquis et le jardinier
              4. La petite Rita
              5. L’expérienoe traumatique dans « Apparition« 
IV.  STRUCTURE SOUS-JACENTE DANS « APPARITION« 

A) LA REPETITION D’UNE EXPERIENCE TRAUMATIQUE, VUE PAR FREUD

B) STRUCTURE SOUS-JACENTE DANS « APPARlTlON

              1. La répétition d’un traumatisme
              2. L’annonce du danger et la répétition abrégée du traumatisme
              3. La fuite

C) ANALYSE GRAPHIOUE DE LA STRUCTURE SOUS-JACENTE D' »APPARITION »

Conclusion

Annexes

***
INTRODUCTION

Avant de débuter ce travail, il importe de préciser quelques points. Cette recherche. dans son élaboration, a été considérée comme s’intègrant dans un cadre pédagogique. Elle s’adresse donc à un groupe d’étudiants, ne possédant pas forcément des connaissances psychanalytiques. C’est pourquoi, la technique psychanalytique étant à la base de ce travail, dans une première partie on en présentera quelques principes élémentaires.

Puis ces connaissances seront appliquées dans les chapitres consacrés à l‘analyse d »Apparition » de Guy de Maupassant. On tentera, dans ce cadre, de dégager la structure apparente de cette nouvelle, puis sa structure sous-jacente.

Les concepts développés par deux psychanalystes seront mis en évidence dans ce travail : Freud, bien sûr, fondateur de Ia psychanalyse, et Mélanie Klein qui – on espère que ce travail contribuera à le démontrer – prolonge l’oeuvre de Freud.

Pourquoi avoir choisi « Apparition » de Guy de Maupassant comme objet d’étude ? Tout d’abord, bien sûr, pour la qualité littéraire de ce texte ; et, ensuite, parce que celui-ci se prête bien, comme on le verra, à l’approche psychanalytique.

PRESENTATION DES OUTILS D’ANALYSE

I. PSYCHANALYSE ET LITTÉRATURE
A) DE L’INCONSCIENT VERS LE CONSCIENT
              1. De l’inconscient vers le conscient

Dans ce premier chapitre, on présentera quelques points d’ancrage de la psychanalyse, tels qu’ils ont été développés par Freud, puis on verra quelles peuvent en être les applications dans le domaine de l’étude littéraire. Rappelons toutefois que l’on s’adresse ici à un public de non-spécialistes en matière de psychanalyse.

En premier lieu, voyons comment Freud définit l' »inconscient », et comment il explique le mécanisme du « refoulement ».

Freud écrit : « Nous n’avons jusqu’à présent aucun meilleur vocable pour désigner ces processus psychiques qui demeurent actifs sans atteindre cependant la conscience de l’intéressé  que le mot inconscient. » (1)

« Le refoulement est (…) le processus grâce auquel un acte susceptible de devenir conscient (…) devient inconscient. » (2)

« Schématiquement, voici comment les choses se passent : l’événement crée une exigence pulsionnelle qui veut être satisfaite. Le moi s’oppose à cette satisfaction soit parce qu‘il se trouve paralysé par la grandeur excessive de l’exigence, soit parce qu‘il Ia trouve dangereuse (…). Le moi se défend contre ce danger en utilisant le phénomène du refoulement ; l’émoi pulsionnel est, d’une manière quelconque, entravé, et l‘incitation, ainsi que les perceptions et les représentations concomitantes, sont oubliées.“ (3)

A cela, on peut ajouter le concept de « résistance », que Freud définit comme étant la force qui empêche les souvenirs refoulés de devenir conscients. II précise donc : « Les souvenirs ne sont pas perdus. Mais il existe une force qui les empêche de devenir conscients (…). Ces forces qui, aujourd’hui, s’opposent à la réintégration de l’oublié dans le conscient sont assurément les mêmes que celles qui ont, au moment du trauma, causé cet oubli et qui ont refoulé dans l’inconscient les accidents pathogènes.” (4)

Le mécanisme du refoulement n’est cependant pas terminé car, comme l’explique Freud, les pulsions refoulées conservent toute leur puissance et cherchent, malgré les résistances, à se frayer un chemin jusqu’au conscient de l’individu.

« Mais le processus n’est pas pour autant achevé; car en effet, ou bien la pulsion (refoulée) a conservé sa force, ou bien elle tend à la récupérer, ou bien enfin, elle est ranimée par quelque incident nouveau. Elle redevient ainsi exigeante, mais comme la voie de la satisfaction normale reste barrée du fait de ce que nous appelons la « cicatrice » du refoulement, elle se fraye quelque part, en un point mal défendu, un autre accès vers une soi-disant satisfaction substitutive, ce qui apparaît sous la forme d’un symptôme, et tout ceci sans l’assentiment ni la compréhension du moi. Tous les phénomènes de la formation des symptômes peuvent être considérés comme des « retours du refoulé« . (5)

Dans son ouvrage « Métapsychologie« , Freud précise encore ce mécanisme du retour de la pulsion refoulée vers le conscient.

« Mais si nous regardons encore une fois le refoulement (…), nous constatons qu’on ne saurait soutenir qu’il tient tous les rejetons du refoulé originaire à l’écart du conscient. Quand ces rejetons se sont suffisamment éloignés du représentant refoulé, soit parce qu’ils se sont laissés déformer, soit parce que se sont intercalés plusieurs intermédiaires, alors, sans plus d’obstacles, ils peuvent accéder librement au conscient. C’est comme si la résistance du conscient à leur endroit était fonction de leur éloignement par rapport au refoulé originaire. »

Freud poursuit : « On ne peut évaluer d’une façon générale jusqu’où doivent aller la déformation et l’éloignement par rapport au refoulé pour que soit supprimée la résistance du conscient. ll intervient là une subtile pondération, dont le jeu nous échappe mais dont le mode d’action nous laisse deviner qu’il s’agit de ne pas dépasser une certaine intensité de l’investissement de l’inconscient, intensité au-delà de laquelle celui-ci s‘ouvrirait la voie vers la satisfaction . » (6)

2. Exemple de retour de souvenirs refoulés

Pour illustrer ce mécanisme subtil du retour des pulsions refoulées vers le conscient, on peut citer un cas évoqué par Freud. On y voit bien ici les divers niveaux à travers lesquels des souvenirs refoulés identiques peuvent se manifester dans les récits.

« Un patient me  dit (à Freud), au cours de ses associations : « J’avais alors 5 ans. Je jouais un jour, dans le jardin à côté de ma bonne et j’étais en train de tailler avec mon canif l‘écorce d’un noyer (…), quand je remarquai soudain, avec une indicible terreur, que je m’étais coupé le petit doigt (…), de telle sorte qu’il ne tenait plus que par la peau. Je ne ressentais aucune douleur, mais seulement une grande frayeur. Je n’osais rien dire à ma bonne qui se trouvait à quelques pas de moi, mais je m’affalai sur le banc le plus proche et restai là, incapable de jeter un autre coup d‘oeil sur mon doigt. Enfin, ayant retrouvé mon calme, je regardai de doigt et vis qu’il était absolument intact. »

Freud se rend alors compte que son patient lui avait déjà auparavant mentionné cet épisode, quoique sous une forme moins développée, alors que la cure psychanalytique était moins avancée.

« Nous nous rappelâmes alors tous les deux qu’à diverses reprises et sans pouvoir en tirer profit pour l’analyse, il m’avait apporté le banal souvenir suivant : « Un jour, mon oncle, partant en voyage, demanda à ma sœur et à moi ce que nous désirions qu’il nous rapportât. Ma soeur demanda un livre et moi un couteau de poche. » Nous comprimes dès lors que cet épisode, dont le souvenir avait été fréquemment évoqué depuis des mois (…), dissimulait un souvenir refoulé : le patient avait essayé, sans y réussir, la résistance l’en empêchant, de me raconter la perte imaginaire de son petit doigt équivalent évident de son pénis. Le couteau. que lui donna réellement son oncle, était, il s’en souvenait avec certitude, le même que celui de l’épisode de la perte du petit doigt <coupé par le canif> » (7)

On le voit bien dans ces deux récits, le passage des souvenirs refoulés vers le conscient répond à un mécanisme extrêmement subtil, qui peut lui-mème évoluer en fonction de l’état du patient.

3. Désirs refoulés et art

La question qui se pose dès lors est de savoir dans quelle mesure on peut estimer que ce type de souvenirs refoulés, tels l’exemple ci-dessus, se retrouvent, à l’insu de leur auteur, dans des textes littéraires, ou plus généralement dans les oeuvres d’art.

Freud écrit à ce sujet : ”Le royaume de l’imagination est une ”réserve » organisée (…) afin de permettre un substitut à la satisfaction des instincts à laquelle il faut renoncer dans la vie réelle. L’artiste s’est retiré loin de la réalité insatisfaisante dans ce monde imaginaire (…) tout en s’attendant à trouver le chemin du retour et à reprendre pied dans la réalité. Ses créations, les œuvres d’art, sont des satisfactions imaginaires de désirs inconscients tout comme les rêves, avec lesquels elles ont d’ailleurs en commun le caractère d’être un compromis, car elles doivent éviter le conflit à découvert avec les puissances du refoulement. Mais à l’inverse des productions asociales narcissiques du rêve. ces satisfactions imaginaires peuvent compter sur la sympathie des autres hommes, étant capables d‘éveiller et de satisfaire chez eux les mêmes aspirations inconscientes de désir. » (8)

B) LE COMPLEXE D’OEDIPE

A partir des notions psychanalytiques présentées jusqu’ici, nous pouvons maintenant aborder la théorie des névroses. telle qu’elle a été développée par Freud. On constatera en particulier que le complexe d Oedipe y tient une plaœ très importante.

1.Naissance des névroses

Freud explique la naissance des névroses de la manière suivante : « Il semble que les névroses ne s’acquièrent qu‘au cours de la prime enfance (jusqu’à l’âge de six ans), bien que leurs symptômes puissent être plus tardifs (…). La névrose ultérieure a, en tout cas, son point de départ dans l’enfance. »

« (…) Nous comprenons facilement pourquoi les névroses naissent de préférence durant la première enfance. Elles sont, nous le savons, des affectations du moi; il n’est donc pas surprenant que le moi, tant qu’il demeure faible, inachevé, incapable de se défendre, cherche à se tirer d’affaire par des tentatives de fuite (refoulements), moyens inefficaces et qui, ultérieurement, opposeront à tout développement éventuel un obstacle permanent. » (9)

2.Le complexe d’Oedipe

Pour simplifier les explications, on fera référence, dans cette section, non plus seulement à Freud, mais également à d’autres spécialistes de psychanalyse, tels que Daniel Lagache, J.-B. Pontalis, Jean Laplanche ou André Green.

A propos du rôle joué par le complexe d’Oedipe dans l’acquisition des névroses, Daniel Lagache écrit : « Selon la conception de Freud, le complexe d’Oedipe est le noyau de la névrose. Le complexe d’Oedipe fait partie du développement normal de l’individu, mais il est en principe dépassé et ne peut se manifester que dans certaines conditions favorables, comme le rêve. Chez le névrosé, cependant, il n’est pas liquidé, en raison de l’intensité particulière des pulsions, des affects et des défenses qui le composent. » (10)

a. Définition du complexe d’Oedipe

Freud définit le complexe d’Oedipe de la manière suivante : « Un fait a le droit plus que tout autre à notre attention, c‘est que l’enfant oriente régulièrement ses désirs sexuels sur ses plus proches parents, donc en premier lieu sur son père et sa mère et par la suite sur ses frères et soeurs. Pour le garçon, la mère est le premier objet d’amour, pour la fille c’est le père (…). L’autre partie du couple parental est ressentie comme un rival gênant et il n’est par rare qu’elle soit l’objet d’une forte hostilité. Comprenez-moi bien, je ne veux pas dire que l’enfant ne désire de la part du parent préféré que cette sorte de tendresse dans laquelle, nous adultes, voyons si volontiers l’essence des relations parents-enfants. Non, l’analyse ne laisse aucun doute sur le fait que les désirs de l’enfant tendent, au-delà de cette tendresse, à tout ce que nous entendons par satisfaction sensuelle, dans les limites de la capacité de représentation de l’enfant. Il est aisé de comprendre que l’enfant ne devine jamais ce qu’est en réalité l’union des sexes; il y substitue d’autres représentations qui découlent de ses expériences et sensations. Ses désirs culminent habituellement dans l’intention de mettre un enfant au monde ou – d’une manière indéterminable – de l’engendrer. Le petit garçon, dans son ignorance, ne se prive pas non plus du désir de mettre un enfant au monde. Toute cette construction psychique, nous l’appelons, d’après la légende grecque bien connue, le complexe d’Oedipe. Elle doit normalement, quand se termine la première période sexuelle, être abandonnée, détruite et transformée de fond en comble. et les résultats de cette transformation sont destinés à de grandes réalisations dans la vie psychique ultérieure. Mais, en règle générale, cela ne se réalise pas de façon assez approfondie et la puberté suscite alors une reviviscence du complexe, qui peut avoir de graves conséquences. » (11)

b. Le dépassement du complexe d’Oedipe : l’angoisse de la castration

 

Comment l’enfant peut-il dépasser le complexe d’Oedipe ? Nous étudierons en premier le cas du garçon. Jean Laplanche et J.-B. Pontalis écrivent à ce sujet : « L’enfant ne peut dépasser l’Oedipe (…) que s’il a traversé la crise de castration, c’est-à-dire qu’il s’est vu retirer l’usage de son pénis comme instrument de son désir pour la mère. » (12)

Freud explique les origines de la crise de castration, chez le garçon, de cette manière : « Le petit garçon perçoit certainement la différence entre les hommes et les femmes mais, dans un premier temps, il n’a pas l’occasion de la mettre en relation avec une diversité de leurs organes génitaux. Il lui est naturel de supposer chez tous les autres étres vivants, humains et animaux, l’existence d’un organe génital semblable à celui qu’il possède lui-même. Cette partie (…) du corps si riche en sensations occupe au plus haut point l’intérêt du garçon et assigne constamment de nouvelles tâches à sa pulsion d’investigation. ll voudrait le voir aussi chez d’autres personnes afin de la comparer avec le sien propre (…). Bien des actes d’exhibition et d’agression que l’enfant commet et que, à un âge plus avancé, on considérerait sans hésitation comme manifestations de lubricité s’avèrent pour l’analyse être des expériences au service de l’investigation sexuelle. »

Freud pousuit : « Au cours de ces recherches, l’enfant parvient à cette découverte que le pénis n‘est pas un bien commun à tous les êtres qui lui ressemblent. La vue fortuite des organes génitaux d’une petite soeur ou d’une compagne de jeu en fournit l’occasion (…). Il essaie alors de répéter ses observations dans des conditions susceptibles d’apporter un éclaircissement. On sait comment il réagit aux premières impressions provoquées par le manque de pénis . Il nie ce manque et croit voir malgré tout un membre; il jette un voile sur la contradiction entre observation et préjugé, en s’imaginant qu’il est encore petit et qu’il grandira sous peu, et il en arrive lentement à cette conclusion d’une grande portée affective : auparavant, en tout cas, il était bien là ; et par la suite il a été enlevé (…). Nous savons toute la dépréciation de la femme qui découle chez l’homme de cette conviction que la femme n’a pas de pénis (…). »

Freud ajoute : « Pourtant, il ne faut pas croire que l’enfant soit disposé à généraliser si rapidement l’observation qui lui a montré que quelques personnes féminines ne possèdent pas de penis : déjà, ce qui suffit à l’en dissuader, c’est l’hypothèse selon laquelle l’absence de pénis est la conséquence de la castration comme punition. Loin de généraliser, l’enfant croit que seules des personnes féminines indignes ont payé amende de I’organe génital (…). Mais les femmes respectées, comme sa mère, gardent encore longtemps le pénis. Pour l’enfant, être femme ne coïncide donc pas encore avec manque de pénis. Plus tard, lorsque l’enfant s’attaque aux problèmes de l’origine et de la naissance des enfants, lorsqu‘il devine que seules les femmes peuvent enfanter, alors seulement la mère est, elle aussi, dessaisie du pénis (…). Le manque du pénis est alors conçu comme le résultat d’une castration et l’enfant se trouve maintenant en devoir de s’affronter à la relation de la castration avec sa propre personne (…) : car si la femme est châtrée, une menaœ pèse sur la possession de son propre pénis à lui. »

A qui le garçon attribue-t-il dès lors cette menace de castration ? Freud précise : « Le garçon craint aussi la castration de la part du père, mais pour lui la menace émane la plupart du temps de la mère. »

Freud conclut : « Si la satisfaction amoureuse sur le terrain du complexe d’Oedipe, doit coûter le pénis, alors on en vient nécessairement au coniiit entre l’intérêt narcissique pour cette partie du corps et l’investissement libidinal (…). Dans ce conflit, c’est normalement la première de ces forces qui l’emporte : le moi de l’enfant se détourne du complexe d’Oedipe (…) : le complexe d’Oedipe sombre du fait de la menace de la castration. » (13)

c. Le surmoi, héritier du complexe d’Oedipe

 

Nous avons vu que le garçon se détourne du complexe d’Oedipe du fait de la menace de la castration.

Voyons maintenant comment il peut surmonter l’angoisse de la castration elle-méme. Michael Grant l’explique de la manière suivante : « Le successeur et le vainqueur du complexe d’Oedipe < et de la crise de castration> est le surmoi, qui représente la barrière contre les instincts inœstueux (…), avec l’aide de tout l’ordre social. de la morale et de la religion. » (14)

Freud précise à propos de la formation du surmoi : « Le surmoi dérive de l’influence exercée par les parents, les éducateurs, etc… En général, ces derniers se conforment, pour l’éducation des enfants, aux prescriptions de leur propre surmoi (…). Le surmoi de l’enfant ne se forme donc pas à l’image des parents, mais à l’image du surmoi de ceux-ci; il s’emplit du même contenu, devient le représentant de la tradition, de tous les jugements de valeur qui subsistent ainsi à travers les générations. » (15)

Il faut noter également chez le garçon. le rôle particulier joué par le père dans la naissance du surmoi : il y perpétue l’interdit de l’inceste et aide ainsi l’enfant à surmonter son angoisse de la castration.

Freud explique : « Les investissements d’objets <c’est-à-dire les désirs amoureux envers Ia mère> sont abandonnés et remplacés par une identification. »

L’autorité du père ou des parents, introjectée dans le moi, y forme le noyau du surrnoi, lequel emprunte au père la rigueur, perpétue son interdit de l’inceste et ainsi, assure le moi contre Ie retour de l’investissement Iibidinal de I’objet <c’est-à-dire le retour des désirs amoureux envers la mère> (…). Ainsi, la relation du surmoi au moi ne s’épuise pas dans le précepte : tu dois être ainsi (comme le père), elle comprend aussi l’interdiction : tu n’as pas Ie droit d’être ainsi (comme le père), c’est-à-dire tu n’as pas le droit de faire tout ce qu‘il fait; certaines choses lui restent réservées (…). » . Freud ajoute : « Les tendances Iibidinales appartenant au complexe d’Oedipe sont alors en partie désexualisées (…), et changées en motions de tendresse. »

Les conséquences de ce processus sont alors importantes, comme l’explique Freud :  » Le processus dans son ensemble a d’un côté sauvé l’organe génital, il a détourné de lui le danger de le perdre mais, d’un autre côté, il l’a paralysé, il a supprimé son fonctionnement. Avec lui, commence le temps de latence, qui vient interrompre le développement sexuel de l’enfant <jusqu’à la puberté>. »

Freud définit ensuite le lien entre la fin du complexe d’Oedipe et la notion de refoulement : « Je ne vois aucune raison de refuser le nom de « refoulement » au fait que le moi se détourne du complexe d’Oedipe (…). Mais le processus que nous avons décrit est plus qu’un refoulement, il équivaut, si les choses s’accomplissent de manière idéale, à une destruction et à une suppression du complexe. Nous sommes portés à admettre que nous sommes tombés ici, sur la ligne frontière, jamais tout à fait tranchée, entre le normal et le pathologique. Si vraiment le moi n’est pas parvenu à plus qu’un refoulement du complexe alors, ce demier subsiste, inconscient (…) et il se manifestera plus tard son effet pathogène « . (16)

Une dernière question reste maintenant en suspens : qui était à l’origine de la castration (fictive) de la mère ? André Green nous en donne la réponse :  » progressivement, la castration < de la mère> est associée à la scène primitive, qui est (à la maniére des bêtes sauvages), évocatrice d’un coït anal, régulièrement prolongé par des projections de sadisme sur la personne du père (…). L »étiologie » <l’origine> de la castration est là : celle-ci est subie par la mère du fait de la pénétration phallique du père. Celui-ci tranche le pénis maternel et pénètre celle-ci analement. » (17)

c. Le complexe d’Oedipe chez la femme

 

Freud parle plus souvent dans ses travaux du complexe d’Oedipe de l’homme que de celui de la femme. Il avoue en effet qu’il n’est pas parvenu à expliquer d’une manière totalement satisfaisante le complexe d’Oedipe chez la femme. Il souligne toutefois l’importance de l »envie du pénis » chez celle-ci : lorsque la fille se rend compte qu’elle ne possède pas de pénis, comme le garçon, elle désire en obtenir un substitut. Ce processus enclenche le complexe d’Oedipe : la fille désire le pénis du père, puis espère avoir un enfant avec lui, la mère étant dès lors considérée comme une rivale.

Freud explique dans un premier temps pourquoi la voie vers le complexe d’Oedipe est plus compliquée chez la fille que chez le garçon : « Dans la phase du complexe d’Oedipe (…), nous trouvons l’enfant tendrement attaché au parent du sexe opposé tandis que, dans sa relation avec le parent du même sexe, prédomine l’hostilité. ll ne nous est pas difficile d’aboutir à ce résultat pour le garçon. Sa mère était son premier objet d’amour, elle le reste (…). Il en va autrement pour la petite fille. Elle avait pour objet premier sa mère : comment trouve-t-elle son chemin jusqu’à son père ? Comment, quand et pourquoi s’est-elle détachée de sa mère ? »

Freud poursuit son explication : « Nous allons maintenant diriger notre intérêt sur la question de savoir ce qui provoque la disparition de ce puissant attachement à la mère chez la petite fille. Nous savons que c’est là son destin habituel, il est destiné à céder la place à l‘attachement au père. Nous tombons alors sur un fait qui nous indique le chemin à suivre. Il ne s’agit pas, pour cette étape du développement, d’un simple changement d’objet. Cet éloignement par rapport à la mère se produit sous le signe de l’hostilité, l’attachement à la mère se termine en haine. Une telle haine peut devenir très frappante et persister toute la vie; elle peut être, par la suite, soigneusement surcompensée; en général une partie en est surmontée, une autre partie subsiste. »

D’où proviennent ces sentiments hostiles de la fille envers sa mère ? Freud explique : « Un motif spécifique qui pousse à se détourner de la mère résulte de l’influence du complexe de castration. Un jour ou l’autre la petite fille fait la découverte de son infériorité organique <l’absence du pénis>; elle le fait plus ou moins tôt si elle a des frères ou si elle est proche de garçons (… ). Elle se sent alors gravement lésée, déclare souvent qu’elle voudrait « aussi avoir quelque chose comme ça » et succombe à l’envie du pénis qui laisse des traces indélébiles dans son développement et la formation de son caractère et qui, même dans le cas le plus favorable, n’est pas surmontée sans une lourde dépense psychique. »

Freud poursuit à propos des effets de l’envie du pénis chez la femme : « Même lorsque l’envie du pénis a renoncé à son objet particulier, elle ne cesse pas d’exister mais persiste, avec un léger déplacement, dans le trait de caractère de la jalousie. Certes, la jalousie n’est pas l’apanage d’un seul sexe et elle se fonde sur une base plus large, mais je pense qu’elle joue un rôle bien plus grand dans la vie psychologique de la femme, parce qu’elle tire un énorme renforcement du détournement de l’envie du pénis. L’effet de l’envie du pénis est encore impliquée dans la « vanité » corporelle de la femme, dans la mesure où elle doit estimer d’autant plus haut ses attraits en tant que dédommagement tardif de son infériorité sexuelle initiale (…). »

L’envie du pénis a une autre conséquence, fondamentale chez la fille : elle l’éloigne de sa mère et la rapproche de son père, ouvrant ainsi la voie vers le complexe d’Oedipe. Freud écrit : « Une (…) conséquence de l’envie du pénis semble être un relâchement de la relation tendre à la mère (…). On ne comprend pas trés bien cet enchaînement, mais on se convainc qu’en fin de compte c’est presque toujours la mère qui est rendue responsable du manque de pénis, cette mère qui a lancé l’enfant dans la vie avec un équipement aussi insuffisant (…), qui l’a fait naître femme. »

Du fait de son hostilité naissante envers la mère, la fille se tourne alors vers son père pour essayer de trouver chez lui un substitut à son pénis absent : « Le désir avec lequel la petite fille se tourne vers son père est sans doute, initialement, le désir du pénis, dont la mère l’a frustrée et qu’elle attend maintenant de son père. Mais la situation féminine ne se trouve instaurée que lorsque le désir du pénis est remplacé par celui de l’enfant (…). La libido de la petite fille glisse le long de ce qu’on ne peut appeler que l’équation symbolique : pénis=enfant, jusque dans une nouvelle position. Elle renonce au désir du pénis pour le remplacer par le désir d’un enfant et, dans ce dessein, elle prend le père comme objet d’amour (…). Le bonheur est grand lorsque ce désir d’enfant trouve plus tard son accomplissement réel, et tout particulièrement quand l’enfant est un petit garçon, qui apporte avec lui le pénis désiré. »

Freud conclut :  » Avec le transfert du désir de l’enfant-pénis sur le père, la petite fille est entrée dans la situation du complexe d’Oedipe. La mère (…) devient la rivale, qui obtient du père tout ce que la petite fille désire de lui. »

Une dernière question se pose maintenant : comment le complexe d’Oedipe se termine-t-il chez la fille ? Rappelons que chez le garçon, l’apparition du surmoi lui permet de dépasser les angoisses de la castration, nées de l’absence de pénis qu‘il constate chez sa mère. Pour la fille les choses se passent différemment. Freud écrit :  » Chez la fille, le complexe d’Oedipe (…) est précédé et préparé par les séquelles du complexe de castration . En ce qui concerne la relation entre complexe d’Oedipe et complexe de castration, il y a une opposition fondamentale entre les deux sexes. Tandis que le complexe d’Oedipe du garçon sombre sous l’effet du complexe de castration , celui de la ñlle est rendu possible et introduit par le complexe de castration . La différence qui réside dans cette part du développement sexuel de l’homme et de la femme est une conséquence naturelle de la différenciation des organes génitaux et de la situation psychique qui s’y rattache; elle correspond à la différence entre castration accomplie et simple menace de castration. »

Freud poursuit : « Avec la suppression de l’angoisse de castration , le motif principal qui avait poussé le garçon à surmonter le complexe d’Oedipe disparaît (…). Le motif de la destruction du complexe d’Oedipe chez la fille fait défaut. La castration a déjà produit son effet qui a consisté à la contraindre à la situation oedipienne . Le complexe d’Oedipe échappe donc au destin qui l’attend chez le garçon; il peut étre abandonné lentement, être liquidé par un refoulement, ses effets peuvent être longuement différés dans la vie mentale normale de la femme. »

Le surmoi ne participant plus pour la fille au dépassement du complexe d’Oedipe, comme c’est le cas chez le garçon (le surmoi l’aide à surmonter l’angoisse de la castration, grâce au tabou de l’inceste), Freud en conclut qu‘il a un caractère différent chez la femme, ce qui lui attirera, comme il le reconnaît, de nombreux reproches de la part des « féministes ». Freud admet toutefois qu’il existe encore d’importantes lacunes dans la compréhension de l’évolution oedipienne de la fille. Il écrit : « On hésite à le dire, mais on ne peut se défendre de l’idée que le niveau de ce qui est moralement normal chez la femme est autre . Son surmoi ne sera jamais si inexorable, si impersonnel, si indépendant des ses origines affectives que ce que nous exigeons de l’homme (…). Nous ne nous laisserons pas détourner de telles conclusions par les arguments des féministes qui veulent nous imposer une parfaite égalité de position et d’appréciation des deux sexes; mais nous accorderons volontiers que la plupart des hommes demeurent bien en deça de l’idéal masculin (…). Dans l’ensemble il faut avouer toutefois que notre intelligence des processus de développement chez la fille est peu satisfaisante, pleine de lacunes et d’ombres.” (18)

d. Compiexe d’Oedipe et littérature

 

Etant donnée l’importance du complexe d’Oedipe dans le développement psychologique de l’indivrdu, il etait normal que celui-ci réapparaisse dans les textes litteraires, souvent sans que l’auteur lui-même en soit conscient.

A titre d‘exemple, on peut relever l’Oedipe-Roi de Sophocle, cité plus haut par Freud. Sophocle décrit ainsi le moment où Oedipe apprend de l’oracle le terrible destin qui l‘attend, destin qui est en fait une transposition du conflit psychologique que tout homme a dû affronter dans son enfance : « Je pars pour Pytho; et là Phoebus <l‘oracle> me renvoie sans même avoir daigné répondre à ce pourquoi j‘etais venu, mais non sans avoir en revanche prédit à l’infortuné que j’étais le plus horrible, le plus lamentable destin : j’entrerai au lit de ma mère, je ferai voir au monde une race monstrueuse, je serai l‘assassin du père dont j’étais né !  » (19)

Sophocle propose en outre dans son oeuvre une solution au conflit oedipien lorsque Jocaste, la mère-épouse d’Oedipe, lui dit : « Ne redoute pas l’hymen d’une mère : bien des mortels ont déjà, dans leurs rêves, partagé le lit maternel. Celui qui attache le moins d’importance à pareilles choses est celui qui supporte le plus aisément la vie » (20)

II. GUY DE MAUPASSANT PSYCHANALYSÉ

 

Les notions de psychanalyse qui ont été développées jusqu’ici seront plus tard utilisées pour l’analyse détaillée d »Apparition » de Guy de Maupassant. Mais nous devons encore, auparavant, nous intéresser à la personnalité et à l’oeuvre de Maupassant, non pas, comme le titre de ce chapitre le suggère pompeusement, pour en faire la psychanalyse, ce serait d’ailleurs impossible techniquement, les données étant trop lacunaires, mais plutôt pour tenter d’y découvrir des indices qui nous permettront de mieux comprendre le texte étudié plus loin.

1. Vie de Guy de Maupassant

 

Guy de Maupassant a connu une enfance difficile. Ses parents ne s’entendaient guère et finiront par se séparer, une première fois en 1856 (Guy est né en 1850), puis définitivement en 1860. Marie-Claude Bancquart écrit à ce sujet : « 1860 : séparation des parents de Maupassant. Laure (mère de Guy) vit à Etretat. Un abbé s’occupe de l’éducation de Guy et d’Hervé (frère de Guy), très attachés à leur mère avec laquelle ils vivent. » (21) Quant aux parents de Guy, Philippe de Bonnefis les décrits de la manière suivante : « Tous les témoignages concordent, la mère de l’écrivain, Laure de Maupassant, est une névropathe. Dès 1878, elle ne pouvait plus voir la lumière sans crier de douleur. Et c’est pour traiter cette maladie qu’elle fit l’emploi excessif que l’on sait de certains narcotiques. Pour le père, c’est un velléitaire, un être incertain. Lointain. Comme l’écrit Alberto Savinio, « Gustave de Maupassant était blanc. il était blanc. ll était blanc. » Blanc, en somme, comme un passage à vide. Car Guy, déclare Armand Lanoux, a « un trou à la place du père ». (22)

Cette enfance difficile conditionnera le comportement de Guy adulte, comme l’écrit Marie-Claire Bancquart qui évoque de cette manière le train de vie de Maupassant au début des années 80, alors qu’il avait trente ans : « En 1880, il hésite entre le théâtre, la poésie et la nouvelle; il tente de s’agréger à des groupes divers, naturalistes, hydropathes; il court les filles, il canote, il tire le diable par la queue. En 1883-84, il est bien plus prospère; il s’est définitivement orienté vers le récit en prose et le roman, qui lui font une aisance âprement gérée. Occupant dans la littérature une place de choix, il a cessé de tenter de s’agréger à des groupes d’écrivains. Toujours noceur, il connaît aussi une aggravation des tristesses et des névroses qui ont constamment été l’accompagnement noir de sa vie de « bon vivant ». Il est malade, parfois gravement. ll manifeste la manie ambulatoire de ceux qui se sentent mal dans leur peau : la Normandie, Paris, Cannes. ll s’attache à la fameuse comtesse Potocka, entrant dans le cercle érotique et sadique de ses « Macchabées ». Lui qui a tant souffert de la désunion de ses parents reproduit, selon une conduite bien connue des psychiatre, la situation dont il a souffert : un premier enfant naturel lui naît, qu’il ne reconnait pas. Une accélération de tous ses régimes. Une confirmation de son excellence d’écrivain. (…) » (23)

De cette vie décousue Guy de Maupassant récoltera des désagréments graves pursqu’à la fin des années 70. Il est atteint de la syphilis. Dans une lettre à un ami, Guy évoque avec humour sa maladie : « J’ai la vérole ! enfin ! la vraie !! pas la méprisable chaude-pisse, pas l’ecclésiastique christaline, pas les bourgeoises crêtes de coq, ou les légumineux choux-fleurs, non. non, la grande vérole, celle dont est mort François ler. » (24) Ce mal le tourmentera jusqu’à sa mort, en 1893.

2. L’oeuvre de Guy de Maupassant

 

Si la vie adulte mouvementée de Guy de Maupassant semble trouver une correspondance dans son enfance difficile, il en est de même pour ses oeuvres. De nombreuses allusions y rappellent, parfois d‘une manière évidente, la relation complexe que Guy, enfant, entretenait avec ses parents. Antonia Fonyi résume ainsi la situation : « Dans les profondeurs psychotiques de l’univers de Maupassant il n’y a pas de père, pas de tiers qui transforme une précaire relation duelle entre la mère et l’enfant en triangle oedipien pour l’empêcher de régresser en relation fusionnelle » (25). Etant donnés les éléments biographiques que nous avons évoqués plus haut, cette constatation n’est guère surprenante.

