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Chargé d’enseignement à l’Université de Genève, Jean-Louis BEYLARD-OZEROFF a fait ses études secondaires à Nice, ses études supérieures à la Faculté des Lettres d’Aix-en-Provence (littérature française sous la direction de Bernard Guyon et Marcel Ruff ; littérature anglaise ; littérature américaine) et à Wesleyan University, Connecticut, U.S.A. - En 1967, il obtient un diplôme de linguistique à la Faculté des Lettres de l’Université de Nice sous la direction de Pierre Guiraud et de Michel Oriol. Il a enseigné à l’Université de Genève de 1968 à 2004, à la Faculté des Lettres (ELCF) ainsi qu’à l’Ecole de Traduction et d’Interprétation (1978 et 1979). Il a également enseigné à l’Ecole de Français Moderne de l’Université de Lausanne (1981). Il a animé pendant plusieurs années un séminaire de Méthodologie Littéraire destiné à de futurs enseignants de Français Langue Etrangère (FLE) dans le cadre d’un Diplôme d’Etudes Spécialisées de FLE (DESFLE) délivré par l’Ecole de Langue et de Civilisation Françaises de l’Université de Genève.

Notre méthode

Inspirée de la linguistique structurale (1) et de la psychanalyse, notre méthode part du postulat selon lequel l’œuvre achevée d’un écrivain peut être appréhendée et étudiée comme un système de relations intra et extra-textuelles.

Ceci implique qu’à une lecture unique et linéaire du  texte nous substituions une lecture que nous appelons lacunaire. Celle-ci, par une attention flottante à ce qui s’y répète et/ou s’y inverse, nous amènera à discerner dans le corpus de l’œuvre des relations entre différents moments signifiants.

Ces unités de signification une fois définies pourront ensuite être étudiées de manière fine, ce que permet l’analyse sémiotique grâce, notamment, aux concepts de sème et de sémème.

D’autre part, la notion d’expérience opposée à celle de spectacle que propose Gaston Bachelard (2) permet de rendre compte de la constitution d’un univers sémantique propre à chaque écrivain.

En effet, il découle de la notion d’expérience, selon qu’elle se révèle agréable (euphorie) ou désagréable (dysphorie), une axiologie : à la trace mémorielle sera associée une valeur positive ou négative qui sera la marque singulière d’un univers sémantique. C’est cette axiologie figurative qui, à l’intérieur d’un sociolecte (pour nous la langue française), caractérisera l’idiolecte de l’auteur.

Enfin, un autre outil d’analyse nous est fourni par Claude Lévi-Strauss sous la forme du triangle culinaire (3) qui permet de concilier logique binaire et logique dialectique en introduisant le terme médian, point de passage entre les deux pôles d’une opposition signifiante.

A titre d’exemple, nous nous référerons au texte d’Albert Camus (texte 5) que nous avons intitulé « La Baignade ».

On relèvera dans ce passage, en ce qui concerne la cénesthésie, l’opposition entre le chaud et le froid :

1./ « Derrière eux s’étageait la ville et il en venait un souffle chaud et malade qui les poussait vers la mer. »

2./  « … Rieux plongea le premier. Froides d’abord, les eaux lui parurent tièdes quand il remonta. Au bout de quelques brasses, il savait que la mer, ce soir-là, était tiède, de la tiédeur des mers d’automne qui reprennent à la terre la chaleur emmagasinée pendant de longs mois. »

3./ « Rieux s’arrêta le premier et ils revinrent lentement, sauf à un moment où ils entrèrent dans un courant glacé. »

Dans l’extrait 1, l’axiologie figurative pose le terme « chaud » comme ayant une valeur négative, ce qu’indique bien le qualificatif « malade » qui lui est accolé.

Dans l’extrait 2, les lexèmes « froides » et « glacé » s’opposent à « chaleur » et revêtent également une valeur négative car indiquant, comme le souligne le terme « glacé », l’autre pôle négatif sur l’axe sémantique de la température opposant le chaud au froid du point de vue de la cénesthésie.

Si l’on applique le modèle du triangle culinaire (extrapolation des triangles vocalique et consonantique), on obtient les schémas suivants :

Tiède (+)

 

 

Chaud (-)                                                                                                      froid (-)

 

Il apparaît donc que c’est le terme médian : « tiède » qui représente la valeur d’équilibre (positif) entre deux extrêmes valorisés de façon négative : « chaud » et « froid ».

Cette valorisation positive du terme intermédiaire s’expliquera d’autant mieux que l’on prendra en compte un second « triangle culinaire » qui opposera la saison chaude (l’été) marquée négativement (n’oublions pas que la scène se passe en Algérie, pays de contrastes marqué par de forts écarts de température, par exemple entre le jour et la nuit) à la saison froide (l’hiver), l’ « automne » étant la saison intermédiaire caractérisée par une température plus clémente (« tiède ») donc connotée de manière positive.

On a ainsi :

Automne (+)

(Le soir)

 

Eté (-)                                                                                               hiver (-)

 

(Midi)                                                                                                         (Minuit)

 

(à suivre)

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(1) Plus particulièrement de la phonologie de Nikolaï Troubetzkoï et Roman Jakobson.

(2) Voir : http://beylardozeroff.org/index.php/methodologie/gaston-bachelard-experience-vs-spectacle/

(3) Claude Lévi-Strauss, « Le triangle culinaire» in revue « L’Arc » n° 26, pp.19-29.

Caractère et nature de la jalousie amoureuse dans « Un amour de Swann » de Marcel PROUST

 » L’interprétation pointe le désir « 
Jacques LACAN

***

Si ce travail a quelque qualité, s’il apparaît, à qui le lira, comme une réflexion, certes brève, mais néanmoins digne d’un certain inté­rêt, le mérite de son auteur s’efface devant celui du professeur, M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff, qui en fut, en quelque sorte, la « muse inspiratrice », C’est pourquoi je lui dédie ces quelques pages, en tant que témoignage de ma gratitude pour les deux années d’enrichissement dont il m’a fait profiter.

***

Introduction

La sagesse des nations proclame que l’amour ne va pas sans jalousie. En effet, dans notre société, le binôme amour-jalousie s’intègre dans l’ensemble des valeurs et des normes morales communément acceptées.La jalousie peut sembler une réaction psychologique tout à fait normale face à une situation qui pourrait perturber notre équilibre affectif et qui tend à nous déposséder de l’être aimé.

En réalité, le phénomène de la jalousie est bien plus complexe et, même si le désir de posséder l’être aimé est fondamental, il n’en est pas la seule composante. De plus, l’amour et la jalousie ne sont pas forcément complémentaires, leur relation devant plutôt être envisagée dans la perspective d’un type particulier de relation amoureuse, que l’on cherchera à expliquer au cours de ce travail.

On essaiera ici d’entreprendre une analyse afin de comprendre comment la jalousie est considérée par la psychologie descriptive. On esquissera ensuite le thème de la jalousie dans l’oeuvre de Proust, et plus préci­sément dans  » Un amour de Swann « , pour essayer de comprendre si, et dans quelle mesure, la jalousie dépasse le simple phénomène psychique au point de pouvoir être interprétée pour devenir « autre ».

 La jalousie amoureuse et l’amour jaloux

 

La jalousie peut être considérée sous deux angles différents et appa­remment opposés si elle est comprise, d’une part, comme le corollaire de l’amour et, de l’autre, comme un sentiment « mauvais », plus proche de l’envie que du véritable amour. Si l’on analyse le mot « jalousie », on re­marque que, à côté du sens premier de « sentiment fondé sur le désir de posséder la personne aimée », il a aussi deux autres emplois qui semblent illustrer ces deux points de vue. L’un, d’usage plus courant, est uti­lisé dans le sens de « dépit envieux ressenti à la vue des avantages d’autrui », et l’autre, plus rare, de « vif attachement pour, zèle pour quelque chose » (1), comme c’est le cas, par exemple, dans ces vers de Corneille :

« N’attendons pas leur ordre et montrons-nous jaloux
  De l’honneur qu’ils auraient à disposer de nous. »
(Nicomède, V, 9)

Ces deux sens semblent désigner des différences essentielles : la ja­ lousie-rivalité s’oppose à la jalousie-zèle. Etymologiquement, le sens de « zèle » est premier, et on peut remarquer que le mot « zèle » et le mot « jaloux » ont la même racine grecque, « dzêlos ». Mais, en fait, la jalou­sie-zèle et la jalousie-rivalité sont deux pôles d’un même sentiment. La différence se réduit à la situation dans laquelle se trouve le jaloux: le premier cas ne met en jeu que lui-même et l’objet de sa jalousie. Par contre, dans la jalousie-rivalité, la situation est triangulaire à la suite de l’intrusion d’un tiers. Ainsi, d’un côté, on met l’accent sur l’amour du sujet pour l’objet, alors que l’autre correspond à une relation plus complexe où le désir de détruire le rival se mélange à l’amour pour l’être aimé.

Si l’on peut alors affirmer que la jalousie et l’amour sont compatibles, il faut se demander avec quel type d’amour cette compatibilité est pos­sible. En effet, on constate dans l’usage du terme « amour » deux tendan­ces opposées. La première assimile l’amour au désir et à l’avidité, il a pour sens l’appropriation de l’objet aimé. Dans ce type d’amour « captatif », aimer un autre être veut dire le posséder, l’avoir à disposition. Le second, l’amour « oblatif », antithétique de l’amour captatif, est le don total de l’amant, qui renonce à lui-même en faveur de l’être aimé.

Il est évident que ces deux type d’amour sont deux pôles opposés de la relation amoureuse, et si l’amour oblatif exclut la possibilité de la jalousie comme désir de possession, l’amour captatif se confond avec l’amour jaloux, où la jalousie est toujours présente, même en dehors ou avant toute situation de rivalité.

L’amour jaloux tend à la possession exclusive du partenaire dans sa totalité, et la jalousie amoureuse naît du conflit de l’amoureux avec une réalité qui ne lui permet pas de réaliser cette aspiration à la possession totale. « En  d’autres termes la jalousie est un conflit entre le désir et l’avoir » (2). L’amour jaloux est alors un amour égoïste et avide, « il est désir de se retrouver et non de se perdre, d’assimiler autrui, et non de se donner à lui; il est infantile, possessif et cruel analogue à l’amour éprouvé pour la nourriture que l’on dévore et que l’on détruit en l’incorporant à soi-même· » (3).

A côté de cette avidité, du désir de domination, dans la jalousie on trouve aussi une passivité du jaloux, « c’est-à-dire le besoin d’être aimé, admiré » (4). En effet la passion jalouse, comme toute passion, est souvent ressentie comme quelque chose de subi, provenant d’une réa­ lité qui agit sur le sujet; « la  passion ne nous semble pas exprimer notre personnalité profonde et libre, elle ne nous apparaît pas comme une volonté ( … ), elle est le signe de notre dépendance » (5).

De plus le monde du jaloux subit un rétrécissement; « le jaloux ne vit plus « en phase » avec le monde ambiant ( … ), il s’enferme dans un monde privé de plus en plus étroit où il vit l’excommunication et la dérélic­tion ( …) dans l’expectation passive et anxieuse en face d’un avenir inquiétant qui vient vers lui » (6). Le jaloux comme tous les passionnés « ne  tient compte que d’une partie de lui-même et oublie la plupart de ses désirs.  » (7)

Ainsi, la jalousie, par ce manque de contrôle sur soi-même qui s’accom­pagne d’anxiété, en une oscillation constante entre l’espoir et la crainte, la joie et la tristesse, est ressentie généralement par le jaloux comme un malheur profond, une douleur déchirante,qui l’amène par­ fois à détester son amour, à le considérer comme une maladie, comme le dit le poète latin Catulle :

« arrachez-moi ce mal qui m’use,
qui s’est insinué au plus profond de moi
comme une torpeur a éteint toute joie
de mon coeur.  »   (8)

L’amour jaloux, cette « maladie », a essentiellement ses fondements dans la représentation que le jaloux se fait du partenaire. L’objet visé par cet amour est, en réalité, idéal, dans le sens que seul un être idéal pourrait correspondre aux exigences du jaloux et pourrait être saisi dans sa totalité. Cette attitude de refus de l’autre, de l’altérité du parte­naire est l’obstacle spécifique et irréductible de l’amour jaloux. Et, comme un serpent qui se mord la queue, plus le jaloux cherche à posséder l’aimé, plus « s’aggrave le sentiment de l’absence dans la présence puis­qu’elle (la jalousie } suscite la résistance, voire la révolte ou au mieux la soumission passive » (9).

Selon la psychologie descriptive, l’étude de la jalousie amène à considérer spécialement deux types de jalousie : la « perspective » et la « rétrospective ».

La jalousie perspective se projette dans l’avenir, se porte sur le de­venir de l’être aimé. Cette jalousie lutte contre la destruction, contre le temps et, pour affirmer l' »éternité » de la relation amoureuse, nie le devenir de l’autre; « la passion s’oppose donc bien au temps, elle veut le contraire de ce que fait le temps, ( … ) elle apparaît comme le fruit de ce qui en nous, refuse de devenir » (10).

La jalousie rétrospective va encore plus loin dans son désir de pos­session du partenaire parce qu’elle porte non seulement sur une possible et future infidélité, mais elle veut s’approprier aussi le passé de l’être aimé. L’obstacle que le jaloux rencontre est donc la vie même de l’autre, son passé et son avenir. On doit souligner encore une fois le caractère idéal de l’objet de l’amour jaloux « puisqu’aucun objet réel ne peut être présent en totalité et, d’autre part, il nie la réali­té, l’existence et la valeur d’autrui qu’il ravale en chose possédée.  » (11)

On peut définir la jalousie comme une passion, mais elle est aussi, dans un certain sens, « connaissance », « savoir »; « elle est une con­ naissance psychologique qui se nourrit des impressions et des inter­prétations compréhensives corrélatives aux expressions directes et indirectes dans lesquelles autrui se présente au jaloux » (12).

Ce désir de savoir ne se limite pas à la volonté de connaître seulement les infidélités du partenaire, mais il est aussi le désir de triompher sur l’autre. Le jaloux ne se contente pas de connaître, il veut  aussi voir. Ainsi Othello, le jaloux par excellence, dit :

« I think my wife be honest and think she is not
I think that thou art just and think thou art not
I’ll have some proof ( … )  » (13)

Cette soif de connaissance, en réalité, va au-delà du simple fait d’infidélité, elle vise l’autre, elle veut atteindre l’être et « un glissement tend à se produire de la recherche de la vérité à la sai­sie de l’être » (14).

En résumé, selon la psychologie descriptive, la jalousie est le pro­ duit du conflit entre l’amour jaloux et l’altérité essentielle de l’existence du partenaire qui apparaît au jaloux comme incompréhensible, indéchiffrable et énigmatique. Cela provoque un désir toujours plus violent, souffert et toujours irréalisable de connaître l’autre pour le posséder et pour nier en même temps son altérité.

La jalousie « proustienne »

 

On a observé que la psychologie descriptive parle de « connaissance jalouse », mais on peut s’interroger sur l’objectivité et la validité d’un tel type de connaissance. Selon Ferdinand Alquié, toute passion en général, et la passion amoureuse en particulier, est caractérisée par le refus du temps comme tel, et spécialement du futur. A ce refus se juxtapose l’affirmation du passé en tant qu’entité toujours vivante et actualisée dans le présent. Cette attitude conduit le passionné à l’inconscience parce qu’elle l’empêche de voir le présent tel qu’il est et de se projeter dans l’avenir; « une telle inconscience entraîne nécessairement une méconaissance de l’objet. Orientée vers le passé, la conscience du passionné ( … ) ne retient que ce qui lui permet de reve­nir à ce passé, ce qui le signifie, ce qui le symbolise : encore signes et symboles ne sont-ils pas ici perçus comme tels, mais confondus avec ce qu’ils désignent. »  (15).

L’oeuvre de Proust porte effectivement « sur l’apprentissage des si­gnes » (16), et toute la « Recherche » est une série d’épreuves qui amènent Marcel de plus en plus loin dans la connaissance et la compréhension des signes et des symboles que les différents mondes enveloppent en eux, et qu’ils émettent. Ainsi, connaître l’amour veut dire entrer en con­tact avec ce monde inconnu, chercher à interpréter et à comprendre les signes qui lui son propres. Devenir amoureux est alors » individualiser quelqu’un par les signes qu’il porte ou qu’il émet. C’est devenir sen­sible à ces signes, en faire l’apprentissage » (17).

Cette puissance qu’a l’amour de nous mettre en contact avec le « neuf » va exactement à l’opposé de la thèse soutenue par Ferdinand Alquié. Au début, l’amour est une force qui pousse plutôt vers l’avenir, la décou­verte et l’inconnu. « Chaque fois que par ( … ) la puissance de l’amour, nous percevons une ouverture dans le temps, un renouvellement dans notre façon de percevoir la vie, nous entrons dans un nouvel état d’existence où, sentant l’originalité  de ce qui est, nous recommençons à être heureux.  » (18)

Aimer, c’est chercher à percer le monde de l’être aimé. Mais ce dé­ sir de connaissance est limité par une contradiction fondamentale de l’amour : le monde inconnu, qui attire l’amoureux vers l’autre, au même temps lui reste impénétrable, et ce désir de connaissance se révélera irréalisable. « Les gestes de l’aimé, au moment même où ils s’adressent à nous et nous sont dédiés, expriment encore ce monde inconnu, qui se forma avec d’autres personnes, où nous ne sommes d’abord qu’un objet parmi les autres, et qui nous exclut » (19). Cette contradiction de l’amour, cette impossibilité de saisir « une entité qui se refuse de se laisser immédiatement posséder ou connaître » (20) est à la base de la jalousie, elle la provoque.

Dans la jalousie décrite par Proust, on retrouve le même type de désir de possession et de domination qui celui qui a été analysé dans la première partie. L’amour de Marcel pour Albertine, son désir de la sé­questrer, de l’emmurer est une illustration exemplaire de l’amour jaloux. Mais la jalousie « proustienne » ne reste pas une composante de l’amour, elle le dépasse, et en devient la fin; « la jalousie est plus profonde que l’amour, elle en contient la vérité. C’est que la jalousie va plus loin dans la saisie et dans l’interprétation des signes. Elle est la destination de l’amour » (21).

Ces signes, qui sont la raison même de l’amour et de la jalousie, se révèlent toujours mensongers. Si le signe de l’amour est un mensonge, ce n’est pas par la seule volonté de l’aimé, mais aussi à cause de la nature du signe en soi. Il suggère d’abord à l’amoureux les mondes de l’aimé, qui l’excluent et l’excluront parce que l’autre ne veut et ne peut pas lui faire connaître. « Ce sont des signes mensongers qui ne peuvent s’adresser à nous qu’en cachant ce qu’ils expriment, c’est­-à-dire l’origine des mondes inconnus des actions et des pensées inconnues qui leur donnent un sens » (22).

Alors l’amant jaloux doit chercher à déchiffrer ces « hiéroglyphes ». Dans ce sens, la jalousie va plus loin que l’amour, elle ranime « la passion de la vérité » {23). L’amant qui arrive à déchiffrer un men- songe de l’aimé éprouve le même plaisir « qu’un interprète qui par- vient à traduire un texte compliqué » (24) et les moyens qu’il utilise ont la même noblesse que ceux que l’historien emploie pour atteindre la vérité; « écouter aux portes ne lui semblait plus aussi bien que le dé­chiffrement des textes, ( … ) que des méthodes d’investigation scienti­fique d’une véritable valeur intellectuelle et appropriées à la re­cherche de la vérité. » (25)

La jalousie est ainsi fondamentale car elle oblige le jaloux à une re­cherche de vérité impossible à trouver dans un simple effort de volon­té; « la vérité n’est jamais le produit d’une bonne volonté préalable, mais le résultat d’une violence dans la pensée« . (26)

Les signes mensongers qui entraînent dans cette recherche sont l’apa­nage de l’être aimé, le plus médiocre même qui, grâce à eux, atteint sa plus grande richesse en devenant plus précieux et plus profond que l’es­prit le plus fin; plus une femme est bornée, limitée, plus elle compen­se par des signes, qui parfois la trahissent et dénoncent un mensonge, son incapacité de formuler des jugements intelligibles ou d’avoir une pensée cohérente« . (27)

La jalousie est évidemment un moment extrêmement douloureux de la re­lation amoureuse. Cette souffrance est provoquée par l’impossibilité de saisir l’objet aimé; « à l’élan de sa pensée s’oppose la fuite de l’ob­jet ( …). Le caractère perpétuellement évasif de toute réalité ou de toute joie désirées, en fait l’exemple même d’un espoir trompé. De l’espoir au désespoir la route est brève et facile » (28).

La douleur se réalise à la suite du mensonge qui est l’expression de l’amour. Mais cette souffrance, au lieu d’être négative et de rétrécir le monde intellectuel du jaloux, est une étape nécessaire sur la voie de la vérité. « Qui chercherait la vérité s’il n’avait d’abord éprou­vé la souffrance que donne le mensonge de l’être aimé ? ( … ) La douleur force l’intelligence à chercher, comme cetains plaisirs inso­lites mettent en mouvement la mémoire » (29).

Donc la déception de ne pas posséder l’être aimé, de le découvrir faux et mensonger, au lieu de limiter l’intellect, devient, pour Proust, un moment fondamental de la recherche, de l’apprentissage. Il est essen­tiel que la jalousie ne soit pas un fin en soi, qu’elle soit un moment capital, mais ponctuel, dans la recherche de la vérité.

Cet amour, cette jalousie, s’ils ne sont pas vus de telle manière, peuvent amener l’amoureux à confondre l’objet avec le signe qu’il contient. Il pourra croire que l’être aimé possède le secret du signe.

 » Chaque signe a deux moitiés : il désigne un objet, il signifie quelque chose de différent. Le côté objectif, c’est le côté du plaisir, de la jouissance immédiate et de la pratique. Nous engageant dans cette voie, nous avons déjà sacrifié le côté vérité. Nous reconnaissons les choses, mais nous ne les connaissons jamais. Ce que le signe signifie, nous le confondons avec l’être ou l’objet qu’il désigne » (30).

L’être aimé, en réalité, est important pour ce qu’il cache en soi; « ses yeux seraient seulement des pierres, et son corps, un morceau de chair s’ils n’exprimaient un monde ou des mondes possibles,des paysages et des lieux, des modes de vie qu’il faut expliquer, c’est­ à-dire déplier, dérouler » (31).

Dans ce sens, l’amour « proustien » est un amour captatif tel que celui décrit par Lagache, parce qu’il vise non seulement à la possession totale, mais aussi à extraire l’essence de l’autre, à l’absorber. Il faut souligner encore une fois, que cet amour dévorant, cette jalousie harcelante sont, pour Proust, de simples étapes qui doivent être dépas­sées pour aller à la rencontre des signes qui sont plus importants et plus profonds que l’objet.

En outre, les signes de l’amour, bien qu’ils l’engagent dans cette recherche de la vérité, ne lui permettront jamais de l’atteindre. Marcel, après une série d’amours qui feront partie de son apprentis­sage et qui révéleront cette impossibilité fondamentale, comprendra que, en réalité, ce n’est que grâce à l’Art qu’il est possible de péné­trer dans le monde d’autrui. Seuls les signes de l’art contiennent la vérité.

Swann, au contraire, sera inapte à aller au-delà du miroir malgré son amour pour Odette qui, d’une certaine manière, procède de l’art. En effet, Swann commence à s’intéresser à Odette quand il retrouve sur son visage les traces de l’Oeuvre, en le rapprochant et en l’iden­tifiant aux peintures du « divin Botticelli ». Mais le dépassement de l’objet aimé n’aura pas lieu et Swann n’arrivera pas à trouver cette vérité.

On peut affirmer que l’histoire de Marcel et celle de Swann sont parallèles; pourtant, dans l’une, ce dépassement nécessaire au profit de la recherche de la vérité a lieu, alors que dans l’autre, par contre, l’apprentissage n’aboutit pas à sa fin et la recherche échoue.

 

Un amour de Swann : analyse de quelques points du texte

 

On  procédera par étapes à l’analyse de la jalousie de Swann, en partant de sa première manifestation, qui coïncide avec la reconnais­sance de l’amour éprouvé pour Odette, pour s’intéresser, ensuite, aux effets que ce sentiment provoque dans l’esprit du protagoniste.

 

Le début de la jalousie

Le grand amour et la jalousie douloureuse de Swann pour Odette, cette femme qui n’était pas « son genre« , naissent et glissent en lui d’une manière presque imperceptible. Ces sentiments, qui bouleverseront sa vie, trouvent leur fondement dans l’habitude ;

 »  ( … ) d’abord parce qu’elles ne sont pas « votre genre » on se laisse d’abord aimer sans aimer, par là on laisse prendre sur sa vie une habitude qui n’aurait pas eu lieu avec une femme qui eût été « notre genre » et qui ( … ) n’eût pas pris dans notre vie cette installation dans toutes nos heures qui plus tard, si l’amour vient et qu’elle vienne à nous manquer ( … ) ne nous arrache pas un seul lien mais mille.  » (32)

Les paroles de Proust semblent lier la passion amoureuse à l’habitude.

Chez Swann, ce qui fondera l’amour est pourtant également la certitude de retrouver Odette tous les soirs chez les Verdurin. Quand cette certi­tude vient à manquer, il découvre, pour la première fois, le plaisir que lui inspirait la présence d’Odette, et aussi la douleur que son absence provoque en lui :

« En voyant qu’elle n’était plus dans le salon, Swann ressen­tit une souffrance au coeur; il tremblait d’être privé d’un plaisir qu’il mesurait pour la première fois, ayant eu jusque-là cette certitude de la trouver quand il le voulait  »  (p.267)

Ce manque inattendu déclenche en Swann une passion douloureuse et vi­rulente. Désormais, Swann passera par tous les états typiques de la jalousie, c’est-à-dire l’état de souffrance, le besoin de possession et le désir de savoir.

La souffrance jalouse

La passion jalouse se manifeste en Swann comme un état indépendant de sa   volonté, qui le transforme en un être nouveau. Ce changement, qui est dorénavant une partie de lui, n’a pas lieu sous le signe du bonheur mais il est subi comme une véritable maladie :

 » Et à un moment, comme un fiévreux qui vient de dormir et qui prend conscience de l’absurdité des rêvasseries qu’il ruminait sans se distinguer nettement d’elles, Swann tout d’un coup aperçut en lui l’étrangeté des pensées qu’il rou­lait depuis le moment où on lui avait dit chez les Verdurin qu’Odette était déjà partie, la nouveauté de la douleur au coeur dont il souffrait ( … ).  »    (p.269)

On retrouve, un peu plus  loin, une autre référence à cet état nouveau, à cet être « étranger » que Swann a découvert en lui-même :

 » Il fut bien obligé de constater ( … ) qu’il n’était plus le même, et qu’il n’était plus seul, qu’un être nouveau était avec lui, adhérent, amalgamé à lui, duquel il ne pourrait peut-être pas se débarrasser, avec qui il allait être obli­gé d’user de ménagements comme avec un maître ou avec une maladie.  »        ( p.269)

En ce cas, la jalousie et l’amour apparaissent dès le début comme des sentiments contraires à la raison; « elle (la passion) s’oppose à la raison: elle nous aveugle sur notre nature réelle, elle est ignorance de nous-même » (33).      Mais ce choix contre la raison, « anti-logos » est, en fait, le seul état qui peut permettre de rechercher la vérité; « il n’y a de     vérité que dans ce qui est fait pour tromper, dans les méandres de ce qui la cache, dans les fragments d’un mensonge et d’un malheur : il n’y a de vérité que trahie » (34).

Le désir de connaissance n’est pas encore présent en Swann qui, après la découverte de sa passion, est bouleversé par son état. La souffrance qu’il éprouve, l’angoisse qui le tourmente, ne peuvent trouver un soulagement que dans la présence de l’être aimé qui a une véritable fonction médicamenteuse. Au début de l’amour, Swann cherche instinctivement à cacher cette nécessité qu’il éprouve d’elle :

 »   Comme chaque soir, dès qu’il serait avec Odette ( … ) il cesserait de pouvoir penser à elle, trop occupé à trouver des prétextes qui lui permissent de ne pas la quitter tout de suite et de s’assurer, sans avoir l’air d’y tenir, qu’il la retrouverait le lendemain ( … ) : c’est-à-dire de prolon­ger pour l’instant et de renouveler un jour de plus la dé­ception et la torture que lui apparait la vaine présence de cette femme qu’il approchait sans oser l’étreindre.  »     (p.270)

Mais, même après la « possession » physique de l’aimée, le seul espoir qu’a Swann d’échapper à sa souffrance toujours prête à renaître, est la certitude de voir Odette, de savoir qu’elle n’est pas avec d’autres.

En effet, c’est le défaut de cette certitude qui a provoqué la première crise angoissante en Swann; elle seule peut donc lui assurer le calme.

 » Puis, sans qu’il s’en rendît compte, cette certitude qu’elle l’attendait, qu’elle n’était pas ailleurs avec d’autres, qu’il ne reviendrait pas sans l’avoir vue, neutralisait cet­te angoisse oubliée, mais toujours prête à renaître, qu’il avait éprouvée le soir où Odette n’était plus chez les Verdurin.  »        ( p.277)

Ce désir de l’objet aimé qui, plus tard, lui échappera, devient de plus en plus obsédant et Swann, comme beaucoup d’autres personnages proustiens, « ne peut s’empêcher de continuer à aimer celle dont il a renoncé à ob­tenir l’amour » (35).

 »   Et pourtant cette Odette, d’où lui venait tout ce mal, ne lui était pas moins chère, bien au contraire plus précieuse, comme si au fur et à mesure que grandissait la souffrance, grandissait en même temps le prix du calmant, du contre- poison que seule cette femme possédait.  »   (p.421)

Ce besoin d’Odette, qui la rend aux yeux de Swann toujours plus précieuse, est lié à sa fuite, à son refus de se donner. On remarque ici une caractéristique de l’amour captatif, où « le jaloux exige du partenaire présence totale et continue » (36). Swann veut posséder l’aimée qui de­vient une chose, une espèce de médicament contre sa maladie : la jalousie.

Le désir de possession

La souffrance de Swann est provoquée par l’irrépressible  bien qu’ir­réalisable désir de posséder Odette. Cet être qui tout d’un coup est devenu le centre de son univers, d’un côté semble s’offrir et de l’autre lui échappe. Proust, dans le passage suivant, souligne d’une manière re­marquable les hasards de l’amour et l’absurdité du besoin de possession.

 »  De tous les modes de production de l’amour, de tous les agents de dissémination du mal sacré il est bien l’un des plus efficaces, ce grand souffle d’agitation qui parfois passe sur nous. Alors l’être avec qui nous nous plaisons à ce moment-là, le sort en est jeté, c’est lui que nous aimerons. Il n’est même pas besoin  qu’il nous plût jus­que-là plus ou même autant que d’autres. Ce qu’il fallait, c’est que notre goût pour lui devînt exclusif. Et cette condition-là est réalisée quand ( … ) s’est brusquement substitué en nous un besoin anxieux, qui a pour objet cet être même, un besoin absurde que les lois de ce monde rendent impossible à satisfaire et difficile à guérir, le besoin insensé et douloureux de le posséder. »            (p.271-272)

On peut voir ici une autre caractéristique de l’amour jaloux ou, comme le dit Deleuze, « la contradiction de l’amour« . Ce désir, cause du conflit entre l’amour jaloux et la réalité, n’a aucune possibilité de se réaliser car « tout objet ne se présente que par facettes, c’est-à-dire dans des « présentations » partielles et concrètes; la totalité et la per­manence appartiennent à une synthèse représentative de la transcendance de l’objet; donc je ne peux pas posséder un objet en totalité, et sa pos­session totale ne peut être que mimée« . (37) Mais le jaloux ne veut et ne peut pas accepter cette réalité, le désir de posséder, de conserver et, par conséquent, l’exigence de la présence de l’autre qui, d’abord, n’était qu’un simple plaisir, devenant en lui une nécessité presque vi­tale.

 »   ( … ) l’échelle des plaisirs qu’elle pouvait lui causer, et dont le suprême était de le garantir, pendant le temps que son amour durerait et l’y rendrait vulnérable, des atteintes de la jalousie.  »        ( p.317)

L’erreur dans laquelle tombe Swann, ici, est de croire que la jalousie dépend exclusivement du comportement de l’autre. En réalité, sa jalousie ne peut pas être séparée de son amour, elle en est la cause directe,l’es­sence même.

On constate, en outre, dans la jalousie de Swann un crescendo qui est lié soit à l’idée qu’il se fait d’Odette, soit à sa « sensibilisation » aux signes qu’elle émet. Si Swann, au début de la relation amoureuse, n’était pas jaloux de toute la vie d’Odette, mais seulement de certains faits ou circonstances ponctuelles, son besoin d’entrer dans le monde de l’aimée, de le saisir, augmente aussi à mesure que sa jalousie grandit :

 »   ( … ) mais depuis qu’il s’était aperçu qu’à beaucoup d’hom­mes Odette semblait une femme ravissante et désirable, le charme qu’avait pour eux son corps avait éveillé en lui un besoin douloureux de la maîtriser entiérement dans les moindres parties de son coeur.  »            (p.317)

Le désir que d’autres hommes peuvent avoir pour le corps d’Odette provoque en Swann un désir bien plus profond. On assiste ici au passage­-opposition du « corps » à « l’âme ». La simple possession physique est en réalité une non-possession de l’être en tant que tel. Swann, au con­ traire, veut atteindre la véritable et irréalisable possession d’un être.

Son désir de maîtriser l’âme d’Odette, de dévoiler ses mondes inté­rieurs est le désir de l’absorption de l’autre, de sa connaissance to­tale.

 

Le besoin de savoir

On a vu que la jalousie n’est pas un pur sentiment: elle est aussi con­naissance. Ce désir de savoir n’a pas pour objet les seules infidélités, réelles ou supposées, de l’aimée, mais elle se concentre surtout sur l’ « être », ou plutôt sur ce que l’être enveloppe en lui.

En analysant l’attitude de Swann, on remarque que son désir de connais­sance n’est pas né en même temps que son amour, mais que son apparition sera graduelle, liée aussi à la montée de la jalousie.

Au début de la relation, Swann fait preuve à l’égard de la vie d’Odet­ te d’une sorte de paresse intellectuelle, d’un manque total d’imagina­tion. Or, on peut affirmer que l’imagination est un phénomène typique de la connaissance jalouse;    « l’intervention de l’imagination est parfai­tement logique lorsqu’elle se borne à former une hypothèse qu’il faudra soumettre au contrôle des faits; c’est d’ailleurs en se fondant sur des relations psychologiques et rationnelles qu’elle  élabore un ou plusieurs possible ( … ) » (38). La carence de son imagination, en quelque sorte, défend donc Swann de la jalousie, mais cette paresse est une limitation parce qu’elle ne permet pas à Swann d’entrer dans cet état douloureux qui est la seule voie pour entreprendre la recherche de la vérité.

 »  Il n’allait chez elle que le soir, et il ne savait rien de l’emploi de son temps pendant le jour, pas plus que de son passé, au point qu’il manquait même ce petit rensei­gnement initial qui, en nous pemettant de nous imaginer ce que nous ne savons pas, nous donne envie de le con­naître. Aussi ne se demandait-ilpas ce qu’elle pouvaitfaire, ni quelle avait était sa vie ( … ); et la vie d’Odette pendant le reste du temps, comme il n’en connais­sait rien, lui apparaissait avec son fond neutre et sans couleur ( … ) »             (p.281-282)

L’envie de savoir naît et prend corps en lui au fur et à mesure que se présentent à son esprit des faits, même insignifiants, qui lui démontrent, tout à coup, que la vie d’Odette n’est pas vide et limitée aux moments passés avec lui.

 » Mais, parfois, dans un coin de cette vie que Swann voyait toute vide, si même son esprit lui disait qu’elle ne l’était pas, parce qu’il ne pouvait pas l’imaginer, quelque ami ( … ) lui décrivait la silhouette d’Odette, qu’il avait aperçue, le matin même ( … ) sous un chapeau « à la Rembrant » et un bouquet de violettes à son corsage. Ce simple croquis bouleversait Swann parce qu’il faisait tout d’un coup aper­cevoir qu’ Odette avait une vie qui n’était pas tout en­tière à lui; il voulait savoir à qui elle avait cherché à plaire par cette toilette qu’il ne connaissait pas;  »           (p.282)

Le monde d’Odette, en raison même de son côté énigmatique, deviendra toujours davantage pour Swann l’intérêt principal de son existence.

 »  ( … ) vivre avec les gens qu’elle avait l’habitude de voir quand il n’était pas là, et qui à cause de cela lui parais­saient receler, de la vie de sa maîtresse, quelque chose de plus réel, de plus inaccessible et de plus mystérieux. »                  (p.3.77)

« Ne pas savoir » devient alors le pire des supplices, plus douloureux même que la connaissance des infidélités. On voit bien là le caractère spécifique de la connaissance jalouse qui est attirée par le côté ima­ginaire et insaisissable du monde de l’autre. Le jaloux est excité par ce qu’il ne sait pas mais qu’il imagine. L’imagination est alors la source douloureuse du savoir.

 »   Il la voyait mais il n’osait pas rester de peur de l’ir­riter en ayant l’air d’épier les plaisirs qu’elle pre­nait avec d’autres et qui lui semblaient illimités parce­ qu’il n’en avait pas vu la fin. ( … ); il y laissait Odette muée en une brillante étrangère, au milieu d’hommes à qui ses regards et sa gaîté, qui n’étaient pas pour lui, semblaient parler de quelque volupté qui serait goû­tée là ou ailleurs ( … ) et causait à Swann plus de ja­lousie que l’union charnelle même; parce qu’il l’imaginait plus difficilement;«                            (p.346)

Le rôle de l’imaginaire et de la subjectivité dans la connaissance jal­ouse semble démontrer la quasi inconsistance d’un tel savoir qui n’est souvent pas fondé sur des faits réels et qui ne suit pas les chemins de la raison. Comme Shakespeare le fait dire à Iago, le jaloux s’appuie sur des impressions qui, aux yeux de la raison, apparaissent inconsistantes:

 » ( … ) Trifles light as air
« Are to the jealous cofirmations strong
As proofs of holy writ; ( … ) »                  (39)

En réalité, la connaissance, par Proust, doit se placer en dehors et au-delà de la raison. Le vrai moyen de connaissance n’est pas la raison, mais la sensibilité; « nous avons tort de croire aux faits, il n’y a que des signes. Nous avons tort de croire à la vérité, il n’y a que des in­terprétations » (40). La jalousie bouleverse la raison mais elle rend sensible aux signes et à leur explication.

 

La fenêtre éclairée : acte manqué de la connaissance

La jalousie est donc un moteur de la connaissance parce qu’elle aiguise l’attention du jaloux eu égard aux signes de l’aimé. Ces signes sont, sans doute, plus profonds que l’objet, bien qu’ils soient encore liés à lui. La jalousie propulse vers la recherche de l’essence. Mais elle ne peut pas y aboutir parce qu’elle est encore trop liée à l’objet « en soi »; « les signes amoureux ( … ) sont incapables de nous donner l’essence : ils nous en rapprochent, mais toujours nous retombons dans le piège de l’objet, dans le rets de la subjectivité » {41). La connaissance jalouse doit alors être considérée comme une étape importante de l’apprentissage, dans la mesure où elle permet tant son propre dépassement que le dépas­sement de l’objet aimé.

La scène de la fenêtre éclairée (pp. 318-321, « Du côté de chez Swann« ) devient presque le symbole de cette impossibilité fondamentale de la con­naissance jalouse. Elle symbolise surtout l’incapacité de Swann à dépas­ser l’objet, Odette, qui est la source des signes, pour en saisir son essence.

Lorsqu’on analyse ce passage, apparait la fonction propulsive de la jalousie, qui fait violence à Swann, qui le pousse à la recherche : « nous ne cherchons la vérité que quand nous sommes déterminés à le faire en fonction d’une situation concrète,quand  nous subissons une sorte de violence qui nous pousse à cette recherche. Qui cherche la vérité ? C’est le jaloux sous la pression des mensonges de l’aimé.  » (42).

Au début, Swann est dans un état de tranquillité et d’apaisement qui l’éloigne de toute action, voire d’Odette elle-même. La certitude qu’elle l’attend, ou plutôt qu’elle n’attend personne, est un véritable calmant pour son esprit.

 »   ( … ) et comme Odette, pour le fait qu’elle lui avait de­mandé de venir, lui avait donné la certitude qu’elle n’at­tendait personne, c’est l’esprit tranquille et le coeur content que ( … ) il serait rentré chez lui se coucher. »         (p.318)

Mais l’imagination, composante  essentiel de la connaissance jalouse, le trouble, le pousse à la recherche. Ses soupçons n’ont, d’un point de vue rationnel, aucun fondement réel, pourtant l’idée que peut-être elle attendait quelqu’un lui fait violence et l’oblige à enquêter, à chercher cette possible réalité.

 »  Mais, quand il fut rentré chez lui, l’idée lui vint brus­quement que peut-être Odette attendait quelqu’un ce soir, qu’elle  avait seulement simulé la fatigue et qu’elle ne lui avait demandé d’éteindre que pour qu’il crût qu’elle allait s’endormir, qu’aussitôt qu’il avait été parti, elle avait rallumé, et fait entrer celui qui devait passer la nuit auprès d’elle.  »        (p.318)

Dans l’esprit de Swann, tous ces soupçons ont un corps réel, sont presque des certitudes qu’il faut seulement confirmer. La fenêtre éclairée « parmi l’obscurité de toutes les fenêtre éteintes » devient la preuve non de la seule infidélité d’Odette, mais aussi de cette réalité autre, que jusque là il avait seulement subodorée. Son imagination se concrétise : elle est là avec celui qu’elle attendait.   Cette fenêtre remplie de « pulpe mystérieuse et dorée« , est le signe de la vérité, elle est la lumière.

La vérité de ce monde lui apparait enfin comme une possibilité réelle, encore inexplorée, mais présente, offerte à lui, prête à être saisie.

 »  Parmi l’obscurité de toutes les fenêtres éteintes depuis longtemps dans la rue, il en vit une seule d’où débordait – entre les volets qui en pressait la pulpe mystérieuse et dorée – la lumière qui remplissait la chambre ( … ) et qui maintenant le torturait en lui disant : « elle est là avec celui qu’elle attendait ». Il voulait savoir.«              (p.319)

Swann souffre en découvrant la fausseté d’Odette, mais cette douleur est presque dépassée par le sentiment de satisfaction, de joie même que lui donne l’idée d’être, enfin, arrivé à pénétrer ce monde inconnu. En fait, le vrai objectif de Swann est de « capturer » l’aimée, de la faire « prisonnière ».

Marcel, lui aussi, éprouvera le désir d’emprisonner Albertine; « car le narrateur-interprète, amoureux et jaloux, va enfermer l’être aimé, l’emmurer, le séquestrer pour mieux « l’expliquer », c’est-à-dire pour le vider de tous ces mondes qu’il contient » (43).

 »  Et pourtant il était content d’être venu : le tourment qui l’avait forcé de sortir de chez lui avait perdu de son acuité en perdant de son vague, maintenant que l’autre vie d’Odette dont il avait eu, à ce moment-là, le brusque et impuissant soupçon, il la tenait là, éclairée en plein par la lampe, prisonnière sans le savoir dans cette cham­bre où, quand il le voulait, il entrerait la surprendre et la capturer. »            ( p.319)

Comme il a déjà été dit, c’est dans le désir de connaître la vérité, ce « plaisir de l’intelligence« , que réside la valeur spécifique de la jalousie. Mais ce savoir est en même temps impossible si l’on n’arrive pas à dépasser l’objet. On perçoit clairement dans le passage suivant que Swann lie de façon indissociable l’aimée aux signes qui lui sont propres :

 »      ( … ) ce qu’il ressentait en ce moment de presque agréable, c’était autre chose aussi que l’apaisement d’un doute et d’une douleur: un plaisir de l’intelligence ( … ) c’était une autre faculté de sa studieuse jeunesse que sa jalousie ranimait, la passion de la vérité, mais d’une vérité, elle aussi, interposée entre lui et sa maîtresse, ne recevant sa lumière que d’elle, vérité tout individuelle qui avait pour objet unique ( … ) les actions d’Odette, ses relations, ses projets, son passé. »                (p.319-320)

Dans ce sens, la connaissance de Swann est un acte manqué. La fin de cette scène le symbolise : la fenêtre éclairée n’était pas celle d’Odette. Ainsi, son espoir de saisir le monde inconnu de l’aimée, qui semblait s’offrir à lui, se transforme en une « tromperie ». La fatalité de cet échec est indissociablement unie à son incapacité d’aller au-delà, d’oublier l’objet et de prendre seulement son essence, sa vérité :

 »  Il regarda. Devant lui, deux vieux messieurs étaient à la fenêtre ( … ), il s’était trompé.  »               (p.321)

 

Conclusion

Dans le cadre de ce travail, j’ai essayé de voir dans quelle mesure la jalousie « proustienne », dont la jalousie de Swann est une manifestation particulière, peut être rapprochée d’une analyse purement psychologique, et donc pathologique du phénomène jaloux. Pour ce qui est de la connais­sance, la psychologie affirme le désir du jaloux de saisir l’être aimé, de le posséder entièrement. Mais elle considère cette attitude seulement sous un angle complètement négatif et elle la retient comme la cause première du rétrécissement du monde intellectuel du jaloux.

