Le Silence de la mer et la littérature, un texte de Jean-Michel DELACOMPTÉE

 

«  »Dans Le Silence de la mer, le film de Jean-Pierre Melville d’après le roman de Vercors dont l’histoire se passe sous l’Occupation dans un village du centre de la France, l’officier allemand qui s’est installé chez le vieil oncle et sa nièce parcourt du regard les rayons de la bibliothèque de ses « hôtes ». L’oncle se souvient, et sa voix en off commente la scène où l’officier, amoureux de la culture française, énumère les noms qu’il lit sur les reliures : « Chateaubriand, Corneille, Descartes, Fénelon, Flaubert. L’officier s’interrompt à la lettre F et mentionne les auteurs qu’il aurait cités s’il avait poursuivi l’énumération :  » … ni Racine, ni Pascal, ni Stendhal, ni Voltaire, ni Montaigne, ni tous les autres ! Les Anglais, reprit-il, on pense aussitôt : Shakespeare. Les Italiens : Dante. L’Espagne : Cervantès. Et nous (les Allemands), tout de suite : Goethe. Après, il faut chercher. Mais si on dit : et la France ? Alors qui surgit à l’instant ? Molière ? Racine ? Hugo ? Voltaire ? Rabelais ? Ou quel autre ? Ils se pressent, ils sont comme une foule à l’entrée d’un théâtre, on ne sait pas qui faire entrer d’abord ! »
Pour les auteurs français, de la lettre C à la lettre F, on a déjà cinq écrivains illustres. Si l’on poursuit jusqu’à l’initiale de Zola, il est loisible d’en faire défiler une bonne quinzaine d’autres. Il n’y a d’ailleurs pas que des romanciers, mais des poètes, des dramaturges, des mémorialistes, des philosophes, des évêques.

Le roman de Vercors a été écrit en 1941   et le film de Melville tourné en 1947. Pour l’officier allemand, la littérature définissait la France, la musique l’Allemagne, et pour le public de l’époque où fut tourné le film, cette opinion relevait de l’évidence. Il est douteux qu’à présent un industriel de la Rhur de passage à Paris professe la même. Il figurerait l’Hexagone par d’autres traits, au mieux par la richesse de sa gastronomie, la diversité de ses paysages, et insisterait sur sa croissance molle, le déficit de son commerce extérieur, etc. Peu de chances qu’il définisse la France par sa littérature. D’abord parce que l’industriel, en bon Européen moderne, se ficherait comme d’une guigne de la littérature. Ensuite parce que la France ne se distingue plus du reste du monde par sa production littéraire (ni par son cinéma, ni par ses productions artistiques en général). L’offre culturelle de Paris n’a pourtant pas d’équivalent, elle reste exceptionnelle : musées, expositions, pièces de théâtre, concerts, films de toute provenances, riches bibliothèques publiques, librairies copieuses. »

Jean-Michel DELACOMPTÉE, Notre langue française, Paris, Fayard, 2018, pp. 55-57.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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