Mais Danielle Haase-Dubosc va plus loin et découvre dans l’oeuvre de Maupassant de nombreux indices qui lui permettent d‘interpréter avec plus de précision la relation entre Guy enfant et ses parents. Lors des Colloques de Cerisy, elle développe l‘hypothèse suivante : « Dans l’oeuvre de Maupassant, le « père paternel » est toujours malheureux, dépossédé et ridicule. Il existe mais il n’y a pas d’ordre dans lequel il puisse s’inscrire (…). C’est parce que la relation au père est si mutilée ou absente que la relation à la mère est omniprésente (et dévorante) (…). Dans la plupart des nouvelles il est abondamment clair qu’il n’y a pas d’identification paternelle, ni d’interdiction du corps de la mère qui passe par le père. Le complexe d’Oedipe n’est jamais résolu, et si, dans certains cas, il semble possible d’attribuer le mal de vivre a une menace de la castration mal vécue, le plus souvent on peut se demander si nous ne sommes pas rejetés vers une région qui aurait plus d‘attaches au « pré-oedipien » qu’à « l’oedipien » proprement dit. »

Danielle Haase-Dubosc reprend ce thème un peu plus loin et le développe plus longuement . »Dire que le père (imaginaire, symbolique et réel) existe mal (dans les nouvelles de Maupassant), existe peu, ou est considéré comme n’existant pas, revient à dire que l’on se situe mal, ou peu, ou « pas tout le temps » dans le complexe d’Oedipe. Où sommes-nous alors ? Dans le pré-oedipien, dans la relation duelle avec la Mére, la mère qui donne la vie et donne la mort, source de toutes les joies et de toutes les menaces. Le fils est seul avec. Doit « faire avec ça ». C’est cette relation forte et non médiatisée, si ce n’est par le processus de clivage entre Bonne Mère et Mauvaise Mère, qu’il faut maintenant examiner. » (26)

Danielle Haase-Dubosc précise qu’elle se réfère ici aux concepts psychanalytiques développés par Mélanie Klein. A propos de la Bonne et de la Mauvaise Mere, on peut relever un extrait de l’ouvrage « L’Amour, Ia culpabilité et le besoin de réparation« , de Mélanie Klein : « Le premier objet d’amour et de haine du bébé, sa mère, est à la fois désiré et haï avec toute l’intensité et toute Ia force qui sont caractéristiques de ses besoins primitifs. Tout au début, il aime sa mère <la « Bonne Mère »> au moment ou elle satisfait son besoin d’être nourri, lorsqu’elle soulage sa faim. Cette satisfaction est un élément essentiel de la sexualité de l’enfant; il s’agit en fait de son expression initiale. Lorsque cependant le bébé a faim et que ses désirs ne sont pas satisfaits, ou bien lorsqu’il éprouve une douleur physique ou de l’inquiétude, Ia situation change brusquement. Haine et agressivité s’éveillent. Le bébé est alors dominé par des tendances à détruire la personne même <la « Mauvaise Mére »> qui est l’objet de tous ses désirs et qui, dans son esprit, est étroitement liée à tout ce qu’il éprouve, ‘le bon comme le mauvais. » (27)

Danielle Haase-Dubosc poursuit ainsi son explication de l’oeuvre de Maupassant : « Envers la Mauvaise Mère, celle dont on est « la chose », celle qui a le pouvoir de manipuler l’enfant, de lui donner (ou de lui refuser) toutes les gratifications, il y aura très souvent des sentiments de haine violente. La rage de ne pas pouvoir « contenir » la Mauvaise Mère, la peur de sa propre destruction aux mains de cette Mère toute puissante, va s’exprimer à travers toutes les projections dévoratrices et morcelantes de l’enfant pré-oedipien. Le dégoût de la femme qui accouche et qui représente la sexualité, souvent animale, de la mère, les images des femmes écrasées, contaminées, violées, jetées dans des sacs, transformées en bouillie, sont autant de tentatives pour se débarrasser de la Mauvaise Mère qui revient toujours. »

« Mais la Mauvaise Mère est doublée de la Bonne, que l’on veut posséder et dont on veut jouir… » (28) Cette relation avec la Bonne Mère est cependant ambiguë puisqu’elle engendre la rivalité avec des prétendants éventuels. Danielle HaaseDubosc conclut : « Mais n’est-ce pas plutôt que la mère, dans le désir de l’enfant non soumis à la castration, est éternellement la belle fille qui devient « putain » puisqu’elle « accepte » de coucher avec … le père ? » (29)

3. La rencontre de deux inconscients

 

Comme Danielle Haase-Dubosc vient de nous le montrer, la production de Maupassant se prête bien à une interprétation psychanalytique. En fait, les nouvelles de Maupassant attirent sans doute non seulement par leurs qualités littéraires indéniables, mais également parce que leur contenu sous-jacent fait référence à des problèmes que les lecteurs eux-aussi ont dû affronter étant enfants ou même en tant qu’adultes, en cas d’Oedipe mal démêlé. Pierre Glaudes précise cette idée, en la généralisant au texte littéraire : « Le texte <littéraire> résulte d’une force illocutionnaire qui, en donnant à l’énoncé son statut fictionnel, permet à deux inconscients de se rencontrer dans Ia clôture de cet espace conventionnel : d’un côté, l’inconscient du texte, dans lequel repose « l’inconscient énonciateur (…) de l’écrivain »; de l’autre « l’inconscient énonciateur du lecteur » qui vient le vivifier. » (30)

A cela on peut ajouter une citation de Freud où on lit : ”Chacun de nous possède dans son propre inconscient l’instrument avec lequel il est capable d‘interpréter les manifestations de l’inconscient chez les autres. » (31)  On peut dès lors en déduire que la lecture d’oeuvres chargées de souvenirs émotionnels refoulés, comme le sont les nouvelles de Maupassant, réveille inconsciemment chez le lecteur, grâce à la rencontre entre son inconscient et celui de l’écrivain, toute une série d’images enfouies, parfois censurées par les résistances internes, suscitant chez lui surprise, puis enthousiasme. Il existe donc une interaction inconsciente entre l’inconscient de l’auteur, manifesté dans le texte et ceiui du lecteur : l’inconscient du lecteur, tributaire de ses inhibitions et de ses résistances, interprète constamment l’inconscient de l’auteur, sous-jacent dans le texte. Dans une seconde partie du travail, nous pouvons maintenant passer à l’analyse proprement dite d »Apparition“, de Guy de Maupassant; mais tout en gardant bien à l’esprit ce qui précède. En effet, durant la lecture de cette analyse, il ne faudra pas oublier que celle-ci dépend, en tout cas en partie, des interactions entre l’inconscient de l’auteur de ce travail et celui de Maupassant, manifesté d’une manière sous-jacente dans son texte.

ANALYSE D' »APPARITION » DE GUY DE MAUPASSANT
I. ANALYSE SEQUENTIELLE

 

Dans cette première partie de l’analyse, on essaiera de diviser la nouvelle en plusieurs séquences, c’est-à-dire en sous-ensembles qui par leur thème, leur mode d’énonciation, leur unité de lieu, de temps ou de personnage forment un tout cohérent (tout en restant dépendant de l’ensemble du texte, qui forme lui-même un système organisé).

Cette démarche peut paraître anodine à première vue, mais en réalité nous verrons que l’organisation des séquences d »Apparition » n’est pas fortuite et qu’elle répond à des préoccupations précises de Guy de Maupassant.

Chaque séquence sera délimitée en fonction de la numérotation des lignes (voir texte en annexe) et aura un nom qui sera utilisé dans un graphique, à la fin du chapitre.

              1. Délimitation des séquences

Séquence 1 : le vieux marquis de la Tour-Samuel introduit son récit (1-34)

Cette première séquence, dominée par la présence du marquis de la Tour-Samuel, peut être divisée en deux sous-séquences.

              • Sous-séquence a (1-7)

Nous y apprenons que lors d’une soirée intime, le marquis de la TourSamuel, âgé de quatre-vingt-deux ans, est sur le point de prendre la parole, pour raconter une histoire qu’il affirme véridique.

              • Sous-séquence b (8-34)

Le marquis prend la parole et annonce à ses auditeurs qu’ils seront les premiers à entendre le récit d’une aventure qui, il le souligne longuement, l’a profondément marqué.

L’aventure du marquis occupe dès lors la majeure partie du reste de la nouvelle. Il faut remarquer toutefois que lorsqu’il termine son récit, le marquis apporte un commentaire, quoique très bref, sur l’expérience qu’il vient de relater. il précise, dans les deux dernières phrases de la nouvelle : « Et depuis cinquante-six ans, je n’ai rien appris. Je ne sais rien de plus. » Grâce à ces deux phrases, apparemment anodines, Guy de Maupassant crée cependant une boucle : le récit du marquis, qui occupe l’essentiel de la nouvelle (de la deuxième à l’avant-dernière séquence), est encadré, dans la première et la dernière séquence, par des commentaires de ce même marquis.

Séquence 2 : la rencontre de l’ami de jeunesse (35-85)

Le marquis débute son récit en relatant une rencontre fortuite, vieille de 56 ans. En 1827, il retrouve par hasard un vieil ami de jeunesse. Celui-ci, très ému, lui confie alors une mission peu ordinaire : il lui demande de ramener des lettres qui se trouvent dans une chambre de son château. Lui-mème ne souhaite pas y retourner car il y a vécu avec sa fiancée, récemment décédée. Le marquis accepte.

On remarquera ici que le thème de l’ami de jeunesse, qui ouvre le récit du marquis, le clôt également. La dernière séquence de ce récit (258-275, avant-dernière séquence de la nouvelle) nous rapporte en effet que cet ami de jeunesse a disparu. Si, comme nous l’avons vu, les commentaires du marquis forment une boucle autour de son récit, nous constatons donc que ce récit lui-même contient une boucle : il débute avec l’apparition de l‘ami de jeunesse et se termine avec la disparition de celui-ci.

Cette structure de la nouvelle, très complexe mais significative, comme on le verra plus loin, sera illustrée dans un graphique, à la fin de ce chapitre.

Séquence 3 : hésitations (86-102)

Le marquis quitte son ami et se met en route pour accomplir ce qu’il appelle sa « mission » (86). Il hésite pourtant et songe à rebrousser chemin lorsqu’il constate avec irritation que la lettre qu‘il doit remettre au jardinier de son ami est cachetée. Finalement, il se raisonne et estime que son ami a peut-être agi par inadvertance.

Séquence 4 : avertissements (104-136)

Lorsque le marquis parvient à destination, le jardinier du château essaie de le dissuader de se rendre dans la chambre où habitait autrefois son ami et sa fiancée, maintenant décédée. Le marquis s‘en irrite et écarte violemment le jardinier.

Séquence 5 : approche (137-158)

Le marquis pénètre dans la chambre de son ami, puis, après s’être habitué à l’obscurité, se dirige vers le secrétaire où se trouvent les lettres qu’il est venu chercher.

Séquence 6 : l’apparition (159-230)

Cette séquence qui, comme on le verra plus loin dans le graphique, constitue le coeur de la nouvelle. peut elle-même être divisée en deux sous-séquences.

              • Sous-séquence a : l’apparition (159-199)

Le marquis constate soudainement, et avec effroi, que derrière lui, une femme vêtue de blanc le regarde. Il est à noter ici que Maupassant ne précise pas, ni dans cette sous-séquence, ni dans le reste de la nouvelle, l’identité de cette femme. On ne sait pas, en particulier, si celle-ci a été enfermée par mégarde dans cette pièce, ou s’il s’agit du spectre de l’épouse de l’ami du marquis, décédée récemment.

              • Sous-séquence b ; dialogue avec l’apparition (200-230)

La femme demande au marquis de lui brosser les cheveux car elle souffre affreusement, dit-elle. Le marquis lui obéit, malgré la sensation très désagréable qu’il ressent au contact de ces cheveux. Finalement, la femme lui arrache le peigne et s’enfuit.

Séquence 7 : la fuite (231-247)

Lorsque le marquis se rend compte que la porte par laquelle la femme semblait s’être enfuie est fermée et inébranlable, il est saisi de panique. il prend les lettres qu’il était venu chercher et se sauve, effrayé.

Séquence 8 : le doute (247-257)

De retour chez lui, le marquis s’enferme dans sa chambre et se demande s’il n’a pas été victime d’une hallucination. Mais soudain, il découvre sur sa veste des cheveux de femme. ce qui infirme l’idée d’une vision.

Séquence 9 : la disparition de l’ami de jeunesse (258-275)

Le marquis fait apporter le jour même à son ami les lettres qu’il a ramenées du château. Le lendemain, il se rend chez lui pour lui raconter son aventure. mais celui-ci a disparu. Toutes les recherches sont inutiles, l’ami ne réapparaît pas. Quant au château, malgré une fouille minutieuse, aucun indice n’y révèle une femme cachée.
……….

2. Analyse graphique de l’organisation des séquences

 

Pour visualiser l’organisation des séquences d »Apparition“, un graphique va maintenant être présenté. Celui-ci est important car il révèle un élément essentiel pour la suite de l’interprétation : l’épisode de l’apparition (séquence 7) occupe le centre de la nouvelle et est entouré par plusieurs séquences, que l’on pourrait appeler de « protection ».

a. Graphique de la structure séquentielle d' »Apparition »

b. Commentaire du graphique séquentiel

Ce graphique met bien en évidence le fait que, comme déjà mentionné, l’épisode de l’apparition occupe le centre de la nouvelle. il est en effet entouré en amont par des séquences qui annoncent cette apparition (séquences 3,4,5 : hésitations, avertissements, approche) et, en aval, par des séquences qui en sont la conséquence (séquences 7,8 : la fuite, le doute).

Ces diverses séquences sont ensuite elles-mêmes englobées dans deux boucles qui se superposent : la boucle de l’ami de jeunesse (séquences 2 et 9), ami de jeunesse qui apparait au début et à la fin du récit du marquis, et la boucle du vieux marquis de la Tour-Samuel (séquences 1 et 10), celui-ci apportant des commentaires sur son récit, au début et à la fin de la nouvelle.

Tout se passe donc comme si, par la structuration séquentielle de la nouvelle, Maupassant essayait, probablement inconsciemment, d’isoler l’épisode de l’apparition en l’entourant de plusieurs zones de protection, tant en amont qu’en aval. Pourquoi autant de précautions ? C’est ce que nous allons essayer d’élucider dans les parties suivantes de ce travail.

II. ANALYSE  ACTANTIELLE

 

Dans le chapitre précédent, nous avons conclu que l’analyse séquentielle ne répondait pas à toutes les questions que pose l’organisation structurelle d‘ »Apparition“. Dans cette nouvelle section, on tentera donc d’approfondir l’investigation en recourant à d’autres outils, en particulier à la grille actantielle conçue par Greimas.(32) Cette analyse permettra de dégager les actants (Sujet, Destinataire, Destinateur, Adjuvant et Opposant), ainsi que l’Objet d »Apparition« .

A) LE SUJET, LE DESTINATEUR, L’OBJET ET LE DESTINATAIRE
              1. Le SUJET

Dans son ouvrage « Métapsychologie« , Freud affirme : « Nous savons que le rêve est absolument égoïste et que la personne qui joue le rôle principal dans les scènes s’avérera toujours être la personne propre . C’est là une conséquence évidente du narcissisme de l’état de sommeil. » (33)

Transposant ce raisonnement de Freud, il sera considéré ici que dans “Apparition« , comme dans un rêve, le Sujet, c’est-à-dire le personnage principal de la nouvelle, n’est autre que son auteur, Guy de Maupassant, qui y apparaît successivement sous les traits du vieux marquis de la Tour-Samuel, de ce même marquis au moment de l’apparition et de l’ami de jeunesse du marquis. Dans la suite du travail, nous tenterons de justifier cette approche ainsi que les hypothèses qui sont émises dans le reste de l’analyse actantielle. Notons toutefois que cette « multipersonnalité » de l’individu est un phénomène courant dans les rêves, utilisé pour déjouer la censure créée par les résistances internes de l’individu.

2. Le DESTINATAIRE

Si l’on admet que Guy de Maupassant est présent dans sa nouvelle par l’intermédiaire des principaux personnages masculins, le Destinataire (qui reçoit du Sujet, Guy de Maupassant, l’Objet, défini ci-dessous) est alors sa mère, Laure de Maupassant qui, comme on le verra plus loin, se manifeste d’abord à travers l’épouse de l’ami de jeunesse du marquis, récemment décédée, puis à travers l’apparition elle-même. Il reste maintenant à préciser la nature de l’Objet transmis par le Sujet, Guy de Maupassant, à sa mère, qui en est le Destinataire.

3. L’OBJET

Pour définir cet Objet, il est nécessaire d’analyser séparément les trois personnages masculins qui constituent le Maupassant Sujet, ainsi que leur relation avec le Destinataire, Laure de Maupassant.

a. L’ami de jeunesse du marquis et son épouse

 

Reprenons dans un premier temps la définition du complexe d’Oedipe, telle qu’elle est donnée par Jean Laplanche et J.-B. Pontalis : « Ensemble organisé de désirs amoureux et hostiles que l’enfant éprouve à l’égard de ses parents (…) Le complexe se présente comme dans l’histoire d’Oedipe-Roi : désir de la mort de ce rival qu’est le personnage du même sexe et désir sexuel pour le personnage du sexe opposé.  » (34)

Ce désir Oedipien, dans le cas qui nous occupe, celui de Maupassant envers sa mère, Laure, est clairement exposé lorsque nous est présentée dans « Apparition » la relation entre l’ami de jeunesse du marquis et son épouse. On y lit : « Devenu follement amoureux d’une jeune fille, il (l’ami de jeunesse du marquis) l’avait épousée dans une sorte d’extase de bonheur« . Ce mariage très réussi débute alors dans une « félicité surhumaine » et une « passion inapaisée » (46-48). Les mots choisis par Maupassant expriment d’une manière heureuse le lien privilégié qui unit, durant la période oedipienne, l’enfant, ici Maupassant lui-même, à sa mère.

Nous essaierons plus loin d’analyser les raisons conduisant malgré tout à l’échec de cette idylle, qui se termine par la mort soudaine de l’épouse de l’ami du marquis (49). Pour l’instant, on se bornera à constater que l’Objet que le Sujet (ami de jeunesse du marquis/Maupassant enfant) transmet au Destinataire (épouse de l’ami du marquis/Laure de Maupassant) est le désir amoureux qui unit l’enfant à sa mère, en période oedipienne.

b. Le marquis et l’apparition

 

Dans la relation entre le marquis et l’apparition, l’Objet est, comme précédemment, le désir oedipien de l’enfant, c’est-à-dire celui de Maupassant envers sa mère. Cela transparaît, entre autre, aux lignes 207-210 où l’on peut lire . « Et elle (l’apparition), s’assit doucement dans mon fauteuil (celui du marquis). Elle me regardait : « Voulez-vous ? » Je fis « Oui ! » de la tête, ayant encore le voix paralysée. »

Cette relation se termine cependant d’une manière abrupte, puisque l’apparition s’enfuit sans donner d’explication. On remarque ainsi que les deux transpositions de la relation entre Maupassant enfant et sa mère prennent fin d’une manière négative, d’abord avec la mort soudaine de l’épouse de l’ami du marquis, puis avec la fuite inattendue de l’apparition.

c. Le vieux marquis de la Tour-Samuel

 

On relèvera enfin le rôle particulier joué par le vieux marquis. Ce personnage est sans doute un moyen technique que Maupassant utilise pour pouvoir relater plus facilement un récit chargé émotionnellement, en l’occurrence la relation oedipienne avec sa mère. Le vieux marquis, à 82 ans, n’est en effet plus tourmenté (ou moins tourmenté) par les exigences pulsionnelles et peut donc sans trop de précautions parler de ses problèmes émotionnels d’enfance. Il affirme d’ailleurs avant de débuter son récit : « Oh ! je n’aurais pas avoué cela avant d’être arrivé à l’âge où je suis. Maintenant je peux tout vous dire. » (19-20)

4. Le Destinateur

 

ll s’agit ici d’étudier la force qui pousse le Sujet (Maupassant enfant) à transmettre l’Objet (l’amour oedipien) au Destinataire (sa mère). A cet égard, on peut citer un extrait de Freud : « Les forces dont l’action met en mouvement l’appareil psychique (…) expriment les grands besoins corporels. Nous appelons ces besoins corporels (…), « Triebe” (instincts ou pulsions) . Et que veulent ces instincts ? La satisfaction, c’est-à-dire que soient amenées des situations dans lesquelles les besoins corporels puissent s’éteindre. La chute de la tension du désir est ressentie, par l’organe de notre perception consciente, comme un plaisir: une croissance de cette même tension comme un déplaisir. De ces oscillations naît la suite des sensations « plaisir-déplaisir » qui règle l’activité de tout l‘appareil psychique. » (35)

Si l’on se réfère à cet extrait, on peut alors considérer que dans « Apparition » le Destinateur équivaut aux forces pulsionnelles qui à travers l’amour oedipien de l’enfant envers sa mère cherchent à être satisfaites. On verra plus loin que chez Maupassant, du fait de complications survenues dans la relation avec sa mère, ces forces pulsionnelles ne pourront obtenir entièrement satisfaction, ce qui engendre, comme l’explique Freud, tension et déplaisir.

B) LES ADJUVANTS ET LES OPPOSANTS

 

  1. Laure de Maupassant, Adjuvante et Opposante

Cette deuxième partie de l’analyse actantielle tentera de cerner les forces et les personnages qui facilitent la transmission de l’Objet (l’amour oedipien), du Sujet (Maupassant enfant) au Destinataire (mère de Maupassant) (ces forces et ces personnages sont des Adjuvants), et les forces et les personnages qui s’y opposent (les Opposants).

On se concentrera donc à nouveau sur les deux relations que nous avons déjà en partie analysées plus haut, celle de l’ami de jeunesse avec son épouse et celle du marquis avec l’apparition. Cela nous permettra de constater une similitude troublante entre elles : dans les deux cas, le personnage féminin qui représente la mère de Maupassant (l’épouse de l’ami du marquis et l’apparition), joue un double rôle, celui d’Adjuvant et celui d’Opposant.

L’épouse de l’ami du marquis est en effet Adjuvante puisque c’est elle qui offre à son époux une « extase de bonheur » et une « félicité surhumaine » (47-48). Mais elle est également Opposante car, par sa mort soudaine, elle rompt cette relation idyllique (49). De même, l‘apparition est Adjuvante lorsqu’elle tend le peigne au jeune marquis pour qu’il lui brosse les cheveux et la guérisse de ses douleurs (211-214). Puis elle devient Opposante. lorsqu’elle lui arrache ce peigne des mains et s’enfuit sans explication (228-230).

Comment expliquer l’ambiguité de ces deux relations avec la mère qui, à travers l’épouse de l’ami de jeunesse du marquis et l’apparition, semble dans un premier temps accepter I’amour oedipien de son fils, puis le rejeter brusquement ? Pour cela nous devons nous référer aux concepts développés par Mélanie Klein où celle-ci rend compte des conflits qui naissent inévitablement entre les désirs de l’enfant envers sa mère et la satisfaction nécessairement partielle qu’il en obtient.

2. Mélanie Klein : amour, haine et besoin de réparation

 

Dans le chapitre qui suit vont être présentées les grandes lignes de la démarche psychanalytique de Mélanie Klein. Cela nous permettra, dans un premier temps, d’élucider l’énigme du personnage de la mère dans « Apparition« , à la fois Adjuvante et Opposante, et nous aidera ensuite à approfondir l’analyse du texte.

A propos du rôle qu’a joué Mélanie Klein dans l’évolution de la psychanalyse, on peut citer Nicolas Abraham et Maria Tarok : « La plus grande figure de la psychanalyse après Freud : tel est le titre que, des adeptes aux adversaires, tous les psychanalystes, ou à peu prés, s’accordent pour reconnaître à Mélanie Klein (…). Si Freud centrait ses recherches sur l’Oedipe, (…) Mélanie Klein, elle, les complète par l’étude des conflits plus précoces (…). » (35)

Comme point de départ à la présentation de Mélanie Klein, on reprendra un extrait, déjà en partie cité plus haut (voir « Oeuvre de Guy de Maupassant« , sous « Guy de Maupassant psychanalysé« ), où celle-ci évoque les désirs et les frustrations du bébé à l’égard de sa mère : « Le premier objet d’amour et de haine du bébé, sa mère, est à la fois désiré et haï de toute l’intensité et de toute la force qui sont caractéristiques de ses besoins primitifs. Tout au début, il aime sa mère au moment où celle-ci satisfait son besoin d’être nourri, lorsqu’elle soulage sa faim et qu’elle lui donne ce plaisir sensuel qu’il éprouve quand sa bouche est stimulée par la succion du sein. Cette satisfaction est un élément essentiel de la sexualité de l’enfant : il s’agit en fait de son expression initiale. Lorsque cependant le bébé a faim et que ses désirs ne sont pas satisfaits, ou bien lorsqu’il éprouve une douleur physique ou de l’inquiétude, la situation change brusquement. Haine et agressivité s’éveillent. Le bébé est alors dominé par des tendances à détruire la personne même qui est l’objet de ses désirs et qui, dans son esprit, est étroitement liée à tout ce qu’il éprouve, le bon comme le mauvais.“ (37) Mélanie Klein poursuit plus loin : « Ces fantasmes de destruction sont équivalents à des souhaits de mort; une de leurs particularités, très importante, c’est que le bébé éprouve le sentiment que ce qu‘il désire dans ses fantasmes est vraiment arrivé : c’est-à-dire qu’il a le sentiment d’avoir réellement détruit l’objet de ses pulsions destructrices et de continuer à le détruire.  » (38)

L’agressivité que Ie bébé ressent envers sa mère du fait de ses désirs frustrés ne reste cependant pas sans conséquence : le bébé craint en effet que sa mère ne cherche à le punir de ses pulsions agressives envers elle, comme le précise Mélanie Klein : « Les tendances agressives, stimulées et renforcées par la frustration, transforment, dans la pensée de l’enfant, les victimes de ses fantasmes agressifs en figures meurtries et vengeresses qui le menacent d’attaques sadiques identiques à celles qu’il lance contre ses parents. » (39)

D’autre part, les impulsions agressives que le bébé ressent à l’égard de sa mère engendrent également chez lui un fort sentiment de culpabilité que Mélanie Klein évoque de la façon suivante . « Nous savons tous que si nous décelons en nous-mêmes des pulsions de haine à l’égard d’une personne que nous aimons, nous éprouvons un sentiment d’inquiétude ou de culpabilité. Ainsi que Coleridge l’exprime : « (…) la colère contre l’être aimé torture l’esprit comme la démence. » (40)

Les sentiments de culpabilité que l’enfant éprouve dans la relation avec sa mère deviennent rapidement insupportables. Pour contrer leurs effets, il n’a alors d’autre ressource que d’essayer de réparer, par l’intermédiaire de fantasmes, le tort qu’il croit avoir occasionné à sa mère. Mélanie Klein écrit à ce sujet : « Le corollaire essentiel de l’angoisse, de la culpabilité et des sentiments dépressifs est le besoin de réparation. Poussé par sa culpabilité, le petit enfant est contraint de détruire l’effet de ses tendances sadiques par des moyens libidinaux (…). Les fantasmes réparateurs constituent, même dans les plus petits détails, l’inverse des fantasmes sadiques; au sentiment de toute-puissance sadique correspond un sentiment de toute-puissance réparatrice. Par exemple, l’urine et les fèces sont des agents destructeurs lorsque l’enfant éprouve de la haine (…). Mais lorsqu’il se sent coupable et qu’il est amené à faire réparation, les « bons » excréments se transforment dans son esprit en moyens de réparer les dommages faits par ses excréments « dangereux« . (41)

Dès lors, c’est cette impulsion à la réparation qui, si elle est satisfaite, redonne la tranquilité à l’enfant, tranquilité que son agressivité envers la mère avait momentanément ébranlée. Mélanie Klein poursuit : »(…) Par le besoin de réparation, le petit enfant pense que l’objet blessé peut être réparé, que le pouvoir de ses propres tendances agressives est réduit, que ses tendances d’amour peuvent se déployer, et que sa culpabilité peut s’apaiser.  » (42)

Après ces explications données par Mélanie Klein, on comprend mieux pourquoi la mère de Maupassant est présentée dans « Apparition » à la fois comme Adjuvante et comme Opposante dans la relation oedipienne avec son fils : elle est Adjuvante dans la mesure où elle est source des désirs de son fils et satisfait une partie de ces désirs (l’épouse de l’ami du marquis, qui offre à son mari une « félicité surhumaine »; l’apparition qui donne un peigne au marquis pour que celui-ci lui brosse les cheveux et la guérisse de ses maux). Mais la mère de Maupassant est aussi Opposante car les désirs de l’enfant ne sont pas entièrement satisfaits (la mort de l’épouse de l’ami du marquis; le retrait du peigne par l’apparition et sa fuite), ce qui suscitera chez lui d’intenses réactions, comme nous allons l’analyser dans le chapitre suivant.

MELANIE KLEIN ET LA RELATION ENFANT-MERE DANS « APPARITION » LA REPETITION D’UN TRAUMATISME

 

Afin de compléter l’analyse actantielle que nous venons de présenter et pour préparer le chapitre consacré à la structure sous-jacente d »Apparition”, nous pouvons maintenant tenter de retrouver les différentes étapes du schéma kleinien dans le texte de Maupassant.

Les étapes de ce schéma, que nous avons étudié dans le chapitre précédent, peuvent être résumées de la façon suivante :

  1. les désirs de l’enfant : l’enfant éprouve des désirs à l’égard du premier objet, le sein maternel. (43)

2. la frustration : une partie de ces désirs sont frustrés lorsque la mère interrompt l’allaitement, momentanément ou définitivement, lors du sevrage.

3. l’agressivité : l’enfant réagit à cette frustration par une forte agressivité contre l’objet désiré qui lui est refusé (le sein maternel).

4. la crainte : l’enfant craint que la victime de son agressivité (la mère dans notre exemple), ne cherche à se venger et à le punir.

5. la culpabilité : l’enfant pense avoir détruit, par ses pulsions agressives, l’objet désiré (le sein maternel), ce qui engendre chez lui un puissant sentiment de culpabilité.

6. Ie désir de réparation : la culpabilité pousse l’enfant à tenter de réparer, par des processus psychologiques, l’objet qu’il croit avoir détruit (le sein maternel). Si cette démarche est couronnée de succès, un nouvel équilibre est alors créé, cet objet (souvent appelé « le bon objet“ par Mélanie Klein) étant définitivement intégré dans le psychisme de l’enfant, ce qui lui permet de passer à l’étape suivante du complexe oedipien. (44)

 

  1. Désirs, frustration et culpabilité : l’ami de jeunesse du marquis et son épouse

Les étapes des désirs, de la frustration et de la culpabilité apparaissent clairement dans la relation ami de jeunesse du marquis-épouse (46-54).

Les désirs de l’enfant se manifestent à travers l’amour immodéré du jeune homme à l’égard de son épouse. Mais, comme le suggère le schéma kleinien, les désirs démesurés du jeune homme/Maupassant enfant, ne peuvent être totalement satisfaits et sont en conséquence frustrés par la disparition de l’objet aimé, l’amante/mère de Maupassant.

Le jeune homme se retire alors dans son château, éperdu de douleur, angoissé à l’idée que son amour excessif ait pu causer la disparition de l’amante, tel l’enfant qui craint, par son agressivité, avoir détruit l’objet de ses désirs.

Voici l’extrait en question : « Devenu follement amoureux d’une jeune fille, il (l’ami de jeunesse du marquis-Maupassant enfant) l’avait épousée dans une sorte d’extase de bonheur. Après un an d’une félicité surhumaine et d’une passion inapaisée, elle était morte subitement d’une maladie de coeur, tuée par l’amour lui-même, sans doute. Il avait quitté son château le jour même de l’enterrement, et il.était venu habiter son hôtel de Rouen. Il vivait là, solitaire et désespéré, rongé par la douleur, si misérable qu‘il ne pensait qu‘au suicide. » (46-54)

2. La crainte de la mère et l’échec des désirs de réparation : le marquis et l’apparition

Comme nous avons vu plus haut, les impulsions agressives du bébé, mécontent de voir ses désirs frustrés, provoquent chez lui un sentiment de culpabilité. Mais l’enfant craint également que la victime de ses impulsions agressives, sa mère, ne cherche à se venger. Ceci induit chez lui un fort sentiment de crainte. Cette peur-panique de la mère est explicitée dans l’épisode de l’apparition, notamment à partir de la ligne 177. On y lit : « Une grande femme (l’apparition) vêtue de blanc me regardait, debout derrière le fauteuil où j’étais assis une seconde plus tôt. Une telle secousse me courut dans les membres que je faillis m’abattre à la renverse ! Oh l personne ne peut comprendre, à moins de les avoir ressenties, ces épouvantables et stupides terreurs. L’âme se fond; on ne sent plus son coeur; le corps entier devient mou comme une éponge, on dirait que tout l’intérieur de nous s’écroule. »

L’angoisse du marquis apparaît encore en maints endroits durant l’épisode de l’apparition (198-199, par exemple : « car je vous assure que, dans l’instant de l’apparition, je ne songeais à rien. J’avais peur. »); et surtout, on peut se demander si ce n’est pas la crainte de la vengeance de la mère qui angoisse le marquis lorsqu’il s’apprête à brosser les cheveux de l’apparition, le forçant ainsi à créer une représentation rassurante par l’intermédiaire des cheveux transformés en serpents, symbole phallique de lutte contre la peur de la castration. (45) Ce passage débute à la ligne 215 : « Ses cheveux (ceux de l’apparition) dénoués, très longs, très noirs, me semblait-il, pendaient par-dessus le dossier du fauteuil et touchaient Ia terre. Pourquoi ai-je (« je » se référe au marquis) fait ceci ? Pourquoi ai-je reçu en frissonnant ce peigne, et pourquoi ai-je pris dans mes mains ses longs cheveux qui me donnèrent à la peau une sensation de froid atroce comme si j’eusse manié des serpents ? Je n’en sais rien. »

Il est à noter également, qu’une fois que le marquis-Maupassant enfant a commencé à brosser les cheveux de l’apparition, son angoisse diminue progressivement, probablement apaisée par le caractère pacifique de la mère qui ne cherche pas à le punir. Ainsi, celui-ci devient plus audacieux et, après avoir saisi avec appréhension la chevelure de « glace », il la tord, la renoue, la dénoue, Ia tresse, « comme on tresse la crinière d’un cheval”, alors que l’apparition, visiblement satisfaite, soupire, penche la tête et semble heureuse (224-227). Que se passe-t-il ? Conformément au schéma kleinien, l’enfant paraît tenter, en brossant les cheveux de sa mère, de réparer le mal qu‘il craint lui avoir fait, de la « guérir ». N’oublions pas en effet les paroles de l’apparition qui dit plus haut dans le texte :

« Peignez-moi, oh ! peignez-moi, cela me guérira; il faut que l’on me peigne. Regardez ma tête … Comme je souffre; et mes cheveux comme ils me font mal ! “ (212-215)

Malheureusement, l’apparition rompt le fragile équilibre créé, puisque, brusquement et sans explication, elle retire le peigne des mains du marquis, détruisant ainsl chez l’enfant tout espoir de réparer le mal qu’il croit lui avoir fait. (46)

3. L’agresslvité : le marquis et le jardinier

Si l’on n’a pas mentionné jusqu’ici l’étape kleinienne de l’agressivité de l’enfant à l’égard de se mére, agressivité résultant de la frustration de ses désirs, c‘est parce que celle-ci n’apparaît pas clairement, comme les autres éléments du schéma, dans les relations ami du marquis-épouse ou marquis-apparition. L‘agressivité se manifeste auparavant, dans la conversation entre le marquis et le jardinier, de la ligne 107 à la ligne 136. Les termes utilisés par le marquis sont éloquents et témoignent abondamment de son animosité à l’égard du jardinier : lignes 119-120 : « Parbleu ! Mais est-ce que vous auriez l’intention de m’interroger, par hasard ? »; lignes 126-127 : « Ah ! ça, voyons, vous fichez-vous de moi ? »; lignes 134-135 : « Maintenant, taisez-vous, n’est-ce pas ? ou vous aurez affaire à moi. »

Finalement, le marquis, excédé, s’emporte et écarte violemment le jardinier, qui tente de le dissuader d’entrer dans la chambre où a vécu l’épouse de l’ami de jeunesse, récemment décédée (136).

Pourquoi cette agressivité du marquis-Maupassant enfant se marque-t-elle à l’égard du jardinier, plutôt qu’à l’égard de l’épouse de l’ami du marquis ou de l’apparition? Probablement parce qu’il s’agit là d’un sujet douloureux, qu’inconsciemment le Maupassant écrivain, pris de remords, refoule fortement et n’ose pas introduire directement dans la relation mère-fils, comme cela s‘est passé dans la réalité.

Ce puissant refoulement de l’agressivité, et l’échec de la réparation, tel qu’il nous a été présenté dans la relation marquis-apparition, constitueront dès lors le coeur de la névrose au sens kleinien, que la cure analytique devra restituer à la conscience du patient et élaborer, comme l’expliquent Nicolas Abraham et Maria Torok : « L’objectif de la cure (pour Mélanie Klein), se définit avec une remarquable simplicité : développer l’aptitude à réparer le bon objet (ce que l’enfant ne peut faire correctement tant que les sentiments de culpabilité et de crainte sont trop forts) et, conjointement, élaborer par le transfert (sur la personne de l’analyste) des pulsions agressives jusque là projetées ou refoulées,” (47)

Mélanie Klein explicite cela d’une manière plus précise dans un texte paru en 1950, « Sur les critères à utiliser pour mettre fin à une psychanalyse« , définissant par la même occasion deux termes essentiels de sa théorie : la position schizoparanoïde et la position dépressive. Elle écrit : « Mes travaux sur le développement des enfants en bas âge m’ont permis de distinguer deux formes d’angoisse : l’angoisse de la persécution (…), qui est à la source de la « position schizoparanoïde » et l’angoisse dépressive (…), à l’origine de la « position dépressive » (…). L’angoisse de la persécution est liée principalement aux dangers perçus comme menaçant le sujet (c’est-à-dire l’enfant); l’angoisse dépressive, aux dangers perçus comme menaçant l’objet aimé, en premier lieu par l’agression du sujet lui-mème (…). La crainte d’être dévoré, d’être empoisonné, d’étre castré, la crainte d’attaques contre « l’intérieur’ de son corps , appartiennent à l’angoisse de la persécution (…). Le sentiment de culpabilité, lié à l’angoisse dépressive, se réfère aux dommages causés par les désirs cannibales et sadiques (de l’enfant). La culpabilité donne naissance au désir de réparation de l’objet aimé ainsi endommagé (…), désir qui approfondit le sentiment d‘amour et facilite les relations objectales (…). Selon ma thèse, la condition préalable pour un développement normal est que tant les angoisses de la persécution que les angoisses dépressives aient été amplement réduites et modifiées. En conséquent (…), le problème de la finalisation des analyses d’enfants et d’adultes peut se définir ainsi : il faut que l’angoisse de la persécution et l’angoisse dépressive aient été suffisamment réduites.“ (48)

 4. La petite Rita

Afin d’illustrer les concepts psychanalytiques élaborés par Mélanie Klein et que l’on a repris pour l’étude d »Apparition« , le cas de la petite Rita va maintenant être présenté. On verra que dans cette analyse, Mélanie Klein reprend fidèlement les étapes que nous avons énoncées au début de ce chapitre (désirs-frustrationagressivité-culpabilité-crainte-désir de réparation).