On peut, il est vrai, affirmer que la majeure partie des manifestations jalouses, quasi maladives, sont identifiables dans les attitudes et les comportements de Swann.

Il faut pourtant aller plus loin : démontrer qu’une telle approche n’apparait pas assez profonde et riche pour expliquer l’état complexe et « mystérieux » du passionné, qu’il soit amoureux ou jaloux.

Grâce à l’Art de Proust, la jalousie n’est pas un simple état maladif, elle devient la porte d’un « au-delà », qui est la fin la plus haute et, par là même, la plus difficile à atteindre par l’être humain. Bien que cette sublime maîtrise d’une réalité essentielle passe par l’échec nécessaire, cela n’en diminue pas sa valeur intrinsèque:

« Qui cherche la vérité ? C’est le jaloux »

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NOTES

 

  1. Dictionnaire Encyclopédique « Le Grand Larousse en Cinq Volumes« , Librairie Larousse, 1987
  2. LAGACHE, Daniel, La jalousie amoureuse, Paris, PUF, 1974, Quadridge, p.398
  3. ALQUIE, Ferdinand, Le désir diéternité, Paris, PUF, 1972, 62
  4. LAGACHE, D., op. cit., p.329
  5. ALQUIE, F., op. cit., p.17
  6. LAGACHE, op. cit., p.456
  7. ALQUIE, F., op. cit., p.2O
  8. « eripite hanc pestem perniciemque mihi,/ quae mihi subrepens imos ut torpor in artus/ expulit ex omni pectore « CATULLO, Le poesie, Milano, Garzanti, 1975, Collezione « I Grandi Libri », op. n°76
  9. LAGACHE, D., op. cit., p,42
  10. ALQUIE, F., op. cit,, p.21
  11. LAGACHE, D., op. cit., p,425
  12. Ibid., p.461
  13. SHAKESPEARE, William, Othello, acte III, III, v,383-385
  14. LAGACHE, D., op.cit., p.461
  15. ALQUIE, F., op. cit., p.59
  16. DELEUZE, Gilles, Proust et les signes, Paris, PUF, 7è édition, 1986 Perspectives Critiques, p.11
  17. Ibid., p.14
  18. POULET, Georges, Etudes sur le temps humain, volume 4, « Mesure de l’instant », Paris, Plon, 1968
  19. DELEUZE, G,, op.cit., p.15
  20. POULET, G., op.cit., p.316
  21. DELEUZE, G., op.cit., p.16
  22. Ibid.
  23. PROUST, Marcel, Du côté de chez Swann, Paris, Gallimard, 1964, édit. Folio, p.32O
  24. DELEUZE, op.cit., p,23
  25. PROUST, M., op.cit., p.32O
  26. DELEUZE, G., op. cit., p,24
  27. Ibid., p.31
  28. POULET, , op.cit., p.320
  29. DELEUZE, , op.cit., p.33
  30. Ibid., pp.37-38
  31. Ibid., pp.144-145
  32. PROUST, , Le temps retrouvé, Paris, Gallimard, 1954, Coll. Folio, p.410
  33. ALQUIE, F., op.cit., p.20
  34. DELEUZE, G., op.cit., p.135
  35. POULET, G., op.cit., p.321
  36. LAGACHE, D., op.cit., p.409
  37. Ibid., p.593
  38. Ibid., p.470
  39. SHAKESPEARE, W., Othello, III, 3, v. 231-233
  40. DELEUZE, G., op.cit., p.112
  41. Ibid., p. 50
  42. Ibid., p.24
  43. Ibid., p.146

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BIBLIOGRAPHIE

 

ALQUIE, Ferdinand, Le désir d’éternité, Paris, ·pur, 1972, Collection « Le Philosophe »

CATULLO,,Le poesie,Milano, Garzanti, 1975

DELEUZE, Gilles, Proust et les signes, Paris, PUF, 7è édition, 1986, Collection « Perspectives Critiques »

LAGACHE, Daniel, La jalousie amoureuse, Paris, PUF, 3è édition, 1986, Collection « Quadridge »

POULET, Georges, « Proust et la répétition », L’Arc, n°47, Paris

POULET,  Georges, Etudes du temps humain, volume 4, « Mesure de l’instant, Paris, Plon, 1968

PROUST, Marcel, Du côté de chez Swann, Paris, Gallimard, 1954, Collection « Folio »

PROUST, Marcel, Le temps retrouvé, Paris, Gallimard, 1954, Collection « Folio »

SHAKESPEARE, William, Otello, Milano, Mondadori, 1981, Collezione « Bib­ lioteca Mondadori

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TABLE DES MATIERES

Introduction
La jalousie amoureuse et l’amour jaloux
La jalousie « proustienne »
Un amour de Swann : analyse de quelques points du texte
Le début de la jalousie
La souffrance jalouse
Le désir de possession
Le besoin de savoir
La fenêtre éclairée : acte manqué de la connaissance.
Conclusion
Notes
Bibliographie

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N.B. Les citations figurant en milieu de page sont tirées de : PROUST, Marcel, Du côté de chez Swann, Paris, Gallimard, 1954, Collection « Folio »Les soulignements dans toutes les citations ne sont pas partie des textes originaux .

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Université de Genève, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Mémoire de diplôme présenté par Mme Maria Alba FERRARI sous la direction de M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

« Le Cerf et le Chien », analyse sémiotique d’un conte de Marcel AYME

 

I INTRODUCTION

BIOGRAPHIE DE L’AUTEUR : Marcel Aymé

Ecrivain, dialoguiste, scénariste (1902 – 1967)

1902 – Naissance le 29 Mars à Joigny (France). Il est le dernier d’une famille de 6 enfants. Il fut élevé à la campagne, puis entreprit des études de mathématiques à Besançon, qu’il dût interrompre pour des raisons de santé.

1925 – Arrive sur Paris et y exerce différents métiers (il fut notamment employé de banque, agent de change et journaliste).

1926Publie son premier roman « Brûlebois ».

1933 – Publie le roman « La Jument verte », récit satirique fondé sur une analyse de la sexualité, qui connaît un vif succès. La même année, il commence à écrire des textes de commande pour le cinéma, activité qu’il continue sous l’occupation, sans pour autant cesser de publier des romans et des nouvelles dans les journaux de l’époque

1941 – Il publie  « Travelingue » qui est le premier volet d’une trilogie romanesque d’histoire qui se situe au début du Front populaire. Cette étude de mœurs comique, qui met en scène des personnages pittoresques, comme le jeune boxeur Milou, poids mouche protégé par un vieux pédéraste, inaugure une fresque sociale fantaisiste et réaliste qui se poursuivit avec « Le Chemin des écoliers » (1946), tableau humoristique de la France sous l’occupation, et qui s’acheva avec « Uranus » (1948), dont l’action se déroule dans les mois qui suivirent la Libération.

1967 – Décède le 14 octobre 1967 à Paris (France)

Adaptations cinématographiques :

  1. « La rue sans nom », 1934, réalisé par Pierre Chenal.
  2. « Le Passe-muraille », 1950, réalisé par Jean Boyer.
  3. « La table aux creves », 1951, réalisé par Henri Verneuil.
  4. « La traversée de Paris », 1956, réalisé par Claude Autant-Lara
  5. « Le chemin des écoliers », 1958, réalisé par Michel Boisrond
  6. « La jument verte », 1959, réalisé par Claude Autant-Lara
  7. « Clerembard », 1969, réalisé par Ives Robert.
  8. « La vouivre », 1989, réalisé par Georges Wilson.
  9.  « Uranus », 1990, réalisé par Claude Berri.
  10. « La montre, la croix et la manière », 1993, réalisé par Ben Lewin.

Marcel Aymé et les « gendelettres »


Dans le domaine de ses relations professionnelles, il a su aussi se contraindre et, quoi qu’il en ait dit, il n’a jamais été un solitaire dans le monde des lettres. Dès les années trente, non seulement il y est reconnu, mais aussi accepté. Il appartient désormais, qu’il le veuille ou non, à l’univers français des  » gendelettres « , comme il l’écrira plus tard. Il ne faut surtout pas prendre pour argent comptant ses dénégations à ce propos. Certes, il cultive sa différence et veille constamment à ne pas se laisser entraîner enfermer dans telle ou telle chapelle littéraire. Mais il les connaît bien et sait s’y faire recevoir le cas échéant, sans être gêné le moins du monde par leurs diverses étiquettes. D’ailleurs, il affiche un mépris complet pour les exclusions de toute nature.
L’un des premiers avec lequel il se soit lié est un homme réservé, discret et aussi silencieux que lui, Emmanuel Bove. De leurs premières rencontres naîtra une amitié que les divergences politiques n’altéreront pas.

Les origines enfantines


L’enfance de Marcel et de Suzanne Aymé à la tuilerie de Villers-Robert fut un bonheur pour leur imagination déjà fertile. Tout les portait à croire à l’existence d’un monde merveilleux, peuplé de fées, de bêtes faramineuses et d’animaux doués de parole… Ne disait-on pas alors que, la nuit de Noël, les bêtes se mettaient à parler. Le bestiaire de Marcel Aymé se constitua peu à peu durant ces années d’enfance. Bœufs, canards, vaches, poules, chiens, chats, firent partie de son univers quotidien. Le loup même était présent car il rôdait non loin de la forêt. On évoquait sa présence le soir venu, devant les grandes flammes du four qui réconfortaient et inquiétaient à la fois.

Ainsi Marcel vécut de sa deuxième à sa huitième année à Villers-Robert, chez ses grands-parents qui exploitaient une tuilerie. Le village était assez semblable à celui qu’il décrivit plus tard dans La Jument verte et les habitants y connaissaient des passions politiques et religieuses (et antireligieuses) fort vives. La grand-mère attendit la mort du grand-père, en 1908, pour faire baptiser son petit-fils, celui-ci avait alors sept ans.

En 1912, Marcel réussit le concours des Bourses et le regretta vite car, chaque fois qu’il obtenait de mauvaises notes, on lui reprochait de gaspiller l’argent de l’Etat. Il retournait maintenant au village chaque samedi et y passait ses grandes vacances, pendant lesquelles il gardait les vaches avec d’autres bergers.

 

Le bestiaire des Contes du chat perché


Depuis 1934, Marcel Aymé avait en effet publié plusieurs histoires de Delphine et Marinette qui avaient beaucoup plu. Il n’y avait guère eu qu’André Rousseaux, dans Le Figaro, pour faire la fine bouche et oser écrire :  » Ce sont moins des contes pour enfants que des fables, sans le génie de La Fontaine, étirées en prose, saupoudrées d’ironie et de gentillesse pseudo-poétiques « . C’est pourquoi on lit, dans la prière d’insérer d’un recueil de 1939 :  » […] un critique distingué a déjà fait observer, avec merveilleusement d’esprit, que si les animaux parlaient, ils ne le feraient pas du tout comme ils le font dans Les Contes du chat perché. Il aurait bien raison. Rien n’interdit de croire en effet que si les bêtes parlaient, elles parleraient de politique ou de l’avenir de la science dans les îles Aléouliennes. Peut-être même qu’elles feraient de la critique littéraire avec distinction. « 

Son œuvre 

Or son œuvre s’affirme comme une des plus neuves, des plus fortes et probablement des plus durables de notre époque. Elle est très variée, tantôt d’inspiration réaliste, tantôt d’inspiration satirique et tantôt d’inspiration fantastique. Mais il passe parfois d’un registre à l’autre dans le même ouvrage en maintenant une unité de ton. Il est bon peintre de la campagne, des petites villes et de la capitale. Parmi ses romans campagnards, on citera La Table aux crevés (1929) et La Vouivre (1943). Parmi les romans de la province, Le Moulin de la sourdine (1936). Parmi les œuvres parisiennes, Le Bœuf clandestin (1939) et Travelingue (1941). Ce dernier roman est le premier volet d’une trilogie d’histoire contemporaine, dont le deuxième volet s’appelle Le Chemin des écoliers (1946) et se situe pendant l’Occupation, et dont le troisième volet, Uranus (1948), décrit les lendemains de la Libération.

Les recueils de nouvelles d’Aymé sont tous de premier ordre, tels Le Passe-muraille (1943) et Le vin de Paris (1947). Et il faut mettre hors de pair Les Contes du chat perché qui commencèrent de paraître en 1934 sous forme d’albums pour enfants. Ils firent tout de suite les délices des parents. Bon observateur des mœurs, Marcel Aymé est un ami de la fantaisie qui nous délivre de la pesanteur du quotidien. Il ne nous donne aucune leçon, ne nous adresse aucun message et on lui a cherché une mauvaise querelle en lui attribuant les pensées d’un des personnages du Confort intellectuel (1949) où il se plaçait dans une pure tradition moliéresque. De même, dans La Tête des autres, qui déclencha un scandale, il ne cherchait pas à prouver quoi que ce soit : il mettait en lumière certains aspects du monde contemporain. Il s’est toujours voulu absent de son œuvre, mais y est toujours présent par son style inimitable.

II ANALYSE SEMIOTIQUE

1 La structure générale du récit : L’AXE SEMANTIQUE

Faire l’analyse sémiotique d’un conte, c’est pouvoir reconnaître et décrire les différences dans le texte grâce auxquelles nous pouvons faire l’interprétation des sens du conte, puisque « le sens est fondé sur la différence ».

Le récit est la représentation d’un événement. Un événement est une transformation, un passage d’un état S à un état S’.

La structure générale du récit s’inscrit sur un axe sémantique du type :

S __________________________           t         ________________________________ S

Enoncé d’état initial        / Enoncé de faire/             Enoncé d’état final

en conjonction ou           /Faire opérateur                  en conjonction ou

disjonction                       de la transformation                           disjonction

S^O ou SVO                                                                                         S^O ou SVO

L’axe sémantique s’insère dans une suite temporelle. Les articulations S et S’ correspondent aux situation finale et initiale, et la transformation se produit à un moment donné « t ». Tout récit s’organise en fonction de sa fin : c’est la situation finale qui commande toute la chaîne des événements antérieurs.

Pour constituer l’axe sémantique de notre texte nous comparons la situation finale (contenu posé, où l’auteur veut arriver à la fin du conte) avec la situation initiale (contenu inversé).

La situation finale résulte d’une chaîne de transformations qui, à partir de la situation initiale, progressivement, détermine la situation finale. Le résultat d’une première transformation constitue une nouvelle situation initiale sur laquelle agit la transformation suivante et ainsi progressivement jusqu’à la fin.

AXES SEMANTIQUES DES TRANSFORMATIONS

Au cours de la lecture, notre conte présente plusieurs transformations intégrées dans la transformation globale.

  1. Delphine et Marinette jouent tranquillement quand tout à coup un cerf apparaît chez elles. Il demande de l’aide et elles le cachent dans la maison.

S _________________________________t________________________________ S’

Le cerf est en péril                 Sujet opérateur :                    Le cerf est caché

S V O                                                    les filles                                                           S ^ O

Sujet d’état : le cerf

Objet de valeur : la sécurité

Le Sujet opérateur (les filles) fait passer le Sujet d’état (le cerf) d’un état de disjonction d’avec son Objet de valeur (la sécurité) à un état de conjonction avec son Objet de valeur (la sécurité).

  1. Le chien arrive à la maison et demande où est le cerf. Les filles nient sa présence dans la maison mais, à cause du poussin, il finit par découvrir qu’il est caché.

S _________________________________t___________________________________ S’

Le chien cherche le cerf        /Sujet opérateur/    Le chien trouve le cerf

S V O                                                   le poussin                                                      S ^ O

Sujet d’état : le chien

Objet de valeur : trouver le cerf

Le Sujet opérateur (le poussin) fait passer le Sujet d’état (le chien) d’un état de disjonction d’avec son Objet de valeur (il ne trouve pas le cerf) à un état de conjonction avec son Objet de valeur (il le trouve dans la maison).

  1. La meute arrive et les filles parviennent à distraire les chiens de façon qu’ils perdent la trace du cerf.

S ___________________________________t___________________________________ S’

Les chiens sont                      Sujet opérateur:                  Les chiens perdent

dans la trace du cerf.               L’astuce des                               la trace du cerf.

S ^ O                                                      filles                                                              S V O

Sujet d’état: les chiens

Objet de valeur: la trace du cerf

Le Sujet opérateur (l’astuce des filles) fait passer le Sujet d’état (les chiens) d’un état de conjonction avec son Objet de valeur (ils sont sur la trace du cerf) à un état de disjonction d’avec son Objet de valeur (ils perdent sa trace).

  1. Les parents de Delphine et Marinette n’ont pas réussi à trouver un bœuf à acheter à la foire. Ils rentrent à la maison de très mauvaise humeur. Le lendemain, le cerf se présente chez eux pour offrir son travail.

S ____________________________________t__________________________________S’

Les parents ont besoin       Sujet opérateur :          Les parents prennent

d’un boeuf                                  le chat, qui parle           le cerf pour travailler                                                                avec le cerf                               chez eux

S V O                                                                                                                              S ^ O

Sujet d’état : les parents

Objet de valeur : avoir un animal pour travailler à la ferme.

Le Sujet opérateur (le chat) convainc le cerf de se présenter pour travailler à la ferme.

Le Sujet opérateur (les parents), qui était en état de disjonction avec son Objet de valeur (ils n’avaient pas de bœuf), est maintenant en conjonction avec son Objet de valeur (ils ont trouvé quelqu’un pour remplacer le bœuf).

  1. Le cerf est accepté à la ferme, et travaille bien. Il se fait des amis mais ne supporte pas la vie à la ferme. Il décide de partir.

S _____________________________________t_________________________________ S’

Le cerf se sent mal à l’aise        Sujet opérateur:           Le cerf retourne à

à la ferme                                          la décision de               son milieu : la forêt.

                                                                         partir

S V O                                                                                                                            S ^ O

Sujet d’état: le cerf

Objet de valeur: sa liberté.

Le Sujet opérateur (la décision de partir) fait passer le Sujet d’état (le cerf) d’un état de disjonction d’avec son Objet de valeur (il est mal à l’aise, privé de liberté) à un état de conjonction avec son Objet de valeur (il se sent bien dans la forêt, où il se sent libre).

  1. Le chien, qui travaillait comme chasseur, décide de quitter son métier et essaye d’être accepté à la ferme. Il arrive avec la mauvaise nouvelle que le cerf est mort.

S _________________________________t____________________________________ S’

Le chien chasseur                 Sujet opérateur:                       Le chien reste à

                                                          la décision de                                           la ferme

S V O                                       quitter son maître                                             S ^ O

Sujet d’état: le chien.

Objet de valeur: avoir un métier qui lui plaise.

Le Sujet opérateur (la décision de renoncer à la chasse) fait passer le Sujet d’état (le chien chasseur) d’un état de disjonction avec son Objet de valeur (il n’aime pas son métier) à un état de conjonction avec son Objet de valeur (il préfère rester avec les filles à la ferme).

AXE SEMANTIQUE GÉNÉRAL DU CONTE

S ___________________________________t__________________________________ S’

Le cerf veut vivre                  /Sujet opérateur/                        Le cerf est tué

S ^ O                                                  le chasseur                                                    S V O

Sujet d’état : le cerf

Objet de valeur : sa vie

Le Sujet opérateur (le chasseur) fait passer le Sujet d’état (le cerf) d’un état de conjonction avec son objet de valeur (il est en vie) à un état de disjonction d’avec son Objet de valeur (il perd la vie).

2 La segmentation du texte

La segmentation du texte va nous permettre d’organiser celui-ci différemment de la segmentation en paragraphes proposée par l’auteur. A ce propos, nous faisons intervenir les disjonctions spatiales, temporelles, actorielles et énonciatives.

Nous proposons de segmenter le conte « Le cerf et le chien » en 5 séquences. Pour simplifier, la délimitation de chaque séquence sera exprimée par le numéro de la ligne et de la page entre parenthèses (ligne/page).

  1. « L’arrivée du cerf » : (1/29 → 24/40). Cette première séquence comporte 7 sous-séquences qui se déroulent au même endroit et durant la même journée (il n’y a pas de disjonctions temporelles ni spatiales). On peut distinguer les sous-séquences à partir des disjonctions actorielles : le cerf, le chien Pataud, la meute et les parents. Les filles sont les uniques personnages qui sont présents dans toutes les sous-séquences.

  1. « Le cerf à la ferme» : (25/40 → 15/45). La deuxième séquence a lieu dans la ferme, soit dans la cour, soit dans l’écurie ou dans les champs, selon les 5 sous séquences proposées, qui s’étalent sur plusieurs jours. Nous avons alors des disjonctions actorielles (les filles, les parents, le cerf, le bœuf et les bêtes de la ferme), spatiales (la cour, les champs, l’écurie) et temporelles (le lendemain de l’arrivée du cerf et les jours suivants).

  1. « La promenade du dimanche » : (15/45 → 31/48). Cette troisième séquence est l’unique qui ne comporte pas de disjonctions : elle se déroule le même jour, avec les mêmes acteurs (le cerf, les filles, le chien Pataud et les animaux de la forêt) et dans le même endroit. Les parents n’y participent pas.

  1. « La fuite » : (32/48 → 31/50). La quatrième séquence présente une disjonction spatiale qui permet de proposer une segmentation en 3 sous-séquences : dans la cour, dans le champ et dans la forêt. La disjonction actorielle est présente sous la forme de la disparition des parents de la scène. Les filles ne participent pas à cette séquence.

  1. «La mauvaise nouvelle de Pataud» : (32/50 → 13/52). Nous n’avons pas segmenté cette cinquième séquence car il s’agit d’une séquence trop courte. Il y a une disjonction temporelle : au début, les parents regrettent la perte du cerf le jour même de la fuite, ensuite l’auteur raconte les semaines suivantes (« Mais les semaines passèrent et le cerf ne revenait pas… ») et, finalement, « un matin », où Pataud arrive avec la mauvaise nouvelle.

  • LES DISJONCTIONS ACTORIELLES

Dans tout le conte il y a 6 acteurs principaux et 3 acteurs secondaires (les animaux de la forêt) :

  1. Les filles Delphine et Marinette : elles sont les protectrices du cerf. Elles apparaissent dans toutes les séquences, sauf la . Les activités des filles sont le jeu ou manger (elles sont à table avec leurs parents dans la séquence 1G). L’auteur ne mentionne pas l’école ni d’autres activités.

  1. Le cerf : il apparaît dans toutes les séquences, à l’exception des sous-séquences 1C et 1D (où il est caché dans la maison des filles). Il éprouve toujours l’angoisse soit d’être persécuté par la meute soit de devoir vivre à la ferme, à laquelle il ne se sent pas appartenir. Il est toujours en conflit avec sa situation.

  1. Le chien Pataud : il apparaît dans les séquences 1C, 1E, 3 et 5. Il veut toujours aider le cerf. Il travaille pour le chasseur mais il n’aime pas son métier, car il n’aime pas tuer.

  1. Les parents : ils sont présents dans les séquences 1F, 2, 4 et 5. Ils ne pensent qu’à travailler et faire travailler les animaux, car ils ont la responsabilité de nourrir une famille.

  1. Le bœuf : il est présent dans les séquences 2 et 4. Au début, il se moque du cerf mais plus tard il devient son ami. Il voudrait s’enfuir dans la forêt avec le cerf mais il se rend compte que sa vie est à la ferme.

  1. La meute : les chiens chasseurs arrivent à la ferme dans la séquence 1D. Ils cherchent le cerf mais sont trompés par les filles.

  1. Les animaux de la forêt : une vieille carpe au bord d’un étang, un lapin qui avançait ou bord d’un trou et deux autres lapins qui sortirent derrière le premier lapin apparaissent dans la séquence 

    1. Le niveau figuratif

L’analyse du niveau de surface a pour objet la forme et le contenu du discours.

Au niveau figuratif, les « personnages » sont pris en considération en tant qu’ « acteurs », et l’on observe le déroulement concret de leurs actions, dans des lieux et des temps déterminés.

  • L’ESPACE TEXTUEL

Le code topographique :

Le conte se déroule dans une ferme, à la campagne. Nous ne savons pas dans quel pays, mais pouvons supposer qu’il s’agit de la campagne française.

A l’exception de la séquence 3 (qui se déroule dans le bois), toutes les séquences se déroulent dans la ferme, généralement à l’extérieur de la maison, dans la cour.

On peut distinguer, au niveau topographique, l’opposition :

Nature                                                       vs                                                        Culture

(la forêt)                                                                                                          (les champs)

Dans la séquence 1 nous trouvons sept sous-séquences, séparées par des disjonctions spatiales ou actorielles :

  • A ((1/29 → 6/30) : dans la cour. Le cerf, en fuite, arrive dans la cour de la ferme pendant que les filles jouent.

  • B (7/30 → 19/30) : à l’intérieur de la maison. Les filles cachent le cerf dans leur chambre.

« Delphine courut ouvrir la porte de la maison et Marinette, précédant le cerf, galopa jusqu’à la chambre qu’elle partageait avec sa sœur ». (7 – 8 – 9 – 10 / 30)

Les sous séquences C, D, E et F se déroulent dans la cour. La séparation en 4 différentes sous-séquences se fonde sur des disjonctions actorielles

  • C (20/30→ 5/35) : le chien Pataud arrive, cherchant le cerf. Il fait partie de la meute de chiens chasseurs qui poursuit le cerf.

  • D (6/35 → 24/37) : le chien Pataud reste caché dans le jardin tandis que la meute qui poursuit le cerf arrive à la ferme.

  • E (24/37 → 22/38) : le chien Pataud et le cerf sortent de leur cachette. Tous les deux partent, le chien pour rejoindre la meute et le cerf vers les buissons de la rivière.

« Quand elle eut disparu dans les bois, le chien Pataud sortit du jardin où il était resté caché et demanda qu’on fît venir le cerf » (24 – 26 / 37)

  • F (23/38 → 24/40) : les parents rentrent de la foire.

  • G (15/40 →24/40 : deux actions se déroulent au même moment dans des endroits différents : pendant que la famille mange à table à l’intérieur de la maison, le chat sort pour aller trouver le cerf près de la rivière.

Dans la séquence 2 nous avons défini 5 sous-séquences au niveau spatial :

  1. Sous-séquence A : dans la cour, le cerf se présente aux parents pour leur offrir son travail. Il est accepté.

  2. Sous-séquence B : le cerf commence à travailler avec le bœuf aux champs.

  3. Sous-séquence C : en rentrant à la ferme, le cerf joue dans la cour.

  4. Sous-séquence D : le soir, à l’écurie le cerf et le bœuf ont de longues conversations.

  5. Sous-séquence E : cette sous-séquence ne se déroule pas dans un endroit défini parce qu’il s’agit d’un discours qui raconte ce qu’étaient la vie du cerf, son travail, ses week-ends.

Dans la séquence 3 le cerf se promène dans la forêt le dimanche.

Dans la séquence 4 nous avons 3 sous-séquences :

  1. Sous-séquence A : dans la cour, le cerf refuse de se mettre en route vers le travail.

  2. Sous-séquence B : en arrivant au champ, le cerf et le bœuf commencent à travailler.

  3. Sous-séquence C : le cerf et le bœuf prennent la fuite vers la forêt. Mais le bœuf n’arrive pas à marcher dans la forêt et il décide de retourner au travail.

Dans la séquence 5 le chien Pataud arrive à la ferme avec la mauvaise nouvelle. Les filles jouent dans la cour.

L’ancrage spatial :

Le conte se déroule dans une ferme et dans une forêt.

Pour le cerf, la ferme signifie la sécurité (le chasseur n’y a pas accès) mais aussi un travail dur, auquel il n’est pas adapté. La ferme est un ancrage spatial à la fois positif et négatif. Positif à cause de la sécurité qu’elle signifie (la maison et la cour) et négatif par l’ennui et la douleur du travail (les champs). La forêt, au contraire, représente la liberté aussi bien que l’insécurité. C’est pour cela que nous la considérons comme ambiguë : elle représente la liberté mais aussi le danger.

La maison

La cour

Les champs

La forêt

  • Sécurité

  • Protection

  • POSITIF

  • Sécurité

  • Plaisir du jeu

  • POSITIF

  • Travail

  • Ennui

  • Douleur

  • NÉGATIF

  • Liberté

  • Danger

  • Mort

  • AMBIGUË

Culture                                                              vs                                                  Nature

(les champs)                                                                                                          (la forêt)

Travail                                                               vs                                                    Liberté

(protection)                                                                                                           (danger)

Les champs                                                    vs                                                    La cour

(le travail)                                                                                                                  (le jeu)

Séquences

1

2

3

4

5

Sous-séq.

A B

C

D

E

F G

A B C D E

A B C

Ancrage

spatial

C – M

C

C

C

C M/F

C Ch C E X

F

C Ch F

C

C : la cour

M : la maison

Ch : les champs

F : la forêt

E : l’écurie

X : partout dans la ferme et la forêt

 

                          L’ancrage spatial

                         la campagne française

                          la ferme                                                                        la forêt

                            (culturelle)                                                                               (naturelle)

clos                                                       ouvert

(la maison)

                                         les champs                                     la cour

            (espace culturel                                                (espace des filles

              du travail,                                                               et des animaux :

             responsabilité                                                                le jeu)

             des parents)

  • LA TEMPORALITÉ TEXTUELLE

Le code chronologique : 

La séquence 1 se déroule le même jour.

Dans la séquence 2, les sous-séquences A et B le lendemain et les sous-séquences C, D et E se déroulent dans les jours suivants, sans préciser combien de jours plus tard. On pourrait supposer qu’il s’agit de trois ou quatre semaines (ces dernières sous-séquences racontent la vie du cerf dans la ferme).

La séquence 3 se déroule en une journée : un dimanche.

La séquence 4, le lendemain de ce dimanche.

La séquence 5 représente le temps suivant la fuite du cerf : « Mais les semaines passèrent et le cerf ne revenait pas ». Mais « Un matin qu’elles écossaient des petits pois sur le seuil de la maison, le chien Pataud entra dans le cour » pour raconter ce qui était arrivé au cerf.

Nous pensons que tout le conte se déroule en environ deux mois.

L’ancrage temporel:

t  : le temps actuel, celui où l’auteur raconte l’histoire.

: le jour de l’arrivée du chien Pataud : la dernière scène du conte.

t  : le temps après la fuite du cerf.

t : le jour de la fuite du cerf.

t : le jour de la promenade dans la forêt.

t   : les trois ou quatre semaines où le cerf travaille à la ferme.

t  : le jour de l’arrivée du cerf à la ferme.

Séquences : 1 2A 2B 2C 2D 2E 3

Le premier jour/ Le lendemain/ Les semaines suivantes/ Un dimanche

(l’arrivée du cerf) (les parents) (trois ou quatre) dans la forêt

4 5 5

Quelques jours/ Le jour de l’arrivée du chien Pataud

Le lendemain (le cerf habite dans la forêt) (la fin du conte)

Voici quelques exemples relevés dans le texte :

Séquence 2, 25/40 : « Le lendemain matin, de bonne heure, le cerf entra dans le cour de la ferme… ».

Séquence 2, 13/42 : « En effet, après qu’ils eurent labouré ensemble une demi-journée, ils ne pensaient plus à s’étonner de la forme de leurs cornes ».

Séquence 2, 26/43 : « Le soir, à l’écurie, el avait de longues conversations avec le bœuf. ».

Séquence 2, 25/44 : « Le dimanche, le cerf quittait l’écurie dès le matin et s’en allait passer la journée en forêt. Le soir, il rentrait avec des yeux brillants …, mais le lendemain il était triste et… ». Ici l’auteur utilise le récit pour raconter la monotonie de la vie du cerf.

Séquence 4, 32/48 : « Le lendemain, le cerf était attelé avec le bœuf dans la cour da la ferme… ».

Séquence 5, 9/51 : « Un matin qu’elles écossaient des petits pois sur le seuil de la maison, le chien Pataud entra dans la cour ».

Dans le texte, la valeur figurative du temps apparaît clairement : les temps qui représentent la joie et le plaisir sont très courts (la séquence 7 spécialement, où les filles se promènent avec le cerf dans la forêt) et les temps de souffrance plus longs (les séquences de l’arrivée du cerf, de sa fuite ou du travail).

LA SEMAINE                                              vs                                     LE DIMANCHE

le travail                                                                                                                     le repos

(dysphorie)                                                                                                       (euphorie)

  • LES CODES SENSORIELS

  • L’ouïe

Le sens de l’ouïe a une valeur figurative positive quand la fille chante pour le chat ou quand le chat ronronne sous les caresses de Delphine. La chanson et le ronronnement sont l’expression du plaisir et de la joie.

1/29 : « …et Marinette chantait une petite chanson à un poussin jaune qu’elle tenait sur les genoux ».

3/31 : « Marinette lui chanta Su l’pont de Nantes et, … ».

5/31 : « Le chat lui-même ronronnait sous les caresses de Delphine… ».

Les aboiements des chiens sont un vif exemple de la peur, de l’angoisse et de l’incertitude.

26/33 : « …mais il se déroba et, l’oreille tendue à des aboiements qui semblaient venir de la lisière du bois….. ».

5/34 : « J’entends aboyer mes compagnons de meute ».

10/35 : « … elle vit poindre la meute annoncée par ses aboiements ».

CHANT + RONRONNEMENT vs ABOIEMENTS

le plaisir la peur

(euphorie) (dysphorie)

  • Le toucher

1/29 : « Delphine caressait le chat de la maison… ».

18/29 : « Les petites le prirent par le cou, appuyant leurs têtes contre la sienne, mais le chat se mit à leur fouetter les jambes avec sa queue et à gronder : – C’est bien le moment de s’embrasser ! ».

5/31 : « Le chat lui-même ronronnait sous les caresses de Delphine… ».

16/33 : « A la fin, il toucha le mollet de Delphine avec son nez et dit en soupirant : ».

28/39 : « A midi, pendant qu’elles déjeunaient, je me chauffais au soleil sur le rebord de la fenêtre ».

Dans ces exemples, les caresses des filles et le chat se chauffant au soleil nous donnent une impression de plaisir et de tendresse.

31/47 : « Si tu savais comme le travail est ennuyeux et comme la plaine est triste par ces grands soleils, alors qu’il fait si frais et si doux dans nos bois ».

Le cerf manifeste son approbation vis-à-vis du bois (il y fait frais et doux) et le contraire à l’égard de la plaine.

LE BOIS                                                           vs                                             LA PLAINE

la joie                                                                                                                       la tristesse

la liberté                                                                                                                   le travail

(euphorie)                                                                                                        (dysphorie)

  • La vision

2/29 : « …un poussin jaune… »

14/31 : « Le chien les regarda l’une après l’autre et, les voyant rougir, se remit à flairer le sol ».

12/35 : « Ils étaient huit d’une même taille et d’une même couleur avec de grandes oreilles pendantes ».

5/36 : « Vraiment, on n’a jamais vu d’aussi beaux chiens… ».

1/37 : « Ils prenaient plaisir à s’admirer les uns les autres ».

22/43 : « Il y avait un canard bleu et vert avec lequel il s’entendait très bien… ».

Les couleurs sont très peu mentionnées dans le texte : seulement le jaune pour le poussin et le bleu et vert pour le canard. Dans les deux cas, les couleurs n’ont aucune valeur positive ou négative. Mais la couleur rouge est mentionnée pour indiquer la peur des filles devant le chien Pataud.

Pour ce qui est des chiens de la meute, l’auteur insiste sur leur beauté : ils sont beaux mais aussi méchants (ils veulent chasser le cerf). Cette « beauté » est utilisée par les filles, pour gagner leur confiance car ils acceptent les compliments.

  • L’odorat

3/32 : « Je sens ici une odeur de cerf, dit-il en se tournant vers les petites ».

6/33 : « Mon flair ne me trompe jamais ».

12/37 : « Le parfum de l’œillet, du jasmin, de la rose et du lilas, qui lui venait à pleines narines lui masquait en même temps l’odeur de la bête ».

Le flair des chiens est déterminant : la meute parvient jusqu’à la ferme en traquant le cerf grâce à son flair. Mais les filles, par leur astuce, arrivent à dérouter les animaux grâce au parfum des fleurs. L’odorat joue un rôle très important pour le sort du cerf.

  • LES PARCOURS FIGURATIFS

Dans le conte nous voyons clairement les activités sociales des personnages : les parents doivent travailler et font travailler le bœuf et le cerf. Les filles et les animaux préfèrent jouer. Le cerf, qui préfère jouer, est obligé de travailler s’il veut la sécurité.

Adultes                                                         vs                                                        enfants

Travail                                                             vs                                                             jeu

Les adultes doivent travailler pour gagner leur pain. Les parents de Delphine et Marinette cultivent les champs avec l’aide des animaux de la ferme et le chasseur doit chasser les animaux sauvages.

Travailler les champs                              vs                                                     Chasser

vie sédentaire                                                                                                   vie nomade

    1. Le niveau narratif

  • LE SCHÉMA ACTANTIEL

Pour le niveau narratif nous utilisons le modèle actantiel de Greimas. Ce modèle simplifie celui de Vladimir Propp, qui affirme que dans tous les contes ce qui change ce sont les noms et les attributs des personnages mais non leurs actions ou leurs fonctions. Il a recensé 31 fonctions dans sept sphères d’action différentes : celles de l’agresseur, du donateur, de l’auxiliaire, de la princesse et de son père, du mandateur, du héros et du faux héros.

Greimas substitue à la notion trop vague de « fonction » la formulation plus rigoureuse de l’énoncé narratif (EN) :

EN = F ( A1, A2,…)

F = une fonction, au sens logique de « relation » 

A1, A2, … = les actants.

Greimas dit : « Le modèle actantiel est en premier lieu l’extrapolation d’une structure syntaxique. Un actant s’identifie donc à un élément (lexicalisé ou non, un acteur ou une abstraction) qui assume dans la phrase de base du récit une fonction syntaxique……  ; le destinateur dont le rôle grammatical est moins visible et qui appartient si l’on peut dire à une phrase antérieur (D1 veut que S…) ou, selon la grammaire traditionnelle, à un complément de cause. »

Nous représentons les six rôles et leurs relations dans notre conte par les schémas suivants :

SCHÉMA 1 :

DESTINATEUR

Le chasseur

     OBJET

              Le cerf

DESTINATAIRE

      Le chasseur

ADJUVANTS

Le flair des

chiens

                SUJET

                                     La meute

OPPOSANTS

Les filles

Pataud

Le chat

  • AXE DU SAVOIR :

DESTINATEUR ____________       OBJET _______________DESTINATAIRE

Le chasseur                                       Le cerf                                            Le chasseur

Le chasseur doit chasser pour vivre. C’est son métier. Il a besoin pour proie d’un animal de la forêt, il choisit le cerf. Le chasseur est à la fois le Destinateur et le Destinataire car l’objet de la chasse est destiné à lui-même.

  • AXE DU VOULOIR :

SUJET ______________________________________ OBJET

La meute                                                                          Le cerf

La meute est envoyée chasser le cerf. Les chiens sont le Sujet du Destinateur : ils doivent servir au chasseur dans son métier.

  • AXE DU POUVOIR :

ADJUVANTS _______________ SUJET ____________________ OPPOSANTS

Le flair des chiens                   La meute                                             Les filles

                                                                                                                             Pataud

                                                                                                                             Le chat

L’axe du pouvoir concerne la réalisation du mandat. Grâce à l’intervention des Adjuvants, le Sujet peut vaincre les Opposants. La meute a besoin de son flair pour chasser le cerf. Les Opposants sont les filles, Pataud et le chat : ils essayent de dérouter les chiens pour qu’ils ne puissent pas trouver le cerf.

Au début du conte, les Opposant sont vainqueurs : le Sujet n’arrive pas à réaliser le désir du Destinateur.

SCHÉMA 2 :

DESTINATEUR

Le cerf

      OBJET

                 Sa vie

DESTINATAIRE

Le cerf

ADJUVANTS

Les filles

Pataud

Le chat

                SUJET

                                       La fuite

                                  L’instinct de

                                         survie

  OPPOSANTS

       Le chasseur

          La meute

  • AXE DU SAVOIR :

DESTINATEUR _______________  OBJET ______________ DESTINATAIRE

Le cerf                                                       Sa vie                                            Le cerf

Le cerf veut conserver sa vie. Il ne veut pas être tué par le chasseur.

  • AXE DU VOULOIR :

SUJET ____________________________________________ OBJET

La fuite

L’instinct de survie                                                                     La vie

L’instinct de survie va aider le cerf à s’enfuir. Il doit conserver sa vie.

  • AXE DU POUVOIR :

ADJUVANTS __________________ SUJET _________________ OPPOSANTS

Les filles                                             L’instinct                                      Le chasseur

Pataud                                               de survie                                        La meute

Le chat                                                  La fuite

Grâce à l’intervention des Adjuvants (les filles, Pataud et le chat), l’instinct de survie peut l’emporter sur les Opposants (le chasseur et la meute).

    1. Le niveau thématique

Au niveau thématique, nous analysons les valeurs profondes, véhiculées implicitement par les textes :

  • PERSPECTIVE  PARADIGMATIQUE : Les oppositions de valeurs.

Le carré sémiotique se constitue sur la base d’un axe sémantique, qui s’articule en deux valeurs contraires : S1 et S2.

S1 = Vie _________________________________ S2 = Mort

S1 = La ferme (culture) ___________________ S2 = La forêt (nature)

S1 = Le travail _____________________________ S2 = La liberté

  • PERSPECTIVE SYNTAGMATIQUE : Les parcours thématiques.

Les carrés sémiotiques de notre conte :

S1 ___________________________ S2

(vie)                                                 (mort)

S1 _____________________________ S2

(non-vie)                                  (non-mort)

Dans ce premier carré sémiotique la vie et la mort sont présentées comme des valeurs opposées : le cerf doit lutter pour sa vie, qui est son Objet de valeur. L’échec de sa lutte aura pour résultat la mort.

S1 _______________________________ S2

(la culture)                                      (la nature)

S1 __________________________________ S2

(la non-culture)                        (la non-nature)

Dans ce deuxième carré, les valeurs opposées sont la culture et la nature. Pour le cerf, la culture représente la sécurité, l’amitié des filles et des animaux de la ferme. La nature, c’est la forêt, où il a vécu toute sa vie, où il se sent soi-même.

S1 _________________________________ S2

(le travail)                                             (la liberté)

S1 ___________________________________ S2

(le non-travail)                                  (la non-liberté)

Pour finir, dans le troisième carré sémiotique, nous avons les valeurs opposées travail et liberté. Le travail signifie pour le cerf la sécurité mais aussi le manque de liberté.

Mais, pour les parents, le travail est l’unique moyen de gagner sa vie.

III ESSAI D’HERMENEUTIQUE

« L’herméneutique a d’abord désigné la science des règles d’interprétation des textes bibliques, puis l’art d’interpréter les textes en général puis l’art de comprendre, de déceler ce qui n’est pas manifeste. On l’emploie souvent aujourd’hui comme synonyme d’interprétation, mais comme synonyme enrichi. Ce qu’il ajoute, c’est l’idée que l’interprétation doit franchir la distance culturelle qui nous sépare des textes en même temps que l’écart qui sépare le discours de ce qu’il doit dire.» Henri Bouillard, Exégèse, Herméneutique et Théologie.

SÉQUENCE 1 :

Marinette et Delphine, deux fillettes qui habitent dans une ferme de la campagne française, jouent tranquillement dans la cour de leur maison quand, tout à coup, apparaît un cerf qui est en train de fuir un chasseur.

« Ses flancs haletaient, ses pattes frêles tremblaient et il étais si essoufflé qu’il ne put parler d’abord ».

Le cerf est désespéré. Il est en péril de mort et demande l’aide des fillettes en suppliant :

« Cachez-moi. Les chiens sont sur ma trace. Ils veulent me manger. Défendez-moi ! ».

Le péril dans la forêt                         vs                     La sécurité dans la ferme

Les hommes qui chassent              vs                 Les hommes qui protègent

Les adultes                                              vs                                 Les enfants

qui utilisent les animaux                 vs                          qui sont leurs amis

(animal = moyen de vivre)              vs                    (animal = ami pour jouer)

La réaction des fillettes est de l’apaiser, de le cajoler, mais le chat, qui est le personnage le plus raisonnable du conte, leur ordonne de cacher le cerf dans la maison le plus rapidement possible.

« C’est bien le moment de s’embrasser ! Quand les chiens seront sur lui, il en sera bien plus gras !… »

Les sentiments                                             vs                                               La raison

(les filles)                                                                                                               (le chat)

C’est le chien Pataud qui arrive le premier, avant la meute. Au début, les fillettes veulent lui faire croire qu’elles n’ont pas vu le cerf. Mais, à cause de son flair, on ne peut pas le tromper. Finalement, c’est le poussin qui va dire la vérité. Le poussin est un personnage innocent, il ne veut pas faire de mal mais, comme les enfants, il ne sait pas cacher la vérité.

Quelle est la valeur du mensonge ? Nous savons que la société condamne le mensonge mais nous voyons que, parfois, mentir est accepté quand il s’agit de sauver la vie de quelqu’un.

La vérité                                        vs                                     La non-vérité justifiée

A l’arrivée de la meute, les filles, le chat et Pataud ont déjà décidé de la façon de les dérouter : par la flatterie elles gagnent la confiance des chiens et, trompés par l’arôme des fleurs, ils ne trouveront pas les traces du cerf. L’astuce des fillettes sauve la vie du cerf à ce moment là.

« Vous êtes si beaux, dit Marinette, que je veux vous faire un cadeau de mes fleurs. Jamais chiens ne les auront mieux méritées ».

SÉQUENCE 2 :

Etant donné que les parents n’ont pas trouvé un bœuf à acheter, le chat a la bonne idée de proposer au cerf de se présenter le lendemain à la ferme.

« Il faudrait d’abord savoir ce que tu sais faire, répondirent les parents ».

Pour les parents, avoir un cerf à la place d’un bœuf n’est pas un problème. Ils ont besoin d’un animal pour le travail, qui soit capable de jouer le même rôle que le bœuf. Le cerf a le courage de changer totalement sa façon de vivre en échange de la sécurité. Cela lui va coûter très cher car son corps n’est pas adapté au travail des champs. Il tient le plus longtemps possible mais un jour décide de s’en aller.

A la ferme, le cerf éprouve des sentiments opposés : il se sent très bien en compagnie des fillettes et des animaux, avec lesquels il se lie d’amitié. Mais il ne supporte pas le dur travail.

Etre                                                                 vs                                                     Avoir

(l’amitié,                                                                                                           (la sécurité,

la joie,                                                                                                             la nourriture

le bonheur)                                                                                                une demeure)

SÉQUENCE 3 :

« Delphine et Marinette n’eurent jamais non plus la permission d’accompagner le cerf, mais un dimanche après-midi, sous prétexte d’aller cueillir le muguet, elles le rejoignirent dans un endroit de la forêt où ils s’étaient donné rendez-vous. »

Les fillettes font une chose interdite : elles vont dans la forêt en sachant qu’elles n’ont pas l’autorisation de leurs parents. Elles mentent pour la deuxième fois, mais cette fois non pour sauver la vie de personne, mais pour le plaisir. Elles risquent les dangers de la forêt mais c’est leur choix.

Cette sortie-fugue est très intéressante pour les filles, qui apprennent beaucoup de choses et rencontrent quelques animaux très sympathiques, comme, par exemple, la carpe, qui connaît leur mère depuis qu’elle était petite.

Le chien Pataud apparaît : « il fut très content d’apprendre qu’il travaillait à la ferme ». Il conseille au cerf de rester à la ferme pour toujours :

« Toujours ? protesta le cerf. Non, ce n’est pas possible. Si tu savais comme le travail est ennuyeux et comme la plaine est triste par ces grands soleils, alors qu’il fait si frais et si doux dans nos bois. »

Le chien veut le bien du cerf, mais le cerf doit choisir lui-même son destin. C’est comme les parents qui donnent des conseils à leurs enfants, mais pour ceux-ci le plus important est de vivre leur vie, de faire leurs expériences et leurs choix personnels.

Suivre des conseils                        vs                     Faire sa propre expérience

Pour sa part, le chien manifeste son malheur :

« Ah ! quel métier ! depuis que je vous connais, je ne peux pas dire combien il m’est pénible. Si je pouvais, moi aussi, quitter la forêt pour aller travailler dans une ferme… »

Le chien a changé dans sa façon de considérer les animaux qu’il doit chasser : maintenant il éprouve des sentiments pour eux et il lui est difficile de les tuer. Son métier ne lui plait plus et il désire en changer, mais il ne voit pas comment il pourrait le faire :

« Je ne peux pas, soupira Pataud. Quand on a un métier, il faut bien qu’on le fasse. C’est ce qui compte d’abord. ».

Etre                                                           vs                                                       Avoir

(en accord avec                                                                                         (un métier,

sa conscience)                                                                                          une position

                                                                                                                      dans la société)

SÉQUENCE 4 :

Dans cette séquence, le cerf doit prendre une décision : il ne supporte plus le travail et il doit choisir entre la sécurité de la ferme et le danger de la forêt. Il sait bien qu’il sera certainement chassé dans la forêt mais il décide d’y retourner. Le bœuf tente de s’enfuir avec lui mais il ne parvient pas à marcher dans la forêt. On voit que :

Le cerf appartient à la forêt          vs             Le bœuf appartient à la ferme

Le cerf ne peut pas travailler       vs              Le bœuf ne peut pas habiter

comme un bœuf à la ferme                               dans la forêt comme le cerf

Chacun a sa place dans le monde et on ne peut pas changer de position.

SÉQUENCE 5 :

« Les petits ne voulaient pas croire que leur ami le cerf fût parti pour toujours. – Il reviendra, disaient-elles, il ne pourra pas toujours se passer de nous ».

Les fillettes sont très tristes après le départ du cerf. Elles pensent qu’il va revenir. Elles pensent que l’amour qu’il a pour elles est trop grand pour qu’il les abandonne comme ça. Elles ne comprennent pas qu’il ne puisse pas vivre à la ferme.

L’espoir                                                      vs                                                      La réalité

Quand Pataud arrive avec la nouvelle de la mort du cerf, les fillettes pleurent, inconsolables. Mais elles ont un réconfort : elles sont sûres maintenant que le cerf avait de l’ affection pour elles : il a donné à Pataud une marguerite « Pour les petites », il m’a dit ». Le cerf va rester pour toujours dans la mémoire des fillettes.

Finalement, après la mort du cerf, le chien prend la décision d’abandonner son métier et de rejoindre les fillettes à la ferme. C’est ce qu’il voulait faire au début, quand il avait rencontré les fillettes. Mais il n’en avait pas alors le courage. Il a fallu la mort de son ami pour qu’il puisse prendre la décision de changer de vie.

Le courage de changer                        vs                             l’inertie de la vie ( ? )

IV CONCLUSION

Dans « Le cerf et le chien », Marcel Aymé nous présente des problèmes que les hommes rencontrent dans leur vie quotidienne : ils doivent prendre des décisions, s’adapter à différents milieux sociaux, mentir, souffrir de la disparition d’un ami, faire un travail sans plaisir, prendre des risques pour un ami, avoir le courage de vaincre l’inertie de la vie …

Sa façon d’écrire est simple et claire. Ses contes sont destinés aux enfants mais seuls les adultes peuvent en trouver le sens profond.

Marcel Aymé a vécu son enfance à la campagne et c’est pour cette raison que ses contes se déroulent dans une ferme où les animaux sont des personnages humanisés.

***

Université de Genève, Faculté des Lettres, E.LC.F.

Texte présenté par Mme Oriana ROMERO PEREIRA et M. Elton KAPPLA dans le cadre du séminaire d’introduction à l’analyse sémiotique pour l’obtention du Certificat d’Etudes Françaises

Professeur : M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

La mission de Scali dans « L’Espoir » d’André MALRAUX

Introduction

« L’espoir » de Malraux se déroule pendant la guerre civile d’Espagne. L’écrIvain avait de bonnes relations avec certains officiers de l’aviation espagnole. En 1968, il répondait à un journaliste qui lui avait demandé pourquoi il était parti pour la guerre :

« Pour des raisons de camaraderie. J’étais très lié avec l’Espagne de gauche qui était une vraie gauche. J’y suis allé au secours de mes camarades. Les Espagnols étaient mes amis politiques et… enfin, mes amis tout court. »

Et c’est ainsi que Malraux agit avec décision, prend les armes, accepte de se faire tuer et de tuer aussi. L’auteur de « L’espoir » ne se contente pas de raconter d’innombrables épisodes qui se sont déroulés entre juillet 1936 et mars 1937 (bien avant la fin de la guerre). Il fait assister le lecteur à un constant va et vient entre action et réflexion, l’un des points les plus forts du livre et de l’artiste.

Quand il a fallu choisir un personnage entre tous ces hommes courageux qui combattaient avec Malraux pour sauver la République, mon choix s’est porté sur Giovanni Scali, un volontaire italien. Certes, il joue un rôle moins important que, par exemple, Magnin, Manuel, Garcia ou Ximénès qui étaient tous des commandants ayant autorité. Mais Scali représente l’intellectuel qui se trouve constamment confronté à des réflexions sur le sens de la vie, la qualité de l’homme et les faits qui pourraient justifier cette révolution qui tournait en guerre civile. La guerre civile d’Espagne était une guerre juste, selon les anarchistes, parce qu’elle servait à libérer un peuple opprimé et à rendre justice à ceux qui avaient été maltraités pendant deux cents ans.

  1. Giovanni Scali – solidarité et camaraderie

1.1.  Sa solidarité envers les camarades aviateurs confrontés à la mort
1.2. Sa solidarité envers un ex-pilote

1.3. Sa solidarité envers des camarades républicains

 

1.1. Sa solidarité envers les camarades aviateurs, confrontés à la mort:

Les volontaires de l’aviation internationale attendent leurs camarades qui sont partis pour la Sierra, n’ayant d’essence que pour vingt minutes. Malraux décrit l’atmosphère de cette attente en des mots qui révèlent le suspense vécu entre tragédie et délivrance :

« Chacun savait que pour ceux qui l’attendraient, sa propre mort ne serait pas autre chose que cette fumée de cigarettes nerveusement allumées, où l’espoir se débattait comme quelqu’un qui étouffe. » (1)

 Ces mots traduisent bien le combat qu’il faut mener pour que l’espoir ne tourne pas en désespoir. Et c’est là où le lecteur fait la connaissance de Giovanni Scali :

« Regarde le petit Scali là-haut, il est  pendu  à  son  téléphone.  ( …  ) Il pourrait être espagnol, regarde-le. (… ) Le visage un peu mulâtre de Scali était en effet commun à toute la Méditerranée occidentale. » (2)

Scali est italien d’origine et surtout un homme de cœur. Il vient d’apprendre que les deux avions attendus ont été mis hors de combat et que l’un deux a atterri, endommagé ;  mais les aviateurs n’ont rien que des blessures légères, tandis que l’autre équipe tente de rentrer.

« Scali, ses cheveux presque crépus dans tous les sens, était  descendu  au  pas de course chez Sembrano. commandant de l’aérodrome civil.  ( …  ) Au-dessus du champ couleur de sable à quoi deux heures de l’après-midi donnait une solitude de Mauritanie, glissait en silence la carlingue pleine de camarades vivants ou morts. ‘ Le coteau!’ dit Sembrano. ‘Darras est pilote de ligne’ répondit Scali,  retroussant son nez de l’index. » (3)

C’est une scène très parlante et le choix des mots n’est en rien un hasard :

  • « solitude » – « silence » – « vivants ou morts »,
  • la vie opposée à la mort
  • la solitude opposée à la solidarité
  • le silence opposé à la parole articulée des vivants

sont des thèmes qui reviennent constamment chez Malraux, parce que l’écrivain cherchait à « retrouver l’homme partout où on a rencontré ce qui l’écrase« .

Quand Scali « retrousse son nez de l’index« , c’est toujours le signe d’une réflexion. Et la réponse : « Darras est pilote de ligne« , révèle le respect de l’intellectuel pour les qualités de l’homme. Scali va faire preuve de ce respect dans tout le livre, bien que cette croyance en la qualité de l’homme soit remise en question.

« ‘Le capotage,’ reprit Scali. ‘Sûrement il n’a plus de pneus…’ Il agitait ses bras courts, comme s’il eût voulu aider l’avion. Celui-ci toucha terre, (… ) tous étaient en train d’apprendre dans leur corps ce que veut dire solidarité. » (4)

Ces hommes sont profondément liés par les expériences qu’ils partagent. Même si chacun doit être seul au moment de sa mort, mourir pour une cause commune, c’est faire l’expérience de la fraternité dont Malraux fait sans cesse l’éloge. L’atterrissage de cet avion, fort avarié, est donc ressenti comme un événement qui concerne chaque homme assistant à la scène.

L’avion peut atterrir sans capoter. Quelques aviateurs sont blessés, de sorte qu’il faut les tirer de l’appareil. Pourtant ces événements, vécus si douloureusement, font partie de la vie quotidienne. Scali va assister à d’autres incidents qui le confronteront tous à des problèmes existentiels.

1.2. Sa solidarité envers un ex-pilote :

« Schreiner, un volontaire venu pour renforcer l’escadrille et qui doit d’abord faire preuve de ses connaissances de pilote » partit vers l’avion d’essai, sans hâte, mais les doigts toujours crispés. (… ) Près du bar, Scali, Marcelino et Jaime Alvear se passaient des jumelles. (… ) Schreiner était un des pilotes les plus âgés; et il n’y avait pas sur ce champ un seul aviateur qui attendît sans angoisse ce que quarante-six ans – dont dix d’usine – peuvent faire d’un grand pilote. » (5)

Schreiner a abattu vingt-deux avions alliés. Mais il ne parvient plus à piloter convenablement. Après l’épreuve, il dit à Magnin :

« ‘Excusez-moi,’ dit Schreiner. Le ton de sa voix était tel que Magnin ne regarda pas son visage. ‘Je vous ai dit : il me faut deux heures… Ni deux heures ni deux jours. J’ai trop travaillé aux mines. Mes réflexes sont perdus.’ ‘Nous parlerons tout à l’heure,’ dit Magnin. ‘Inutile. Merci. Je ne peux plus voir un avion. Faites-moi incorporer aux milices. Je vous prie.’ (… ) Schreiner repartait, les yeux dans le vide. Les pilotes s’écartaient de lui comme d’une agonie d’enfant, comme de toutes les catastrophes auprès desquelles les mots humains sont misérables. (… ) Scali, qui avait assisté à la fin de l’entretien, commençait à découvrir que la guerre est aussi physiologique. (6)

Schreiner a donc perdu ses réflexes, ce qui le rend inapte à piloter, du moins à ses propres yeux. Scali, comme tous les aviateurs sur le champ, éprouve ce fait comme une agonie, une catastrophe qui précède la mort. Malraux a écrit que les mercenaires et les volontaires sont « unis dans l’aviation comme les femmes dans la maternité » (7). Une femme qui n’est plus féconde se sent donc bien plus proche de la mort, parce qu’elle ressent fort profondément l’impossibilité de donner la vie à un enfant et ainsi, combien la durée de la vie est limitée.

Les volontaires et les mercenaires qui se présentent avec beaucoup de bonne volonté à l’escadrille ne sont pas tous capables de faire la guerre comme il le faut. Les uns sont inaptes pour des raisons physiologiques, les autres pour des raisons politiques (illustré par l’exemple d’un communiste qui s’engage sans cesse dans le recrutement de nouveaux membres) ou pour des raisons idéologiques et pratiques (illustré par l’exemple de Leclerc – voir chapitre 3.1. et 3.2). C’est alors Magnin, le responsable de l’escadrille, qui doit choisir parmi ces hommes; ce qui n’est pas toujours facile. Les républicains manquent déjà de soldats, à cause de lourdes pertes dans leurs colonnes, et l’aide soviétique tarde. De plus, Magnin ne veut pas offenser des hommes décidés à mettre leur vie en cause et ainsi à s’engager dans la libération de l’Espagne menacée par les Franquistes. Néanmoins, Magnin préfère ne pas mettre en péril le peu d’avions qui sont mis à sa disposition.

Selon Jean Lacouture, qui a écrit une biographie d’André Malraux, « la question des mercenaires n’a cessé d’être débattue. Jusqu’au moment où il réussit à découvrir parmi les volontaires des Brigades, les hommes capables de s’aventurer sur ses Bréguet et Potez, le patron de l’escadrille Espana estima que mieux valait confier l’un de ses irremplaçables appareils à un bon professionnel payé 50 000 pesetas par mois qu’à un archange inexpérimenté et ‘casseur de bois’. Argument d’efficacité qui est, en ce domaine comme en d’autres, un des leitmotifs de l’Espolr. »  (8)

1.3. Sa solidarité envers des camarades républicains :

Le 14 août, selon Malraux (9), les bombardiers de l’escadrille internationale Espana arrêtent à Medellin une colonne de 4000 Maures et Légionnaires qui progressait vers Madrid.

J. Lacouture s’y réfère avec les remarques suivantes :

« Malraux se bat avec une efficacité immédiate, reconnue par tous les historiographes (non­ franquistes) de la guerre, notamment à propos du premier engagement sérieux de ses hommes, de ses appareils et de lui-même, qui restera aussi leur haut fait le moins contesté : l’opération de Medellin, dont Pierre Broué et Emile Temime aussi bien que Hugh Thomas soulignent l’importance qu’elle eut dans le sauvetage de Madrid.

Quand on parle de l’escadrille Espana (… ) il faut avoir en tête, sinon les chiffres, au moins les proportions. Jamais Malraux et les siens n’eurent à la fois, en vol, plus de six appareils. Jamais ils ne purent compter sur plus de neuf avions en état de marche : deux ou trois Potez, deux ou trois Bréguet, deux ou trois Douglas, un ou deux Bloch – tous appareils honorables pour l’époque, opposables aux Heinkel, sinon aux Fiat et aux Savoia-Marchetti, mais si peu préparés aux missions de bombardement qu’il fallut d’abord larguer les bombes par les fenêtres, et divers orifices d’évacuation. » (10)

Malraux décrit l’événement en des mots qui montrent à quel point les aviateurs sont toujours conscients des problèmes éthiques de la guerre qui s’imposent à tous les moments cruciaux. La bataille intime, qui se livre dans le fond du cœur, concerne, d’une part, le destin de l’individu et par conséquent le sort de la République et, d’autre part, la dignité de l’homme. Les pensées qui justifient les moyens (tueries et bombardements) démontrent de la haine contre les Franquistes à cause des atrocités commises par ces derniers; mais en même temps, le désir apparaît de ne pas mener cette guerre comme des brutes ou des assassins, mais comme des hommes dignes.

« Scali, bombardier du troisième avion international, ( … ) entraîné dans l’armée italienne ( … ) regardait les bombes se rapprocher de la route. (… ) Scali voyait distinctement les points blancs des turbans maures; il pensa aux fusils de chasse des pauvres types de Medellin et ouvrit d’un coup les deux caisses de bombes légères quand l’enchevêtrement des camions arriva dans le viseur. Puis il se pencha sur la trappe et attendit l’arrivée de ses bombes : neuf secondes de destin entre ces hommes et lui. ( … ) sept, huit, – comme ça courait en bas! – neuf : ça cessa de courir sous vingt taches rouges claquant à la fois. L’avion continuait son chemin, comme si tout cela ne l’eût pas concerné. (… ) Sauf à l’instant de l’éclatement rouge des bombes, la mort semblait ne jouer aucun rôle dans cette affaire. ( … ) Sembrano savait ce qu’était la lutte des miliciens d’Estramadure; qu’ils ne pouvaient rien faire; que, seule, l’aviation pouvait les aider. ( … ) Les ombres des camions démolis s’allongeaient maintenant en tête et en queue de la colonne, comme des barrières. ‘Franco en aura pour plus que cinq minutes à arranger ça’ pensa Sembrano, lèvre inférieure en avant. (…) Demeuré pacifiste dans son cœur, il bombardait avec plus d’efficacité qu’aucun pilote espagnol; simplement pour calmer ses scrupules, quand il bombardait seul, il bombardait très bas : le danger qu’il courait, qu’il s’ingéniait à courir, résolvait ses problèmes éthiques. (… ) Il était naturellement courageux comme tant de timides. ( … ) Il avait mis le cap sur Medellin à deux cent quatre-vingts à l’heure. (… ) Sembrano attendant que toute cette fumée (provenant des bombes qu’il avait lancées) se dissipât, jeta un coup d’œil devant lui, revit le Douglas qui avait perdu la file, et deux autres ( … ) ce n’étaient pas des Douglas (avions républicains), c’étaient des Junkers (avions franquistes). C’était le moment où Scali trouvait l’aviation une arme dégoûtante. Depuis que les Maures fuyaient, il avait envie de partir. Indifférent aux mitrailleuses de terre, il se sentait à la fois justicier et assassin, plus dégoûté d’ailleurs de se prendre pour un justicier que pour un assassin. Les six Junkers, trois en face et trois au-dessous, le délivrèrent de l’introspection. » (11)

Dans son roman « L’Espoir« , Malraux ne parvient pas à dire le dernier mot sur l’absurdité et l’éthique de la guerre :

« risquer la vie pour sauver la vie« ,

c’est risquer la vie pour sauver la vie des camarades (à Medellin) et sa propre dignité, selon Sembrano;

« tuer pour sauver la vie« ,

c’est ce qui exprime la pensée de Scali. Même l’assassin peut tuer pour sauver la vie (pensons à Tchen dans l’inoubliable « Condition humaine » d’André Malraux). Néanmoins, toute justification de la guerre semble se heurter à des valeurs qui sont imprimées de façon ineffaçable dans l’âme ou le cœur de l’intellectuel italien. Donner la mort à quelqu’un est un acte définitif qu’on ne peut plus annuler. Et c’est pourquoi Scali revient sur sa décision de tuer en se demandant à quel titre il agit. L’action, c’est-à-dire l’imminente fuite (qui va être menée à bien), l’empêche de choisir entre le titre d’assassin ou celui de justicier.

2. Scali à la Sûreté : diplomatie et tact

2.1. Scali plein de diplomatie pour sauver un camarade italien
2.2. Scali plein de finesse et de tact envers un fasciste italien

Jusqu’à présent, nous avons fait la connaissance de Scali en tant qu’homme qui se solidarise avec tous ceux dont la vie ou la dignité est en péril. Confronté à trois compatriotes, il va presque nous apprendre comment on peut « manier le choux et la chèvre« .

2.1. Scali plein de diplomatie pour sauver un camarade italien :

« Magnin envoyait presque toujours Scali à la Sûreté, sa culture rendait faciles ses rapports avec l’état-major de l’air, composé presque tout entier d’officiers de l’ancienne armée. Sa cordialité pleine de finesse d’homme … rendait faciles les rapports avec tous, Sûreté comprise. Il était plus ou moins copain de tous les Italiens de l’escadrille, dont il était le responsable élu, et de la plupart des autres. Enfin il parlait fort bien l’espagnol. (12)

« Scali venait d’être appelé à la police. ( … ) … entre deux gardes, s’agitait Séruzier plus ahuri – volatile que jamais. ‘Ah! Scali, c’est toi, Scali ! Eh ben mon vieux!’ Scali attendit qu’il eût fini de faire le bourdon. ( … ) ‘Une seconde,’ dit Scali, l’index levé. ‘Commence par le commencement.’ (Séruzier raconte son aventure qu’il avait vécue en ville avec des prostituées) ‘Mais qu’est-ce que tu fais ici ? Tu n’as pas été arrêté pour lubricité, tout de même ?’ (… ) Scali rigolait, l’affaire tournait bien. Quand Scali souriait, il avait l’air de rire et la gaieté, diminuant ses yeux, accentuait le caractère mulâtre de son visage. (…) ‘Quelle est l’inculpation ?’ demanda Scali, en espagnol. au secrétaire.’ ‘Pas très sérieuse. Il est accusé par des prostituées, vous savez… Attendez. Voilà: organisation d’espionnage pour le compte de l’Italie. Cinq minutes après, Séruzier était libéré, au milieu de la rigolade. » (13)

Pourtant, la vraie mission de Scali concerne deux compatriotes, aviateurs fascistes, tombés entre les mains des républicains.

3.2. Scali plein de finesse et de tact envers un fasciste italien

Le responsable de la Sûreté dit à Scali :

« ‘Les Renseignements militaires demandent que vous examiniez les papiers. Scali, gêné, feuilleta de son petit doigt court des lettres, des cartes … » (14)

Ainsi, Scali tombe sur une liste de vols dont la date de départ d’Italie est antérieure au soulèvement de Franco. Ce document représente donc une preuve de la collaboration de Mussolini au « pronunciamiento », le coup d’Etat des fascistes.

Selon J. Lacouture, « Le 8 août, l’Italie fasciste a signé le pacte de non­ intervention. Mais au mois de mars 1934 déjà, Mussolini avait pris avec les représentants des factions d’extrême droite espagnoles un engagement de soutien militaire (15). »

De plus, Scali trouve des papiers indiquant qu’une importante mission d’aviation est imminente sur Tolède, ce qui n’est pas la seule chose qui le trouble :

« C’était la première fois que Scali rencontrait un Italien ennemi avec une illusion d’intimité, et celui qu’il rencontrait était un mort (16). »

En feuilletant les photos et les cartes, Scali a l’impression qu’il connaît l’aviateur mort. Il est interrompu par le responsable :

« ‘L’observateur est là, interrogez-le.’ – ‘Si vous voulez,’ dit Scali sans enthousiasme. Ses sentiments à l’égard du prisonnier étaient aussi contradictoires que ceux qu’il avait éprouvés devant les papiers (17). »

Confronté à un compatriote fasciste, qui se bat pour Mussolini et les nationalistes espagnols, Scali éprouve toute l’indignité d’un homme qui a fait un autre choix dont il est fort convaincu. Mais quand il s’approche de son ennemi, il fait preuve de beaucoup de tact et de ces traits de caractère, si bien décrits par Malraux en des mots comme « culture« , « cordialité » et « finesse« .

‘ »Vous êtes blessé ?’ demanda Scali, neutre (18). »

La description de Scali montre à quel point l’écrivain a développé de l’amitié et de l’humour envers ses camarades de guerre, car Scali est, d’une part, le porte-parole de Malraux (comme d’autres personnages du livre) et, d’autre part, il incarne les traits d’un ou de plusieurs copains aviateurs de l’écrivain.

L’observateur fasciste se montre fort stupéfait.

« Ce qui l’étonnait était peut­ être Scali lui-même : cet air de comique américain, dû moins à son visage à la bouche épaisse, mais aux traits réguliers malgré les lunettes d’écaille, qu’à ces jambes trop courtes pour son buste, qui le faisaient marcher comme Charlot, cette veste de daim. si peu « rouge », et ce porte-mine sur l’oreille. ‘Un instant,’ dit Scali en italien. Je ne suis pas un policier. Je suis aviateur volontaire. appelé ici pour des questions techniques. On me demande de séparer vos papiers de ceux de votre… collègue mort. C’est tout (19). »

Scali n’enfreint en rien les convenances, mais l’entretien ne dure pas longtemps et les premiers mensonges apparaissent :

« ‘Vous êtes tombés en panne, ou en combat?’ demanda Scali. ‘Nous étions en reconnaissance. Nous avons été abattus par un avion russe.’ Scali haussa les épaules. ‘Dommage qu’il n’y en ait pas ; ça ne fait rien. Espérons, qu’il y en aura.’ La feuille de vol du pilote ne portait d’ailleurs pas reconnaissance, mais bombardement. Scali éprouvait avec violence la supériorité que donne sur celui qui ment la connaissance de son mensonge (20). »

Malgré ces sentiments nommés violents, Scali reste poli et n’abuse pas de sa position. Au cours de l’entretien, il trouve une photo représentant un détail d’une fresque de Piero della Francesca. Cette photo appartient à l’aviateur mort. Comme historien de l’art, Scali est l’interprète de Masaccio (une des oeuvres de l’artiste) et il a publié l’analyse la plus importante des fresques de Piero :

« Sans le fascisme, cet homme eût peut-être été son élève (21). »

Ce fait explique pourquoi Scali se sent confusément solidaire avec l’aviateur mort. Toutes ces observations ne rendent pas forcément plus facile l’interrogatoire du fasciste. Après une description de sa capture, ce dernier demande :

« ‘Est-ce que je dois être jugé ?’ – ‘Mais pour quoi faire ?’ – ‘Sans jugement !’ cria l’observateur. ‘Vous fusillez sans jugement !’ (… ) Scali repoussa légèrement ses lunettes et haussa les épaules avec une tristesse sans limites. L’idée si commune parmi les fascistes, que leur ennemi est par définition une race inférieure et digne de mépris, l’aptitude au dédain de tant d’imbéciles n’était pas une des moindres raisons pour lesquelles il avait quitté son pays. – ‘Vous ne serez pas fusillé du tout,’ dit-il retrouvant soudain le ton du professeur qui tance son élève. L’observateur ne le croyait pas. Et qu’il en souffrît satisfaisait Scali comme une amère justice (22). »

Scali ne constate donc pas sans peine qu’il retrouve en Espagne les mêmes idées repoussantes et indignes auxquelles il a tourné le dos dans son propre pays. Une fois au pouvoir, Mussolini, le dictateur italien, n’a pas rendu la vie des socialistes comme Scali facile. Néanmoins, la réaction de ce dernier semble étrangement amère et vengeresse. Quoique cultivé, de nature cordiale et plein de finesse, Scali ne peut pas s’empêcher de tourmenter le fasciste, après que ce dernier n’a visiblement proféré que des mensonges.

Au cours de l’interrogatoire, Scali touche à un problème encore plus brûlant que ceux mentionnés jusqu’à présent : la torture. Il montre au fasciste une photo du capitaine Vallado et de son équipe. Les miliciens les ont trouvés morts, encore à leur place dans la carlingue, les yeux arrachés :

« L’observateur regarda les visages aux yeux arrachés ; il serrait les dents, mais ses joues tremblaient. – ‘J’ai vu … plusieurs pilotes rouges prisonniers…jamais ils n’ont été torturés…Qu’est-ce qui… prouve,’ demanda-t-il, ‘que cette photo n’est pas … ne vous a pas été envoyée après un truquage…’ – ‘Bien, alors elle l’est. Nous arrachons les yeux des pilotes républicains pour prendre les photos. Nous avons pour ça des bourreaux chinois, communistes.’ Devant les photos dites de « crimes Anarchistes » Scali, lui aussi, supposait d’abord le truquage: Les hommes ne croient pas sans peine à l’abjection de ceux avec qui il combattent (23). »

Un homme peut se décider à faire la guerre, mais il ne peut pas forcément choisir ses camarades. Malraux, au travers de Magnin, fait le constat suivant :

« Le difficile n’est pas d’être avec ses amis quand ils ont raison, mais quand ils ont tort… (24). »

Quant à Scali :

« tout ce qu’il pouvait dire lui sembla si vain qu’il n’eut plus envie que de se taire (25). »

Scali éprouve toute l’indignité qu’un homme peut ressentir face aux atrocités. Le fait qu’il n’a plus envie que de se taire signifie une rupture. Il ne parlera plus jamais avec cet homme.

J. Lacouture nous apprend que « … toute création chez Malraux, de la Condition humaine aux Antimémoires, se résoud tôt ou tard à un problème de communication (26). »

De plus, on a beaucoup reproché à Malraux de ne pas parler suffisamment des atrocités républicaines ou encore de ne s’être pas prononcé sur l’assassinat d’Andrès Nin. « L’écrivain (Malraux) qui traçait alors les portraits de Puig et du Négus, magnifiques combattants anarchistes, et des socialistes Magnin et Scali, comment pouvait-il taire la liquidation d’un révolutionnaire tel que le leader du P.0.U.M.? (27). »

Les exigences de l’action se heurtent à celles de la pureté, comme souvent dans les situations de guerre.

Pour l’instant, Scali résoud le problème en pensant :

« Cet homme et lui avaient choisi (28). »

Scali finit donc par reconnaître : c’est d’abord le choix de l’individu qui range les uns dans les lignes franquistes et les autres à côté des républicains. La qualité de l’homme n’est pas forcément décisive pour ce choix qui est avant tout politique.

L’interrogatoire à la Sûreté finit par une découverte. Scali remarque des traces sur une des cartes qui indiquent tous les champs clandestins des fascistes et ceux de la région du Tage, d’où partent les avions pour le front de Tolède :

« Scali sentait son visage se tendre. Il rencontra les yeux de l’ennemi: chacun savait que l’autre avait compris (29). »

C’est la première fois que le fasciste est nommé « ennemi« . Ce fait laisse entrevoir que Scali est devenu hostile – il ne supporte plus rien de cet homme.

« Le fasciste ne bougeait pas, ne disait pas un mot. Sa tête s’enfonçait entre ses épaules et ses joues tremblaient comme lorsqu’il avait regardé la photo de Vallado (30). »

Ces dernières lignes laissent soupçonner que le fasciste va être torturé pour vérifier la découverte. Pour Scali, l’entretien est terminé :

« Scali plia la carte. Le ciel de l’après-midi d’été espagnol écrasait le champ comme l’avion à demi effondré de Darras écrasait là-bas ses pneus vides, déchirés par les balles. Derrière les oliviers, un paysan chantait une cantilène andalouse (31). »

L’épisode à la Sûreté et le chapitre finissent par cette description dépeignant parfaitement l’atmosphère qui règne. Le choix des mots n’est en rien un hasard :

« plia » : fait penser à « plier bagage » – Scali part et ne va plus revoir ce fasciste.
« écrasé » – « vide » – « déchirés » : dépeint l’état du pays andalou dans le chaos de la guerre et, peut-être, l’état d’esprit de Scali après tout ce qu’il a appris à la Sûreté.

3. Scali, commandant adjoint, confronté à des faiblesses humaines

3.1. Le mercenaire qui a pris la fuite
3.2. Le mercenaire vantard et protestataire

Dans les scènes suivantes, Malraux fait preuve de son talent de dramaturge et de caricaturiste. Leclerc est le prototype du mercenaire et la personnification d’à peu près tous les problèmes que Malraux envisageait avec ce genre de guerrier.

Selon Lacouture,

« Leclerc crache sa colère d’homme mal dessaoulé qui a fui devant la chasse ennemie et sa honte de n’avoir plus en lui les ressources morales sans lesquelles, primes ou pas, l’engagement physique total est intolérable (32). »

Ceci se déroule durant l’absence des deux hommes qui commandent, Magnin et le chef des pilotes.

3.1. Le mercenaire qui a pris la fuite

« Scali se trouvait commander le champ (…) l‘absence de tout moyen de contrainte limitait le commandement à l’autorité personnelle de celui qui commandait (33). »

L’escadrille se compose de mercenaires et de volontaires. Leurs idées varient, surtout par rapport au matériel mis à leur disposition. Leclerc, un mercenaire français, vient d’observer un accident grave d’un avion républicain :

« Le Jaurès, cassé par le milieu, lança comme des graines ses huit occupants dans le ciel plombé. Leclerc eut l’impression qu’un bras sur lequel il s’appuyait venait d’être coupé ; … il vira plus court et fila pleins gaz sur Alcala (34). »

Le mercenaire n’a pas fait son travail, qui consiste à bombarder la colonne de Gétafé.

« ‘Jamais vu ça même pendant la guerre,’ répétait Leclerc ( … ) la bouche tragique et l’oeil de celui qui revient de l’enfer, partit d’un pas de légionnaire pour le poste de commandement (35). »

C’est seulement au poste de commandement que Leclerc prend conscience de sa fuite. Et le mercenaire va très mal supporter son acte et rendre la vie de Scali difficile, qui est commandant jusqu’au retour de Magnin. Leclerc, décide de se saouler à mort. Quatre miliciens le ramènent, ficelé comme un saucisson :

« Il dessaoulait doucement. Scali ( … ) se demandait ce qu’il allait faire si Leclerc devenait furieux (36). »

Scali va encore prouver qu’il a du tact et beaucoup de compréhension et de patience à l’égard de ses camarades de guerre. La manière dont il va gérer la réaction de Leclerc est assez surprenante :

« Attignies … revenait, silencieux ; Scali comprit que c’était pour lui prêter main-forte, si besoin était (37). »

Darras se range aussi de son côté :

« il avait exécuté avec Scali une mission semblable à celle que Leclerc venait de manquer. Leclerc les regarda tous deux : Scali avec ses lunettes rondes, son pantalon trop long dont les jambes bouffaient, son air de comique américain dans un film d’aviation (38). »

Leclerc insiste sur le fait qu’il s’est fort bien battu autrefois et qu’il n’est en rien du tout un lâche. Scali cherche à le réconforter bien que le mercenaire soit ivre :

‘ »Tout le monde sait bien que c’est toi,’ dit Scali, prenant son bras sous le sien. ‘T’en fais pas : viens te coucher.’ Pour lui comme pour Magnin, la fuite de Leclerc était plus de l’ordre de l’accident que de la lâcheté. Et qu’il s’accrochât ainsi au souvenir de Talavera, en ce moment, le touchait. Mais il y a toujours quelque chose de hideux dans la colère. plus encore dans celle de l’ivresse. ‘Viens te coucher,’ dit Scali de nouveau. ( … ) Scali lui donna le bras. ( … ) Au premier étage, il prit Scali dans ses bras: ‘J’suis pas un lâche, tu m’entends : j’suis pas un lâche…’ Il pleurait.« 

Quel spectacle donné par un homme qui a perdu l’estime de lui-même ! Scali a prouvé encore une fois qu’il a de très bonnes manières de réagir, même dans des cas difficiles. Néanmoins, les problèmes avec Leclerc vont continuer.

3.2. Le mercenaire vantard et protestataire

Leclerc cherche à entraîner des camarades dans une rébellion contre le commandement. Magnin est absent et personne ne sait trop s’il s’est « fait descendre » dans un avion. Un nommé Nadal rend visite à l’escadrille afin d’ y trouver des récits susceptibles d’alimenter le journal dont il est le correspondant. Leclerc se vante à un tel point qu’il dit même :

« Moi, Leclerc, excuse-moi, j’ai arrêté Franco (39). »

Au cours de cet entretien avec le journaliste, il ajoute :

« Je suis un mercenaire de gauche, tout le monde le sait. Mais si je suis ici, c’est parce que je suis un dur. J’suis un invétéré du manche. Le reste, c’est pour les nouilles flexibles, déprimées et journalistes. Chacun à son goût, excuse-moi. Tu m’as compris ? (40). »

Attignies, un volontaire, dit :

« Faiblesse ou lâcheté, si Magnin ne les balance pas, ces gars-là vont pourrir l’escadrille (41). »

Le spectacle continue :

« Leclerc : « ses petits yeux écarquillés et ses deux mains pathétiques, des deux côtés de ses étoiles de lieutenant » ; Gardet regardant le bombardier protestataire constate : « ressemble encore plus à une théière de dessin animé à la lumière qu’au jour (42). »

Scali ne choisit ni le dédain, comme Attignies, ni l’ironie, comme Gardet, afin de résoudre ce problème. Adoptant une attitude calme, il attend et écoute ce que les autres camarades rétorquent à Leclerc:

« Scali professait qu’il ne fallait pas prendre tous ces garçons trop au sérieux, et, d’ordinaire, s’en trouvait bien. Aujourd’hui... (43) « 

Leclerc est fort mécontent à cause de toutes les privations devant lesquelles il doit s’incliner et, surtout, parce que les mercenaires n’ont toujours pas obtenu de contrats. Il s’approche de Scali et le provoque directement :

« La révolution, j’ t’ l’ai dit: chacun son boulot. Mais tu m’excuseras, pour l’organisation, merde ! » (… ) « Scali, dégoûté derrière ses lunettes, ne répondait pas (44) ( … ) ‘ »J’en ai marre des mitrailleuses de tir forain, ‘ reprit Leclerc. Marre. J’ai des couilles, moi, et j’veux bien faire le taureau, mais j’veux pas faire le pigeon. Tu m’as bien compris ?’ Scali, au-delà du découragement, haussa les épaules. Leclerc haussa les épaules pour l’imiter, rageur, les dents serrées. ‘J’t’emmerde ? T’entends ? J’t’emmerde.’ Il le regardait enfin de face, avec le pire visage. ‘Moi aussi.’ dit Scali, maladroitement. Ni l’engueulade, ni le commandement n’étaient son fort. Bon intellectuel. il ne voulait pas seulement expliquer, mais encore convaincre; il avait le dégoût physique du pugilat; et Leclerc, qui sentait animalement ce dégoût, le prenait pour de la peur (45). »

La dernière phrase est un bon exemple pour illustrer à quel point Malraux en avait assez des mercenaires. Il décrit Leclerc comme réduit à l’état de l’animal qui n’est mû que par l’instinct (sentir animalement) et l’oppose à Scali, l’homme qui pense, qui articule sa pensée et qui veut convaincre. Mais, comme dans bien des récits de Malraux, le problème de la communication attteint ici son point culminant, et c’est ainsi que « la rupture » – une séparation brusque entre des personnes qui étaient unies – met fin à tout ce qui a été vécu ensemble.

Magnin arrive et va faire place nette : il chasse Leclerc et son équipage de l’escadrille :

« Tu pars demain pour la France, contrat réglé. Et tu ne remettras jamais les pieds en Espagne. C’est tout (46). »

De plus, Magnin annonce que tous les contrats sont supprimés, parce qu’ils sont assimilés à l’aviation espagnole.

« Ceux qui ne sont pas d’accord partent demain matin. ( … ) La question du Pélican (47) est réglée; nous ne devons donc plus nous souvenir que de ce que chacun d’eux avait fait de bien avant… le reste. Buvons à l’équipage du Pélican.’ Le ton faisait du toast un adieu (48). »

4. Scali effectue une double mission à Madrid

4.1. L’entretien au ministère – des problèmes stratégiques
4.2. L’entretien avec Monsieur Alvear – des problèmes éthiques
4.1. L’entretien au ministère – des problèmes stratégiques

Scali, convoqué par Garcia, se rend au ministère. Garcia vient d’interroger des officiers d’artillerie pour vérifier la nature du bombardement qui a eu lieu à Madrid le 30 octobre.

La description de la scène qui suit n’est pas très détaillée. Au cours de la conversation, comme toujours, nous voyons Scali en train de répondre intelligemment à toutes les questions de son interlocuteur, mais non sans interpréter la pensée et les réactions de ce dernier :

« Scali réfléchissait derrière ses lunettes, une main dans ses cheveux. (…) Plus l’interrogatoire devenait absurde, plus Scali devenait inquiet, car il connaissait la précision de Garcia (49). »

Indigné par l’atrocité de l’incident, Garcia discute avec Scali et tous deux s’aperçoivent que les bombes n’ont été lancées ni par des avions, ni par des canons; mais qu’il s’agissait bien d’un massacre effectué par les « autos­ fantômes », ces voitures fascistes qui se lancent la nuit à travers Madrid.

« Cette fois, chaque ennemi, avant de lancer sa bombe, avait regardé la queue des femmes devant l’épicerie, les vieillards et les enfants dans le square. (…) la pitié pour les femmes est un sentiment d’homme. Mais les enfants… Garcia, comme chacun, avait vu les photos (50). »

Garcia décide de ne rien dire au peuple de Madrid. S’il dénonçait les résultats de son analyse, ceci provoquerait des réactions incontrôlables :

« la vengeance contre l’atroce rend les masses aussi folles que les hommes. ( … ) A ce point de haine, quelle paix sera possible ici ? (51). »

A propos de cet événement, Pol Gaillard fait le constat suivant :

« Malraux nous indique que Garcia, pour ne pas déchaîner une folie de vengeance, décide de ne pas révéler tout de suite que les explosions de Madrid, imputées à l’artillerie et à l’aviation, sont en réalité des attentats commis sur place par des membres de la Cinquième Colonne (des partisans nationalistes clandestins à l’intérieur de la ville), que les civils, les femmes, les enfants sont délibérément visés. Malraux ne nous dit pas que cette folie de vengeance s’est exercée quand même, que de nombreux prisonniers fascistes ont été massacrés en novembre aux environs de Madrid, tout comme à Tolède le 23 août. Il évoque l’exécution du fils de Largo Caballero, il n’évoque pas celle du fils de Moscardo, victime précisément de ce massacre de Tolède (52). »

Après l’entretien avec Garcia, Scali va voir Monsieur Alvear, père de Jaime et professeur d’histoire de l’art comme Scali.

4.2. L’entretien avec Monsieur Alvear – des problèmes éthiques

A vingt-six ans, Jaime fait partie de la milice socialiste. Ingénieur chez Hispano, il s’engage pour la prise de la caserne à Madrid, le 20 juillet 1936. Environ une année plus tard, Jaime s’aventure comme mitrailleur à un bombardement de l’Alcazar. Quand il revient à l’escadrille,

« Jaime descendit bien après les autres. Les mains en avant, qui tremblaient, et un camarade pour le guider: une balle explosive à la hauteur des yeux. Aveugle (53). »

Sachant que la prise de Madrid pourrait être imminente, Jaime a demandé à Scali d’emmener son père à l’escadrille, le jour même de sa rencontre avec Garcia.