Mélanie Klein débute par une description du comportement de Rita : « Rita avait deux ans et neuf mois au début de son analyse . Elle avait des angoisses diverses, était incapable de supporter les frustrations et se sentait souvent très malheureuse. Elle passait d’une « bonté“ exagérée, accompagnée de remords, à des accès de « méchanceté » où elle essayait de dominer les personnes de son entourage (…). Elle pleurait souvent, sans raison apparente. Sa culpabilité et sa détresse s’exprimaient dans les questions incessantes qu’elle posait à sa mère : “Est-ce que je suis gentille ? « Est-ce que tu m’aimes ? Elle ne supportait aucun reproche et lorsqu’on la réprimandait, elle fondait en larmes ou prenait une attitude de défi (…). Bien qu’elle fût très intelligente, le développement et l’intégration de sa personnalité étaient entravés par la force de sa névrose.“ (49)

Mélanie Klein analyse le comportement de Rita de la façon suivante : « Les sentiments dépressifs de Rita étaient un des traits marquants de sa névrose. Elle avait des accès de tristesse, pleurait souvent sans raison, demandait sans cesse à sa mère si celle-ci l’aimait : c’étaient là les signes de ses angoisses dépressives. L’origine de ces angoisses se trouvaient dans son rapport aux seins de sa mère. Ses fantasmes sadiques, dans lesquels elle avait attaqué le sein et le corps maternel tout entier, avaient entraîné chez Rita une peur qui la dominait et agissait profondément sur sa relation avec sa mère. D’une part, elle aimait sa mère comme un objet indispensable et bon, et se sentait coupable de l’avoir mise en péril par ses fantasmes agressifs; d’autre part, elle la détestait et la redoutait en tant que mauvaise mère persécutrice : elle avait peur qu’une mére vengeresse n’attaquât son corps (…). Rita était incapable d’affronter ces angoisses aiguës. »

Mélanie Klein poursuit : « Un épisode tiré de la partie initiale de son analyse est significatif à cet égard. Elle griffonnait avec vigueur sur une feuille de papier qu’elle noircit tout entière. Elle la déchira ensuite en petits morceaux qu’elle jeta dans un verre d’eau, et approcha le verre de sa bouche, comme pour boire. Elle s’arrêta alors et dit à mi-voix : « Femme morte ». Une autre fois, elle fit les mêmes gestes et prononça les mêmes paroles. » Mélanie Klein interprète ainsi cet épisode : « Le papier noirci, déchiré et jeté dans l’eau représentait sa mère, détruite par des moyens oraux, anaux (les excréments) et urétraux (les urines). » (50)

Du fait du tort qu’elle croit avoir fait à sa mère, Rita se voit obligée, pour contrer ses fortes angoisses dépressives, de tenter de réparer ses pulsions destructrices. Mais cela a également comme conséquence de fausser la relation avec son père. Mélanie Klein explique : « La relation de Rita à son père dépendait largement des situations d’angoisse centrées sur sa mère (…). Ces angoisses qui, un peu plus tôt, avaient détérioré sa relation avec sa mère, jouaient un rôle important dans l’échec du développement oedipien . Elles avaient pour effet de renforcer son désir de posséder un pénis (celui du pére). Rita pensait en effet que le seul moyen de réparer les dommages faits à sa mère et de remplacer les bébés que dans ses fantasmes elle lui avait volés, était de posséder un pénis à elle, qui lui permettrait de donner des enfants à sa mère (…). »

Heureusement, grâce à l’analyse faite par Mélanie Klein, Rita parvient progressivement à élaborer et à dépasser les conflits qui jusqu’alors la tourmentaient : « A mesure que les angoisses (de Rita) décrurent, elle devint capable de supporter ses désirs oedipiens et put parvenir progressivement à une attitude féminine et maternelle. Vers la fin de son analyse, la relation de Rita avec ses parents et son frère s’était améliorée (…); son ambivalence à l’égard de sa mère diminue, et des rapports plus stables et plus amicaux s’établirent entre elles. » (51)

5. L’expérience traumatique dans « Apparition« 

Le but de ce chapitre, où l’on a abondamment utilisé et commenté l‘oeuvre de Mélanie Klein, était d’étayer une des hypothèses de base de ce travail : à savoir que dans « Apparition« , les relations ami du marquis-épouse et marquis-apparition. sont des répétitions inconscientes de la part de Maupassant d’une expérience traumatique qu’il a vécue dans son enfance, dans sa relation avec sa mère; et que cette expérience traumatique provient, en tout cas en partie, du fait que Maupassant, étant enfant, n‘est pas parvenu à gérer d’une manière satisfaisante sa position schizo-paranoïde (qui se manifeste par la crainte de la vengeance de la mère) et sa position dépressive (caractérisée par la culpabilité issue de l’agressivité dirigée contre la mère).

Si l‘on admet cette hypothèse, on peut alors faire ressortir une nouvelle structure d »Apparition« , sous-jacente, qui complète le découpage séquentiel fait plus haut. (52)

STRUCTURE SOUS-JACENTE D »APPARITION« 

  1. La répétition d’une expérience traumatique, vue par Freud

Pour dégager la structure sous-jacente d »Apparition« , nous devons nous référer à un texte de Freud, où sont distinguées les différentes phases qui surviennent lors de la répétition d’une expérience traumatique. Freud écrit : « Lorsque l’on a vécu un traumatisme, on prête attention à l’approche de situations analogues, et on signale le danger par une répétition abrégée des impressions ressenties au cours du traumatisme, par un affect d’angoisse. Cette réaction à la perception du danger introduit alors une tentative de fuite, qui exercera une action salvatrice jusqu’à ce qu’on soit suffisamment affermi pour affronter ce qu’il y a de dangereux dans le monde extérieur, d’une façon plus active. » (53)

A partir de cet extrait, on peut distinguer trois étapes lors de la répétition d’une expérience traumatique :

(1) Le sujet perçoit l’approche d’une situation où le traumatisme va se répéter et, sous l’effet de l’angoisse, signale ce danger par une répétition abrégée des impressions ressenties lors du traumatisme.

(2) La répétition du traumatisme

(3) Le sujet, incapable de gérer cette situation, tente de s’en éloigner par la fuite.

Si nous revenons maintenant au texte d »Apparition« , qui est rappelons-le, selon l’hypothèse de ce travail, la répétition d’une expérience traumatique vécue par Maupassant dans son enfance, nous pourrons constater que l’on peut y retrouver les trois phases décrites par Freud.

2. Structure sous-jacente d »Apparition« 

a. La répétition du traumatisme

Comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, l’épisode central d »Apparition”, celui de la rencontre entre le marquis et l’apparition, constitue, selon l’hypothèse de ce travail, la répétition d’un traumatisme dont Maupassant a été victime dans son enfance (159-230). La division en deux sous-séquences que nous avions faite dans l’analyse séquentielle ne se justifie plus ici, puisque c’est toute la rencontre entre le marquis et l’apparition qui constitue une transposition du traumatisme infantile de Maupassant.

b. L’annonce du danger et la répétition abrégée du traumatisme

L’approche du danger que représente pour le marquis la rencontre avec l’apparition, (la répétition du traumatisme), est déjà annoncée au début du texte, par le vieux marquis de la Tour-Samuel, qui avoue n’avoir jamais osé raconter son aventure auparavant, tellement elle l’a effrayé (8-34); puis par les hésitations du marquis, sur le point de rebrousser chemin lorsqu’il constate que son ami a cacheté la lettre qu’il lui a remise (96-102); et enfin par le jardinier du manoir, dont les mises en garde visent à dissuader le marquis de pénétrer dans la chambre de son ami (103-136).

Le danger est en outre signalé par la relation ami de jeunesse du marquis-épouse (46-54). Cette relation est une première répétition abrégée de l’expérience traumatique vécue par Maupassant dans son enfanœ, qui a pour but. comme l’explique Freud, d‘annoncer une répétition plus élaborée et plus menaçante, celle de la relation marquis-apparition. Ceci explique que ces deux relations, ami du marquis-amante, marquis-apparition, se terminent d’une manière identique, avec la disparition soudaine du personnage féminin.

Cette section de l‘annonce du danger, qui constitue une approche prudente vers la répétition de l’expérience traumatique, commence donc au début du texte et fait place, dès la ligne 158, à la deuxième section, celle de la rencontre entre Ie marquis et l’apparition.

c. la fuite

La fuite, qui est la conséquence de l’incapacité du marquis-Maupassant enfant, à gérer le traumatisme né dela relation avec l’apparition-mère, se manifeste immédiatement après la disparition de l’apparition. Le marquis, pris de panique, s’enfuit du manoir et ne s’arrête que lorsqu’il parvient à un lieu qui le calme, sa chambre, où il s’enferme. Le passage en question est le suivant (237-246) :

« Alors une fièvre de fuite m’envahit, une panique, la vraie panique des batailles. Je saisis brusquement les trois paquets de lettres sur le secrétaire ouvert; je traversai l’appartement en courant, je sautai les marches de l’escalier quatre par quatre, je me trouvai dehors, je ne sais par où, et, apercevant mon cheval à dix pas de moi, je l’enfourchai d’un bond et partis au galop.

Je ne m’arrétai qu’à Rouen, et devant mon logis. Ayant jeté la bride à mon ordonnance, je me sauvai dans ma chambre où je m’enfermai pour réfléchir. »

Mais la fuite se marque également par la disparition de l’ami de jeunesse du marquis-Maupassant enfant (257-270), ce qui équivaut probablement à un refoulement de l’expérience traumatique, puis à la fin du texte, par le retour au vieux marquis de la Tour-Samuel qui, on l’a vu plus haut, du fait de son âge avancé, constitue une figure rassurante pour Maupassant (276-277).

La section de la fuite débute donc immédiatement après la disparition de l’apparition, à la ligne 231, et se poursuit jusqu’à la fin du texte.

 

c. Analyse graphique de la structure sous-jacente d »Apparition« 

Après ces considérations, nous pouvons maintenant représenter dans un graphique la structure sous-jacente d »Apparition« , comme nous l’avons fait dans le chapitre consacré à l’analyse séquentielle (voir page suivante). On constatera alors que, loin de s’opposer, ces deux schémas se complètent : la structure sous-jacente se superpose à la structure séquentielle.

Ceci met bien en évidence le fait que la structure séquentielle d »Apparition« , élaborée consciemment par Guy de Maupassant, est dépendante de sa structure sous-jacente, organisée par l’inconscient de l’auteur.

 

Conclusion

En conclusion de ce travail, rappelons la démarche que nous avons suivie dans l’analyse d »Apparition ».

Après avoir présenté quelques principes psychanalytiques élémentaires, nous avons étudié Ia structure séquentielle d »Apparition« . Nous nous sommes alors rendu compte que celle-ci semblait révéler des préoccupations inconscientes de l’auteur.

A travers l’analyse actantielle, et avec l’aide des concepts théoriques élaborés par Mélanie Klein, nous avons ensuite pu constater que dans « Apparition« , Maupassant, probablement, répétait inconsciemment un traumatisme vécu lors de son enfance, dans sa relation avec sa mère.

Enfin, avec l’aide de Freud, nous avons vu que la répétition inconsciente de cette expérienœ traumatique organisait la structure sous-jacente d »Apparition« .

Il serait maintenant intéressant d’étudier d’autres textes littéraires, en reprenant les outils proposés dans ce travail, afin de pouvoir juger si le modèle de structure sous-jacente développé (signalisation du danger que représente la répétition imminente d’un traumatisme, répétition abrégée de ce traumatisme du fait de l’angoisse, répétition du traumatisme, fuite due à l’incapacité de gérer cette situation) se retrouve ailleurs que dans « Apparition« . « La Gradiva » de Jensen, déjà analysée en partie par Freud (54) semblerait un texte particulièrement approprié, puisque la Gradiva est elle-même une apparition.

Pour terminer, à propos du déterminisme que semble révéler l’analyse psychanalytique, associant presque automatiquement les problèmes émotionnels infantiles à des troubles psychologiques et à des anomalies du comportement, on peut relever un extrait du “Grand Message d’Amour« . Ce petit ouvrage rapporte les conversations qu’aurait eues une religieuse catholique avec une voix divine, à la fin des années 60. Cette voix proclame : « Rien dans la vie de l’univers, pas plus que dans la vie de l’homme, n’est dû au hasard, tout parle d’amour. » (55)

***

NOTES

 

(1) FREUD, Sigmund, « Délire et rêves dans la Gradiva de Jensen » in Freud, Psychanalyse : textes choisis, Paris, PUF, 1963, pp.30-31.

Dans les citations, les éléments entre crochets sont des ajouts de ma part.

(2) FREUD, Sigmund, « Introduction à la psychanalyse”, Ibid., p.34.

(3) FRUD, Sigmund, « Moïse et le monothéisme« , Ibid., p.32.

(4) FREUD, Sigmund, « Cinq leçons sur la psychanalyse« , Ibid., pp.36-37.

(5) FREUD, Sigmund, « Moïse et le monothéisme » Ibid., p.32.

(6) FREUD, Sigmund, « Métapsychologie« , Gallimard, 1968, pp.50-52.

(7) FREUD, Sigmund., « De la fausse reconnaissance au cours du traitement psychanalytique » in FREUD, Sigmund, La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953, pp. 76-77.

(8) FREUD, Sigmund, « Ma vie et la psychanalyse“ in FREUD, Psychanalyse : textes choisis, op.cit., p.129.

(9) FREUD, Sigmund, « Abrégé de psychanalyse » in FREUD, Psychanalyse : textes choisis, op.cit., p.103.

(10) LAGACHE, Daniel, « La psychanalyse”, Paris, PUF, Collect. « Que sais-je ? » No 660, 1989, p.63.

Pour des compléments sur les principes de base de la psychanalyse voir cet ouvrage de Daniel Lagache.

(11) FREUD, Sigmund, « La question de l’analyse profane« , Paris, Gallimard, 1985, pp.75-76.

(12) LAPLANCHE, Jean et PONTALlS Jean-Bertrand, « Le complexe de castration » in LAPLANCHE, Jean et PONTALIS, J.-B., Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF, 1968, pp. 77-78.

(13) Les extraits de Freud cités dans cette section consacrée aux angoisses de la castration chez le garçon sont tirés de FREUD, Sigmund, « L’organisation génitale infantile » (1923) », « La disparition du complexe d’Oedipe » (1923) » et « Sur la sexualité féminine » (1931) in FREUD, Sigmund, La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, pp. 112-116, 117-122 et 146.

(14) GRANT,  Michael, « Myths of the Greeks and Romans« , New York, New American Library, 1986, p.204.

(15) FREUD, Sigmund, « Nouvelles conférences sur la psychanalyse » in FREUD, Sigmund, Psychanalyse : textes choisis, op.cit., p.163.

(16) Depuis Ia note 15, les extraits de Freud cités ont été tirés de FREUD, Sigmund, « La vie sexuelle« , op.cit., p.120 et FREUD Sigmund, « Le Moi et Ie ça » (1923), in FREUD, Sigmund, Essais de psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1981, pp.246-247.

(17) GREEN, André, « Le complexe de castration chez Freud« , in GREEN, André, Le complexe de castration, Paris. PUF, « Que sais-je ? » , p.43.

Pour des compléments sur le complexe de castration voir cet ouvrage d’André Green.

(18) Les extraits de Freud cités dans ce chapitre sur le complexe d’Oedipe chez la femme ont été tirés de FREUD, Sigmund, « La disparition du complexe d’Oedipe » (1923), « Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes » (1925), « Sur la sexualité féminine » (1931), in FREUD, Sigmund, La vie sexuelle, op. cit., pp. 117-122, 123-132 et 139-155, ainsi que de FREUD, Sigmund, « La féminité » in FREUD, Sigmund, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, Collect. « Folio », 1984, pp. 150-181.

Pour plus de précisions sur ce sujet, voir GREEN, André, « La sexualité féminine et le complexe de castration » in GREEN, André, Le complexe de castration, op. cit., pp. 107-116.

(19) SOPHOCLE, « Oedipe Roi« , traduction Paul Mazon, Paris, Société d’éditions Les Belles Lettres, 1972, p. 101.

(20) Ibid., p. 107.

(21) BANCQUART, Marie-Claire, « lndications chronologiques » in MAUPASSANT, Guy, Boule de suif, Paris, Le Livre de Poche, Albin Michel, 1984, p. 267.

(22) BONNEFIS, Philippe, « Biobibliographie » in MAUPASSANT, Guy, « Le Horla« , Paris, Le Livre de Poche, Albin Michel, 1993, pp. 206-207.

(23) BANCQUART, Marie-Claire, « Commentaires » in MAUPASSANT, Guy, Boule de Suif, op.cit., p. 240.

(24) BONNEFIS, Philippe, « Biobibliographie » in MAUPASSANT, Guy, « Le Horla« , op.cit., p. 207.

(25) FONYI, Antonia, « La nouvelle de Maupassant : le matériau de la psychose et l’armature du genre » in Colloque de Cerisy, Maupassant, Miroir de la nouvelle, op.cit., p. 75.

(26) HAASE-DUBOSC, Danielle, ”La mise en discours du feminin-sujet« , op.cit., p.134.

(27) KLElN, Mélanie, « L’amour, la culpabilité et le besoin de réparation » (1937) in KLEIN, Mélanie et RIVIERE, Joan, L’amour et la haine : le besoin de réparation, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1973, pp. 76-77. Les concepts évoqués dans cet extrait seront encore précisés plus loin.

(28) HAASE-DUBOSC, Danielle, « La mise en discours du féminin-sujet« , op.cit., p. 134.

(29) Ibid., p. 137.

(30) GLAUDES, Pierre, « Le contre-texte« , Littérature, N° 90, mai 1993. p.93.

Pierre Glaudes commente dans cet extrait un texte de J. Bellemin-Noël. La référence donnée par Pierre Glaudes en est Ia suivante : BELLEMlN-NOEL, J., « Psychanalyse et pragmatique« , Critique, N° 420, mai 1982, p.416.

(31) FREUD, Sigmund, « La disposition à la névrose obsessionnelle » in FREUD, Sigmund, Névroses, psychoses et perversions, Paris. PUF, 1973, p.192.

(32) GREIMAS, Algidras-Julien, « Sémantique structurale« , Paris, Larousse. 1966. pp.176-181.

(33) FREUD, Sigmund, « Métapsychologie« , op.cit., p.125.

(34) LAPLANCHE, Jean et PONTALIS, J.-B., « Le complexe d’Oedipe » in LAPLANCHE, Jean et PONTALIS, J.-B., Vocabulaire de psvchanalvse, op.cit., p.79.

(35) FREUD, Sigmund, « Ma vie et la psychanalyse » in FREUD, Sigmund, Psychanalyse : textes choisis, op. cit., p.158.

(36) ABRAHAM ,Nicolas et TOROK, Maria, « Introduction à l’édition française » in KLElN, Mélanie, Essais de psychanalyse (1921-1945), Paris, Payot, 1968, p. 7.

(37) KLEIN, Mélanie, « L’amour, la culpabilité et le besoin de réparation » (1937), in op.cit., pp. 76-77 .

(38) Ibid., p.80.

(39) KLEIN, Mélanie, « Le complexe d’Oedipe éclairé par les angoisses précoces » (1945) in KLEIN, Mélanie, Essais de psychanalyse (1921-1945), Paris, Payot, 1967, p. 412.

(40) Ibid., p. 81.

(41) Ibid., pp. 413-414.

(42) Ibid., p. 414.

(43) J.-B. Pontalis définit l‘objet de cette manière : « Dans le registre psychanalytique (…), l’objet désigne ce par quoi la pulsion trouve sa satisfaction. » tiré de PONTALIS J.-B., « Nos débuts dans la vie selon Mélanie Klein« , in Après Freud, Paris, Gallimard, 1968. p. 195.

Mélanie Klein fait débuter le complexe d‘Oedipe beaucoup plus tôt que Freud. lors de l’allaitement, moment à partir duquel se déclenchent les conflits décrits plus haut. Pour Freud, par contre, le complexe d‘Oedipe ne débute véritablement qu’à partir de treize ans environ. C’est ce qui fera dire à Hanna Segal : « Freud découvre chez l’adulte l’enfant refoulé, Mélanie Klein découvre chez l’enfant ce qui était déjà refoulé, à savoir le nourrisson. » SEGAL Hanna, « Mélanie Klein: développement d’une pensée« , Paris, PUF, 1982, p. 45.

Pour une comparaison entre le complexe d’Oedipe tel qu’il est envisagé par Freud (présenté plus haut dans les sections « définition du complexe d’Oedipe », « Ie dépassement du complexe d’Oedipe », « le rôle du Surmoi“, « le complexe d’Oedipe chez la femme ») et l’analyse qu‘en fait Mélanie Klein, voir KLEIN Mélanie, « Le complexe d’Oedipe éclairé par les angoisses précoces« , op.cit., pp.419423.

Mélanie Klein précise au début de ce passage que son analyse du complexe d’Oedipe complète celle de Freud plutot qu’elle ne s’oppose à elle.

Pour plus de détails sur le rôle joué par l’allaitement et le sevrage dans le développement psychologique de l’enfant, voir KLEIN Mélanie, « A propos du sevrage » (1936) in KLEIN, Mélanie, Essais de psychanalyse (1921-1945), op.cit.

(44) L’intégration du « bon objet » dans le psychisme de l’enfant est étudiée par Mélanie Klein notamment dans KLEIN, Mélanie, « Notes sur quelques mécanismes schizoides » (1946) in KLEIN, Mélanie, HEIMAN Paula, lSAACS Susan, RIVIERE Joan, Développements de la psychanalyse, Paris, PUF, 1966, pp. 274-300. Elle y développe en outre les concepts, parfois complexes, d’introjection et de projection. J.-B. Pontalis apporte des commentaires et des critiques sur l’analyse que fait Mélanie Klein de ces concepts dans PONTALIS J.-B., « Nos débuts dans la vie selon Mélanie Klein“, op.cit., pp. 194-202.

Pour les problèmes que suscite chez l’adulte l’absence d’intégration du « bon objet » durant l’enfance et les sentiments d’envie que cela suscite chez lui, voir KLEIN, Mélanie, « Envie et gratitude » (1957) in KLEIN, Mélanie, Envie et gratitude et autres essais, Paris, Gallimard, 1968.

Voir en particulier les pages 46-49. Mélanie Klein explique : « La personne enviée (par celle qui n’a pas intégré le bon objet durant son enfance) possède ce qui est fondamentalement le bien le plus précieux et le plus désirable, à savoir un bon objet, ce qui signifie aussi avoir bon caractère et jouir d’une bonne santé mentale. »

Plus loin, Mélanie Klein poursuit en introduisant l’idée de la critique destructive, utilisée par les personnes envieuses à l’encontre de celles qui ont intégré le bon objet durant leur enfance : « La critique destructive (…) est sous-tendue par une attitude envieuse et destructrice à l‘égard du sein maternel (…). Nous retrouvons chez Chaucer des références fréquentes à cette médisance et à cette critique destructrice dont usent les sujets envieux. Chaucer décrit le péché de médisance comme résultant à la fois de l’incapacité de l’envieux à tolérer la bonté et la prospérité des autres, et de la satisfaction qu’il trouve dans leurs malheurs. Ce comportement (…) se retrouve chez “ celui qui loue son voisin, mais avec une mauvaise intention. car il ajoute toujours un mais suivi d’un reproche plus considérable que la louange qu’il prodigue. Si un homme est bon et dit des choses (ou les fait) dans une bonne intention, le médisant retournera toute cette bonté en vue de ses propres fins pernicieuses. Si d’autres disent du bien de cet homme, le médisant renchérira en disant plus de bien encore, mais il parlera aussitôt de quelqu’un qui est encore meilleur et dénigrera ainsi celui dont d’autres disent du bien. »

Mélanie Klein conclut : « L’individu qui peut se réjouir (…) du bonheur des autres ne souffre pas des tourments de l’envie (…). Quand Goethe écrit : « Celui qui peut réconcilier la fin de sa vie avec son commencement est le plus heureux des hommes », je suis tentée d’interpréter ce « commencement » comme étant la première relation heureuse à la mère qui, tout au long de sa vie, atténue la haine et l’angoisse, et continue a dispenser son réconfort et son appui au sujet âgé. Un enfant qui a pu instaurer son bon objet avec sécurité peut également trouver des compensations aux pertes et aux privations de l’âge adulte. Tout ceci (par contre) paraîtra comme quelque chose d’inaccessible à la personne envieuse, qui ne pourra jamais être satisfaite et verra en conséquence ses sentiments d’envie se renforcer. »

Mélanie Klein précise également que lors des traitements analytiques, si ceux-ci sont conduits avec succès, le sentiment d’envie fait place, chez le patient, à de la gratitude, qui lui permet d’avoir des relations plus positives avec son entourage. Voir à ce sujet KLEIN, Mélanie, « Envie et gratitude”, op.cit., pp. 50-52.

(45) Pour Mélanie Klein, la peur de la castration débute très tôt chez l’enfant. Celui-ci craint que, pour se venger de ses impulsions agressives. la mère ne cherche à le priver de son pénis.

Pour les cheveux transformés en serpents et leur caractère phallique rassurant, voir le mythe de la Méduse et l‘interprétation qu’en fait Freud dans « ‘La tête de Méduse » (1922) in FREUD, Sigmund, Résultats, idées, problèmes, tome II, Paris, PUF, 1985, pp. 49-50.

Freud écrit notamment dans ce texte : « (…) L’effroi devant la Méduse est donc effroi de la castration (…). Si les cheveux de la tête de la Méduse sont si souvent figurés par l’art comme des serpents, c’est que ceux-ci proviennent à leur tour du complexe de castration et, chose remarquable, si effroyables qu’ils soient eux-mêmes, ils servent pourtant, en fait, à atténuer l’horreur, car ils se substituent au pénis dont l’absence est la cause de l’horreur. »

(46) Sur le question de la chevelure, voir également une autre nouvelle de Maupassant, « La chevelure » précisément : la découverte d’un reste de chevelure de femme, dans un vieux meuble, permet au personnage principal (incarcéré depuis lors comme étant atteint de folie érotique et macabre) de recréer l’lmage d’une femme idéale, qui l’accompagne d’une manière obsessive dans ses nuits.

En voici un extrait : « Une nuit je (le personnage principal) me réveillai brusquement avec la pensée que je ne me trouvais pas seul dans ma chambre. J’étais seul pourtant. Mais je ne pus me rendormir; et comme le m’agitais dans une fièvre d’insomnie, je me levai pour aller toucher la chevelure. Elle me parut plus douce que de coutume, plus animée. Les morts reviennent-ils ? Les baisers dont je la réchauffais me faisaient défaillir de bonheur; et je l’emportai dans mon lit, et je me couchai, en la pressant sur mes lèvres, comme une maîtresse qu’on va posséder.

Les morts reviennent ! Elle est venue. Oui, je l’ai vue, je l’ai tenue, je l’ai eue, telle qu’elle était vivante autrefois, grande, blonde, grasse, les seins froids, la hanche en forme de lyre; et j‘ai parcouru de mes caresses cette ligne ondulante et divine qui va de la gorge aux pieds en suivant toutes les courbes de sa chair.

Oui, je l‘ai eue, tous les jours, toutes les nuits. Elle est revenue, la Morte, la belle Morte, l’Adorable, la Mystérieuse, l’inconnue, toutes les nuits. Mon bonheur fut si grand, que je ne l‘ai pu cacher. J‘éprouvais près d’elle un ravissement surhumain, la joie profonde, inexplicable de posséder l’lnssaisissable, l’Invisible, la Morte ! Nul amant ne goûte des jouissances plus ardentes, plus terrible ! » MAUPASSANT, Guy, « La chevelure« , in MAUPASSANT, Guy, Boule de suif, Paris, Albin Michel, 1984, pp. 118-119. Ce récit est paru pour la première fois en 1884. soit un an après “Apparition« .

Pour les cas de fétichisme tels ceux que semble décrire Maupassant dans « La chevelure« , voir FREUD, Sigmund, « Le fétichisme » (1927), in FREUD, Sigmund, La vie sexuelle, Paris. PUF, 1969, pp. 133-138.

Freud écrit (pp.133-f 35) : « Le fétiche est un substitut du pénis de la mère (…). Le processus est celui-ci : l’enfant s’est refusé à prendre connaissance de la réalité de la perception : la femme (et la mère) ne possèdent pas de pénis. Non, ce ne peut être vrai, car si la femme (et la mère) sont châtrées, une menace pèse sur la possession de son propre pénis à lui (…). Il n’est probablement épargné à aucun être masculin de ressentir la terreur de la castration, lorsqu’il voit l‘organe génital féminin, ce contre quoi se hérisse ce morceau de narcissisme (le fétiche, substitut du pénis de la mère) ( ..). Le fétiche demeure le signe d’un triomphe sur la menace de castration et une protection contre cette menace. »

(47) ABRAHAM, Nicolas et TOROK, Maria. op..cit.. p.14.

(48) traduit de KLEiN, Mélanie, « Sobre los criterios para la terminacion de un psicoanàlisis » (1950), in KLEIN, Mélanie, Obras completas. volumen tres : envidia y gratitud y otros trabajos, Barcelona, ediciones Paidos, 1988, pp. 52-54.

Dans ses travaux tardifs, surtout à partir de « Notes sur quelques mécanismes schizoides » (1946), Mélanie Klein distingue les positions schizo-paranoïde et dépressive. La position schizo-paranoïde débute, selon elle, à la naissance de l’enfant et se poursuit jusqu’au quatrième ou au cinquième mois; la position dépressive suit la position schizo-paranoïde, et se termine vers le huitième mois. Si les angoisses de persécution (dues à la crainte de la vengeance de la mère) sont trop fortes et empêchent l’enfant de dépasser sa position schizo-paranoïde.,celui-ci sera dès lors également dans l’incapacité de faire face d‘une manière appropriée aux angoisses dépressives de la position dépressive.

La séparation entre les phases schizo-paranoïde et dépressive n’est pas hermétique : le passage de l’une à l’autre est progressif et, durant un certain temps intermédiaire, les deux phases interagissent entre elles.

Durant la position schizo-paranoïde, le nouveau-né, dans sa relation avec la mère, divise l’objet, le sein maternel, en deux : le « bon objet ». qu’il cherche à intégrer à sa propre personnalité, et qui en facilitera la synthèse; le « mauvais objet », qui cherche à le punir de ses impulsions agressives et que le nouveau-né essaie d’isoler afin de mieux pouvoir s’en protéger. Pour faire face à l’angoisse que fait naître chez lui la crainte d’être puni par le « mauvais objet », le nouveau-né utilise alors des mécanismes de défense, qui seront présentés plus bas (le « ‘morcellememt » et l »idéalisation »).

A partir de la position dépressive l’enfant, dont la personnalité est mieux intégrée, considère comme objet la mère dans sa totalité, non plus seulement son sein comme auparavant. L’objet ne peut donc plus être partagé d‘une manière nette entre une partie bonne et une partie mauvaise. La mère étant désormais aimée pour elle-même, les sentiments de culpabilité à son égard se trouvent fortement renforcés. L’angoisse de l’avoir blessée ou même détruite par des pulsions agressives devient dès lors dominante chez l’enfant, créant ainsi une situation de deuil que celuici doit parvenir à surmonter par les mécanismes de la réparation.

Voir à ce sujet KLEIN, Mélanie, « Sobre los criterios para la terminacion de un psicoanalisis » (1950), op.cit., KLEIN, Mélanie, « Préface de la troisième édition anglaise » (1948), in KLEIN, Mélanie, La psychanalyse des enfants (1932), PUF, 1962. pp. 5-6. KLEIN, Mélanie, « lntroduction » et « Relation entre les phénomènes schizoïdes et maniaco-dépressifs » in KLEIN, Mélanie, « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes« , op.cit., pp. 274-276, 291-293 et KLEIN, Mélanie, « Quelques conclusions théoriques au sujet de la vie émotionnelle des bébés« , in Développements de la psychanalyse, op.cit. pp. 187-222.

Dans « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes » (1946), Mélanie Klein examine les moyens de défense utilisés par l’enfant pour faire face aux angoisses de la position schizo-paranoïde (qui s’étend de la naissance au cinquième mois). Parmi ces mécanismes, on peut citer en premier lieu Ie morcellement (ou la fragmentation).

En morcelant sa propre personnalité (son « moi »), l’enfant peut lutter contre ses angoisses de persécution (il craint la vengeance du « mauvais sein ») en fragmentant ses impulsion agressives à l’égard de l’objet (le sein maternel). Autrement dit, par la fragmentation de ses impulsions agressives, l’enfant espère réduire leur effet destructeur à l’égard de l’objet (le sein maternel) et ainsi se protéger de sa vengeance. Ce mécanisme du morcellement du moi est possible du fait du peu d’intégration de la personnalité de l’enfant à cet âge.

Il faut noter cependant que le mécanisme de fragmentation présente des dangers lorsqu’il est trop prononcé. La fragmentation exagérée gène en effet la synthèse de la personnalité de l’enfant et l’empêche de manifester ses émotions, celles-ci étant elles-mêmes fragmentées. Cette impossibilité d’exprimer les émotions constitue dès lors un des traits caractéristiques des patients adultes souffrant de troubles schizoïdes.

La fragmentation trop forte du moi de l’enfant a encore d’autres conséquences négatives, réunies sous le terme d »identification projective » par Mélanie Klein : pour se débarrasser de son moi morcelé. l’enfant le projette en effet à l’extérieur, vers sa mère. Cela a des conséquences importantes toutefois, car en faisant cela, l’enfant rejette également vers sa mère la haine qu’il ressent envers sa propre personnalité, du fait de son incapacité à en intégrer les fragments. Cette projection de haine vers la mère est normalement contrecarréé lorsque l’enfant peut également projeter vers elle le « bon objet » (le sein maternel), non morcelé et source de bien-être lors de l‘allaitement. Si cela n’est pas possible, la relation avec la mère se complique et, à l’âge adulte, la projection vers l’extérieur des parties du moi haïes par l’individu du fait de leur non intégration. contribuera à l‘intensité de la haine dirigée contre autrui.

Mélanie Klein présente dans « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes » (1946) un autre mécanisme de défense utilisé par l’enfant durant la position schizo-paranoïde, pour faire face à ses angoisses : l‘idéalisation.

Par ce mécanisme, l’enfant idéalise l’objet (le sein maternel), ce qui lui permet de nier les frustrations et les angoisses de persécution dont il est la source. Pour ce faire, l’enfant utilise le processus décrit précédemment, Ie morcellement : il fragmente les pulsions de vengeance qu’il croit discerner dans le « mauvais sein », dans le but de diminuer leur intensité.

Le mécanisme d’idéalisation, cependant, s’il est trop puissant (cette puissance est proportionnelle à la force des angoisses de persécution) est dangereux, car il conduit l’enfant à nier une partie de sa personnalité, celle le reliant à l’objet réel, non idéalisé, source de frustrations et d’angoisses de persécution. L’intégration dans le moi de la réalité extérieure, morcelée et menaçante, est en conséquence difficile, et risque de provoquer un morcellement du moi lui-méme.

Remarquons, pour terminer, que les mécanismes de défense présentés dans cette note n’ont rien de pathologique en eux-mêmes : ils permettent à l’enfant d’affronter ses angoisses précoces. Ils deviennent cependant pathologiques lorsque les angoisses, trop fortes, ne peuvent être élaborées par l’enfant, ce qui le force à recourir d’une manière systématique à ces mécanismes et empêche l’intégration de sa personnalité.

Mélanie Klein ajoute que ces mécanismes de défense de la position schizo-paranoïde (morcellement, idéalisation) jouent un rôle similaire au refoulement, qui sera utilisé par l’enfant plus tard, d’une manière progressive, dès l’âge de deux ans environ, une fois que sa personnalité est déjà bien intégrée.

A propos des mécanismes de défense de la position schizo-paranoïde, voir KLEIN, Mélanie, « Quelques conclusions théoriques au sujet de la vie émotionnelle des bébés« , op.cit., ainsi que KLEIN, Mélanie, « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes » (1946), op.cit.

Pour ce travail, nous avons utilisé la version espagnole de « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes » (1946) (Editorial Paidos, Barcelona, 1975). Dans les traductions françaises, il est en effet difficile de savoir à quels processus se réfère le terme de « clivage ». La note de traduction de « La psychanalyse des enfants » (1932) précise que le « clivage » équivaut à la division de l’objet en une partie « bonne  » et une partie « mauvaise » et qu’il est traduit de l’anglais « splitting », alors que le « morcellement » est traduit de l’anglais « splitting into bits ». La traduction de « Notes... », par contre, semble utiliser le terme de « clivage » à la fois pour désigner les processus de division de l’objet en une partie « bonne » et une partie « mauvaise” et pour ceux du morcellement du moi ou de l’objet, ce qui créé une confusion.

Les processus de « morcellement » et d »idéalisation » décrits dans cette note sont à mettre en rapport avec les notions de « corps morcelé » et de « corps propre » (le corps de l’enfant perçu dans sa totalité, notamment grâce au miroir) de Lacan. Voir FAGES, J.-B., « Comprendre Lacan« , Toulouse, Privat. 1971, pp. 13-16.

Pour plus de détails sur Mélanie Klein et son oeuvre, voir SEGAL, Hanna, « lntroduction à l‘oeuvre de Mélanie Klein« , Paris, PUF, 1969, 165 p., et SEGAL, Hanna. « Mélanie Klein : développement d’une pensée« , Paris, PUF,1982, 173 p.

(49) KLElN, Mélanie, « ‘Le complexe d’Oedipe éclairé par les angoisses précoces” in op.cit.. p.400

(50) Ibid., pp. 407-408.

(51) Ibid., pp. 408-409.

(52) L’hypothèse selon laquelle « Apparition » serait la répétition d’un symptôme est également adoptée par Philippe Lejeune qui écrit : « On ne peut vraiment commencer à comprendre quelque chose (dans « Apparition ») qu’en reculant d’un cran, en s’attachant moins à l’histoire qu’au texte, pris comme symptôme, ou comme la mise en scène d’un symptôme. » LEJEUNE, Philippe, « Maupassant et le fétichisme« , in COLLOQUES DE CERISY, Maupassant, Maupassant Miroir de la nouvelle, op.cit., p. 92. L’interprétation complète d »Apparition » faite par Philippe Lejeune se trouve en annexe.

La question se pose également de savoir si « La chevelure » (voir note 46) est-elle aussi la mise en scène d’un symptôme (le fétichisme), dont souffre Maupassant. Ceci est débattu par Philippe Lejeune dans l‘article cité. ll n’apporte toutefois pas de réponse définitive.

Il paraît opportun, à ce point, de préciser la notion de « compulsion de répétition » développée par Freud. Celle-ci aide en effet à expliquer pourquoi Maupassant semble, sans s’en rendre compte, répéter dans « Apparition » un traumatisme vécu dans son enfance. Freud écrit : « Le patient (névrosé) n’a aucun souvenir de ce qu’il a oublié et refoulé et ne fait que le traduire en acte. Ce n‘est pas sous forme de souvenir que le fait oublié reparaît, mais sous forme d’action. Le malade répète cet acte, évidemment, sans savoir qu’il s’agit là d’une répétition. La répétition est alors le transfert du passé oublié (…) à tous les domaines de la situation présente (…). ll faut donc nous attendre à ce que le patient cède à la compulsion à la répétition qui a remplacé l’impulsion au souvenir et cela non seulement dans ses rapports avec le médecin mais également dans toutes ses occupations et relations actuelles. On finit par comprendre que c’est là sa manière de se souvenir. Mais qu‘est-ce qu’exactement le patient répète ou met en action ? Eh bien, il répète tout ce qui, émané des sources du refoulé, imprègne déjà toute sa personnalité : ses inhibitions. ses attitudes inadéquates, ses traits de caractère pathologiques. »

ll est intéressant de relever également que ces répétitions compulsives deviennent l‘élément moteur de la cure psychanalytique. Freud poursuit : « Le patient répète, pendant le traitement, tous ses symptômes. L’analyse répète au lieu de se souvenir et cela par l’action de la résistance (qui empêche le refoulé de devenir conscient). Plus la résistance sera grande, plus la mise en actes ( la répétition) se substituera au souvenir (…). »

Freud poursuit : « Laisser s’effectuer des répétitions pendant le traitement, comme le fait la technique nouvelle, c’est évoquer un fragment de vie réelle, évocation qui, par cela même ne peut être partout considérée comme inoffensive et dénuée de risques. C’est à elle que se rattache le problème de l’aggravation, souvent inévitable des symptômes su cours du traitement. »

Les répétitions compulsives, si elles provoquent une aggravation des symptômes durant la cure, permettent également au médecin de découvrir les résistances du patient, qui s’opposent à ce que les pulsions refoulées deviennent conscientes. La tâche du médecin consiste dès lors à révéler au patient ces résistances et à l’aider à les surmonter. Freud conclut : « La suppression des résistances a lieu après que le médecin les ayant découvertes les ait révélées à ce dernier (…). Mais en donnant un nom à la résistance, on ne la fait pas pour cela immédiatement disparaître. Il faut laisser au malade le temps de bien connaître cette résistance qu’il ignorait, de la perlaborer, de la vaincre (…). Cette perlaboration des résistances peut, pour l’analyse, constituer une tâche ardue et être pour le psychanalyste une épreuve de patience. De toutes les parties du travail analytique, elle est pourtant celle qui exerce sur les patients la plus grande influence modificatrice. »

FREUD, Sigmund, « Remémoration, répétition et perlaboration”,  in FREUD, Sigmund, La technique psychanalytique, op.cit., pp. 108-111 et pp. 114-115.

(53) FREUD, Sigmund,  » La question de l’analyse profane”, Paris, Gallimard, 1985. p. 58.

(54) FREUD, Sigmund, « Délire et rêves dans la « Gradiva » de Jensen« , Paris, Gallimard, 1949.

(55) « Le grand Message d‘Amour”, Paris, Téqui, 1976. p.32.

 

***

ANNEXE  :

 

« Apparition » (avril 1883) est une nouvelle fantastique jouant de manière classique sur l’hésitation entre deux registres d’interprétation, l’un réaliste (il s’agirait d’une histoire de séquestration, mais telle qu’elle est racontée l’histoire est, de ce point de vue-là, incompréhensible), l’autre surnaturel (ce serait une apparition). En fait le tourniquet dans lequel le lecteur est pris est un leurre : l’interprétation surnaturelle suppose, comme l’autre, l’adhésion à la réalité de ce qui est raconté, et toutes deux défient la vraisemblance. On ne peut vraiment commencer à comprendre quelque chose qu’en reculant d’un cran, en s’attachant moins à l’histoire qu’au texte, pris comme symptôme, ou comme la mise en scène d’un symptôme. C’est l’histoire d’une contagion. Le marquis de la Tour-Samuel se trouve, à la fin de la nouvelle, dans l’état où il s’étonnait de voir son ami au début : les deux personnages semblent être les deux faces d’une personnalité clivée, à elle-même opaque. On ne sait quelle expérience a rendu l’ami désespéré; et quand le marquis assume à son tour l’expérience traumatisante, il la vit comme absurde : une femme, qui ne lui est de rien, et qui sort d’on ne sait où, demande plaintivement à être peignée… Du deuil tenace de l’un à l’apparition qui effraie l’autre, il doit bien y avoir un rapport, puisque le premier disparait après avoir transmis sa terreur. Etrange histoire, ou la communication a du mal à se faire : mari forclos d’un château funèbre, papiers secrets enfermés dans un secrétaire, lettre d’introduction qui suscite la méfiance, portes et fenêtres qui s’ouvrent et se ferment à contretemps, comme un sas qui servirait à l’osmose obscure de deux mondes, enfin double rendez-vous manqué… Mais en même temps, la communication se fait bien, puisque le mari et la femme tiennent le même langage (« Je souffre. Vous pouvez me rendre un grand service »), et, une fois le service rendu, disparaissent, laissant le marquis porteur du symptôme… Et peut-être que, comme dans La Lettre volée, le message est en évidence. On ne le voit pas du premier coup parce qu’il est réparti entre deux expériences (le deuil et l’apparition) et parce qu’il est formulé à l’envers. Etrange, tout de même, cette jeune épousée morte d’une maladie de cœur, « tuée par l’amour lui-même, sans doute ». On pense à l’Alberte du Rideau cramoisi, à la Véra de Villiers de l’Isle Adam. Vers 1870-1880, semble-t-il, les femmes mouraient d’amour pour de bon. Mais dans Apparition, la morte n’est pas morte, puisqu’elle revient hanter le château, insatiable, en quête d’apaisement… On devine bien que c’esr plutôt le mari qui est menacé de mort par le désir tenace de sa femme. Pour s’en convaincre, et dissiper l’angoisse dans un éclat de rire, il suffit de superposer Apparition (avril 1883) avec Un Sage (décembre 1883) qui raconte, parfois mot pour mot, la même histoire, mais dans le registre grivois : un mari, prématurément vieilli par l’ardeur érotique de sa jeune femme, n’échappe au trépas qu’en se trouvant un remplaçant. La scène centrale d’Apparition exprime la terreur qu’inspire le désir de l’autre : le marquis de la Tour-Samuel, apparemment frigide, est en quelque sorte violé par l’apparition. La transposition en termes sexuels est facile : cette douleur calmée, ces soupirs de satisfaction… Mais on peut méconnaître ce dont il s’agit parce que ce rapport sexuel est déplacé du sexe à la chevelure, déplacement propre au fétichisme. »

Texte extrait de LEJEUNE, Philippe, « Maupassant et le fétichisme« , in COLLOQUE DE CERISY,  Maupassant, Miroir de la Nouvelle, Presses Universitaires de Vincennes, 1988, pp. 91-93.

……………………………………………….

UNIVERSITE de GENEVE, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par M. Philippe COTTER dans le cadre du cours de « Méthodologie littéraire » de M.  Jean-Louis Beylard-Ozeroff

pour l’obtention du Diplôme d’Etudes Spécialisées en didactique du Français Langue Etrangère  (D.E.S.F.L.E.)

 

« Le Silence de la Mer ». Un itinéraire pour la nièce …


***

« But people ask, isn’t a myth a lie ?« 
CAMPBELL:

« No, mythology is not a lie, mythology is poetry, it is metaphorical. It has been well said that mythology is the penultimate truth, penultimate because the ultimate cannot be put in words. It is important to live with the experience, and therefore the knowledge, of its mystery and of your own mystery.This gives life a new radiance, a new harmony, a new splendor. Thinking in mythological terms helps to put you in accord with the inevitables of this vale of tears. You learn to recognize the positive values in what appear to be negative moments and aspects of life. The big question is whether you are going to be able to say a hearty yes to your adventure.« 

INTRODUCTION

Dans la profondeur du silence, dans la densité de la nuit, dans l’abîme des eaux, sur le territoire de la guerre, de la domination et de la peur, émerge,  » sous les silences d’antan,- comme, sous la calme surface des eaux, la mêlée des bêtes dans la mer .  »

La nièce : raison et but de ce travail. Richesse de ce personnage qui se plonge dans son mutisme et qui engendre le récit et le discours de son oncle (le narrateur) ainsi que ceux de Werner von Ebrennac (l’officier allemand) !

Son silence recèle plusieurs niveaux de lecture qui nous emmènent dans le monde mythique et par conséquent dans la sphère des codes symbolique, social, culturel, psychologique, etc.

Parallèlement à W.von Ebrennac, la nièce sillonne, elle aussi, le chemin de la transformation. Son parcours sera l’objet de notre étude.

Pour suivre l’itinéraire de la nièce, on partira d’abord du mythe de  » La Création « , nécessaire pour identifier son point de départ, le commencement de son voyage vers sa transformation.

LA CREATION


«  La création symbolise la fin du chaos par l’entrée dans l’univers d’une certaine forme, d’un ordre, d’une hiérarchie. L’invention est la perception d’un ordre nouveau, de nouvelles relations entre termes différents; la création, la mise en place de cet ordre par une énergie … La création au sens strict, dite a nihilo, est l’acte qui fait exister ce chaos .  »

Le premier chapitre nous installe dans la création de ce monde où vont naître les trois personnages de cette nouvelle :

  • La nièce
  • L’officier : Werner von Ebrennac
  • L’oncle (le narrateur)

La création de ce monde est présentée sous les indices suivants :

 » Il fut précédé par un grand déploiement d’appareil militaire. »

«  Le lendemain matin, un Ètorpédo militaire, gris et énorme, pénétra dans le jardin. « 

 » L’un d’eux mit pied à terre… Il revint, et tous, hommes et chevaux… « 

 » Pendant deux jours il ne se passa plus rien. « 

«  Puis, le matin du troisième jour, le grand torpédo revint. « 

«  Il descendit et s’adressant à ma nièce dans un français correct demanda des draps. « 

Bien que l’auteur précise que nous sommes au «  matin du troisième jour « (ce qui donc, en termes de temps, correspond à trois jours), on pourra les compter différemment :
Entre  » Il fut précédé  » et  » le lendemain matin  » il y a deux jours.
Ensuite il y en a deux où «  il ne se passa rien « . Ensuite vient «  le matin du troisième jour « . Si on les compte, on obtiendra un total de sept jours.

«  Le monde ayant été créé en six jours, Dieu chôma le septième et en fit un jour saint : le sabbat n’est donc pas vraiment un repos extérieur à la création, mais son couronnement, son achèvement dans la perfection . « 

On entre dans la mise en scène car avant il n’y avait rien d’autre que ce que suggère le titre  : «  Le Silence de la mer « , c’est-à-dire le monde obscur et sous-marin des eaux avant l’arrivée de la lumière, des animaux, des plantes, des hommes, de la vie, du ciel et de la terre : la Création.

Cet acte de création sera suggéré dans ce premier chapitre par les éléments suivants :

· L’opposition jour vs nuit
· Le jardin : symbole du Paradis terrestre, de l’Eden où se trouvent Adam et Eve
· Les Hommes et les Chevaux vs les draps(les draps évoquent le linceul, signifiant qui renvoie à la mort). On a donc l’opposition vie vs mort)

LE TRIANGLE-TROIS-LA TRIADE


Les jours, les personnages, les lieux sont au nombre de trois.

 » Trois est universellement un nombre fondamental. Il exprime un ordre intellectuel et spirituel, en Dieu, dans le cosmos ou dans l’homme. Il synthétise la tri-unité de l’être vivant ou il résulte de la conjonction de 1 et de 2, produit en ce cas de l’Union du Ciel et de la Terre. C’est l’achèvement de la manifestation : l’homme, fils du Ciel et de la Terre, complète la Grande Triade. C’est d’ailleurs, pour les Chrétiens, la perfection de l’Unité divine : Dieu est UN en trois Personnes . « 

A partir de ce premier chapitre, considéré comme point de départ de la Création et sous-tendu par le nombre trois (triangle-triade), on rencontrera assez souvent ce nombre trois, tout au long de la nouvelle, dans son aspect symbolique.

· Le matériel vs le spirituel (ex. le besoin et la recherche de Werner von Ebrennac vs la Cathédrale de Chartres).
· L’Union du Ciel et de la Terre (ex. l’attente du mariage entre la France et l’Allemagne, entre la nièce et Werner von Ebrennac).
· Trois personnages pour former l’Unité divine, la perfection : l’union idéale recherchée par chacun d’eux.


L’auteur, en créant cette triade, donne naissance à cette union.
La nièce, initiatrice, ouvre la porte à cette union, la laissant entrer, la désirant.
W. von Ebrennac fait de cette union une prison pour pouvoir se libérer.


« Trois frères également sont les maîtres de l’univers : Zeus, le Ciel et la Terre ; Poséidon, les Océans ; Hadès, les Enfers . »

1. Ciel et Terre ( l’Union recherchée) ;
2. Les Océans (la mer, le monde sous-marin, les bêtes, la création, les eaux amniotiques) ;
3. Les Enfers (Chapitre 8) :  » Vous voyez bien ! Vous voyez combien vous l’aimez! Voilà le grand Péril  » [le mot  » Péril  » est écrit avec une majuscule afin de personnaliser le Mal, Satan].
· La peste, allégorie de la mort :

 » Mais nous guérirons l’Europe de cette peste « .

La peste symbolise le Mal, c’est la Bête de l’Apocalypse, c’est-à-dire Satan.
La « peste brune » est le signifiant qui renvoie aux Nazis, au Nazisme (en raison de la couleur de leur uniforme).

 » Demain, je suis autorisé à me mettre en route. Je crus voir sur ses lèvres un fantôme de sourire quand il précisa : Pour l’enfer. »

· Le rire nous renvoie aussi à un signifiant satanique :

 » Ils ont ri de moi  » (chap. 8)

 » La formation par trois est, avec le carré, et d’ailleurs en conjonction avec lui, la base de l’organisation urbaine et militaire  » :

Dans le premier chapitre, l’auteur nous place sur le terrain belliqueux :  » déploiement d’appareil militaire, troufions, torpédo, etc.  » qui, ensuite devient une organisation urbaine : il y a mise en scène de l’espace usurpé, » occupé « , et aussi sa transformation (transformation de l’atelier en centre d’opérations par les soldats allemands).

 » Pour Allenby également, le ternaire est le nombre de l’organisation, de l’activité, de la création « 

· Le cri :


 » De même, le héros qui part à la rencontre d’un démon déclare à ses amis qu’il poussera trois cris: le premier, en voyant le démon ; le deuxième, lors de sa lutte avec lui ; le troisième, au moment de la victoire .  »

Il faudra noter, dans le chapitre 8, le cri de W.Von Ebrennac :

 » Et sa voix…fit vibrer .. le cri dont l’ultime syllabe traînait comme une frémissante plainte : – Nevermore ! « 

«  Le triangle… a le plus souvent une signification féminine  » (cf. la mer, la France, la mère, etc.).  » D’une manière générale, des termes du ternaire, le premier correspond à l’esprit, le second à l’âme et le troisième au corps  » (cf. Chap. 4 :  » Toute cette maison a une âme « .  » Tant de choses remuent ensemble dans l’âme d’un Allemand, même le meilleur.  » Et, au chapitre 8 :  » – C’est le Combat, – le Grand Bataille du Temporel contre le Spirituel ! « )

 » Les psychanalystes voient avec Freud un symbole sexuel dans le nombre trois …. comme une triade, dans laquelle apparaissent les rôles de Père, de Mère et d’Enfant.  » (cf. chap. V :  » il faut qu’elle vous offre son sein dans un mouvement et un sentiment maternels « )

 » Le dogme de la Trinité »..

 » Trois désigne encore les niveaux de la vie humaine : matériel, rationnel, spirituel ou divin, ainsi que les trois phases de l’évolution mystique: purgative, illuminative, unitive »

On ne connaîtra jamais son nom parce qu’elle est une et plusieurs …..


UN ITINERAIRE POUR LA NIECE

 

La nièce vit avec son oncle dans un village de France. On le sait parce que, au chapitre VII, W.von Ebrennac dit :

 » Je serai absent pour deux semaines. Je me réjouis d’aller à Paris. « 

La description de la maison, du jardin et du vieux bâtiment nous font penser à la campagne française. On peut établir certaines caractéristiques de ce milieu :


– Vie rurale vs vie citadine (rythme, mentalité, besoins, etc.)
– Archétype de la fille campagnarde vs archétype de la fille citadine.


On a très peu d’information au sujet de la nièce : quelles sont ses origines ? Qui sont ses parents ? Pourquoi vit-elle avec son oncle ? Autant de questions sans réponses. Par contre, on la sait jeune, française, célibataire, musicienne et femme au foyer. Elle fait probablement le ménage dans la maison, sert son oncle ; c’est une espèce de gouvernante. De sa personnalité la marque la plus remarquable est son silence.

A propos du féminin, Fernando Risquez, psychiatre vénézuélien, affirme :

 » soit il est la demoiselle et elle peut être kidnappée, violée ou marquée : on l’appelle Kore ; ou bien le féminin est la mère, engrossée, remplie à maturité, et on l’appelle Déméter . « 

 » Toute femme est un trèfle à trois feuilles : l’une s’appelle Déméter, la mère ; l’autre Kore, la fille, le rejeton ; le troisième s’appelle Hécate, la charmante, la sorcière .  »

  • DEMETER : LA MERE
  • KORE-LA FILLE
  • HECATE-LA SORCIERE-LA CHARMANTE


DEMETER+KORE : MERE+ FILLE = VIE

KORE+INTRUS+VIRILITE = MORT

Le destin de la nièce est celui d’une demoiselle qui habite à la campagne, ce qui nous renvoie à l’archétype d’Artémis (DIANE ; pour Risquez : Kore).

 » Vierge ombrageuse et vindicative … elle châtie cruellement quiconque manque d’égards envers elle, le transformant, par exemple, en cerf qu’elle fait dévorer par ses chiens  »

La nièce est le désir contenu. Elle ne l’exprime jamais, mais on le connaît à travers ce que nous en dit son oncle :

 » Il regardait ma nièce, le pur profil têtu et fermé, en silence et avec une insistance grave … Ma nièce le sentait. Je la voyais légèrement rougir…  »
(Chapitre 4)

En réalité, le regard de W.Von Ebrennac la dévoile, lui fait sentir ce qu’elle essaie de (se) cacher. Mais au fond, comme Artémis, une fois que quelqu’un l’a regardée, elle le fait dévorer par ses chiens (à noter que ce n’est pas elle qui tue, ce sont ses chiens).

La nièce est la déesse-demoiselle (Diane, qui symbolise les aspects virginaux). Ceci nous renvoie, dans le contexte du judéo christianisme, à la Vierge. Dans toutes les cultures, en effet, on observe la mutation de la déesse-demoiselle en la déesse-mère (qui distingue la demoiselle seule, telle la vierge, celle-ci étant prête à se marier car elle a la faculté de prendre un homme pour mari, et d’avoir ensuite un enfant de lui).

Ces images sont des archétypes de l’initiation.

LA NIECE-INITIATRICE


 » Ce fut ma nièce qui alla ouvrir quand on frappa « (chapitre 2)

 » Ma nièce avait ouvert la porte et restait silencieuse » (ibidem)

 » Je pourrais maintenant monter à ma chambre, dit-il. Mais je ne connais pas le chemin. Ma nièce ouvrit la porte qui donne sur le petit escalier et commença de gravir les marches, sans un regard pour l’officier … L’officier la suivit.  » (ibidem).

C’est la nièce qui prend au départ la responsabilité d’accueillir W. von Ebrennac et aussi de l’emmener dans son labyrinthe. En assumant cette tâche, elle l’introduit (elle l’initie) dans son procès de transformation, de métamorphose.


«  Sens de  » téleutaî «  : faire mourir. Initier, c’est d’une certaine façon mourir, provoquer la mort… L’initié franchit le rideau de feu qui sépare le profane du sacré; il passe d’un monde à un autre et subit de ce fait une transformation – la mort initiatique préfigure la mort, qui doit être considérée comme 1’initiation essentielle pour accéder à une vie nouvelle  »

Tout au long de la nouvelle, on peut suivre cette transformation de W. von Ebrennac, l’initié, pour atteindre la purification.

 » Mais elle a du coeur, oui, elle a une âme qui aspire à s’élever. Si la Belle voulait !  » (chapitre 4)

 

LA NIECE : PENELOPE


Dans le même chapitre II, une fois que la nièce a conduit l’officier von Ebrennac jusqu’à sa chambre et qu’elle revient dans la pièce, elle abandonne son rôle d’initiatrice, maintenant accompli, pour se couler dans le rôle de Pénélope et de Cassandre.

 » Il frappa, mais n’attendit pas que ma nièce lui ouvrît. Il ouvrit lui-même « (chap. 3)

 » Elle attira sur ses genoux ma veste de velours et termina la pièce invisible qu’elle avait commencé d’y coudre  » (chapitre 2)

Pénélope est la femme d’Ulysse. Pendant qu’elle attendait son retour de la guerre, elle s’est mise à tisser. Le travail qu’elle avait fait le jour, elle le défaisait la nuit.

 » Elle est presque la seule parmi les femmes des héros ayant participé à la prise de Troie, qui n’ait pas succombé aux démons de l’absence « 

Il faut également souligner que Pénélope tissait le linceul de Laerte. La mort est ici présente.

L’attente de la nièce pourrait être comprise comme celle de la jeune fille qui espère le jour où le vrai amour frappera à sa porte pour, comme nous l’indiquions plus haut, passer de son état de Kore, la demoiselle, à celui de Démêter, la mère, – ou bien comme celle de la femme qui attend fidèlement la libération de la France dans son amour fidèle pour son pays. Elle est habitée par une exigence éthique qui la dépasse – ce qui se manifeste tant dans son attitude vis-à-vis de son oncle que vis-à-vis d’elle-même, comme dans sa lutte contre ses propres désirs.

La nièce tricote du chapitre II jusqu’au chapitre VIII, filant toujours le fil conducteur, celui de la nouvelle et celui de Werner von Ebrennac : le fil du retour en arrière, dans un processus de régression jusqu’à une nouvelle naissance, comme pour un retour a l’état foetal dans le ventre d’une mère.

Le fil nous renvoie aussi à Ariane :

«  Lorsque Thésée vint en Crète pour lutter contre le Minotaure, Ariane le vit et conçut pour lui un violent amour. Pour lui permettre de retrouver son chemin dans le Labyrinthe, prison du Minotaure, elle lui donna un peloton de fil, qu’il déroula, ce qui lui indiqua la voie du retour .  »


La nièce évoque Pénélope et son attente, mais elle fait aussi songer à Ariane, une Ariane qui donnerait à W. von Ebrennac le peloton de fil ; en outre, telle Cassandre qui devinait l’avenir, elle semble entrevoir celui de W. von Ebrennac. Au chapitre II, en effet, nous lisons :

 » elle termina la pièce invisible qu’elle avait commencé d’y coudre.  »

C’est bien du monde invisible (vs le monde visible) qu’il est question, de la projection dans le futur: il va mourir.

On pourrait donc également évoquer les Parques.

Les exemples suivants montrent l’évolution du personnage :

·  » Elle attira sur ses genoux ma veste de velours et termina la pièce invisible qu’elle avait commencé d’y coudre  » (chap. 2) = PENELOPE-CASSANDRE.

·  » Ma nièce tricotait lentement, d’un air très appliqué  »
·  » … Ma nièce tricotait avec une vivacité mécanique  » (chap. 3) = PENELOPE.

·  » Ses doigts tiraient un peu trop vivement, trop sèchement sur l’aiguille, au risque de rompre le fil.  » (chap. 4) = PENELOPE-ARIANE.

· «  Il attendit, pour continuer, que ma nièce eût enfilé de nouveau le fil, qu’elle venait de casser. » ( chap. 6) = PENELOPE-ARIANE.

· «  Je dois vous adresser des paroles graves. Ma nièce lui faisait face, mais elle baissait la tête. Elle enroulait autour de ses doigts la laine d’une pelote, tandis que la pelote se défaisait en roulant sur le tapis; ce travail absurde était le seul sans doute qui pût encore s’accorder à son attention abolie – et lui épargner la honte.  » (Chap.8) = PENELOPE-ARIANE.

On pourrait également songer à Antigone guidant Œdipe, son père aveugle. On sait à travers les indices qui nous sont donnés par l’auteur que W.von Ebrennac est une métaphore d’OEdipe à cause de sa  » jambe raide  » (Chap. 2) et parce qu’on le voit aussi, au chapitre VIII,  » écrasant ses paupières sous les petits doigts allongés « .

Cette image mythique nous renvoie, d’autre part, au  » complexe d’Œdipe « , ce qui nous ramène à la triade : mère-fils-père afin d’expliquer l’élément dynamique de l’activité psychique inconsciente, les pulsions inconscientes.


LA NIECE : VESTA (HESTIA)


Jusqu’à maintenant, la nièce a accompli ses différentes missions à travers la figure intertextuelle de déesses qui, pour une raison ou une autre, sont liées à l’idée de féminité, étant donné que leur objet est en rapport avec la masculinité (Pénélope qui attend Ulysse, Ariane et son violent amour pour Thésée, etc.).
Hestia, quant à elle,  » personnification romaine du feu sacré, celui du foyer domestique, comme celui de la cité  » symbolise la féminité, mais sans aucun rapport avec la masculinité. Pour personnifier le feu, elle n’a pas de forme, elle couvre sa féminité . Elle est ronde comme la terre et dans son centre vit le feu qui réchauffe. Par opposition au feu de l’Enfer, le feu de Hestia est doux, donne du confort, est permanent comme la vie. Enfin, ce feu cuit les aliments : elle est donc aussi la nourriture.


Cette dernière caractéristique nous fait songer au  » Triangle Culinaire  » de Claude Lévi-Strauss, qui nous dit :  » Le cuit est une transformation culturelle du cru « , ce qui est l’une des caractéristiques de Hestia. Elle aussi  » entretient la vie nourricière sans être fécondante ; elle est servie par un collège de dix vierges, soumises à des interdits très stricts (dont la violation entraîne la mort ) « .

 » J’étais très mouillé et ma chambre est très froide. Je me chaufferai quelques minutes à votre feu  » (chap. 3).

«  Où est la différence entre un feu de chez moi et celui-ci ? Bien sûr le bois, la flamme, la cheminée se ressemblent. Mais non la lumière…  » (chap. 4)

 » Il…offrit son visage à la flamme  » (chap. 5)

A travers ces exemples, nous pouvons reconnaître les caractéristiques de Hestia : le réchauffement de l’âme, le feu qui ne s’éteint jamais, la permanence de la mère-patrie toujours prête à accueillir ses enfants.

Malgré la situation, la France maintient le feu sacré allumé. La nièce est consacrée au culte de la patrie. Elle est la gardienne de la flamme. Son moral ne faiblira pas.

L’ange de l’Eternel

La flamme nous renvoie également à l’ange de l’Eternel qui a fait son apparition devant Moïse sous la forme d’une flamme au milieu d’un buisson (le buisson ardent). La mission confiée à Moïse est de faire sortir d’Egypte les enfants d’Israël (la Libération). C’est après que Moïse recevra les Dix Commandements. Or ces dix commandements, on les retrouvera imprimés sur les épaules de la nièce :

 » Ma nièce avait couvert ses épaules d’un carré de soie imprimé où dix mains …  » (chapitre 8)

Le dixième commandement est celui qui dit:  » Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain; tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son boeuf, ni son âne, ni aucune chose qui appartienne à ton prochain.  »
C’est la révélation de la vérité qui accuse les Nazis d’arracher à la France ses biens :

 » Nous avons l’occasion de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : son âme aussi…Aucun livre français ne peut plus passer…  » (chap. 8)

On trouve encore, dans le même chapitre :

«  Il regardait, avec une fixité lamentable l‘ange de bois sculpté au-dessus de la fenêtre, l’ange extatique et souriant, lumineux de tranquillité céleste « .

C’est l’ange de l’Eternel sous la forme d’une flamme qui est apparu au milieu d’un buisson (le bois). C’est la même lumière qui, peu après, prend de la force quand la nièce regarde W.von Ebennac pour la première fois :

 » … comme si ses yeux n’eussent pas pu supporter cette lumière « .

Et, finalement, l’auteur se demande :

 » Quels étaient ce soir, – ce soir – les commandements de la dignité ? « 

Pour ne pas avoir observé la Loi morale – les dix commandements et notamment le dixième- , von Ebrennac est puni et condamné à la mort.


LA NIECE-MERE SPIRITUELLE et LA CATHEDRALE DE CHARTRES

 

 » Je crois que les Français doivent éprouver la même chose, devant la cathédrale de Chartres. Ils doivent aussi sentir tout contre eux la présence des ancêtres, – la grâce de leur âme, la grandeur de leur foi, et leur gentillesse. Le destin m’a conduit sur Chartres. Oh! vraiment quand elle apparaît, par-dessus les blés murs, toute bleue de lointain et transparente, immatérielle, c’est une grande émotion !  » (chap. 6)

Cette séquence non seulement comporte un côté religieux implicite, mais aussi la description de la cathédrale correspond à celle de la nièce à la fin de ce chapitre.

Le côté religieux implicite :
On pourrait opposer de la façon suivante : NAZISME vs JUDAISME ; CATHEDRALE vs SYNAGOGUE ; ANCIEN TESTAMENT vs NOUVEAU TESTAMENT ; AME vs CŒUR ; IMMATERIELLE vs MATERIELLE ; RELIGIEUX vs CHARNEL.

En ce qui concerne la nièce, il est évident qu’elle représente la Mère de Dieu qui, dans la tradition chrétienne, est la Vierge Marie.
La nièce, en effet, amorce son parcours de vierge sainte dès le départ de la nouvelle. En cela elle se distingue d’une femme au sens terrestre.
Dans ce chapitre, on parvient au coeur de ce que représente la nièce en tant que Mère spirituelle. Elle est d’ailleurs, à plusieurs reprises, présentée comme telle :

 » Ma nièce avait fermé la porte et restait adossée au mur. . .  » (chap. 2)

Cette image correspond à l’une des visions de l’ Eglise qui est représentée sous les traits d’un buste de femme :

 » Elle est adossée à une tour formée par une seule grande pierre blanche .  »

 » En parlant il regardait ma nièce. Il ne la regardait pas comme un homme regarde une femme, mais comme il regarde une statue.  » (chap. 3)

Le thème de la nièce-statue non seulement renforce l’idée première de froideur face aux événements, mais suggère aussi l’image statique d’une statue sainte que l’on regarde avec les yeux de la foi religieuse et non pas avec ceux de la séduction :

 » … il regardait la nuque de ma nièce penchée sur l’ouvrage, la nuque frêle et pâle d’où les cheveux s’élevaient en torsades de sombre acajou « 

La nièce = la France. Les blés mûrs = les cheveux s’élevaient (blonds) vers le ciel.
La nièce = la cathédrale
La cathédrale =  » transparente  » +  » immatérielle  » ; de même la nièce =  » pâle  » +  » frêle  »
Les cheveux de la nièce = sombre acajou = terre

La relation nièce = «  blés mûrs  » nous renvoie, par le biais de l’intertexte, à sa qualité de Déméter, déesse des moissons.

 » A travers ce grain de blé, les époptes honoraient Déméter, la déesse de la fécondité et l’initiatrice aux mystères de la vie. (…) Le sein maternel et le sein de la terre ont été souvent comparés « .

Ce symbolisme rappelle celui du chapitre V, lorsque W.von Ebrennac dit :

 » Il faut la boire à son sein, il faut qu’elle vous offre son sein dans un mouvement et un sentiment maternels. « 

La relation nièce =  » blés mûrs  » renforce aussi l’idée de la mort et de la renaissance manifeste tout au long de la nouvelle.

L’espace de la Cathédrale, ce monde qui relie le terrestre au spirituel, n’est possible que grâce à la manifestation des anges, les intermédiaires entre Dieu et le monde.
La nièce appartient au monde supérieur, elle est, une fois de plus, dépassée et transcendée par son rôle ; elle est, elle aussi, intermédiaire, messagère de la spiritualité dans un monde inférieur ravagé par la guerre.

L’ange conduit et montre le chemin comme le fait aussi la nièce.

De même que les anges, les oiseaux servent de symboles aux relations entre le ciel et la terre :

 » En grec, le mot même a pu être synonyme de présage et de message du ciel « 

La nièce, en se transformant en  » grand-duc « , apporte le message :  » il va partir  » et le présage : il va mourir –  » Adieu « . En effet, les deux moments où l’auteur fait référence au « grand-duc » sont placés avant qu’elle ne dise :  » Il va partir… « 

LA BELLE ET LA BETE

 

La nièce, comme dans les contes de fées, incarne le rôle de la Belle, prisonnière de la Bête. Cette présentation permet à l’auteur de symboliser les deux figures de la Belle, c’est-à-dire de la nièce : la France prisonnière de l’ennemi, les Allemands ; la nièce prisonnière de ses désirs, de ses sentiments.