Monsieur Alvear salue Giovanni Scali très cordialement, mais il ne fait pas un secret de sa répugnance à l’égard des républicains. Comme il regarde Scali avec une attention insistante, Scali lui demande :

« ‘Vous êtes surpris ?’ – Voir un homme qui pense dans ce … costume me surprend toujours.’ Scali était en uniforme. Avec le pantalon trop long et les lunettes (54). »

Monsieur Alvear l’invite à boire un verre avec lui, mais Scali refuse, puis ajoute :

« ‘Ma voiture est en bas à votre disposition. Vous pouvez quitter Madrid tout de suite.’ … – ‘Pour quoi faire?’ – ‘Jaime m’a demandé de passer vous prendre quand je reviendrais du ministère….’ Le sourire d’Alvear était plus vieux que son corps: ‘A mon âge, on ne voyage plus sans bibliothèque.’ – ‘Vous vous rendez compte, n’est-ce pas, que les Maures seront peut-être ici demain ?’ … ‘Les fascistes savent que votre fils est combattant… Vous vous rendez compte que vous risquez fort d’être fusillé ?’ (55) »

Alvear semble faire la sourde oreille. Il commence à discuter avec Scali en insistant sur le dédain qu’il éprouve à l’égard des maures, répétant qu’il ne veut pas se séparer de l’art qu’il aime tant :

« C’est étrange : j’ai vécu quarante ans dans l’art et pour l’art, et, vous, un artiste, vous vous étonnez que je continue… » … Entre tous les hommes que Scali rencontrait ou avec lesquels il vivait depuis la guerre, Garcia seul avait l’habitude d’une discipline de l’esprit. Et Scali se sentait d’autant plus volontiers repris par la relation intellectuelle qui s’établissait entre le vieillard et lui, que sa journée avait été plus brutale. et que, s’étant senti chef faible, l’univers où il trouvait sa valeur l’attirait (56). »

Ne l’oublions pas, Scali comme Alvear sont des porte-parole de Malraux. Toute sa vie, l’écrivain avait cherché à entretenir des relations avec des penseurs et des artistes. Penseur et artiste lui-même, il vivait dans le monde des livres et des musées. Un jour. Malraux dit à Clara, sa femme : « Sans vous, j’aurais été un rat de bibliothèque. »

Au cours de leur discussion sur l’art, Scali rétorque :

« Dans les églises du Sud où l’on s’est battu. j’ai vu en face des tableaux de grandes taches de sang. Les toiles… perdent leur force…’ – ‘Il faudrait d’autres toiles, c’est tout,’ dit Alvear (…) – « ‘Bien,’ dit Scali : ‘C’est mettre haut les oeuvres d’art.’ – ‘Pas les oeuvres : l’art.’ (… ) Scali comprit enfin ce qui le troublait depuis le début de l’entretien : toute l’intensité du visage du vieillard était dans ses yeux; avec l’affreuse imbécillité de l’instinct, entraîné par la ressemblance, Scali, chaque fois que son interlocuteur retirait son lorgnon, attendait des yeux d’aveugle. « ‘Ni les romanciers ni les moralistes n’ont de sens, cette nuit,’ reprit le vieillard: ‘les gens de la vie ne valent rien pour la mort. La sagesse est plus vulnérable que la beauté; car la sagesse est un art impur. Mais la poésie et la musique valent pour la vie et la mort (57). »

Pour Alvear, l’art est l’arme majeure contre le destin, la mort et le désespoir. Il va faire la preuve de cette croyance, surtout par rapport à sa souffrance à l’égard de son fils.

Après son départ du ministère de la culture, sous de Gaulle, Malraux a répondu à un journaliste :  »Quand j’étais au gouvernement, j’avais rêvé de rassembler tous les chefs-d’oeuvres des peintres à la veille de leur mort – le génie de la vieillesse.« 

« Est-ce une chose si difficile, monsieur Scali, que d’attendre la mort (qui ne viendra peut-être pas) en buvant tranquillement et en lisant des vers admirables ? Il y a un sentiment très profond à l’égard de la mort, que nul n’a plus exprimé depuis la Renaissance…’ – ‘Quel sentiment ?’ – ‘La curiosité… Vous n’avez pas de curiosité à l’égard de la mort ?’ demanda le vieillard. ‘Toute opinion décisive sur la mort est si bête…’ – ‘J’ai beaucoup pensé à la mort,’ dit Scali, la main dans ses cheveux frisés; depuis que je me bats, je n’y pense plus jamais. Elle a perdu pour moi toute…réalité métaphysique, si vous voulez. ( … ) la mort gagne ou perd. ( … ) La mort n’est pas une chose si sérieuse : la douleur, oui. L’art est peu de chose en face de la douleur, et, malheureusement, aucun tableau ne tient en face de taches de sang (58). »
« Ah! monsieur Scali. vous avez une grande habitude de l’art, et pas encore une assez grande habitude de la douleur… La servitude économique est lourde; mais si, pour la détruire, on est obligé de renforcer la servitude politique, ou militaire, ou religieuse, ou policière, alors que m’importe?’ Alvear touchait en Scali un ordre d’expérience qu’il ignorait, et qui devenait tragique chez le petit Italien frisé. Pour Scali, ce qui menaçait la révolution n’était pas le futur, mais bien le présent : il voyait l’élément physiologique de la guerre se développer chez beaucoup de ses meilleurs camarades, et il en était atterré. Et la séance dont il sortait n’était pas pour le rassurer. Il ne savait pas trop où il en était. »

Y a-t-il des guerres raisonnables? C’est la question qui ne cesse de réapparaître. Le pire compromis avec Franco ne vaut-il pas mieux que des centaines de milliers de victimes et des souffrances sans nom, avec peut-être au bout, malgré tous les héroïsmes, la défaite misérable ? Et même en cas de victoire, le gain qu’apportera la libération économique sera-t-il plus grand que les servitudes de toutes sortes, imposées presque forcément par la société nouvelle? Les hommes seront-ils plus libres, plus heureux? Des questions cruciales, auxquelles Scali ne trouve guère à répondre, bien qu’il évoque en des termes magnifiques la grandeur des hommes lorqu’ils progressent ensemble, unis à la fois par l’espoir et par l’action. Scali lui-même est de plus en plus angoissé, parce que la guerre est en train de faire de quelques-uns de ses meilleurs camarades des violents, des gens qui aiment la force, tandis que les médiocres, eux, deviennent souvent des brutes, ou s’abîment dans l’alcool, pour oublier.

« ‘Je veux savoir ce que je pense, monsieur Scali,’ reprit le vieillard. – ‘Bien. Ça limite la vie.’ – ‘Oui,’ dit Alvear, rêveur: mais la vie la moins limitée, c’est encore celle des fous… Je veux avoir des relations avec un homme pour sa nature, et non pour ses idées. Je veux la fidélité dans l’amitié, et non l’amitié suspendue à une attitude politique. Je veux qu’un homme soit responsable devant lui-même (… ) et non devant une cause, fût-elle celle des opprimés (59). »

Ces remarques, prononcées par Alvear, indiquent peut-être pourquoi Malraux n’avait jamais adhéré a un parti politique.

‘ »Mais enfin, vous, vous l’interprète de Masaccio, de Piero della Francesca, comment pouvez-vous supporter cet univers?’ – ‘Scali se demandait s’il était en face de la pensée d’Alvear, ou de sa douleur. – ‘Bien,’ dit-il, enfin. ‘Avez-vous jamais vécu avec beaucoup d’hommes ignorants?’ … Vous avez parlé tout à l’heure de l’espoir : les hommes unis à la fois par l’espoir et par l’action accèdent, comme les hommes unis par l’amour, à des domaines auxquels ils n’accéderaient pas seuls. L’ensemble de cette escadrille est plus noble que presque tous ceux qui la composent. Vous pensez que Jaime a eu tort de combattre?’ Alvear haussa ses épaules voûtées; ses joues tombèrent un peu plus. ‘Ah! que la terre soit fasciste et qu’il ne soit pas aveugle ( …) Le seul espoir qu’ait la nouvelle Espagne de garder en elle ce pour quoi vous combattez, vous, Jaime et beaucoup d’autres, c’est que soit maintenu ce que nous avons des années enseigné de notre mieux…. La qualité de l’homme … (60). »

Scali va reprendre ce problème de la qualité de l’homme avec Garcia qui lui donnera une réponse.

« ‘Vous venez de vous asseoir là où s’assied Jaime quand il vient. Et vous portez des lunettes…aussi. Quand il retire les siennes, je ne peux pas le regarder. Pour la première fois, l’accent de la douleur passa dans la voix presque atone, et il dit pour lui-même, en français : Que te sert, ô Priam, d’avoir vécu si vieux! … Rien – rien – n’est plus terrible que la déformation d’un corps qu’on aime…’ – ‘Je suis son ami,’ dit Scali à mi-voix. ‘Et j’ai l’habitude des blessés (61). »

« ‘.. .les milliers et les milliers de photos qu’il a regardées… Et pourtant, si je fais jouer le phono, si la musique entre ici, je peux parfois le regarder, même s’il n’a pas ses lunettes...(62). »

Ce chapitre finit sur un ton extrêmement triste qui traduit bien la douleur du vieillard, qui a mis tout son espoir en l’art et en son fils.

Lors du soulèvement des étudiants à Paris, en 1968, un journaliste demandait à Malraux : « L’engagement est-il plutôt esthétique ou politique? » Malraux avait répondu : « Ils sont inséparables, parce que les deux sont des luttes contre la mort. »

Dans le chapitre suivant, Scali va encore dialoguer avec un intellectuel pour trouver des réponses à des questions qui le tourmentent de plus en plus.

5. Réflexions

5.1. Lesintellectuels et la révolution
5.2. L’éthique et la révolution
5.1. Les intellectuels et la révolution

L’esprit de Garcia et l’esprit de Scali sont par nature profondément liés. Leur conversation a lieu sous le bombardement de Madrid :

« Garcia venait de raconter à Scali l’entretien qu’il avait eu avec le docteur Neubourg. De tous les hommes qu’il devait voir dans la journée et dans la nuit, Scali était le seul pour qui tout cela eût la même résonance que pour lui-même. « ‘L’attaque de la révolution par un intellectuel qui fut révolutionnaire,’ dit Scali, ‘c’est toujours la mise en question de la politique révolutionnaire par… son éthique si vous voulez. Sérieusement, commandant, cette critique, souhaitez-vous qu’elle ne soit pas faite?  (63). »

« Un troupeau de chiens abandonnés commença à hurler, absurde, dérisoire, exaspérant, comme s’il eût régné sur cette désolation de fin de monde (64). »

Cette description est très parlante : Scali a besoin du réconfort de Garcia, parce qu’il a quitté Alvear rempli d’une désolation qui pèse encore sur lui. Garcia est cordial, sait de quoi il parle, et il a réfléchi à tous ces paradoxes de la guerre. Au cours de l’entretien, Scali demande :

« Dites donc, commandant, qu’est-ce qu’un homme peut faire de mieux de sa vie, selon vous ? (65). – « Transformer en conscience une expérience aussi large que possible, mon bon ami (66). »

C’est une des phrases clés du livre parce qu’elle amène évidemment à l’action.

Selon J. Lacouture, « L’Espoir signifie, dans l’oeuvre de Malraux, le triomphe de la vérité objective sur l’imaginaire, et du faire sur l’être (67). » « En Malraux se réconcilient l’intelligence et l’action, fait des plus rares (68). »

Selon Pol Gaillard : « La phrase est demeurée célèbre à juste titre, mais elle est curieusement incomplète pour un dialecticien aussi confirmé, plongé dans un conflit inexorable. Le second terme manque et avec lui la Synthèse  : « … puis, inscrire dans l’action cette conscience née elle-même de l’expérience la plus large (69). »

5.2. L’éthique et la révolution

‘ »La force d’un penseur n’est ni dans son approbation ni dans sa protestation, mon bon ami, elle est dans son explication.’ – ‘Pourtant,’ dit Scali, ‘avant longtemps il faudra de nouveau enseigner aux hommes à vivre… Il pensait à Alvear (70). »

Garcia répond au cours du dialogue :

« La révolution est chargée de résoudre ses problèmes, et non les nôtres. Les nôtres ne dépendent que de nous. ( … ) Aucun État, aucune structure sociale ne crée la noblesse de caractère, ni la qualité de l’esprit (71). »

« Pourquoi êtes-vous ici ? Scali s’arrêta, surpris de ne pas parvenir à le préciser, et retroussa son nez, comme toujours lorsqu’il réfléchissait. ‘Pour moi, je ne suis pas dans cet uniforme parce que j’attends du Front populaire le gouvernement des plus nobles, je suis dans cet uniforme parce que je veux que changent les conditions de vie des paysans espagnols.’ Scali pensait à l’argument d’Alvear, et le reprit : ‘Et si, pour les libérer économiquement, vous devez faire un État qui les asservira politiquement?’ – ‘Donc, comme nul ne peut être sûr de sa pureté future, il n’y a qu’à laisser faire les fascistes. Du moment que nous sommes d’accord sur le point décisif, la résistance de fait, cette résistance est un acte : elle vous engage, comme tout acte, comme tout choix. Elle porte en elle-même toutes ses fatalités. Dans certains cas, ce choix est un choix tragique, et pour l’intellectuel il l’est presque toujours, pour l’artiste surtout. Et après? Fallait-il ne pas résister? (72). »

« ‘Je ne sais pas quel écrivain disait: Je suis peuplé de cadavres comme un vieux cimetière…’ – Depuis quatre mois, nous sommes tous peuplés de cadavres, Scali; tout le long du chemin qui va de l’éthique à la politique. Entre tout homme qui agit et les conditions de son action, il y a un pugilat (73). »

« Scali pensait au combat de l’avion de Marcelino contre sa propre flamme : A l’instant où l’avion touchait le sol, carlingue et flammes se rapprochèrent comme pour un pugilat exaspéré. La carlingue bondit dans la.flamme, qui se tordit sur elle-même, s’écrasa, jaillit de nouveau en chantant : l’avion capotait. ‘Il y a des guerres justes,’ reprit Garcia, – ‘la nôtre en ce moment – il n’y a pas d’armées justes. Et qu’un intellectuel, un homme dont la fonction est de penser vienne dire, comme Miguel de Unamuno : Je vous quitte parce que vous n’êtes pas justes, je trouve ça immoral, mon bon ami! Il y a une politique de la justice, mais il n’y a pas de parti juste (74). »

« L’éthique de notre gouvernement dépend de notre effort, de notre acharnement…. Mon bon ami,’ dit Garcia ironiquement, ‘L’émancipation du prolétariat sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes (75). »

Ces explications, visiblement convaincantes, auront des effets sur la vie de Scali.

Pol Gaillard nous renseigne :

« … au moins trois personnages sont de véritables créations… » c’est-à-dire, leurs traits ne sont pas inspirés par des personnes réelles : « Remarquons seulement sans trop d’étonnement que Malraux n’a pas voulu mettre face à face les deux hommes, les plus intelligents du livre, Garcia et Alvear. Garcia ne répond au vieil homme que par l’intermédiaire de Scali… Garcia l’aurait-il emporté? Ce n’est pas sûr. Les deux personnages luttent et lutteront toujours, je crois, dans le cœur de Malraux (76). »

6. Scali et la mission sur Teruel

6.1. Scali rompt avec la passivité et choisit l’action
6.2. Le triomphe austère
6.3. Scali, anarchiste presque anticommuniste
6.1. Scali rompt avec la passivité et choisit l’action

Après ces entretiens, nous rejoignons Scali, buvant du manzanilla avec des camarades aviateurs. Entre-temps, Vargas, au ministère de l’Air à Valence, dit à Magnin :

« Malaga est perdu (.. ) L’exode est extraordinaire (… ) Et les avions italiens les poursuivent. Et les camions. Si on arrête les camions, les réfugiés atteindront Almeria… ( … ) Mais, aussi, il y a une mission sur Teruel ( … ) Vous à Teruel, Sembrano à Malaga. »

La conversation des aviateurs, autour de leur manzanilla, révèle de profondes différences dans leurs caractères :

« Scali aimait les combattants, se méfiait des militaires et détestait les guerriers (77). »

Karlitch est décrit comme un modeste exemple de guerrier :

« Servir était pour lui une passion ( … ) la première fois qu’il avait trouvé de ces blessés torturés par les Maures, il était allé donner lui-même le coup de grâce à leurs officiers. L’ensemble inquiétait Scali et Attignies. Les autres croyaient Karlitch un peu fou (78). »

Au cours de la conversation, Karlitch dit qu’il n’est pas naturel qu’un homme meure sans saigner. C’en est décidément trop pour Scali qui est à bout de nerfs :

« Voilà vingt ans que Scali entendait parler de notion de l’homme. Et se cassait la tête dessus. C’était du joli, la notion de l’homme, en face de l’homme engagé sur la vie et la mort. Scali ne savait décidément plus où il en était. Il y avait le courage, la générosité – et il y avait la physiologie. Il y avait les révolutionnaires – et il y avait les masses. Il y avait la politique – et il y avait la morale. ‘Je veux savoir ce dont je parle.’ avait dit Alvear. Scali se dressa, la bouche ouverte, les deux poings sur la table, envoyant à trois mètres l’avion de fil de fer (79). »

La projection à trois mètres de ce petit objet d’art indique un changement dans l’attitude de Scali :

« Scali … depuis que ses problèmes étaient devenus lancinants, il ne bombardait plus, il mitraillait : il ne s’accommodait plus de la passivité (80). »

Un autre mitrailleur ne s’accommodait pas non plus de la passivité :

J. Lacouture : « André Malraux ne jouissait pas moins de la sympathie générale. Son prestige était immense et quand il entrait au Florida (l’hôtel qui abrite les aviateurs de Malraux, les journalistes, les hôtes d’honneur de la République et la bande d’aventuriers} chacun s’empressait autour de lui, surtout quand il arrivait d’une de ces folles missions aériennes auxquelles il participait en qualité de… mitrailleur!« 

6.2. Le triomphe austère

Suite au bombardement d’un champ d’aviation clandestin fasciste, la chasse ennemie attaque et touche un des trois avions républicains :

« Scali remonta de sa cuve, s’allongea (un explosif dans le pied) : son soulier semblait avoir éclaté (81)

L’avion s’écrase sur une montagne de neige. Saïdi est tué, Gardet, Scali, Taillefer, Mireaux, Pujet, blessés, Gardet très gravement. Magnin parvient difficilement à savoir où ils sont tombés. Il organise leur descente et part à leur recherche.

Suit la longue descente des aviateurs blessés de Valdelinares à Linares. Dans ces scènes, Maraux rend surtout hommage à Raymond Maréchal, incarné par Gardet :

J. Lacouture : « Raymond Maréchal, étonnant casse-cou, le front bosselé par un terrible accident – il avait été trépané – d’une verve et d’une audace incomparable, amoureux de toutes les femmes et prêt à mourir à tout moment pour ses amis. (Ce qu’il fit dans les maquis de Corrèze, où il avait rejoint Malraux ) (82). »

Scali joue un rôle très modeste dans la scène de la descente, Malraux ne le laisse plus dialoguer, même pas avec Magnin :

« Scali rentra son histoire; sans doute eût-elle tapé sur les nerfs de Magnin comme la comparaison d’un tableau et de ce qu’ils voyaient tapait sur les nerfs de Scali. (… ) Son brancard passa le torrent, tourna. En face, reparurent les taureaux, Espagne de son adolescence, amour et décor, misère! L’Espagne, c’était cette mitrailleuse tordue sur un cercueil d’Arabe et ces oiseaux transis qui criaient dans les gorges (83).

La description suivante est admirable de grandeur simple et de pitié:

« Toute cette marche de paysans noirs, de femmes aux cheveux cachés sous des fichus sans époque, semblait moins suivre des blessés que descendre dans un triomphe austère (84). »

« La guerre la plus romanesque, celle de l’aviation, pouvait-elle finir ainsi? (85) »

« Et nul ne l’avait contraint à combattre. Un moment, ils hésitèrent, ne sachant que faire, résolus pourtant à faire quelque chose; enfin … ils levèrent le poing en silence (86). »

« L’ambulance est partie. Par la lucarne qui permet de communiquer avec le chauffeur, Scali voit des carrés de paysage nocturne … au-dessus de sa civière, à chaque cahot, le bombardier gémit … Le bombardier pense à sa jambe (87). »

Le bombardier, c’est « Taillefer, la jambe cassée en trois endroits (88). »

J. Lacouture nous apprend que « Camille Taillefer, le seul personnage du drame auquel Malraux ait laissé son nom, est aujourd’hui guide-photographe à Padirac. Il marche en traînant sa jambe brisée ce 27 décembre 1936 dans la sierra à Teruel : ‘On a voulu m’amputer à l’hôpital de Valence. Malraux a refusé. Il m’a fait transporter dans une clinique, puis à Paris. Il m’a sauvé mieux que la jambe – la peau (89). »

Scali, contemplant le paysage espagnol à travers la lucarne, pense à des « Vergers de Shakespeare, cyprès italiens… ‘C’est par une nuit pareille, Jessica (90). »

C’est l’une des rares fois où la femme apparaît dans le récit de Malraux. Reste à savoir pourquoi :

« Un homme ne peut pas bien combattre si sa femme reste à Madrid » dit Garcia.

Pol Gaillard pense que « Pour exprimer les problèmes tragiques de l’action, pour faire exister le plus intensément possible son monde de la guerre et de l’espoir, il a estimé sans doute n’avoir pas besoin des femmes. »

Malraux lui­ même ajoute : « … La femme est pour moi un être si différent – je parle de différence, non d’infériorité – que je n’arrive pas à imaginer un personnage féminin » (Malraux à d’Astier de la Vigerie, dans l’Evénement, août 1967, p. 60).

6.3. Scali anarchiste presque communiste

Dans une conversation menée par Garcia et Magnin, nous entendons pour la dernière fois Scali :

Garcia prit Magnin sous le bras : ‘Et Scali?’ demanda-t-il.’ – ‘Une balle explosive dans le pied, sur Teruel. Perdra le pied… ‘ – ‘Où en était-il politiquement?’ – ‘Euh… alors, oui : de plus en plus anarchisant, de plus en plus sorélien, presque anticommuniste…’ – ‘Ce n’est pas au communisme qu’il s’oppose, c’est au Parti.’ – ‘Dites donc, commandant, qu’est-ce que vous pensez des communistes?’ ‘Ils ont toutes les vertus de l’action – et celles- là seules (91). »

La dernière fois que Scali, de par son attitude, est le porte-parole de Malraux :
Malraux n’avait jamais été membre du parti communiste; il se nommait lui même « compagnon de route ». Il y avait une révolution au cœur de la révolution, c’est-à-dire entre les anarchistes et les communistes. Les anarchistes voulaient « être » libres, non opprimés, dignes – tandis que les communistes voulaient réaliser cet objectif avec beaucoup de discipline et d’organisation. Il voulaient abattre tout ce qui bloquait la voie à leur prise de pouvoir, c’est-à-dire qu’ils désiraient contrôler l’industrie de la guerre. Ils parlaient déjà des incontrôlables (des anarchistes) en tant qu’ennemis de la révolution.

J. Lacouture à ce sujet :

« Le combattant d’Espagne (Malraux) est libre pour approuver la plupart des critiques formulées par Gide. Il a vu opérer sur place les services spéciaux de Staline, contre les anarchistes, les trotskystes et les supposés ‘déviationnistes’, il a vu fonctionner ‘in vivo’ l’appareil de la NKVD… Mais lui a choisi de se taire tant que l’hitlérisme sévit (92). »

Epilogue

Avec Scali, nous avons fait la connaissance d’un admirable personnage, discret, compagnon cordial, combattant fidèle et intellectuel lucide. Malraux le dépeint empli de grandes aptitudes, de capacités de diplomatie et de finesse, si bien que, dans son acharnement d’intellectuel qui lutte pour réconcilier l’éthique et l’action, Scali, lui, ne dit jamais qu’il existe une guerre juste, mais il ne cesse de combattre jusqu’à ce qu’il soit mis hors combat.
En Scali, Malraux a créé un porte-parole idéal qui s’est surtout distingué en tant qu’intellectuel qui s’adonne à cet exercice si compliqué :

« Transformer en conscience une expérience aussi large que possible. »

***

Notes

(1) André MALRAUX, L’Espoir, Paris, Gallimard, Collection « Folio », p. 66. Toutes les références au texte de « L’Espoir » renverront à cette édition.
(2) loc. cit.
(3) André Malraux, op. cit. p. 67.
(4) Ibid.,  pages 67 – 68
(5) Ibid.,  pages 86 – 87
(6) Ibid., pages 89 – 91
(7) Ibid., page 90
(8) Jean LACOUTURE, André Malraux – Une Vie dans le siècle, Paris, Editions du Seuil, page 231, Toutes les références au texte de cette biographie renverront à cette édition.
(9 ) le récit de Malraux n’est pas fidèle à la chronologie de la guerre (note personnelle)
(10) Jean LACOUTURE, op. cit., pages 233 – 234
(11) André Malraux, L’Espoir, op. cit., pages 120 – 124
(12) Ibid., page 159
(13)  loc. cit. + Pages 160 – 161
(14) Ibid., page 162
(15) Ibid., page 228
(16) Ibid., page 162
(17) Ibid.,  page 163
(18) Ibid., page 164
(19) Ibid., pages 164-165
(20) Ibid., page 165
(21) Ibid., page 166
(22) Ibid., page 167
(23) Ibid.,  page 168
(24) Ibid., page 311
(25) Ibid., page 169
(26) Ibid., pages 255 – 256
(27) Jean LACOUTURE, op. cit., page 254
(28) André Malraux, L’Espoir, op. cit., page 169
(29) loc. cit.
(30) loc. cit.
(31) loc. cit.
(32) Ibid.,  page 238
(33) Ibid., page 333
(34) Ibid., page 329
(35) loc. cit.
(36) Ibid., page 333
(37) loc. cit.
(38) Ibid., page 334
(39) Ibid., page 338
(40) Ibid., page 341
(41) Ibid., pages 341-342
(42) Ibid., page 343
(43) loc. cit.
(44) Ibid., page 346
(45) Ibid., pages 347-348
(46) Ibid., page 349
(47) celui des mercenaires
(48) Ibid., page 350
(49) Ibid., page 354
(50) Ibid., page 357
(51) Ibid., pages 357- 358
(52) Pol GAILLARD, L’Espoir – André Malraux, Paris, Ratier, Collection « Profil d’une oeuvre », Page 59
(53) André MALRAUX, L’Espoir, op. cit., page 191
(54) Ibid., page 371
(55) Ibid., page 372
(56) Ibid., page 373
(57) Ibid., pages 374 – 375
(58) Ibid., pages 375 – 376
(59) Ibid., page 377
(60) Ibid.,  pages 378 – 380
(61) Ibid., page 381
(62) Ibid., page 382
(63) Ibid., pages 460 – 461
(64) Ibid., page 461
(65) Ibid., page 465
(66) Ibid., page 466
(67) Ibid., page 254
(68) Ibid., page 257
(69) Ibid., page 56
(70) Ibid., page 464
(71) Ibid., page 466
(72) Ibid., page 467
(73) loc. cit.
(74) Ibid., page 468
(75) loc. cit.
(76) Ibid., page 58
(77)  Ibid., page 500
(78)  loc. cit.
(79) Ibid., page 501
(80) Ibid., page 537
(81) Ibid., page 541
(82- Ibid., page 243
(83) Ibid., page 557
(84) Ibid., page 560
(85) Ibid., page 560
(86) Ibid., page 561
(87) loc. cit.
(88) Ibid., page 545
(89) Ibid., page 245
(90) Ibid., page 561
(91) Ibid., page 582
(92) Ibid., page 198

***

Table des matières

Introduction.
1. Giovanni Scali – solidarité et camaraderie.
1.1. Sa solidarité envers les camarades aviateurs
confrontés à la mort.
1.2. Sa solidarité envers un ex-pilote.
1.3. Sa solidarité envers des camarades républicains
2. Scali à la Sûreté: diplomatie et tact.
2.1. Scali plein de diplomatie pour sauver un camarade italien.
2.2. Scali plein de finesse et de tact envers un fasciste italien.
3. Scali, commandant adjoint, confronté à des faiblesses humaines.
3.1. Le mercenaire qui a pris la fuite.
3.2. Le mercenaire vantard et protestataire.
4. Scali effectue une double mission à Madrid.
4.1. L’entretien au ministère – des problèmes stratégiques.
4.2. L’entretien avec Monsieur Alvear – des problèmes éthiques.
5. Réflexions.
5.1. Les intellectuels et la révolution.
5.2. L’éthique et la révolution.
6. Scali et la mission sur Teruel.
6.1. Scali rompt avec la passivité et choisit l’action
6.2. Le triomphe austère
6.3. Scali, anarchiste presque anticommuniste
Epilogue.
Bibliographie et Filmographie.

***

Bibliographie et Filmographie

GAILLARD, Pol, L’espoir – André Malraux, Paris, Hatier, Collection « Profil d’une oeuvre », 1970

LACOUTURE, Jean, André Malraux, Une vie dans le siècle, Paris, Edition du Seuil, 1973

MALRAUX, André. L’espoir, Paris, Gallimard, Collection « Folio »,1937

HARPRECHT, Klaus – Dialogue avec André Malraux – (enregistrement vidéo), une interview de Klaus Harprecht – Régie: Heinz Pieroth –
adaptation Jean Bertraud – 1968 Strasbourg: Art – diffuseur, 1993

La guerre civile d’Espagne – Gabriel Quarlet et Chris Laurence Granada Télévision International – prod. cop. 1983, Genève,
Laboratoire audiovisuel universitaire – reprod. 1986 (6 vidéo cass. de 55 min.)

Les métamorphoses d’André Malraux – (Enregistrement vidéo) – réalisation: Marcel Boudou – scénario : Jean Lacouture et Marcel Boudou – Paris : Télé Hachette : Antenne 2.

***

Université de Genève, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par Mme Esther PFENNINGER dans le cadre du séminaire de littérature pour l’obtention du Diplôme d’Etudes Françaises

Professeur : M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

Les formalistes russes : Le roman et la nouvelle

Les Formalistes russes

Le roman et la nouvelle

Le roman et la nouvelle ne sont pas des formes homogènes, mais au contraire des formes profondément étrangères l’une à l’autre. C’est pourquoi ils ne se développent pas simultanément, ni avec la même intensité, dans une même littérature. Le roman est une forme syncrétique (peu importe s’il s’est développé directement à partir du recueil de nouvelles, ou s’il s’ est compliqué en intégrant des descriptions de moeurs ) ; la nouvelle est une forme fondamentale, élémentaire (ce qui ne veut pas dire primitive). Le roman vient de l’histoire, du récit de voyages ; la nouvelle vient du conte, de l’anecdote. En fait il s’agit d’une différence de principe, déter­minée par la longueur de l’oeuvre. Divers écrivains et différentes littératures cultivent ou le roman ou la nouvelle.

On construit la nouvelle sur la base d’une contradiction, d’un manque de coïncidence, d’une erreur, d’un contraste, etc. Mais cela ne suffit pas. Tout dans la nouvelle comme dans l’anecdote tend vers la conclusion. La nouvelle doit s’élancer avec impétuosité, tel un projectile jeté d’un avion pour frapper de sa pointe et avec toutes ses forces l’objectif visé. Naturellement, je ne traite ici que de la nouvelle à intrigue, laissant de côté la nouvelle-description qui carac­térise la littérature russe ainsi que le « récit direct ».

« Short story » est un terme qui sous-entend toujours une histoire et qui doit répondre à deux conditions : les dimensions réduites et l’accent mis sur la conclusion. Ces conditions créent une forme qui, dans ses buts et dans ses procédés, est entiè­rement différente de celle du roman.

Ce sont d’autres facteurs qui jouent un rôle primordial dans le roman, à savoir la technique utilisée pour ralentir l’action, pour combiner et souder des éléments hétérogènes, l’habileté à développer et à lier des épisodes, à créer des centres d’intérêt différents, à mener des intrigues parallèles, etc. Cette construction exige que la fin du roman soit un moment d’affaiblissement et non pas de renforcement; le point culminant de l’action principale doit se trouver quelque part avant la fin. Le roman se caractérise par la présence d’un épilogue, une fausse conclusion, un bilan qui ouvre une perspective ou qui raconte au lecteur la « Nachgeschichte » des personnages principaux (Cf. « Roudine » de Tourgueniev, « Guerre et Paix »). C’est pourquoi il est naturel qu’une fin inattendue soit un phénomène très rare dans le roman (et si on la trouve, elle ne témoigne que de l’influence de la nouvelle) les grandes dimensions et la diversité des épisodes empêchent un tel mode de construction, tandis que la nouvelle tend précisément vers l’inattendu du final où culmine ce qui précède. Dans le roman, une pente doit succéder au point culminant, tandis que dans la nouvelle il est plus naturel de s’arrêter au sommet que l’on a atteint. On comparera le roman à une longue promenade à travers des lieux différents, qui suppose un retour tranquille ; la nouvelle à l’escalade d’une colline, ayant pour but de nous offrir la vue qui se découvre depuis cette hauteur.

Tolstoï n’a pas pu terminer Anna Karénine par la mort d’Anna : il s’est vu obligé d’écrire une partie supplémentaire bien que ce fût très difficile  puisque le roman était centré sur le destin d’Anna. La logique de la forme romanesque demandait un prolongement : autrement le roman aurait res­semblé à une nouvelle  délayée comprenant  des personnages  et des épisodes entièrement inutiles. Cette construction a été une sorte de tour de force : on tue le personnage principal avant que le sort des autres  personnages  ne soit décidé. Ce n’est pas un hasard si d’habitude les héros atteignent la fin du roman, sauvés après avoir été à deux doigts de la mort (ce ne sont que leurs compagnons qui périssent). Le parallélisme de la construction  a aidé Tolstoï : dès le début, Lévine dispute la première place  à Anna. D’autre  part, dans les Récits de Bielkine, Pouchkine cherche précisément à faire coïncider la conclusion de la nouvelle avec le sommet de l’intrigue  afin d’obtenir l’effet d’un dénouement inattendu (cf. « La Tempête, le Marchand de cercueils »).

La nouvelle rappelle le problème qui consiste à poser une équation à  une inconnue  ; le roman est un problème à règles diverses que l’on résout à l’aide d’un système d’équa­tions à plusieurs inconnues, les constructions intermédiaires étant plus importantes que la réponse finale. La nouvelle est une énigme ; le roman correspond à la charade ou au rébus.

B. Eikhenbaum, « Sur la théorie de la prose« , in Théorie de la littérature, Paris, Seuil, 1965, pp. 202-204.

Le dernier hommage à Marguerite YOURCENAR

Le soleil de janvier sur l’île des Monts-Déserts

 

Après les grands froids des jour précédents, le temps était exception­
nellement doux et ensoleillé ce samedi 16 janvier dans l’île des Monts-Déserts, à l’extrême nord-est des Etats-Unis, dans l’Etat du Maine. En l’église de l’Union de North East Harbor, le village où habitait Marguerite Yourcenar, on célébrait un ser­vice funèbre à sa mémoire, un mois après sa mort, et quelques jours après l’inhumation de ses cendres.

Une dernière fois. Marguerite Yourcenar avait tout organisé. Elle avait voulu une cérémonie sobre, discrète, identique à celle qui avait eu lieu, en 1979, à la mort de Grace Frick, sa compa­ gne pendant quarante ans. Ses proches, Mme Deirdre Wilson, son infirmière, et Mme Jean Lunt, sa secrétaire, l’avait inter­dite aux photographes et aux cameramen.

Le pasteur, jeune pourtant, était le même qu’en 1979. D’emblée, il indiqua que « Mar­guerite Yourcenar ayant ses pro­pres convictions, ce service serait un peu inhabituel ». On y lirait seulement les textes qu’elle avait choisis : le Sermon sur la montagne, tiré de l’évangile de Matthieu ; la première épître aux Corinthiens de saint Paul (chapi­tre XIII) ; le cantique de saint François ; deux fragments de Chang-Tzu ; quatre préceptes bouddhistes ; le poème de Ryo­ Nan, religieuse bouddhiste du dix-neuvième siècle. « Soixante­ six fois mes yeux ont contemplé les scènes changeantes de /’automne./J’ai assez parlé du clair de lune./Ne me demandez plus rien. /Mais prêtez /’oreille
aux voix des pins et des cèdres quand le vent se tait. »

« Une cérémonie très sim­ple », aurait commenté Margue­rite Yourcenar de sa voix inimita­ble. Une célébration comme elle les aimait, sachant que ce sont les plus émouvantes, en raison même de leur nudité. Dans la petite église en pierre grise, s’étaient rassemblés ses voisins
– certains la connaissaient depuis plus de quarante ans, – ses amis américains et français. Parmi eux, MM. Walter Kaiser, professeur à Harvard, traducteur de plusieurs de ses livres, Yan­nick Guillou, son éditeur chez Gallimard – qui représentait également la maison, – Marc Brossollet, son avocat parisien (il est, avec MM. Guillou et Claude Gallimard, son exécuteur litté­raire}. L’ Académie. française n’avait pas jugé bon d’être représentée. L’ambassade de France non plus…

« Dans l’éphémère de ce monde sublunaire »

L’hommage de Walter Kaiser, qui fut le seul à prendre la parole, était un modèle de mesure et de délicatesse : pas une seule phrase ampoulée, pas même un adjectif superflu :
« Aussi longtemps que, dans l’éphémère de ce monde sub­lunaire, des hommes et des femmes s’enquerront du sens de leur humanité, Marguerite Your­cenar est un des auteurs vers qui ils se tourneront pour quêter une réponse. C’est la question à laquelle elle s’est mesurée toute sa vie, la question que tous ses livres s’acharnent à élucider, a­ t-il notamment déclaré. Elle avait beaucoup réfléchi à la mort. En vérité, à ma connaissance, nul autre auteur, dans toute la litté­rature mondiale, n’a si continû­ment dépeint au plus vif l’acte de mourir [… ]. Elle savait, comme le savait Montaigne, que c’est la vie qui importe, et non la mort, Peu avant de mourir, elle avait dit : « On se doit de peiner et de lutter jusqu’à la fin amère, de nager dans le flot qui à la fois nous porte et nous emporte, tout en sachant par avance qu’il n’est d’autre issue que l’engloutissement dans l’infini de la mer béante
» Elle savait les empires éphé­mères, les amours fugitives, la terre elle-même périssable. On sentait qu’elle pensait avec Keats que ce monde est « une vallée où se forge l’âme > !, où notre intelligence ne devient âme que dans la brûlante alchimie des douleurs et des maux. Pessi­miste quant à l’avenir d’une humanité acharnée à détruire son environnement, incapable d’entendre les leçons du passé, son regard s’endeuillait au spec­tacle de ce qu’elle nommait  « le document humain, le drame de l’homme aux prises avec les forces familiales et sociales qui l’avaient fait et qui, bribe après bribe, le détruisaient » {… ] Dans cet univers de Mount-Desert dont elle était si proche et où elle avait fait sa maison, son esprit, j’en suis sûr, planera tou­jours sur monts et rivages, répandant sur cette terre la bénédiction de son affectueuse sagesse. Et en ce jour où nous lui disons au revoir, je voudrais pour elle prononcer cette ancienne formule propitiatoire qu’Hadrien sans nul doute connaissait : Sit tibi terra levis Margarita. Puisse la terre, cette terre que vous avez aimée d’une si profonde tendresse, être sur vous infini­ment légère ».

Selon le vœu de Marguerite Yourcenar, l’office a pris fin sur une phrase de son père, Michel de Crayencour : « Nous ne devrions pas nous plaindre de la disparition de cette personne ; nous devons nous réjouir qu’elle soit restée avec nous si long­temps. » Quand la neige aura fondu, rendant au cimetière­ jardin de Somesville, non loin de North East Harbor, sa verdure et ses fleurs de printemps, la petite dalle noire sous laquelle repo­sent les cendres de Marguerite Yourcenar – placées dans un châle blanc, puis dans un panier indien recouvert d’un  autre châle, le tout enveloppé dans l’étole blanche d’Yves Saint Lau­rent  qu’elle  portait  le jour  de  sa réception à l’Académie francaise – brillera de nouveau dans l’herbe avec son inscription défi­ nitive : Marguerite Yourcenar 1903-1987.

JOSYANE SAVIGNEAU.

Analyse de la nouvelle « Apparition » de Guy de Maupassant

SOMMAIRE

Introduction
PRESENTATION DES OUTILS D’ANALYSE
I. PSYCHANALYSE ET LITTERATURE

A) DE L’INCONSCIENT VERS LE CONSCIENT

  1. De l’inconscient vers le conscient
  2. Exemple de retour de souvenirs refoulés
  3. Désirs refoulés et art

B) LE COMPLEXE D’OEDIPE

  1. Naissance des névroses
  2. Le complexe d’Oedipe

2.1. Définition du complexe d’Oedipe

2.2. Le dépassement du complexe d’Oedipe : l’angoisse de la castration

2.3. Le surmoi, héritier du complexe d’Oedipe

2.4. Le complexe d’Oedipe chez la femme

3. Complexe d’Oedipe et littérature

Il. GUY DE MAUPASSANT : PSYCHANALYSE
              1. Vie de Guy de Maupassant
              2. Oeuvre de Guy de Maupassant
              3. Rencontre de deux inconscients
ANALYSE D »APPARITION » DE GUY DE MAUPASSANT
l. ANALYSE SEQUENTIELLE
              1. Délimitation des séquences
              2. Analyse graphique de l’organisation des séquences
Il. ANALYSE ACTANTIELLE

A) LE SUJET, LE DESTINATAIRE, L’OBJET ET LE DESTINATEUR

              1. Le sujet
              2. Le destinataire
              3. L’objet

3.1. L’ami de jeunesse du marquis et son épouse

3.2. Le marquis et l’apparition

3.3. Le vieux marquis de la Tour-Samuel

4. Le destinateur

B) LES ADJUVANTS ET LES OPPOSANTS

              1. Laure de Maupassant, Adjuvante et Opposante
              2. Mélanie Klein : amour, haine et besoin de reparation
III. MELANIE KLEIN ET LA RELATION ENFANT-MERE DANS ”APPARITION » : LA REPETITION D’UN TRAUMATISME
              1. Désirs, frustration et culpabilité : l’ami de jeunesse du marquis et son épouse
              2. La crainte de la mère et l’échec des désirs de réparation : le marquis et l’apparition
              3. L’agressivité : le marquis et le jardinier
              4. La petite Rita
              5. L’expérienoe traumatique dans « Apparition« 
IV.  STRUCTURE SOUS-JACENTE DANS « APPARITION« 

A) LA REPETITION D’UNE EXPERIENCE TRAUMATIQUE, VUE PAR FREUD

B) STRUCTURE SOUS-JACENTE DANS « APPARlTlON

              1. La répétition d’un traumatisme
              2. L’annonce du danger et la répétition abrégée du traumatisme
              3. La fuite

C) ANALYSE GRAPHIOUE DE LA STRUCTURE SOUS-JACENTE D' »APPARITION »

Conclusion

Annexes

***
INTRODUCTION

Avant de débuter ce travail, il importe de préciser quelques points. Cette recherche. dans son élaboration, a été considérée comme s’intègrant dans un cadre pédagogique. Elle s’adresse donc à un groupe d’étudiants, ne possédant pas forcément des connaissances psychanalytiques. C’est pourquoi, la technique psychanalytique étant à la base de ce travail, dans une première partie on en présentera quelques principes élémentaires.

Puis ces connaissances seront appliquées dans les chapitres consacrés à l‘analyse d »Apparition » de Guy de Maupassant. On tentera, dans ce cadre, de dégager la structure apparente de cette nouvelle, puis sa structure sous-jacente.

Les concepts développés par deux psychanalystes seront mis en évidence dans ce travail : Freud, bien sûr, fondateur de Ia psychanalyse, et Mélanie Klein qui – on espère que ce travail contribuera à le démontrer – prolonge l’oeuvre de Freud.

Pourquoi avoir choisi « Apparition » de Guy de Maupassant comme objet d’étude ? Tout d’abord, bien sûr, pour la qualité littéraire de ce texte ; et, ensuite, parce que celui-ci se prête bien, comme on le verra, à l’approche psychanalytique.

PRESENTATION DES OUTILS D’ANALYSE

I. PSYCHANALYSE ET LITTÉRATURE
A) DE L’INCONSCIENT VERS LE CONSCIENT
              1. De l’inconscient vers le conscient

Dans ce premier chapitre, on présentera quelques points d’ancrage de la psychanalyse, tels qu’ils ont été développés par Freud, puis on verra quelles peuvent en être les applications dans le domaine de l’étude littéraire. Rappelons toutefois que l’on s’adresse ici à un public de non-spécialistes en matière de psychanalyse.

En premier lieu, voyons comment Freud définit l' »inconscient », et comment il explique le mécanisme du « refoulement ».