«  Pauvre Belle! La Bête la tient à merci – impuissante et prisonnière…  » (chap.4)

Elle est prisonnière dans un «  château « , mot qui présente trois niveaux de signification :

  • ·Château : d’habitude situé sur les hauteurs d’une colline = relation dominant vs dominé. Le pouvoir :

«  Ici c’est un beaucoup plus beau château  » (chap. 2) Idée de protection

  • Château des contes de fées où les belles jeunes filles attendent leur Prince Charmant :

 » C’est maintenant un chevalier très beau et très pur…  » (chap 4)

  • Château :  » Ce que protège le château, c’est la transcendance du spirituel . « 

La jeune fille allemande à laquelle W. von Ebrennac fait référence dans le chapitre 6 vit aussi dans un château, mais il la rejette parce qu’elle n’est pas la femme qui pourra défaire le sortilège. Mais la Belle, elle, le pourra car elle a le pouvoir de transformer la Bête.

La nièce fait également songer à Hécate, déesse  » présidant aux apparitions des fantômes et aux sortilèges.. ses pouvoirs son redoutables la nuit, à la trouble lumière de la lune avec laquelle elle s’identifie ; elle est liée aux cultes de la fertilité  »

Finalement, leur union a lieu :

 » Leurs enfant, qui additionnent et mêlent les dons de leur parents, sont le plus beaux que la terre ait portés  » (chap. 4)

A travers la figure (profane) de la Belle, la nièce accomplit pour la première fois son rôle de mère qui fait surgir de son ventre la naissance ; en cela elle s’oppose à la mère-vierge spirituelle.

CONCLUSION


Partis du mythe de la Création, nous entrons dans la perception d’un ordre nouveau qui a pour objet la création d’un monde à partir du  » Silence de la mer « . Ce silence, où habite la tranquillité, attend d’être pénétré par le chaos. C’est la création du Féminin qui provoque celle du Masculin. Mer, mère, terre :  » elles sont les réceptacles et matrices de la vie « .


La création est nécessaire pour pouvoir ensuite évoquer les déesses qui vont essayer d’amener, de guider (le héros) vers le Bien par un chemin juste. En sachant que, quand on arrive au terme de l’évolution, à la fin du parcours, de ce qu’on doit apprendre, nous attend la mort pour renaître de nouveau. C’est le mythe du retour à l’Origine où les choses se sont manifestée pour la première fois.


Vercors met en scène cette création et confie à la nièce la responsabilité d’accomplir la mission. L’itinéraire de la nièce consiste à guider la destinée de W. von Ebrennac jusqu’à sa transformation, en même temps qu’elle subit la sienne propre. En effet, elle passe de la Demoiselle (Kore, la fille, Diane, Artémis) à l’Initiatrice ( Pénélope, Cassandre, Ariane, Antigone, la Belle, le grand-duc , la Vierge, Hestia) pour finalement devenir la Mère dans tous les sens du terme. Sa maternité – comme toutes les autres formes qu’elle revêt – la dépasse. Et c’est pour cette raison qu’il n’est pas nécessaire de la concrétiser (en lui donnant une existence réelle) parce qu’elle existe par soi-même : la Vierge Marie a eu son Enfant sans être fécondée. De même, la nièce, sur le terrain du matériel, est mère potentielle ; sur le terrain de l’immatériel, elle est la mère de tous. A jamais sa flamme, sa chaleur demeurent. La femme est la seule qui puisse transformer le sang en lait maternel :

«  Il était parti quand, le lendemain, je descendis prendre ma tasse de lait matinale. Ma nièce avait préparé le déjeuner …  » (chap. 8)

Sur son chemin elle a été fécondée par l’amour, c’est pourquoi, à la fin, elle ne sera plus la même. Le seul mot qu’elle prononce annonce la mort et la Libération :  » – Adieu  » ( = à Dieu ?).

***


BIBLIOGRAPHIE


CAMPBELL, Joseph with MOYERS, Bill, The Power of Myth, New York, Doubleday,1988.

RISQUEZ, FERNANDO, Aproximaciôn a la Feminidad, Caracas, Editorial Arte, 1985.

DICTIONNAIRE DE LA MYTHOLOGIE Grecque et Romaine, 8e édition, Paris,
1986.

CHEVALIER, Jean et GHERBRANT, Alain, Dictionnaire des Symboles, Mythes, Rêves, Coutumes, Gestes, Formes, Figures, Couleurs, Nombres, Paris, Laffont/Jupiter, 1969 et 1982, collection  » Bouquins « .


TABLE DES MATIERES


INTRODUCTION

LA CREATION

UN ITINERAIRE POUR LA NIECE

· La Nièce Initiatrice
· La Nièce Pénélope
· La Nièce Vesta (Hestia)
· La Nièce Mère Spirituelle-Chartres


· LA BELLE ET LA BÊTE


CONCLUSION

***

Université de Genève, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par Mme Marlyn CZAJKOWSKI MOYERS dans le cadre du séminaire de littérature de M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

Profe 

La France : la Belle ou une chienne rampante ? Le code idéologique de « Le Silence de la Mer » de VERCORS

INTRODUCTION

 » Le silence de la mer  » a été écrit et publié clandestinement pendant la seconde guerre mondiale, sous l’occupation allemande. C’est l’histoire d’une famille française qui s’oppose par le silence à l’officier allemand qu’elle est obligée de loger. Curieusement, étant donné les circonstances, ce texte n’a pas été perçu comme un puissant appel à la résistance. Les lecteurs se sentaient mal à l’aise : le personnage principal, Werner von Ebrennac, était trop bon pour un officier allemand. Au cours des années, Werner von Ebrennac finira par devenir l’image même de la victime de la barbarie hitlérienne dans le coeur des lecteurs bienveillants.

Comment est-il possible qu’un envahisseur botté et casqué, qui frappe à la porte mais entre sans y être invité, suscite tellement de compassion ? La réponse est simple : la plupart des lecteurs ont le même système de valeurs que Werner von Ebrennac. Les lecteurs et leur héros partagent la même idéologie : l’idéologie patriarcale.

La question des silences

L’opposition fondamentale n’est ni silence vs bruit ni se taire vs parler, mais silence de la femme vs silence de l’homme. Werner von Ebrennac est accueilli par le silence de ses deux hôtes, la nièce et l’oncle. Il est tout à fait imaginable qu’il dise :

« Je suis heureux d’avoir trouvé ici une jeune femme digne. Et un monsieur silencieux. Il faudra vaincre ce silence. Il faudra vaincre le silence de la France. Cela me plaît.« 

Imaginable mais pas possible. Il n’est pas nécessaire d’avoir une imagination débordante pour envisager la juste fureur des lecteurs devant un tel outrage envers la France et les Français si notre héros avait prononcé ces mots. Or, von Ebrennac est le vrai fils de son (et de notre) temps. Il sait que le silence d’une femme a une autre valeur que celui d’un homme. Voilà ce qu’il dit:

« Je suis heureux d’avoir trouvé ici un vieil homme digne. Et une demoiselle silencieuse. Il faudra vaincre ce silence. Il faudra vaincre le silence de la France. Cela me plaît .« (p.33)

Dans nos sociétés, fondées sur les principes judéo-chrétiens et imprégnées de certaines croyances humanistes, dont les droits de l’homme, il n’est pas interdit aux femmes de parler bien qu’il soit préférable qu’elles se taisent. Le silence est nécessaire pour maintenir l’état d’invisibilité – l’état naturel – de la Femme. (Il va de soi que, pour un lecteur appartenant à une société où la Femme n’est pas autorisée à parler, l’acte de résistance de la nièce serait complètement incompréhensible.) Au moment où von Ebrennac rencontre la famille, il s’adresse à l’oncle (l’homme) et non pas à la nièce (la femme) :

« La cape glissa sur son avant-bras, il salua militairement et se découvrit. Il se tourna vers ma nièce, sourit discrètement en inclinant très légèrement le buste. Puis il me fit face et m’adressa une révérence plus grave. Il dit: « Je me nomme Werner von Ebrennac » (p.21-22)

Le silence de la nièce lui paraît normal. Il n’a pas tort. La communication verbale entre l’oncle et la nièce est très limitée, voire non-existante quand le train-train de la vie quotidienne est bouleversé :

« D’un accord tacite nous avions décidé, ma nièce et moi, de ne rien changer à notre vie, fût- ce le moindre détail... » (p.25, l’arrivée de von Ebrennac )

« Ni ma nièce ni moi nous n’en parlâmes.  » (p.47, l’absence inquiétante de von Ebrennac)

« De cela je ne dis rien à ma nièce.. » (p. 48, la rencontre entre l’oncle et von Ebrennac dans la Kommandantur.)

« Elle me servit en silence. Nous bûmes en silence. » (p. 60, après le départ de von Ebrennac.)

Mais, si une femme se tait afin d’exprimer son désaccord, le silence devient visible et la femme aussi. Tout homme sait que la visibilité d’une femme est une provocation. Une provocation provenant d’une femme ne peut être qu’un défi au pouvoir sexuel. Et un homme ne peut que répondre à ce défi en employant les moyens de la politique sexuelle. Le lien idéologique entre les lecteurs et le héros est établi. La France est une demoiselle silencieuse : il n’y a rien d’outrageant dans le désir de l’officier allemand de briser ce silence. Et si elle finit par parler,

« J’entendis: Adieu. Il fallait avoir guetté ce mot pour l’entendre, mais enfin je l’entendis. Von Ebrennac aussi l’entendit, et il se redressa, et son visage et tout son corps semblèrent s’assoupir comme après un bain reposant. » (p. 59)

ce n’est que pour assurer que tout va bien dans les affaires de l’ordre patriarcal : puisque l’oncle reste fidèle à sa résolution de ne pas parler, la suprématie mâle ( nièce vs von Ebrennac ) et la dignité de l’homme ( oncle vs von Ebrennac ) sont confirmées.


La question de l’honneur ( amour vs devoir )

Werner von Ebrennac aime la France:

« – J’aimais toujours la France, dit l’officier sans bouger. Toujours. J’étais un enfant à l’autre guerre et ce que je pensais alors ne compte pas. Mais depuis je l’aimais toujours. Seulement, c’était de loin. Comme la Princesse Lointaine. » (p. 27)

Werner von Ebrennac respecte son père. Le père, trahi par la France (une fois de plus elle a refusé de se marier avec das Vaterland), demande à son fils d’exécuter la punition :

« Il me dit: « Tu ne devras jamais aller en France avant d’y pouvoir entrer botté et casqué. » Je dus le promettre, car il était près de la mort. Au moment de la guerre, je connaissais toute l’Europe, sauf la France. » (p 28)

L’officier allemand est un fils loyal tout court. Le père demande, le fils obéit. Il parcourt l’Europe d’un bout à l’autre, sans jamais mettre le pied en France. (Etant donné son amour pour la France, sans parler de son goût du voyage, cela a dû être très frustrant…)

Il y a peu de choses aussi respectables et admirables que la loyauté du fils envers le père. Ainsi, quand von Ebrennac entre en France, botté, casqué et précédé par des chars et des bombes, c’est fortement désagréable mais justifiable : il ne le fait que par amour pour la France et par devoir filial. Il n’aurait pas pu agir autrement sans trahir le code de l’honneur.

Quant au devoir de la France, elle doit également respecter le code de l’honneur. Il serait inadmissible qu’elle se jetât par amour dans les bras du premier venu. Dans le monde de von Ebrennac, une demoiselle respectueuse ne fera jamais une chose pareille. Elle attend, en silence, d’être présentée, donnée ou vendue. Von Ebrennac admet que l’acte de transaction pourrait quelquefois avoir un goût amer, mais il l’accepte dans la meilleure tradition de « la fin-justifie-les-moyens ». Le maréchal Pétain et le gouvernement de Vichy ont leur raison d’être :

 » …Oui, il fallait quelqu’un qui acceptât de vendre sa patrie parce que, aujourd’hui, – aujourd’hui et pour longtemps, la France ne peut tomber volontairement dans nos bras ouverts sans perdre à ses yeux sa propre dignité. Souvent la plus sordide entremetteuse est ainsi à la base de la plus heureuse alliance. L’entremetteuse n’en est pas moins méprisable, ni l’alliance moins heureuse.  » (p. 43)

La question de l’image ( vierge vs putain )


Dans toutes les cultures patriarcales la femme existe dans et par le regard des hommes. Sa propre réalité est réduite à l’image que ceux-ci ont d’elle et elle n’est reconnue qu’à travers cette image. En fait, il n’y a que deux images de la femme : soit elle est vierge ( avec des variantes innombrables ), soit putain ( idem ). La femme est soit idéalisée, soit diabolisée, mais jamais définie par elle-même. S’il est vrai que l’image de quelqu’un révèle l’état d’esprit de son concepteur plutôt que le modèle, Werner von Ebrennac ne peut être qu’une âme noble. Sa France est vertueuse et belle. Mais comme l’image est toujours fonction de son créateur, la pureté de la France sert à signaler la pureté de von Ebrenac, encore plus pure. Son conte de fée préféré est La Belle et la Bête :

« Pauvre Belle ! La Bête la tient à merci, – impuissante et prisonnière, – elle lui impose à toute heure du jour son implacable et pesante présence … La Belle est fière, digne,- elle s’est faite dure … Mais la Bête vaut mieux qu’elle ne semble. Oh! elle n’est pas très dégrossie! Elle est maladroite, brutale, elle paraît bien rustre auprès de la Belle si fine! Mais elle a du coeur, oui, elle a une âme qui aspire à s’élever. Si la Belle voulait! …. La Belle met longtemps à vouloir. Pourtant, peu à peu, elle découvre au fond des yeux du geôlier haï une lueur, – un reflet où peuvent se lire la prière et l’amour. Elle sent moins la patte pesante, moins les chaînes de sa prison. Elle cesse de haïr, cette constance la touche, elle tend la main … Aussitôt la Bête se transforme, le sortilège qui la maintenait dans ce pelage barbare est dissipé: c’est maintenant un chevalier très beau et très pur, délicat et cultivé, que chaque baiser de la Belle pare de qualités toujours plus rayonnantes…  » (chap. 4)

En revanche, les camarades de von Ebrennac, son frère poète compris, sont adeptes de l’autre image. La France est une sale putain, toujours prête à planter son couteau dans le dos de ses clients honnêtes et innocents. Certes, elle se croit spirituelle, pure et meilleure que les autres, elle est même très convaincante, mais les fils germaniques vont démontrer sa vraie nature :

 » C’est un venin! Il faut vider la Bête de son venin!  » (p. 56)

«  Ils ont la grande peur maintenant, ah! ah! ils craignent pour leur poches et leur ventre, – pour leur industrie et leur commerce ! Ils ne pensent qu’à ça ! Les rares autres, nous les flattons et les endormons, ah! ah! Ce sera facile ! Nous échangeons leur âme contre un plat de lentilles !  » (p. 56)

 » Nous en ferons une chienne rampante.  » (p. 53)

Le destin ultime de toute femme, quelle que soit son image, qu’elle soit la Belle ou une chienne rampante, est d’être soumise à l’homme et enfermée soit dans la prison du mariage soit dans celui du bordel C’est l’ordre qui vient directement de Dieu le Père, et von Ebrennac, le musicien, le respecte aussi bien que son frère, le poète. La France est agressée, vaincue, occupée et emprisonnée. C’est là sa seule réalité ? Peu importe si elle est la Belle ou une chienne rampante, la différence n’existe que dans la tête des créateurs des images.

La question de la responsabilité ( innocence vs culpabilité )

Une des constantes du système éthique du patriarcat est la culpabilité de la femme. Par conséquent, dichotomie de pensée patriarcale oblige, l’homme est innocent. Même quand il pèche, il pèche par innocence. La responsabilité pour le malheur du monde pèse entièrement sur les épaules de la femme. ( Si seulement elle avait mangé cette pomme toute seule ! )

Werner von Ebrennac est un homme innocent et souffrant. Il était privé d’amour dans son propre pays : une jeune fille allemande a détruit son Eden à la Disneyland en arrachant des pattes à un moustique :

 » …nous étions dans la forêt. Les lapins, les écureuils filaient devant nous. Il y avait toutes sortes de fleurs – des jonquilles, des jacinthes sauvages, des amaryllis … La jeune fille s’exclamait de joie. Elle dit:  » Je suis heureuse, Werner. J’aime, oh! j’aime ces présents de Dieu! J’étais heureux, moi aussi. Nous nous allongeâmes sur la mousse, au milieu des fougères. Nous ne parlions pas, Nous regardions au-dessus de nous les cimes des sapins se balancer, les oiseaux voler de branche en branche. La jeune fille poussa un petit cri : – Oh! Il m’a piqué sur le menton! Sale petite bête, vilain petit moucheron ! – Puis je lui vis faire un geste vif de la main. – J’en ai attrapé un, Werner! Oh! regardez, je vais le punir : je lui – arrache – les pattes – l’une – après – l’autre… » et elle le faisait… (…)… aussi j’étais effrayé pour toujours à l’égard des jeunes filles allemandes.  » ( p.40 )

La Belle est emprisonnée par la Bête, mais ce serait sa faute si les choses, entreprises avec les meilleures intentions…

 » … je ne regrette pas cette guerre. Non. Je crois que de ceci il sortira de grandes choses… »
(p. 29)

…tournent mal :  » Si la Belle voulait !  » ( p. 33)

De même que pour la France qui, occupée par les Allemands, doit comprendre leur souffrance et accepter, comme toute vraie femme, (c’est-à-dire mère, soeur, fille, ) de répondre à la haine par l’amour :

«  Et, vraiment, je sais bien que mes amis et notre Führer ont les plus grandes et les plus nobles idées. Mais je sais aussi qu’ils arracheraient aux moustiques les pattes l’une après l’autre. C’est cela qui arrive aux Allemands toujours quand ils sont très seuls: cela remonte toujours…« 

« Heureusement maintenant ils ne sont plus seuls: ils sont en France. La France les guérira. Et je vais vous le dire: ils le savent. Ils savent que la France leur apprendra à être des hommes vraiment grands et purs … (…)

– Mais pour cela il faut l’amour. (…)

– Un amour partagé.  » ( p. 41 )


 » .… il faut qu’elle vous offre son sein dans un mouvement et un sentiment maternels … Je sais bien que cela dépend de nous…Mais cela dépend d’elle aussi. Il faut qu’elle accepte de comprendre notre soif, et qu’elle accepte de l’étancher … qu’elle accepte de s’unir à nous.  »
( p. 36 )

Werner von Ebrennac est tellement innocent qu’il doit aller à Paris pour se rendre compte de la monstruosité du nazisme, alors que le régime est bel et bien installé depuis bon nombre d’années dans son propre pays. Cet homme cultivé, amateur des arts en général et de la littérature en particulier, musicien de surcroît, ignore tout des bûchers de livres qui incendient le ciel allemand, du sort des artistes dits dégénérés, des persécutions et des exécutions de ses confrères/consoeurs, ses contemporains. N’aimait-il pas leurs livres, leurs tableaux ? Ne faisaient-ils pas partie de son rêve ?

Bénis soient les innocents… !

En guise de conclusion:

Pendant la guerre du Golfe, les bombes envoyées sur Bagdad portaient des messages d’amour. Idem pour Sarajevo. Et c’est loin d’être un hasard….

***

Texte présenté par Mme Sladjana MARKOVIC dans le cadre du séminaire d’introduction à l’analyse sémiotique de M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

« Le Silence de la Mer » de VERCORS ( analyse sémiotique I )

INTRODUCTION

« Le Silence de la mer » a été écrit en octobre 1941 par Jean Bruller dit Vercors. C’est le même qui crée, avec Pierre de Lescure, les Editions de Minuit, en automne 1941. Une maison d’édition clandestine, évidemment, et « Le Silence de la mer » est le premier titre à y être édité. Le livre nous raconte l’histoire d’une famille française qui est forcée de loger un officier de l’armée hitlérienne sous l’Occupation. Vu la date de publication du livre et les événements qu’il nous rapporte, on peut dire que Vercors présente un témoignage « en direct » des événements de l’époque que les historiens appellent la « débâcle ».

Ce qui a dû frapper le lecteur contemporain de Vercors, et ce qui frappe encore le lecteur d’aujourd’hui, c’est certainement le personnage de l’officier allemand. En effet, l’auteur nous présente un officier allemand loin des clichés traditionnels. Ebrennac n’est pas un être sadique, barbare, dépourvu de toute humanité mais, bien au contraire, il est raffiné, cultivé, musicien, connaît bien la littérature et la culture françaises. En face de lui, on trouve le personnage de la nièce qui incarne symboliquement la France, battue mais fière et résistant. Entre ces deux personnages, on trouve celui de l’oncle qui est « neutre » et qui remplit le rôle du narrateur.

I. L’analyse sémiotique

1. La structure générale du récit

Pour dégager la structure générale du récit, il faut tout d’abord observer la situation finale et rechercher la situation initiale correspondante. Dans notre cas, la situation finale est caractérisée, d’une part, par le désillusionnement d’Ebrennac et sa volonté d’autopunition (c’est-à­-dire sa décision de partir pour le front russe non pour combattre mais pour y trouver la mort) …

· le désillusionnement :

« … et l’officier dit, – sa voix était plus sourde que jamais : – Je dois vous adresser des paroles graves. »

... – Tout ce que j’ai dit ces six mois, tout ce que les murs de cette pièce ont entendu… » – il respira, avec un effort d’asthmatique, garda un instant la poitrine gonflée… « il faut …» Il respira : « il faut l’oublier ». (P.45)

 » – Au carrefour, on vous dit : « Prenez cette route-là ». Il secoua la tête. « Or, cette route, on ne la voit pas s’élever vers les hauteurs lumineuses des cimes, on la voit descendre vers une vallée sinistre, s’enfoncer dans les ténèbres fétides d’une lugubre forêt !…0 Dieu! Montrez-moi où est MON devoir! ». (p.49-50)

· le désir d’autopunition :

« ... – J’ai fait valoir mes droits, dit-il, avec naturel. J’ai demandé à rejoindre une division en campagne. Cette faveur m’a été enfin accordée : demain, je suis autorisé à me mettre en route. Je crus voir flotter sur ses Lèvres un fantôme de sourire quand il précisa :- Pour l’enfer. Son bras se leva vers l’Orient, vers ces plaines immenses où le blé futur sera nourri de cadavres. (p.50)

…et, d’autre part, la communication établie entre les Français et l’Allemand :

« … je n’attendis pas davantage et dis d’une voix claire : « Entrez, monsieur ». (p.44)

« … pour la première fois, – pour la première fois, elle offrit à l’officier le regard de ses yeux pâles. » (p.45)

« … la jeune fille remu[a] les lèvres. Les yeux de Werner brillèrent. J’entendis :- Adieu. » (P. 51)

A la situation initiale correspond, d’une part, l’arrivée de l’officier chez les Français et ses idées sur le mariage franco-allemand …

« Il sortira de très grandes choses pour l’Allemagne et pour la France. Je pense, après mon père, que le soleil va luire sur l’Europe. » (p.26)

…d’autre part, le refus de toute communication avec l’occupant allemand :

« … ma nièce avait ouvert la porte et restait silencieuse … » (P. 19)

« ... ma nièce ouvrit la porte qui donne sur le petit escalier et commença de gravir le marches, sans un regard pour l’officier, comme si elle eût été seule ... » (p.20)

Il faut ensuite observer à quel moment a lieu la transformation. Dans notre cas, elle a lieu à un moment précis, c’est-à-dire après le voyage à Paris, où Ebrennac rencontre ses amis nazis. Il y apprend et comprend les vraies intentions de l’Allemagne hitlérienne : la destruction et la domination du monde. Il se rend alors compte que tout ce temps-là il s’est fait bercer de fausses illusions et de faux espoirs

Avant :

« A Paris, je suppose que je verrai mes amis, dont beaucoup sont présents aux négociations que nous menons avec vos hommes politiques, pour préparer la merveilleuse union de nos deux peuples. Ainsi, je serai un peu le témoin de ce mariage » (p.38)

transformation et « éveil » d’Ebrennac :

« … nous avons l’occasion de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : son âme aussi. Son âme surtout. Son âme est le plus grand danger. C’est notre travail en ce moment : ne vous y trompez pas, mon cher »
(p.46)

 » – J’ai dit : « Avez-vous mesuré ce que vous faites ? L’avez-vous MESURE ? » (p.48)

Pour simplifier, on peut inscrire la structure générale du récit sur l’axe sémantique suivant :

avant transformation       vs      après transformation

S ————————-> t ———————> S 1


situation initiale           vs               situation finale

l’arrivée de l’officier         vs       le départ de l’officier
son idéalisme                  vs                       son éveil
ténèbres                         vs                          lumière
désespoir                        vs                            espoir


Mais il est également possible de formuler la structure générale du récit à différents niveaux, plus concrets ou plus abstraits :

 – Abstrait : thématique et narratif

 – Concret : figuratif

2. Le niveau figuratif

Après avoir dégagé la structure générale du récit, on peut analyser le récit au niveau le plus concret, c’est-à-dire au niveau figuratif . A ce niveau, on observe les personnages et le déroulement concret de leurs actions dans des lieux et des temps déterminés.
Le récit tout entier repose sur le personnage de Werner von Ebrennac. Il est pourtant intéressant d’observer qu’il est exclu « physiquement » du début et de la fin du récit. Pourtant, il y est quand même présent, même si sa présence n’est que virtuelle, mentale ( il est dans l’esprit de l’oncle et de la nièce ) et grammaticale ( le pronom « il » ) :

« Il fut précédé par un grand déploiement d’appareil militaire. » (p. 17)

« Il était parti quand, le lendemain, je descendis prendre ma tasse de lait matinale. » (p. 5 1)

Le personnage de l’officier n’apparaît donc « physiquement » qu’à partir du deuxième chapitre (p. 19) et c’est le personnage de l’oncle qui assume le rôle du narrateur et qui nous donne sa description :

« … je vis l’immense silhouette… »

« il était immense et très mince… »

 » ses hanches et ses épaules étroites étaient impressionnantes. Le visage était beau. Viril et marqué de deux grandes dépressions le long des joues … » (p. 19-20)

Au niveau du code sensoriel, la description est très dysphorique. Le choix des adjectifs et la démesure omniprésente orientent l’interprétation. Le lecteur peut ainsi ressentir le malaise de l’irruption de l’ennemi dans la maison. On pourrait, d’ailleurs, transposer cette image pour y voir celle de l’Allemagne qui envahit la France. La supériorité allemande est soulignée par la position des actants dans l’espace :

l’oncle : « … j’étais assis au fond de la pièce, relativement dans l’ombre… »

la nièce : « ... elle se tenait elle-même contre le mur… »

l’officier : « …il était debout au milieu de la pièce… »

Il y a donc une évidente inégalité entre les actants, et les rapports entre eux sont des rapports de force : l’oncle et sa nièce subissent l’action de l’officier.

Au personnage d’Ebrennac s’oppose le personnage de la nièce ; toutefois, le lecteur n’a droit qu’à une description minimale de celle-ci. La description de ce personnage est restreinte à son buste ou bien à son visage :

« … le profil de ma nièce, immanquablement sévère et insensible … » (p.23)

« … Et en fait, c’était bien une statue. Une statue animée, mais une statue … » (p.25)

« … le pur profil têtu et fermé... » (p.29)

« ... elle offiit à l’officier le regard de ses yeux pâles … » (p.45)

« ... Le visage de ma nièce me fit peine, Elle était d’une pâleur lunaire. Les lèvres, pareilles aux bords d’un vase d’opaline, étaient disjointes, elle esquissait la moue tragique des masques grecs … » (p.50)

« ... elle regardait avec cette fixité inhumaine de grand-duc » (p.43)

La description de la nièce est également, nous semble-t-il, dysphorique : elle fait penser plutôt à une statue. D’ailleurs, elle n’a ni prénom ni nom de famille. Son rôle dans le récit est très symbolique et son buste est le buste de Marianne. Les deux personnages, Ebrennac et la nièce, s’opposent et se complètent en même temps :

Ebrennac                           vs                          la nièce
homme                             vs                           femme
militaire                            vs                             civile
la Bête                              vs                          la Belle
l’envahisseur, le conquérant vs    la Princesse Lointaine

En ce qui concerne le personnage de l’oncle, son rôle est avant-tout celui du narrateur qui nous rapporte les événements.

Pour ce qui est de l’espace textuel, il faut noter qu’on observe deux mouvements importants dans le récit : le mouvement à l’intérieur de la maison et le mouvement à l’extérieur de la maison.

Pour l’extérieur, c’est le déplacement à Paris qui a de l’importance, car c’est le moment de la transformation ; il faut mentionner aussi la cathédrale de Chartres, haut lieu de la spiritualité, lieu où le Mal est vaincu par l’espoir (p.34) :

«  Le destin m’a conduit sur Chartres. Oh !, vraiment quand elle apparaît, par-dessus les blés mûrs, toute bleue de lointain et transparente, immatérielle, c’est une grande émotion! » (p.49)

Ici le « blé » symbolise le sein de la terre. La couleur « or » reflète la lumière céleste et s’accorde à la couleur « bleue ». Nous avons ainsi :

/le ciel/ + /le blé uni avec le ciel/.

Le motif du champ de blé reviendra à la fin du texte (p. 50) :

« ... où le blé futur sera nourri de cadavres… »

Il y a là un parcours qu’on peut reconstituer : l’officier mourra en Russie ; son corps nourrira le blé, dont la couleur le fera monter au ciel ; sa mort est annoncée mais elle est euphorique.

Pour l’intérieur de la maison, on peut observer que l’oncle et sa nièce séjournent en bas, tandis que la chambre d’Ebrennac se trouve à l’étage, en haut. Cette hiérarchie exprime bien le rapport de forces qui existe entre les personnages.

Il a y aussi des lieux intermédiaires à l’intérieur de la maison qui ont une signification précise :

la porte – un mot qui revient très souvent dans le texte – symbolise le lieu de passage entre deux mondes, entre la lumière et les ténèbres. Et c’est l’officier qui l’ouvre, qui la franchit et la ferme.

l’escalier – qui symbolise l’élévation vers le savoir et vers la connaissance, mais qui peut aussi représenter la chute. Et c’est encore Ebrennac qui gravit et descend les marches.

3. Le niveau narratif

Au niveau narratif, on analyse les fonctions des actants et les relations qu’ils entretiennent entre eux. On analysera donc les relations entre l’officier et la nièce. Le parcours narratif, de la situation initiale à la situation finale, se réalise sous la forme de la quête d’un Sujet ( Ebrennac ) à la recherche d’un Objet du désir ( l’union franco-allemande ). En arrivant en France et dans la maison, Ebrennac fait une tentative de conjonction avec son Objet de désir. Pendant ses longs monologues auprès de la cheminée, il va essayer de justifier ses agissements aux yeux des habitants légitimes de la maison et prôner la nécessité de l’union :

Ebrennac (Allemagne) SUJET——->   (axe du désir)  ——–>      La nièce ( France ) OBJET

taureau, trapu, puissant    vs   la pensée subtile, poétique
lourdeur, brutalité, force   vs esprit, légèreté, finesse (pp. 24-25)

Von Ebrennac s’exprime sans paroles, avec la musique inhumaine, démesurée    vs    la France s’exprime par une                                     parole fine, précise, mesurée
langage de l’âme           vs       langage de l’esprit (p. 29)

Bête – rustre, brutale     vs        Belle – fière, digne (p.29)

 – l’union :

« Il sortira de très grandes choses pour l’Allemagne et pour la France … » (p.26)

« … leur union détermine un bonheur sublime… » (p. 3 1)

« .. il faut qu’elle accepte de s’unir à nous … » (p.32)

Pour Ebrennac, tous les moyens sont bons pour arriver à cette « merveilleuse union » :

« … Pourtant, je ne regrette pas cette guerre ... » (p.26)
« ... souvent, la plus sordide entremetteuse est ainsi à l’origine de la plus heureuse alliance. L’entremetteuse n’est pas moins méprisable, ni l’alliance moins heureuse ... » (p. 38)

Après son séjour à Paris, où il doit revoir ses amis nazis qui mènent les négociations (« l’entremetteuse »), il se rend compte que cette union, telle qu’il l’imagine, est impossible car la Bête ne cherche pas à conquérir la Belle pour pouvoir s’unir à elle mais pour pouvoir la détruire.

Ainsi, sa quête du bonheur (qui passe par l’union) devient la quête de la vérité. Pour ne plus offenser la Belle, la Bête choisit la mort. Sa quête n’échoue pas pour autant puisque le refus de communication se transforme en communication après qu’il a avoué ses torts et qu’il « libère » la Belle. Le Sujet est alors en conjonction avec son Objet du désir.

4. Le niveau thématique

Le parcours thématique du récit peut se présenter comme ceci :

la valeur S1 est niée en 1/S1 pour affirmer ensuite S2

Un texte, après avoir posé une valeur, la nie ou la met en doute, la questionne, pour passer à la valeur contraire.

Ainsi :

En S1 la Bête veut conquérir la Belle

En 1/S1 la Bête ne veut plus la conquérir

En S2 la Bête libère la Belle
ou bien :

En S1 Ebrennac est aveuglé par son idéalisme

En 1/S1 Ebrennac n’est plus aveuglé

En S2 Ebrennac trouve la vérité
Ou bien encore :

En S1 : non-communication entre les résidents de la maison

En 1/S1 non non-communication

En S2 communication entre les personnages


II. L’intertextualité


Il est intéressant de constater qu’en lisant le récit de Vercors on y découvre des allusions à d’autres textes, mythologiques et bibliques surtout. Le repérage des textes anciens, qui dépend évidemment des compétences du lecteur, de sa culture, permet de faire une lecture multiple.

 – Ainsi, en nous décrivant l’aspect physique de l’officier ( « la jambe raide », p. 20 ), Vercors nous permet de faire immédiatement le rapprochement avec le mythe d’OEdipe. En juxtaposant les deux personnages, on peut établir un parallèle entre eux. Pour surcompenser son infériorité physique, le boiteux recherche une certaine supériorité dominatrice qui sera ensuite la cause de sa perte. Malgré son effort pour déjouer la prédiction, OEdipe n’échappe pas à son destin et il assassine son père et épouse sa mère. Il s’auto-mutile après avoir pris conscience de ses crimes. Ebrennac, de même, choisit la mort après avoir découvert les siens.

 – Un autre texte qu’on pourrait reconstituer à partir du texte de « base » est celui qui traite de l’ange-­messager :

« ...il leva brusquement la tête et fixa l’ange sculpté... » (p.20)

Dans la Bible, l’ange est l’intermédiaire entre les mortels, la terre et le paradis, le ciel. C’est lui qui montre la voie aux égarés ( « … l’ officier, lui-même désorienté, restait immobile « ( p.20).

On pourrait en déduire que le voyage d’Ebrennac, malgré l’obscurité qui l’entoure ( » … on ne voyait pas les yeux que cachait l’ombre« (p.20 ) deviendra un voyage vers la lumière, donc un voyage initiatique :

« … il regardait avec une fixité lamentable l’ange de bois sculpté au-dessus de la fenêtre, l’ange extatique et souriant, lumineux de tranquillité … » (p.50)

 – On peut rapprocher le personnage de la nièce du personnage mythique de Pénélope qui tricotait sans cesse pour repousser les prétendants qui s’étaient installés dans son palais par la force :

« ...ma nièce tricotait, lentement, d’un air appliqué... » (p.23)

« …. ma nièce tricotait avec une vivacité mécanique... » (p. 24)

Ainsi la nièce (la Belle, la France ) résiste à l’officier (la Bête, l’Allemagne ) qui s’est installé dans sa maison sans y être invité.

 – Mais le personnage de la nièce nous fait penser aussi à un autre personnage mythique.

« … ses doigts tiraient un peut trop vivement, trop sèchement sur l’aiguille, au risque de rompre le fil ... » (p.29)

« il attendit, pour continuer, que ma nièce eût enfilé de nouveau le fil qu’elle venait de casser… » (p.34)

En lisant ces lignes, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec le personnage mythique d’Ariane muni du fil grâce auquel le héros perdu trouvera le chemin du retour. L’on peut dès lors prétendre que la nièce est celle qui aidera Ebrennac à trouver son « chemin du retour ».

Conclusion

Pour J.J. Rousseau, toute lecture qui n’était pas faite un crayon à la main n’était qu’une rêverie. Il voulait ainsi souligner la nécessité de ne pas s’arrêter à une lecture superficielle.