Freud écrit : « Nous n’avons jusqu’à présent aucun meilleur vocable pour désigner ces processus psychiques qui demeurent actifs sans atteindre cependant la conscience de l’intéressé  que le mot inconscient. » (1)

« Le refoulement est (…) le processus grâce auquel un acte susceptible de devenir conscient (…) devient inconscient. » (2)

« Schématiquement, voici comment les choses se passent : l’événement crée une exigence pulsionnelle qui veut être satisfaite. Le moi s’oppose à cette satisfaction soit parce qu‘il se trouve paralysé par la grandeur excessive de l’exigence, soit parce qu‘il Ia trouve dangereuse (…). Le moi se défend contre ce danger en utilisant le phénomène du refoulement ; l’émoi pulsionnel est, d’une manière quelconque, entravé, et l‘incitation, ainsi que les perceptions et les représentations concomitantes, sont oubliées.“ (3)

A cela, on peut ajouter le concept de « résistance », que Freud définit comme étant la force qui empêche les souvenirs refoulés de devenir conscients. II précise donc : « Les souvenirs ne sont pas perdus. Mais il existe une force qui les empêche de devenir conscients (…). Ces forces qui, aujourd’hui, s’opposent à la réintégration de l’oublié dans le conscient sont assurément les mêmes que celles qui ont, au moment du trauma, causé cet oubli et qui ont refoulé dans l’inconscient les accidents pathogènes.” (4)

Le mécanisme du refoulement n’est cependant pas terminé car, comme l’explique Freud, les pulsions refoulées conservent toute leur puissance et cherchent, malgré les résistances, à se frayer un chemin jusqu’au conscient de l’individu.

« Mais le processus n’est pas pour autant achevé; car en effet, ou bien la pulsion (refoulée) a conservé sa force, ou bien elle tend à la récupérer, ou bien enfin, elle est ranimée par quelque incident nouveau. Elle redevient ainsi exigeante, mais comme la voie de la satisfaction normale reste barrée du fait de ce que nous appelons la « cicatrice » du refoulement, elle se fraye quelque part, en un point mal défendu, un autre accès vers une soi-disant satisfaction substitutive, ce qui apparaît sous la forme d’un symptôme, et tout ceci sans l’assentiment ni la compréhension du moi. Tous les phénomènes de la formation des symptômes peuvent être considérés comme des « retours du refoulé« . (5)

Dans son ouvrage « Métapsychologie« , Freud précise encore ce mécanisme du retour de la pulsion refoulée vers le conscient.

« Mais si nous regardons encore une fois le refoulement (…), nous constatons qu’on ne saurait soutenir qu’il tient tous les rejetons du refoulé originaire à l’écart du conscient. Quand ces rejetons se sont suffisamment éloignés du représentant refoulé, soit parce qu’ils se sont laissés déformer, soit parce que se sont intercalés plusieurs intermédiaires, alors, sans plus d’obstacles, ils peuvent accéder librement au conscient. C’est comme si la résistance du conscient à leur endroit était fonction de leur éloignement par rapport au refoulé originaire. »

Freud poursuit : « On ne peut évaluer d’une façon générale jusqu’où doivent aller la déformation et l’éloignement par rapport au refoulé pour que soit supprimée la résistance du conscient. ll intervient là une subtile pondération, dont le jeu nous échappe mais dont le mode d’action nous laisse deviner qu’il s’agit de ne pas dépasser une certaine intensité de l’investissement de l’inconscient, intensité au-delà de laquelle celui-ci s‘ouvrirait la voie vers la satisfaction . » (6)

2. Exemple de retour de souvenirs refoulés

Pour illustrer ce mécanisme subtil du retour des pulsions refoulées vers le conscient, on peut citer un cas évoqué par Freud. On y voit bien ici les divers niveaux à travers lesquels des souvenirs refoulés identiques peuvent se manifester dans les récits.

« Un patient me  dit (à Freud), au cours de ses associations : « J’avais alors 5 ans. Je jouais un jour, dans le jardin à côté de ma bonne et j’étais en train de tailler avec mon canif l‘écorce d’un noyer (…), quand je remarquai soudain, avec une indicible terreur, que je m’étais coupé le petit doigt (…), de telle sorte qu’il ne tenait plus que par la peau. Je ne ressentais aucune douleur, mais seulement une grande frayeur. Je n’osais rien dire à ma bonne qui se trouvait à quelques pas de moi, mais je m’affalai sur le banc le plus proche et restai là, incapable de jeter un autre coup d‘oeil sur mon doigt. Enfin, ayant retrouvé mon calme, je regardai de doigt et vis qu’il était absolument intact. »

Freud se rend alors compte que son patient lui avait déjà auparavant mentionné cet épisode, quoique sous une forme moins développée, alors que la cure psychanalytique était moins avancée.

« Nous nous rappelâmes alors tous les deux qu’à diverses reprises et sans pouvoir en tirer profit pour l’analyse, il m’avait apporté le banal souvenir suivant : « Un jour, mon oncle, partant en voyage, demanda à ma sœur et à moi ce que nous désirions qu’il nous rapportât. Ma soeur demanda un livre et moi un couteau de poche. » Nous comprimes dès lors que cet épisode, dont le souvenir avait été fréquemment évoqué depuis des mois (…), dissimulait un souvenir refoulé : le patient avait essayé, sans y réussir, la résistance l’en empêchant, de me raconter la perte imaginaire de son petit doigt équivalent évident de son pénis. Le couteau. que lui donna réellement son oncle, était, il s’en souvenait avec certitude, le même que celui de l’épisode de la perte du petit doigt <coupé par le canif> » (7)

On le voit bien dans ces deux récits, le passage des souvenirs refoulés vers le conscient répond à un mécanisme extrêmement subtil, qui peut lui-mème évoluer en fonction de l’état du patient.

3. Désirs refoulés et art

La question qui se pose dès lors est de savoir dans quelle mesure on peut estimer que ce type de souvenirs refoulés, tels l’exemple ci-dessus, se retrouvent, à l’insu de leur auteur, dans des textes littéraires, ou plus généralement dans les oeuvres d’art.

Freud écrit à ce sujet : ”Le royaume de l’imagination est une ”réserve » organisée (…) afin de permettre un substitut à la satisfaction des instincts à laquelle il faut renoncer dans la vie réelle. L’artiste s’est retiré loin de la réalité insatisfaisante dans ce monde imaginaire (…) tout en s’attendant à trouver le chemin du retour et à reprendre pied dans la réalité. Ses créations, les œuvres d’art, sont des satisfactions imaginaires de désirs inconscients tout comme les rêves, avec lesquels elles ont d’ailleurs en commun le caractère d’être un compromis, car elles doivent éviter le conflit à découvert avec les puissances du refoulement. Mais à l’inverse des productions asociales narcissiques du rêve. ces satisfactions imaginaires peuvent compter sur la sympathie des autres hommes, étant capables d‘éveiller et de satisfaire chez eux les mêmes aspirations inconscientes de désir. » (8)

B) LE COMPLEXE D’OEDIPE

A partir des notions psychanalytiques présentées jusqu’ici, nous pouvons maintenant aborder la théorie des névroses. telle qu’elle a été développée par Freud. On constatera en particulier que le complexe d Oedipe y tient une plaœ très importante.

1.Naissance des névroses

Freud explique la naissance des névroses de la manière suivante : « Il semble que les névroses ne s’acquièrent qu‘au cours de la prime enfance (jusqu’à l’âge de six ans), bien que leurs symptômes puissent être plus tardifs (…). La névrose ultérieure a, en tout cas, son point de départ dans l’enfance. »

« (…) Nous comprenons facilement pourquoi les névroses naissent de préférence durant la première enfance. Elles sont, nous le savons, des affectations du moi; il n’est donc pas surprenant que le moi, tant qu’il demeure faible, inachevé, incapable de se défendre, cherche à se tirer d’affaire par des tentatives de fuite (refoulements), moyens inefficaces et qui, ultérieurement, opposeront à tout développement éventuel un obstacle permanent. » (9)

2.Le complexe d’Oedipe

Pour simplifier les explications, on fera référence, dans cette section, non plus seulement à Freud, mais également à d’autres spécialistes de psychanalyse, tels que Daniel Lagache, J.-B. Pontalis, Jean Laplanche ou André Green.

A propos du rôle joué par le complexe d’Oedipe dans l’acquisition des névroses, Daniel Lagache écrit : « Selon la conception de Freud, le complexe d’Oedipe est le noyau de la névrose. Le complexe d’Oedipe fait partie du développement normal de l’individu, mais il est en principe dépassé et ne peut se manifester que dans certaines conditions favorables, comme le rêve. Chez le névrosé, cependant, il n’est pas liquidé, en raison de l’intensité particulière des pulsions, des affects et des défenses qui le composent. » (10)

a. Définition du complexe d’Oedipe

Freud définit le complexe d’Oedipe de la manière suivante : « Un fait a le droit plus que tout autre à notre attention, c‘est que l’enfant oriente régulièrement ses désirs sexuels sur ses plus proches parents, donc en premier lieu sur son père et sa mère et par la suite sur ses frères et soeurs. Pour le garçon, la mère est le premier objet d’amour, pour la fille c’est le père (…). L’autre partie du couple parental est ressentie comme un rival gênant et il n’est par rare qu’elle soit l’objet d’une forte hostilité. Comprenez-moi bien, je ne veux pas dire que l’enfant ne désire de la part du parent préféré que cette sorte de tendresse dans laquelle, nous adultes, voyons si volontiers l’essence des relations parents-enfants. Non, l’analyse ne laisse aucun doute sur le fait que les désirs de l’enfant tendent, au-delà de cette tendresse, à tout ce que nous entendons par satisfaction sensuelle, dans les limites de la capacité de représentation de l’enfant. Il est aisé de comprendre que l’enfant ne devine jamais ce qu’est en réalité l’union des sexes; il y substitue d’autres représentations qui découlent de ses expériences et sensations. Ses désirs culminent habituellement dans l’intention de mettre un enfant au monde ou – d’une manière indéterminable – de l’engendrer. Le petit garçon, dans son ignorance, ne se prive pas non plus du désir de mettre un enfant au monde. Toute cette construction psychique, nous l’appelons, d’après la légende grecque bien connue, le complexe d’Oedipe. Elle doit normalement, quand se termine la première période sexuelle, être abandonnée, détruite et transformée de fond en comble. et les résultats de cette transformation sont destinés à de grandes réalisations dans la vie psychique ultérieure. Mais, en règle générale, cela ne se réalise pas de façon assez approfondie et la puberté suscite alors une reviviscence du complexe, qui peut avoir de graves conséquences. » (11)

b. Le dépassement du complexe d’Oedipe : l’angoisse de la castration

 

Comment l’enfant peut-il dépasser le complexe d’Oedipe ? Nous étudierons en premier le cas du garçon. Jean Laplanche et J.-B. Pontalis écrivent à ce sujet : « L’enfant ne peut dépasser l’Oedipe (…) que s’il a traversé la crise de castration, c’est-à-dire qu’il s’est vu retirer l’usage de son pénis comme instrument de son désir pour la mère. » (12)

Freud explique les origines de la crise de castration, chez le garçon, de cette manière : « Le petit garçon perçoit certainement la différence entre les hommes et les femmes mais, dans un premier temps, il n’a pas l’occasion de la mettre en relation avec une diversité de leurs organes génitaux. Il lui est naturel de supposer chez tous les autres étres vivants, humains et animaux, l’existence d’un organe génital semblable à celui qu’il possède lui-même. Cette partie (…) du corps si riche en sensations occupe au plus haut point l’intérêt du garçon et assigne constamment de nouvelles tâches à sa pulsion d’investigation. ll voudrait le voir aussi chez d’autres personnes afin de la comparer avec le sien propre (…). Bien des actes d’exhibition et d’agression que l’enfant commet et que, à un âge plus avancé, on considérerait sans hésitation comme manifestations de lubricité s’avèrent pour l’analyse être des expériences au service de l’investigation sexuelle. »

Freud pousuit : « Au cours de ces recherches, l’enfant parvient à cette découverte que le pénis n‘est pas un bien commun à tous les êtres qui lui ressemblent. La vue fortuite des organes génitaux d’une petite soeur ou d’une compagne de jeu en fournit l’occasion (…). Il essaie alors de répéter ses observations dans des conditions susceptibles d’apporter un éclaircissement. On sait comment il réagit aux premières impressions provoquées par le manque de pénis . Il nie ce manque et croit voir malgré tout un membre; il jette un voile sur la contradiction entre observation et préjugé, en s’imaginant qu’il est encore petit et qu’il grandira sous peu, et il en arrive lentement à cette conclusion d’une grande portée affective : auparavant, en tout cas, il était bien là ; et par la suite il a été enlevé (…). Nous savons toute la dépréciation de la femme qui découle chez l’homme de cette conviction que la femme n’a pas de pénis (…). »

Freud ajoute : « Pourtant, il ne faut pas croire que l’enfant soit disposé à généraliser si rapidement l’observation qui lui a montré que quelques personnes féminines ne possèdent pas de penis : déjà, ce qui suffit à l’en dissuader, c’est l’hypothèse selon laquelle l’absence de pénis est la conséquence de la castration comme punition. Loin de généraliser, l’enfant croit que seules des personnes féminines indignes ont payé amende de I’organe génital (…). Mais les femmes respectées, comme sa mère, gardent encore longtemps le pénis. Pour l’enfant, être femme ne coïncide donc pas encore avec manque de pénis. Plus tard, lorsque l’enfant s’attaque aux problèmes de l’origine et de la naissance des enfants, lorsqu‘il devine que seules les femmes peuvent enfanter, alors seulement la mère est, elle aussi, dessaisie du pénis (…). Le manque du pénis est alors conçu comme le résultat d’une castration et l’enfant se trouve maintenant en devoir de s’affronter à la relation de la castration avec sa propre personne (…) : car si la femme est châtrée, une menaœ pèse sur la possession de son propre pénis à lui. »

A qui le garçon attribue-t-il dès lors cette menace de castration ? Freud précise : « Le garçon craint aussi la castration de la part du père, mais pour lui la menace émane la plupart du temps de la mère. »

Freud conclut : « Si la satisfaction amoureuse sur le terrain du complexe d’Oedipe, doit coûter le pénis, alors on en vient nécessairement au coniiit entre l’intérêt narcissique pour cette partie du corps et l’investissement libidinal (…). Dans ce conflit, c’est normalement la première de ces forces qui l’emporte : le moi de l’enfant se détourne du complexe d’Oedipe (…) : le complexe d’Oedipe sombre du fait de la menace de la castration. » (13)

c. Le surmoi, héritier du complexe d’Oedipe

 

Nous avons vu que le garçon se détourne du complexe d’Oedipe du fait de la menace de la castration.

Voyons maintenant comment il peut surmonter l’angoisse de la castration elle-méme. Michael Grant l’explique de la manière suivante : « Le successeur et le vainqueur du complexe d’Oedipe < et de la crise de castration> est le surmoi, qui représente la barrière contre les instincts inœstueux (…), avec l’aide de tout l’ordre social. de la morale et de la religion. » (14)

Freud précise à propos de la formation du surmoi : « Le surmoi dérive de l’influence exercée par les parents, les éducateurs, etc… En général, ces derniers se conforment, pour l’éducation des enfants, aux prescriptions de leur propre surmoi (…). Le surmoi de l’enfant ne se forme donc pas à l’image des parents, mais à l’image du surmoi de ceux-ci; il s’emplit du même contenu, devient le représentant de la tradition, de tous les jugements de valeur qui subsistent ainsi à travers les générations. » (15)

Il faut noter également chez le garçon. le rôle particulier joué par le père dans la naissance du surmoi : il y perpétue l’interdit de l’inceste et aide ainsi l’enfant à surmonter son angoisse de la castration.

Freud explique : « Les investissements d’objets <c’est-à-dire les désirs amoureux envers Ia mère> sont abandonnés et remplacés par une identification. »

L’autorité du père ou des parents, introjectée dans le moi, y forme le noyau du surrnoi, lequel emprunte au père la rigueur, perpétue son interdit de l’inceste et ainsi, assure le moi contre Ie retour de l’investissement Iibidinal de I’objet <c’est-à-dire le retour des désirs amoureux envers la mère> (…). Ainsi, la relation du surmoi au moi ne s’épuise pas dans le précepte : tu dois être ainsi (comme le père), elle comprend aussi l’interdiction : tu n’as pas Ie droit d’être ainsi (comme le père), c’est-à-dire tu n’as pas le droit de faire tout ce qu‘il fait; certaines choses lui restent réservées (…). » . Freud ajoute : « Les tendances Iibidinales appartenant au complexe d’Oedipe sont alors en partie désexualisées (…), et changées en motions de tendresse. »

Les conséquences de ce processus sont alors importantes, comme l’explique Freud :  » Le processus dans son ensemble a d’un côté sauvé l’organe génital, il a détourné de lui le danger de le perdre mais, d’un autre côté, il l’a paralysé, il a supprimé son fonctionnement. Avec lui, commence le temps de latence, qui vient interrompre le développement sexuel de l’enfant <jusqu’à la puberté>. »

Freud définit ensuite le lien entre la fin du complexe d’Oedipe et la notion de refoulement : « Je ne vois aucune raison de refuser le nom de « refoulement » au fait que le moi se détourne du complexe d’Oedipe (…). Mais le processus que nous avons décrit est plus qu’un refoulement, il équivaut, si les choses s’accomplissent de manière idéale, à une destruction et à une suppression du complexe. Nous sommes portés à admettre que nous sommes tombés ici, sur la ligne frontière, jamais tout à fait tranchée, entre le normal et le pathologique. Si vraiment le moi n’est pas parvenu à plus qu’un refoulement du complexe alors, ce demier subsiste, inconscient (…) et il se manifestera plus tard son effet pathogène « . (16)

Une dernière question reste maintenant en suspens : qui était à l’origine de la castration (fictive) de la mère ? André Green nous en donne la réponse :  » progressivement, la castration < de la mère> est associée à la scène primitive, qui est (à la maniére des bêtes sauvages), évocatrice d’un coït anal, régulièrement prolongé par des projections de sadisme sur la personne du père (…). L »étiologie » <l’origine> de la castration est là : celle-ci est subie par la mère du fait de la pénétration phallique du père. Celui-ci tranche le pénis maternel et pénètre celle-ci analement. » (17)

c. Le complexe d’Oedipe chez la femme

 

Freud parle plus souvent dans ses travaux du complexe d’Oedipe de l’homme que de celui de la femme. Il avoue en effet qu’il n’est pas parvenu à expliquer d’une manière totalement satisfaisante le complexe d’Oedipe chez la femme. Il souligne toutefois l’importance de l »envie du pénis » chez celle-ci : lorsque la fille se rend compte qu’elle ne possède pas de pénis, comme le garçon, elle désire en obtenir un substitut. Ce processus enclenche le complexe d’Oedipe : la fille désire le pénis du père, puis espère avoir un enfant avec lui, la mère étant dès lors considérée comme une rivale.

Freud explique dans un premier temps pourquoi la voie vers le complexe d’Oedipe est plus compliquée chez la fille que chez le garçon : « Dans la phase du complexe d’Oedipe (…), nous trouvons l’enfant tendrement attaché au parent du sexe opposé tandis que, dans sa relation avec le parent du même sexe, prédomine l’hostilité. ll ne nous est pas difficile d’aboutir à ce résultat pour le garçon. Sa mère était son premier objet d’amour, elle le reste (…). Il en va autrement pour la petite fille. Elle avait pour objet premier sa mère : comment trouve-t-elle son chemin jusqu’à son père ? Comment, quand et pourquoi s’est-elle détachée de sa mère ? »

Freud poursuit son explication : « Nous allons maintenant diriger notre intérêt sur la question de savoir ce qui provoque la disparition de ce puissant attachement à la mère chez la petite fille. Nous savons que c’est là son destin habituel, il est destiné à céder la place à l‘attachement au père. Nous tombons alors sur un fait qui nous indique le chemin à suivre. Il ne s’agit pas, pour cette étape du développement, d’un simple changement d’objet. Cet éloignement par rapport à la mère se produit sous le signe de l’hostilité, l’attachement à la mère se termine en haine. Une telle haine peut devenir très frappante et persister toute la vie; elle peut être, par la suite, soigneusement surcompensée; en général une partie en est surmontée, une autre partie subsiste. »

D’où proviennent ces sentiments hostiles de la fille envers sa mère ? Freud explique : « Un motif spécifique qui pousse à se détourner de la mère résulte de l’influence du complexe de castration. Un jour ou l’autre la petite fille fait la découverte de son infériorité organique <l’absence du pénis>; elle le fait plus ou moins tôt si elle a des frères ou si elle est proche de garçons (… ). Elle se sent alors gravement lésée, déclare souvent qu’elle voudrait « aussi avoir quelque chose comme ça » et succombe à l’envie du pénis qui laisse des traces indélébiles dans son développement et la formation de son caractère et qui, même dans le cas le plus favorable, n’est pas surmontée sans une lourde dépense psychique. »

Freud poursuit à propos des effets de l’envie du pénis chez la femme : « Même lorsque l’envie du pénis a renoncé à son objet particulier, elle ne cesse pas d’exister mais persiste, avec un léger déplacement, dans le trait de caractère de la jalousie. Certes, la jalousie n’est pas l’apanage d’un seul sexe et elle se fonde sur une base plus large, mais je pense qu’elle joue un rôle bien plus grand dans la vie psychologique de la femme, parce qu’elle tire un énorme renforcement du détournement de l’envie du pénis. L’effet de l’envie du pénis est encore impliquée dans la « vanité » corporelle de la femme, dans la mesure où elle doit estimer d’autant plus haut ses attraits en tant que dédommagement tardif de son infériorité sexuelle initiale (…). »

L’envie du pénis a une autre conséquence, fondamentale chez la fille : elle l’éloigne de sa mère et la rapproche de son père, ouvrant ainsi la voie vers le complexe d’Oedipe. Freud écrit : « Une (…) conséquence de l’envie du pénis semble être un relâchement de la relation tendre à la mère (…). On ne comprend pas trés bien cet enchaînement, mais on se convainc qu’en fin de compte c’est presque toujours la mère qui est rendue responsable du manque de pénis, cette mère qui a lancé l’enfant dans la vie avec un équipement aussi insuffisant (…), qui l’a fait naître femme. »

Du fait de son hostilité naissante envers la mère, la fille se tourne alors vers son père pour essayer de trouver chez lui un substitut à son pénis absent : « Le désir avec lequel la petite fille se tourne vers son père est sans doute, initialement, le désir du pénis, dont la mère l’a frustrée et qu’elle attend maintenant de son père. Mais la situation féminine ne se trouve instaurée que lorsque le désir du pénis est remplacé par celui de l’enfant (…). La libido de la petite fille glisse le long de ce qu’on ne peut appeler que l’équation symbolique : pénis=enfant, jusque dans une nouvelle position. Elle renonce au désir du pénis pour le remplacer par le désir d’un enfant et, dans ce dessein, elle prend le père comme objet d’amour (…). Le bonheur est grand lorsque ce désir d’enfant trouve plus tard son accomplissement réel, et tout particulièrement quand l’enfant est un petit garçon, qui apporte avec lui le pénis désiré. »

Freud conclut :  » Avec le transfert du désir de l’enfant-pénis sur le père, la petite fille est entrée dans la situation du complexe d’Oedipe. La mère (…) devient la rivale, qui obtient du père tout ce que la petite fille désire de lui. »

Une dernière question se pose maintenant : comment le complexe d’Oedipe se termine-t-il chez la fille ? Rappelons que chez le garçon, l’apparition du surmoi lui permet de dépasser les angoisses de la castration, nées de l’absence de pénis qu‘il constate chez sa mère. Pour la fille les choses se passent différemment. Freud écrit :  » Chez la fille, le complexe d’Oedipe (…) est précédé et préparé par les séquelles du complexe de castration . En ce qui concerne la relation entre complexe d’Oedipe et complexe de castration, il y a une opposition fondamentale entre les deux sexes. Tandis que le complexe d’Oedipe du garçon sombre sous l’effet du complexe de castration , celui de la ñlle est rendu possible et introduit par le complexe de castration . La différence qui réside dans cette part du développement sexuel de l’homme et de la femme est une conséquence naturelle de la différenciation des organes génitaux et de la situation psychique qui s’y rattache; elle correspond à la différence entre castration accomplie et simple menace de castration. »

Freud poursuit : « Avec la suppression de l’angoisse de castration , le motif principal qui avait poussé le garçon à surmonter le complexe d’Oedipe disparaît (…). Le motif de la destruction du complexe d’Oedipe chez la fille fait défaut. La castration a déjà produit son effet qui a consisté à la contraindre à la situation oedipienne . Le complexe d’Oedipe échappe donc au destin qui l’attend chez le garçon; il peut étre abandonné lentement, être liquidé par un refoulement, ses effets peuvent être longuement différés dans la vie mentale normale de la femme. »

Le surmoi ne participant plus pour la fille au dépassement du complexe d’Oedipe, comme c’est le cas chez le garçon (le surmoi l’aide à surmonter l’angoisse de la castration, grâce au tabou de l’inceste), Freud en conclut qu‘il a un caractère différent chez la femme, ce qui lui attirera, comme il le reconnaît, de nombreux reproches de la part des « féministes ». Freud admet toutefois qu’il existe encore d’importantes lacunes dans la compréhension de l’évolution oedipienne de la fille. Il écrit : « On hésite à le dire, mais on ne peut se défendre de l’idée que le niveau de ce qui est moralement normal chez la femme est autre . Son surmoi ne sera jamais si inexorable, si impersonnel, si indépendant des ses origines affectives que ce que nous exigeons de l’homme (…). Nous ne nous laisserons pas détourner de telles conclusions par les arguments des féministes qui veulent nous imposer une parfaite égalité de position et d’appréciation des deux sexes; mais nous accorderons volontiers que la plupart des hommes demeurent bien en deça de l’idéal masculin (…). Dans l’ensemble il faut avouer toutefois que notre intelligence des processus de développement chez la fille est peu satisfaisante, pleine de lacunes et d’ombres.” (18)

d. Compiexe d’Oedipe et littérature

 

Etant donnée l’importance du complexe d’Oedipe dans le développement psychologique de l’indivrdu, il etait normal que celui-ci réapparaisse dans les textes litteraires, souvent sans que l’auteur lui-même en soit conscient.

A titre d‘exemple, on peut relever l’Oedipe-Roi de Sophocle, cité plus haut par Freud. Sophocle décrit ainsi le moment où Oedipe apprend de l’oracle le terrible destin qui l‘attend, destin qui est en fait une transposition du conflit psychologique que tout homme a dû affronter dans son enfance : « Je pars pour Pytho; et là Phoebus <l‘oracle> me renvoie sans même avoir daigné répondre à ce pourquoi j‘etais venu, mais non sans avoir en revanche prédit à l’infortuné que j’étais le plus horrible, le plus lamentable destin : j’entrerai au lit de ma mère, je ferai voir au monde une race monstrueuse, je serai l‘assassin du père dont j’étais né !  » (19)

Sophocle propose en outre dans son oeuvre une solution au conflit oedipien lorsque Jocaste, la mère-épouse d’Oedipe, lui dit : « Ne redoute pas l’hymen d’une mère : bien des mortels ont déjà, dans leurs rêves, partagé le lit maternel. Celui qui attache le moins d’importance à pareilles choses est celui qui supporte le plus aisément la vie » (20)

II. GUY DE MAUPASSANT PSYCHANALYSÉ

 

Les notions de psychanalyse qui ont été développées jusqu’ici seront plus tard utilisées pour l’analyse détaillée d »Apparition » de Guy de Maupassant. Mais nous devons encore, auparavant, nous intéresser à la personnalité et à l’oeuvre de Maupassant, non pas, comme le titre de ce chapitre le suggère pompeusement, pour en faire la psychanalyse, ce serait d’ailleurs impossible techniquement, les données étant trop lacunaires, mais plutôt pour tenter d’y découvrir des indices qui nous permettront de mieux comprendre le texte étudié plus loin.

1. Vie de Guy de Maupassant

 

Guy de Maupassant a connu une enfance difficile. Ses parents ne s’entendaient guère et finiront par se séparer, une première fois en 1856 (Guy est né en 1850), puis définitivement en 1860. Marie-Claude Bancquart écrit à ce sujet : « 1860 : séparation des parents de Maupassant. Laure (mère de Guy) vit à Etretat. Un abbé s’occupe de l’éducation de Guy et d’Hervé (frère de Guy), très attachés à leur mère avec laquelle ils vivent. » (21) Quant aux parents de Guy, Philippe de Bonnefis les décrits de la manière suivante : « Tous les témoignages concordent, la mère de l’écrivain, Laure de Maupassant, est une névropathe. Dès 1878, elle ne pouvait plus voir la lumière sans crier de douleur. Et c’est pour traiter cette maladie qu’elle fit l’emploi excessif que l’on sait de certains narcotiques. Pour le père, c’est un velléitaire, un être incertain. Lointain. Comme l’écrit Alberto Savinio, « Gustave de Maupassant était blanc. il était blanc. ll était blanc. » Blanc, en somme, comme un passage à vide. Car Guy, déclare Armand Lanoux, a « un trou à la place du père ». (22)

Cette enfance difficile conditionnera le comportement de Guy adulte, comme l’écrit Marie-Claire Bancquart qui évoque de cette manière le train de vie de Maupassant au début des années 80, alors qu’il avait trente ans : « En 1880, il hésite entre le théâtre, la poésie et la nouvelle; il tente de s’agréger à des groupes divers, naturalistes, hydropathes; il court les filles, il canote, il tire le diable par la queue. En 1883-84, il est bien plus prospère; il s’est définitivement orienté vers le récit en prose et le roman, qui lui font une aisance âprement gérée. Occupant dans la littérature une place de choix, il a cessé de tenter de s’agréger à des groupes d’écrivains. Toujours noceur, il connaît aussi une aggravation des tristesses et des névroses qui ont constamment été l’accompagnement noir de sa vie de « bon vivant ». Il est malade, parfois gravement. ll manifeste la manie ambulatoire de ceux qui se sentent mal dans leur peau : la Normandie, Paris, Cannes. ll s’attache à la fameuse comtesse Potocka, entrant dans le cercle érotique et sadique de ses « Macchabées ». Lui qui a tant souffert de la désunion de ses parents reproduit, selon une conduite bien connue des psychiatre, la situation dont il a souffert : un premier enfant naturel lui naît, qu’il ne reconnait pas. Une accélération de tous ses régimes. Une confirmation de son excellence d’écrivain. (…) » (23)

De cette vie décousue Guy de Maupassant récoltera des désagréments graves pursqu’à la fin des années 70. Il est atteint de la syphilis. Dans une lettre à un ami, Guy évoque avec humour sa maladie : « J’ai la vérole ! enfin ! la vraie !! pas la méprisable chaude-pisse, pas l’ecclésiastique christaline, pas les bourgeoises crêtes de coq, ou les légumineux choux-fleurs, non. non, la grande vérole, celle dont est mort François ler. » (24) Ce mal le tourmentera jusqu’à sa mort, en 1893.

2. L’oeuvre de Guy de Maupassant

 

Si la vie adulte mouvementée de Guy de Maupassant semble trouver une correspondance dans son enfance difficile, il en est de même pour ses oeuvres. De nombreuses allusions y rappellent, parfois d‘une manière évidente, la relation complexe que Guy, enfant, entretenait avec ses parents. Antonia Fonyi résume ainsi la situation : « Dans les profondeurs psychotiques de l’univers de Maupassant il n’y a pas de père, pas de tiers qui transforme une précaire relation duelle entre la mère et l’enfant en triangle oedipien pour l’empêcher de régresser en relation fusionnelle » (25). Etant donnés les éléments biographiques que nous avons évoqués plus haut, cette constatation n’est guère surprenante.

Mais Danielle Haase-Dubosc va plus loin et découvre dans l’oeuvre de Maupassant de nombreux indices qui lui permettent d‘interpréter avec plus de précision la relation entre Guy enfant et ses parents. Lors des Colloques de Cerisy, elle développe l‘hypothèse suivante : « Dans l’oeuvre de Maupassant, le « père paternel » est toujours malheureux, dépossédé et ridicule. Il existe mais il n’y a pas d’ordre dans lequel il puisse s’inscrire (…). C’est parce que la relation au père est si mutilée ou absente que la relation à la mère est omniprésente (et dévorante) (…). Dans la plupart des nouvelles il est abondamment clair qu’il n’y a pas d’identification paternelle, ni d’interdiction du corps de la mère qui passe par le père. Le complexe d’Oedipe n’est jamais résolu, et si, dans certains cas, il semble possible d’attribuer le mal de vivre a une menace de la castration mal vécue, le plus souvent on peut se demander si nous ne sommes pas rejetés vers une région qui aurait plus d‘attaches au « pré-oedipien » qu’à « l’oedipien » proprement dit. »

Danielle Haase-Dubosc reprend ce thème un peu plus loin et le développe plus longuement . »Dire que le père (imaginaire, symbolique et réel) existe mal (dans les nouvelles de Maupassant), existe peu, ou est considéré comme n’existant pas, revient à dire que l’on se situe mal, ou peu, ou « pas tout le temps » dans le complexe d’Oedipe. Où sommes-nous alors ? Dans le pré-oedipien, dans la relation duelle avec la Mére, la mère qui donne la vie et donne la mort, source de toutes les joies et de toutes les menaces. Le fils est seul avec. Doit « faire avec ça ». C’est cette relation forte et non médiatisée, si ce n’est par le processus de clivage entre Bonne Mère et Mauvaise Mère, qu’il faut maintenant examiner. » (26)

Danielle Haase-Dubosc précise qu’elle se réfère ici aux concepts psychanalytiques développés par Mélanie Klein. A propos de la Bonne et de la Mauvaise Mere, on peut relever un extrait de l’ouvrage « L’Amour, Ia culpabilité et le besoin de réparation« , de Mélanie Klein : « Le premier objet d’amour et de haine du bébé, sa mère, est à la fois désiré et haï avec toute l’intensité et toute Ia force qui sont caractéristiques de ses besoins primitifs. Tout au début, il aime sa mère <la « Bonne Mère »> au moment ou elle satisfait son besoin d’être nourri, lorsqu’elle soulage sa faim. Cette satisfaction est un élément essentiel de la sexualité de l’enfant; il s’agit en fait de son expression initiale. Lorsque cependant le bébé a faim et que ses désirs ne sont pas satisfaits, ou bien lorsqu’il éprouve une douleur physique ou de l’inquiétude, Ia situation change brusquement. Haine et agressivité s’éveillent. Le bébé est alors dominé par des tendances à détruire la personne même <la « Mauvaise Mére »> qui est l’objet de tous ses désirs et qui, dans son esprit, est étroitement liée à tout ce qu’il éprouve, ‘le bon comme le mauvais. » (27)

Danielle Haase-Dubosc poursuit ainsi son explication de l’oeuvre de Maupassant : « Envers la Mauvaise Mère, celle dont on est « la chose », celle qui a le pouvoir de manipuler l’enfant, de lui donner (ou de lui refuser) toutes les gratifications, il y aura très souvent des sentiments de haine violente. La rage de ne pas pouvoir « contenir » la Mauvaise Mère, la peur de sa propre destruction aux mains de cette Mère toute puissante, va s’exprimer à travers toutes les projections dévoratrices et morcelantes de l’enfant pré-oedipien. Le dégoût de la femme qui accouche et qui représente la sexualité, souvent animale, de la mère, les images des femmes écrasées, contaminées, violées, jetées dans des sacs, transformées en bouillie, sont autant de tentatives pour se débarrasser de la Mauvaise Mère qui revient toujours. »

« Mais la Mauvaise Mère est doublée de la Bonne, que l’on veut posséder et dont on veut jouir… » (28) Cette relation avec la Bonne Mère est cependant ambiguë puisqu’elle engendre la rivalité avec des prétendants éventuels. Danielle HaaseDubosc conclut : « Mais n’est-ce pas plutôt que la mère, dans le désir de l’enfant non soumis à la castration, est éternellement la belle fille qui devient « putain » puisqu’elle « accepte » de coucher avec … le père ? » (29)

3. La rencontre de deux inconscients

 

Comme Danielle Haase-Dubosc vient de nous le montrer, la production de Maupassant se prête bien à une interprétation psychanalytique. En fait, les nouvelles de Maupassant attirent sans doute non seulement par leurs qualités littéraires indéniables, mais également parce que leur contenu sous-jacent fait référence à des problèmes que les lecteurs eux-aussi ont dû affronter étant enfants ou même en tant qu’adultes, en cas d’Oedipe mal démêlé. Pierre Glaudes précise cette idée, en la généralisant au texte littéraire : « Le texte <littéraire> résulte d’une force illocutionnaire qui, en donnant à l’énoncé son statut fictionnel, permet à deux inconscients de se rencontrer dans Ia clôture de cet espace conventionnel : d’un côté, l’inconscient du texte, dans lequel repose « l’inconscient énonciateur (…) de l’écrivain »; de l’autre « l’inconscient énonciateur du lecteur » qui vient le vivifier. » (30)

A cela on peut ajouter une citation de Freud où on lit : ”Chacun de nous possède dans son propre inconscient l’instrument avec lequel il est capable d‘interpréter les manifestations de l’inconscient chez les autres. » (31)  On peut dès lors en déduire que la lecture d’oeuvres chargées de souvenirs émotionnels refoulés, comme le sont les nouvelles de Maupassant, réveille inconsciemment chez le lecteur, grâce à la rencontre entre son inconscient et celui de l’écrivain, toute une série d’images enfouies, parfois censurées par les résistances internes, suscitant chez lui surprise, puis enthousiasme. Il existe donc une interaction inconsciente entre l’inconscient de l’auteur, manifesté dans le texte et ceiui du lecteur : l’inconscient du lecteur, tributaire de ses inhibitions et de ses résistances, interprète constamment l’inconscient de l’auteur, sous-jacent dans le texte. Dans une seconde partie du travail, nous pouvons maintenant passer à l’analyse proprement dite d »Apparition“, de Guy de Maupassant; mais tout en gardant bien à l’esprit ce qui précède. En effet, durant la lecture de cette analyse, il ne faudra pas oublier que celle-ci dépend, en tout cas en partie, des interactions entre l’inconscient de l’auteur de ce travail et celui de Maupassant, manifesté d’une manière sous-jacente dans son texte.

ANALYSE D' »APPARITION » DE GUY DE MAUPASSANT
I. ANALYSE SEQUENTIELLE

 

Dans cette première partie de l’analyse, on essaiera de diviser la nouvelle en plusieurs séquences, c’est-à-dire en sous-ensembles qui par leur thème, leur mode d’énonciation, leur unité de lieu, de temps ou de personnage forment un tout cohérent (tout en restant dépendant de l’ensemble du texte, qui forme lui-même un système organisé).

Cette démarche peut paraître anodine à première vue, mais en réalité nous verrons que l’organisation des séquences d »Apparition » n’est pas fortuite et qu’elle répond à des préoccupations précises de Guy de Maupassant.

Chaque séquence sera délimitée en fonction de la numérotation des lignes (voir texte en annexe) et aura un nom qui sera utilisé dans un graphique, à la fin du chapitre.

              1. Délimitation des séquences

Séquence 1 : le vieux marquis de la Tour-Samuel introduit son récit (1-34)

Cette première séquence, dominée par la présence du marquis de la Tour-Samuel, peut être divisée en deux sous-séquences.

              • Sous-séquence a (1-7)

Nous y apprenons que lors d’une soirée intime, le marquis de la TourSamuel, âgé de quatre-vingt-deux ans, est sur le point de prendre la parole, pour raconter une histoire qu’il affirme véridique.

              • Sous-séquence b (8-34)

Le marquis prend la parole et annonce à ses auditeurs qu’ils seront les premiers à entendre le récit d’une aventure qui, il le souligne longuement, l’a profondément marqué.

L’aventure du marquis occupe dès lors la majeure partie du reste de la nouvelle. Il faut remarquer toutefois que lorsqu’il termine son récit, le marquis apporte un commentaire, quoique très bref, sur l’expérience qu’il vient de relater. il précise, dans les deux dernières phrases de la nouvelle : « Et depuis cinquante-six ans, je n’ai rien appris. Je ne sais rien de plus. » Grâce à ces deux phrases, apparemment anodines, Guy de Maupassant crée cependant une boucle : le récit du marquis, qui occupe l’essentiel de la nouvelle (de la deuxième à l’avant-dernière séquence), est encadré, dans la première et la dernière séquence, par des commentaires de ce même marquis.

Séquence 2 : la rencontre de l’ami de jeunesse (35-85)

Le marquis débute son récit en relatant une rencontre fortuite, vieille de 56 ans. En 1827, il retrouve par hasard un vieil ami de jeunesse. Celui-ci, très ému, lui confie alors une mission peu ordinaire : il lui demande de ramener des lettres qui se trouvent dans une chambre de son château. Lui-mème ne souhaite pas y retourner car il y a vécu avec sa fiancée, récemment décédée. Le marquis accepte.

On remarquera ici que le thème de l’ami de jeunesse, qui ouvre le récit du marquis, le clôt également. La dernière séquence de ce récit (258-275, avant-dernière séquence de la nouvelle) nous rapporte en effet que cet ami de jeunesse a disparu. Si, comme nous l’avons vu, les commentaires du marquis forment une boucle autour de son récit, nous constatons donc que ce récit lui-même contient une boucle : il débute avec l’apparition de l‘ami de jeunesse et se termine avec la disparition de celui-ci.

Cette structure de la nouvelle, très complexe mais significative, comme on le verra plus loin, sera illustrée dans un graphique, à la fin de ce chapitre.

Séquence 3 : hésitations (86-102)

Le marquis quitte son ami et se met en route pour accomplir ce qu’il appelle sa « mission » (86). Il hésite pourtant et songe à rebrousser chemin lorsqu’il constate avec irritation que la lettre qu‘il doit remettre au jardinier de son ami est cachetée. Finalement, il se raisonne et estime que son ami a peut-être agi par inadvertance.

Séquence 4 : avertissements (104-136)

Lorsque le marquis parvient à destination, le jardinier du château essaie de le dissuader de se rendre dans la chambre où habitait autrefois son ami et sa fiancée, maintenant décédée. Le marquis s‘en irrite et écarte violemment le jardinier.

Séquence 5 : approche (137-158)

Le marquis pénètre dans la chambre de son ami, puis, après s’être habitué à l’obscurité, se dirige vers le secrétaire où se trouvent les lettres qu’il est venu chercher.

Séquence 6 : l’apparition (159-230)

Cette séquence qui, comme on le verra plus loin dans le graphique, constitue le coeur de la nouvelle. peut elle-même être divisée en deux sous-séquences.

              • Sous-séquence a : l’apparition (159-199)

Le marquis constate soudainement, et avec effroi, que derrière lui, une femme vêtue de blanc le regarde. Il est à noter ici que Maupassant ne précise pas, ni dans cette sous-séquence, ni dans le reste de la nouvelle, l’identité de cette femme. On ne sait pas, en particulier, si celle-ci a été enfermée par mégarde dans cette pièce, ou s’il s’agit du spectre de l’épouse de l’ami du marquis, décédée récemment.

              • Sous-séquence b ; dialogue avec l’apparition (200-230)

La femme demande au marquis de lui brosser les cheveux car elle souffre affreusement, dit-elle. Le marquis lui obéit, malgré la sensation très désagréable qu’il ressent au contact de ces cheveux. Finalement, la femme lui arrache le peigne et s’enfuit.

Séquence 7 : la fuite (231-247)

Lorsque le marquis se rend compte que la porte par laquelle la femme semblait s’être enfuie est fermée et inébranlable, il est saisi de panique. il prend les lettres qu’il était venu chercher et se sauve, effrayé.

Séquence 8 : le doute (247-257)

De retour chez lui, le marquis s’enferme dans sa chambre et se demande s’il n’a pas été victime d’une hallucination. Mais soudain, il découvre sur sa veste des cheveux de femme. ce qui infirme l’idée d’une vision.

Séquence 9 : la disparition de l’ami de jeunesse (258-275)

Le marquis fait apporter le jour même à son ami les lettres qu’il a ramenées du château. Le lendemain, il se rend chez lui pour lui raconter son aventure. mais celui-ci a disparu. Toutes les recherches sont inutiles, l’ami ne réapparaît pas. Quant au château, malgré une fouille minutieuse, aucun indice n’y révèle une femme cachée.
……….

2. Analyse graphique de l’organisation des séquences

 

Pour visualiser l’organisation des séquences d »Apparition“, un graphique va maintenant être présenté. Celui-ci est important car il révèle un élément essentiel pour la suite de l’interprétation : l’épisode de l’apparition (séquence 7) occupe le centre de la nouvelle et est entouré par plusieurs séquences, que l’on pourrait appeler de « protection ».

a. Graphique de la structure séquentielle d' »Apparition »

b. Commentaire du graphique séquentiel

Ce graphique met bien en évidence le fait que, comme déjà mentionné, l’épisode de l’apparition occupe le centre de la nouvelle. il est en effet entouré en amont par des séquences qui annoncent cette apparition (séquences 3,4,5 : hésitations, avertissements, approche) et, en aval, par des séquences qui en sont la conséquence (séquences 7,8 : la fuite, le doute).

Ces diverses séquences sont ensuite elles-mêmes englobées dans deux boucles qui se superposent : la boucle de l’ami de jeunesse (séquences 2 et 9), ami de jeunesse qui apparait au début et à la fin du récit du marquis, et la boucle du vieux marquis de la Tour-Samuel (séquences 1 et 10), celui-ci apportant des commentaires sur son récit, au début et à la fin de la nouvelle.

Tout se passe donc comme si, par la structuration séquentielle de la nouvelle, Maupassant essayait, probablement inconsciemment, d’isoler l’épisode de l’apparition en l’entourant de plusieurs zones de protection, tant en amont qu’en aval. Pourquoi autant de précautions ? C’est ce que nous allons essayer d’élucider dans les parties suivantes de ce travail.

II. ANALYSE  ACTANTIELLE

 

Dans le chapitre précédent, nous avons conclu que l’analyse séquentielle ne répondait pas à toutes les questions que pose l’organisation structurelle d‘ »Apparition“. Dans cette nouvelle section, on tentera donc d’approfondir l’investigation en recourant à d’autres outils, en particulier à la grille actantielle conçue par Greimas.(32) Cette analyse permettra de dégager les actants (Sujet, Destinataire, Destinateur, Adjuvant et Opposant), ainsi que l’Objet d »Apparition« .

A) LE SUJET, LE DESTINATEUR, L’OBJET ET LE DESTINATAIRE
              1. Le SUJET

Dans son ouvrage « Métapsychologie« , Freud affirme : « Nous savons que le rêve est absolument égoïste et que la personne qui joue le rôle principal dans les scènes s’avérera toujours être la personne propre . C’est là une conséquence évidente du narcissisme de l’état de sommeil. » (33)

Transposant ce raisonnement de Freud, il sera considéré ici que dans “Apparition« , comme dans un rêve, le Sujet, c’est-à-dire le personnage principal de la nouvelle, n’est autre que son auteur, Guy de Maupassant, qui y apparaît successivement sous les traits du vieux marquis de la Tour-Samuel, de ce même marquis au moment de l’apparition et de l’ami de jeunesse du marquis. Dans la suite du travail, nous tenterons de justifier cette approche ainsi que les hypothèses qui sont émises dans le reste de l’analyse actantielle. Notons toutefois que cette « multipersonnalité » de l’individu est un phénomène courant dans les rêves, utilisé pour déjouer la censure créée par les résistances internes de l’individu.

2. Le DESTINATAIRE

Si l’on admet que Guy de Maupassant est présent dans sa nouvelle par l’intermédiaire des principaux personnages masculins, le Destinataire (qui reçoit du Sujet, Guy de Maupassant, l’Objet, défini ci-dessous) est alors sa mère, Laure de Maupassant qui, comme on le verra plus loin, se manifeste d’abord à travers l’épouse de l’ami de jeunesse du marquis, récemment décédée, puis à travers l’apparition elle-même. Il reste maintenant à préciser la nature de l’Objet transmis par le Sujet, Guy de Maupassant, à sa mère, qui en est le Destinataire.

3. L’OBJET

Pour définir cet Objet, il est nécessaire d’analyser séparément les trois personnages masculins qui constituent le Maupassant Sujet, ainsi que leur relation avec le Destinataire, Laure de Maupassant.

a. L’ami de jeunesse du marquis et son épouse

 

Reprenons dans un premier temps la définition du complexe d’Oedipe, telle qu’elle est donnée par Jean Laplanche et J.-B. Pontalis : « Ensemble organisé de désirs amoureux et hostiles que l’enfant éprouve à l’égard de ses parents (…) Le complexe se présente comme dans l’histoire d’Oedipe-Roi : désir de la mort de ce rival qu’est le personnage du même sexe et désir sexuel pour le personnage du sexe opposé.  » (34)

Ce désir Oedipien, dans le cas qui nous occupe, celui de Maupassant envers sa mère, Laure, est clairement exposé lorsque nous est présentée dans « Apparition » la relation entre l’ami de jeunesse du marquis et son épouse. On y lit : « Devenu follement amoureux d’une jeune fille, il (l’ami de jeunesse du marquis) l’avait épousée dans une sorte d’extase de bonheur« . Ce mariage très réussi débute alors dans une « félicité surhumaine » et une « passion inapaisée » (46-48). Les mots choisis par Maupassant expriment d’une manière heureuse le lien privilégié qui unit, durant la période oedipienne, l’enfant, ici Maupassant lui-même, à sa mère.

Nous essaierons plus loin d’analyser les raisons conduisant malgré tout à l’échec de cette idylle, qui se termine par la mort soudaine de l’épouse de l’ami du marquis (49). Pour l’instant, on se bornera à constater que l’Objet que le Sujet (ami de jeunesse du marquis/Maupassant enfant) transmet au Destinataire (épouse de l’ami du marquis/Laure de Maupassant) est le désir amoureux qui unit l’enfant à sa mère, en période oedipienne.

b. Le marquis et l’apparition

 

Dans la relation entre le marquis et l’apparition, l’Objet est, comme précédemment, le désir oedipien de l’enfant, c’est-à-dire celui de Maupassant envers sa mère. Cela transparaît, entre autre, aux lignes 207-210 où l’on peut lire . « Et elle (l’apparition), s’assit doucement dans mon fauteuil (celui du marquis). Elle me regardait : « Voulez-vous ? » Je fis « Oui ! » de la tête, ayant encore le voix paralysée. »

Cette relation se termine cependant d’une manière abrupte, puisque l’apparition s’enfuit sans donner d’explication. On remarque ainsi que les deux transpositions de la relation entre Maupassant enfant et sa mère prennent fin d’une manière négative, d’abord avec la mort soudaine de l’épouse de l’ami du marquis, puis avec la fuite inattendue de l’apparition.

c. Le vieux marquis de la Tour-Samuel

 

On relèvera enfin le rôle particulier joué par le vieux marquis. Ce personnage est sans doute un moyen technique que Maupassant utilise pour pouvoir relater plus facilement un récit chargé émotionnellement, en l’occurrence la relation oedipienne avec sa mère. Le vieux marquis, à 82 ans, n’est en effet plus tourmenté (ou moins tourmenté) par les exigences pulsionnelles et peut donc sans trop de précautions parler de ses problèmes émotionnels d’enfance. Il affirme d’ailleurs avant de débuter son récit : « Oh ! je n’aurais pas avoué cela avant d’être arrivé à l’âge où je suis. Maintenant je peux tout vous dire. » (19-20)

4. Le Destinateur

 

ll s’agit ici d’étudier la force qui pousse le Sujet (Maupassant enfant) à transmettre l’Objet (l’amour oedipien) au Destinataire (sa mère). A cet égard, on peut citer un extrait de Freud : « Les forces dont l’action met en mouvement l’appareil psychique (…) expriment les grands besoins corporels. Nous appelons ces besoins corporels (…), « Triebe” (instincts ou pulsions) . Et que veulent ces instincts ? La satisfaction, c’est-à-dire que soient amenées des situations dans lesquelles les besoins corporels puissent s’éteindre. La chute de la tension du désir est ressentie, par l’organe de notre perception consciente, comme un plaisir: une croissance de cette même tension comme un déplaisir. De ces oscillations naît la suite des sensations « plaisir-déplaisir » qui règle l’activité de tout l‘appareil psychique. » (35)

Si l’on se réfère à cet extrait, on peut alors considérer que dans « Apparition » le Destinateur équivaut aux forces pulsionnelles qui à travers l’amour oedipien de l’enfant envers sa mère cherchent à être satisfaites. On verra plus loin que chez Maupassant, du fait de complications survenues dans la relation avec sa mère, ces forces pulsionnelles ne pourront obtenir entièrement satisfaction, ce qui engendre, comme l’explique Freud, tension et déplaisir.

B) LES ADJUVANTS ET LES OPPOSANTS

 

  1. Laure de Maupassant, Adjuvante et Opposante

Cette deuxième partie de l’analyse actantielle tentera de cerner les forces et les personnages qui facilitent la transmission de l’Objet (l’amour oedipien), du Sujet (Maupassant enfant) au Destinataire (mère de Maupassant) (ces forces et ces personnages sont des Adjuvants), et les forces et les personnages qui s’y opposent (les Opposants).

On se concentrera donc à nouveau sur les deux relations que nous avons déjà en partie analysées plus haut, celle de l’ami de jeunesse avec son épouse et celle du marquis avec l’apparition. Cela nous permettra de constater une similitude troublante entre elles : dans les deux cas, le personnage féminin qui représente la mère de Maupassant (l’épouse de l’ami du marquis et l’apparition), joue un double rôle, celui d’Adjuvant et celui d’Opposant.

L’épouse de l’ami du marquis est en effet Adjuvante puisque c’est elle qui offre à son époux une « extase de bonheur » et une « félicité surhumaine » (47-48). Mais elle est également Opposante car, par sa mort soudaine, elle rompt cette relation idyllique (49). De même, l‘apparition est Adjuvante lorsqu’elle tend le peigne au jeune marquis pour qu’il lui brosse les cheveux et la guérisse de ses douleurs (211-214). Puis elle devient Opposante. lorsqu’elle lui arrache ce peigne des mains et s’enfuit sans explication (228-230).

Comment expliquer l’ambiguité de ces deux relations avec la mère qui, à travers l’épouse de l’ami de jeunesse du marquis et l’apparition, semble dans un premier temps accepter I’amour oedipien de son fils, puis le rejeter brusquement ? Pour cela nous devons nous référer aux concepts développés par Mélanie Klein où celle-ci rend compte des conflits qui naissent inévitablement entre les désirs de l’enfant envers sa mère et la satisfaction nécessairement partielle qu’il en obtient.

2. Mélanie Klein : amour, haine et besoin de réparation

 

Dans le chapitre qui suit vont être présentées les grandes lignes de la démarche psychanalytique de Mélanie Klein. Cela nous permettra, dans un premier temps, d’élucider l’énigme du personnage de la mère dans « Apparition« , à la fois Adjuvante et Opposante, et nous aidera ensuite à approfondir l’analyse du texte.

A propos du rôle qu’a joué Mélanie Klein dans l’évolution de la psychanalyse, on peut citer Nicolas Abraham et Maria Tarok : « La plus grande figure de la psychanalyse après Freud : tel est le titre que, des adeptes aux adversaires, tous les psychanalystes, ou à peu prés, s’accordent pour reconnaître à Mélanie Klein (…). Si Freud centrait ses recherches sur l’Oedipe, (…) Mélanie Klein, elle, les complète par l’étude des conflits plus précoces (…). » (35)

Comme point de départ à la présentation de Mélanie Klein, on reprendra un extrait, déjà en partie cité plus haut (voir « Oeuvre de Guy de Maupassant« , sous « Guy de Maupassant psychanalysé« ), où celle-ci évoque les désirs et les frustrations du bébé à l’égard de sa mère : « Le premier objet d’amour et de haine du bébé, sa mère, est à la fois désiré et haï de toute l’intensité et de toute la force qui sont caractéristiques de ses besoins primitifs. Tout au début, il aime sa mère au moment où celle-ci satisfait son besoin d’être nourri, lorsqu’elle soulage sa faim et qu’elle lui donne ce plaisir sensuel qu’il éprouve quand sa bouche est stimulée par la succion du sein. Cette satisfaction est un élément essentiel de la sexualité de l’enfant : il s’agit en fait de son expression initiale. Lorsque cependant le bébé a faim et que ses désirs ne sont pas satisfaits, ou bien lorsqu’il éprouve une douleur physique ou de l’inquiétude, la situation change brusquement. Haine et agressivité s’éveillent. Le bébé est alors dominé par des tendances à détruire la personne même qui est l’objet de ses désirs et qui, dans son esprit, est étroitement liée à tout ce qu’il éprouve, le bon comme le mauvais.“ (37) Mélanie Klein poursuit plus loin : « Ces fantasmes de destruction sont équivalents à des souhaits de mort; une de leurs particularités, très importante, c’est que le bébé éprouve le sentiment que ce qu‘il désire dans ses fantasmes est vraiment arrivé : c’est-à-dire qu’il a le sentiment d’avoir réellement détruit l’objet de ses pulsions destructrices et de continuer à le détruire.  » (38)

L’agressivité que Ie bébé ressent envers sa mère du fait de ses désirs frustrés ne reste cependant pas sans conséquence : le bébé craint en effet que sa mère ne cherche à le punir de ses pulsions agressives envers elle, comme le précise Mélanie Klein : « Les tendances agressives, stimulées et renforcées par la frustration, transforment, dans la pensée de l’enfant, les victimes de ses fantasmes agressifs en figures meurtries et vengeresses qui le menacent d’attaques sadiques identiques à celles qu’il lance contre ses parents. » (39)

D’autre part, les impulsions agressives que le bébé ressent à l’égard de sa mère engendrent également chez lui un fort sentiment de culpabilité que Mélanie Klein évoque de la façon suivante . « Nous savons tous que si nous décelons en nous-mêmes des pulsions de haine à l’égard d’une personne que nous aimons, nous éprouvons un sentiment d’inquiétude ou de culpabilité. Ainsi que Coleridge l’exprime : « (…) la colère contre l’être aimé torture l’esprit comme la démence. » (40)

Les sentiments de culpabilité que l’enfant éprouve dans la relation avec sa mère deviennent rapidement insupportables. Pour contrer leurs effets, il n’a alors d’autre ressource que d’essayer de réparer, par l’intermédiaire de fantasmes, le tort qu’il croit avoir occasionné à sa mère. Mélanie Klein écrit à ce sujet : « Le corollaire essentiel de l’angoisse, de la culpabilité et des sentiments dépressifs est le besoin de réparation. Poussé par sa culpabilité, le petit enfant est contraint de détruire l’effet de ses tendances sadiques par des moyens libidinaux (…). Les fantasmes réparateurs constituent, même dans les plus petits détails, l’inverse des fantasmes sadiques; au sentiment de toute-puissance sadique correspond un sentiment de toute-puissance réparatrice. Par exemple, l’urine et les fèces sont des agents destructeurs lorsque l’enfant éprouve de la haine (…). Mais lorsqu’il se sent coupable et qu’il est amené à faire réparation, les « bons » excréments se transforment dans son esprit en moyens de réparer les dommages faits par ses excréments « dangereux« . (41)

Dès lors, c’est cette impulsion à la réparation qui, si elle est satisfaite, redonne la tranquilité à l’enfant, tranquilité que son agressivité envers la mère avait momentanément ébranlée. Mélanie Klein poursuit : »(…) Par le besoin de réparation, le petit enfant pense que l’objet blessé peut être réparé, que le pouvoir de ses propres tendances agressives est réduit, que ses tendances d’amour peuvent se déployer, et que sa culpabilité peut s’apaiser.  » (42)

Après ces explications données par Mélanie Klein, on comprend mieux pourquoi la mère de Maupassant est présentée dans « Apparition » à la fois comme Adjuvante et comme Opposante dans la relation oedipienne avec son fils : elle est Adjuvante dans la mesure où elle est source des désirs de son fils et satisfait une partie de ces désirs (l’épouse de l’ami du marquis, qui offre à son mari une « félicité surhumaine »; l’apparition qui donne un peigne au marquis pour que celui-ci lui brosse les cheveux et la guérisse de ses maux). Mais la mère de Maupassant est aussi Opposante car les désirs de l’enfant ne sont pas entièrement satisfaits (la mort de l’épouse de l’ami du marquis; le retrait du peigne par l’apparition et sa fuite), ce qui suscitera chez lui d’intenses réactions, comme nous allons l’analyser dans le chapitre suivant.

MELANIE KLEIN ET LA RELATION ENFANT-MERE DANS « APPARITION » LA REPETITION D’UN TRAUMATISME

 

Afin de compléter l’analyse actantielle que nous venons de présenter et pour préparer le chapitre consacré à la structure sous-jacente d »Apparition”, nous pouvons maintenant tenter de retrouver les différentes étapes du schéma kleinien dans le texte de Maupassant.

Les étapes de ce schéma, que nous avons étudié dans le chapitre précédent, peuvent être résumées de la façon suivante :

  1. les désirs de l’enfant : l’enfant éprouve des désirs à l’égard du premier objet, le sein maternel. (43)

2. la frustration : une partie de ces désirs sont frustrés lorsque la mère interrompt l’allaitement, momentanément ou définitivement, lors du sevrage.

3. l’agressivité : l’enfant réagit à cette frustration par une forte agressivité contre l’objet désiré qui lui est refusé (le sein maternel).

4. la crainte : l’enfant craint que la victime de son agressivité (la mère dans notre exemple), ne cherche à se venger et à le punir.

5. la culpabilité : l’enfant pense avoir détruit, par ses pulsions agressives, l’objet désiré (le sein maternel), ce qui engendre chez lui un puissant sentiment de culpabilité.

6. Ie désir de réparation : la culpabilité pousse l’enfant à tenter de réparer, par des processus psychologiques, l’objet qu’il croit avoir détruit (le sein maternel). Si cette démarche est couronnée de succès, un nouvel équilibre est alors créé, cet objet (souvent appelé « le bon objet“ par Mélanie Klein) étant définitivement intégré dans le psychisme de l’enfant, ce qui lui permet de passer à l’étape suivante du complexe oedipien. (44)

 

  1. Désirs, frustration et culpabilité : l’ami de jeunesse du marquis et son épouse

Les étapes des désirs, de la frustration et de la culpabilité apparaissent clairement dans la relation ami de jeunesse du marquis-épouse (46-54).

Les désirs de l’enfant se manifestent à travers l’amour immodéré du jeune homme à l’égard de son épouse. Mais, comme le suggère le schéma kleinien, les désirs démesurés du jeune homme/Maupassant enfant, ne peuvent être totalement satisfaits et sont en conséquence frustrés par la disparition de l’objet aimé, l’amante/mère de Maupassant.

Le jeune homme se retire alors dans son château, éperdu de douleur, angoissé à l’idée que son amour excessif ait pu causer la disparition de l’amante, tel l’enfant qui craint, par son agressivité, avoir détruit l’objet de ses désirs.

Voici l’extrait en question : « Devenu follement amoureux d’une jeune fille, il (l’ami de jeunesse du marquis-Maupassant enfant) l’avait épousée dans une sorte d’extase de bonheur. Après un an d’une félicité surhumaine et d’une passion inapaisée, elle était morte subitement d’une maladie de coeur, tuée par l’amour lui-même, sans doute. Il avait quitté son château le jour même de l’enterrement, et il.était venu habiter son hôtel de Rouen. Il vivait là, solitaire et désespéré, rongé par la douleur, si misérable qu‘il ne pensait qu‘au suicide. » (46-54)

2. La crainte de la mère et l’échec des désirs de réparation : le marquis et l’apparition

Comme nous avons vu plus haut, les impulsions agressives du bébé, mécontent de voir ses désirs frustrés, provoquent chez lui un sentiment de culpabilité. Mais l’enfant craint également que la victime de ses impulsions agressives, sa mère, ne cherche à se venger. Ceci induit chez lui un fort sentiment de crainte. Cette peur-panique de la mère est explicitée dans l’épisode de l’apparition, notamment à partir de la ligne 177. On y lit : « Une grande femme (l’apparition) vêtue de blanc me regardait, debout derrière le fauteuil où j’étais assis une seconde plus tôt. Une telle secousse me courut dans les membres que je faillis m’abattre à la renverse ! Oh l personne ne peut comprendre, à moins de les avoir ressenties, ces épouvantables et stupides terreurs. L’âme se fond; on ne sent plus son coeur; le corps entier devient mou comme une éponge, on dirait que tout l’intérieur de nous s’écroule. »

L’angoisse du marquis apparaît encore en maints endroits durant l’épisode de l’apparition (198-199, par exemple : « car je vous assure que, dans l’instant de l’apparition, je ne songeais à rien. J’avais peur. »); et surtout, on peut se demander si ce n’est pas la crainte de la vengeance de la mère qui angoisse le marquis lorsqu’il s’apprête à brosser les cheveux de l’apparition, le forçant ainsi à créer une représentation rassurante par l’intermédiaire des cheveux transformés en serpents, symbole phallique de lutte contre la peur de la castration. (45) Ce passage débute à la ligne 215 : « Ses cheveux (ceux de l’apparition) dénoués, très longs, très noirs, me semblait-il, pendaient par-dessus le dossier du fauteuil et touchaient Ia terre. Pourquoi ai-je (« je » se référe au marquis) fait ceci ? Pourquoi ai-je reçu en frissonnant ce peigne, et pourquoi ai-je pris dans mes mains ses longs cheveux qui me donnèrent à la peau une sensation de froid atroce comme si j’eusse manié des serpents ? Je n’en sais rien. »

Il est à noter également, qu’une fois que le marquis-Maupassant enfant a commencé à brosser les cheveux de l’apparition, son angoisse diminue progressivement, probablement apaisée par le caractère pacifique de la mère qui ne cherche pas à le punir. Ainsi, celui-ci devient plus audacieux et, après avoir saisi avec appréhension la chevelure de « glace », il la tord, la renoue, la dénoue, Ia tresse, « comme on tresse la crinière d’un cheval”, alors que l’apparition, visiblement satisfaite, soupire, penche la tête et semble heureuse (224-227). Que se passe-t-il ? Conformément au schéma kleinien, l’enfant paraît tenter, en brossant les cheveux de sa mère, de réparer le mal qu‘il craint lui avoir fait, de la « guérir ». N’oublions pas en effet les paroles de l’apparition qui dit plus haut dans le texte :

« Peignez-moi, oh ! peignez-moi, cela me guérira; il faut que l’on me peigne. Regardez ma tête … Comme je souffre; et mes cheveux comme ils me font mal ! “ (212-215)

Malheureusement, l’apparition rompt le fragile équilibre créé, puisque, brusquement et sans explication, elle retire le peigne des mains du marquis, détruisant ainsl chez l’enfant tout espoir de réparer le mal qu’il croit lui avoir fait. (46)

3. L’agresslvité : le marquis et le jardinier

Si l’on n’a pas mentionné jusqu’ici l’étape kleinienne de l’agressivité de l’enfant à l’égard de se mére, agressivité résultant de la frustration de ses désirs, c‘est parce que celle-ci n’apparaît pas clairement, comme les autres éléments du schéma, dans les relations ami du marquis-épouse ou marquis-apparition. L‘agressivité se manifeste auparavant, dans la conversation entre le marquis et le jardinier, de la ligne 107 à la ligne 136. Les termes utilisés par le marquis sont éloquents et témoignent abondamment de son animosité à l’égard du jardinier : lignes 119-120 : « Parbleu ! Mais est-ce que vous auriez l’intention de m’interroger, par hasard ? »; lignes 126-127 : « Ah ! ça, voyons, vous fichez-vous de moi ? »; lignes 134-135 : « Maintenant, taisez-vous, n’est-ce pas ? ou vous aurez affaire à moi. »

Finalement, le marquis, excédé, s’emporte et écarte violemment le jardinier, qui tente de le dissuader d’entrer dans la chambre où a vécu l’épouse de l’ami de jeunesse, récemment décédée (136).

Pourquoi cette agressivité du marquis-Maupassant enfant se marque-t-elle à l’égard du jardinier, plutôt qu’à l’égard de l’épouse de l’ami du marquis ou de l’apparition? Probablement parce qu’il s’agit là d’un sujet douloureux, qu’inconsciemment le Maupassant écrivain, pris de remords, refoule fortement et n’ose pas introduire directement dans la relation mère-fils, comme cela s‘est passé dans la réalité.

Ce puissant refoulement de l’agressivité, et l’échec de la réparation, tel qu’il nous a été présenté dans la relation marquis-apparition, constitueront dès lors le coeur de la névrose au sens kleinien, que la cure analytique devra restituer à la conscience du patient et élaborer, comme l’expliquent Nicolas Abraham et Maria Torok : « L’objectif de la cure (pour Mélanie Klein), se définit avec une remarquable simplicité : développer l’aptitude à réparer le bon objet (ce que l’enfant ne peut faire correctement tant que les sentiments de culpabilité et de crainte sont trop forts) et, conjointement, élaborer par le transfert (sur la personne de l’analyste) des pulsions agressives jusque là projetées ou refoulées,” (47)

Mélanie Klein explicite cela d’une manière plus précise dans un texte paru en 1950, « Sur les critères à utiliser pour mettre fin à une psychanalyse« , définissant par la même occasion deux termes essentiels de sa théorie : la position schizoparanoïde et la position dépressive. Elle écrit : « Mes travaux sur le développement des enfants en bas âge m’ont permis de distinguer deux formes d’angoisse : l’angoisse de la persécution (…), qui est à la source de la « position schizoparanoïde » et l’angoisse dépressive (…), à l’origine de la « position dépressive » (…). L’angoisse de la persécution est liée principalement aux dangers perçus comme menaçant le sujet (c’est-à-dire l’enfant); l’angoisse dépressive, aux dangers perçus comme menaçant l’objet aimé, en premier lieu par l’agression du sujet lui-mème (…). La crainte d’être dévoré, d’être empoisonné, d’étre castré, la crainte d’attaques contre « l’intérieur’ de son corps , appartiennent à l’angoisse de la persécution (…). Le sentiment de culpabilité, lié à l’angoisse dépressive, se réfère aux dommages causés par les désirs cannibales et sadiques (de l’enfant). La culpabilité donne naissance au désir de réparation de l’objet aimé ainsi endommagé (…), désir qui approfondit le sentiment d‘amour et facilite les relations objectales (…). Selon ma thèse, la condition préalable pour un développement normal est que tant les angoisses de la persécution que les angoisses dépressives aient été amplement réduites et modifiées. En conséquent (…), le problème de la finalisation des analyses d’enfants et d’adultes peut se définir ainsi : il faut que l’angoisse de la persécution et l’angoisse dépressive aient été suffisamment réduites.“ (48)

 4. La petite Rita

Afin d’illustrer les concepts psychanalytiques élaborés par Mélanie Klein et que l’on a repris pour l’étude d »Apparition« , le cas de la petite Rita va maintenant être présenté. On verra que dans cette analyse, Mélanie Klein reprend fidèlement les étapes que nous avons énoncées au début de ce chapitre (désirs-frustrationagressivité-culpabilité-crainte-désir de réparation).

Mélanie Klein débute par une description du comportement de Rita : « Rita avait deux ans et neuf mois au début de son analyse . Elle avait des angoisses diverses, était incapable de supporter les frustrations et se sentait souvent très malheureuse. Elle passait d’une « bonté“ exagérée, accompagnée de remords, à des accès de « méchanceté » où elle essayait de dominer les personnes de son entourage (…). Elle pleurait souvent, sans raison apparente. Sa culpabilité et sa détresse s’exprimaient dans les questions incessantes qu’elle posait à sa mère : “Est-ce que je suis gentille ? « Est-ce que tu m’aimes ? Elle ne supportait aucun reproche et lorsqu’on la réprimandait, elle fondait en larmes ou prenait une attitude de défi (…). Bien qu’elle fût très intelligente, le développement et l’intégration de sa personnalité étaient entravés par la force de sa névrose.“ (49)

Mélanie Klein analyse le comportement de Rita de la façon suivante : « Les sentiments dépressifs de Rita étaient un des traits marquants de sa névrose. Elle avait des accès de tristesse, pleurait souvent sans raison, demandait sans cesse à sa mère si celle-ci l’aimait : c’étaient là les signes de ses angoisses dépressives. L’origine de ces angoisses se trouvaient dans son rapport aux seins de sa mère. Ses fantasmes sadiques, dans lesquels elle avait attaqué le sein et le corps maternel tout entier, avaient entraîné chez Rita une peur qui la dominait et agissait profondément sur sa relation avec sa mère. D’une part, elle aimait sa mère comme un objet indispensable et bon, et se sentait coupable de l’avoir mise en péril par ses fantasmes agressifs; d’autre part, elle la détestait et la redoutait en tant que mauvaise mère persécutrice : elle avait peur qu’une mére vengeresse n’attaquât son corps (…). Rita était incapable d’affronter ces angoisses aiguës. »

Mélanie Klein poursuit : « Un épisode tiré de la partie initiale de son analyse est significatif à cet égard. Elle griffonnait avec vigueur sur une feuille de papier qu’elle noircit tout entière. Elle la déchira ensuite en petits morceaux qu’elle jeta dans un verre d’eau, et approcha le verre de sa bouche, comme pour boire. Elle s’arrêta alors et dit à mi-voix : « Femme morte ». Une autre fois, elle fit les mêmes gestes et prononça les mêmes paroles. » Mélanie Klein interprète ainsi cet épisode : « Le papier noirci, déchiré et jeté dans l’eau représentait sa mère, détruite par des moyens oraux, anaux (les excréments) et urétraux (les urines). » (50)

Du fait du tort qu’elle croit avoir fait à sa mère, Rita se voit obligée, pour contrer ses fortes angoisses dépressives, de tenter de réparer ses pulsions destructrices. Mais cela a également comme conséquence de fausser la relation avec son père. Mélanie Klein explique : « La relation de Rita à son père dépendait largement des situations d’angoisse centrées sur sa mère (…). Ces angoisses qui, un peu plus tôt, avaient détérioré sa relation avec sa mère, jouaient un rôle important dans l’échec du développement oedipien . Elles avaient pour effet de renforcer son désir de posséder un pénis (celui du pére). Rita pensait en effet que le seul moyen de réparer les dommages faits à sa mère et de remplacer les bébés que dans ses fantasmes elle lui avait volés, était de posséder un pénis à elle, qui lui permettrait de donner des enfants à sa mère (…). »

Heureusement, grâce à l’analyse faite par Mélanie Klein, Rita parvient progressivement à élaborer et à dépasser les conflits qui jusqu’alors la tourmentaient : « A mesure que les angoisses (de Rita) décrurent, elle devint capable de supporter ses désirs oedipiens et put parvenir progressivement à une attitude féminine et maternelle. Vers la fin de son analyse, la relation de Rita avec ses parents et son frère s’était améliorée (…); son ambivalence à l’égard de sa mère diminue, et des rapports plus stables et plus amicaux s’établirent entre elles. » (51)

5. L’expérience traumatique dans « Apparition« 

Le but de ce chapitre, où l’on a abondamment utilisé et commenté l‘oeuvre de Mélanie Klein, était d’étayer une des hypothèses de base de ce travail : à savoir que dans « Apparition« , les relations ami du marquis-épouse et marquis-apparition. sont des répétitions inconscientes de la part de Maupassant d’une expérience traumatique qu’il a vécue dans son enfance, dans sa relation avec sa mère; et que cette expérience traumatique provient, en tout cas en partie, du fait que Maupassant, étant enfant, n‘est pas parvenu à gérer d’une manière satisfaisante sa position schizo-paranoïde (qui se manifeste par la crainte de la vengeance de la mère) et sa position dépressive (caractérisée par la culpabilité issue de l’agressivité dirigée contre la mère).

Si l‘on admet cette hypothèse, on peut alors faire ressortir une nouvelle structure d »Apparition« , sous-jacente, qui complète le découpage séquentiel fait plus haut. (52)

STRUCTURE SOUS-JACENTE D »APPARITION« 

  1. La répétition d’une expérience traumatique, vue par Freud

Pour dégager la structure sous-jacente d »Apparition« , nous devons nous référer à un texte de Freud, où sont distinguées les différentes phases qui surviennent lors de la répétition d’une expérience traumatique. Freud écrit : « Lorsque l’on a vécu un traumatisme, on prête attention à l’approche de situations analogues, et on signale le danger par une répétition abrégée des impressions ressenties au cours du traumatisme, par un affect d’angoisse. Cette réaction à la perception du danger introduit alors une tentative de fuite, qui exercera une action salvatrice jusqu’à ce qu’on soit suffisamment affermi pour affronter ce qu’il y a de dangereux dans le monde extérieur, d’une façon plus active. » (53)

A partir de cet extrait, on peut distinguer trois étapes lors de la répétition d’une expérience traumatique :

(1) Le sujet perçoit l’approche d’une situation où le traumatisme va se répéter et, sous l’effet de l’angoisse, signale ce danger par une répétition abrégée des impressions ressenties lors du traumatisme.

(2) La répétition du traumatisme

(3) Le sujet, incapable de gérer cette situation, tente de s’en éloigner par la fuite.

Si nous revenons maintenant au texte d »Apparition« , qui est rappelons-le, selon l’hypothèse de ce travail, la répétition d’une expérience traumatique vécue par Maupassant dans son enfance, nous pourrons constater que l’on peut y retrouver les trois phases décrites par Freud.

2. Structure sous-jacente d »Apparition« 

a. La répétition du traumatisme

Comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, l’épisode central d »Apparition”, celui de la rencontre entre le marquis et l’apparition, constitue, selon l’hypothèse de ce travail, la répétition d’un traumatisme dont Maupassant a été victime dans son enfance (159-230). La division en deux sous-séquences que nous avions faite dans l’analyse séquentielle ne se justifie plus ici, puisque c’est toute la rencontre entre le marquis et l’apparition qui constitue une transposition du traumatisme infantile de Maupassant.

b. L’annonce du danger et la répétition abrégée du traumatisme

L’approche du danger que représente pour le marquis la rencontre avec l’apparition, (la répétition du traumatisme), est déjà annoncée au début du texte, par le vieux marquis de la Tour-Samuel, qui avoue n’avoir jamais osé raconter son aventure auparavant, tellement elle l’a effrayé (8-34); puis par les hésitations du marquis, sur le point de rebrousser chemin lorsqu’il constate que son ami a cacheté la lettre qu’il lui a remise (96-102); et enfin par le jardinier du manoir, dont les mises en garde visent à dissuader le marquis de pénétrer dans la chambre de son ami (103-136).

Le danger est en outre signalé par la relation ami de jeunesse du marquis-épouse (46-54). Cette relation est une première répétition abrégée de l’expérience traumatique vécue par Maupassant dans son enfanœ, qui a pour but. comme l’explique Freud, d‘annoncer une répétition plus élaborée et plus menaçante, celle de la relation marquis-apparition. Ceci explique que ces deux relations, ami du marquis-amante, marquis-apparition, se terminent d’une manière identique, avec la disparition soudaine du personnage féminin.

Cette section de l‘annonce du danger, qui constitue une approche prudente vers la répétition de l’expérience traumatique, commence donc au début du texte et fait place, dès la ligne 158, à la deuxième section, celle de la rencontre entre Ie marquis et l’apparition.

c. la fuite

La fuite, qui est la conséquence de l’incapacité du marquis-Maupassant enfant, à gérer le traumatisme né dela relation avec l’apparition-mère, se manifeste immédiatement après la disparition de l’apparition. Le marquis, pris de panique, s’enfuit du manoir et ne s’arrête que lorsqu’il parvient à un lieu qui le calme, sa chambre, où il s’enferme. Le passage en question est le suivant (237-246) :

« Alors une fièvre de fuite m’envahit, une panique, la vraie panique des batailles. Je saisis brusquement les trois paquets de lettres sur le secrétaire ouvert; je traversai l’appartement en courant, je sautai les marches de l’escalier quatre par quatre, je me trouvai dehors, je ne sais par où, et, apercevant mon cheval à dix pas de moi, je l’enfourchai d’un bond et partis au galop.

Je ne m’arrétai qu’à Rouen, et devant mon logis. Ayant jeté la bride à mon ordonnance, je me sauvai dans ma chambre où je m’enfermai pour réfléchir. »

Mais la fuite se marque également par la disparition de l’ami de jeunesse du marquis-Maupassant enfant (257-270), ce qui équivaut probablement à un refoulement de l’expérience traumatique, puis à la fin du texte, par le retour au vieux marquis de la Tour-Samuel qui, on l’a vu plus haut, du fait de son âge avancé, constitue une figure rassurante pour Maupassant (276-277).

La section de la fuite débute donc immédiatement après la disparition de l’apparition, à la ligne 231, et se poursuit jusqu’à la fin du texte.

 

c. Analyse graphique de la structure sous-jacente d »Apparition« 

Après ces considérations, nous pouvons maintenant représenter dans un graphique la structure sous-jacente d »Apparition« , comme nous l’avons fait dans le chapitre consacré à l’analyse séquentielle (voir page suivante). On constatera alors que, loin de s’opposer, ces deux schémas se complètent : la structure sous-jacente se superpose à la structure séquentielle.

Ceci met bien en évidence le fait que la structure séquentielle d »Apparition« , élaborée consciemment par Guy de Maupassant, est dépendante de sa structure sous-jacente, organisée par l’inconscient de l’auteur.

 

Conclusion

En conclusion de ce travail, rappelons la démarche que nous avons suivie dans l’analyse d »Apparition ».

Après avoir présenté quelques principes psychanalytiques élémentaires, nous avons étudié Ia structure séquentielle d »Apparition« . Nous nous sommes alors rendu compte que celle-ci semblait révéler des préoccupations inconscientes de l’auteur.

A travers l’analyse actantielle, et avec l’aide des concepts théoriques élaborés par Mélanie Klein, nous avons ensuite pu constater que dans « Apparition« , Maupassant, probablement, répétait inconsciemment un traumatisme vécu lors de son enfance, dans sa relation avec sa mère.

Enfin, avec l’aide de Freud, nous avons vu que la répétition inconsciente de cette expérienœ traumatique organisait la structure sous-jacente d »Apparition« .

Il serait maintenant intéressant d’étudier d’autres textes littéraires, en reprenant les outils proposés dans ce travail, afin de pouvoir juger si le modèle de structure sous-jacente développé (signalisation du danger que représente la répétition imminente d’un traumatisme, répétition abrégée de ce traumatisme du fait de l’angoisse, répétition du traumatisme, fuite due à l’incapacité de gérer cette situation) se retrouve ailleurs que dans « Apparition« . « La Gradiva » de Jensen, déjà analysée en partie par Freud (54) semblerait un texte particulièrement approprié, puisque la Gradiva est elle-même une apparition.

Pour terminer, à propos du déterminisme que semble révéler l’analyse psychanalytique, associant presque automatiquement les problèmes émotionnels infantiles à des troubles psychologiques et à des anomalies du comportement, on peut relever un extrait du “Grand Message d’Amour« . Ce petit ouvrage rapporte les conversations qu’aurait eues une religieuse catholique avec une voix divine, à la fin des années 60. Cette voix proclame : « Rien dans la vie de l’univers, pas plus que dans la vie de l’homme, n’est dû au hasard, tout parle d’amour. » (55)

***

NOTES

 

(1) FREUD, Sigmund, « Délire et rêves dans la Gradiva de Jensen » in Freud, Psychanalyse : textes choisis, Paris, PUF, 1963, pp.30-31.

Dans les citations, les éléments entre crochets sont des ajouts de ma part.

(2) FREUD, Sigmund, « Introduction à la psychanalyse”, Ibid., p.34.

(3) FRUD, Sigmund, « Moïse et le monothéisme« , Ibid., p.32.

(4) FREUD, Sigmund, « Cinq leçons sur la psychanalyse« , Ibid., pp.36-37.

(5) FREUD, Sigmund, « Moïse et le monothéisme » Ibid., p.32.

(6) FREUD, Sigmund, « Métapsychologie« , Gallimard, 1968, pp.50-52.

(7) FREUD, Sigmund., « De la fausse reconnaissance au cours du traitement psychanalytique » in FREUD, Sigmund, La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953, pp. 76-77.

(8) FREUD, Sigmund, « Ma vie et la psychanalyse“ in FREUD, Psychanalyse : textes choisis, op.cit., p.129.

(9) FREUD, Sigmund, « Abrégé de psychanalyse » in FREUD, Psychanalyse : textes choisis, op.cit., p.103.

(10) LAGACHE, Daniel, « La psychanalyse”, Paris, PUF, Collect. « Que sais-je ? » No 660, 1989, p.63.

Pour des compléments sur les principes de base de la psychanalyse voir cet ouvrage de Daniel Lagache.

(11) FREUD, Sigmund, « La question de l’analyse profane« , Paris, Gallimard, 1985, pp.75-76.

(12) LAPLANCHE, Jean et PONTALlS Jean-Bertrand, « Le complexe de castration » in LAPLANCHE, Jean et PONTALIS, J.-B., Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF, 1968, pp. 77-78.

(13) Les extraits de Freud cités dans cette section consacrée aux angoisses de la castration chez le garçon sont tirés de FREUD, Sigmund, « L’organisation génitale infantile » (1923) », « La disparition du complexe d’Oedipe » (1923) » et « Sur la sexualité féminine » (1931) in FREUD, Sigmund, La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, pp. 112-116, 117-122 et 146.

(14) GRANT,  Michael, « Myths of the Greeks and Romans« , New York, New American Library, 1986, p.204.

(15) FREUD, Sigmund, « Nouvelles conférences sur la psychanalyse » in FREUD, Sigmund, Psychanalyse : textes choisis, op.cit., p.163.

(16) Depuis Ia note 15, les extraits de Freud cités ont été tirés de FREUD, Sigmund, « La vie sexuelle« , op.cit., p.120 et FREUD Sigmund, « Le Moi et Ie ça » (1923), in FREUD, Sigmund, Essais de psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1981, pp.246-247.

(17) GREEN, André, « Le complexe de castration chez Freud« , in GREEN, André, Le complexe de castration, Paris. PUF, « Que sais-je ? » , p.43.

Pour des compléments sur le complexe de castration voir cet ouvrage d’André Green.

(18) Les extraits de Freud cités dans ce chapitre sur le complexe d’Oedipe chez la femme ont été tirés de FREUD, Sigmund, « La disparition du complexe d’Oedipe » (1923), « Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes » (1925), « Sur la sexualité féminine » (1931), in FREUD, Sigmund, La vie sexuelle, op. cit., pp. 117-122, 123-132 et 139-155, ainsi que de FREUD, Sigmund, « La féminité » in FREUD, Sigmund, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, Collect. « Folio », 1984, pp. 150-181.

Pour plus de précisions sur ce sujet, voir GREEN, André, « La sexualité féminine et le complexe de castration » in GREEN, André, Le complexe de castration, op. cit., pp. 107-116.

(19) SOPHOCLE, « Oedipe Roi« , traduction Paul Mazon, Paris, Société d’éditions Les Belles Lettres, 1972, p. 101.

(20) Ibid., p. 107.

(21) BANCQUART, Marie-Claire, « lndications chronologiques » in MAUPASSANT, Guy, Boule de suif, Paris, Le Livre de Poche, Albin Michel, 1984, p. 267.

(22) BONNEFIS, Philippe, « Biobibliographie » in MAUPASSANT, Guy, « Le Horla« , Paris, Le Livre de Poche, Albin Michel, 1993, pp. 206-207.

(23) BANCQUART, Marie-Claire, « Commentaires » in MAUPASSANT, Guy, Boule de Suif, op.cit., p. 240.

(24) BONNEFIS, Philippe, « Biobibliographie » in MAUPASSANT, Guy, « Le Horla« , op.cit., p. 207.

(25) FONYI, Antonia, « La nouvelle de Maupassant : le matériau de la psychose et l’armature du genre » in Colloque de Cerisy, Maupassant, Miroir de la nouvelle, op.cit., p. 75.

(26) HAASE-DUBOSC, Danielle, ”La mise en discours du feminin-sujet« , op.cit., p.134.

(27) KLElN, Mélanie, « L’amour, la culpabilité et le besoin de réparation » (1937) in KLEIN, Mélanie et RIVIERE, Joan, L’amour et la haine : le besoin de réparation, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1973, pp. 76-77. Les concepts évoqués dans cet extrait seront encore précisés plus loin.

(28) HAASE-DUBOSC, Danielle, « La mise en discours du féminin-sujet« , op.cit., p. 134.

(29) Ibid., p. 137.

(30) GLAUDES, Pierre, « Le contre-texte« , Littérature, N° 90, mai 1993. p.93.

Pierre Glaudes commente dans cet extrait un texte de J. Bellemin-Noël. La référence donnée par Pierre Glaudes en est Ia suivante : BELLEMlN-NOEL, J., « Psychanalyse et pragmatique« , Critique, N° 420, mai 1982, p.416.

(31) FREUD, Sigmund, « La disposition à la névrose obsessionnelle » in FREUD, Sigmund, Névroses, psychoses et perversions, Paris. PUF, 1973, p.192.

(32) GREIMAS, Algidras-Julien, « Sémantique structurale« , Paris, Larousse. 1966. pp.176-181.

(33) FREUD, Sigmund, « Métapsychologie« , op.cit., p.125.

(34) LAPLANCHE, Jean et PONTALIS, J.-B., « Le complexe d’Oedipe » in LAPLANCHE, Jean et PONTALIS, J.-B., Vocabulaire de psvchanalvse, op.cit., p.79.

(35) FREUD, Sigmund, « Ma vie et la psychanalyse » in FREUD, Sigmund, Psychanalyse : textes choisis, op. cit., p.158.

(36) ABRAHAM ,Nicolas et TOROK, Maria, « Introduction à l’édition française » in KLElN, Mélanie, Essais de psychanalyse (1921-1945), Paris, Payot, 1968, p. 7.