L’approche sémiotique n’est qu’une des multiples voies par lesquelles on peut aborder et analyser une oeuvre littéraire. Elle permet d’expliquer le texte uniquement à partir de ses relations internes. Toutefois, aucun texte ne peut être reçu isolément car tout lecteur dépend de son milieu socio-culturel qui influence sa lecture et son interprétation de l’oeuvre.

***

Université de Genève, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par Mlle Petra HORNACKOVA dans le cadre du séminaire d’introduction à l’analyse sémiotique.

Professeur : M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

Le miroir sémantique dans « Le Silence de la Mer » de VERCORS (la musique, contrepoint du silence)

INTRODUCTION

L’analyse des configurations musicales dans « Le Silence de la Mer » révèle la fonction de la musique comme élément  » humanisant  » du héros (acteur) . Tout au long du récit, celui-ci subit une transformation qui peut être représentée par le parcours sémiotique du soldat qui finit par devenir homme.

(parcours sémiotique) :


début du récit ———————————-> fin du récit
( transformation )
SOLDAT ——————————————–> HOMME

 

Ici, la figure du soldat possède une charge sémantique dysphorique qui est produite par deux éléments fondamentaux :

– d’abord, sur le plan du récit, le lecteur est émotionnellement amené à juger du point de vue français;

– ensuite, la description spatio-temporelle des événements permet de situer les faits à une époque précise de l’histoire : la Deuxième Guerre mondiale, l’invasion allemande de la France.

Ces conditions confèrent à la figure du soldat des valeurs négatives telles que :

invasion / destruction / mort

Par contre, la figure de l’homme illustre les valeurs suivantes:

âme / création / vie

En conséquence, le texte décrit cette transformation, – appelée au niveau narratif  » fait manipulateur  » – à travers la fonction principale du héros qui consiste à convaincre ses amphitryons qu’il est un homme sensible et plein d’idéaux.

Ainsi, la musique exerce un rôle actantiel d’Adjuvant et le héros l’utilise pour montrer son côté humain et pour se procurer une valeur euphorique aux yeux des Français avec lesquels il cohabite.

Sur le plan pragmatique, cette activité persuasive a pour but de changer la conduite de l’oncle et de sa nièce. Von Ebrennac cherche à « rompre le silence » des Français pour qu’ils l’acceptent. Mais une fois la réponse obtenue, il renonce a son humanité pour redevenir un soldat.

Werner VON EBRENNAC :

soldat —————->   homme    ———–>   soldat

 

L’INVASION DU SON

La dynamique du texte accorde beaucoup d’importance à la matière sonore dont la musique fait partie. Le texte est riche de ce genre d’éléments qu’on remarque, dès le début, à travers l’opposition : son / silence.

Cette opposition soutient aussi une transformation de la valeur sémantique. Le texte fait apparaître le son (ou le bruit) comme trait caractéristique de Von Ebrennac.
C’est l’élément qui trouble la paix de ceux qui habitent la maison. Le son est un indice de l’invasion allemande, la matière sonore est donc dysphorique. En effet, la  » voix bourdonnante  » de Von Ebrennac ponctue une présence indésirable qui est rejetée par le refus de la communication : le silence.

L’axe sémantique se présente donc, sous la forme suivante :

SON ———————-> vs <—————–  SILENCE
Invasion —————–> vs <—- refus de l’envahisseur

L’évolution se produit dans le contexte de la répétition de la fonction communicative de l’officier allemand :

«  …et, ma fois, je l’admirais. Oui: qu’il ne
se décourageât pas. Et que jamais il ne fût tenté de secouer cet implacable silence par quelque violence de langage… Au contraire, quand parfois il laissait ce silence envahir la pièce et la saturer jusqu’au fond des angles comme un gaz pesant et irrespirable, il semblait bien être celui de nous trois qui s’y trouvait le plus à l’aise. (…) et quand enfin Werner von Ebrennac dissipait ce silence, doucement et sans heurt, par le filtre de sa bourdonnante voix, il semblait qu’il me permit de respirer plus librement
. « 

Cet exemple, tiré du chapitre six, souligne un changement de la valeur sémantique du silence et du son. Le récit de l’oncle présente le silence comme un facteur qui le rend « mal à l’aise » car il est semblable à « un gaz pesant et irrespirable« . Par contre, l’acte discursif de l’allemand lui apporte de la tranquillité. Il est donc évident qu’au niveau profond on est passé d’une situation de refus à une situation de non refus.

D’autres marques figuratives vont confirmer cette étape intermédiaire vers l’acceptation, par exemple l’inquiétude que l’absence de Von Ebrennac provoque chez l’oncle et la nièce :

« Cette absence ne nous laissait pas l’esprit en repos » (chapitre 8)

Finalement, le silence des Français a été brisé : on a accepté de lui adresser la parole :

 » Entrez monsieur. » Pourquoi ajoutai-je: monsieur? Pour marquer que j’invitais l’homme et non l’officier ennemi ? « 

«  J’entendis : – Adieu. Il fallait avoir guetté ce nom pour l’entendre, mais enfin je l’entendis. Von Ebrennac aussi l’entendit, et il se redressa, et son visage et tout son corps semblèrent s’assoupir comme après un bain reposant.  » (Chapitre 8)

La présence de Von Ebrennac est reconnue a la fin du récit. On repère des figures comme : « Entrez« , invitation faite à l’homme et non à l’officier ennemi, et la réponse de la nièce, à l’  » Adieu  » de l’Allemand. Bien que la communication orale ne s’établisse que pendant un temps très court, les figures ont la valeur d’une acceptation. C’est ainsi qu’on peut établir le schéma du  » carré sémiotique  » :

AXE DU CONTACT

SILENCE ————-> VS <—————– PAROLE


refus ——-> vs <— acceptation (réponse des Français)

Relation d’implication :

(non parole = SILENCE)       (non silence = PAROLE)
non acceptation                              non refus


Ce diagramme représente l’évolution des valeurs opposées en passant par une situation intermédiaire : le NON REFUS illustré par la sympathie éprouvée pour von Ebrennac, jusqu’à la situation opposée, c’est-à-dire l’ACCEPTATION de l’Allemand.

 

LA MUSIQUE, LA CLE DES AMES

Nous avons parlé au début du rôle modèle de la musique dans la tâche persuasive de von Ebrennac. Il est important de traiter en détail le fonctionnement de la musique comme instrument de performance du héros dans le cadre d’une analyse du système narratif du texte.

L’instance d’énonciation projette la figure du discours dans le récit. En effet, on a un actant qui joue le rôle de DESTINATEUR : Von Ebrennac, et qui s’adresse à un DESTINATAIRE, l’Oncle et la Nièce, qui admettront sous la figure de l’Acceptation le côté humain de von Ebrennac : OBJET de la communication. Cette action est, en réalité, l’acceptation d’un contact qui doit conduire à un autre Programme Narratif.

Mais, ce qu’il est intéressant de remarquer, ce sont les « habits » figuratifs de l’objet de la communication. Là, von Ebrennac oppose le discours du  » soldat  » au discours de l’  » homme « :

 » Il me dit : tu ne devras jamais aller en France avant d’y pouvoir entrer botté et casqué.  » (chapitre 3)

Et ensuite :

«  Je suis musicien. Je ne suis pas exécutant :
je compose de la musique. Cela est toute ma vie, et, ainsi, c’est une drôle de figure pour moi de me voir en homme de guerre
.  » (chapitre 3)

Cela donne un effet d’équilibre des valeurs fondamentales :

soldat                  vs                   musicien / compositeur
DESTRUCTION      vs                        CREATION

L’actant von Ebrennac est les deux choses à la fois. C’est la dimension humaine dans ses aspect positif et négatif.

C’est la qualité de la musique, comme expression de l’esprit de l’individu et des peuples, qui permet d’atteindre l’âme des Français dans une union qui donnera à l’Europe l’équilibre dont elle a besoin.

Von Ebrennac reflète ainsi l’âme allemande :  » pays de musiciens  » et l’esprit de la France :  » pays d’écrivains « . Il s’agit donc d’un mariage au sein de la « création » intellectuelle.

 » Mais si on dit : et la France ? Alors, qui surgit à l’instant? Molière? Racine? Hugo? Voltaire? Rabelais? Ou quel autre? Ils se pressent, ils sont comme une foule à l’entrée d’un théâtre, on ne sait pas qui faire entrer d’abord. Il se retourna et dit gravement: ? Mais, pour la musique, alors c’est chez nous: Bach, Haendel, Beethoven, Wagner, Mozart…quel nom vient le premier? « 

 

LE RETOUR DU SOLDAT

Malgré la présence de facteurs opposants (illustrés par l’oncle et la nièce, qui sont en situation de dominés parce qu’envahis), l’anti-programme qu’ils représentent n’offre pas la force nécessaire pour obtenir un changement décisif dans la narration. C’est plutôt le programme déployé par les autres soldats allemands qui aura cet effet important. Il s’agit d’un programme contraire où la figure de la musique revêt des valeurs dysphoriques. Les exemples suivants nous semblent démontrer cette hypothèse :

Werner von Ebrennac ——-> vs <—— Discours Nazi :

 

Werner von Ebrennac :


 » Je veux faire, moi, une musique à la mesure de l’homme : cela aussi est un chemin pour atteindre la vérité. « 

Discours nazi :

« Nous ne sommes pas des musiciens » (…) « La politique n’est pas un rêve de poète » (…) « Nous avons l’occasion de détruire la France, elle le sera. Pas
seulement sa puissance : son âme aussi, son âme surtout
. »

En observant le discours de von Ebrennac, on perçoit toujours les valeurs créatrices de l’âme. Tandis que le discours nazi soutient des valeurs destructrices.

Pour von Ebrennac la musique est une réalité qui va lui permettre d’atteindre la vérité ; pour les nazis, la musique et la poésie n’ont pas une valeur concrète, elles appartiennent au monde du rêve, de tout ce qui n’est pas réel.

Cette opposition entre les discours mène à une autre opposition des buts fondamentaux dans le cadre de l’axe du contact : la guerre.

CREATION ———–>  vs   <———- DESTRUCTION

Cette tâche persuasive présente à von Ebrennac une réalité que le héros refuse d’accepter, mais qu’il admet à la fin. Von Ebrennac rétablit un contact avec le système nazi et il affirme son rôle de soldat et renonce à son état d’humain. Il accepte ce rôle comme une punition de son action discursive, qui a échoué parce que construite sur une fausse base.

Au terme du récit, il finit par admettre devant l’oncle et la nièce qu’il a eu tort et qu’il doit partir faire la guerre sur le front oriental.


CONCLUSION

Pour conclure, on présentera ci-dessous le  » schéma actantiel  » complet avec ses différents rapports : l’axe de la communication (savoir), 1’axe du pouvoir et l’axe du désir (vouloir), grâce auxquels on démontrera le rôle de la musique comme ADJUVANT du SUJET :


AXE DE LA COMMUNICATION :

DESTINATEUR ———>  OBJET  ——–> DESTINATAIRE
Werner Von Ebrennac — acceptation — l’oncle et la nièce

AXE DU DESIR :    ( SUJET ——>   OBJET)

AXE DU POUVOIR :

ADJUVANT ————>  SUJET  <———– OPPOSANT
musique —— Werner Von Ebrennac ——- silence


En comparant ce schéma avec le  » carré sémiotique  » de la transformation, déjà présenté, on constate que le silence et la musique deviennent les deux côtés d’un miroir. Car la première est l’image du second et vice-versa. La complémentarité va jusqu’au point où les deux termes se reflètent mutuellement dans un double (et même un triple) jeu des contraires.


DEBUT DU RECIT :

Point de vue de VON EBRENNAC    —> vs <— Point de vue de l’ONCLE et de la NIECE

musique ————>      vs      < ———-  silence

euphorique  ——–>      vs      <———   dysphorique

CREATION  ———>      vs      < ——–DESTRUCTION

MIROIR SEMANTIOUE :

FIN DU RECIT :

Point de vue NAZI  —–> vs <— Point de vue FRANCAIS

musique  —————-> vs <—————    silence

dysphorique ————>  vs  <————–   euphorique


CREATION ————>    vs    <———- DESTRUCTION

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Université de Genève, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par Mlle Lenka KYSELOVA, Mlle Susana SALVADOR et M. Eduardo HARO pour l’obtention du Certificat d’Etudes Françaises

Professeur M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

L’aspect oedipien de Werner von Ebrennac dans « Le Silence de la Mer » de VERCORS


Werner von Ebrennac, le héros de Vercors dans « Le silence de la mer« , fait penser au personnage d’Œdipe qui, d’après André Green[1] est la métonymie de l’être humain se battant entre le destin et sa volonté.La connotation symbolique de la jambe raide de von Ebrennac frappe le lecteur dès le début de la nouvelle. Le pied symbolise l’âme[2]. La répétition du mot « âme« est remarquable tout au long du récit et la description de son boîtement le précède chaque fois qu’il vient rejoindre l’ oncle et la nièce :

« Je vis alors qu’il avait une jambe raide. Les pas de l’Allemand résonnèrent dans le couloir alternativement forts et faibles. » Chap. 2, page 23

Les ressemblances entre Oedipe et von Ebrennac sont nombreuses. Tous les deux sont étrangers. Von Ebrennac est aussi de parenté incertaine :

« Le nom n’est pas allemand. Descendant d’émigré protestant? » Chap. 2, page 22.

Il parle de son père, mais il ne dit rien de sa mère. Son nom indique une origine huguenote, mais sa mère devait être allemande. Von Ebrennac a de l’amour et du respect pour son père[3] :

« A cause de mon père. Il était un grand patriote. » Chap. 3 page 28.

Or Oedipe a dû aussi s’exiler de Corinthe par amour et respect pour le Roi Polybe :


« Il avait quitté Corinthe, sa patrie, où il passait pour le fils du Roi Polybe. Et la cause de cet exil volontaire était un autre oracle. En effet, Apollon avait déclaré que cet homme était destiné à tuer son père. Tout comme Laios, Oedipe crut pouvoir faire mentir l’oracle. Il décida de ne jamais revoir Polybe . »

La faute du père est la faute du fils. Oedipe a payé pour la faute de Laios et von Ehrennac paie pour la faute de son père qui lui a fait promettre de

 » …ne jamais aller en France avant d’ y pouvoir entrer botté et casqué « . Chap. 3, page 28.

La maison de l’enfance de von Ebrennac, dans la forêt, fait penser à Citheron, la montagne où Oedipe avait été abandonné.

Même le vieux maire, qui avait dit à von Ebrennac qu’ il logerait au château, et ses soldats, qui s’étaient trompés, font penser à l’oracle et à Oedipe qui a cru pouvoir le démentir.

De même que son aveuglement a privé Oedipe de la communication sur le plan optique, par l’intermédiaire des images, le silence prive von Ebrennac de la communication sur le plan acoustique, par les mots.

Von Ebrennac est un personnage ambigu. Il a un côté civil très positif : il est artiste, sensible, romantique, intelligent et beau. Mais il a aussi un côté militaire négatif : c’est un officier allemand, c’est-à-dire un ennemi ; il est au service du nazisme. Oedipe aussi est héros et anti-héros à la fois. Tous les deux donnent une fausse impression, mais, malgré tout, ils inspirent des sentiments positifs. L’oncle dit de von Ebrennac :

« Et ma foi je l’admirais. Oui ! qu’il ne se décourageât pas ».
Chap. 6, page 38.

Les Thébains traitaient Oedipe avec amitié, même après la révélation de son identité véritable[4] .

Ce qu’était le Sphinx pour Oedipe, c’est la guerre qui l’est pour von Ebrennac. Oedipe, après avoir vaincu le Sphinx, a épousé la veuve du Roi défunt, Jocaste. Von Ebrennac croit que, quand la guerre sera terminée, la double union de l’ Allemagne avec la France et de von Ebrennac avec la nièce pourra être réalisée[5] .

Tout au long du récit von Ebrennac ne s’est jamais assis :

« Un fauteuil était là offert, tout près. Il ne s’y assit pas. Jusqu’au dernier jour, il ne s’assit jamais ».
Chap.3, page 28.

Comment ne pas penser à Oedipe aveugle et errant ? Tous les deux voulaient avoir la conscience tranquille :

« Le succès est peu de chose auprès d’une conscience en repos ».
Chap. 6, page 41.

Tous les deux se montrent impuissants à contrôler ce qui va arriver et restent passifs devant l’avenir. Ce n’est pas eux-mêmes mais le destin qui décide :

« Mes yeux (c’est le narrateur qui parle) furent saisis par cette main, à cause du spectacle pathétique qu’ elle me donnait et qui démentait pathétiquement toute l’attitude de l’homme… «  Chap. 8, page 51.

Et plus loin dans le même chapitre :

 » Au carrefour, on vous dit : « Prenez cette route-là. » Il secoua la tête. « Or, cette route on ne la voit pas s’ élever vers les hauteurs lumineuses des cimes, on la voit descendre vers une vallée sinistre, s’enfoncer dans les ténèbres fétides d’ une lugubre forêt !… 0 Dieu! Montrez-moi ou est MON devoir! »
Chapitre 8, page 58.

Un autre carrefour, celui où Oedipe s’est arrêté chemin faisant vers Delphes, où il a fini par tuer son père, nous est rappelé par ce passage.

Von Ebrennac, comme Oedipe, à la fin de l’histoire se rend compte de son erreur, c’est-à-dire comprend qu’il a vécu dans l’illusion, dans le mensonge et dans l’ aveuglement inconscient. Cette révélation, pour Oedipe, s’est produite quand Créon est rentré de Delphes où il avait été envoyé pour demander ce qu’il fallait faire pour sauver Thèbes de la peste. Pour von Ebrennac, c’est l’épreuve douloureuse du voyage à Paris qui sera révélatrice. Point commun : le voyage (chap. 7 & 8).

Tous les deux avaient le désir de dompter le mal. Mais ils ne voyaient pas où il se trouvait vraiment. Il leur a fallu parcourir un long chemin pour parvenir à se rendre compte finalement de la vérité[6] .

Aucun des deux n’a pu accepter la vérité. Oedipe l’a rejetée et s’est arraché les yeux, ses yeux qui l’ avaient trompé :

 » Puis il se prit les tempes et le front, écrasant ses paupières sous les petits doigts allongés.  »
Chap.8, page 57.

Von Ebrennac, aussi désespéré qu’Œdipe, crie :

« – Il n’y a pas d’ espoir. » Et d’ une voix plus sourde encore … : « Pas d’espoir. Pas d’espoir. » (…) – comme un cri : « Pas d’ espoir! ».
Chap.8, page 54.

Il agit comme quelqu’un

« …dont la volonté subit une exténuante épreuve ».
Chap. 8, page 49.

Son regard intérieur s’aveugle, aussi demande-t-il à aller se battre sur le front Est pour s’y faire tuer :

 » Mon devoir! « (…) – C’ est le Combat, – le Grand Bataille du Temporel contre le Spirituel !  »
Chap. 8, page 58.

Le narrateur poursuit en pensant de von Ebrennac :

« Ainsi il se soumet.. Voilà donc tout ce qu’ ils savent faire. Ils se soumettent tous. Même cet homme-là ».
Chap. 8, page 58.

C o n c l u s i o n

Tout comme Oedipe, von Ebrennac, dans la nouvelle de Vercors, est plein d’illusions et de bonnes intentions mais son incapacité de voir la réalité telle qu’elle est le conduit au désespoir profond et au refus de la vie. En un mot, sa volonté s’est soumise à son destin.

***

Bibliographie sommaire

[1] André GREEN, Un oeil en trop, Paris, Les Editions de Minuit, 1969.

[2] Jean CHEVALIER et Alain GHEERBRANT, Dictionnaire des symboles, Paris, Laffont/Jupiter, 1969 et 1982 : « Le pied, dans de nombreuses traditions, sert à figurer l’âme, son état et son sort. »

[3] Edith HAMILTON, La mythologie, Verviers, Les Nouvelles Editions Marabout, 1978, p. 319 : « Il (Oedipe) avait quitté Corinthe, sa patrie, où il passait pour le fils du Roi Polybe, et la cause de cet exil volontaire était un autre oracle delphien. En effet, Apollon avait déclaré que cet homme était destiné à tuer son père. Tout comme Laïos, Oedipe crut pouvoir faire mentir l’oracle; il décida de ne jamais revoir Polybe. »

[4] Edith HAMILTON, op. cit. : « Pendant bien des années ils traitèrent Oedipe avec amitié. »

[5] Id., ibid., p. 320 : « …il résolut donc de rencontrer le Sphinx et de tenter de résoudre l’énigme. (…) De façon assez inexplicable mais fort heureuse, le Sphinx, outré de se voir deviné, se tua. (…) les citoyens reconnaissants le prirent pour Roi et il épousa la veuve du Roi défunt, Jocaste. »

[6]Loc. cit. : « Thèbes fut éprouvée par la peste.(…) Personne n’en souffrait plus qu’Oedipe; il se considérait comme le père de son Etat…Il chargea Créon de se rendre à Delphes pour y implorer l’aide du dieu. »

***

Texte présenté par Mme Chryseis BOUCAOURIS dans le cadre du séminaire de littérature de M. Beylard-OzeroffChryseC dans ouc

La signification symbolique de la purification de Werner von Ebrennac dans « Le Silence de la Mer » de VERCORS

Analyse du chapitre VIII de la nouvelle

Le personnage de von Ebrennac est extrêmement ambigu. Il a toutes les caractéristiques du héros courtois typique : il est gentil, sensible, intelligent, beau, mais, à l’ opposé, toute une série de valeurs négatives lui sont attribuées ; par exemple le fait qu’il soit un officier allemand, donc un ennemi, et, surtout, ses idées fausses sur le nazisme et sur la  » merveilleuse union  » de la France et de l’Allemagne.

Dans le dernier chapitre, on assiste à la transformation de von Ebrennac qui, pour devenir un personnage authentiquement positif, pour « se sauver », devra, d’abord, se rendre compte de son erreur, c’est-à-dire comprendre qu’il a vécu dans l’illusion, voire dans le mensonge.

Sa prise de conscience aura lieu pendant son voyage à Paris, qui est le début d’un véritable « ‘voyage initiatique ». Grâce à cette première épreuve douloureuse, au passage par cet enfer peuplé par les « diables nazis« , il commencera le « Voyage » pour arriver à la Connaissance et à la Vérité.

Description du voyage à Paris

Il y a toute une série d’éléments qui, en une espèce de crescendo, nous plongent dans cette atmosphère infernale. Immédiatement apparaît une opposition entre von Ebrennac et les Nazis. En effet, bien que la première impression puisse nous faire croire qu’on est en présence d’un homme froid et insensible,

 » ( … ) il ne semblait pas que le moindre sentiment pût l’habiter.  » (P.51)

en réalité le narrateur suggère, par un détail infime, son réel état intérieur :

 » (… ) à cause du spectacle pathétique qu’elle ( la main ) me donnait et qui démentait pathétiquement toute l’attitude de l’homme...  » (p. 51)

C’est, à ce moment, un homme qui a subi une défaite, admettant d’emblée qu’il s’est trompé :

 » Tout ce que j’ai dit ces six mois, tout ce que les murs de cette pièce ont entendu,(…) il faut l’oublier.  » (p.52)

Par contre, la première chose qu’il dit sur les Nazis est:

 » J’ai vu ces hommes victorieux  » (P. 53)


La dichotomie entre von Ebrennac et les Nazis est soulignée par la phrase :  » Nous ne sommes pas des musiciens. » (p. 53). Le fait que von Ebrennac soit un musicien est une caractéristique positive qui le désigne comme un esprit sensible et noble. Il a potentiellement la possibilité d’atteindre la vérité et la grâce, malgré sa nationalité et le fait qu’il représente l’ennemi. Par conséquent, se placer exactement aux antipodes, comme les font les Nazis, détermine déjà la négativité de ces personnages.

Von Ebrennac répète souvent que les Nazis ont ri :

 » Ils ont ri de moi. »
 » – Ils rirent très fort.  »
«  Ils ont encore ri  » (P. 53)

Et encore, lorsqu’il parle de son ami devenu Nazi :

– « Il mélangeait la colère et le rire. »
– « Il riait et sa figure devenait toute rose  » (P. 56)

Ce rire n’est ni gai ni joyeux. Il a quelque chose d’inhumain, d’animal, presque de répugnant. Il rappelle le rire d’une hyène, qui n’est, en fait, pas un rire mais un cri. On peut se figurer cette assemblée de Nazis comme un troupeau de hyènes.

La hyène, dans le bestiaire médiéval, est définie comme:

 » Une bête méchante et répugnante, car elle se nourrit de cadavres et elle demeure dans leurs tombeaux. »(1)

Dans le Livre du Trésor de Brunetto Latini :

 » ( … ) et imite la voix humaine; et de cette manière il lui arrive de tromper les hommes et les chiens, et elle les dévore. »(2)

Une caractéristique fondamentale de la hyène, dans les différents bestiaires, est qu’elle « possède deux natures: elle est mâle et femelle en même temps. » En soi , cette caractéristique peut avoir sans doute une valeur positive. Mais si l’on considère que, par exemple, dans la représentation qu’on fait du diable dans le Tarot, l’hermaphrodisme est abondamment souligné (3), on peut aussi donner à cette typologie une valeur négative et presque diabolique.

En outre, le fait que la hyène soit un animal « traître et déloyal, indigne de confiance » (4) concorde avec la phrase que les Nazis adressent à von Ebrennac :


 » Vous n’avez pas encore compris que nous les
bernons.
 » (p.53)

L’action de « berner« , déjà négative, est intensifiée par les phrases figurant dans le même passage :

 » Nous avons l’occasion de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : Son âme aussi. Son âme surtout. « 

Et encore :

 » Nous la pourrirons par nos sourires et nos ménagements.« 

Comme le diable ( le calomniateur, le trompeur ) par le mensonge et la flatterie cherche à déposséder l’homme de la grâce de Dieu pour posséder son âme, ainsi les Nazis bernent la France pour détruire son âme et la réduire en esclavage. Cette connotation négative et diabolique qui nous donne l’impression d’entrer en enfer, on peut la retrouver aussi dans le cri, plusieurs fois répété, de von Ebrennac :

 » Il n’y a pas d’espoir  » (p. 54)

Il se rapproche d’un passage de la  » Divine Comédie  » :

 » Lasciate ogni speranza, voi che entrate  » chant 3, vers 9 (5)

qui se trouve à l’entrée de l’Enfer.

De plus, un peu plus avant, on trouve :  » Ils m’ont blâmé  » qui a la même valeur diabolique, si l’on considère que le verbe blâmer dérive du grec  » blasphémein  » et que , du même mot, dérive aussi le verbe « blasphémer » – proférer des paroles qui outragent la divinité et la religion – et que « blasphémer » est typique du diable ou des personnes possédées par lui.

Les Nazis ont opéré un changement, un renversement de valeurs. L’amour que la France fait naître dans les âmes – valeur tout à fait positive – est définie comme « le grand Péril » , expression qui est souvent utilisée pour désigner Satan.

La France, dans tout le livre, symbolise, la Mère, la Femme par excellence, mais, ici, les Nazis en parlent comme d’un poison, d’une peste.

Le retournement est ici total. Ils essayent de détruire la mère et toutes les valeurs positives qu’elle représente. Celles-ci sont, en effet, contraires à l’idéologie national-socialiste.
Cette situation est semblable à celle qui est décrite dans l’Apocalypse 12. 15-16 :

 » Le Serpent (le diable) vomit alors de sa gueule comme un fleuve d’eau derrière la Femme (la Mère) pour l’entraîner dans ses flots « 

Mais aussi von Ebrennac se rend compte de la fausseté de cette inversion où la destruction devient positive et l’amour négatif :

 » L’Europe ne sera plus éclairée par cette lumière.  » (P. 55)

La France, pour von Ebrennac, garde toute sa valeur positive, elle est une « lumière« , symbole de connaissance, d’ordre et de la volonté Divine, aussi bien que de l’Amour.
von Ebrennac devient « doux et malheureux » quand il parle de sa rencontre avec son ami qui est un exemple de ce que, peut faire le Nazisme (le diable) sur une âme. Il était « sensible et romantique » , un poète, un être tout à fait positif. Le Nazisme l’a changé complètement, l’a transformé :

 » J’ai vu ce qu’ils ont fait de lui.  » (P. 56)

Il est devenu une âme perdue, complètement asservie. Il a bu le « vin de la colère » ( Apocalypse 14. 8 :  » Elle (la Bête) qui a abreuvé toutes les nations du vin de la colère  » ) et il est devenu comme les autres, pire que les autres :

 » Il était le plus enragé. Il mélangeait la colère
et le rire.
 » (p. 56)

Von Ebrennac devient toujours plus conscient de la nature diabolique des Nazis. Ils veulent l’Esprit, l’âme de la France pour l’éternité dans leur enfer.

 » Nous devrons bâtir pour dans mille ans : d’abord il faut détruire.  » (p. 56)

Von Ebrennac a enfin découvert et compris qui sont ceux qu’il croyait ses amis :

 » Ses yeux s’ouvrirent très grands, – comme sur
le spectacle de quelque abominable meurtre :
– Ils feront ce qu’ils disent (…). Je connais
ces diables acharnés!
 » (p. 57)

Il a compris que c’est l’enfer. Cette prise de conscience est la première étape d’une série d’épreuves vers la purification. Sans doute, maintenant, est-il conscient que la voie du Nazisme est la voie de l’enfer, de la perdition :

 » Or, cette route, on ne la voit pas s’élever vers
les hauteurs lumineuses des cimes, on la voit
descendre vers une vallée sinistre, s’enfoncer
dans les ténèbres fétides d’une lugubre forêt ! …
 » (P. 58)

Cette description est assez évidemment celle des deux voies qui sont ouvertes à l’homme : d’une part le bien, le Paradis,  » les hauteurs lumineuses des cimes « , voie qui lui permet d’arriver aux sphères célestes. D’autre part, il y a le mal, l’enfer. Les mots utilisés par von Ebrennac pour décrire ce dernier sont extrêmement proches de ceux de Dante quand il décrit la voie qui mène à l’enfer :

 » mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita
 » chant 1, vers 1-2 (6)

La forêt obscure est l’allégorie d’une vie troublée par les tentations et par la confusion. Et, comme Dante, au début de son voyage purificateur, est désorienté et a besoin d’une aide, d’un guide pour surmonter son épreuve, ainsi von Ebrennac est encore troublé :

 » 0 Dieu! Montrez-moi où est MON devoir!  » (P. 58)


La nièce: la femme-ange


Dante trouve sa  » salvatrice « , celle qui lui montrera la voie et qui l’accompagnera dans le Paradis : Beatrice. A l’image de la Beatrice de Dante, le personnage de la nièce n’est pas seulement une femme, elle est aussi symbole de toutes les valeurs positives, une sorte de guide pour von Ebrennac. Dans son esprit, la nièce est, sans doute, une femme, la femme aimée, mais elle est sublimée par son âme poétique. Pour cette raison, on peut comparer le personnage de la nièce à celui de la  » femme-ange  » du  » Dolce Stil Novo « .

En effet, il y a dans leur rapport une série de caractéristiques qui rendent plausible cette comparaison.
Le silence de la nièce est profond, beaucoup plus que celui de son oncle qui, comme narrateur, nous fait connaître ses impressions. Elle est enveloppée dans un silence total, non seulement par rapport à von Ebrennac, mais également par rapport à son oncle et au lecteur.

La femme-ange aussi est extrêmement silencieuse. L’amour est une contemplation et le poète vit pour contempler la Femme.

Et c’est effectivement un rapport de contemplation que von Ebrennac entretient avec la nièce :

«  Ensuite ils (les yeux) se posèrent sur ma nièce – et ils ne la quittèrent plus.  » (p. 52)

Comme il a déjà été dit, von Ebrennac, par sa personnalité, se rapproche du poète du  » Dolce Stil Novo « . De ce fait, il est prédisposé à l’amour idéal, parce que, pour un tel amour, il faut être sensible et il faut avoir surtout un coeur  » gentile « . A ce propos, on trouve dans une poésie de Guido Guinizzelli (7) la contestation de la noblesse du sang à laquelle est opposée la noblesse du coeur. La noblesse de von Ebrennac est née de sa culture, de sa sensibilité ; c’est pour cette raison que sa nationalité – en ce cas valeur négative – a un poids relatif. Et la contemplation de la nièce a pour von Ebrennac une véritable fonction cathartique.

Les yeux et le regard ont, sans aucun doute, une grande importance. Le regard de la nièce a ici quelque chose de surnaturel :

 » … elle attacha sur moi ( … ) un regard
transparent et inhumain de grand-duc.
 » (p. 48)

Et encore:

 » Elle le (le bouton de la porte) regardait
avec cette fixité inhumaine
( … )  » (P. 50)

Et cette vertu surnaturelle, on la remarque aussi quand elle regarde pour la première fois von Ebrennac :


 » ...et, lentement elle leva la tête, et alors pour la première fois – pour la première fois – elle offrit à l’officier le regard de ses yeux pâles.
Il dit (à peine si je l’entendis ) : Oh welch’ein Licht ! (… ) et comme si en effet ses yeux n’eussent pas pu supporter cette lumière, il les cacha derrière son poignet.
 » (p. 52)

Les yeux de la nièce sont ici source de lumière, qui est connaissance, illumination intérieure. Ici, pour la première fois, elle le considère digne de son regard parce qu’il a finalement commencé à comprendre. En revanche, il n’arrive pas encore à soutenir cette lumière, il ne se considère pas encore prêt.

Pour Plotin, l’oeil de l’intelligence humaine ne pouvait contempler la lumière du soleil sans participer à la nature même de ce soleil ( l’esprit )(8).

Mais, en fin de compte, c’est dans ses yeux qu’il cherche cet espoir qu’il a l’impression de ne trouver nulle part :

 » Et ses yeux s’accrochèrent aux yeux pâles et
dilatés de ma nièce et il dit (…)
– Il n’y a pas d’espoir.
 » (p. 54)

Les yeux ont aussi une grande importance dans la poésie du  » Dolce Stil Novo  » eu égard à la  » femme-ange « . C’est dans les yeux de Béatrice que Dante affirme avoir vu  » tutti li termini de la beatitudine  » . (9)

Et dans le dernier regard de von Ebrennac passent tous ses sentiments, tout son besoin de trouver finalement la voie de la vérité. Il y a aussi l’espérance de trouver dans ce regard « tendu » la réponse qu’il cherche.

La nièce sait que cet amour ne pourra pas s’accomplir, qu’il n’y aura pas de fin heureuse mais que son amour aura pour terme non pas la vie mais la mort.
La salutation est ici d’énorme importance, elle devient un espèce de viatique, d’aide, de source de béatitude.
Dans la poésie d’amour de Dante et des  » stilnovisti « , la salutation est souvent le seul rapport qui lie l’amant et la femme aimée. La salutation devient symbole d’une valeur plus haute, elle laisse paraître ses caractéristiques presque surhumaines. Chez Dante on trouve :

«  Tanto gentile e tanto onesta pare la donna mia quand’ella altrui saluta chlogni lingua devèn tremando muta e li occhi no l’ardiscon di guardare.
(…) Mostrasi si piacente a chi la mira, che da per li occhi una dolcezza al core
che ‘ntender no la puà chi no la prova
(…) » (10)

Et von Ebrennac aussi trouve dans le salut de la nièce une source de force et de béatitude :

 » (…) et son visage et tout son corps semblèrent s »assoupir comme après un bain reposant.  » (P. 59)

Ce salut est une espèce d’aide pour affronter sa dernière épreuve : la lutte et la mort.


La mort purificatrice


Von Ebrennac a fait son choix : son devoir est de livrer une lutte qui ne sera pas seulement un combat mais le Combat.


 » C’est le Combat, – le Grand Bataille du Temporel contre le Spirituel ! Il regardait, avec une fixité lamentable l’ange en bois sculpté au-dessus de la fenêtre, l’ange extatique et souriant, lumineux de tranquillité céleste. « (P. 58)

Il y a une sorte d’identification entre l’image de l’ange souriant et celle de von Ebrennac. Dans le sourire de ce dernier, on peut remarquer une évolution qui reflète celle ayant lieu dans son âme, grâce à la présence salvifique de la nièce.

En effet, avant de recevoir son « salut » il est fait mention d’ « un fantôme de sourire » (P. 58). Mais après, son sourire s’épanouira :

 » Et il sourit, de sorte que la dernière image
que j’eus de lui fut une image souriante.
 » (P. 59)

L’ange est von Ebrennac ou, tout au moins, ce qu’il pourrait devenir après avoir affronté le Combat, la mort purificatrice, qui est une transfiguration et non pas un hasard brutal.
Il y a à propos de  » le Grand Bataille  » un passage de l’Apocalypse (12.7) :

 » Alors une bataille s’engagea dans le ciel,
Michel et ses Anges combattirent le Dragon

(le diable). « 


La douleur devient moyen de connaissance, et la mort, succédant à toutes ces épreuves, sera la réintégration dans la lumière et le bien. Le fait qu’il indique l’Orient comme but de son voyage le confirme :

 » Pour l’enfer. Son bras se leva vers l’Orient, – vers ces plaines immenses où le blé futur sera nourri de cadavres.  »
(P. 58)

L’Orient est opposé à l’Occident comme la spiritualité au matérialisme.

Par ailleurs, d’autres raisons appuient cette dualité: la principale est que le soleil se lève à l’est. Les voyages en Orient sont des quêtes de la lumière (11).

Pourtant, il est également vrai que l’Orient dont parle von Ebrennac, la Russie, peut revêtir une valeur négative, soit à un niveau historique – à cause du carnage qui y a eu lieu pendant la Seconde Guerre Mondiale – soit à un niveau symbolique – comme représentation d’un enfer de glace ; von Ebrennac l’affirme lui-même : « Pour l’enfer« . La Grande Epreuve de von Ebrennac aura lieu là-bas.

Bien que sa signification puisse paraître univoque, cet enfer de glace est ambivalent. Ce n’est pas du tout un désert de glace où il n’y aurait ni vie ni espoir. Au contraire, on parle des « plaines immenses » où poussera le blé. Le blé évoque l’alternance de la mort du grain et de sa résurrection en de multiples grains. Il est lié, dans plusieurs mythologies, à des divinités comme Dionysos ou Osiris, qui meurent et resurgissent.
Et encore, le blé est utilisé dans la tradition chrétienne pour représenter le Christ :

 » Si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il reste seul ; s’il meurt, il porte beaucoup de fruit.  » Jean 12, 24

La mort devient alors non pas la fin de la vie , mais la dernière étape nécessaire pour arriver à la régénération.
Cette idée de la mort, du « passage », on peut la retrouver en ces dernières pages dans d’autres représentations symboliques.
Dans les descriptions de la nièce, on trouve tout au long du chapitre l’adjectif « pâle« , et une idée générale de blancheur :

·  » (…) elle était très pâle et je vis, glissant sur les dents dont apparut une fine ligne blanche ( … )
(p. 50)
·  » (…) le regard de ses yeux pâles  » (p. 52)

·  » (…) aux yeux pâles et dilatés de ma
nièce,
(…)  » (p. 54)

·  » ( … ) attachés aux yeux – trop ouverts,
trop pâles – de ma nièce.
 » (P. 59)

·  » Le visage de ma nièce me fit peine. Il était
d’une pâleur lunaire. Les lèvres, pareilles
aux bords d’un vase d’opaline, étaient dis-
jointes, elles esquissaient la moue tragique
des masques grecs.
 » (P. 58-59)

La nièce, ici, prend des caractéristiques presque lunaires.
Le drame lunaire est, dans la symbolique du ciel, avec ses naissances, croissances et mutilations, la représentation du passage de la vie à la mort et de la mort à la vie. Pourtant, sa capacité de se renouveler et de renaître après sa disparition n’est pas une simple symbolique de la mort, mais peut être liée à la fécondité.
La référence aux masques grecs est assez frappante si l’on considère que la représentation, dans le théâtre grec, se déroulait sous le patronage de Dionysos, dont l’autel figurait au centre de l’orchestre.

En outre, il y avait des drames spécifiques qui traitaient de l’histoire céleste et terrestre du dieu, de sa mort et de sa résurrection. (12)
Les signes de la mort, on peut aussi les retrouver dans la symbolisation de la barque :

 » La jeune fille lentement laissa tomber ses mains ( … ) comme des barques échouées sur le sable.  » (p. 52)

Et encore:

 » Ses pupilles, celles de la jeune fille, amarrées comme dans le courant, la barque à l’anneau de la rive, (…)  » (P. 59)

La barque rappelle celle de Charon, le nocher des Enfers dans la mythologie grecque, qui avait pour tâche de faire traverser les marais de l’Achéron dans sa barque aux âmes des défunts.
Arrivés à ce point, il faut , cependant, remarquer que la barque peut aussi être référée à une autre symbolique : celle de l’Arche de Noé qui a sauvé l’humanité du déluge et qui exprime le désir de vivre et non pas de mourir.

En effet, on peut affirmer qu’il y a une certaine ambivalence dans la symbolique, qui ne doit pas forcément être définie comme une opposition du négatif et du positif, mais plutôt comme une opposition Thanatos-Eros, sans que soit introduit un quelconque jugement de valeur.

La lune, par exemple, comme nous l’avons laissé entendre précédemment, est synonyme tant de mort que de fécondité. Elle est aussi l’image du principe féminin, de la Grande-Mère, de la mère-univers affectif. Cette dernière peut être reliée au fait que von Ebrennac trouve dans la nièce l’incarnation de l’idéal féminin : la femme, la mère, la France.

En même temps, la lune symbolise le rêve, l’inconscient, les zones des pulsions instinctives, l’humidité, l’Eros. Elle est , en plus, opposée au soleil – le blé est symbole de soleil – qui est le principe masculin, la raison (13).

Cette opposition ne doit pas être considérée comme une contradiction, mais, plus précisément, comme une ouverture de l’oeuvre. Le signifié, ici, devient multiforme et non pas univoque. Ce pluralisme des signifiés ne privilégie pas une interprétation par rapport à l’autre.
L’extrême idéalisme de von Ebrennac, qui déterminera la victoire de Thanatos sur Eros, peut être opposé à la subtile sensualité de la nièce, présente dans les dernières pages du roman.
En effet, on peut se demander si cette mort est bien la seule solution qui s’offre à lui pour se purifier et se renouveler. On pourrait la considérer comme une sorte de fuite, comme une incapacité profonde, de la part de von Ebrennac, d’accepter la destruction de son monde, de ses idéaux, et l’impossibilité d’en reconstruire d’autres.

 

Notes


1 – CLER DE NORMANDIE ( Guillaume de ),  » Bestiaire divin « , Bestiaire du Moyen Age ( recueil ), Paris, 1980, p. 96.

2 – LATINI ( Brunetto ),  » Livre du Trésor « , op. cit. ( note 1 ), p. 233.

3 – CHEVALIER ( Jean ) et GHEERBRANT ( Alain ), Dictionnaire des symboles, Paris, Robert Laffont, 1969.

4 – op. cit. ( note 1 )

5 –  » 0 vous qui entrez, laissez toute espérance « 

6 –  » Je perdis le véritable chemin et je m’égarai dans une forêt obscure « 

7 –  » Al cor gentile ripara sempre Amore « 

8 – op. cit. (note 3)

9 – DANTE ALIGHIERI, Vita Nuova Torino, 1980,  » Toutes les limites de la béatitude « , chapitre 3, p. 40.

10 – op. cit. (note 9)

11 – op. cit. (note 3)

12 – LACARRIERE ( Jacques ),  » Le théâtre grec  » in Encyclopaedia Universalis, Paris, 1988, vol. 8, pp. 959-960.

13 – DURAND ( Gilbert ),  » Symbolisme du ciel  » in Encyclopaedia Universalis, Paris, 1988, vol. 4, pp. 1044?1045.


Bibliographie

BEAUVOIS (Pierre de) et alii, Bestiaire du Moyen Age, Paris, 1980.

CHEVALIER ( Jean ), Dictionnaire des symboles, Paris, Robert Laffont, 1969.

DANTE ALIGHIERI, Divina commedia, Torino, 1987. Vita Nuova , Torino, 1980.

DURAND ( Gilbert ),  » Symbolisme du ciel  » in Encycloaedia Universalis, Paris 1988.

GIANNI ( Angelo ), Antologia della letteratura italiana, Firenze, 1985.

LACARRIERE (Jacques ),  » Le théâtre grec  » in Encyclopaedia Universalis, Paris, 1988.

SANCTIS (Francesco de ), Storia della letteratura italiana, Torino, 1989.

ROUGEMONT (Denis, de), L’Amour et l’Occident, Paris, 1972.


Table des matières

· Description du voyage à Paris

· La nièce: la femme-ange

· La mort purificatrice

***

Texte présenté par Mlle Alba FERRARI dans le cadre du séminaire de littérature de M. Beylard-Ozeroff

LA SIGNIFICATION

Le thème du silence dans « Le Silence de la Mer » de VERCORS

INTRODUCTION

Dans la nouvelle  » Le silence de la mer  » de Vercors, le silence apparaît comme un actant aussi important que les trois personnages de l’histoire. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé d’en analyser les différents aspects en relation avec les personnages dans le déroulement de l’histoire.

Le paragraphe cité ci-dessous présente le silence dans sa phase ultime, c’est-à-dire là où il atteint son paroxysme. Ce paragraphe constitue en même temps le point d’aboutissement de notre analyse :

«  Le silence tomba une fois de plus. Une fois
de plus, mais, cette fois, combien plus obscur
et tendu ! Certes, sous les silences d’antan,
-comme, sous la calme surface des eaux,
la mêlée des bêtes dans la mer,- je sentais
bien grouiller la vie sous-marine des sentiments cachés, des désirs et des pensées qui se nient et qui luttent. Mais sous celui-ci, ah! rien qu’une affreuse oppression… « 

(p. 55)

ANALYSE

1. LE SILENCE

On peut distinguer, au fil de l’histoire, trois types de silence ; à savoir, celui qui existe entre l’oncle et sa nièce (silence de compréhension), celui manifesté par l’oncle et la nièce envers l’officier allemand Werner von Ebrennac (silence de résistance) et, en dernier lieu, celui de l’officier envers l’oncle et la nièce après son retour de Paris (silence d’esquive).

1.1 LE SILENCE DE COMPREHENSION


Le silence qui existe entre l’oncle et la nièce constitue un silence de compréhension né de la connivence et de la connaissance mutuelle, comme le montre leur décision commune dès l’apparition de von Ebrennac :

 » D’un accord tacite nous avions décidé, ma nièce et moi, de ne rien changer à notre vie, fût-ce le moindre détail…  »
(p. 25)

C’est aussi un silence généré par les automatismes de la vie quotidienne que le seul regard suffit, parfois, à interpréter, à déchiffrer, comme cela ressort de l’exemple suivant :

«  Et moi je sentais l’âme de ma nièce s’agiter dans cette prison qu’elle avait elle-même construite, je la voyais à bien des signes dont le moindre était un léger tremblement des doigts. « 
(p. 38)

Ce silence n’empêche donc pas la communication, parfois unilatérale, comme dans l’exemple donné, parfois bilatérale. Celle-ci s’établit à partir des gestes.

1.2 LE SILENCE DE RESISTANCE


Au début, il s’agit d’un silence de rejet, d’indifférence et de mépris dirigé contre l’officier qui est une présence imposée par la force. C’est aussi un silence qui, de la part de l’oncle et de la nièce, vise à montrer à l’envahisseur leur dignité et leur fierté : ils sont vaincus, mais non dominés. Ainsi:

« Le silence se prolongeait. Il devenait de plus en plus épais, comme le brouillard du matin. Epais et immobile. L’immobilité de ma nièce, la mienne aussi sans doute, alourdissaient ce silence, le rendaient de plomb. »
(p. 22)

Mais c’est un silence gênant, pesant, lourd et tendu, plus pour les Français que pour l’Allemand qui approuve cette attitude :

« J’éprouve une grande estime pour les personnes qui aiment leur patrie. »
(p. 23)

La nièce, qui représente le peuple français, est la plus fidèle à ce comportement, comme l’atteste cet épisode :

 » Je toussai un peu et je dis : « C’est peut-être inhumain de lui refuser l’obole d’un seul mot. »
Ma nièce leva son visage. Elle haussait très haut les sourcils, sur ses yeux brillants et indignés. Je me sentis presque un peu rougir.
 »
(p. 29)


Comme une vestale consacrée au culte de la patrie, elle est la gardienne de la flamme de la Résistance. Et comme Pénélope, elle attend le retour du pouvoir légitime. Sa vie courante s’est arrêtée, elle ne joue plus de musique et ne parle presque plus. Mais, en dépit d’elle-même, ses gestes la trahissent et montrent ce qu’elle voudrait cacher; par exemple :

« Je la voyais légèrement rougir, un pli peu a peu s’inscrire entre ses sourcils. Ses (doigts tiraient un peu trop vivement, trop sèchement sur l’aiguille, au risque de rompre le fil. »
(p. 33)

Face à cette situation, von Ebrennac essaie de rompre ce silence, de rompre la glace en se montrant humain, sensible. Il est musicien, il aime une France mythique et idéalisée (il a une origine française, du côté de son père), mais aussi il aime une femme française (la nièce), et il songe à une double alliance : entre la France et l’Allemagne et entre la nièce et lui-même :

« Je suis heureux d’avoir trouvé ici un vieil homme digne. Et une demoiselle silencieuse. Il faudra vaincre ce silence. Il faudra vaincre le silence de la France. Cela me plait. » (p. 33)
et aussi :

 » Ainsi je serai un peu le témoin de ce mariage.  »
(p. 44)


1.3 LE SILENCE D’ESQUIVE


Après son retour de Paris, von Ebrennac ne descend plus pour parler à ses hôtes comme il le faisait depuis son arrivée dans la maison. Ceux-ci, habitués déjà aux monologues de l’officier, en éprouvent du regret et de l’inquiétude.

Cette absence a pour effet de modifier la première attitude de l’oncle et de sa nièce, créant une atmosphère d’anxiété et d’attente. Ils ont envie de rompre leur silence de résistance, qui n’est plus hermétique, pour chercher une explication et connaître la cause de sa disparition. Ainsi :

 » J’ (l’oncle) entendais sa voix (de l’officier) sourde aux inflexions chantantes et je restais là bien que je n’eusse plus rien à y faire, sans savoir pourquoi, curieusement ému, attendant je ne sais quel dénouement. »
(p. 47-48)

ou encore:

« Tout au long de la soirée elle ne cessa de lever les yeux de son ouvrage,à chaque minute, pour les porter sur moi; pour tenter de lire quelque chose sur un visage que je m’efforçais de tenir impassible, (… ) il me sembla lire dans ses beaux yeux gris un reproche et une assez pesante tristesse. » (p. 48)

Il y a une rupture de consensus entre l’oncle et 1a nièce, de sorte que, pour signifier sa désapprobation, elle rompt une habitude. Leur complicité paraît se lézarder.


2. LE SILENCE DE LA MORT


Quand von Ebrennac décide de se départir de son silence, il le fait à condition que ses hôtes le rompent aussi.
Il descend une dernière fois au salon, mais, quand il frappe à la porte, il attend qu’on lui donne la permission d’entrer, faute de quoi il partirait : il exige d’être accueilli.

L’oncle, voyant alors l’angoisse de sa nièce, et touché lui-même par cette situation, dit à von Ebrennac : « Entrez monsieur » (p. 50). Il rompt son silence de résistance, fait, certes une concession, mais en soulignant que c’est l’homme qu’il accueille, non le soldat. Il le fait d’abord pour connaître la cause de l’éloignement de l’Allemand et par amour pour sa nièce.

L’officier, après avoir exposé la réalité de la guerre et les projets des nazis pour la France, appris à Paris, s’exclame : « Pas d’espoir » (p. 54), et, peu après ne peut réprimer « le cri dont l’ultime syllabe traîne comme une frémissante plainte : –Nevermore! » (p. 55)

Le mot « nevermore » signifiant « plus jamais » fait allusion à un poème de Verlaine ainsi intitulé.


En même temps, le son de la dernière syllabe évoque le mot « maure »,c’est-à-dire « Le maure de Venise » ou Othello, métaphore de l’Allemagne en tant qu’époux jaloux désirant tuer sa femme innocente, en l’occurence la France. Il suggère aussi la « mort » en tant que prémisse du départ de von Ebrennac vers le front de l’est (la Russie) d’où il est certain de ne pas revenir comme en témoigne le passage cité ci-après :

« J’ai fait valoir mes droits, dit?il avec naturel. J’ai demandé à rejoindre une division en campagne. Cette faveur m’a été enfin accordée: demain, je suis autorisé à me mettre en route.( … ) vers ces plaines immenses où le blé futur sera nourri de cadavres. »
(P. 58)

Le silence qui suit « Nevermore » est un silence de mort, le plus obscur et tendu de tout le récit ; il concentre tous les silences passés, mais il est aussi ultime et définitif. Il marque la rupture totale. C’est un silence destructeur. Le désespoir de Von Ebrennac s’ajoute a celui de la femme aimée.

D’un côté, son rêve de poète, à savoir le mariage heureux entre l’Allemagne et la France, est impossible puisque celle-ci sera détruite. D’un autre côté, non seulement l’amour voué et promis à la nièce est condamné à mort, mais aussi l’homme. C’est la raison pour laquelle elle répond à son adieu. Par ce mot, elle lui fait connaître a son tour son amour pour lui et son approbation de la décision prise.

Par contre, son oncle met en question cette décision avec une sorte de mépris quand il pense :

« Ainsi, il se soumet. Voilà donc, tout ce qu’ils savent faire.« (p 58)

Dans la dernière métaphore du silence, celui-ci est associé à la mer qui, selon Chevalier est le symbole de la dynamique de la vie. En effet,

« Tout sort de la mer et tout y retourne : la
mer symbolise un état transitoire entre les
possibles encore informels et les réalités
formelles, une situation d’ambivalence qui est
celle de l’incertitude qui peut se conduire
bien ou mal.(…) Mais des monstres surgissent
de ses profondeurs; image du subconscient,
source lui aussi de courants qui peuvent être
mortels ou vivifiants.
« 

Ainsi, cet amour est impossible, il doit mourir, mais, d’autre part, il suffit qu’il soit confirmé par l’être aimé pour qu’il soit devenu immortel.


3. LA DIALECTIQUE SILENCE / PAROLE


Le silence n’a de signification que s’il est opposé aux monologues de l’officier allemand. Au début, en effet, il s’agit d’un mutisme fermé à toute révélation ; le langage verbal de von Ebrennac est dysphorique, non réussi.


Mais ses monologues ont un pouvoir de séduction qui permet, en fin de compte, de faire fondre la glace initiale. Les passages suivants démontrent que la jeune femme n’est pas insensible à la voix de l’Allemand :

 » .. L’heure était largement passée de sa venue et je m’agaçais de reconnaître qu’il occupait ma pensée. Ma nièce tricotait lentement, d’un air très appliqué. »
(p.26)
Aussi :

 » Il demeura sans bouger assez longtemps, sans bouger et sans parler. Ma nièce tricotait avec une vivacité mécanique.  »
(p.27)

Parallèlement, il y a un langage somatique – ou langage du corps – qui est réussi, la voix musicale -« un bourdonnement plutôt chantant » – de l’officier produit un effet sur la nièce qui modifie sa façon de tricoter. Grâce à ces monologues, les Français finissent par apprécier l’homme qu’est l’officier von Ebrennac. C’est ce qu’illustre le passage ci-après :

« Je ne puis me rappeler, aujourd’hui, tout ce qui fut dit au cours de plus de cent soirées d’hiver. Mais le thème n’en variait guère. C’était la longue rhapsodie de sa découverte de la France ( … ) Et, ma foi, je l’admirais. Oui : qu’il ne se décourageât pas. Et que jamais il ne fût tenté de secouer cet implacable silence par quelque violence de langage. »
(p.38)


Inversement, pour l’Allemand, c’est le silence qui le fait apprécier ses hôtes. Ainsi :

« Il regardait autour de lui. Un très léger sourire traduisait le plaisir qu’il semblait prendre à cet examen, – le même examen chaque jour et le même plaisir. Ses yeux s’attardaient sur le profil incliné de ma nièce, immanquablement sévère et insensible, et quand enfin il détournait son regard j’étais sûr d’y pouvoir lire une sorte d’approbation souriante. »
(pp. 25-26)

CONCLUSION

Comme on l’a vu, le silence crée une ambiance lourde, dysphorique souvent, mais aussi il permet d’établir un langage gestuel, parfois, beaucoup plus expressif qu’un discours.

Finalement, von Ebrennac réussit à rompre le silence de ses hôtes et, surtout, celui de la nièce. Il s’en va vers une mort certaine, mais le désespoir paraît conjuré par le mot d’adieu que la femme aimée lui adresse.

***
BIBLIOGRAPHIE

– VERCORS, Le silence de la mer, Paris, Ed. Albin Michel, 1951.
– CHEVALIER Jean et GHEERBRANT Alain, Dictionnaire des symboles, Paris, Editions Robert Laffont,1969, Coll.  » Bouquins « .***

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TABLE DES MATIERES


INTRODUCTION 2
1. LE SILENCE 3
1.1 LE SILENCE DE COMPREHENSION 3
1.2 LE SILENCE DE RESISTANCE 3
1.3 LE SILENCE D’ESQUIVE 4
2. LE SILENCE DE LA MORT 6
3. LA DIALECTIQUE SILENCE / PAROLE 8
CONCLUSION 9
BIBLIOGRAPHIE 10
TABLE DES MATIERES 11

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Texte présenté par Mme Ada REVOLLE  pour l’obtention du Certificat d’Etudes Françaises

Dans le cadre du séminaire de littérature de M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

Lecture et analyse psychologique de la nouvelle « Le Silence de la Mer » de VERCORS

INTRODUCTION

1.1.  COURT RESUME DE L’HISTOIRE

« Le silence de la mer » est l’histoire d’une famille française contrainte de loger un officier allemand, Werner von Ebrennac.

Les Français résistent à la barbarie hitlérienne par un silence épais et immobile. En revanche, le jeune officier vit dans un rêve, il voit la guerre comme « la merveilleuse union » de l’Allemagne et de la France.

« Pardonnez-moi : peut-être j’ai pu vous blesser. Mais ce que je disais je le pense avec très bon coeur : je le pense par amour pour la France. Il sortira de très grandes choses pour l’Allemagne, et pour la France [1]. »

« Mais c’est la dernière. Nous ne nous battrons plus : nous nous marierons ! [2]»

Cette œuvre dénonce les Nazis et leur entreprise diabolique d’avilissement de l’homme pendant la IIe Guerre Mondiale ; c’est une lutte contre les forces du mal, mais aussi un message d’espérance. La guerre change les hommes, ceux qui essaient de vivre à contre-courant ont la vie dure, « Mais l’homme ne peut pas soumettre l’homme ».

A travers ce chef-d’œuvre, Vercors, homme de conviction, voulait probablement nous transmettre le message de clôture de son histoire  « Post tenebras lux », « la lumière succède aux ténèbres ».

1.2.  LES PERSONNAGES

Cette nouvelle est construite sur des antithèses ; cependant, ces oppositions ne sont jamais absolues, mais réconciliées : l’ambivalence est constamment présente dans l’oeuvre. De nombreux traits contradictoires coexistent en Werner von Ebrennac, le personnage principal.

Vercors fait preuve de grande habileté en écrivant une œuvre qui, à première vue, est juste la triste histoire de deux Français, une jeune fille et son oncle, obligés d’héberger un officier ennemi . Il parsème son œuvre de situations contradictoires qui semblent s’opposer et qui nous sont transmises soit par les personnages eux-mêmes, soit par de nombreuses images symboliques.

1.3. LE DECOR

L’histoire se déroule dans un village de la France provinciale qui peut être symbolique de la zone occupée par les Allemands pendant la IIème guerre mondiale. Il existe de nombreux passages du texte qui donnent des indices sur ce lieu, mais ils ne sont pas suffisants pour établir avec précision où la maison se trouve :

« L’hiver en France est une douce saison… ici les arbres sont fins. La neige dessus c’est une dentelle [3]… »

 

1.4. LES RAISONS QUI NOUS ONT AMENEE A FAIRE UNE ANALYSE PSYCHOLOGIQUE DE CETTE OEUVRE

Après de nombreuses lectures du texte, ce qui nous semble très évident, c’est le désir de Werner von Ebrennac de se réconcilier avec lui-même plus que l’union qu’il souhaitait entre l’Allemagne et la France. C’est cet aspect qui nous a le plus intéressée, car derrière cette proclamation affichée, il y a en arrière-plan ce désir chez W. von Ebrennac de créer une osmose totale de son moi « conscient » avec son moi « subconscient ».

2. LE TITRE : UNE CLEF DE L’OEUVRE ?

 

2.1. POLYSEMIE DU TITRE : TROIS INTERPRETATIONS POSSIBLES

Vercors nous plonge dans un effet de sens dès le titre qu’il a choisi pour son œuvre – « Le silence de la mer » – titre qui, par sa polysémie, suggère à l’esprit du lecteur plusieurs interprétations possibles. En outre, nous sommes de l’avis que ces variantes de signification sont en rapport avec les points que l’auteur voulait aborder à travers les différentes facettes des caractères ambigus de ces trois personnages.

Le silence est omniprésent dans l’ouvrage. Tout d’abord, dans le titre énigmatique ; ensuite le mot lui-même ou ses dérivés apparaissent au moins 27 fois dans le texte, sans compter les allusions indirectes au silence.

  • « Le silence de la mer»

Si l’on essaie d’imaginer une mer silencieuse, on n’y arrive pas puisque l’eau est toujours en mouvement : le bruit des vagues est répétitif et éternel. Sauf peut-être avant un orage, quand s’instaure un calme invraisemblable, présage de la tempête. Le message du titre annonce-t-il – peut-être – une apocalypse ?

Le narrateur donne une clef de l’oeuvre dans le passage suivant :

« Certes, sous le silence d’antan, – comme, sous la calme surface des eaux, la mêlée des bêtes sous la mer, je sentais bien grouiller la vie sous-marine des sentiments cachés, des désirs et des pensées qui se nient et qui luttent [4]. »

La mer n’est-elle pas, d’ailleurs, appelée « le monde du silence » ? Mais sous le calme apparent du monde sous-marin, son silence est habité de passions, de conflits, de drames : ceux de la vie et de la mort.

La résistance passive représentée par le silence du narrateur et de sa nièce n’atteint pas son but – ignorer l’intrus, le nier – , puisque, bien au contraire, la communication s’établit. Car le silence les met dans la situation d’entendre puis d’écouter le monologue de Von Ebrennac et d’observer son comportement. Et une certaine réceptivité s’installe progressivement car cet Allemand n’est pas le monstre escompté.

  • « Le silence de la mère»

A partir des études de Freud sur le développement de l’enfant, il a été découvert un stade de l’évolution primordiale, celui de l’auto-érotisme :

« L’autoérotisme, le premier objet d’amour devient pour les deux sexes la mère, dont l’organe nourricier n’était sans doute pas distingué au début du propre corps. Plus tard, mais encore dans les premières années d’enfance, s’instaure la relation du complexe d’Œdipe, sans laquelle le garçon concentre ses désirs sexuels sur la personne de la mère et développe des notions hostiles à l’égard de son père en tant que rival. La petite fille prend une position analogue ; toutes les variations et étapes successives du complexe d’Œdipe sont investies de signification, la constitution bisexuelle innée prend effet et multiplie le nombre des aspirations concomitantes. Il faut pas mal de temps jusqu’à ce que l’enfant soit au clair sur les différences entre les sexes [5]. »

Le titre, par décomposition de la chaîne signifiante, permet de découvrir un contenu latent : le silence de la mère. On peut le percevoir à plusieurs niveaux.

L’absence de référence à la mère de l’officier est la conséquence de la sur-représentation du mâle (mal !) dans l’Allemagne nazie. L’officier cherche inconsciemment une image de mère en la France, pays d’où il est peut-être originaire comme le laisse supposer son nom, et qui peut être considéré comme une métaphore de la mère.

« Le nom n’est pas allemand. Descendant d’émigrés protestants ? [6]

En effet, la France lui offre un abri (la maison), la chaleur (le feu de la cheminée), l’attention (en silence) et la nourriture (de l’âme), tout ce qu’une mère peut offrir :

« Je n’ai pas chaud. Je me réchaufferai… à votre feu [7] »

« Maintenant j’ai besoin de la France. Mais je demande beaucoup : je demande qu’elle m’accueille (…) Sa richesse, sa haute richesse, on ne peut la conquérir… il faut la boire à son sein… il faut qu’elle vous offre son sein dans un mouvement et un sentiment maternels [8]… »

L’absence de la mère de la nièce peut indiquer l’état d’occupation de la France dont les enfants, telle la nièce, sont devenus en quelque sorte orphelins. On pourrait encore interpréter cette absence comme manifestant soit la résistance de la population dans cette région, soit, à l’opposé, la collaboration de la France devenant mère indigne. Par ailleurs, il y a bien absence physique de la mère dans la maison de l’oncle.

« Le silence de l’âme erre »

En présence d’un manque, l’harmonie de l’âme est rompue et l’Homme ne peut exister.

Essayer de l’oublier – ou faire semblant de l’avoir comblé – amène petit à petit notre subconscient à lutter contre notre moi conscient, que cela soit apparent ou non.

Le sentiment de culpabilité et la haine refoulées doivent pouvoir être exprimés afin d’apaiser le subconscient pour que nous commencions enfin à vivre pleinement. Si l’on a appris à se connaître, on peut faire recours à l’analyse profonde de soi-même afin d’y parvenir.

En restant silencieux, en essayant d’oublier ses émotions de façon répétitive au cours des années on ne fait que sombrer dans les ténèbres, c’est pourquoi Werner von Ebrennac ressent le besoin de retrouver l’objectivité. Il commence sa quête de lucidité à travers le monologue auquel il se livre durant tout le temps que dure sa mission d’occupation.

Son âme continuerait à errer si le silence n’était pas brisé. Aucune psychanalyse ne serait possible sans une totale confession de la part du jeune homme qui, peut-être inconsciemment, veut se retrouver à travers ses six mois que durent ses monologues.

Par ailleurs, une lecture qui est attentive à l’intertextualité ne peut pas faire l’économie de ces indices qui, symboliquement, établissent un lien entre Werner von Ebrennac et le personnage d’Oedipe. La connotation symbolique de la jambe raide de von Ebrennac frappe le lecteur dès le début de la nouvelle. Le pied symbolise « l’âme » [9]. La répétition du mot « âme » est remarquable tout au long du récit et la description de son boitement le précède chaque fois qu’il veut rejoindre l’oncle et la nièce.

« Enfin des pas se firent entendre. Mais ils venaient de l’intérieur de la maison. Je reconnus, à leur bruit inégal la démarche de l’officier [10]. »

« Je vis alors qu’il avait une jambe raide. Les pas de l’Allemand résonnèrent dans le couloir alternativement forts et faibles [11]. »

 

3. ANALYSE PSYCHOLOGIQUE DES TROIS PERSONNAGES
3.1.  WERNER VON EBRENNAC

Ebrennac : la voix de la vérité s’adresse à ses hôtes, mais surtout il se parle à lui-même. Même s’il est adulte, il reste très naïf et ressent le besoin d’une large réflexion afin de finalement réaliser combien le monde peut être cruel. Tout au long de sa vie, il a vécu à l’intérieur de sa propre bulle qui lui servait de protection contre le monde extérieur. Il s’est créé son propre rêve afin de surmonter ses manques et ses tristesses, mais avec l’arrivée de la guerre il a fallu qu’il devienne objectif, qu’il ouvre les yeux et affronte la réalité.

La guerre, le fait qu’il soit l’ennemi – et donc au service des forfaits commis par les nazis – s’opposent fortement au caractère noble et rêveur d’Ebrennac mais finissent par provoquer l’inévitable prise de conscience de la réalité [12] – ce que montre bien la relation que fait l’officier des conversations qu’il a eues avec ses compatriotes à Paris et qui se termine sur ces mots :

« Nous ne sommes pas des musiciens.

Nous ne sommes pas des fous ni des niais, nous avons l’occasion de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : son âme aussi [13]. »

L’officier, qui dans son inconscient profond a toujours été capable de distinguer le Mal du Bien puisqu’il se montre plein de sagesse et d’amour pour tout ce qui l’entoure, éprouve cependant le besoin de revivre certaines sensations, de ressentir des émotions liées au passé, de s’analyser très profondément à travers toutes les heures qu’il passe en compagnie de l’oncle et de la nièce.

« Il parut dans un silence songeur, explorer sa propre pensée. Il se mordillait lentement la lèvre [14] . »

Toute autre personne se serait sentie gênée face au silence et au total manque de réactions des deux Français, mais Ebrennac, au contraire, s’en sert, peut-être afin de libérer son âme et son cœur des peurs et des angoisses de sa vie et ainsi atteindre la vérité et la paix.

« Sa voix bourdonnante s’élevait doucement,… et ce fut au long de ces soirées sur les sujets qui habitaient son coeur, sa musique, la France… un interminable monologue ; car pas une fois il ne tenta d’obtenir de nous une réponse… Et même un regard [15]. »

Werner est un homme adulte, cultivé, doté d’une grande humanité et d’une extrême sensibilité. Son analyse et ses jugements font preuve de sagesse et d’intelligence, mais en même temps on peut dire que pendant toute sa vie il a manqué d’objectivité et n’est pas arrivé à voir la vérité. C’est comme s’il lui avait manqué quelque chose (ou quelqu’un) durant les différentes étapes de sa croissance, c’est comme si le souvenir de l’idéologie du père et non de celle de la mère l’avait obligé, afin de diminuer ses souffrances et ses tristesses, à vivre dans la naïveté.

C’est pourquoi, une fois qu’il a rencontré la nièce, il l’identifie peut-être à l’image maternelle, ce qui suscite son désir de combler ce manque et de rompre le silence de son âme face à la réalité de la vie.

« Tant de choses remuent dans l’âme d’un Allemand même le meilleur. Et dont il aimerait tant qu’on le guérisse… [16] »

Pour atteindre la perfection du « soi », l’être humain a besoin de parcourir chacune des étapes de l’apprentissage du moi, et ceci ne peut se faire en l’absence des parents qui servent de modèle à l’enfant. C’est pourquoi l’absence de la mère de Werner l’a peut-être rendu très mûr et a avivé sa sensibilité dans certains domaines, notamment artistiques (musique et littérature), mais l’a plongé dans un rêve qui lui a servi de fausse protection jusqu’à l’âge adulte.

Nous pouvons parler de « fausse » protection puisque, pendant de longues années, il a oublié de s’analyser et de réfléchir aux raisons de sa souffrance : il a sauté des étapes importantes de la construction de son « moi conscient » en laissant de côté son « moi inconscient ».

Comme Werner, si l’on a un but, on construit sa vie autour de ce but, en se battant durement pour conjurer un vide intérieur, en essayant de ne pas y penser, en le niant. Notre officier, sans doute inconsciemment, sent sa fin arriver et avec elle une soif de savoir. Il est un homme respectable et juste mais aveuglé ou dupé par une ancienne souffrance qui, encore une fois, témoigne d’une relation au complexe d’Oedipe.

Une des constantes de la vie éthique du patriarcat est la culpabilité de la femme. Par conséquent la dichotomie de la pensée patriarcale désigne l’homme comme étant innocent. Même quand il pêche, il pêche par innocence. La responsabilité pour le malheur du monde pèse entièrement sur les épaules de la femme. Werner von Ebrennac est un homme innocent et souffrant. Il était privé d’amour dans son propre pays quand une jeune fille allemande a détruit l’idée idyllique qu’il se faisait de l’amour en arrachant les pattes à un moustique :

« …nous étions dans la forêt. Les lapins, les écureuils filaient devant nous. Il y avait toutes sortes de fleurs – des jonquilles, des jacinthes sauvages, des amaryllis… La jeune fille s’exclamait de joie. Elle dit : « Je suis heureuse, Werner. J’aime, oh ! j’aime ces présents de Dieu ! » J’étais heureux, moi aussi. Nous nous allongeâmes sur la mousse, au milieu des fougères. Nous ne parlions pas. Nous regardions au-dessus de nous les cimes des sapins se balancer, les oiseaux voler de branche en branche. La jeune fille poussa un petit cri : – Oh ! Il m’a piqué sur le menton ! Sale petite bête, vilain petit moustique !- Puis je lui vis faire un geste vif de la main. – J’en ai attrapé un, Werner ! Oh ! regardez, je vais le punir : je lui – arrache –les pattes – l’une – après – l’autre… » et elle le faisait [17] . »

Par l’intermédiaire de sa « jambe raide », Werner se double du personnage extra-textuel – mythologique – d’Œdipe, l’homme au pied enflé. Cette déficience au niveau physique désignant le caractère imparfait de l’Homme (Oedipe est une métaphore du genre humain). Ainsi, Ebrennac appartient à l’humanité à la fois belle et misérable. C’est un représentant de l’humanité avec sa force et avec sa faiblesse, dans tous les sens : psychique et physique.