(37) KLEIN, Mélanie, « L’amour, la culpabilité et le besoin de réparation » (1937), in op.cit., pp. 76-77 .

(38) Ibid., p.80.

(39) KLEIN, Mélanie, « Le complexe d’Oedipe éclairé par les angoisses précoces » (1945) in KLEIN, Mélanie, Essais de psychanalyse (1921-1945), Paris, Payot, 1967, p. 412.

(40) Ibid., p. 81.

(41) Ibid., pp. 413-414.

(42) Ibid., p. 414.

(43) J.-B. Pontalis définit l‘objet de cette manière : « Dans le registre psychanalytique (…), l’objet désigne ce par quoi la pulsion trouve sa satisfaction. » tiré de PONTALIS J.-B., « Nos débuts dans la vie selon Mélanie Klein« , in Après Freud, Paris, Gallimard, 1968. p. 195.

Mélanie Klein fait débuter le complexe d‘Oedipe beaucoup plus tôt que Freud. lors de l’allaitement, moment à partir duquel se déclenchent les conflits décrits plus haut. Pour Freud, par contre, le complexe d‘Oedipe ne débute véritablement qu’à partir de treize ans environ. C’est ce qui fera dire à Hanna Segal : « Freud découvre chez l’adulte l’enfant refoulé, Mélanie Klein découvre chez l’enfant ce qui était déjà refoulé, à savoir le nourrisson. » SEGAL Hanna, « Mélanie Klein: développement d’une pensée« , Paris, PUF, 1982, p. 45.

Pour une comparaison entre le complexe d’Oedipe tel qu’il est envisagé par Freud (présenté plus haut dans les sections « définition du complexe d’Oedipe », « Ie dépassement du complexe d’Oedipe », « le rôle du Surmoi“, « le complexe d’Oedipe chez la femme ») et l’analyse qu‘en fait Mélanie Klein, voir KLEIN Mélanie, « Le complexe d’Oedipe éclairé par les angoisses précoces« , op.cit., pp.419423.

Mélanie Klein précise au début de ce passage que son analyse du complexe d’Oedipe complète celle de Freud plutot qu’elle ne s’oppose à elle.

Pour plus de détails sur le rôle joué par l’allaitement et le sevrage dans le développement psychologique de l’enfant, voir KLEIN Mélanie, « A propos du sevrage » (1936) in KLEIN, Mélanie, Essais de psychanalyse (1921-1945), op.cit.

(44) L’intégration du « bon objet » dans le psychisme de l’enfant est étudiée par Mélanie Klein notamment dans KLEIN, Mélanie, « Notes sur quelques mécanismes schizoides » (1946) in KLEIN, Mélanie, HEIMAN Paula, lSAACS Susan, RIVIERE Joan, Développements de la psychanalyse, Paris, PUF, 1966, pp. 274-300. Elle y développe en outre les concepts, parfois complexes, d’introjection et de projection. J.-B. Pontalis apporte des commentaires et des critiques sur l’analyse que fait Mélanie Klein de ces concepts dans PONTALIS J.-B., « Nos débuts dans la vie selon Mélanie Klein“, op.cit., pp. 194-202.

Pour les problèmes que suscite chez l’adulte l’absence d’intégration du « bon objet » durant l’enfance et les sentiments d’envie que cela suscite chez lui, voir KLEIN, Mélanie, « Envie et gratitude » (1957) in KLEIN, Mélanie, Envie et gratitude et autres essais, Paris, Gallimard, 1968.

Voir en particulier les pages 46-49. Mélanie Klein explique : « La personne enviée (par celle qui n’a pas intégré le bon objet durant son enfance) possède ce qui est fondamentalement le bien le plus précieux et le plus désirable, à savoir un bon objet, ce qui signifie aussi avoir bon caractère et jouir d’une bonne santé mentale. »

Plus loin, Mélanie Klein poursuit en introduisant l’idée de la critique destructive, utilisée par les personnes envieuses à l’encontre de celles qui ont intégré le bon objet durant leur enfance : « La critique destructive (…) est sous-tendue par une attitude envieuse et destructrice à l‘égard du sein maternel (…). Nous retrouvons chez Chaucer des références fréquentes à cette médisance et à cette critique destructrice dont usent les sujets envieux. Chaucer décrit le péché de médisance comme résultant à la fois de l’incapacité de l’envieux à tolérer la bonté et la prospérité des autres, et de la satisfaction qu’il trouve dans leurs malheurs. Ce comportement (…) se retrouve chez “ celui qui loue son voisin, mais avec une mauvaise intention. car il ajoute toujours un mais suivi d’un reproche plus considérable que la louange qu’il prodigue. Si un homme est bon et dit des choses (ou les fait) dans une bonne intention, le médisant retournera toute cette bonté en vue de ses propres fins pernicieuses. Si d’autres disent du bien de cet homme, le médisant renchérira en disant plus de bien encore, mais il parlera aussitôt de quelqu’un qui est encore meilleur et dénigrera ainsi celui dont d’autres disent du bien. »

Mélanie Klein conclut : « L’individu qui peut se réjouir (…) du bonheur des autres ne souffre pas des tourments de l’envie (…). Quand Goethe écrit : « Celui qui peut réconcilier la fin de sa vie avec son commencement est le plus heureux des hommes », je suis tentée d’interpréter ce « commencement » comme étant la première relation heureuse à la mère qui, tout au long de sa vie, atténue la haine et l’angoisse, et continue a dispenser son réconfort et son appui au sujet âgé. Un enfant qui a pu instaurer son bon objet avec sécurité peut également trouver des compensations aux pertes et aux privations de l’âge adulte. Tout ceci (par contre) paraîtra comme quelque chose d’inaccessible à la personne envieuse, qui ne pourra jamais être satisfaite et verra en conséquence ses sentiments d’envie se renforcer. »

Mélanie Klein précise également que lors des traitements analytiques, si ceux-ci sont conduits avec succès, le sentiment d’envie fait place, chez le patient, à de la gratitude, qui lui permet d’avoir des relations plus positives avec son entourage. Voir à ce sujet KLEIN, Mélanie, « Envie et gratitude”, op.cit., pp. 50-52.

(45) Pour Mélanie Klein, la peur de la castration débute très tôt chez l’enfant. Celui-ci craint que, pour se venger de ses impulsions agressives. la mère ne cherche à le priver de son pénis.

Pour les cheveux transformés en serpents et leur caractère phallique rassurant, voir le mythe de la Méduse et l‘interprétation qu’en fait Freud dans « ‘La tête de Méduse » (1922) in FREUD, Sigmund, Résultats, idées, problèmes, tome II, Paris, PUF, 1985, pp. 49-50.

Freud écrit notamment dans ce texte : « (…) L’effroi devant la Méduse est donc effroi de la castration (…). Si les cheveux de la tête de la Méduse sont si souvent figurés par l’art comme des serpents, c’est que ceux-ci proviennent à leur tour du complexe de castration et, chose remarquable, si effroyables qu’ils soient eux-mêmes, ils servent pourtant, en fait, à atténuer l’horreur, car ils se substituent au pénis dont l’absence est la cause de l’horreur. »

(46) Sur le question de la chevelure, voir également une autre nouvelle de Maupassant, « La chevelure » précisément : la découverte d’un reste de chevelure de femme, dans un vieux meuble, permet au personnage principal (incarcéré depuis lors comme étant atteint de folie érotique et macabre) de recréer l’lmage d’une femme idéale, qui l’accompagne d’une manière obsessive dans ses nuits.

En voici un extrait : « Une nuit je (le personnage principal) me réveillai brusquement avec la pensée que je ne me trouvais pas seul dans ma chambre. J’étais seul pourtant. Mais je ne pus me rendormir; et comme le m’agitais dans une fièvre d’insomnie, je me levai pour aller toucher la chevelure. Elle me parut plus douce que de coutume, plus animée. Les morts reviennent-ils ? Les baisers dont je la réchauffais me faisaient défaillir de bonheur; et je l’emportai dans mon lit, et je me couchai, en la pressant sur mes lèvres, comme une maîtresse qu’on va posséder.

Les morts reviennent ! Elle est venue. Oui, je l’ai vue, je l’ai tenue, je l’ai eue, telle qu’elle était vivante autrefois, grande, blonde, grasse, les seins froids, la hanche en forme de lyre; et j‘ai parcouru de mes caresses cette ligne ondulante et divine qui va de la gorge aux pieds en suivant toutes les courbes de sa chair.

Oui, je l‘ai eue, tous les jours, toutes les nuits. Elle est revenue, la Morte, la belle Morte, l’Adorable, la Mystérieuse, l’inconnue, toutes les nuits. Mon bonheur fut si grand, que je ne l‘ai pu cacher. J‘éprouvais près d’elle un ravissement surhumain, la joie profonde, inexplicable de posséder l’lnssaisissable, l’Invisible, la Morte ! Nul amant ne goûte des jouissances plus ardentes, plus terrible ! » MAUPASSANT, Guy, « La chevelure« , in MAUPASSANT, Guy, Boule de suif, Paris, Albin Michel, 1984, pp. 118-119. Ce récit est paru pour la première fois en 1884. soit un an après “Apparition« .

Pour les cas de fétichisme tels ceux que semble décrire Maupassant dans « La chevelure« , voir FREUD, Sigmund, « Le fétichisme » (1927), in FREUD, Sigmund, La vie sexuelle, Paris. PUF, 1969, pp. 133-138.

Freud écrit (pp.133-f 35) : « Le fétiche est un substitut du pénis de la mère (…). Le processus est celui-ci : l’enfant s’est refusé à prendre connaissance de la réalité de la perception : la femme (et la mère) ne possèdent pas de pénis. Non, ce ne peut être vrai, car si la femme (et la mère) sont châtrées, une menace pèse sur la possession de son propre pénis à lui (…). Il n’est probablement épargné à aucun être masculin de ressentir la terreur de la castration, lorsqu’il voit l‘organe génital féminin, ce contre quoi se hérisse ce morceau de narcissisme (le fétiche, substitut du pénis de la mère) ( ..). Le fétiche demeure le signe d’un triomphe sur la menace de castration et une protection contre cette menace. »

(47) ABRAHAM, Nicolas et TOROK, Maria. op..cit.. p.14.

(48) traduit de KLEiN, Mélanie, « Sobre los criterios para la terminacion de un psicoanàlisis » (1950), in KLEIN, Mélanie, Obras completas. volumen tres : envidia y gratitud y otros trabajos, Barcelona, ediciones Paidos, 1988, pp. 52-54.

Dans ses travaux tardifs, surtout à partir de « Notes sur quelques mécanismes schizoides » (1946), Mélanie Klein distingue les positions schizo-paranoïde et dépressive. La position schizo-paranoïde débute, selon elle, à la naissance de l’enfant et se poursuit jusqu’au quatrième ou au cinquième mois; la position dépressive suit la position schizo-paranoïde, et se termine vers le huitième mois. Si les angoisses de persécution (dues à la crainte de la vengeance de la mère) sont trop fortes et empêchent l’enfant de dépasser sa position schizo-paranoïde.,celui-ci sera dès lors également dans l’incapacité de faire face d‘une manière appropriée aux angoisses dépressives de la position dépressive.

La séparation entre les phases schizo-paranoïde et dépressive n’est pas hermétique : le passage de l’une à l’autre est progressif et, durant un certain temps intermédiaire, les deux phases interagissent entre elles.

Durant la position schizo-paranoïde, le nouveau-né, dans sa relation avec la mère, divise l’objet, le sein maternel, en deux : le « bon objet ». qu’il cherche à intégrer à sa propre personnalité, et qui en facilitera la synthèse; le « mauvais objet », qui cherche à le punir de ses impulsions agressives et que le nouveau-né essaie d’isoler afin de mieux pouvoir s’en protéger. Pour faire face à l’angoisse que fait naître chez lui la crainte d’être puni par le « mauvais objet », le nouveau-né utilise alors des mécanismes de défense, qui seront présentés plus bas (le « ‘morcellememt » et l »idéalisation »).

A partir de la position dépressive l’enfant, dont la personnalité est mieux intégrée, considère comme objet la mère dans sa totalité, non plus seulement son sein comme auparavant. L’objet ne peut donc plus être partagé d‘une manière nette entre une partie bonne et une partie mauvaise. La mère étant désormais aimée pour elle-même, les sentiments de culpabilité à son égard se trouvent fortement renforcés. L’angoisse de l’avoir blessée ou même détruite par des pulsions agressives devient dès lors dominante chez l’enfant, créant ainsi une situation de deuil que celuici doit parvenir à surmonter par les mécanismes de la réparation.

Voir à ce sujet KLEIN, Mélanie, « Sobre los criterios para la terminacion de un psicoanalisis » (1950), op.cit., KLEIN, Mélanie, « Préface de la troisième édition anglaise » (1948), in KLEIN, Mélanie, La psychanalyse des enfants (1932), PUF, 1962. pp. 5-6. KLEIN, Mélanie, « lntroduction » et « Relation entre les phénomènes schizoïdes et maniaco-dépressifs » in KLEIN, Mélanie, « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes« , op.cit., pp. 274-276, 291-293 et KLEIN, Mélanie, « Quelques conclusions théoriques au sujet de la vie émotionnelle des bébés« , in Développements de la psychanalyse, op.cit. pp. 187-222.

Dans « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes » (1946), Mélanie Klein examine les moyens de défense utilisés par l’enfant pour faire face aux angoisses de la position schizo-paranoïde (qui s’étend de la naissance au cinquième mois). Parmi ces mécanismes, on peut citer en premier lieu Ie morcellement (ou la fragmentation).

En morcelant sa propre personnalité (son « moi »), l’enfant peut lutter contre ses angoisses de persécution (il craint la vengeance du « mauvais sein ») en fragmentant ses impulsion agressives à l’égard de l’objet (le sein maternel). Autrement dit, par la fragmentation de ses impulsions agressives, l’enfant espère réduire leur effet destructeur à l’égard de l’objet (le sein maternel) et ainsi se protéger de sa vengeance. Ce mécanisme du morcellement du moi est possible du fait du peu d’intégration de la personnalité de l’enfant à cet âge.

Il faut noter cependant que le mécanisme de fragmentation présente des dangers lorsqu’il est trop prononcé. La fragmentation exagérée gène en effet la synthèse de la personnalité de l’enfant et l’empêche de manifester ses émotions, celles-ci étant elles-mêmes fragmentées. Cette impossibilité d’exprimer les émotions constitue dès lors un des traits caractéristiques des patients adultes souffrant de troubles schizoïdes.

La fragmentation trop forte du moi de l’enfant a encore d’autres conséquences négatives, réunies sous le terme d »identification projective » par Mélanie Klein : pour se débarrasser de son moi morcelé. l’enfant le projette en effet à l’extérieur, vers sa mère. Cela a des conséquences importantes toutefois, car en faisant cela, l’enfant rejette également vers sa mère la haine qu’il ressent envers sa propre personnalité, du fait de son incapacité à en intégrer les fragments. Cette projection de haine vers la mère est normalement contrecarréé lorsque l’enfant peut également projeter vers elle le « bon objet » (le sein maternel), non morcelé et source de bien-être lors de l‘allaitement. Si cela n’est pas possible, la relation avec la mère se complique et, à l’âge adulte, la projection vers l’extérieur des parties du moi haïes par l’individu du fait de leur non intégration. contribuera à l‘intensité de la haine dirigée contre autrui.

Mélanie Klein présente dans « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes » (1946) un autre mécanisme de défense utilisé par l’enfant durant la position schizo-paranoïde, pour faire face à ses angoisses : l‘idéalisation.

Par ce mécanisme, l’enfant idéalise l’objet (le sein maternel), ce qui lui permet de nier les frustrations et les angoisses de persécution dont il est la source. Pour ce faire, l’enfant utilise le processus décrit précédemment, Ie morcellement : il fragmente les pulsions de vengeance qu’il croit discerner dans le « mauvais sein », dans le but de diminuer leur intensité.

Le mécanisme d’idéalisation, cependant, s’il est trop puissant (cette puissance est proportionnelle à la force des angoisses de persécution) est dangereux, car il conduit l’enfant à nier une partie de sa personnalité, celle le reliant à l’objet réel, non idéalisé, source de frustrations et d’angoisses de persécution. L’intégration dans le moi de la réalité extérieure, morcelée et menaçante, est en conséquence difficile, et risque de provoquer un morcellement du moi lui-méme.

Remarquons, pour terminer, que les mécanismes de défense présentés dans cette note n’ont rien de pathologique en eux-mêmes : ils permettent à l’enfant d’affronter ses angoisses précoces. Ils deviennent cependant pathologiques lorsque les angoisses, trop fortes, ne peuvent être élaborées par l’enfant, ce qui le force à recourir d’une manière systématique à ces mécanismes et empêche l’intégration de sa personnalité.

Mélanie Klein ajoute que ces mécanismes de défense de la position schizo-paranoïde (morcellement, idéalisation) jouent un rôle similaire au refoulement, qui sera utilisé par l’enfant plus tard, d’une manière progressive, dès l’âge de deux ans environ, une fois que sa personnalité est déjà bien intégrée.

A propos des mécanismes de défense de la position schizo-paranoïde, voir KLEIN, Mélanie, « Quelques conclusions théoriques au sujet de la vie émotionnelle des bébés« , op.cit., ainsi que KLEIN, Mélanie, « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes » (1946), op.cit.

Pour ce travail, nous avons utilisé la version espagnole de « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes » (1946) (Editorial Paidos, Barcelona, 1975). Dans les traductions françaises, il est en effet difficile de savoir à quels processus se réfère le terme de « clivage ». La note de traduction de « La psychanalyse des enfants » (1932) précise que le « clivage » équivaut à la division de l’objet en une partie « bonne  » et une partie « mauvaise » et qu’il est traduit de l’anglais « splitting », alors que le « morcellement » est traduit de l’anglais « splitting into bits ». La traduction de « Notes... », par contre, semble utiliser le terme de « clivage » à la fois pour désigner les processus de division de l’objet en une partie « bonne » et une partie « mauvaise” et pour ceux du morcellement du moi ou de l’objet, ce qui créé une confusion.

Les processus de « morcellement » et d »idéalisation » décrits dans cette note sont à mettre en rapport avec les notions de « corps morcelé » et de « corps propre » (le corps de l’enfant perçu dans sa totalité, notamment grâce au miroir) de Lacan. Voir FAGES, J.-B., « Comprendre Lacan« , Toulouse, Privat. 1971, pp. 13-16.

Pour plus de détails sur Mélanie Klein et son oeuvre, voir SEGAL, Hanna, « lntroduction à l‘oeuvre de Mélanie Klein« , Paris, PUF, 1969, 165 p., et SEGAL, Hanna. « Mélanie Klein : développement d’une pensée« , Paris, PUF,1982, 173 p.

(49) KLElN, Mélanie, « ‘Le complexe d’Oedipe éclairé par les angoisses précoces” in op.cit.. p.400

(50) Ibid., pp. 407-408.

(51) Ibid., pp. 408-409.

(52) L’hypothèse selon laquelle « Apparition » serait la répétition d’un symptôme est également adoptée par Philippe Lejeune qui écrit : « On ne peut vraiment commencer à comprendre quelque chose (dans « Apparition ») qu’en reculant d’un cran, en s’attachant moins à l’histoire qu’au texte, pris comme symptôme, ou comme la mise en scène d’un symptôme. » LEJEUNE, Philippe, « Maupassant et le fétichisme« , in COLLOQUES DE CERISY, Maupassant, Maupassant Miroir de la nouvelle, op.cit., p. 92. L’interprétation complète d »Apparition » faite par Philippe Lejeune se trouve en annexe.

La question se pose également de savoir si « La chevelure » (voir note 46) est-elle aussi la mise en scène d’un symptôme (le fétichisme), dont souffre Maupassant. Ceci est débattu par Philippe Lejeune dans l‘article cité. ll n’apporte toutefois pas de réponse définitive.

Il paraît opportun, à ce point, de préciser la notion de « compulsion de répétition » développée par Freud. Celle-ci aide en effet à expliquer pourquoi Maupassant semble, sans s’en rendre compte, répéter dans « Apparition » un traumatisme vécu dans son enfance. Freud écrit : « Le patient (névrosé) n’a aucun souvenir de ce qu’il a oublié et refoulé et ne fait que le traduire en acte. Ce n‘est pas sous forme de souvenir que le fait oublié reparaît, mais sous forme d’action. Le malade répète cet acte, évidemment, sans savoir qu’il s’agit là d’une répétition. La répétition est alors le transfert du passé oublié (…) à tous les domaines de la situation présente (…). ll faut donc nous attendre à ce que le patient cède à la compulsion à la répétition qui a remplacé l’impulsion au souvenir et cela non seulement dans ses rapports avec le médecin mais également dans toutes ses occupations et relations actuelles. On finit par comprendre que c’est là sa manière de se souvenir. Mais qu‘est-ce qu’exactement le patient répète ou met en action ? Eh bien, il répète tout ce qui, émané des sources du refoulé, imprègne déjà toute sa personnalité : ses inhibitions. ses attitudes inadéquates, ses traits de caractère pathologiques. »

ll est intéressant de relever également que ces répétitions compulsives deviennent l‘élément moteur de la cure psychanalytique. Freud poursuit : « Le patient répète, pendant le traitement, tous ses symptômes. L’analyse répète au lieu de se souvenir et cela par l’action de la résistance (qui empêche le refoulé de devenir conscient). Plus la résistance sera grande, plus la mise en actes ( la répétition) se substituera au souvenir (…). »

Freud poursuit : « Laisser s’effectuer des répétitions pendant le traitement, comme le fait la technique nouvelle, c’est évoquer un fragment de vie réelle, évocation qui, par cela même ne peut être partout considérée comme inoffensive et dénuée de risques. C’est à elle que se rattache le problème de l’aggravation, souvent inévitable des symptômes su cours du traitement. »

Les répétitions compulsives, si elles provoquent une aggravation des symptômes durant la cure, permettent également au médecin de découvrir les résistances du patient, qui s’opposent à ce que les pulsions refoulées deviennent conscientes. La tâche du médecin consiste dès lors à révéler au patient ces résistances et à l’aider à les surmonter. Freud conclut : « La suppression des résistances a lieu après que le médecin les ayant découvertes les ait révélées à ce dernier (…). Mais en donnant un nom à la résistance, on ne la fait pas pour cela immédiatement disparaître. Il faut laisser au malade le temps de bien connaître cette résistance qu’il ignorait, de la perlaborer, de la vaincre (…). Cette perlaboration des résistances peut, pour l’analyse, constituer une tâche ardue et être pour le psychanalyste une épreuve de patience. De toutes les parties du travail analytique, elle est pourtant celle qui exerce sur les patients la plus grande influence modificatrice. »

FREUD, Sigmund, « Remémoration, répétition et perlaboration”,  in FREUD, Sigmund, La technique psychanalytique, op.cit., pp. 108-111 et pp. 114-115.

(53) FREUD, Sigmund,  » La question de l’analyse profane”, Paris, Gallimard, 1985. p. 58.

(54) FREUD, Sigmund, « Délire et rêves dans la « Gradiva » de Jensen« , Paris, Gallimard, 1949.

(55) « Le grand Message d‘Amour”, Paris, Téqui, 1976. p.32.

 

***

ANNEXE  :

 

« Apparition » (avril 1883) est une nouvelle fantastique jouant de manière classique sur l’hésitation entre deux registres d’interprétation, l’un réaliste (il s’agirait d’une histoire de séquestration, mais telle qu’elle est racontée l’histoire est, de ce point de vue-là, incompréhensible), l’autre surnaturel (ce serait une apparition). En fait le tourniquet dans lequel le lecteur est pris est un leurre : l’interprétation surnaturelle suppose, comme l’autre, l’adhésion à la réalité de ce qui est raconté, et toutes deux défient la vraisemblance. On ne peut vraiment commencer à comprendre quelque chose qu’en reculant d’un cran, en s’attachant moins à l’histoire qu’au texte, pris comme symptôme, ou comme la mise en scène d’un symptôme. C’est l’histoire d’une contagion. Le marquis de la Tour-Samuel se trouve, à la fin de la nouvelle, dans l’état où il s’étonnait de voir son ami au début : les deux personnages semblent être les deux faces d’une personnalité clivée, à elle-même opaque. On ne sait quelle expérience a rendu l’ami désespéré; et quand le marquis assume à son tour l’expérience traumatisante, il la vit comme absurde : une femme, qui ne lui est de rien, et qui sort d’on ne sait où, demande plaintivement à être peignée… Du deuil tenace de l’un à l’apparition qui effraie l’autre, il doit bien y avoir un rapport, puisque le premier disparait après avoir transmis sa terreur. Etrange histoire, ou la communication a du mal à se faire : mari forclos d’un château funèbre, papiers secrets enfermés dans un secrétaire, lettre d’introduction qui suscite la méfiance, portes et fenêtres qui s’ouvrent et se ferment à contretemps, comme un sas qui servirait à l’osmose obscure de deux mondes, enfin double rendez-vous manqué… Mais en même temps, la communication se fait bien, puisque le mari et la femme tiennent le même langage (« Je souffre. Vous pouvez me rendre un grand service »), et, une fois le service rendu, disparaissent, laissant le marquis porteur du symptôme… Et peut-être que, comme dans La Lettre volée, le message est en évidence. On ne le voit pas du premier coup parce qu’il est réparti entre deux expériences (le deuil et l’apparition) et parce qu’il est formulé à l’envers. Etrange, tout de même, cette jeune épousée morte d’une maladie de cœur, « tuée par l’amour lui-même, sans doute ». On pense à l’Alberte du Rideau cramoisi, à la Véra de Villiers de l’Isle Adam. Vers 1870-1880, semble-t-il, les femmes mouraient d’amour pour de bon. Mais dans Apparition, la morte n’est pas morte, puisqu’elle revient hanter le château, insatiable, en quête d’apaisement… On devine bien que c’esr plutôt le mari qui est menacé de mort par le désir tenace de sa femme. Pour s’en convaincre, et dissiper l’angoisse dans un éclat de rire, il suffit de superposer Apparition (avril 1883) avec Un Sage (décembre 1883) qui raconte, parfois mot pour mot, la même histoire, mais dans le registre grivois : un mari, prématurément vieilli par l’ardeur érotique de sa jeune femme, n’échappe au trépas qu’en se trouvant un remplaçant. La scène centrale d’Apparition exprime la terreur qu’inspire le désir de l’autre : le marquis de la Tour-Samuel, apparemment frigide, est en quelque sorte violé par l’apparition. La transposition en termes sexuels est facile : cette douleur calmée, ces soupirs de satisfaction… Mais on peut méconnaître ce dont il s’agit parce que ce rapport sexuel est déplacé du sexe à la chevelure, déplacement propre au fétichisme. »

Texte extrait de LEJEUNE, Philippe, « Maupassant et le fétichisme« , in COLLOQUE DE CERISY,  Maupassant, Miroir de la Nouvelle, Presses Universitaires de Vincennes, 1988, pp. 91-93.

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UNIVERSITE de GENEVE, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par M. Philippe COTTER dans le cadre du cours de « Méthodologie littéraire » de M.  Jean-Louis Beylard-Ozeroff

pour l’obtention du Diplôme d’Etudes Spécialisées en didactique du Français Langue Etrangère  (D.E.S.F.L.E.)

 

« Le Silence de la Mer ». Un itinéraire pour la nièce …


***

« But people ask, isn’t a myth a lie ?« 
CAMPBELL:

« No, mythology is not a lie, mythology is poetry, it is metaphorical. It has been well said that mythology is the penultimate truth, penultimate because the ultimate cannot be put in words. It is important to live with the experience, and therefore the knowledge, of its mystery and of your own mystery.This gives life a new radiance, a new harmony, a new splendor. Thinking in mythological terms helps to put you in accord with the inevitables of this vale of tears. You learn to recognize the positive values in what appear to be negative moments and aspects of life. The big question is whether you are going to be able to say a hearty yes to your adventure.« 

INTRODUCTION

Dans la profondeur du silence, dans la densité de la nuit, dans l’abîme des eaux, sur le territoire de la guerre, de la domination et de la peur, émerge,  » sous les silences d’antan,- comme, sous la calme surface des eaux, la mêlée des bêtes dans la mer .  »

La nièce : raison et but de ce travail. Richesse de ce personnage qui se plonge dans son mutisme et qui engendre le récit et le discours de son oncle (le narrateur) ainsi que ceux de Werner von Ebrennac (l’officier allemand) !

Son silence recèle plusieurs niveaux de lecture qui nous emmènent dans le monde mythique et par conséquent dans la sphère des codes symbolique, social, culturel, psychologique, etc.

Parallèlement à W.von Ebrennac, la nièce sillonne, elle aussi, le chemin de la transformation. Son parcours sera l’objet de notre étude.

Pour suivre l’itinéraire de la nièce, on partira d’abord du mythe de  » La Création « , nécessaire pour identifier son point de départ, le commencement de son voyage vers sa transformation.

LA CREATION


«  La création symbolise la fin du chaos par l’entrée dans l’univers d’une certaine forme, d’un ordre, d’une hiérarchie. L’invention est la perception d’un ordre nouveau, de nouvelles relations entre termes différents; la création, la mise en place de cet ordre par une énergie … La création au sens strict, dite a nihilo, est l’acte qui fait exister ce chaos .  »

Le premier chapitre nous installe dans la création de ce monde où vont naître les trois personnages de cette nouvelle :

  • La nièce
  • L’officier : Werner von Ebrennac
  • L’oncle (le narrateur)

La création de ce monde est présentée sous les indices suivants :

 » Il fut précédé par un grand déploiement d’appareil militaire. »

«  Le lendemain matin, un Ètorpédo militaire, gris et énorme, pénétra dans le jardin. « 

 » L’un d’eux mit pied à terre… Il revint, et tous, hommes et chevaux… « 

 » Pendant deux jours il ne se passa plus rien. « 

«  Puis, le matin du troisième jour, le grand torpédo revint. « 

«  Il descendit et s’adressant à ma nièce dans un français correct demanda des draps. « 

Bien que l’auteur précise que nous sommes au «  matin du troisième jour « (ce qui donc, en termes de temps, correspond à trois jours), on pourra les compter différemment :
Entre  » Il fut précédé  » et  » le lendemain matin  » il y a deux jours.
Ensuite il y en a deux où «  il ne se passa rien « . Ensuite vient «  le matin du troisième jour « . Si on les compte, on obtiendra un total de sept jours.

«  Le monde ayant été créé en six jours, Dieu chôma le septième et en fit un jour saint : le sabbat n’est donc pas vraiment un repos extérieur à la création, mais son couronnement, son achèvement dans la perfection . « 

On entre dans la mise en scène car avant il n’y avait rien d’autre que ce que suggère le titre  : «  Le Silence de la mer « , c’est-à-dire le monde obscur et sous-marin des eaux avant l’arrivée de la lumière, des animaux, des plantes, des hommes, de la vie, du ciel et de la terre : la Création.

Cet acte de création sera suggéré dans ce premier chapitre par les éléments suivants :

· L’opposition jour vs nuit
· Le jardin : symbole du Paradis terrestre, de l’Eden où se trouvent Adam et Eve
· Les Hommes et les Chevaux vs les draps(les draps évoquent le linceul, signifiant qui renvoie à la mort). On a donc l’opposition vie vs mort)

LE TRIANGLE-TROIS-LA TRIADE


Les jours, les personnages, les lieux sont au nombre de trois.

 » Trois est universellement un nombre fondamental. Il exprime un ordre intellectuel et spirituel, en Dieu, dans le cosmos ou dans l’homme. Il synthétise la tri-unité de l’être vivant ou il résulte de la conjonction de 1 et de 2, produit en ce cas de l’Union du Ciel et de la Terre. C’est l’achèvement de la manifestation : l’homme, fils du Ciel et de la Terre, complète la Grande Triade. C’est d’ailleurs, pour les Chrétiens, la perfection de l’Unité divine : Dieu est UN en trois Personnes . « 

A partir de ce premier chapitre, considéré comme point de départ de la Création et sous-tendu par le nombre trois (triangle-triade), on rencontrera assez souvent ce nombre trois, tout au long de la nouvelle, dans son aspect symbolique.

· Le matériel vs le spirituel (ex. le besoin et la recherche de Werner von Ebrennac vs la Cathédrale de Chartres).
· L’Union du Ciel et de la Terre (ex. l’attente du mariage entre la France et l’Allemagne, entre la nièce et Werner von Ebrennac).
· Trois personnages pour former l’Unité divine, la perfection : l’union idéale recherchée par chacun d’eux.


L’auteur, en créant cette triade, donne naissance à cette union.
La nièce, initiatrice, ouvre la porte à cette union, la laissant entrer, la désirant.
W. von Ebrennac fait de cette union une prison pour pouvoir se libérer.


« Trois frères également sont les maîtres de l’univers : Zeus, le Ciel et la Terre ; Poséidon, les Océans ; Hadès, les Enfers . »

1. Ciel et Terre ( l’Union recherchée) ;
2. Les Océans (la mer, le monde sous-marin, les bêtes, la création, les eaux amniotiques) ;
3. Les Enfers (Chapitre 8) :  » Vous voyez bien ! Vous voyez combien vous l’aimez! Voilà le grand Péril  » [le mot  » Péril  » est écrit avec une majuscule afin de personnaliser le Mal, Satan].
· La peste, allégorie de la mort :

 » Mais nous guérirons l’Europe de cette peste « .

La peste symbolise le Mal, c’est la Bête de l’Apocalypse, c’est-à-dire Satan.
La « peste brune » est le signifiant qui renvoie aux Nazis, au Nazisme (en raison de la couleur de leur uniforme).

 » Demain, je suis autorisé à me mettre en route. Je crus voir sur ses lèvres un fantôme de sourire quand il précisa : Pour l’enfer. »

· Le rire nous renvoie aussi à un signifiant satanique :

 » Ils ont ri de moi  » (chap. 8)

 » La formation par trois est, avec le carré, et d’ailleurs en conjonction avec lui, la base de l’organisation urbaine et militaire  » :

Dans le premier chapitre, l’auteur nous place sur le terrain belliqueux :  » déploiement d’appareil militaire, troufions, torpédo, etc.  » qui, ensuite devient une organisation urbaine : il y a mise en scène de l’espace usurpé, » occupé « , et aussi sa transformation (transformation de l’atelier en centre d’opérations par les soldats allemands).

 » Pour Allenby également, le ternaire est le nombre de l’organisation, de l’activité, de la création « 

· Le cri :


 » De même, le héros qui part à la rencontre d’un démon déclare à ses amis qu’il poussera trois cris: le premier, en voyant le démon ; le deuxième, lors de sa lutte avec lui ; le troisième, au moment de la victoire .  »

Il faudra noter, dans le chapitre 8, le cri de W.Von Ebrennac :

 » Et sa voix…fit vibrer .. le cri dont l’ultime syllabe traînait comme une frémissante plainte : – Nevermore ! « 

«  Le triangle… a le plus souvent une signification féminine  » (cf. la mer, la France, la mère, etc.).  » D’une manière générale, des termes du ternaire, le premier correspond à l’esprit, le second à l’âme et le troisième au corps  » (cf. Chap. 4 :  » Toute cette maison a une âme « .  » Tant de choses remuent ensemble dans l’âme d’un Allemand, même le meilleur.  » Et, au chapitre 8 :  » – C’est le Combat, – le Grand Bataille du Temporel contre le Spirituel ! « )

 » Les psychanalystes voient avec Freud un symbole sexuel dans le nombre trois …. comme une triade, dans laquelle apparaissent les rôles de Père, de Mère et d’Enfant.  » (cf. chap. V :  » il faut qu’elle vous offre son sein dans un mouvement et un sentiment maternels « )

 » Le dogme de la Trinité »..

 » Trois désigne encore les niveaux de la vie humaine : matériel, rationnel, spirituel ou divin, ainsi que les trois phases de l’évolution mystique: purgative, illuminative, unitive »

On ne connaîtra jamais son nom parce qu’elle est une et plusieurs …..


UN ITINERAIRE POUR LA NIECE

 

La nièce vit avec son oncle dans un village de France. On le sait parce que, au chapitre VII, W.von Ebrennac dit :

 » Je serai absent pour deux semaines. Je me réjouis d’aller à Paris. « 

La description de la maison, du jardin et du vieux bâtiment nous font penser à la campagne française. On peut établir certaines caractéristiques de ce milieu :


– Vie rurale vs vie citadine (rythme, mentalité, besoins, etc.)
– Archétype de la fille campagnarde vs archétype de la fille citadine.


On a très peu d’information au sujet de la nièce : quelles sont ses origines ? Qui sont ses parents ? Pourquoi vit-elle avec son oncle ? Autant de questions sans réponses. Par contre, on la sait jeune, française, célibataire, musicienne et femme au foyer. Elle fait probablement le ménage dans la maison, sert son oncle ; c’est une espèce de gouvernante. De sa personnalité la marque la plus remarquable est son silence.

A propos du féminin, Fernando Risquez, psychiatre vénézuélien, affirme :

 » soit il est la demoiselle et elle peut être kidnappée, violée ou marquée : on l’appelle Kore ; ou bien le féminin est la mère, engrossée, remplie à maturité, et on l’appelle Déméter . « 

 » Toute femme est un trèfle à trois feuilles : l’une s’appelle Déméter, la mère ; l’autre Kore, la fille, le rejeton ; le troisième s’appelle Hécate, la charmante, la sorcière .  »

  • DEMETER : LA MERE
  • KORE-LA FILLE
  • HECATE-LA SORCIERE-LA CHARMANTE


DEMETER+KORE : MERE+ FILLE = VIE

KORE+INTRUS+VIRILITE = MORT

Le destin de la nièce est celui d’une demoiselle qui habite à la campagne, ce qui nous renvoie à l’archétype d’Artémis (DIANE ; pour Risquez : Kore).

 » Vierge ombrageuse et vindicative … elle châtie cruellement quiconque manque d’égards envers elle, le transformant, par exemple, en cerf qu’elle fait dévorer par ses chiens  »

La nièce est le désir contenu. Elle ne l’exprime jamais, mais on le connaît à travers ce que nous en dit son oncle :

 » Il regardait ma nièce, le pur profil têtu et fermé, en silence et avec une insistance grave … Ma nièce le sentait. Je la voyais légèrement rougir…  »
(Chapitre 4)

En réalité, le regard de W.Von Ebrennac la dévoile, lui fait sentir ce qu’elle essaie de (se) cacher. Mais au fond, comme Artémis, une fois que quelqu’un l’a regardée, elle le fait dévorer par ses chiens (à noter que ce n’est pas elle qui tue, ce sont ses chiens).

La nièce est la déesse-demoiselle (Diane, qui symbolise les aspects virginaux). Ceci nous renvoie, dans le contexte du judéo christianisme, à la Vierge. Dans toutes les cultures, en effet, on observe la mutation de la déesse-demoiselle en la déesse-mère (qui distingue la demoiselle seule, telle la vierge, celle-ci étant prête à se marier car elle a la faculté de prendre un homme pour mari, et d’avoir ensuite un enfant de lui).

Ces images sont des archétypes de l’initiation.

LA NIECE-INITIATRICE


 » Ce fut ma nièce qui alla ouvrir quand on frappa « (chapitre 2)

 » Ma nièce avait ouvert la porte et restait silencieuse » (ibidem)

 » Je pourrais maintenant monter à ma chambre, dit-il. Mais je ne connais pas le chemin. Ma nièce ouvrit la porte qui donne sur le petit escalier et commença de gravir les marches, sans un regard pour l’officier … L’officier la suivit.  » (ibidem).

C’est la nièce qui prend au départ la responsabilité d’accueillir W. von Ebrennac et aussi de l’emmener dans son labyrinthe. En assumant cette tâche, elle l’introduit (elle l’initie) dans son procès de transformation, de métamorphose.


«  Sens de  » téleutaî «  : faire mourir. Initier, c’est d’une certaine façon mourir, provoquer la mort… L’initié franchit le rideau de feu qui sépare le profane du sacré; il passe d’un monde à un autre et subit de ce fait une transformation – la mort initiatique préfigure la mort, qui doit être considérée comme 1’initiation essentielle pour accéder à une vie nouvelle  »

Tout au long de la nouvelle, on peut suivre cette transformation de W. von Ebrennac, l’initié, pour atteindre la purification.

 » Mais elle a du coeur, oui, elle a une âme qui aspire à s’élever. Si la Belle voulait !  » (chapitre 4)

 

LA NIECE : PENELOPE


Dans le même chapitre II, une fois que la nièce a conduit l’officier von Ebrennac jusqu’à sa chambre et qu’elle revient dans la pièce, elle abandonne son rôle d’initiatrice, maintenant accompli, pour se couler dans le rôle de Pénélope et de Cassandre.

 » Il frappa, mais n’attendit pas que ma nièce lui ouvrît. Il ouvrit lui-même « (chap. 3)

 » Elle attira sur ses genoux ma veste de velours et termina la pièce invisible qu’elle avait commencé d’y coudre  » (chapitre 2)

Pénélope est la femme d’Ulysse. Pendant qu’elle attendait son retour de la guerre, elle s’est mise à tisser. Le travail qu’elle avait fait le jour, elle le défaisait la nuit.

 » Elle est presque la seule parmi les femmes des héros ayant participé à la prise de Troie, qui n’ait pas succombé aux démons de l’absence « 

Il faut également souligner que Pénélope tissait le linceul de Laerte. La mort est ici présente.

L’attente de la nièce pourrait être comprise comme celle de la jeune fille qui espère le jour où le vrai amour frappera à sa porte pour, comme nous l’indiquions plus haut, passer de son état de Kore, la demoiselle, à celui de Démêter, la mère, – ou bien comme celle de la femme qui attend fidèlement la libération de la France dans son amour fidèle pour son pays. Elle est habitée par une exigence éthique qui la dépasse – ce qui se manifeste tant dans son attitude vis-à-vis de son oncle que vis-à-vis d’elle-même, comme dans sa lutte contre ses propres désirs.

La nièce tricote du chapitre II jusqu’au chapitre VIII, filant toujours le fil conducteur, celui de la nouvelle et celui de Werner von Ebrennac : le fil du retour en arrière, dans un processus de régression jusqu’à une nouvelle naissance, comme pour un retour a l’état foetal dans le ventre d’une mère.

Le fil nous renvoie aussi à Ariane :

«  Lorsque Thésée vint en Crète pour lutter contre le Minotaure, Ariane le vit et conçut pour lui un violent amour. Pour lui permettre de retrouver son chemin dans le Labyrinthe, prison du Minotaure, elle lui donna un peloton de fil, qu’il déroula, ce qui lui indiqua la voie du retour .  »


La nièce évoque Pénélope et son attente, mais elle fait aussi songer à Ariane, une Ariane qui donnerait à W. von Ebrennac le peloton de fil ; en outre, telle Cassandre qui devinait l’avenir, elle semble entrevoir celui de W. von Ebrennac. Au chapitre II, en effet, nous lisons :

 » elle termina la pièce invisible qu’elle avait commencé d’y coudre.  »

C’est bien du monde invisible (vs le monde visible) qu’il est question, de la projection dans le futur: il va mourir.

On pourrait donc également évoquer les Parques.

Les exemples suivants montrent l’évolution du personnage :

·  » Elle attira sur ses genoux ma veste de velours et termina la pièce invisible qu’elle avait commencé d’y coudre  » (chap. 2) = PENELOPE-CASSANDRE.

·  » Ma nièce tricotait lentement, d’un air très appliqué  »
·  » … Ma nièce tricotait avec une vivacité mécanique  » (chap. 3) = PENELOPE.

·  » Ses doigts tiraient un peu trop vivement, trop sèchement sur l’aiguille, au risque de rompre le fil.  » (chap. 4) = PENELOPE-ARIANE.

· «  Il attendit, pour continuer, que ma nièce eût enfilé de nouveau le fil, qu’elle venait de casser. » ( chap. 6) = PENELOPE-ARIANE.

· «  Je dois vous adresser des paroles graves. Ma nièce lui faisait face, mais elle baissait la tête. Elle enroulait autour de ses doigts la laine d’une pelote, tandis que la pelote se défaisait en roulant sur le tapis; ce travail absurde était le seul sans doute qui pût encore s’accorder à son attention abolie – et lui épargner la honte.  » (Chap.8) = PENELOPE-ARIANE.

On pourrait également songer à Antigone guidant Œdipe, son père aveugle. On sait à travers les indices qui nous sont donnés par l’auteur que W.von Ebrennac est une métaphore d’OEdipe à cause de sa  » jambe raide  » (Chap. 2) et parce qu’on le voit aussi, au chapitre VIII,  » écrasant ses paupières sous les petits doigts allongés « .

Cette image mythique nous renvoie, d’autre part, au  » complexe d’Œdipe « , ce qui nous ramène à la triade : mère-fils-père afin d’expliquer l’élément dynamique de l’activité psychique inconsciente, les pulsions inconscientes.