Von Ebrennac est un personnage ambigu. Il a un côté « civil » très positif : il est artiste, sensible, romantique, intelligent et beau. Mais il a aussi un côté « militaire » négatif : c’est un officier allemand, donc un ennemi, au service des nazis.

Oedipe aussi est un héros et un antihéros à la fois.

Tous les deux donnent une impression trompeuse, mais malgré tout ils inspirent des sentiments positifs, ou tout au moins de la compassion.

Pour que finalement « la lumière succède aux ténèbres », Ebrennac doit faire retour sur sa vie, ses émotions, ses doutes – à voix haute, sans honte, ni tristesse face à une femme qu’il respecte, qu’il admire. Car tout concourt, nous semble-t-il, à suggérer qu’il recherche le regard et l’écoute de la mère qu’il n’a pas eue, afin de voir le monde non plus avec des yeux et un cœur rempli de rêves, mais surtout avec une âme libérée.

Tout comme Oedipe, Ebrennac, à la fin de l’histoire, se rend compte de son erreur. Il comprend qu’il a vécu dans l’illusion, dans le mensonge et dans l’aveuglement inconscient. Cette révélation, pour Œdipe, s’est produite quand Créon est rentré de Delphes où il avait été envoyé pour demander ce qu’il fallait faire afin de sauver Thèbes de la peste. Pour Von Ebrennac, c’est l’épreuve douloureuse du voyage à Paris qui sera révélatrice.

Quand von Ebrennac se rend compte de la réalité du nazisme, il se sent déçu comme un amant trahi. Il est conscient de son erreur, mais il est incapable de réagir d’une façon adéquate. Il ne tente même pas de changer le cours de son destin :

« J’ai fait valoir mes droits, dit-il avec naturel. J’ai demandé à rejoindre une division de campagne. Cette faveur m’a été enfin accordée : demain je suis autorisé à me mettre en route. Je crus voir flotter sur ses lèvres un fantôme de sourire quand il précisa : pour l’enfer [18]. »

Werner von Ebrennac représente l’homme modelé par une idéologie. Dans ce cas-ci, celle du nazisme. Car l’être humain est un produit social : c’est à travers l’éducation que la société transmet ses valeurs.

Ce personnage ne va pas jusqu’à répudier positivement l’idéologie du nazisme, et c’est pour cela qu’il n’a pas la force de rompre avec elle. Il n’a pas le courage de faire ce saut qualitatif qui le conduirait à devenir le héros libérateur (cf. Prométhée). Au lieu de combattre le monstre et de s’unir à la Résistance française, dévoré par les remords stériles, il préfère aller mourir sur le front russe : il est donc, à notre sens, un anti-héros.

Notre officier a pris une décision qui constitue une sorte d’évasion finale de la réalité ; mais il a aussi livré un combat et effectué un voyage initiatique. Ebrennac est ainsi devenu, comme le narrateur et sa nièce, une victime de la guerre.

3.2. L’ONCLE – NARRATEUR

Le personnage de l’oncle est, à notre avis, le plus complexe à interpréter – peut-être parce qu’il a été choisi par l’auteur comme narrateur ? Il pourrait être considéré comme le personnage principal de l’œuvre, car, de la première ligne à la dernière, il nous raconte l’histoire sans se priver de nous donner son point de vue, ses sentiments et ses jugements sur les événements. A travers les réflexions de l’oncle on perçoit clairement la pensée de Vercors, mais à cause de son faible caractère – il est souvent dominé par sa nièce ou par les événements -, il laisse l’histoire suivre son cours, sans s’impliquer dans la dure et radicale décision du début, de ne JAMAIS s’adresser à l’ennemi.

« D’un accord tacite nous avions décidé MA NIECE et moi de ne rien changer à notre vie… [19] . »

« Ma nièce tricotait avec une vivacité mécanique. Elle ne jeta pas les yeux sur lui, pas une fois [20] »

L’oncle est le personnage le plus âgé, celui qui devrait donner l’exemple, le chef de famille ; mais, encore plus que Werner von Ebrennac et sa nièce, il subit un manque. Il vit presque une vie de couple avec sa jeune nièce et il a un caractère faible, ce qui l’amène souvent à douter de ses premières décisions.

Il accepte de garder le silence, de faire semblant que l’officier n’existe pas, par convenance ; il y est contraint par la situation, mais du point de vue humain on perçoit chez lui tout au long de l’œuvre une grande hésitation et le désir de communiquer avec Ebrennac.

« Je terminai silencieusement ma pipe. Je toussai un peu et je dis : « C’est peut-être inhumain de lui refuser l’obole d’un seul mot. »  Ma nièce leva son visage. Elle haussait très haut les sourcils, sur des yeux brillants et indignés. Je me sentis presque un peu rougir [21] .»

Si l’on suit l’évolution de sa relation avec son hôte, on a l’impression que son choix lui a été dicté par les circonstances ; on le sent beaucoup moins déterminé que sa nièce. Dès le début, il essaie de trouver des justifications au jeune homme. Il le trouve « convenable [22]» et commence à penser à lui et à s’en préoccuper. Ceci est en opposition avec l’attitude hostile qui consisterait à maintenir le silence envers l’ennemi.

Il refuse toute communication, mais est beaucoup plus bouleversé par la présence de l’officier que ne l’est sa nièce qui, jusqu’au dernier chapitre, reste fidèle à leur engagement.

« Malgré moi, j’imaginai l’officier dehors, l’aspect saupoudré qu’il aurait en entrant [23] .»

« L’avouerai-je ? Cette absence ne me laissait pas l’esprit en repos. Je pensais à lui, je ne sais pas jusqu’à quel point je n’éprouvais pas du regret, de l’inquiétude [24] . »

L’oncle est un homme étrange, qui boit du café avant de se coucher et du lait au réveil. Il vit avec sa jeune nièce presque comme s’ils étaient mari et femme, ou comme un père et une fille ; et cette situation « anormale » conduit notre analyse, une fois de plus, à se focaliser sur un éventuel complexe d’Oedipe.

« Elle venait de me servir mon café comme chaque soir (le café me fait dormir)  [25]. »

« Il était parti quand, le lendemain, je descendis prendre ma tasse de lait matinale [26]. »

On sent naître en lui des sentiments envers W.V. Ebrennac, de la même manière qu’en Ebrennac naissent des sentiments pour sa nièce. Mais ces sentiments sont-ils des sentiments paternels ou ne s’agit-il pas plutôt d’une véritable attirance homosexuelle qui serait, en ce cas, inévitablement « censurée », refoulée

Au cours des premières lectures de l’œuvre, nous ressentions l’envie de l’oncle de rompre le silence comme la naissance de sentiments paternels envers Werner von Ebrennac, mais en analysant ses commentaires, nous avons ensuite interprété ses réactions et son attitude comme la naissance d’un amour interdit.

  • Nièce/France
  • Oncle/Vercors
  • W von Ebrennac/Allemagne

Le « Silence de la mer » est une tragédie basée sur l’impossibilité, sur le non aboutissement des sentiments entre les personnages mais aussi une splendide analyse de soi et donc comparable à une forte lumière au bout d’un tunnel.

3.3 LA NIECE

Le personnage de la nièce, qui n’a pas été innocemment choisi, nous montre cette France fière et fidèle à elle-même, qui ne se laisse pas impressionner par le caractère dramatique voire tragique des événements. Elle demeure fidèle et maternelle jusqu’à la fin. Mais il ne s’agit pas d’une France statique. Non, au fur et à mesure que la lecture avance, on peut capter très subtilement toutes les évolutions que subit ce personnage énigmatique et silencieux.

Un personnage symbolique

Elle jongle en un perpétuel « va et vient » entre différents personnages : on la voit passer de son rôle de « nièce initiatrice », à ceux de Pénélope, Ariane, Vesta, Cassandre. Elle est vierge et mère à la fois. Elle exerce le rôle de médium entre ce monde et l’au-delà. Elle est aussi la Belle qui, séduite par l’amour de la Bête, la sauve d’une terrible fin : l’enfer.

« Il y a un très joli conte pour les enfants, que j’ai lu, que vous avez lu, que tout le monde a lu… « Chez moi il s’appelle Das Tier und die Schöne, la Belle et la Bête [27]. »

« Ses pupilles, celles de la jeune fille amarrées comme, dans le courant, une barque à l’anneau de la rive, semblaient l’être par un fil si tendu, si raide, qu’on n’eût pas osé passer en doigt entre leurs yeux [28]. »

« Il fut un moment la porte ouverte ; le visage tourné sur l’épaule, il regardait la nuque de ma nièce penchée sur son ouvrage…[29]. »

Ainsi, le personnage de la nièce n’est pas seulement une femme, elle est aussi un symbole de toutes les valeurs positives, une sorte de guide pour von Ebrennac.

Dans son esprit, la nièce est sans doute une femme, la femme aimée, mais elle est sublimée par son âme poétique.

Une héroïne héroïque

La décision de la nièce de maintenir le silence est irrévocable, beaucoup plus que celle de l’oncle qui, comme narrateur, nous fait connaître ses impressions.

Elle s’enveloppe dans un silence total, non seulement par rapport à l’officier ennemi, mais également par rapport à son oncle et au lecteur. Elle représente l’image de la force et de l’amour ; et W.V. Ebrennac vit pour contempler cette jeune fille qu’il admire profondément. Il ressent le besoin de découvrir l’image de la Femme, de la respecter et d’en déceler tout le charme, c’est pourquoi il la contemple attentivement pendant six mois.

« Ses yeux s’attardaient sur le profil incliné de ma nièce immanquablement sévère et insensible  [30]. »

Le lecteur perçoit assez clairement l’état d’esprit de Von Ebrennac grâce à ses monologues, pleins d’émotions ; mais en même temps, il devine ce qui se passe dans l’esprit de la nièce en déchiffrant le sens de ses mouvements. Il commence à vivre en elle.

L’image de la jeune fille est très symbolique, comme d’ailleurs toute la nouvelle de Vercors. On peut la comprendre de différentes manières, mais en fin de compte nous sommes d’avis qu’elle est au plus haut point positive et noble.

A notre avis, l’écrivain a délibérément donné à son héroïne des qualités symboliques car les mots amour, chasteté, bonté, justice, conscience, liberté son toujours rattachés aux mots : mère et patrie. Ainsi l’auteur ne trahit pas son style. En employant une langue symbolique, des procédés allégoriques, il laisse son lecteur comprendre que l’image de la nièce est pour lui l’image de la patrie, de la France.

Le langage somatique

Les yeux et le regard de la nièce ont une grande importance tout au long de l’œuvre. Sans jamais parler, elle arrive toujours à envoyer des « messages » à l’officier.

C’est presque comme si elle était dotée d’une vertu surnaturelle qui lui permettait de ne communiquer qu’avec le regard :

« Et ses yeux s’accrochèrent aux yeux pâles et dilatés de ma nièce [31]. »

« … et lentement elle leva la tête, et alors, pour la première fois, – pour la première fois – elle offrit à l’officier le regard de ses yeux pâles [32]. »

Les yeux de la nièce sont une source de lumière pour Ebrennac, une lumière qui est symbole de connaissance, d’illumination intérieure. C’est pour cette raison que V.W. Ebrennac, dès le début, recherche un contact au moins visuel qui lui est refusé jusqu’au dernier chapitre.

Par sa froideur et par son silence, elle aide le jeune homme à s’analyser profondément, à se pencher sur sa vie afin de retrouver une objectivité totale. Elle illumine son chemin vers la découverte de son « être caché ».

Une moderne Antigone

En protestant par son silence contre l’occupant, la jeune femme ne lui laisse pas la possibilité d’entrer dans son âme. Von Ebrennac se contente de peu : de contempler son profil. De cette façon, l’auteur met l’accent sur la barrière qui se dresse entre eux.

Pourtant, tout au long de la nouvelle, Vercors nous fait comprendre que la nièce n’est une statue qu’à l’extérieur tandis qu’à l’intérieur elle a une énorme réserve de sentiments et d’émotions.

C’est par sa rigidité qu’elle amène W.V. Ebrennac jusqu’à une mort apparente. Apparente parce que physique, mais elle l’accompagne jusqu’à la fin vers la vie – la vie et l’épanouissement de l’âme. Si on devait comparer Ebrennac au personnage mythologique d’Œdipe, la nièce serait Antigone (sa fille) qui le prend par la main, le guide jusqu’au sanctuaire des Euménides, où il meurt. Cette scène signifie qu’il a finalement trouvé la paix dans une juste appréciation de sa faute, dans la connaissance et l’acceptation de soi-même et de son destin.

« Symbole de l’âme humaine et de ses conflits, symbole du nerveux capable d’égarement et de redressement, Œdipe entraîné par sa faiblesse dans la chute, mais puisant dans cette chute même sa force d’élévation, finit par faire figure de héros vainqueur [33]. »

Pour Vercors, cette jeune fille symbolise et incarne ce qu’aurait dû être la France : digne et silencieuse. Car, pour W.V. Ebrennac, ce pays a de grandes valeurs, il est à ses yeux le symbole de la Connaissance, de l’Ordre et de la Volonté divine, aussi bien que de l’Amour. C’est pourquoi, pour conclure notre analyse du personnage de la nièce, nous l’assimilerions volontiers à une image de rédemption : celle d’un être angélique, « sauveur surnaturel » du conscient et surtout du subconscient.

CONCLUSION

Si on se limitait à analyser « Le silence de la Mer » uniquement du point de vue littéraire, et en se basant sur le déroulement des événements entre les personnages de la nièce et de W. von Ebrennac, on pourrait sans hésiter considérer cette œuvre comme une tragédie. En effet, le jeune officier Allemand choisit la mort après s’être rendu compte des réelles intentions des nazis, il abandonne toute tentative de séduction envers la nièce et annonce son départ pour le front.

D’autre part, si l’on suit l’évolution que subit l’officier pendant ses six mois d’interminables monologues, on perçoit qu’en dépit des événements il est à la recherche de la vérité, de l’objectivité, qu’il veut se découvrir réellement. Il se laisse guider par le langage non-verbal de la nièce comme s’il guettait la rédemption de son âme avant d’affronter son destin. Durant toute l’œuvre, le jeune homme attend un signe de la part de son « ange » bien aimé ; il se rend au salon des deux Français quotidiennement afin d’établir un contact avec elle. Celle-ci se montre déterminée à rester silencieuse et lui refuse un regard, comme si elle attendait qu’il cesse de vivre dans un rêve impossible et se rende compte du caractère tragique des événements. C’est seulement au dernier chapitre, lorsque il revient de son voyage à Paris où il a rencontré ses compatriotes que W. V.Ebrennac confesse à ses hôtes qu’il a découvert la vérité. C’est alors seulement que la jeune fille accepte de lui accorder son regard :

« Tout ce que j’ai dit ces six mois, tout ce que les murs de cette pièce ont entendu…(…)

            « il faut l’oublier [34]».

« Et alors pour la première fois – pour la première fois – elle offrit à l’officier le regard de ses yeux pâles [35] .»

L’officier était à la recherche de lui-même, de la vérité. Il avait vécu dans la naïveté ; son âme était troublée par l’obscurité du mensonge, mais, finalement, il parvient à sortir des ténèbres du non-savoir et à retrouver la lumière qui le guidera vers son avenir. Lorsqu’il rencontre les yeux de la nièce pour la première fois, il en est ébloui :

« Il dit (à peine si je l’entendis) : Oh welch’ ein Licht !, pas même un murmure ; et comme si en effet ses yeux n’eussent pas pu supporter cette lumière, il les cacha derrière son poignet [36]

Il nous semble qu’ici plus qu’ailleurs la luminosité de son regard, sa puissance évoquent quelque chose de surnaturel.

Cette scène suggère la présence d’éléments religieux, comme si von Ebrennac était un pécheur qui, pendant six mois, avait essayé de libérer son âme du Mal afin de s’ouvrir l’accès au Paradis. C’est comme s’il avait attendu de recevoir le pardon divin afin de retrouver la lumière du Bien et de sortir des ténèbres du Mal :

« POST TENEBRAS LUX »

***

BIBLIOGRAPHIE

Oeuvre principale :

VERCORS, Le silence de la mer, Paris, Editions du livre de poche, 1991.

Ouvrages consultés :

CHEVALIER, J., GHEERBRANT, A., Dictionnaire des symboles, Paris, Robert Laffont/ Jupiter, 1992.

FREUD, Sur le rêve, traduction française, Paris, Gallimard, 1997, collection « Folio ».

FREUD, Sigmund Freud présenté par lui-même, traduction française, Paris, Gallimard, 1997, collection « Folio ».

***

TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION

1.1 Court résumé de l’histoire

  • Les personnages
  • Le décor

1 Les raisons qui nous ont amenée à faire une analyse psychologique de cette œuvre.

  1. LE TITRE : UNE CLEF DE L’OEUVRE ?

2.1 La polysémie du titre : trois interprétations possibles

2.2 Le silence de la mer

2.3 Le silence de la mère – Freud

2.4 Le silence de l’âme erre

  1. ANALYSE PSYCHOLOGIQUE DES TROIS PERSONNAGES

3.1 Von Ebrennac

3.2 L’oncle-narrateur

3.3 La nièce

CONCLUSION

***

NOTES

[1] VERCORS, Le Silence de la mer, Paris, Edition du livre de poche, 1991, p. 26. Toutes les références au texte de Vercors renverront à cette édition. Par commodité, nous les signalerons en note par son titre abrégé : Silence.

[2] Silence, p.

[3] Silence, p.

[4] Silence, p.

[5] Silence, p.

[6] Silence, p.

[7] Ibid., p. 24

[8] Ibid., p.

[9] Jean CHEVALIER et Alain GHEERBRANT, Dictionnaire des symboles, Paris, Robert Laffont/Jupiter, 1969 et 1982, p. 685 : « Le pied… dans de nombreuses traditions sert à figurer l’âme, son état et son sort ».

[10] Silence, p. 23.

[11] Ibid., p. 20.

[12] Silence, pp.

[13] Ibid., p.

[14] Silence, p. 31.

[15] Ibid., p. 27.

[16] Ibid., p. 34.

[17]Silence, ce,ce

[18] Silence, p. 50.

[19] Silence, p. 23.

[20] Ibid., p. 24.

[21] Silence, p.

[22] Ibid., p.

[23] Ibid., p.

[24] Ibid., p. 41.

[25] Ibid., p. 18

[26] Silence, p., 51.

[27] Ibid., p. 29.

[28] Ibid., p.

[29] Ibid., p. 35.

[30] Silence, p. 23.

[31] Silence, p. 54.

[32] Ibid., p. 45.

[33] Paul DIEL, Le symbolisme dans la mythologie grecque, Paris, Payot, 1966, pp. 149-170 cité par Jean CHEVALIER et Alain GHEERBRANT, op. cit., p. 686.

[34] Silence, p. 45.

[35] Silence, p. 45.

[36] Loc. cit.

***

Université de Genève, Faculté des Lettres,  E.L.C.F.

Texte présenté par Mlle Gaia FOLCO pour l’obtention du Diplôme d’Etudes Françaises

Professeur : M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

L’ambiguïté du personnage de Werner von Ebrennac et son conflit intérieur dans « Le Silence de la Mer » de VERCORS

« Le Bonheur a marché côte à côte avec moi;
Mais la Fatalité ne connaît point de trêve:

 Le ver est dans le fruit, le réveil dans le rêve,
 Et le remords est dans l’amour: telle est la loi.
Le Bonheur a marché côte à côte avec moi. »

Paul VERLAINE, « Nevermore »

 *

La nouvelle de Vercors « Le silence de la mer » est un des exemples très intéressants de la littérature française de l’époque de la Résistance contre les nazis. C’est un drame psychologique, une profonde analyse non seulement des personnages, mais aussi, à travers le destin des héros que l’auteur nous présente dans toute la complexité des problèmes de cette époque, de la tragédie des destins et de la force des êtres humains. Toute cette complexité est reflétée dans le personnage de l’officier allemand Werner von Ebrennac. Dès les premières pages, on perçoit l’ambiguïté de sa personnalité. Mais ce qui est plus intéressant, c’est qu’à travers les dialogues – ou plutôt les monologues – qui se succèdent jusqu’à la fin du livre, son esprit connaît un douloureux cheminement de l’inconscience vers la conscience. Finalement, le héros choisit la mort pour punition de son aveuglement. Toute la construction du récit repose sur deux genres de transformations :

TRANSFORMATION

avant ————————–>          t       ————————->  après
situation                                                                                           situation finale
initiale

contenu corrélé                                                                              contenu posé

  • Situation initiale :

L’apparition de von Ebrennac dans la maison. Il fait la connaissance de l’oncle et de la nièce.
Les premiers portraits des personnages.

Contenu corrélé : toutes les longues soirées pendant lesquelles von Ebrennac parle, ou plutôt réfléchit à haute voix sur les « sujets qui habitaient son coeur« .

Contenu posé : à la suite de son voyage à Paris, où il a rencontré les nazis et constaté son opposition à leurs principes et à leur doctrine, il commence à voir clairement toute l’horreur du nazisme.

  • Situation finale :

Sa décision de partir pour le front russe et son départ. On peut dire que cette transformation dans le récit est une transformation progressive :

– l’oncle et la nièce  et von Ebrennac  = ennemis

vs

– l’oncle et la nièce  et von Ebrennac = amis

** — **

Dès le début de la nouvelle, l’auteur essaye, par différents moyens, de montrer les contradictions et l’ambiguïté de von Ebrennac : bien qu’allemand il porte un nom français

« Il dit : « Je me nomme Werner von Ebernnac. »
J’eus le temps de penser, très vite : « Le nom
n’est pas allemand. Descendant d’émigré protestant ? »

Tout son portrait est une contradiction :

  • Il est blond mais ses yeux sont dorés :

« on ne voyait pas les yeux… Ils me parurent clairs. »

  • Sa manière de s’habiller : en civil vs en uniforme

« Sans doute n’avait-il pas voulu paraître à nos yeux sous son uniforme… Il était en civil. »

  • Sa voix : chantante vs bourdonnante

« L’ensemble (sa voix) ressemblait à un bourdonnement plutôt chantant. »

  • sa profession : musicien vs homme de guerre

« Cela (la musique) est toute ma vie, et, ainsi, c’est une drôle de figure pour moi de me voir en homme de guerre. »

Ce qui est également très important – et qui apparaît dès le début -, c’est sa jambe raide : Von Ebrennac est boiteux. Parmi les nombreux symboles que comporte le code symbolique du récit, la jambe raide représente, d’un côté, un trait personnel de von Ebrennac et, de l’autre, elle réfère à l’axe principal de la psychanalyse. En effet, le boiteux est un homme qui compense son infériorité (l’âme blessée) par la recherche active d’une supériorité dominatrice. C’est là une référence au complexe d’Oedipe. C’est aussi le symbole de son refus définitif de voir : le regard intérieur de l’aveugle. C’est la marque d’un handicap psychique. Dans la nature de von Ebrennac, il y a deux origines : païenne et religieuse, terrestre et divine. Son esprit est partagé, déchiré en deux parts qui se contredisent et luttent en lui.

Von Ebrennac aime la France comme un fils :

 » … j’ai besoin de la France… Comme le fils d’un village pareil à ce village… »

Tout au long du récit, on constate qu’il est à la recherche de la mère qui lui a manqué dans son enfance. Car notre héros ne parle jamais de sa mère, qui est allemande. Il voudrait être le fils adoptif de la France, mais à cause de son ambiguïté, il veut aussi conquérir la France. On voit bien qu’existe en lui le désir d’une femme. La France se présente pour lui sous deux visages : la France comme mère, et la France qu’il désire comme homme, d’un amour d’amant pour la nièce. Et von Ebrennac souffre car, inconsciemment, il ressent une dysphorie. Il est un étranger pour tout le monde. Certes, il y a absence de communication avec la nièce et l’oncle, mais il n’y a pas non plus de communication – ou plutôt de compréhension – avec les Allemands, ses compatriotes. Et il est bien conscient de cette situation, qui le fait souffrir.

Toutes les choses qu’il aime, qui lui sont chères, connaissent la même dualité (dédoublement) : la musique allemande est d’origine inhumaine : qu’il s’agisse de Bach, dont la musique est religieuse et divine, ou de la musique de Wagner avec ses mélodies fortes et expansives, mais qui ont un caractère terrestre et païen. Von Ebrennac aime la musique ; il ne peut pas s’en passer, elle est une partie inséparable de son âme, mais, en même temps, il y a là une contradiction :

 » – Bach… Il ne pouvait être qu’Allemand. Notre terre a ce caractère : ce caractère inhumain… pas à la mesure de l’homme. »« Je veux faire, moi, une musique à la mesure de l’homme : cela aussi est un chemin pour atteindre la vérité. C’est mon chemin. »

Von Ebrennac est allemand sans l’être.

Voici une autre opposition : il n’a jamais aimé les grandes villes et pourtant il y a vécu. Parmi les nombreuses villes où il est allé, celle qu’il a le plus aimée, c’est Prague. Encore une contradiction : c’est une ville slave ; or la nation slave aurait dû disparaître du visage de la terre, selon Hitler. Et il est vrai que la ville a beaucoup souffert pendant la guerre et après. Pourtant,

« aucune autre ville n’a autant d’âme », dit l’officier.

Ensuite, il parle de Nuremberg, la capitale de la « peste » :

 » … Nuremberg … c’est la ville qui dilate son coeur, parce qu’il retrouve là les fantômes chers à son coeur… « 

Les fantômes de Nuremberg – L’âme de Prague – L’immatérialité divine de Chartres : Von Ebrennac commence son ascension vers Dieu par la recherche de l’âme, en se posant des questions et en réfléchissant sur les problèmes de sa nature. Pour lui, c’est une chose qui a une signification d’une importance vitale. Si l’on tue l’âme d’un être humain, l’on n’a plus qu’une bête devant soi.

« Pourquoi aimé-je tant cette pièce ? … cette pièce a une âme. Toute cette maison a une âme« 

« Cela (la musique) nous fait comprendre, non : deviner … pressentir ce qu’est la nature.. désinvestie… de l’âme humaine. »

Grâce à ce parcours de son âme vers la perfection, et par la recherche de son chemin, le héros accède à un niveau différent de l’existence. Cependant, sa transformation n’est pas encore définitive. Son idéalisme et sa naïveté ne lui permettent pas encore de voir clair ; il est encore un Oedipe voyant. Il est si naïf qu’il ne se rend pas compte de ce qu’est l’époque dans laquelle il vit et de l’horreur qui l’entoure. Ses idées, parfois, sont si idéalistes qu’on a l’impression qu’il a passé sa vie dans les nuages. Le fait qu’il ne comprenne pas la situation qui prévaut autour de lui est étonnant. Par exemple, lorsqu’il mentionne le conte « La Belle et La Bête« . La Belle, pour lui, c’est la France, la Bête : l’Allemagne :

 » … oh! elle (la bête) n’est pas très dégrossie! Elle est maladroite, brutale, elle paraît bien rustre auprès de la Belle si fine! … Mais elle a du coeur elle a une âme qui aspire à s’élever. »Et ensuite :« Elle (la Belle) sent moins la patte pesante, moins les chaînes de sa prison … Elle cesse de haïr, cette constance la touche, elle tend la main … Aussitôt la Bête se transforme… »

Il faut être vraiment aveugle pour ne pas voir la réalité et croire qu’un conte si beau – mais si naïf et irréel – peut changer le monde. Il lui arrive même de dire des phases qui nous paraissent absurdes :

 » – Les obstacles seront surmontés, dit-il. La sincérité toujours surmonte les obstacles. »

Pourtant, le rôle le plus important, si l’on veut comprendre la transformation progressive de von Ebrennac, est joué par le personnage de la nièce. Leurs relations sont très complexes car tous les deux ont une personnalité forte et originale. Sans qu’ils communiquent directement, il s’opère entre eux une transmission des messages. Quelle que soit l’opposition ou la transaction, la confrontation des Sujets a toujours pour résultat le transfert d’un Objet valorisé d’un Sujet (von Ebrennac) à l’autre (la nièce). La nièce, pour von Ebrennac est un exemple de beauté et de force morale. Sa beauté intérieure est beaucoup plus saisissante car elle est celle d’un être humain qui vit, qui souffre, qui aime enfin. En revanche, sa beauté extérieure, c’est la beauté d’une statue froide et indifférente. Leur conversation muette est quelque chose de très important pour tous les deux. Lui, il veut la conquérir ; elle, résiste, mais il existe déjà entre eux un contact humain, une espèce d’attirance et d’amour.

« Il faudra vaincre ce silence (de la demoiselle silencieuse). Il faudra vaincre le silence de la France. Cela me plaît. »

« Ma nièce le sentait. Je la voyais légèrement rougir, un pli peu à peu s’inscrire entre ses sourcils. »

A la fin du récit, la transformation touche les deux personnages, et il est certain que cette rencontre les marquera pour le reste de leur vie.

Le sort d’un Sujet connaît au cours d’un récit une succession de phases d’amélioration. Pour von Ebrennac, la phase la plus importante de l’amélioration – le moment décisif – est son voyage à Paris. C’est à ce moment-là qu’il commence à voir clair, c’est à Paris qu’il découvre le vrai et l’horrible visage du nazisme. Toutes ses idées, ses idéaux, son système d’appréciation du monde, tout cela s’écroule ; il ne sent plus la terre sous ses pieds. Comment les gens avec lesquels il croyait avoir partagé ses espoirs peuvent-ils être si cruels, si violents ? Et, pour lui, le plus effrayant, c’est qu’ils veulent détruire l’âme humaine.

« Nous échangeons leur âme contre un plat de lentilles! »« J’ai dit : « Avez-vous mesuré ce que vous faites? L’avez-vous MESURE ? »

Pour les nazis, il n’est pas de leur race :

« Nous ne sommes pas des musiciens! » clament-ils avec mépris.

Comme si le fait d’être un musicien signifiait pour eux avoir un défaut ou commettre un crime.

« Ils rirent très fort ».

Tout à coup, Werner von Ebrennac voit clairement l’effrayant côté de la nation dont il fait partie. Il est gêné d’être allemand. Pourtant, il a assez de force de caractère, de dignité et d’honnêteté pour confesser ses erreurs :

« Tout ce que j’ai dit ces six mois, tout ce que les murs de cette pièce ont entendu…il faut l’oublier. »

Par quelle horrible souffrance il a dû passer pour découvrir cette terrible vérité. Mais on sait que l’enfant naît aussi dans la souffrance, et ce n’est pas un hasard si, dans le dernier chapitre, apparaît le thème de la pluie qui symbolise le baptême d’un nouvel être humain : une nouvelle âme est née. C’est aussi la purification de cette âme qui découvre une certaine unité – dans sa prise de conscience.

« Une pluie régulière et entêtée, qui noyait tout à l’entour et baignait l’intérieur même de la maison… « 

Maintenant, il est bien conscient qu’il n’y a pas d’espoir:

« …- comme un cri : « Pas d’espoir! »Sa décision est prise, « une décision sans retour ».

Tout le dernier chapitre est bâti sur de très forts contrastes pour marquer l’augmentation de la tension, comme un crescendo dans une symphonie des sentiments.

« …le moment où, par le seul geste de frapper, il allait engager l’avenir… »

  • visage vs main :

 » … le visage si froid, si parfaitement impassible, qu’il ne semblait pas que le moindre sentiment pût l’habiter. »« … les doigts de cette main-là se tendaient et se pliaient, se pressaient et s’accrochaient, se livraient à la plus intense mimique tandis que le visage et tout le corps demeuraient immobiles et compassés. »

  • la voix : douce et malheureuse vs inopinément haute et forte
  • sa manière de s’habiller :« J’imaginais le voir en civil et il était en uniforme. »

Ce sont les oppositions figuratives – « visage » vs « main » – qui représentent les oppositions thématiques : communication vs non-communication, amitié vs inimitié, etc.

Von Ebrennac est bouleversé ; il ne sait plus où il est. Il s’agite de tous les côtés « comme un oiseau de nuit égaré » :

« Enfin il sembla trouver refuge sur les rayons les plus sombres, – ceux où s’alignent Racine, Ronsard, Rousseau. »

Ce n’est pas un hasard si ces écrivains se trouvent dans les rayons les plus sombres, car leur siècle était le siècle des Lumières, un siècle extrêmement cultivé. Et maintenant, c’est l’ombre de la barbarie, de la terreur et de la mort qui plane sur le monde :

« Ils (les nazis) éteindront la flamme tout à fait! … L’Europe ne sera plus éclairée par cette lumière! »

La tragédie de von Ebrennac ? Il est conscient de son côté Allemand. Il sait qu’il ne pourra pas échapper à la part bestiale qui existe en lui : il est prisonnier de lui-même et il le restera toujours. C’est pour cette raison qu’il ne trouve pas la tranquillité et qu’il souffre autant. C’est aussi ce qui le décide à partir pour le front russe. Jusqu’à cette dernière décision, il reste Wagnérien : il faut mourir avec le monde.

« Ainsi il se soumet. Voilà donc tout ce qu’ils savent faire. Ils se soumettent tous. Même cet homme-là. »

Il choisit la mort pour punition de ses péchés. Mais on peut se demander si cette mort est la seule solution qui s’offre à lui pour se purifier. Ne serait-ce pas une sorte de fuite, une solution – peut-être la plus simple – qui consisterait à se suicider en acceptant la destruction du monde ? Mais, avant partir, il a encore un dernier rôle à jouer : celui de prédire la fin du nazisme. Bien qu’il le fasse (suprême ruse de l’inconscient ?) en reprenant les paroles mêmes des nazis, l’officier allemand von Ebrennac prédit et prévoit l’ignominieux destin et l’avenir d’une race qui se dit « supérieure » :

« Voilà le grand Péril! Mais nous guérirons l’Europe de cette peste ! Nous la purgerons de ce poison ! »

Nous savons qu’il va mourir. Et peut-être y a-t-il déjà dans le texte un présage de sa mort :

« Il avait rabattu la porte sur le mur et se tenait droit dans l’embrasure… »

Sa position « dans l’embrasure » est très symbolique. Peut-on y voir (au niveau du signifiant) un défi lancé ou relevé, celui de l’épreuve du feu (« embraser ») symbolisant la lutte contre le mal ? Son échec sur le plan pragmatique s’opposerait ainsi à sa victoire sur le plan cognitif.

A notre avis, il est possible d’établir un parallèle entre von Ebrennac et l’un des fabuleux personnages de Dostoievsky : Rasskolnikoff (de « Crime et Châtiment« ) . Tous deux vivent la tragédie de la duplicité de leur âme. Le nom de Raskolnikoff est d’ailleurs symbolique car (« raskol » signifie « schisme ») : il est trop humain pour se permettre « le sang en conscience »; quant à notre héros, von Ebrennac, il est trop bon pour devenir un nazi. Son côté humain ne lui permet pas de passer la frontière, et de franchir le seuil du Mal :

« …et il sortit, de sorte que la dernière image
que j’eus de lui fut une image souriante… »

CONCLUSION

L’ouvrage illustre parfaitement la dialectique de la transformation progressive, à la fois duelle et complémentaire, dans la communication intra-personnelle et inter-personnelle. L’officier von Ebrennac parcourt un chemin qui conduit à la purification. Il nous offre un bel exemple de la renaissance d’une âme humaine.

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BIBLIOGRAPHIE :

CHEVALIER, Jean, Dictionnaire des symboles, Paris, Jupiter/Laffont, 1969.

EVERAERT-DESMEDT, Nicole, Sémiotique du récit, Paris,
Editions Universitaires, 1989.

JAKOBSON, Roman, Essais de linquistique générale 2, Rapports internes et externes du langage, Paris, Les éditions de minuit, 1973.

FROMM, Erich, Avoir ou Etre , Paris, Robert Laffont, 1991

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Université de Genève, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par Mme Ekaterina KROUPINA dans le cadre du séminaire de littérature de M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff (Certificat d’Etudes Françaises)

 

"Je dis qu'il faut apprendre le français dans les textes écrits par les grands écrivains, dans les textes de création ou chez les poètes et non pas auprès de documents qui portent déjà le rétrécissement du sociologisme, le rétrécissement des médias." Michel HENRY