LA NIECE : VESTA (HESTIA)


Jusqu’à maintenant, la nièce a accompli ses différentes missions à travers la figure intertextuelle de déesses qui, pour une raison ou une autre, sont liées à l’idée de féminité, étant donné que leur objet est en rapport avec la masculinité (Pénélope qui attend Ulysse, Ariane et son violent amour pour Thésée, etc.).
Hestia, quant à elle,  » personnification romaine du feu sacré, celui du foyer domestique, comme celui de la cité  » symbolise la féminité, mais sans aucun rapport avec la masculinité. Pour personnifier le feu, elle n’a pas de forme, elle couvre sa féminité . Elle est ronde comme la terre et dans son centre vit le feu qui réchauffe. Par opposition au feu de l’Enfer, le feu de Hestia est doux, donne du confort, est permanent comme la vie. Enfin, ce feu cuit les aliments : elle est donc aussi la nourriture.


Cette dernière caractéristique nous fait songer au  » Triangle Culinaire  » de Claude Lévi-Strauss, qui nous dit :  » Le cuit est une transformation culturelle du cru « , ce qui est l’une des caractéristiques de Hestia. Elle aussi  » entretient la vie nourricière sans être fécondante ; elle est servie par un collège de dix vierges, soumises à des interdits très stricts (dont la violation entraîne la mort ) « .

 » J’étais très mouillé et ma chambre est très froide. Je me chaufferai quelques minutes à votre feu  » (chap. 3).

«  Où est la différence entre un feu de chez moi et celui-ci ? Bien sûr le bois, la flamme, la cheminée se ressemblent. Mais non la lumière…  » (chap. 4)

 » Il…offrit son visage à la flamme  » (chap. 5)

A travers ces exemples, nous pouvons reconnaître les caractéristiques de Hestia : le réchauffement de l’âme, le feu qui ne s’éteint jamais, la permanence de la mère-patrie toujours prête à accueillir ses enfants.

Malgré la situation, la France maintient le feu sacré allumé. La nièce est consacrée au culte de la patrie. Elle est la gardienne de la flamme. Son moral ne faiblira pas.

L’ange de l’Eternel

La flamme nous renvoie également à l’ange de l’Eternel qui a fait son apparition devant Moïse sous la forme d’une flamme au milieu d’un buisson (le buisson ardent). La mission confiée à Moïse est de faire sortir d’Egypte les enfants d’Israël (la Libération). C’est après que Moïse recevra les Dix Commandements. Or ces dix commandements, on les retrouvera imprimés sur les épaules de la nièce :

 » Ma nièce avait couvert ses épaules d’un carré de soie imprimé où dix mains …  » (chapitre 8)

Le dixième commandement est celui qui dit:  » Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain; tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son boeuf, ni son âne, ni aucune chose qui appartienne à ton prochain.  »
C’est la révélation de la vérité qui accuse les Nazis d’arracher à la France ses biens :

 » Nous avons l’occasion de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : son âme aussi…Aucun livre français ne peut plus passer…  » (chap. 8)

On trouve encore, dans le même chapitre :

«  Il regardait, avec une fixité lamentable l‘ange de bois sculpté au-dessus de la fenêtre, l’ange extatique et souriant, lumineux de tranquillité céleste « .

C’est l’ange de l’Eternel sous la forme d’une flamme qui est apparu au milieu d’un buisson (le bois). C’est la même lumière qui, peu après, prend de la force quand la nièce regarde W.von Ebennac pour la première fois :

 » … comme si ses yeux n’eussent pas pu supporter cette lumière « .

Et, finalement, l’auteur se demande :

 » Quels étaient ce soir, – ce soir – les commandements de la dignité ? « 

Pour ne pas avoir observé la Loi morale – les dix commandements et notamment le dixième- , von Ebrennac est puni et condamné à la mort.


LA NIECE-MERE SPIRITUELLE et LA CATHEDRALE DE CHARTRES

 

 » Je crois que les Français doivent éprouver la même chose, devant la cathédrale de Chartres. Ils doivent aussi sentir tout contre eux la présence des ancêtres, – la grâce de leur âme, la grandeur de leur foi, et leur gentillesse. Le destin m’a conduit sur Chartres. Oh! vraiment quand elle apparaît, par-dessus les blés murs, toute bleue de lointain et transparente, immatérielle, c’est une grande émotion !  » (chap. 6)

Cette séquence non seulement comporte un côté religieux implicite, mais aussi la description de la cathédrale correspond à celle de la nièce à la fin de ce chapitre.

Le côté religieux implicite :
On pourrait opposer de la façon suivante : NAZISME vs JUDAISME ; CATHEDRALE vs SYNAGOGUE ; ANCIEN TESTAMENT vs NOUVEAU TESTAMENT ; AME vs CŒUR ; IMMATERIELLE vs MATERIELLE ; RELIGIEUX vs CHARNEL.

En ce qui concerne la nièce, il est évident qu’elle représente la Mère de Dieu qui, dans la tradition chrétienne, est la Vierge Marie.
La nièce, en effet, amorce son parcours de vierge sainte dès le départ de la nouvelle. En cela elle se distingue d’une femme au sens terrestre.
Dans ce chapitre, on parvient au coeur de ce que représente la nièce en tant que Mère spirituelle. Elle est d’ailleurs, à plusieurs reprises, présentée comme telle :

 » Ma nièce avait fermé la porte et restait adossée au mur. . .  » (chap. 2)

Cette image correspond à l’une des visions de l’ Eglise qui est représentée sous les traits d’un buste de femme :

 » Elle est adossée à une tour formée par une seule grande pierre blanche .  »

 » En parlant il regardait ma nièce. Il ne la regardait pas comme un homme regarde une femme, mais comme il regarde une statue.  » (chap. 3)

Le thème de la nièce-statue non seulement renforce l’idée première de froideur face aux événements, mais suggère aussi l’image statique d’une statue sainte que l’on regarde avec les yeux de la foi religieuse et non pas avec ceux de la séduction :

 » … il regardait la nuque de ma nièce penchée sur l’ouvrage, la nuque frêle et pâle d’où les cheveux s’élevaient en torsades de sombre acajou « 

La nièce = la France. Les blés mûrs = les cheveux s’élevaient (blonds) vers le ciel.
La nièce = la cathédrale
La cathédrale =  » transparente  » +  » immatérielle  » ; de même la nièce =  » pâle  » +  » frêle  »
Les cheveux de la nièce = sombre acajou = terre

La relation nièce = «  blés mûrs  » nous renvoie, par le biais de l’intertexte, à sa qualité de Déméter, déesse des moissons.

 » A travers ce grain de blé, les époptes honoraient Déméter, la déesse de la fécondité et l’initiatrice aux mystères de la vie. (…) Le sein maternel et le sein de la terre ont été souvent comparés « .

Ce symbolisme rappelle celui du chapitre V, lorsque W.von Ebrennac dit :

 » Il faut la boire à son sein, il faut qu’elle vous offre son sein dans un mouvement et un sentiment maternels. « 

La relation nièce =  » blés mûrs  » renforce aussi l’idée de la mort et de la renaissance manifeste tout au long de la nouvelle.

L’espace de la Cathédrale, ce monde qui relie le terrestre au spirituel, n’est possible que grâce à la manifestation des anges, les intermédiaires entre Dieu et le monde.
La nièce appartient au monde supérieur, elle est, une fois de plus, dépassée et transcendée par son rôle ; elle est, elle aussi, intermédiaire, messagère de la spiritualité dans un monde inférieur ravagé par la guerre.

L’ange conduit et montre le chemin comme le fait aussi la nièce.

De même que les anges, les oiseaux servent de symboles aux relations entre le ciel et la terre :

 » En grec, le mot même a pu être synonyme de présage et de message du ciel « 

La nièce, en se transformant en  » grand-duc « , apporte le message :  » il va partir  » et le présage : il va mourir –  » Adieu « . En effet, les deux moments où l’auteur fait référence au « grand-duc » sont placés avant qu’elle ne dise :  » Il va partir… « 

LA BELLE ET LA BETE

 

La nièce, comme dans les contes de fées, incarne le rôle de la Belle, prisonnière de la Bête. Cette présentation permet à l’auteur de symboliser les deux figures de la Belle, c’est-à-dire de la nièce : la France prisonnière de l’ennemi, les Allemands ; la nièce prisonnière de ses désirs, de ses sentiments.

«  Pauvre Belle! La Bête la tient à merci – impuissante et prisonnière…  » (chap.4)

Elle est prisonnière dans un «  château « , mot qui présente trois niveaux de signification :

  • ·Château : d’habitude situé sur les hauteurs d’une colline = relation dominant vs dominé. Le pouvoir :

«  Ici c’est un beaucoup plus beau château  » (chap. 2) Idée de protection

  • Château des contes de fées où les belles jeunes filles attendent leur Prince Charmant :

 » C’est maintenant un chevalier très beau et très pur…  » (chap 4)

  • Château :  » Ce que protège le château, c’est la transcendance du spirituel . « 

La jeune fille allemande à laquelle W. von Ebrennac fait référence dans le chapitre 6 vit aussi dans un château, mais il la rejette parce qu’elle n’est pas la femme qui pourra défaire le sortilège. Mais la Belle, elle, le pourra car elle a le pouvoir de transformer la Bête.

La nièce fait également songer à Hécate, déesse  » présidant aux apparitions des fantômes et aux sortilèges.. ses pouvoirs son redoutables la nuit, à la trouble lumière de la lune avec laquelle elle s’identifie ; elle est liée aux cultes de la fertilité  »

Finalement, leur union a lieu :

 » Leurs enfant, qui additionnent et mêlent les dons de leur parents, sont le plus beaux que la terre ait portés  » (chap. 4)

A travers la figure (profane) de la Belle, la nièce accomplit pour la première fois son rôle de mère qui fait surgir de son ventre la naissance ; en cela elle s’oppose à la mère-vierge spirituelle.

CONCLUSION


Partis du mythe de la Création, nous entrons dans la perception d’un ordre nouveau qui a pour objet la création d’un monde à partir du  » Silence de la mer « . Ce silence, où habite la tranquillité, attend d’être pénétré par le chaos. C’est la création du Féminin qui provoque celle du Masculin. Mer, mère, terre :  » elles sont les réceptacles et matrices de la vie « .


La création est nécessaire pour pouvoir ensuite évoquer les déesses qui vont essayer d’amener, de guider (le héros) vers le Bien par un chemin juste. En sachant que, quand on arrive au terme de l’évolution, à la fin du parcours, de ce qu’on doit apprendre, nous attend la mort pour renaître de nouveau. C’est le mythe du retour à l’Origine où les choses se sont manifestée pour la première fois.


Vercors met en scène cette création et confie à la nièce la responsabilité d’accomplir la mission. L’itinéraire de la nièce consiste à guider la destinée de W. von Ebrennac jusqu’à sa transformation, en même temps qu’elle subit la sienne propre. En effet, elle passe de la Demoiselle (Kore, la fille, Diane, Artémis) à l’Initiatrice ( Pénélope, Cassandre, Ariane, Antigone, la Belle, le grand-duc , la Vierge, Hestia) pour finalement devenir la Mère dans tous les sens du terme. Sa maternité – comme toutes les autres formes qu’elle revêt – la dépasse. Et c’est pour cette raison qu’il n’est pas nécessaire de la concrétiser (en lui donnant une existence réelle) parce qu’elle existe par soi-même : la Vierge Marie a eu son Enfant sans être fécondée. De même, la nièce, sur le terrain du matériel, est mère potentielle ; sur le terrain de l’immatériel, elle est la mère de tous. A jamais sa flamme, sa chaleur demeurent. La femme est la seule qui puisse transformer le sang en lait maternel :

«  Il était parti quand, le lendemain, je descendis prendre ma tasse de lait matinale. Ma nièce avait préparé le déjeuner …  » (chap. 8)

Sur son chemin elle a été fécondée par l’amour, c’est pourquoi, à la fin, elle ne sera plus la même. Le seul mot qu’elle prononce annonce la mort et la Libération :  » – Adieu  » ( = à Dieu ?).

***


BIBLIOGRAPHIE


CAMPBELL, Joseph with MOYERS, Bill, The Power of Myth, New York, Doubleday,1988.

RISQUEZ, FERNANDO, Aproximaciôn a la Feminidad, Caracas, Editorial Arte, 1985.

DICTIONNAIRE DE LA MYTHOLOGIE Grecque et Romaine, 8e édition, Paris,
1986.

CHEVALIER, Jean et GHERBRANT, Alain, Dictionnaire des Symboles, Mythes, Rêves, Coutumes, Gestes, Formes, Figures, Couleurs, Nombres, Paris, Laffont/Jupiter, 1969 et 1982, collection  » Bouquins « .


TABLE DES MATIERES


INTRODUCTION

LA CREATION

UN ITINERAIRE POUR LA NIECE

· La Nièce Initiatrice
· La Nièce Pénélope
· La Nièce Vesta (Hestia)
· La Nièce Mère Spirituelle-Chartres


· LA BELLE ET LA BÊTE


CONCLUSION

***

Université de Genève, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par Mme Marlyn CZAJKOWSKI MOYERS dans le cadre du séminaire de littérature de M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

Profe 

La France : la Belle ou une chienne rampante ? Le code idéologique de « Le Silence de la Mer » de VERCORS

INTRODUCTION

 » Le silence de la mer  » a été écrit et publié clandestinement pendant la seconde guerre mondiale, sous l’occupation allemande. C’est l’histoire d’une famille française qui s’oppose par le silence à l’officier allemand qu’elle est obligée de loger. Curieusement, étant donné les circonstances, ce texte n’a pas été perçu comme un puissant appel à la résistance. Les lecteurs se sentaient mal à l’aise : le personnage principal, Werner von Ebrennac, était trop bon pour un officier allemand. Au cours des années, Werner von Ebrennac finira par devenir l’image même de la victime de la barbarie hitlérienne dans le coeur des lecteurs bienveillants.

Comment est-il possible qu’un envahisseur botté et casqué, qui frappe à la porte mais entre sans y être invité, suscite tellement de compassion ? La réponse est simple : la plupart des lecteurs ont le même système de valeurs que Werner von Ebrennac. Les lecteurs et leur héros partagent la même idéologie : l’idéologie patriarcale.

La question des silences

L’opposition fondamentale n’est ni silence vs bruit ni se taire vs parler, mais silence de la femme vs silence de l’homme. Werner von Ebrennac est accueilli par le silence de ses deux hôtes, la nièce et l’oncle. Il est tout à fait imaginable qu’il dise :

« Je suis heureux d’avoir trouvé ici une jeune femme digne. Et un monsieur silencieux. Il faudra vaincre ce silence. Il faudra vaincre le silence de la France. Cela me plaît.« 

Imaginable mais pas possible. Il n’est pas nécessaire d’avoir une imagination débordante pour envisager la juste fureur des lecteurs devant un tel outrage envers la France et les Français si notre héros avait prononcé ces mots. Or, von Ebrennac est le vrai fils de son (et de notre) temps. Il sait que le silence d’une femme a une autre valeur que celui d’un homme. Voilà ce qu’il dit:

« Je suis heureux d’avoir trouvé ici un vieil homme digne. Et une demoiselle silencieuse. Il faudra vaincre ce silence. Il faudra vaincre le silence de la France. Cela me plaît .« (p.33)

Dans nos sociétés, fondées sur les principes judéo-chrétiens et imprégnées de certaines croyances humanistes, dont les droits de l’homme, il n’est pas interdit aux femmes de parler bien qu’il soit préférable qu’elles se taisent. Le silence est nécessaire pour maintenir l’état d’invisibilité – l’état naturel – de la Femme. (Il va de soi que, pour un lecteur appartenant à une société où la Femme n’est pas autorisée à parler, l’acte de résistance de la nièce serait complètement incompréhensible.) Au moment où von Ebrennac rencontre la famille, il s’adresse à l’oncle (l’homme) et non pas à la nièce (la femme) :

« La cape glissa sur son avant-bras, il salua militairement et se découvrit. Il se tourna vers ma nièce, sourit discrètement en inclinant très légèrement le buste. Puis il me fit face et m’adressa une révérence plus grave. Il dit: « Je me nomme Werner von Ebrennac » (p.21-22)

Le silence de la nièce lui paraît normal. Il n’a pas tort. La communication verbale entre l’oncle et la nièce est très limitée, voire non-existante quand le train-train de la vie quotidienne est bouleversé :

« D’un accord tacite nous avions décidé, ma nièce et moi, de ne rien changer à notre vie, fût- ce le moindre détail... » (p.25, l’arrivée de von Ebrennac )

« Ni ma nièce ni moi nous n’en parlâmes.  » (p.47, l’absence inquiétante de von Ebrennac)

« De cela je ne dis rien à ma nièce.. » (p. 48, la rencontre entre l’oncle et von Ebrennac dans la Kommandantur.)

« Elle me servit en silence. Nous bûmes en silence. » (p. 60, après le départ de von Ebrennac.)

Mais, si une femme se tait afin d’exprimer son désaccord, le silence devient visible et la femme aussi. Tout homme sait que la visibilité d’une femme est une provocation. Une provocation provenant d’une femme ne peut être qu’un défi au pouvoir sexuel. Et un homme ne peut que répondre à ce défi en employant les moyens de la politique sexuelle. Le lien idéologique entre les lecteurs et le héros est établi. La France est une demoiselle silencieuse : il n’y a rien d’outrageant dans le désir de l’officier allemand de briser ce silence. Et si elle finit par parler,

« J’entendis: Adieu. Il fallait avoir guetté ce mot pour l’entendre, mais enfin je l’entendis. Von Ebrennac aussi l’entendit, et il se redressa, et son visage et tout son corps semblèrent s’assoupir comme après un bain reposant. » (p. 59)

ce n’est que pour assurer que tout va bien dans les affaires de l’ordre patriarcal : puisque l’oncle reste fidèle à sa résolution de ne pas parler, la suprématie mâle ( nièce vs von Ebrennac ) et la dignité de l’homme ( oncle vs von Ebrennac ) sont confirmées.


La question de l’honneur ( amour vs devoir )

Werner von Ebrennac aime la France:

« – J’aimais toujours la France, dit l’officier sans bouger. Toujours. J’étais un enfant à l’autre guerre et ce que je pensais alors ne compte pas. Mais depuis je l’aimais toujours. Seulement, c’était de loin. Comme la Princesse Lointaine. » (p. 27)

Werner von Ebrennac respecte son père. Le père, trahi par la France (une fois de plus elle a refusé de se marier avec das Vaterland), demande à son fils d’exécuter la punition :

« Il me dit: « Tu ne devras jamais aller en France avant d’y pouvoir entrer botté et casqué. » Je dus le promettre, car il était près de la mort. Au moment de la guerre, je connaissais toute l’Europe, sauf la France. » (p 28)

L’officier allemand est un fils loyal tout court. Le père demande, le fils obéit. Il parcourt l’Europe d’un bout à l’autre, sans jamais mettre le pied en France. (Etant donné son amour pour la France, sans parler de son goût du voyage, cela a dû être très frustrant…)

Il y a peu de choses aussi respectables et admirables que la loyauté du fils envers le père. Ainsi, quand von Ebrennac entre en France, botté, casqué et précédé par des chars et des bombes, c’est fortement désagréable mais justifiable : il ne le fait que par amour pour la France et par devoir filial. Il n’aurait pas pu agir autrement sans trahir le code de l’honneur.

Quant au devoir de la France, elle doit également respecter le code de l’honneur. Il serait inadmissible qu’elle se jetât par amour dans les bras du premier venu. Dans le monde de von Ebrennac, une demoiselle respectueuse ne fera jamais une chose pareille. Elle attend, en silence, d’être présentée, donnée ou vendue. Von Ebrennac admet que l’acte de transaction pourrait quelquefois avoir un goût amer, mais il l’accepte dans la meilleure tradition de « la fin-justifie-les-moyens ». Le maréchal Pétain et le gouvernement de Vichy ont leur raison d’être :

 » …Oui, il fallait quelqu’un qui acceptât de vendre sa patrie parce que, aujourd’hui, – aujourd’hui et pour longtemps, la France ne peut tomber volontairement dans nos bras ouverts sans perdre à ses yeux sa propre dignité. Souvent la plus sordide entremetteuse est ainsi à la base de la plus heureuse alliance. L’entremetteuse n’en est pas moins méprisable, ni l’alliance moins heureuse.  » (p. 43)

La question de l’image ( vierge vs putain )


Dans toutes les cultures patriarcales la femme existe dans et par le regard des hommes. Sa propre réalité est réduite à l’image que ceux-ci ont d’elle et elle n’est reconnue qu’à travers cette image. En fait, il n’y a que deux images de la femme : soit elle est vierge ( avec des variantes innombrables ), soit putain ( idem ). La femme est soit idéalisée, soit diabolisée, mais jamais définie par elle-même. S’il est vrai que l’image de quelqu’un révèle l’état d’esprit de son concepteur plutôt que le modèle, Werner von Ebrennac ne peut être qu’une âme noble. Sa France est vertueuse et belle. Mais comme l’image est toujours fonction de son créateur, la pureté de la France sert à signaler la pureté de von Ebrenac, encore plus pure. Son conte de fée préféré est La Belle et la Bête :

« Pauvre Belle ! La Bête la tient à merci, – impuissante et prisonnière, – elle lui impose à toute heure du jour son implacable et pesante présence … La Belle est fière, digne,- elle s’est faite dure … Mais la Bête vaut mieux qu’elle ne semble. Oh! elle n’est pas très dégrossie! Elle est maladroite, brutale, elle paraît bien rustre auprès de la Belle si fine! Mais elle a du coeur, oui, elle a une âme qui aspire à s’élever. Si la Belle voulait! …. La Belle met longtemps à vouloir. Pourtant, peu à peu, elle découvre au fond des yeux du geôlier haï une lueur, – un reflet où peuvent se lire la prière et l’amour. Elle sent moins la patte pesante, moins les chaînes de sa prison. Elle cesse de haïr, cette constance la touche, elle tend la main … Aussitôt la Bête se transforme, le sortilège qui la maintenait dans ce pelage barbare est dissipé: c’est maintenant un chevalier très beau et très pur, délicat et cultivé, que chaque baiser de la Belle pare de qualités toujours plus rayonnantes…  » (chap. 4)

En revanche, les camarades de von Ebrennac, son frère poète compris, sont adeptes de l’autre image. La France est une sale putain, toujours prête à planter son couteau dans le dos de ses clients honnêtes et innocents. Certes, elle se croit spirituelle, pure et meilleure que les autres, elle est même très convaincante, mais les fils germaniques vont démontrer sa vraie nature :

 » C’est un venin! Il faut vider la Bête de son venin!  » (p. 56)

«  Ils ont la grande peur maintenant, ah! ah! ils craignent pour leur poches et leur ventre, – pour leur industrie et leur commerce ! Ils ne pensent qu’à ça ! Les rares autres, nous les flattons et les endormons, ah! ah! Ce sera facile ! Nous échangeons leur âme contre un plat de lentilles !  » (p. 56)

 » Nous en ferons une chienne rampante.  » (p. 53)

Le destin ultime de toute femme, quelle que soit son image, qu’elle soit la Belle ou une chienne rampante, est d’être soumise à l’homme et enfermée soit dans la prison du mariage soit dans celui du bordel C’est l’ordre qui vient directement de Dieu le Père, et von Ebrennac, le musicien, le respecte aussi bien que son frère, le poète. La France est agressée, vaincue, occupée et emprisonnée. C’est là sa seule réalité ? Peu importe si elle est la Belle ou une chienne rampante, la différence n’existe que dans la tête des créateurs des images.

La question de la responsabilité ( innocence vs culpabilité )

Une des constantes du système éthique du patriarcat est la culpabilité de la femme. Par conséquent, dichotomie de pensée patriarcale oblige, l’homme est innocent. Même quand il pèche, il pèche par innocence. La responsabilité pour le malheur du monde pèse entièrement sur les épaules de la femme. ( Si seulement elle avait mangé cette pomme toute seule ! )

Werner von Ebrennac est un homme innocent et souffrant. Il était privé d’amour dans son propre pays : une jeune fille allemande a détruit son Eden à la Disneyland en arrachant des pattes à un moustique :

 » …nous étions dans la forêt. Les lapins, les écureuils filaient devant nous. Il y avait toutes sortes de fleurs – des jonquilles, des jacinthes sauvages, des amaryllis … La jeune fille s’exclamait de joie. Elle dit:  » Je suis heureuse, Werner. J’aime, oh! j’aime ces présents de Dieu! J’étais heureux, moi aussi. Nous nous allongeâmes sur la mousse, au milieu des fougères. Nous ne parlions pas, Nous regardions au-dessus de nous les cimes des sapins se balancer, les oiseaux voler de branche en branche. La jeune fille poussa un petit cri : – Oh! Il m’a piqué sur le menton! Sale petite bête, vilain petit moucheron ! – Puis je lui vis faire un geste vif de la main. – J’en ai attrapé un, Werner! Oh! regardez, je vais le punir : je lui – arrache – les pattes – l’une – après – l’autre… » et elle le faisait… (…)… aussi j’étais effrayé pour toujours à l’égard des jeunes filles allemandes.  » ( p.40 )

La Belle est emprisonnée par la Bête, mais ce serait sa faute si les choses, entreprises avec les meilleures intentions…

 » … je ne regrette pas cette guerre. Non. Je crois que de ceci il sortira de grandes choses… »
(p. 29)

…tournent mal :  » Si la Belle voulait !  » ( p. 33)

De même que pour la France qui, occupée par les Allemands, doit comprendre leur souffrance et accepter, comme toute vraie femme, (c’est-à-dire mère, soeur, fille, ) de répondre à la haine par l’amour :

«  Et, vraiment, je sais bien que mes amis et notre Führer ont les plus grandes et les plus nobles idées. Mais je sais aussi qu’ils arracheraient aux moustiques les pattes l’une après l’autre. C’est cela qui arrive aux Allemands toujours quand ils sont très seuls: cela remonte toujours…« 

« Heureusement maintenant ils ne sont plus seuls: ils sont en France. La France les guérira. Et je vais vous le dire: ils le savent. Ils savent que la France leur apprendra à être des hommes vraiment grands et purs … (…)

– Mais pour cela il faut l’amour. (…)

– Un amour partagé.  » ( p. 41 )


 » .… il faut qu’elle vous offre son sein dans un mouvement et un sentiment maternels … Je sais bien que cela dépend de nous…Mais cela dépend d’elle aussi. Il faut qu’elle accepte de comprendre notre soif, et qu’elle accepte de l’étancher … qu’elle accepte de s’unir à nous.  »
( p. 36 )

Werner von Ebrennac est tellement innocent qu’il doit aller à Paris pour se rendre compte de la monstruosité du nazisme, alors que le régime est bel et bien installé depuis bon nombre d’années dans son propre pays. Cet homme cultivé, amateur des arts en général et de la littérature en particulier, musicien de surcroît, ignore tout des bûchers de livres qui incendient le ciel allemand, du sort des artistes dits dégénérés, des persécutions et des exécutions de ses confrères/consoeurs, ses contemporains. N’aimait-il pas leurs livres, leurs tableaux ? Ne faisaient-ils pas partie de son rêve ?

Bénis soient les innocents… !

En guise de conclusion:

Pendant la guerre du Golfe, les bombes envoyées sur Bagdad portaient des messages d’amour. Idem pour Sarajevo. Et c’est loin d’être un hasard….

***

Texte présenté par Mme Sladjana MARKOVIC dans le cadre du séminaire d’introduction à l’analyse sémiotique de M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

« Le Silence de la Mer » de VERCORS ( analyse sémiotique I )

INTRODUCTION

« Le Silence de la mer » a été écrit en octobre 1941 par Jean Bruller dit Vercors. C’est le même qui crée, avec Pierre de Lescure, les Editions de Minuit, en automne 1941. Une maison d’édition clandestine, évidemment, et « Le Silence de la mer » est le premier titre à y être édité. Le livre nous raconte l’histoire d’une famille française qui est forcée de loger un officier de l’armée hitlérienne sous l’Occupation. Vu la date de publication du livre et les événements qu’il nous rapporte, on peut dire que Vercors présente un témoignage « en direct » des événements de l’époque que les historiens appellent la « débâcle ».

Ce qui a dû frapper le lecteur contemporain de Vercors, et ce qui frappe encore le lecteur d’aujourd’hui, c’est certainement le personnage de l’officier allemand. En effet, l’auteur nous présente un officier allemand loin des clichés traditionnels. Ebrennac n’est pas un être sadique, barbare, dépourvu de toute humanité mais, bien au contraire, il est raffiné, cultivé, musicien, connaît bien la littérature et la culture françaises. En face de lui, on trouve le personnage de la nièce qui incarne symboliquement la France, battue mais fière et résistant. Entre ces deux personnages, on trouve celui de l’oncle qui est « neutre » et qui remplit le rôle du narrateur.

I. L’analyse sémiotique

1. La structure générale du récit

Pour dégager la structure générale du récit, il faut tout d’abord observer la situation finale et rechercher la situation initiale correspondante. Dans notre cas, la situation finale est caractérisée, d’une part, par le désillusionnement d’Ebrennac et sa volonté d’autopunition (c’est-à­-dire sa décision de partir pour le front russe non pour combattre mais pour y trouver la mort) …

· le désillusionnement :

« … et l’officier dit, – sa voix était plus sourde que jamais : – Je dois vous adresser des paroles graves. »

... – Tout ce que j’ai dit ces six mois, tout ce que les murs de cette pièce ont entendu… » – il respira, avec un effort d’asthmatique, garda un instant la poitrine gonflée… « il faut …» Il respira : « il faut l’oublier ». (P.45)

 » – Au carrefour, on vous dit : « Prenez cette route-là ». Il secoua la tête. « Or, cette route, on ne la voit pas s’élever vers les hauteurs lumineuses des cimes, on la voit descendre vers une vallée sinistre, s’enfoncer dans les ténèbres fétides d’une lugubre forêt !…0 Dieu! Montrez-moi où est MON devoir! ». (p.49-50)

· le désir d’autopunition :

« ... – J’ai fait valoir mes droits, dit-il, avec naturel. J’ai demandé à rejoindre une division en campagne. Cette faveur m’a été enfin accordée : demain, je suis autorisé à me mettre en route. Je crus voir flotter sur ses lèvres un fantôme de sourire quand il précisa :- Pour l’enfer. Son bras se leva vers l’Orient, vers ces plaines immenses où le blé futur sera nourri de cadavres. (p.50)

…et, d’autre part, la communication établie entre les Français et l’Allemand :

« … je n’attendis pas davantage et dis d’une voix claire : « Entrez, monsieur ». (p.44)

« … pour la première fois, – pour la première fois, elle offrit à l’officier le regard de ses yeux pâles. » (p.45)

« … la jeune fille remu[a] les lèvres. Les yeux de Werner brillèrent. J’entendis :- Adieu. » (P. 51)

A la situation initiale correspond, d’une part, l’arrivée de l’officier chez les Français et ses idées sur le mariage franco-allemand …

« Il sortira de très grandes choses pour l’Allemagne et pour la France. Je pense, après mon père, que le soleil va luire sur l’Europe. » (p.26)

…d’autre part, le refus de toute communication avec l’occupant allemand :

« … ma nièce avait ouvert la porte et restait silencieuse … » (P. 19)

« ... ma nièce ouvrit la porte qui donne sur le petit escalier et commença de gravir le marches, sans un regard pour l’officier, comme si elle eût été seule ... » (p.20)

Il faut ensuite observer à quel moment a lieu la transformation. Dans notre cas, elle a lieu à un moment précis, c’est-à-dire après le voyage à Paris, où Ebrennac rencontre ses amis nazis. Il y apprend et comprend les vraies intentions de l’Allemagne hitlérienne : la destruction et la domination du monde. Il se rend alors compte que tout ce temps-là il s’est fait bercer de fausses illusions et de faux espoirs

Avant :

« A Paris, je suppose que je verrai mes amis, dont beaucoup sont présents aux négociations que nous menons avec vos hommes politiques, pour préparer la merveilleuse union de nos deux peuples. Ainsi, je serai un peu le témoin de ce mariage » (p.38)

transformation et « éveil » d’Ebrennac :

« … nous avons l’occasion de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : son âme aussi. Son âme surtout. Son âme est le plus grand danger. C’est notre travail en ce moment : ne vous y trompez pas, mon cher »
(p.46)

 » – J’ai dit : « Avez-vous mesuré ce que vous faites ? L’avez-vous MESURE ? » (p.48)

Pour simplifier, on peut inscrire la structure générale du récit sur l’axe sémantique suivant :

avant transformation       vs      après transformation

S ————————-> t ———————> S 1


situation initiale           vs               situation finale

l’arrivée de l’officier         vs       le départ de l’officier
son idéalisme                  vs                       son éveil
ténèbres                         vs                          lumière
désespoir                        vs                            espoir


Mais il est également possible de formuler la structure générale du récit à différents niveaux, plus concrets ou plus abstraits :

 – Abstrait : thématique et narratif

 – Concret : figuratif

2. Le niveau figuratif

Après avoir dégagé la structure générale du récit, on peut analyser le récit au niveau le plus concret, c’est-à-dire au niveau figuratif . A ce niveau, on observe les personnages et le déroulement concret de leurs actions dans des lieux et des temps déterminés.
Le récit tout entier repose sur le personnage de Werner von Ebrennac. Il est pourtant intéressant d’observer qu’il est exclu « physiquement » du début et de la fin du récit. Pourtant, il y est quand même présent, même si sa présence n’est que virtuelle, mentale ( il est dans l’esprit de l’oncle et de la nièce ) et grammaticale ( le pronom « il » ) :

« Il fut précédé par un grand déploiement d’appareil militaire. » (p. 17)

« Il était parti quand, le lendemain, je descendis prendre ma tasse de lait matinale. » (p. 5 1)

Le personnage de l’officier n’apparaît donc « physiquement » qu’à partir du deuxième chapitre (p. 19) et c’est le personnage de l’oncle qui assume le rôle du narrateur et qui nous donne sa description :

« … je vis l’immense silhouette… »

« il était immense et très mince… »

 » ses hanches et ses épaules étroites étaient impressionnantes. Le visage était beau. Viril et marqué de deux grandes dépressions le long des joues … » (p. 19-20)

Au niveau du code sensoriel, la description est très dysphorique. Le choix des adjectifs et la démesure omniprésente orientent l’interprétation. Le lecteur peut ainsi ressentir le malaise de l’irruption de l’ennemi dans la maison. On pourrait, d’ailleurs, transposer cette image pour y voir celle de l’Allemagne qui envahit la France. La supériorité allemande est soulignée par la position des actants dans l’espace :

l’oncle : « … j’étais assis au fond de la pièce, relativement dans l’ombre… »

la nièce : « ... elle se tenait elle-même contre le mur… »

l’officier : « …il était debout au milieu de la pièce… »

Il y a donc une évidente inégalité entre les actants, et les rapports entre eux sont des rapports de force : l’oncle et sa nièce subissent l’action de l’officier.

Au personnage d’Ebrennac s’oppose le personnage de la nièce ; toutefois, le lecteur n’a droit qu’à une description minimale de celle-ci. La description de ce personnage est restreinte à son buste ou bien à son visage :

« … le profil de ma nièce, immanquablement sévère et insensible … » (p.23)

« … Et en fait, c’était bien une statue. Une statue animée, mais une statue … » (p.25)

« … le pur profil têtu et fermé... » (p.29)

« ... elle offiit à l’officier le regard de ses yeux pâles … » (p.45)

« ... Le visage de ma nièce me fit peine, Elle était d’une pâleur lunaire. Les lèvres, pareilles aux bords d’un vase d’opaline, étaient disjointes, elle esquissait la moue tragique des masques grecs … » (p.50)

« ... elle regardait avec cette fixité inhumaine de grand-duc » (p.43)

La description de la nièce est également, nous semble-t-il, dysphorique : elle fait penser plutôt à une statue. D’ailleurs, elle n’a ni prénom ni nom de famille. Son rôle dans le récit est très symbolique et son buste est le buste de Marianne. Les deux personnages, Ebrennac et la nièce, s’opposent et se complètent en même temps :

Ebrennac                           vs                          la nièce
homme                             vs                           femme
militaire                            vs                             civile
la Bête                              vs                          la Belle
l’envahisseur, le conquérant vs    la Princesse Lointaine

En ce qui concerne le personnage de l’oncle, son rôle est avant-tout celui du narrateur qui nous rapporte les événements.

Pour ce qui est de l’espace textuel, il faut noter qu’on observe deux mouvements importants dans le récit : le mouvement à l’intérieur de la maison et le mouvement à l’extérieur de la maison.

Pour l’extérieur, c’est le déplacement à Paris qui a de l’importance, car c’est le moment de la transformation ; il faut mentionner aussi la cathédrale de Chartres, haut lieu de la spiritualité, lieu où le Mal est vaincu par l’espoir (p.34) :

«  Le destin m’a conduit sur Chartres. Oh !, vraiment quand elle apparaît, par-dessus les blés mûrs, toute bleue de lointain et transparente, immatérielle, c’est une grande émotion! » (p.49)

Ici le « blé » symbolise le sein de la terre. La couleur « or » reflète la lumière céleste et s’accorde à la couleur « bleue ». Nous avons ainsi :

/le ciel/ + /le blé uni avec le ciel/.

Le motif du champ de blé reviendra à la fin du texte (p. 50) :

« ... où le blé futur sera nourri de cadavres… »

Il y a là un parcours qu’on peut reconstituer : l’officier mourra en Russie ; son corps nourrira le blé, dont la couleur le fera monter au ciel ; sa mort est annoncée mais elle est euphorique.

Pour l’intérieur de la maison, on peut observer que l’oncle et sa nièce séjournent en bas, tandis que la chambre d’Ebrennac se trouve à l’étage, en haut. Cette hiérarchie exprime bien le rapport de forces qui existe entre les personnages.

Il a y aussi des lieux intermédiaires à l’intérieur de la maison qui ont une signification précise :

la porte – un mot qui revient très souvent dans le texte – symbolise le lieu de passage entre deux mondes, entre la lumière et les ténèbres. Et c’est l’officier qui l’ouvre, qui la franchit et la ferme.

l’escalier – qui symbolise l’élévation vers le savoir et vers la connaissance, mais qui peut aussi représenter la chute. Et c’est encore Ebrennac qui gravit et descend les marches.

3. Le niveau narratif

Au niveau narratif, on analyse les fonctions des actants et les relations qu’ils entretiennent entre eux. On analysera donc les relations entre l’officier et la nièce. Le parcours narratif, de la situation initiale à la situation finale, se réalise sous la forme de la quête d’un Sujet ( Ebrennac ) à la recherche d’un Objet du désir ( l’union franco-allemande ). En arrivant en France et dans la maison, Ebrennac fait une tentative de conjonction avec son Objet de désir. Pendant ses longs monologues auprès de la cheminée, il va essayer de justifier ses agissements aux yeux des habitants légitimes de la maison et prôner la nécessité de l’union :

Ebrennac (Allemagne) SUJET——->   (axe du désir)  ——–>      La nièce ( France ) OBJET

taureau, trapu, puissant    vs   la pensée subtile, poétique
lourdeur, brutalité, force   vs esprit, légèreté, finesse (pp. 24-25)

Von Ebrennac s’exprime sans paroles, avec la musique inhumaine, démesurée    vs    la France s’exprime par une                                     parole fine, précise, mesurée
langage de l’âme           vs       langage de l’esprit (p. 29)

Bête – rustre, brutale     vs        Belle – fière, digne (p.29)

 – l’union :

« Il sortira de très grandes choses pour l’Allemagne et pour la France … » (p.26)

« … leur union détermine un bonheur sublime… » (p. 3 1)

« .. il faut qu’elle accepte de s’unir à nous … » (p.32)

Pour Ebrennac, tous les moyens sont bons pour arriver à cette « merveilleuse union » :

« … Pourtant, je ne regrette pas cette guerre ... » (p.26)
« ... souvent, la plus sordide entremetteuse est ainsi à l’origine de la plus heureuse alliance. L’entremetteuse n’est pas moins méprisable, ni l’alliance moins heureuse ... » (p. 38)

Après son séjour à Paris, où il doit revoir ses amis nazis qui mènent les négociations (« l’entremetteuse »), il se rend compte que cette union, telle qu’il l’imagine, est impossible car la Bête ne cherche pas à conquérir la Belle pour pouvoir s’unir à elle mais pour pouvoir la détruire.

Ainsi, sa quête du bonheur (qui passe par l’union) devient la quête de la vérité. Pour ne plus offenser la Belle, la Bête choisit la mort. Sa quête n’échoue pas pour autant puisque le refus de communication se transforme en communication après qu’il a avoué ses torts et qu’il « libère » la Belle. Le Sujet est alors en conjonction avec son Objet du désir.

4. Le niveau thématique

Le parcours thématique du récit peut se présenter comme ceci :

la valeur S1 est niée en 1/S1 pour affirmer ensuite S2

Un texte, après avoir posé une valeur, la nie ou la met en doute, la questionne, pour passer à la valeur contraire.

Ainsi :

En S1 la Bête veut conquérir la Belle

En 1/S1 la Bête ne veut plus la conquérir

En S2 la Bête libère la Belle
ou bien :

En S1 Ebrennac est aveuglé par son idéalisme

En 1/S1 Ebrennac n’est plus aveuglé

En S2 Ebrennac trouve la vérité
Ou bien encore :

En S1 : non-communication entre les résidents de la maison

En 1/S1 non non-communication

En S2 communication entre les personnages


II. L’intertextualité


Il est intéressant de constater qu’en lisant le récit de Vercors on y découvre des allusions à d’autres textes, mythologiques et bibliques surtout. Le repérage des textes anciens, qui dépend évidemment des compétences du lecteur, de sa culture, permet de faire une lecture multiple.

 – Ainsi, en nous décrivant l’aspect physique de l’officier ( « la jambe raide », p. 20 ), Vercors nous permet de faire immédiatement le rapprochement avec le mythe d’OEdipe. En juxtaposant les deux personnages, on peut établir un parallèle entre eux. Pour surcompenser son infériorité physique, le boiteux recherche une certaine supériorité dominatrice qui sera ensuite la cause de sa perte. Malgré son effort pour déjouer la prédiction, OEdipe n’échappe pas à son destin et il assassine son père et épouse sa mère. Il s’auto-mutile après avoir pris conscience de ses crimes. Ebrennac, de même, choisit la mort après avoir découvert les siens.

 – Un autre texte qu’on pourrait reconstituer à partir du texte de « base » est celui qui traite de l’ange-­messager :

« ...il leva brusquement la tête et fixa l’ange sculpté... » (p.20)

Dans la Bible, l’ange est l’intermédiaire entre les mortels, la terre et le paradis, le ciel. C’est lui qui montre la voie aux égarés ( « … l’ officier, lui-même désorienté, restait immobile « ( p.20).

On pourrait en déduire que le voyage d’Ebrennac, malgré l’obscurité qui l’entoure ( » … on ne voyait pas les yeux que cachait l’ombre« (p.20 ) deviendra un voyage vers la lumière, donc un voyage initiatique :

« … il regardait avec une fixité lamentable l’ange de bois sculpté au-dessus de la fenêtre, l’ange extatique et souriant, lumineux de tranquillité … » (p.50)

 – On peut rapprocher le personnage de la nièce du personnage mythique de Pénélope qui tricotait sans cesse pour repousser les prétendants qui s’étaient installés dans son palais par la force :

« ...ma nièce tricotait, lentement, d’un air appliqué... » (p.23)

« …. ma nièce tricotait avec une vivacité mécanique... » (p. 24)

Ainsi la nièce (la Belle, la France ) résiste à l’officier (la Bête, l’Allemagne ) qui s’est installé dans sa maison sans y être invité.

 – Mais le personnage de la nièce nous fait penser aussi à un autre personnage mythique.

« … ses doigts tiraient un peut trop vivement, trop sèchement sur l’aiguille, au risque de rompre le fil ... » (p.29)

« il attendit, pour continuer, que ma nièce eût enfilé de nouveau le fil qu’elle venait de casser… » (p.34)

En lisant ces lignes, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec le personnage mythique d’Ariane muni du fil grâce auquel le héros perdu trouvera le chemin du retour. L’on peut dès lors prétendre que la nièce est celle qui aidera Ebrennac à trouver son « chemin du retour ».

Conclusion

Pour J.J. Rousseau, toute lecture qui n’était pas faite un crayon à la main n’était qu’une rêverie. Il voulait ainsi souligner la nécessité de ne pas s’arrêter à une lecture superficielle.

L’approche sémiotique n’est qu’une des multiples voies par lesquelles on peut aborder et analyser une oeuvre littéraire. Elle permet d’expliquer le texte uniquement à partir de ses relations internes. Toutefois, aucun texte ne peut être reçu isolément car tout lecteur dépend de son milieu socio-culturel qui influence sa lecture et son interprétation de l’oeuvre.

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Université de Genève, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par Mlle Petra HORNACKOVA dans le cadre du séminaire d’introduction à l’analyse sémiotique.

Professeur : M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff