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Chargé d’enseignement à l’Université de Genève, Jean-Louis BEYLARD-OZEROFF a fait ses études secondaires à Nice, ses études supérieures à la Faculté des Lettres d’Aix-en-Provence (littérature française sous la direction de Bernard Guyon et Marcel Ruff ; littérature anglaise ; littérature américaine) et à Wesleyan University, Connecticut, U.S.A. - En 1967, il obtient un diplôme de linguistique à la Faculté des Lettres de l’Université de Nice sous la direction de Pierre Guiraud et de Michel Oriol. Il a enseigné à l’Université de Genève de 1968 à 2004, à la Faculté des Lettres (ELCF) ainsi qu’à l’Ecole de Traduction et d’Interprétation (1978 et 1979). Il a également enseigné à l’Ecole de Français Moderne de l’Université de Lausanne (1981). Il a animé pendant plusieurs années un séminaire de Méthodologie Littéraire destiné à de futurs enseignants de Français Langue Etrangère (FLE) dans le cadre d’un Diplôme d’Etudes Spécialisées de FLE (DESFLE) délivré par l’Ecole de Langue et de Civilisation Françaises de l’Université de Genève.

Analyse de la nouvelle « Apparition » de Guy de Maupassant

SOMMAIRE

Introduction
PRESENTATION DES OUTILS D’ANALYSE
I. PSYCHANALYSE ET LITTERATURE

A) DE L’INCONSCIENT VERS LE CONSCIENT

  1. De l’inconscient vers le conscient
  2. Exemple de retour de souvenirs refoulés
  3. Désirs refoulés et art

B) LE COMPLEXE D’OEDIPE

  1. Naissance des névroses
  2. Le complexe d’Oedipe

2.1. Définition du complexe d’Oedipe

2.2. Le dépassement du complexe d’Oedipe : l’angoisse de la castration

2.3. Le surmoi, héritier du complexe d’Oedipe

2.4. Le complexe d’Oedipe chez la femme

3. Complexe d’Oedipe et littérature

Il. GUY DE MAUPASSANT : PSYCHANALYSE
              1. Vie de Guy de Maupassant
              2. Oeuvre de Guy de Maupassant
              3. Rencontre de deux inconscients
ANALYSE D »APPARITION » DE GUY DE MAUPASSANT
l. ANALYSE SEQUENTIELLE
              1. Délimitation des séquences
              2. Analyse graphique de l’organisation des séquences
Il. ANALYSE ACTANTIELLE

A) LE SUJET, LE DESTINATAIRE, L’OBJET ET LE DESTINATEUR

              1. Le sujet
              2. Le destinataire
              3. L’objet

3.1. L’ami de jeunesse du marquis et son épouse

3.2. Le marquis et l’apparition

3.3. Le vieux marquis de la Tour-Samuel

4. Le destinateur

B) LES ADJUVANTS ET LES OPPOSANTS

              1. Laure de Maupassant, Adjuvante et Opposante
              2. Mélanie Klein : amour, haine et besoin de reparation
III. MELANIE KLEIN ET LA RELATION ENFANT-MERE DANS ”APPARITION » : LA REPETITION D’UN TRAUMATISME
              1. Désirs, frustration et culpabilité : l’ami de jeunesse du marquis et son épouse
              2. La crainte de la mère et l’échec des désirs de réparation : le marquis et l’apparition
              3. L’agressivité : le marquis et le jardinier
              4. La petite Rita
              5. L’expérienoe traumatique dans « Apparition« 
IV.  STRUCTURE SOUS-JACENTE DANS « APPARITION« 

A) LA REPETITION D’UNE EXPERIENCE TRAUMATIQUE, VUE PAR FREUD

B) STRUCTURE SOUS-JACENTE DANS « APPARlTlON

              1. La répétition d’un traumatisme
              2. L’annonce du danger et la répétition abrégée du traumatisme
              3. La fuite

C) ANALYSE GRAPHIOUE DE LA STRUCTURE SOUS-JACENTE D' »APPARITION »

Conclusion

Annexes

***
INTRODUCTION

Avant de débuter ce travail, il importe de préciser quelques points. Cette recherche. dans son élaboration, a été considérée comme s’intègrant dans un cadre pédagogique. Elle s’adresse donc à un groupe d’étudiants, ne possédant pas forcément des connaissances psychanalytiques. C’est pourquoi, la technique psychanalytique étant à la base de ce travail, dans une première partie on en présentera quelques principes élémentaires.

Puis ces connaissances seront appliquées dans les chapitres consacrés à l‘analyse d »Apparition » de Guy de Maupassant. On tentera, dans ce cadre, de dégager la structure apparente de cette nouvelle, puis sa structure sous-jacente.

Les concepts développés par deux psychanalystes seront mis en évidence dans ce travail : Freud, bien sûr, fondateur de Ia psychanalyse, et Mélanie Klein qui – on espère que ce travail contribuera à le démontrer – prolonge l’oeuvre de Freud.

Pourquoi avoir choisi « Apparition » de Guy de Maupassant comme objet d’étude ? Tout d’abord, bien sûr, pour la qualité littéraire de ce texte ; et, ensuite, parce que celui-ci se prête bien, comme on le verra, à l’approche psychanalytique.

PRESENTATION DES OUTILS D’ANALYSE

I. PSYCHANALYSE ET LITTÉRATURE
A) DE L’INCONSCIENT VERS LE CONSCIENT
              1. De l’inconscient vers le conscient

Dans ce premier chapitre, on présentera quelques points d’ancrage de la psychanalyse, tels qu’ils ont été développés par Freud, puis on verra quelles peuvent en être les applications dans le domaine de l’étude littéraire. Rappelons toutefois que l’on s’adresse ici à un public de non-spécialistes en matière de psychanalyse.

En premier lieu, voyons comment Freud définit l' »inconscient », et comment il explique le mécanisme du « refoulement ».

Freud écrit : « Nous n’avons jusqu’à présent aucun meilleur vocable pour désigner ces processus psychiques qui demeurent actifs sans atteindre cependant la conscience de l’intéressé  que le mot inconscient. » (1)

« Le refoulement est (…) le processus grâce auquel un acte susceptible de devenir conscient (…) devient inconscient. » (2)

« Schématiquement, voici comment les choses se passent : l’événement crée une exigence pulsionnelle qui veut être satisfaite. Le moi s’oppose à cette satisfaction soit parce qu‘il se trouve paralysé par la grandeur excessive de l’exigence, soit parce qu‘il Ia trouve dangereuse (…). Le moi se défend contre ce danger en utilisant le phénomène du refoulement ; l’émoi pulsionnel est, d’une manière quelconque, entravé, et l‘incitation, ainsi que les perceptions et les représentations concomitantes, sont oubliées.“ (3)

A cela, on peut ajouter le concept de « résistance », que Freud définit comme étant la force qui empêche les souvenirs refoulés de devenir conscients. II précise donc : « Les souvenirs ne sont pas perdus. Mais il existe une force qui les empêche de devenir conscients (…). Ces forces qui, aujourd’hui, s’opposent à la réintégration de l’oublié dans le conscient sont assurément les mêmes que celles qui ont, au moment du trauma, causé cet oubli et qui ont refoulé dans l’inconscient les accidents pathogènes.” (4)

Le mécanisme du refoulement n’est cependant pas terminé car, comme l’explique Freud, les pulsions refoulées conservent toute leur puissance et cherchent, malgré les résistances, à se frayer un chemin jusqu’au conscient de l’individu.

« Mais le processus n’est pas pour autant achevé; car en effet, ou bien la pulsion (refoulée) a conservé sa force, ou bien elle tend à la récupérer, ou bien enfin, elle est ranimée par quelque incident nouveau. Elle redevient ainsi exigeante, mais comme la voie de la satisfaction normale reste barrée du fait de ce que nous appelons la « cicatrice » du refoulement, elle se fraye quelque part, en un point mal défendu, un autre accès vers une soi-disant satisfaction substitutive, ce qui apparaît sous la forme d’un symptôme, et tout ceci sans l’assentiment ni la compréhension du moi. Tous les phénomènes de la formation des symptômes peuvent être considérés comme des « retours du refoulé« . (5)

Dans son ouvrage « Métapsychologie« , Freud précise encore ce mécanisme du retour de la pulsion refoulée vers le conscient.

« Mais si nous regardons encore une fois le refoulement (…), nous constatons qu’on ne saurait soutenir qu’il tient tous les rejetons du refoulé originaire à l’écart du conscient. Quand ces rejetons se sont suffisamment éloignés du représentant refoulé, soit parce qu’ils se sont laissés déformer, soit parce que se sont intercalés plusieurs intermédiaires, alors, sans plus d’obstacles, ils peuvent accéder librement au conscient. C’est comme si la résistance du conscient à leur endroit était fonction de leur éloignement par rapport au refoulé originaire. »

Freud poursuit : « On ne peut évaluer d’une façon générale jusqu’où doivent aller la déformation et l’éloignement par rapport au refoulé pour que soit supprimée la résistance du conscient. ll intervient là une subtile pondération, dont le jeu nous échappe mais dont le mode d’action nous laisse deviner qu’il s’agit de ne pas dépasser une certaine intensité de l’investissement de l’inconscient, intensité au-delà de laquelle celui-ci s‘ouvrirait la voie vers la satisfaction . » (6)

2. Exemple de retour de souvenirs refoulés

Pour illustrer ce mécanisme subtil du retour des pulsions refoulées vers le conscient, on peut citer un cas évoqué par Freud. On y voit bien ici les divers niveaux à travers lesquels des souvenirs refoulés identiques peuvent se manifester dans les récits.

« Un patient me  dit (à Freud), au cours de ses associations : « J’avais alors 5 ans. Je jouais un jour, dans le jardin à côté de ma bonne et j’étais en train de tailler avec mon canif l‘écorce d’un noyer (…), quand je remarquai soudain, avec une indicible terreur, que je m’étais coupé le petit doigt (…), de telle sorte qu’il ne tenait plus que par la peau. Je ne ressentais aucune douleur, mais seulement une grande frayeur. Je n’osais rien dire à ma bonne qui se trouvait à quelques pas de moi, mais je m’affalai sur le banc le plus proche et restai là, incapable de jeter un autre coup d‘oeil sur mon doigt. Enfin, ayant retrouvé mon calme, je regardai de doigt et vis qu’il était absolument intact. »

Freud se rend alors compte que son patient lui avait déjà auparavant mentionné cet épisode, quoique sous une forme moins développée, alors que la cure psychanalytique était moins avancée.

« Nous nous rappelâmes alors tous les deux qu’à diverses reprises et sans pouvoir en tirer profit pour l’analyse, il m’avait apporté le banal souvenir suivant : « Un jour, mon oncle, partant en voyage, demanda à ma sœur et à moi ce que nous désirions qu’il nous rapportât. Ma soeur demanda un livre et moi un couteau de poche. » Nous comprimes dès lors que cet épisode, dont le souvenir avait été fréquemment évoqué depuis des mois (…), dissimulait un souvenir refoulé : le patient avait essayé, sans y réussir, la résistance l’en empêchant, de me raconter la perte imaginaire de son petit doigt équivalent évident de son pénis. Le couteau. que lui donna réellement son oncle, était, il s’en souvenait avec certitude, le même que celui de l’épisode de la perte du petit doigt <coupé par le canif> » (7)

On le voit bien dans ces deux récits, le passage des souvenirs refoulés vers le conscient répond à un mécanisme extrêmement subtil, qui peut lui-mème évoluer en fonction de l’état du patient.

3. Désirs refoulés et art

La question qui se pose dès lors est de savoir dans quelle mesure on peut estimer que ce type de souvenirs refoulés, tels l’exemple ci-dessus, se retrouvent, à l’insu de leur auteur, dans des textes littéraires, ou plus généralement dans les oeuvres d’art.

Freud écrit à ce sujet : ”Le royaume de l’imagination est une ”réserve » organisée (…) afin de permettre un substitut à la satisfaction des instincts à laquelle il faut renoncer dans la vie réelle. L’artiste s’est retiré loin de la réalité insatisfaisante dans ce monde imaginaire (…) tout en s’attendant à trouver le chemin du retour et à reprendre pied dans la réalité. Ses créations, les œuvres d’art, sont des satisfactions imaginaires de désirs inconscients tout comme les rêves, avec lesquels elles ont d’ailleurs en commun le caractère d’être un compromis, car elles doivent éviter le conflit à découvert avec les puissances du refoulement. Mais à l’inverse des productions asociales narcissiques du rêve. ces satisfactions imaginaires peuvent compter sur la sympathie des autres hommes, étant capables d‘éveiller et de satisfaire chez eux les mêmes aspirations inconscientes de désir. » (8)

B) LE COMPLEXE D’OEDIPE

A partir des notions psychanalytiques présentées jusqu’ici, nous pouvons maintenant aborder la théorie des névroses. telle qu’elle a été développée par Freud. On constatera en particulier que le complexe d Oedipe y tient une plaœ très importante.

1.Naissance des névroses

Freud explique la naissance des névroses de la manière suivante : « Il semble que les névroses ne s’acquièrent qu‘au cours de la prime enfance (jusqu’à l’âge de six ans), bien que leurs symptômes puissent être plus tardifs (…). La névrose ultérieure a, en tout cas, son point de départ dans l’enfance. »

« (…) Nous comprenons facilement pourquoi les névroses naissent de préférence durant la première enfance. Elles sont, nous le savons, des affectations du moi; il n’est donc pas surprenant que le moi, tant qu’il demeure faible, inachevé, incapable de se défendre, cherche à se tirer d’affaire par des tentatives de fuite (refoulements), moyens inefficaces et qui, ultérieurement, opposeront à tout développement éventuel un obstacle permanent. » (9)

2.Le complexe d’Oedipe

Pour simplifier les explications, on fera référence, dans cette section, non plus seulement à Freud, mais également à d’autres spécialistes de psychanalyse, tels que Daniel Lagache, J.-B. Pontalis, Jean Laplanche ou André Green.

A propos du rôle joué par le complexe d’Oedipe dans l’acquisition des névroses, Daniel Lagache écrit : « Selon la conception de Freud, le complexe d’Oedipe est le noyau de la névrose. Le complexe d’Oedipe fait partie du développement normal de l’individu, mais il est en principe dépassé et ne peut se manifester que dans certaines conditions favorables, comme le rêve. Chez le névrosé, cependant, il n’est pas liquidé, en raison de l’intensité particulière des pulsions, des affects et des défenses qui le composent. » (10)

a. Définition du complexe d’Oedipe

Freud définit le complexe d’Oedipe de la manière suivante : « Un fait a le droit plus que tout autre à notre attention, c‘est que l’enfant oriente régulièrement ses désirs sexuels sur ses plus proches parents, donc en premier lieu sur son père et sa mère et par la suite sur ses frères et soeurs. Pour le garçon, la mère est le premier objet d’amour, pour la fille c’est le père (…). L’autre partie du couple parental est ressentie comme un rival gênant et il n’est par rare qu’elle soit l’objet d’une forte hostilité. Comprenez-moi bien, je ne veux pas dire que l’enfant ne désire de la part du parent préféré que cette sorte de tendresse dans laquelle, nous adultes, voyons si volontiers l’essence des relations parents-enfants. Non, l’analyse ne laisse aucun doute sur le fait que les désirs de l’enfant tendent, au-delà de cette tendresse, à tout ce que nous entendons par satisfaction sensuelle, dans les limites de la capacité de représentation de l’enfant. Il est aisé de comprendre que l’enfant ne devine jamais ce qu’est en réalité l’union des sexes; il y substitue d’autres représentations qui découlent de ses expériences et sensations. Ses désirs culminent habituellement dans l’intention de mettre un enfant au monde ou – d’une manière indéterminable – de l’engendrer. Le petit garçon, dans son ignorance, ne se prive pas non plus du désir de mettre un enfant au monde. Toute cette construction psychique, nous l’appelons, d’après la légende grecque bien connue, le complexe d’Oedipe. Elle doit normalement, quand se termine la première période sexuelle, être abandonnée, détruite et transformée de fond en comble. et les résultats de cette transformation sont destinés à de grandes réalisations dans la vie psychique ultérieure. Mais, en règle générale, cela ne se réalise pas de façon assez approfondie et la puberté suscite alors une reviviscence du complexe, qui peut avoir de graves conséquences. » (11)

b. Le dépassement du complexe d’Oedipe : l’angoisse de la castration

 

Comment l’enfant peut-il dépasser le complexe d’Oedipe ? Nous étudierons en premier le cas du garçon. Jean Laplanche et J.-B. Pontalis écrivent à ce sujet : « L’enfant ne peut dépasser l’Oedipe (…) que s’il a traversé la crise de castration, c’est-à-dire qu’il s’est vu retirer l’usage de son pénis comme instrument de son désir pour la mère. » (12)

Freud explique les origines de la crise de castration, chez le garçon, de cette manière : « Le petit garçon perçoit certainement la différence entre les hommes et les femmes mais, dans un premier temps, il n’a pas l’occasion de la mettre en relation avec une diversité de leurs organes génitaux. Il lui est naturel de supposer chez tous les autres étres vivants, humains et animaux, l’existence d’un organe génital semblable à celui qu’il possède lui-même. Cette partie (…) du corps si riche en sensations occupe au plus haut point l’intérêt du garçon et assigne constamment de nouvelles tâches à sa pulsion d’investigation. ll voudrait le voir aussi chez d’autres personnes afin de la comparer avec le sien propre (…). Bien des actes d’exhibition et d’agression que l’enfant commet et que, à un âge plus avancé, on considérerait sans hésitation comme manifestations de lubricité s’avèrent pour l’analyse être des expériences au service de l’investigation sexuelle. »

Freud pousuit : « Au cours de ces recherches, l’enfant parvient à cette découverte que le pénis n‘est pas un bien commun à tous les êtres qui lui ressemblent. La vue fortuite des organes génitaux d’une petite soeur ou d’une compagne de jeu en fournit l’occasion (…). Il essaie alors de répéter ses observations dans des conditions susceptibles d’apporter un éclaircissement. On sait comment il réagit aux premières impressions provoquées par le manque de pénis . Il nie ce manque et croit voir malgré tout un membre; il jette un voile sur la contradiction entre observation et préjugé, en s’imaginant qu’il est encore petit et qu’il grandira sous peu, et il en arrive lentement à cette conclusion d’une grande portée affective : auparavant, en tout cas, il était bien là ; et par la suite il a été enlevé (…). Nous savons toute la dépréciation de la femme qui découle chez l’homme de cette conviction que la femme n’a pas de pénis (…). »

Freud ajoute : « Pourtant, il ne faut pas croire que l’enfant soit disposé à généraliser si rapidement l’observation qui lui a montré que quelques personnes féminines ne possèdent pas de penis : déjà, ce qui suffit à l’en dissuader, c’est l’hypothèse selon laquelle l’absence de pénis est la conséquence de la castration comme punition. Loin de généraliser, l’enfant croit que seules des personnes féminines indignes ont payé amende de I’organe génital (…). Mais les femmes respectées, comme sa mère, gardent encore longtemps le pénis. Pour l’enfant, être femme ne coïncide donc pas encore avec manque de pénis. Plus tard, lorsque l’enfant s’attaque aux problèmes de l’origine et de la naissance des enfants, lorsqu‘il devine que seules les femmes peuvent enfanter, alors seulement la mère est, elle aussi, dessaisie du pénis (…). Le manque du pénis est alors conçu comme le résultat d’une castration et l’enfant se trouve maintenant en devoir de s’affronter à la relation de la castration avec sa propre personne (…) : car si la femme est châtrée, une menaœ pèse sur la possession de son propre pénis à lui. »

A qui le garçon attribue-t-il dès lors cette menace de castration ? Freud précise : « Le garçon craint aussi la castration de la part du père, mais pour lui la menace émane la plupart du temps de la mère. »

Freud conclut : « Si la satisfaction amoureuse sur le terrain du complexe d’Oedipe, doit coûter le pénis, alors on en vient nécessairement au coniiit entre l’intérêt narcissique pour cette partie du corps et l’investissement libidinal (…). Dans ce conflit, c’est normalement la première de ces forces qui l’emporte : le moi de l’enfant se détourne du complexe d’Oedipe (…) : le complexe d’Oedipe sombre du fait de la menace de la castration. » (13)

c. Le surmoi, héritier du complexe d’Oedipe

 

Nous avons vu que le garçon se détourne du complexe d’Oedipe du fait de la menace de la castration.

Voyons maintenant comment il peut surmonter l’angoisse de la castration elle-méme. Michael Grant l’explique de la manière suivante : « Le successeur et le vainqueur du complexe d’Oedipe < et de la crise de castration> est le surmoi, qui représente la barrière contre les instincts inœstueux (…), avec l’aide de tout l’ordre social. de la morale et de la religion. » (14)

Freud précise à propos de la formation du surmoi : « Le surmoi dérive de l’influence exercée par les parents, les éducateurs, etc… En général, ces derniers se conforment, pour l’éducation des enfants, aux prescriptions de leur propre surmoi (…). Le surmoi de l’enfant ne se forme donc pas à l’image des parents, mais à l’image du surmoi de ceux-ci; il s’emplit du même contenu, devient le représentant de la tradition, de tous les jugements de valeur qui subsistent ainsi à travers les générations. » (15)

Il faut noter également chez le garçon. le rôle particulier joué par le père dans la naissance du surmoi : il y perpétue l’interdit de l’inceste et aide ainsi l’enfant à surmonter son angoisse de la castration.

Freud explique : « Les investissements d’objets <c’est-à-dire les désirs amoureux envers Ia mère> sont abandonnés et remplacés par une identification. »

L’autorité du père ou des parents, introjectée dans le moi, y forme le noyau du surrnoi, lequel emprunte au père la rigueur, perpétue son interdit de l’inceste et ainsi, assure le moi contre Ie retour de l’investissement Iibidinal de I’objet <c’est-à-dire le retour des désirs amoureux envers la mère> (…). Ainsi, la relation du surmoi au moi ne s’épuise pas dans le précepte : tu dois être ainsi (comme le père), elle comprend aussi l’interdiction : tu n’as pas Ie droit d’être ainsi (comme le père), c’est-à-dire tu n’as pas le droit de faire tout ce qu‘il fait; certaines choses lui restent réservées (…). » . Freud ajoute : « Les tendances Iibidinales appartenant au complexe d’Oedipe sont alors en partie désexualisées (…), et changées en motions de tendresse. »

Les conséquences de ce processus sont alors importantes, comme l’explique Freud :  » Le processus dans son ensemble a d’un côté sauvé l’organe génital, il a détourné de lui le danger de le perdre mais, d’un autre côté, il l’a paralysé, il a supprimé son fonctionnement. Avec lui, commence le temps de latence, qui vient interrompre le développement sexuel de l’enfant <jusqu’à la puberté>. »

Freud définit ensuite le lien entre la fin du complexe d’Oedipe et la notion de refoulement : « Je ne vois aucune raison de refuser le nom de « refoulement » au fait que le moi se détourne du complexe d’Oedipe (…). Mais le processus que nous avons décrit est plus qu’un refoulement, il équivaut, si les choses s’accomplissent de manière idéale, à une destruction et à une suppression du complexe. Nous sommes portés à admettre que nous sommes tombés ici, sur la ligne frontière, jamais tout à fait tranchée, entre le normal et le pathologique. Si vraiment le moi n’est pas parvenu à plus qu’un refoulement du complexe alors, ce demier subsiste, inconscient (…) et il se manifestera plus tard son effet pathogène « . (16)

Une dernière question reste maintenant en suspens : qui était à l’origine de la castration (fictive) de la mère ? André Green nous en donne la réponse :  » progressivement, la castration < de la mère> est associée à la scène primitive, qui est (à la maniére des bêtes sauvages), évocatrice d’un coït anal, régulièrement prolongé par des projections de sadisme sur la personne du père (…). L »étiologie » <l’origine> de la castration est là : celle-ci est subie par la mère du fait de la pénétration phallique du père. Celui-ci tranche le pénis maternel et pénètre celle-ci analement. » (17)

c. Le complexe d’Oedipe chez la femme

 

Freud parle plus souvent dans ses travaux du complexe d’Oedipe de l’homme que de celui de la femme. Il avoue en effet qu’il n’est pas parvenu à expliquer d’une manière totalement satisfaisante le complexe d’Oedipe chez la femme. Il souligne toutefois l’importance de l »envie du pénis » chez celle-ci : lorsque la fille se rend compte qu’elle ne possède pas de pénis, comme le garçon, elle désire en obtenir un substitut. Ce processus enclenche le complexe d’Oedipe : la fille désire le pénis du père, puis espère avoir un enfant avec lui, la mère étant dès lors considérée comme une rivale.

Freud explique dans un premier temps pourquoi la voie vers le complexe d’Oedipe est plus compliquée chez la fille que chez le garçon : « Dans la phase du complexe d’Oedipe (…), nous trouvons l’enfant tendrement attaché au parent du sexe opposé tandis que, dans sa relation avec le parent du même sexe, prédomine l’hostilité. ll ne nous est pas difficile d’aboutir à ce résultat pour le garçon. Sa mère était son premier objet d’amour, elle le reste (…). Il en va autrement pour la petite fille. Elle avait pour objet premier sa mère : comment trouve-t-elle son chemin jusqu’à son père ? Comment, quand et pourquoi s’est-elle détachée de sa mère ? »

Freud poursuit son explication : « Nous allons maintenant diriger notre intérêt sur la question de savoir ce qui provoque la disparition de ce puissant attachement à la mère chez la petite fille. Nous savons que c’est là son destin habituel, il est destiné à céder la place à l‘attachement au père. Nous tombons alors sur un fait qui nous indique le chemin à suivre. Il ne s’agit pas, pour cette étape du développement, d’un simple changement d’objet. Cet éloignement par rapport à la mère se produit sous le signe de l’hostilité, l’attachement à la mère se termine en haine. Une telle haine peut devenir très frappante et persister toute la vie; elle peut être, par la suite, soigneusement surcompensée; en général une partie en est surmontée, une autre partie subsiste. »

D’où proviennent ces sentiments hostiles de la fille envers sa mère ? Freud explique : « Un motif spécifique qui pousse à se détourner de la mère résulte de l’influence du complexe de castration. Un jour ou l’autre la petite fille fait la découverte de son infériorité organique <l’absence du pénis>; elle le fait plus ou moins tôt si elle a des frères ou si elle est proche de garçons (… ). Elle se sent alors gravement lésée, déclare souvent qu’elle voudrait « aussi avoir quelque chose comme ça » et succombe à l’envie du pénis qui laisse des traces indélébiles dans son développement et la formation de son caractère et qui, même dans le cas le plus favorable, n’est pas surmontée sans une lourde dépense psychique. »

Freud poursuit à propos des effets de l’envie du pénis chez la femme : « Même lorsque l’envie du pénis a renoncé à son objet particulier, elle ne cesse pas d’exister mais persiste, avec un léger déplacement, dans le trait de caractère de la jalousie. Certes, la jalousie n’est pas l’apanage d’un seul sexe et elle se fonde sur une base plus large, mais je pense qu’elle joue un rôle bien plus grand dans la vie psychologique de la femme, parce qu’elle tire un énorme renforcement du détournement de l’envie du pénis. L’effet de l’envie du pénis est encore impliquée dans la « vanité » corporelle de la femme, dans la mesure où elle doit estimer d’autant plus haut ses attraits en tant que dédommagement tardif de son infériorité sexuelle initiale (…). »

L’envie du pénis a une autre conséquence, fondamentale chez la fille : elle l’éloigne de sa mère et la rapproche de son père, ouvrant ainsi la voie vers le complexe d’Oedipe. Freud écrit : « Une (…) conséquence de l’envie du pénis semble être un relâchement de la relation tendre à la mère (…). On ne comprend pas trés bien cet enchaînement, mais on se convainc qu’en fin de compte c’est presque toujours la mère qui est rendue responsable du manque de pénis, cette mère qui a lancé l’enfant dans la vie avec un équipement aussi insuffisant (…), qui l’a fait naître femme. »

Du fait de son hostilité naissante envers la mère, la fille se tourne alors vers son père pour essayer de trouver chez lui un substitut à son pénis absent : « Le désir avec lequel la petite fille se tourne vers son père est sans doute, initialement, le désir du pénis, dont la mère l’a frustrée et qu’elle attend maintenant de son père. Mais la situation féminine ne se trouve instaurée que lorsque le désir du pénis est remplacé par celui de l’enfant (…). La libido de la petite fille glisse le long de ce qu’on ne peut appeler que l’équation symbolique : pénis=enfant, jusque dans une nouvelle position. Elle renonce au désir du pénis pour le remplacer par le désir d’un enfant et, dans ce dessein, elle prend le père comme objet d’amour (…). Le bonheur est grand lorsque ce désir d’enfant trouve plus tard son accomplissement réel, et tout particulièrement quand l’enfant est un petit garçon, qui apporte avec lui le pénis désiré. »

Freud conclut :  » Avec le transfert du désir de l’enfant-pénis sur le père, la petite fille est entrée dans la situation du complexe d’Oedipe. La mère (…) devient la rivale, qui obtient du père tout ce que la petite fille désire de lui. »

Une dernière question se pose maintenant : comment le complexe d’Oedipe se termine-t-il chez la fille ? Rappelons que chez le garçon, l’apparition du surmoi lui permet de dépasser les angoisses de la castration, nées de l’absence de pénis qu‘il constate chez sa mère. Pour la fille les choses se passent différemment. Freud écrit :  » Chez la fille, le complexe d’Oedipe (…) est précédé et préparé par les séquelles du complexe de castration . En ce qui concerne la relation entre complexe d’Oedipe et complexe de castration, il y a une opposition fondamentale entre les deux sexes. Tandis que le complexe d’Oedipe du garçon sombre sous l’effet du complexe de castration , celui de la ñlle est rendu possible et introduit par le complexe de castration . La différence qui réside dans cette part du développement sexuel de l’homme et de la femme est une conséquence naturelle de la différenciation des organes génitaux et de la situation psychique qui s’y rattache; elle correspond à la différence entre castration accomplie et simple menace de castration. »

Freud poursuit : « Avec la suppression de l’angoisse de castration , le motif principal qui avait poussé le garçon à surmonter le complexe d’Oedipe disparaît (…). Le motif de la destruction du complexe d’Oedipe chez la fille fait défaut. La castration a déjà produit son effet qui a consisté à la contraindre à la situation oedipienne . Le complexe d’Oedipe échappe donc au destin qui l’attend chez le garçon; il peut étre abandonné lentement, être liquidé par un refoulement, ses effets peuvent être longuement différés dans la vie mentale normale de la femme. »

Le surmoi ne participant plus pour la fille au dépassement du complexe d’Oedipe, comme c’est le cas chez le garçon (le surmoi l’aide à surmonter l’angoisse de la castration, grâce au tabou de l’inceste), Freud en conclut qu‘il a un caractère différent chez la femme, ce qui lui attirera, comme il le reconnaît, de nombreux reproches de la part des « féministes ». Freud admet toutefois qu’il existe encore d’importantes lacunes dans la compréhension de l’évolution oedipienne de la fille. Il écrit : « On hésite à le dire, mais on ne peut se défendre de l’idée que le niveau de ce qui est moralement normal chez la femme est autre . Son surmoi ne sera jamais si inexorable, si impersonnel, si indépendant des ses origines affectives que ce que nous exigeons de l’homme (…). Nous ne nous laisserons pas détourner de telles conclusions par les arguments des féministes qui veulent nous imposer une parfaite égalité de position et d’appréciation des deux sexes; mais nous accorderons volontiers que la plupart des hommes demeurent bien en deça de l’idéal masculin (…). Dans l’ensemble il faut avouer toutefois que notre intelligence des processus de développement chez la fille est peu satisfaisante, pleine de lacunes et d’ombres.” (18)

d. Compiexe d’Oedipe et littérature

 

Etant donnée l’importance du complexe d’Oedipe dans le développement psychologique de l’indivrdu, il etait normal que celui-ci réapparaisse dans les textes litteraires, souvent sans que l’auteur lui-même en soit conscient.

A titre d‘exemple, on peut relever l’Oedipe-Roi de Sophocle, cité plus haut par Freud. Sophocle décrit ainsi le moment où Oedipe apprend de l’oracle le terrible destin qui l‘attend, destin qui est en fait une transposition du conflit psychologique que tout homme a dû affronter dans son enfance : « Je pars pour Pytho; et là Phoebus <l‘oracle> me renvoie sans même avoir daigné répondre à ce pourquoi j‘etais venu, mais non sans avoir en revanche prédit à l’infortuné que j’étais le plus horrible, le plus lamentable destin : j’entrerai au lit de ma mère, je ferai voir au monde une race monstrueuse, je serai l‘assassin du père dont j’étais né !  » (19)

Sophocle propose en outre dans son oeuvre une solution au conflit oedipien lorsque Jocaste, la mère-épouse d’Oedipe, lui dit : « Ne redoute pas l’hymen d’une mère : bien des mortels ont déjà, dans leurs rêves, partagé le lit maternel. Celui qui attache le moins d’importance à pareilles choses est celui qui supporte le plus aisément la vie » (20)

II. GUY DE MAUPASSANT PSYCHANALYSÉ

 

Les notions de psychanalyse qui ont été développées jusqu’ici seront plus tard utilisées pour l’analyse détaillée d »Apparition » de Guy de Maupassant. Mais nous devons encore, auparavant, nous intéresser à la personnalité et à l’oeuvre de Maupassant, non pas, comme le titre de ce chapitre le suggère pompeusement, pour en faire la psychanalyse, ce serait d’ailleurs impossible techniquement, les données étant trop lacunaires, mais plutôt pour tenter d’y découvrir des indices qui nous permettront de mieux comprendre le texte étudié plus loin.

1. Vie de Guy de Maupassant

 

Guy de Maupassant a connu une enfance difficile. Ses parents ne s’entendaient guère et finiront par se séparer, une première fois en 1856 (Guy est né en 1850), puis définitivement en 1860. Marie-Claude Bancquart écrit à ce sujet : « 1860 : séparation des parents de Maupassant. Laure (mère de Guy) vit à Etretat. Un abbé s’occupe de l’éducation de Guy et d’Hervé (frère de Guy), très attachés à leur mère avec laquelle ils vivent. » (21) Quant aux parents de Guy, Philippe de Bonnefis les décrits de la manière suivante : « Tous les témoignages concordent, la mère de l’écrivain, Laure de Maupassant, est une névropathe. Dès 1878, elle ne pouvait plus voir la lumière sans crier de douleur. Et c’est pour traiter cette maladie qu’elle fit l’emploi excessif que l’on sait de certains narcotiques. Pour le père, c’est un velléitaire, un être incertain. Lointain. Comme l’écrit Alberto Savinio, « Gustave de Maupassant était blanc. il était blanc. ll était blanc. » Blanc, en somme, comme un passage à vide. Car Guy, déclare Armand Lanoux, a « un trou à la place du père ». (22)

Cette enfance difficile conditionnera le comportement de Guy adulte, comme l’écrit Marie-Claire Bancquart qui évoque de cette manière le train de vie de Maupassant au début des années 80, alors qu’il avait trente ans : « En 1880, il hésite entre le théâtre, la poésie et la nouvelle; il tente de s’agréger à des groupes divers, naturalistes, hydropathes; il court les filles, il canote, il tire le diable par la queue. En 1883-84, il est bien plus prospère; il s’est définitivement orienté vers le récit en prose et le roman, qui lui font une aisance âprement gérée. Occupant dans la littérature une place de choix, il a cessé de tenter de s’agréger à des groupes d’écrivains. Toujours noceur, il connaît aussi une aggravation des tristesses et des névroses qui ont constamment été l’accompagnement noir de sa vie de « bon vivant ». Il est malade, parfois gravement. ll manifeste la manie ambulatoire de ceux qui se sentent mal dans leur peau : la Normandie, Paris, Cannes. ll s’attache à la fameuse comtesse Potocka, entrant dans le cercle érotique et sadique de ses « Macchabées ». Lui qui a tant souffert de la désunion de ses parents reproduit, selon une conduite bien connue des psychiatre, la situation dont il a souffert : un premier enfant naturel lui naît, qu’il ne reconnait pas. Une accélération de tous ses régimes. Une confirmation de son excellence d’écrivain. (…) » (23)

De cette vie décousue Guy de Maupassant récoltera des désagréments graves pursqu’à la fin des années 70. Il est atteint de la syphilis. Dans une lettre à un ami, Guy évoque avec humour sa maladie : « J’ai la vérole ! enfin ! la vraie !! pas la méprisable chaude-pisse, pas l’ecclésiastique christaline, pas les bourgeoises crêtes de coq, ou les légumineux choux-fleurs, non. non, la grande vérole, celle dont est mort François ler. » (24) Ce mal le tourmentera jusqu’à sa mort, en 1893.

2. L’oeuvre de Guy de Maupassant

 

Si la vie adulte mouvementée de Guy de Maupassant semble trouver une correspondance dans son enfance difficile, il en est de même pour ses oeuvres. De nombreuses allusions y rappellent, parfois d‘une manière évidente, la relation complexe que Guy, enfant, entretenait avec ses parents. Antonia Fonyi résume ainsi la situation : « Dans les profondeurs psychotiques de l’univers de Maupassant il n’y a pas de père, pas de tiers qui transforme une précaire relation duelle entre la mère et l’enfant en triangle oedipien pour l’empêcher de régresser en relation fusionnelle » (25). Etant donnés les éléments biographiques que nous avons évoqués plus haut, cette constatation n’est guère surprenante.

Mais Danielle Haase-Dubosc va plus loin et découvre dans l’oeuvre de Maupassant de nombreux indices qui lui permettent d‘interpréter avec plus de précision la relation entre Guy enfant et ses parents. Lors des Colloques de Cerisy, elle développe l‘hypothèse suivante : « Dans l’oeuvre de Maupassant, le « père paternel » est toujours malheureux, dépossédé et ridicule. Il existe mais il n’y a pas d’ordre dans lequel il puisse s’inscrire (…). C’est parce que la relation au père est si mutilée ou absente que la relation à la mère est omniprésente (et dévorante) (…). Dans la plupart des nouvelles il est abondamment clair qu’il n’y a pas d’identification paternelle, ni d’interdiction du corps de la mère qui passe par le père. Le complexe d’Oedipe n’est jamais résolu, et si, dans certains cas, il semble possible d’attribuer le mal de vivre a une menace de la castration mal vécue, le plus souvent on peut se demander si nous ne sommes pas rejetés vers une région qui aurait plus d‘attaches au « pré-oedipien » qu’à « l’oedipien » proprement dit. »

Danielle Haase-Dubosc reprend ce thème un peu plus loin et le développe plus longuement . »Dire que le père (imaginaire, symbolique et réel) existe mal (dans les nouvelles de Maupassant), existe peu, ou est considéré comme n’existant pas, revient à dire que l’on se situe mal, ou peu, ou « pas tout le temps » dans le complexe d’Oedipe. Où sommes-nous alors ? Dans le pré-oedipien, dans la relation duelle avec la Mére, la mère qui donne la vie et donne la mort, source de toutes les joies et de toutes les menaces. Le fils est seul avec. Doit « faire avec ça ». C’est cette relation forte et non médiatisée, si ce n’est par le processus de clivage entre Bonne Mère et Mauvaise Mère, qu’il faut maintenant examiner. » (26)

Danielle Haase-Dubosc précise qu’elle se réfère ici aux concepts psychanalytiques développés par Mélanie Klein. A propos de la Bonne et de la Mauvaise Mere, on peut relever un extrait de l’ouvrage « L’Amour, Ia culpabilité et le besoin de réparation« , de Mélanie Klein : « Le premier objet d’amour et de haine du bébé, sa mère, est à la fois désiré et haï avec toute l’intensité et toute Ia force qui sont caractéristiques de ses besoins primitifs. Tout au début, il aime sa mère <la « Bonne Mère »> au moment ou elle satisfait son besoin d’être nourri, lorsqu’elle soulage sa faim. Cette satisfaction est un élément essentiel de la sexualité de l’enfant; il s’agit en fait de son expression initiale. Lorsque cependant le bébé a faim et que ses désirs ne sont pas satisfaits, ou bien lorsqu’il éprouve une douleur physique ou de l’inquiétude, Ia situation change brusquement. Haine et agressivité s’éveillent. Le bébé est alors dominé par des tendances à détruire la personne même <la « Mauvaise Mére »> qui est l’objet de tous ses désirs et qui, dans son esprit, est étroitement liée à tout ce qu’il éprouve, ‘le bon comme le mauvais. » (27)

Danielle Haase-Dubosc poursuit ainsi son explication de l’oeuvre de Maupassant : « Envers la Mauvaise Mère, celle dont on est « la chose », celle qui a le pouvoir de manipuler l’enfant, de lui donner (ou de lui refuser) toutes les gratifications, il y aura très souvent des sentiments de haine violente. La rage de ne pas pouvoir « contenir » la Mauvaise Mère, la peur de sa propre destruction aux mains de cette Mère toute puissante, va s’exprimer à travers toutes les projections dévoratrices et morcelantes de l’enfant pré-oedipien. Le dégoût de la femme qui accouche et qui représente la sexualité, souvent animale, de la mère, les images des femmes écrasées, contaminées, violées, jetées dans des sacs, transformées en bouillie, sont autant de tentatives pour se débarrasser de la Mauvaise Mère qui revient toujours. »

« Mais la Mauvaise Mère est doublée de la Bonne, que l’on veut posséder et dont on veut jouir… » (28) Cette relation avec la Bonne Mère est cependant ambiguë puisqu’elle engendre la rivalité avec des prétendants éventuels. Danielle HaaseDubosc conclut : « Mais n’est-ce pas plutôt que la mère, dans le désir de l’enfant non soumis à la castration, est éternellement la belle fille qui devient « putain » puisqu’elle « accepte » de coucher avec … le père ? » (29)

3. La rencontre de deux inconscients

 

Comme Danielle Haase-Dubosc vient de nous le montrer, la production de Maupassant se prête bien à une interprétation psychanalytique. En fait, les nouvelles de Maupassant attirent sans doute non seulement par leurs qualités littéraires indéniables, mais également parce que leur contenu sous-jacent fait référence à des problèmes que les lecteurs eux-aussi ont dû affronter étant enfants ou même en tant qu’adultes, en cas d’Oedipe mal démêlé. Pierre Glaudes précise cette idée, en la généralisant au texte littéraire : « Le texte <littéraire> résulte d’une force illocutionnaire qui, en donnant à l’énoncé son statut fictionnel, permet à deux inconscients de se rencontrer dans Ia clôture de cet espace conventionnel : d’un côté, l’inconscient du texte, dans lequel repose « l’inconscient énonciateur (…) de l’écrivain »; de l’autre « l’inconscient énonciateur du lecteur » qui vient le vivifier. » (30)

A cela on peut ajouter une citation de Freud où on lit : ”Chacun de nous possède dans son propre inconscient l’instrument avec lequel il est capable d‘interpréter les manifestations de l’inconscient chez les autres. » (31)  On peut dès lors en déduire que la lecture d’oeuvres chargées de souvenirs émotionnels refoulés, comme le sont les nouvelles de Maupassant, réveille inconsciemment chez le lecteur, grâce à la rencontre entre son inconscient et celui de l’écrivain, toute une série d’images enfouies, parfois censurées par les résistances internes, suscitant chez lui surprise, puis enthousiasme. Il existe donc une interaction inconsciente entre l’inconscient de l’auteur, manifesté dans le texte et ceiui du lecteur : l’inconscient du lecteur, tributaire de ses inhibitions et de ses résistances, interprète constamment l’inconscient de l’auteur, sous-jacent dans le texte. Dans une seconde partie du travail, nous pouvons maintenant passer à l’analyse proprement dite d »Apparition“, de Guy de Maupassant; mais tout en gardant bien à l’esprit ce qui précède. En effet, durant la lecture de cette analyse, il ne faudra pas oublier que celle-ci dépend, en tout cas en partie, des interactions entre l’inconscient de l’auteur de ce travail et celui de Maupassant, manifesté d’une manière sous-jacente dans son texte.

ANALYSE D' »APPARITION » DE GUY DE MAUPASSANT
I. ANALYSE SEQUENTIELLE

 

Dans cette première partie de l’analyse, on essaiera de diviser la nouvelle en plusieurs séquences, c’est-à-dire en sous-ensembles qui par leur thème, leur mode d’énonciation, leur unité de lieu, de temps ou de personnage forment un tout cohérent (tout en restant dépendant de l’ensemble du texte, qui forme lui-même un système organisé).

Cette démarche peut paraître anodine à première vue, mais en réalité nous verrons que l’organisation des séquences d »Apparition » n’est pas fortuite et qu’elle répond à des préoccupations précises de Guy de Maupassant.

Chaque séquence sera délimitée en fonction de la numérotation des lignes (voir texte en annexe) et aura un nom qui sera utilisé dans un graphique, à la fin du chapitre.

              1. Délimitation des séquences

Séquence 1 : le vieux marquis de la Tour-Samuel introduit son récit (1-34)

Cette première séquence, dominée par la présence du marquis de la Tour-Samuel, peut être divisée en deux sous-séquences.

              • Sous-séquence a (1-7)

Nous y apprenons que lors d’une soirée intime, le marquis de la TourSamuel, âgé de quatre-vingt-deux ans, est sur le point de prendre la parole, pour raconter une histoire qu’il affirme véridique.

              • Sous-séquence b (8-34)

Le marquis prend la parole et annonce à ses auditeurs qu’ils seront les premiers à entendre le récit d’une aventure qui, il le souligne longuement, l’a profondément marqué.

L’aventure du marquis occupe dès lors la majeure partie du reste de la nouvelle. Il faut remarquer toutefois que lorsqu’il termine son récit, le marquis apporte un commentaire, quoique très bref, sur l’expérience qu’il vient de relater. il précise, dans les deux dernières phrases de la nouvelle : « Et depuis cinquante-six ans, je n’ai rien appris. Je ne sais rien de plus. » Grâce à ces deux phrases, apparemment anodines, Guy de Maupassant crée cependant une boucle : le récit du marquis, qui occupe l’essentiel de la nouvelle (de la deuxième à l’avant-dernière séquence), est encadré, dans la première et la dernière séquence, par des commentaires de ce même marquis.

Séquence 2 : la rencontre de l’ami de jeunesse (35-85)

Le marquis débute son récit en relatant une rencontre fortuite, vieille de 56 ans. En 1827, il retrouve par hasard un vieil ami de jeunesse. Celui-ci, très ému, lui confie alors une mission peu ordinaire : il lui demande de ramener des lettres qui se trouvent dans une chambre de son château. Lui-mème ne souhaite pas y retourner car il y a vécu avec sa fiancée, récemment décédée. Le marquis accepte.

On remarquera ici que le thème de l’ami de jeunesse, qui ouvre le récit du marquis, le clôt également. La dernière séquence de ce récit (258-275, avant-dernière séquence de la nouvelle) nous rapporte en effet que cet ami de jeunesse a disparu. Si, comme nous l’avons vu, les commentaires du marquis forment une boucle autour de son récit, nous constatons donc que ce récit lui-même contient une boucle : il débute avec l’apparition de l‘ami de jeunesse et se termine avec la disparition de celui-ci.

Cette structure de la nouvelle, très complexe mais significative, comme on le verra plus loin, sera illustrée dans un graphique, à la fin de ce chapitre.

Séquence 3 : hésitations (86-102)

Le marquis quitte son ami et se met en route pour accomplir ce qu’il appelle sa « mission » (86). Il hésite pourtant et songe à rebrousser chemin lorsqu’il constate avec irritation que la lettre qu‘il doit remettre au jardinier de son ami est cachetée. Finalement, il se raisonne et estime que son ami a peut-être agi par inadvertance.

Séquence 4 : avertissements (104-136)

Lorsque le marquis parvient à destination, le jardinier du château essaie de le dissuader de se rendre dans la chambre où habitait autrefois son ami et sa fiancée, maintenant décédée. Le marquis s‘en irrite et écarte violemment le jardinier.

Séquence 5 : approche (137-158)

Le marquis pénètre dans la chambre de son ami, puis, après s’être habitué à l’obscurité, se dirige vers le secrétaire où se trouvent les lettres qu’il est venu chercher.

Séquence 6 : l’apparition (159-230)

Cette séquence qui, comme on le verra plus loin dans le graphique, constitue le coeur de la nouvelle. peut elle-même être divisée en deux sous-séquences.

              • Sous-séquence a : l’apparition (159-199)

Le marquis constate soudainement, et avec effroi, que derrière lui, une femme vêtue de blanc le regarde. Il est à noter ici que Maupassant ne précise pas, ni dans cette sous-séquence, ni dans le reste de la nouvelle, l’identité de cette femme. On ne sait pas, en particulier, si celle-ci a été enfermée par mégarde dans cette pièce, ou s’il s’agit du spectre de l’épouse de l’ami du marquis, décédée récemment.

              • Sous-séquence b ; dialogue avec l’apparition (200-230)

La femme demande au marquis de lui brosser les cheveux car elle souffre affreusement, dit-elle. Le marquis lui obéit, malgré la sensation très désagréable qu’il ressent au contact de ces cheveux. Finalement, la femme lui arrache le peigne et s’enfuit.

Séquence 7 : la fuite (231-247)

Lorsque le marquis se rend compte que la porte par laquelle la femme semblait s’être enfuie est fermée et inébranlable, il est saisi de panique. il prend les lettres qu’il était venu chercher et se sauve, effrayé.

Séquence 8 : le doute (247-257)

De retour chez lui, le marquis s’enferme dans sa chambre et se demande s’il n’a pas été victime d’une hallucination. Mais soudain, il découvre sur sa veste des cheveux de femme. ce qui infirme l’idée d’une vision.

Séquence 9 : la disparition de l’ami de jeunesse (258-275)

Le marquis fait apporter le jour même à son ami les lettres qu’il a ramenées du château. Le lendemain, il se rend chez lui pour lui raconter son aventure. mais celui-ci a disparu. Toutes les recherches sont inutiles, l’ami ne réapparaît pas. Quant au château, malgré une fouille minutieuse, aucun indice n’y révèle une femme cachée.
……….

2. Analyse graphique de l’organisation des séquences

 

Pour visualiser l’organisation des séquences d »Apparition“, un graphique va maintenant être présenté. Celui-ci est important car il révèle un élément essentiel pour la suite de l’interprétation : l’épisode de l’apparition (séquence 7) occupe le centre de la nouvelle et est entouré par plusieurs séquences, que l’on pourrait appeler de « protection ».

a. Graphique de la structure séquentielle d' »Apparition »

b. Commentaire du graphique séquentiel

Ce graphique met bien en évidence le fait que, comme déjà mentionné, l’épisode de l’apparition occupe le centre de la nouvelle. il est en effet entouré en amont par des séquences qui annoncent cette apparition (séquences 3,4,5 : hésitations, avertissements, approche) et, en aval, par des séquences qui en sont la conséquence (séquences 7,8 : la fuite, le doute).

Ces diverses séquences sont ensuite elles-mêmes englobées dans deux boucles qui se superposent : la boucle de l’ami de jeunesse (séquences 2 et 9), ami de jeunesse qui apparait au début et à la fin du récit du marquis, et la boucle du vieux marquis de la Tour-Samuel (séquences 1 et 10), celui-ci apportant des commentaires sur son récit, au début et à la fin de la nouvelle.

Tout se passe donc comme si, par la structuration séquentielle de la nouvelle, Maupassant essayait, probablement inconsciemment, d’isoler l’épisode de l’apparition en l’entourant de plusieurs zones de protection, tant en amont qu’en aval. Pourquoi autant de précautions ? C’est ce que nous allons essayer d’élucider dans les parties suivantes de ce travail.

II. ANALYSE  ACTANTIELLE

 

Dans le chapitre précédent, nous avons conclu que l’analyse séquentielle ne répondait pas à toutes les questions que pose l’organisation structurelle d‘ »Apparition“. Dans cette nouvelle section, on tentera donc d’approfondir l’investigation en recourant à d’autres outils, en particulier à la grille actantielle conçue par Greimas.(32) Cette analyse permettra de dégager les actants (Sujet, Destinataire, Destinateur, Adjuvant et Opposant), ainsi que l’Objet d »Apparition« .

A) LE SUJET, LE DESTINATEUR, L’OBJET ET LE DESTINATAIRE
              1. Le SUJET

Dans son ouvrage « Métapsychologie« , Freud affirme : « Nous savons que le rêve est absolument égoïste et que la personne qui joue le rôle principal dans les scènes s’avérera toujours être la personne propre . C’est là une conséquence évidente du narcissisme de l’état de sommeil. » (33)

Transposant ce raisonnement de Freud, il sera considéré ici que dans “Apparition« , comme dans un rêve, le Sujet, c’est-à-dire le personnage principal de la nouvelle, n’est autre que son auteur, Guy de Maupassant, qui y apparaît successivement sous les traits du vieux marquis de la Tour-Samuel, de ce même marquis au moment de l’apparition et de l’ami de jeunesse du marquis. Dans la suite du travail, nous tenterons de justifier cette approche ainsi que les hypothèses qui sont émises dans le reste de l’analyse actantielle. Notons toutefois que cette « multipersonnalité » de l’individu est un phénomène courant dans les rêves, utilisé pour déjouer la censure créée par les résistances internes de l’individu.

2. Le DESTINATAIRE

Si l’on admet que Guy de Maupassant est présent dans sa nouvelle par l’intermédiaire des principaux personnages masculins, le Destinataire (qui reçoit du Sujet, Guy de Maupassant, l’Objet, défini ci-dessous) est alors sa mère, Laure de Maupassant qui, comme on le verra plus loin, se manifeste d’abord à travers l’épouse de l’ami de jeunesse du marquis, récemment décédée, puis à travers l’apparition elle-même. Il reste maintenant à préciser la nature de l’Objet transmis par le Sujet, Guy de Maupassant, à sa mère, qui en est le Destinataire.

3. L’OBJET

Pour définir cet Objet, il est nécessaire d’analyser séparément les trois personnages masculins qui constituent le Maupassant Sujet, ainsi que leur relation avec le Destinataire, Laure de Maupassant.

a. L’ami de jeunesse du marquis et son épouse

 

Reprenons dans un premier temps la définition du complexe d’Oedipe, telle qu’elle est donnée par Jean Laplanche et J.-B. Pontalis : « Ensemble organisé de désirs amoureux et hostiles que l’enfant éprouve à l’égard de ses parents (…) Le complexe se présente comme dans l’histoire d’Oedipe-Roi : désir de la mort de ce rival qu’est le personnage du même sexe et désir sexuel pour le personnage du sexe opposé.  » (34)

Ce désir Oedipien, dans le cas qui nous occupe, celui de Maupassant envers sa mère, Laure, est clairement exposé lorsque nous est présentée dans « Apparition » la relation entre l’ami de jeunesse du marquis et son épouse. On y lit : « Devenu follement amoureux d’une jeune fille, il (l’ami de jeunesse du marquis) l’avait épousée dans une sorte d’extase de bonheur« . Ce mariage très réussi débute alors dans une « félicité surhumaine » et une « passion inapaisée » (46-48). Les mots choisis par Maupassant expriment d’une manière heureuse le lien privilégié qui unit, durant la période oedipienne, l’enfant, ici Maupassant lui-même, à sa mère.

Nous essaierons plus loin d’analyser les raisons conduisant malgré tout à l’échec de cette idylle, qui se termine par la mort soudaine de l’épouse de l’ami du marquis (49). Pour l’instant, on se bornera à constater que l’Objet que le Sujet (ami de jeunesse du marquis/Maupassant enfant) transmet au Destinataire (épouse de l’ami du marquis/Laure de Maupassant) est le désir amoureux qui unit l’enfant à sa mère, en période oedipienne.

b. Le marquis et l’apparition

 

Dans la relation entre le marquis et l’apparition, l’Objet est, comme précédemment, le désir oedipien de l’enfant, c’est-à-dire celui de Maupassant envers sa mère. Cela transparaît, entre autre, aux lignes 207-210 où l’on peut lire . « Et elle (l’apparition), s’assit doucement dans mon fauteuil (celui du marquis). Elle me regardait : « Voulez-vous ? » Je fis « Oui ! » de la tête, ayant encore le voix paralysée. »

Cette relation se termine cependant d’une manière abrupte, puisque l’apparition s’enfuit sans donner d’explication. On remarque ainsi que les deux transpositions de la relation entre Maupassant enfant et sa mère prennent fin d’une manière négative, d’abord avec la mort soudaine de l’épouse de l’ami du marquis, puis avec la fuite inattendue de l’apparition.

c. Le vieux marquis de la Tour-Samuel

 

On relèvera enfin le rôle particulier joué par le vieux marquis. Ce personnage est sans doute un moyen technique que Maupassant utilise pour pouvoir relater plus facilement un récit chargé émotionnellement, en l’occurrence la relation oedipienne avec sa mère. Le vieux marquis, à 82 ans, n’est en effet plus tourmenté (ou moins tourmenté) par les exigences pulsionnelles et peut donc sans trop de précautions parler de ses problèmes émotionnels d’enfance. Il affirme d’ailleurs avant de débuter son récit : « Oh ! je n’aurais pas avoué cela avant d’être arrivé à l’âge où je suis. Maintenant je peux tout vous dire. » (19-20)

4. Le Destinateur

 

ll s’agit ici d’étudier la force qui pousse le Sujet (Maupassant enfant) à transmettre l’Objet (l’amour oedipien) au Destinataire (sa mère). A cet égard, on peut citer un extrait de Freud : « Les forces dont l’action met en mouvement l’appareil psychique (…) expriment les grands besoins corporels. Nous appelons ces besoins corporels (…), « Triebe” (instincts ou pulsions) . Et que veulent ces instincts ? La satisfaction, c’est-à-dire que soient amenées des situations dans lesquelles les besoins corporels puissent s’éteindre. La chute de la tension du désir est ressentie, par l’organe de notre perception consciente, comme un plaisir: une croissance de cette même tension comme un déplaisir. De ces oscillations naît la suite des sensations « plaisir-déplaisir » qui règle l’activité de tout l‘appareil psychique. » (35)

Si l’on se réfère à cet extrait, on peut alors considérer que dans « Apparition » le Destinateur équivaut aux forces pulsionnelles qui à travers l’amour oedipien de l’enfant envers sa mère cherchent à être satisfaites. On verra plus loin que chez Maupassant, du fait de complications survenues dans la relation avec sa mère, ces forces pulsionnelles ne pourront obtenir entièrement satisfaction, ce qui engendre, comme l’explique Freud, tension et déplaisir.

B) LES ADJUVANTS ET LES OPPOSANTS

 

  1. Laure de Maupassant, Adjuvante et Opposante

Cette deuxième partie de l’analyse actantielle tentera de cerner les forces et les personnages qui facilitent la transmission de l’Objet (l’amour oedipien), du Sujet (Maupassant enfant) au Destinataire (mère de Maupassant) (ces forces et ces personnages sont des Adjuvants), et les forces et les personnages qui s’y opposent (les Opposants).

On se concentrera donc à nouveau sur les deux relations que nous avons déjà en partie analysées plus haut, celle de l’ami de jeunesse avec son épouse et celle du marquis avec l’apparition. Cela nous permettra de constater une similitude troublante entre elles : dans les deux cas, le personnage féminin qui représente la mère de Maupassant (l’épouse de l’ami du marquis et l’apparition), joue un double rôle, celui d’Adjuvant et celui d’Opposant.

L’épouse de l’ami du marquis est en effet Adjuvante puisque c’est elle qui offre à son époux une « extase de bonheur » et une « félicité surhumaine » (47-48). Mais elle est également Opposante car, par sa mort soudaine, elle rompt cette relation idyllique (49). De même, l‘apparition est Adjuvante lorsqu’elle tend le peigne au jeune marquis pour qu’il lui brosse les cheveux et la guérisse de ses douleurs (211-214). Puis elle devient Opposante. lorsqu’elle lui arrache ce peigne des mains et s’enfuit sans explication (228-230).

Comment expliquer l’ambiguité de ces deux relations avec la mère qui, à travers l’épouse de l’ami de jeunesse du marquis et l’apparition, semble dans un premier temps accepter I’amour oedipien de son fils, puis le rejeter brusquement ? Pour cela nous devons nous référer aux concepts développés par Mélanie Klein où celle-ci rend compte des conflits qui naissent inévitablement entre les désirs de l’enfant envers sa mère et la satisfaction nécessairement partielle qu’il en obtient.

2. Mélanie Klein : amour, haine et besoin de réparation

 

Dans le chapitre qui suit vont être présentées les grandes lignes de la démarche psychanalytique de Mélanie Klein. Cela nous permettra, dans un premier temps, d’élucider l’énigme du personnage de la mère dans « Apparition« , à la fois Adjuvante et Opposante, et nous aidera ensuite à approfondir l’analyse du texte.

A propos du rôle qu’a joué Mélanie Klein dans l’évolution de la psychanalyse, on peut citer Nicolas Abraham et Maria Tarok : « La plus grande figure de la psychanalyse après Freud : tel est le titre que, des adeptes aux adversaires, tous les psychanalystes, ou à peu prés, s’accordent pour reconnaître à Mélanie Klein (…). Si Freud centrait ses recherches sur l’Oedipe, (…) Mélanie Klein, elle, les complète par l’étude des conflits plus précoces (…). » (35)

Comme point de départ à la présentation de Mélanie Klein, on reprendra un extrait, déjà en partie cité plus haut (voir « Oeuvre de Guy de Maupassant« , sous « Guy de Maupassant psychanalysé« ), où celle-ci évoque les désirs et les frustrations du bébé à l’égard de sa mère : « Le premier objet d’amour et de haine du bébé, sa mère, est à la fois désiré et haï de toute l’intensité et de toute la force qui sont caractéristiques de ses besoins primitifs. Tout au début, il aime sa mère au moment où celle-ci satisfait son besoin d’être nourri, lorsqu’elle soulage sa faim et qu’elle lui donne ce plaisir sensuel qu’il éprouve quand sa bouche est stimulée par la succion du sein. Cette satisfaction est un élément essentiel de la sexualité de l’enfant : il s’agit en fait de son expression initiale. Lorsque cependant le bébé a faim et que ses désirs ne sont pas satisfaits, ou bien lorsqu’il éprouve une douleur physique ou de l’inquiétude, la situation change brusquement. Haine et agressivité s’éveillent. Le bébé est alors dominé par des tendances à détruire la personne même qui est l’objet de ses désirs et qui, dans son esprit, est étroitement liée à tout ce qu’il éprouve, le bon comme le mauvais.“ (37) Mélanie Klein poursuit plus loin : « Ces fantasmes de destruction sont équivalents à des souhaits de mort; une de leurs particularités, très importante, c’est que le bébé éprouve le sentiment que ce qu‘il désire dans ses fantasmes est vraiment arrivé : c’est-à-dire qu’il a le sentiment d’avoir réellement détruit l’objet de ses pulsions destructrices et de continuer à le détruire.  » (38)

L’agressivité que Ie bébé ressent envers sa mère du fait de ses désirs frustrés ne reste cependant pas sans conséquence : le bébé craint en effet que sa mère ne cherche à le punir de ses pulsions agressives envers elle, comme le précise Mélanie Klein : « Les tendances agressives, stimulées et renforcées par la frustration, transforment, dans la pensée de l’enfant, les victimes de ses fantasmes agressifs en figures meurtries et vengeresses qui le menacent d’attaques sadiques identiques à celles qu’il lance contre ses parents. » (39)

D’autre part, les impulsions agressives que le bébé ressent à l’égard de sa mère engendrent également chez lui un fort sentiment de culpabilité que Mélanie Klein évoque de la façon suivante . « Nous savons tous que si nous décelons en nous-mêmes des pulsions de haine à l’égard d’une personne que nous aimons, nous éprouvons un sentiment d’inquiétude ou de culpabilité. Ainsi que Coleridge l’exprime : « (…) la colère contre l’être aimé torture l’esprit comme la démence. » (40)

Les sentiments de culpabilité que l’enfant éprouve dans la relation avec sa mère deviennent rapidement insupportables. Pour contrer leurs effets, il n’a alors d’autre ressource que d’essayer de réparer, par l’intermédiaire de fantasmes, le tort qu’il croit avoir occasionné à sa mère. Mélanie Klein écrit à ce sujet : « Le corollaire essentiel de l’angoisse, de la culpabilité et des sentiments dépressifs est le besoin de réparation. Poussé par sa culpabilité, le petit enfant est contraint de détruire l’effet de ses tendances sadiques par des moyens libidinaux (…). Les fantasmes réparateurs constituent, même dans les plus petits détails, l’inverse des fantasmes sadiques; au sentiment de toute-puissance sadique correspond un sentiment de toute-puissance réparatrice. Par exemple, l’urine et les fèces sont des agents destructeurs lorsque l’enfant éprouve de la haine (…). Mais lorsqu’il se sent coupable et qu’il est amené à faire réparation, les « bons » excréments se transforment dans son esprit en moyens de réparer les dommages faits par ses excréments « dangereux« . (41)

Dès lors, c’est cette impulsion à la réparation qui, si elle est satisfaite, redonne la tranquilité à l’enfant, tranquilité que son agressivité envers la mère avait momentanément ébranlée. Mélanie Klein poursuit : »(…) Par le besoin de réparation, le petit enfant pense que l’objet blessé peut être réparé, que le pouvoir de ses propres tendances agressives est réduit, que ses tendances d’amour peuvent se déployer, et que sa culpabilité peut s’apaiser.  » (42)

Après ces explications données par Mélanie Klein, on comprend mieux pourquoi la mère de Maupassant est présentée dans « Apparition » à la fois comme Adjuvante et comme Opposante dans la relation oedipienne avec son fils : elle est Adjuvante dans la mesure où elle est source des désirs de son fils et satisfait une partie de ces désirs (l’épouse de l’ami du marquis, qui offre à son mari une « félicité surhumaine »; l’apparition qui donne un peigne au marquis pour que celui-ci lui brosse les cheveux et la guérisse de ses maux). Mais la mère de Maupassant est aussi Opposante car les désirs de l’enfant ne sont pas entièrement satisfaits (la mort de l’épouse de l’ami du marquis; le retrait du peigne par l’apparition et sa fuite), ce qui suscitera chez lui d’intenses réactions, comme nous allons l’analyser dans le chapitre suivant.

MELANIE KLEIN ET LA RELATION ENFANT-MERE DANS « APPARITION » LA REPETITION D’UN TRAUMATISME

 

Afin de compléter l’analyse actantielle que nous venons de présenter et pour préparer le chapitre consacré à la structure sous-jacente d »Apparition”, nous pouvons maintenant tenter de retrouver les différentes étapes du schéma kleinien dans le texte de Maupassant.

Les étapes de ce schéma, que nous avons étudié dans le chapitre précédent, peuvent être résumées de la façon suivante :

  1. les désirs de l’enfant : l’enfant éprouve des désirs à l’égard du premier objet, le sein maternel. (43)

2. la frustration : une partie de ces désirs sont frustrés lorsque la mère interrompt l’allaitement, momentanément ou définitivement, lors du sevrage.

3. l’agressivité : l’enfant réagit à cette frustration par une forte agressivité contre l’objet désiré qui lui est refusé (le sein maternel).

4. la crainte : l’enfant craint que la victime de son agressivité (la mère dans notre exemple), ne cherche à se venger et à le punir.

5. la culpabilité : l’enfant pense avoir détruit, par ses pulsions agressives, l’objet désiré (le sein maternel), ce qui engendre chez lui un puissant sentiment de culpabilité.

6. Ie désir de réparation : la culpabilité pousse l’enfant à tenter de réparer, par des processus psychologiques, l’objet qu’il croit avoir détruit (le sein maternel). Si cette démarche est couronnée de succès, un nouvel équilibre est alors créé, cet objet (souvent appelé « le bon objet“ par Mélanie Klein) étant définitivement intégré dans le psychisme de l’enfant, ce qui lui permet de passer à l’étape suivante du complexe oedipien. (44)

 

  1. Désirs, frustration et culpabilité : l’ami de jeunesse du marquis et son épouse

Les étapes des désirs, de la frustration et de la culpabilité apparaissent clairement dans la relation ami de jeunesse du marquis-épouse (46-54).

Les désirs de l’enfant se manifestent à travers l’amour immodéré du jeune homme à l’égard de son épouse. Mais, comme le suggère le schéma kleinien, les désirs démesurés du jeune homme/Maupassant enfant, ne peuvent être totalement satisfaits et sont en conséquence frustrés par la disparition de l’objet aimé, l’amante/mère de Maupassant.

Le jeune homme se retire alors dans son château, éperdu de douleur, angoissé à l’idée que son amour excessif ait pu causer la disparition de l’amante, tel l’enfant qui craint, par son agressivité, avoir détruit l’objet de ses désirs.

Voici l’extrait en question : « Devenu follement amoureux d’une jeune fille, il (l’ami de jeunesse du marquis-Maupassant enfant) l’avait épousée dans une sorte d’extase de bonheur. Après un an d’une félicité surhumaine et d’une passion inapaisée, elle était morte subitement d’une maladie de coeur, tuée par l’amour lui-même, sans doute. Il avait quitté son château le jour même de l’enterrement, et il.était venu habiter son hôtel de Rouen. Il vivait là, solitaire et désespéré, rongé par la douleur, si misérable qu‘il ne pensait qu‘au suicide. » (46-54)

2. La crainte de la mère et l’échec des désirs de réparation : le marquis et l’apparition

Comme nous avons vu plus haut, les impulsions agressives du bébé, mécontent de voir ses désirs frustrés, provoquent chez lui un sentiment de culpabilité. Mais l’enfant craint également que la victime de ses impulsions agressives, sa mère, ne cherche à se venger. Ceci induit chez lui un fort sentiment de crainte. Cette peur-panique de la mère est explicitée dans l’épisode de l’apparition, notamment à partir de la ligne 177. On y lit : « Une grande femme (l’apparition) vêtue de blanc me regardait, debout derrière le fauteuil où j’étais assis une seconde plus tôt. Une telle secousse me courut dans les membres que je faillis m’abattre à la renverse ! Oh l personne ne peut comprendre, à moins de les avoir ressenties, ces épouvantables et stupides terreurs. L’âme se fond; on ne sent plus son coeur; le corps entier devient mou comme une éponge, on dirait que tout l’intérieur de nous s’écroule. »

L’angoisse du marquis apparaît encore en maints endroits durant l’épisode de l’apparition (198-199, par exemple : « car je vous assure que, dans l’instant de l’apparition, je ne songeais à rien. J’avais peur. »); et surtout, on peut se demander si ce n’est pas la crainte de la vengeance de la mère qui angoisse le marquis lorsqu’il s’apprête à brosser les cheveux de l’apparition, le forçant ainsi à créer une représentation rassurante par l’intermédiaire des cheveux transformés en serpents, symbole phallique de lutte contre la peur de la castration. (45) Ce passage débute à la ligne 215 : « Ses cheveux (ceux de l’apparition) dénoués, très longs, très noirs, me semblait-il, pendaient par-dessus le dossier du fauteuil et touchaient Ia terre. Pourquoi ai-je (« je » se référe au marquis) fait ceci ? Pourquoi ai-je reçu en frissonnant ce peigne, et pourquoi ai-je pris dans mes mains ses longs cheveux qui me donnèrent à la peau une sensation de froid atroce comme si j’eusse manié des serpents ? Je n’en sais rien. »

Il est à noter également, qu’une fois que le marquis-Maupassant enfant a commencé à brosser les cheveux de l’apparition, son angoisse diminue progressivement, probablement apaisée par le caractère pacifique de la mère qui ne cherche pas à le punir. Ainsi, celui-ci devient plus audacieux et, après avoir saisi avec appréhension la chevelure de « glace », il la tord, la renoue, la dénoue, Ia tresse, « comme on tresse la crinière d’un cheval”, alors que l’apparition, visiblement satisfaite, soupire, penche la tête et semble heureuse (224-227). Que se passe-t-il ? Conformément au schéma kleinien, l’enfant paraît tenter, en brossant les cheveux de sa mère, de réparer le mal qu‘il craint lui avoir fait, de la « guérir ». N’oublions pas en effet les paroles de l’apparition qui dit plus haut dans le texte :

« Peignez-moi, oh ! peignez-moi, cela me guérira; il faut que l’on me peigne. Regardez ma tête … Comme je souffre; et mes cheveux comme ils me font mal ! “ (212-215)

Malheureusement, l’apparition rompt le fragile équilibre créé, puisque, brusquement et sans explication, elle retire le peigne des mains du marquis, détruisant ainsl chez l’enfant tout espoir de réparer le mal qu’il croit lui avoir fait. (46)

3. L’agresslvité : le marquis et le jardinier

Si l’on n’a pas mentionné jusqu’ici l’étape kleinienne de l’agressivité de l’enfant à l’égard de se mére, agressivité résultant de la frustration de ses désirs, c‘est parce que celle-ci n’apparaît pas clairement, comme les autres éléments du schéma, dans les relations ami du marquis-épouse ou marquis-apparition. L‘agressivité se manifeste auparavant, dans la conversation entre le marquis et le jardinier, de la ligne 107 à la ligne 136. Les termes utilisés par le marquis sont éloquents et témoignent abondamment de son animosité à l’égard du jardinier : lignes 119-120 : « Parbleu ! Mais est-ce que vous auriez l’intention de m’interroger, par hasard ? »; lignes 126-127 : « Ah ! ça, voyons, vous fichez-vous de moi ? »; lignes 134-135 : « Maintenant, taisez-vous, n’est-ce pas ? ou vous aurez affaire à moi. »

Finalement, le marquis, excédé, s’emporte et écarte violemment le jardinier, qui tente de le dissuader d’entrer dans la chambre où a vécu l’épouse de l’ami de jeunesse, récemment décédée (136).

Pourquoi cette agressivité du marquis-Maupassant enfant se marque-t-elle à l’égard du jardinier, plutôt qu’à l’égard de l’épouse de l’ami du marquis ou de l’apparition? Probablement parce qu’il s’agit là d’un sujet douloureux, qu’inconsciemment le Maupassant écrivain, pris de remords, refoule fortement et n’ose pas introduire directement dans la relation mère-fils, comme cela s‘est passé dans la réalité.

Ce puissant refoulement de l’agressivité, et l’échec de la réparation, tel qu’il nous a été présenté dans la relation marquis-apparition, constitueront dès lors le coeur de la névrose au sens kleinien, que la cure analytique devra restituer à la conscience du patient et élaborer, comme l’expliquent Nicolas Abraham et Maria Torok : « L’objectif de la cure (pour Mélanie Klein), se définit avec une remarquable simplicité : développer l’aptitude à réparer le bon objet (ce que l’enfant ne peut faire correctement tant que les sentiments de culpabilité et de crainte sont trop forts) et, conjointement, élaborer par le transfert (sur la personne de l’analyste) des pulsions agressives jusque là projetées ou refoulées,” (47)

Mélanie Klein explicite cela d’une manière plus précise dans un texte paru en 1950, « Sur les critères à utiliser pour mettre fin à une psychanalyse« , définissant par la même occasion deux termes essentiels de sa théorie : la position schizoparanoïde et la position dépressive. Elle écrit : « Mes travaux sur le développement des enfants en bas âge m’ont permis de distinguer deux formes d’angoisse : l’angoisse de la persécution (…), qui est à la source de la « position schizoparanoïde » et l’angoisse dépressive (…), à l’origine de la « position dépressive » (…). L’angoisse de la persécution est liée principalement aux dangers perçus comme menaçant le sujet (c’est-à-dire l’enfant); l’angoisse dépressive, aux dangers perçus comme menaçant l’objet aimé, en premier lieu par l’agression du sujet lui-mème (…). La crainte d’être dévoré, d’être empoisonné, d’étre castré, la crainte d’attaques contre « l’intérieur’ de son corps , appartiennent à l’angoisse de la persécution (…). Le sentiment de culpabilité, lié à l’angoisse dépressive, se réfère aux dommages causés par les désirs cannibales et sadiques (de l’enfant). La culpabilité donne naissance au désir de réparation de l’objet aimé ainsi endommagé (…), désir qui approfondit le sentiment d‘amour et facilite les relations objectales (…). Selon ma thèse, la condition préalable pour un développement normal est que tant les angoisses de la persécution que les angoisses dépressives aient été amplement réduites et modifiées. En conséquent (…), le problème de la finalisation des analyses d’enfants et d’adultes peut se définir ainsi : il faut que l’angoisse de la persécution et l’angoisse dépressive aient été suffisamment réduites.“ (48)

 4. La petite Rita

Afin d’illustrer les concepts psychanalytiques élaborés par Mélanie Klein et que l’on a repris pour l’étude d »Apparition« , le cas de la petite Rita va maintenant être présenté. On verra que dans cette analyse, Mélanie Klein reprend fidèlement les étapes que nous avons énoncées au début de ce chapitre (désirs-frustrationagressivité-culpabilité-crainte-désir de réparation).

Mélanie Klein débute par une description du comportement de Rita : « Rita avait deux ans et neuf mois au début de son analyse . Elle avait des angoisses diverses, était incapable de supporter les frustrations et se sentait souvent très malheureuse. Elle passait d’une « bonté“ exagérée, accompagnée de remords, à des accès de « méchanceté » où elle essayait de dominer les personnes de son entourage (…). Elle pleurait souvent, sans raison apparente. Sa culpabilité et sa détresse s’exprimaient dans les questions incessantes qu’elle posait à sa mère : “Est-ce que je suis gentille ? « Est-ce que tu m’aimes ? Elle ne supportait aucun reproche et lorsqu’on la réprimandait, elle fondait en larmes ou prenait une attitude de défi (…). Bien qu’elle fût très intelligente, le développement et l’intégration de sa personnalité étaient entravés par la force de sa névrose.“ (49)

Mélanie Klein analyse le comportement de Rita de la façon suivante : « Les sentiments dépressifs de Rita étaient un des traits marquants de sa névrose. Elle avait des accès de tristesse, pleurait souvent sans raison, demandait sans cesse à sa mère si celle-ci l’aimait : c’étaient là les signes de ses angoisses dépressives. L’origine de ces angoisses se trouvaient dans son rapport aux seins de sa mère. Ses fantasmes sadiques, dans lesquels elle avait attaqué le sein et le corps maternel tout entier, avaient entraîné chez Rita une peur qui la dominait et agissait profondément sur sa relation avec sa mère. D’une part, elle aimait sa mère comme un objet indispensable et bon, et se sentait coupable de l’avoir mise en péril par ses fantasmes agressifs; d’autre part, elle la détestait et la redoutait en tant que mauvaise mère persécutrice : elle avait peur qu’une mére vengeresse n’attaquât son corps (…). Rita était incapable d’affronter ces angoisses aiguës. »

Mélanie Klein poursuit : « Un épisode tiré de la partie initiale de son analyse est significatif à cet égard. Elle griffonnait avec vigueur sur une feuille de papier qu’elle noircit tout entière. Elle la déchira ensuite en petits morceaux qu’elle jeta dans un verre d’eau, et approcha le verre de sa bouche, comme pour boire. Elle s’arrêta alors et dit à mi-voix : « Femme morte ». Une autre fois, elle fit les mêmes gestes et prononça les mêmes paroles. » Mélanie Klein interprète ainsi cet épisode : « Le papier noirci, déchiré et jeté dans l’eau représentait sa mère, détruite par des moyens oraux, anaux (les excréments) et urétraux (les urines). » (50)

Du fait du tort qu’elle croit avoir fait à sa mère, Rita se voit obligée, pour contrer ses fortes angoisses dépressives, de tenter de réparer ses pulsions destructrices. Mais cela a également comme conséquence de fausser la relation avec son père. Mélanie Klein explique : « La relation de Rita à son père dépendait largement des situations d’angoisse centrées sur sa mère (…). Ces angoisses qui, un peu plus tôt, avaient détérioré sa relation avec sa mère, jouaient un rôle important dans l’échec du développement oedipien . Elles avaient pour effet de renforcer son désir de posséder un pénis (celui du pére). Rita pensait en effet que le seul moyen de réparer les dommages faits à sa mère et de remplacer les bébés que dans ses fantasmes elle lui avait volés, était de posséder un pénis à elle, qui lui permettrait de donner des enfants à sa mère (…). »

Heureusement, grâce à l’analyse faite par Mélanie Klein, Rita parvient progressivement à élaborer et à dépasser les conflits qui jusqu’alors la tourmentaient : « A mesure que les angoisses (de Rita) décrurent, elle devint capable de supporter ses désirs oedipiens et put parvenir progressivement à une attitude féminine et maternelle. Vers la fin de son analyse, la relation de Rita avec ses parents et son frère s’était améliorée (…); son ambivalence à l’égard de sa mère diminue, et des rapports plus stables et plus amicaux s’établirent entre elles. » (51)

5. L’expérience traumatique dans « Apparition« 

Le but de ce chapitre, où l’on a abondamment utilisé et commenté l‘oeuvre de Mélanie Klein, était d’étayer une des hypothèses de base de ce travail : à savoir que dans « Apparition« , les relations ami du marquis-épouse et marquis-apparition. sont des répétitions inconscientes de la part de Maupassant d’une expérience traumatique qu’il a vécue dans son enfance, dans sa relation avec sa mère; et que cette expérience traumatique provient, en tout cas en partie, du fait que Maupassant, étant enfant, n‘est pas parvenu à gérer d’une manière satisfaisante sa position schizo-paranoïde (qui se manifeste par la crainte de la vengeance de la mère) et sa position dépressive (caractérisée par la culpabilité issue de l’agressivité dirigée contre la mère).

Si l‘on admet cette hypothèse, on peut alors faire ressortir une nouvelle structure d »Apparition« , sous-jacente, qui complète le découpage séquentiel fait plus haut. (52)

STRUCTURE SOUS-JACENTE D »APPARITION« 

  1. La répétition d’une expérience traumatique, vue par Freud

Pour dégager la structure sous-jacente d »Apparition« , nous devons nous référer à un texte de Freud, où sont distinguées les différentes phases qui surviennent lors de la répétition d’une expérience traumatique. Freud écrit : « Lorsque l’on a vécu un traumatisme, on prête attention à l’approche de situations analogues, et on signale le danger par une répétition abrégée des impressions ressenties au cours du traumatisme, par un affect d’angoisse. Cette réaction à la perception du danger introduit alors une tentative de fuite, qui exercera une action salvatrice jusqu’à ce qu’on soit suffisamment affermi pour affronter ce qu’il y a de dangereux dans le monde extérieur, d’une façon plus active. » (53)

A partir de cet extrait, on peut distinguer trois étapes lors de la répétition d’une expérience traumatique :

(1) Le sujet perçoit l’approche d’une situation où le traumatisme va se répéter et, sous l’effet de l’angoisse, signale ce danger par une répétition abrégée des impressions ressenties lors du traumatisme.

(2) La répétition du traumatisme

(3) Le sujet, incapable de gérer cette situation, tente de s’en éloigner par la fuite.

Si nous revenons maintenant au texte d »Apparition« , qui est rappelons-le, selon l’hypothèse de ce travail, la répétition d’une expérience traumatique vécue par Maupassant dans son enfance, nous pourrons constater que l’on peut y retrouver les trois phases décrites par Freud.

2. Structure sous-jacente d »Apparition« 

a. La répétition du traumatisme

Comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, l’épisode central d »Apparition”, celui de la rencontre entre le marquis et l’apparition, constitue, selon l’hypothèse de ce travail, la répétition d’un traumatisme dont Maupassant a été victime dans son enfance (159-230). La division en deux sous-séquences que nous avions faite dans l’analyse séquentielle ne se justifie plus ici, puisque c’est toute la rencontre entre le marquis et l’apparition qui constitue une transposition du traumatisme infantile de Maupassant.

b. L’annonce du danger et la répétition abrégée du traumatisme

L’approche du danger que représente pour le marquis la rencontre avec l’apparition, (la répétition du traumatisme), est déjà annoncée au début du texte, par le vieux marquis de la Tour-Samuel, qui avoue n’avoir jamais osé raconter son aventure auparavant, tellement elle l’a effrayé (8-34); puis par les hésitations du marquis, sur le point de rebrousser chemin lorsqu’il constate que son ami a cacheté la lettre qu’il lui a remise (96-102); et enfin par le jardinier du manoir, dont les mises en garde visent à dissuader le marquis de pénétrer dans la chambre de son ami (103-136).

Le danger est en outre signalé par la relation ami de jeunesse du marquis-épouse (46-54). Cette relation est une première répétition abrégée de l’expérience traumatique vécue par Maupassant dans son enfanœ, qui a pour but. comme l’explique Freud, d‘annoncer une répétition plus élaborée et plus menaçante, celle de la relation marquis-apparition. Ceci explique que ces deux relations, ami du marquis-amante, marquis-apparition, se terminent d’une manière identique, avec la disparition soudaine du personnage féminin.

Cette section de l‘annonce du danger, qui constitue une approche prudente vers la répétition de l’expérience traumatique, commence donc au début du texte et fait place, dès la ligne 158, à la deuxième section, celle de la rencontre entre Ie marquis et l’apparition.

c. la fuite

La fuite, qui est la conséquence de l’incapacité du marquis-Maupassant enfant, à gérer le traumatisme né dela relation avec l’apparition-mère, se manifeste immédiatement après la disparition de l’apparition. Le marquis, pris de panique, s’enfuit du manoir et ne s’arrête que lorsqu’il parvient à un lieu qui le calme, sa chambre, où il s’enferme. Le passage en question est le suivant (237-246) :

« Alors une fièvre de fuite m’envahit, une panique, la vraie panique des batailles. Je saisis brusquement les trois paquets de lettres sur le secrétaire ouvert; je traversai l’appartement en courant, je sautai les marches de l’escalier quatre par quatre, je me trouvai dehors, je ne sais par où, et, apercevant mon cheval à dix pas de moi, je l’enfourchai d’un bond et partis au galop.

Je ne m’arrétai qu’à Rouen, et devant mon logis. Ayant jeté la bride à mon ordonnance, je me sauvai dans ma chambre où je m’enfermai pour réfléchir. »

Mais la fuite se marque également par la disparition de l’ami de jeunesse du marquis-Maupassant enfant (257-270), ce qui équivaut probablement à un refoulement de l’expérience traumatique, puis à la fin du texte, par le retour au vieux marquis de la Tour-Samuel qui, on l’a vu plus haut, du fait de son âge avancé, constitue une figure rassurante pour Maupassant (276-277).

La section de la fuite débute donc immédiatement après la disparition de l’apparition, à la ligne 231, et se poursuit jusqu’à la fin du texte.

 

c. Analyse graphique de la structure sous-jacente d »Apparition« 

Après ces considérations, nous pouvons maintenant représenter dans un graphique la structure sous-jacente d »Apparition« , comme nous l’avons fait dans le chapitre consacré à l’analyse séquentielle (voir page suivante). On constatera alors que, loin de s’opposer, ces deux schémas se complètent : la structure sous-jacente se superpose à la structure séquentielle.

Ceci met bien en évidence le fait que la structure séquentielle d »Apparition« , élaborée consciemment par Guy de Maupassant, est dépendante de sa structure sous-jacente, organisée par l’inconscient de l’auteur.

 

Conclusion

En conclusion de ce travail, rappelons la démarche que nous avons suivie dans l’analyse d »Apparition ».

Après avoir présenté quelques principes psychanalytiques élémentaires, nous avons étudié Ia structure séquentielle d »Apparition« . Nous nous sommes alors rendu compte que celle-ci semblait révéler des préoccupations inconscientes de l’auteur.

A travers l’analyse actantielle, et avec l’aide des concepts théoriques élaborés par Mélanie Klein, nous avons ensuite pu constater que dans « Apparition« , Maupassant, probablement, répétait inconsciemment un traumatisme vécu lors de son enfance, dans sa relation avec sa mère.

Enfin, avec l’aide de Freud, nous avons vu que la répétition inconsciente de cette expérienœ traumatique organisait la structure sous-jacente d »Apparition« .

Il serait maintenant intéressant d’étudier d’autres textes littéraires, en reprenant les outils proposés dans ce travail, afin de pouvoir juger si le modèle de structure sous-jacente développé (signalisation du danger que représente la répétition imminente d’un traumatisme, répétition abrégée de ce traumatisme du fait de l’angoisse, répétition du traumatisme, fuite due à l’incapacité de gérer cette situation) se retrouve ailleurs que dans « Apparition« . « La Gradiva » de Jensen, déjà analysée en partie par Freud (54) semblerait un texte particulièrement approprié, puisque la Gradiva est elle-même une apparition.

Pour terminer, à propos du déterminisme que semble révéler l’analyse psychanalytique, associant presque automatiquement les problèmes émotionnels infantiles à des troubles psychologiques et à des anomalies du comportement, on peut relever un extrait du “Grand Message d’Amour« . Ce petit ouvrage rapporte les conversations qu’aurait eues une religieuse catholique avec une voix divine, à la fin des années 60. Cette voix proclame : « Rien dans la vie de l’univers, pas plus que dans la vie de l’homme, n’est dû au hasard, tout parle d’amour. » (55)

***

NOTES

 

(1) FREUD, Sigmund, « Délire et rêves dans la Gradiva de Jensen » in Freud, Psychanalyse : textes choisis, Paris, PUF, 1963, pp.30-31.

Dans les citations, les éléments entre crochets sont des ajouts de ma part.

(2) FREUD, Sigmund, « Introduction à la psychanalyse”, Ibid., p.34.

(3) FRUD, Sigmund, « Moïse et le monothéisme« , Ibid., p.32.

(4) FREUD, Sigmund, « Cinq leçons sur la psychanalyse« , Ibid., pp.36-37.

(5) FREUD, Sigmund, « Moïse et le monothéisme » Ibid., p.32.

(6) FREUD, Sigmund, « Métapsychologie« , Gallimard, 1968, pp.50-52.

(7) FREUD, Sigmund., « De la fausse reconnaissance au cours du traitement psychanalytique » in FREUD, Sigmund, La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953, pp. 76-77.

(8) FREUD, Sigmund, « Ma vie et la psychanalyse“ in FREUD, Psychanalyse : textes choisis, op.cit., p.129.

(9) FREUD, Sigmund, « Abrégé de psychanalyse » in FREUD, Psychanalyse : textes choisis, op.cit., p.103.

(10) LAGACHE, Daniel, « La psychanalyse”, Paris, PUF, Collect. « Que sais-je ? » No 660, 1989, p.63.

Pour des compléments sur les principes de base de la psychanalyse voir cet ouvrage de Daniel Lagache.

(11) FREUD, Sigmund, « La question de l’analyse profane« , Paris, Gallimard, 1985, pp.75-76.

(12) LAPLANCHE, Jean et PONTALlS Jean-Bertrand, « Le complexe de castration » in LAPLANCHE, Jean et PONTALIS, J.-B., Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF, 1968, pp. 77-78.

(13) Les extraits de Freud cités dans cette section consacrée aux angoisses de la castration chez le garçon sont tirés de FREUD, Sigmund, « L’organisation génitale infantile » (1923) », « La disparition du complexe d’Oedipe » (1923) » et « Sur la sexualité féminine » (1931) in FREUD, Sigmund, La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, pp. 112-116, 117-122 et 146.

(14) GRANT,  Michael, « Myths of the Greeks and Romans« , New York, New American Library, 1986, p.204.

(15) FREUD, Sigmund, « Nouvelles conférences sur la psychanalyse » in FREUD, Sigmund, Psychanalyse : textes choisis, op.cit., p.163.

(16) Depuis Ia note 15, les extraits de Freud cités ont été tirés de FREUD, Sigmund, « La vie sexuelle« , op.cit., p.120 et FREUD Sigmund, « Le Moi et Ie ça » (1923), in FREUD, Sigmund, Essais de psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1981, pp.246-247.

(17) GREEN, André, « Le complexe de castration chez Freud« , in GREEN, André, Le complexe de castration, Paris. PUF, « Que sais-je ? » , p.43.

Pour des compléments sur le complexe de castration voir cet ouvrage d’André Green.

(18) Les extraits de Freud cités dans ce chapitre sur le complexe d’Oedipe chez la femme ont été tirés de FREUD, Sigmund, « La disparition du complexe d’Oedipe » (1923), « Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes » (1925), « Sur la sexualité féminine » (1931), in FREUD, Sigmund, La vie sexuelle, op. cit., pp. 117-122, 123-132 et 139-155, ainsi que de FREUD, Sigmund, « La féminité » in FREUD, Sigmund, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, Collect. « Folio », 1984, pp. 150-181.

Pour plus de précisions sur ce sujet, voir GREEN, André, « La sexualité féminine et le complexe de castration » in GREEN, André, Le complexe de castration, op. cit., pp. 107-116.

(19) SOPHOCLE, « Oedipe Roi« , traduction Paul Mazon, Paris, Société d’éditions Les Belles Lettres, 1972, p. 101.

(20) Ibid., p. 107.

(21) BANCQUART, Marie-Claire, « lndications chronologiques » in MAUPASSANT, Guy, Boule de suif, Paris, Le Livre de Poche, Albin Michel, 1984, p. 267.

(22) BONNEFIS, Philippe, « Biobibliographie » in MAUPASSANT, Guy, « Le Horla« , Paris, Le Livre de Poche, Albin Michel, 1993, pp. 206-207.

(23) BANCQUART, Marie-Claire, « Commentaires » in MAUPASSANT, Guy, Boule de Suif, op.cit., p. 240.

(24) BONNEFIS, Philippe, « Biobibliographie » in MAUPASSANT, Guy, « Le Horla« , op.cit., p. 207.

(25) FONYI, Antonia, « La nouvelle de Maupassant : le matériau de la psychose et l’armature du genre » in Colloque de Cerisy, Maupassant, Miroir de la nouvelle, op.cit., p. 75.

(26) HAASE-DUBOSC, Danielle, ”La mise en discours du feminin-sujet« , op.cit., p.134.

(27) KLElN, Mélanie, « L’amour, la culpabilité et le besoin de réparation » (1937) in KLEIN, Mélanie et RIVIERE, Joan, L’amour et la haine : le besoin de réparation, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1973, pp. 76-77. Les concepts évoqués dans cet extrait seront encore précisés plus loin.

(28) HAASE-DUBOSC, Danielle, « La mise en discours du féminin-sujet« , op.cit., p. 134.

(29) Ibid., p. 137.

(30) GLAUDES, Pierre, « Le contre-texte« , Littérature, N° 90, mai 1993. p.93.

Pierre Glaudes commente dans cet extrait un texte de J. Bellemin-Noël. La référence donnée par Pierre Glaudes en est Ia suivante : BELLEMlN-NOEL, J., « Psychanalyse et pragmatique« , Critique, N° 420, mai 1982, p.416.

(31) FREUD, Sigmund, « La disposition à la névrose obsessionnelle » in FREUD, Sigmund, Névroses, psychoses et perversions, Paris. PUF, 1973, p.192.

(32) GREIMAS, Algidras-Julien, « Sémantique structurale« , Paris, Larousse. 1966. pp.176-181.

(33) FREUD, Sigmund, « Métapsychologie« , op.cit., p.125.

(34) LAPLANCHE, Jean et PONTALIS, J.-B., « Le complexe d’Oedipe » in LAPLANCHE, Jean et PONTALIS, J.-B., Vocabulaire de psvchanalvse, op.cit., p.79.

(35) FREUD, Sigmund, « Ma vie et la psychanalyse » in FREUD, Sigmund, Psychanalyse : textes choisis, op. cit., p.158.

(36) ABRAHAM ,Nicolas et TOROK, Maria, « Introduction à l’édition française » in KLElN, Mélanie, Essais de psychanalyse (1921-1945), Paris, Payot, 1968, p. 7.

(37) KLEIN, Mélanie, « L’amour, la culpabilité et le besoin de réparation » (1937), in op.cit., pp. 76-77 .

(38) Ibid., p.80.

(39) KLEIN, Mélanie, « Le complexe d’Oedipe éclairé par les angoisses précoces » (1945) in KLEIN, Mélanie, Essais de psychanalyse (1921-1945), Paris, Payot, 1967, p. 412.

(40) Ibid., p. 81.

(41) Ibid., pp. 413-414.

(42) Ibid., p. 414.

(43) J.-B. Pontalis définit l‘objet de cette manière : « Dans le registre psychanalytique (…), l’objet désigne ce par quoi la pulsion trouve sa satisfaction. » tiré de PONTALIS J.-B., « Nos débuts dans la vie selon Mélanie Klein« , in Après Freud, Paris, Gallimard, 1968. p. 195.

Mélanie Klein fait débuter le complexe d‘Oedipe beaucoup plus tôt que Freud. lors de l’allaitement, moment à partir duquel se déclenchent les conflits décrits plus haut. Pour Freud, par contre, le complexe d‘Oedipe ne débute véritablement qu’à partir de treize ans environ. C’est ce qui fera dire à Hanna Segal : « Freud découvre chez l’adulte l’enfant refoulé, Mélanie Klein découvre chez l’enfant ce qui était déjà refoulé, à savoir le nourrisson. » SEGAL Hanna, « Mélanie Klein: développement d’une pensée« , Paris, PUF, 1982, p. 45.

Pour une comparaison entre le complexe d’Oedipe tel qu’il est envisagé par Freud (présenté plus haut dans les sections « définition du complexe d’Oedipe », « Ie dépassement du complexe d’Oedipe », « le rôle du Surmoi“, « le complexe d’Oedipe chez la femme ») et l’analyse qu‘en fait Mélanie Klein, voir KLEIN Mélanie, « Le complexe d’Oedipe éclairé par les angoisses précoces« , op.cit., pp.419423.

Mélanie Klein précise au début de ce passage que son analyse du complexe d’Oedipe complète celle de Freud plutot qu’elle ne s’oppose à elle.

Pour plus de détails sur le rôle joué par l’allaitement et le sevrage dans le développement psychologique de l’enfant, voir KLEIN Mélanie, « A propos du sevrage » (1936) in KLEIN, Mélanie, Essais de psychanalyse (1921-1945), op.cit.

(44) L’intégration du « bon objet » dans le psychisme de l’enfant est étudiée par Mélanie Klein notamment dans KLEIN, Mélanie, « Notes sur quelques mécanismes schizoides » (1946) in KLEIN, Mélanie, HEIMAN Paula, lSAACS Susan, RIVIERE Joan, Développements de la psychanalyse, Paris, PUF, 1966, pp. 274-300. Elle y développe en outre les concepts, parfois complexes, d’introjection et de projection. J.-B. Pontalis apporte des commentaires et des critiques sur l’analyse que fait Mélanie Klein de ces concepts dans PONTALIS J.-B., « Nos débuts dans la vie selon Mélanie Klein“, op.cit., pp. 194-202.

Pour les problèmes que suscite chez l’adulte l’absence d’intégration du « bon objet » durant l’enfance et les sentiments d’envie que cela suscite chez lui, voir KLEIN, Mélanie, « Envie et gratitude » (1957) in KLEIN, Mélanie, Envie et gratitude et autres essais, Paris, Gallimard, 1968.

Voir en particulier les pages 46-49. Mélanie Klein explique : « La personne enviée (par celle qui n’a pas intégré le bon objet durant son enfance) possède ce qui est fondamentalement le bien le plus précieux et le plus désirable, à savoir un bon objet, ce qui signifie aussi avoir bon caractère et jouir d’une bonne santé mentale. »

Plus loin, Mélanie Klein poursuit en introduisant l’idée de la critique destructive, utilisée par les personnes envieuses à l’encontre de celles qui ont intégré le bon objet durant leur enfance : « La critique destructive (…) est sous-tendue par une attitude envieuse et destructrice à l‘égard du sein maternel (…). Nous retrouvons chez Chaucer des références fréquentes à cette médisance et à cette critique destructrice dont usent les sujets envieux. Chaucer décrit le péché de médisance comme résultant à la fois de l’incapacité de l’envieux à tolérer la bonté et la prospérité des autres, et de la satisfaction qu’il trouve dans leurs malheurs. Ce comportement (…) se retrouve chez “ celui qui loue son voisin, mais avec une mauvaise intention. car il ajoute toujours un mais suivi d’un reproche plus considérable que la louange qu’il prodigue. Si un homme est bon et dit des choses (ou les fait) dans une bonne intention, le médisant retournera toute cette bonté en vue de ses propres fins pernicieuses. Si d’autres disent du bien de cet homme, le médisant renchérira en disant plus de bien encore, mais il parlera aussitôt de quelqu’un qui est encore meilleur et dénigrera ainsi celui dont d’autres disent du bien. »

Mélanie Klein conclut : « L’individu qui peut se réjouir (…) du bonheur des autres ne souffre pas des tourments de l’envie (…). Quand Goethe écrit : « Celui qui peut réconcilier la fin de sa vie avec son commencement est le plus heureux des hommes », je suis tentée d’interpréter ce « commencement » comme étant la première relation heureuse à la mère qui, tout au long de sa vie, atténue la haine et l’angoisse, et continue a dispenser son réconfort et son appui au sujet âgé. Un enfant qui a pu instaurer son bon objet avec sécurité peut également trouver des compensations aux pertes et aux privations de l’âge adulte. Tout ceci (par contre) paraîtra comme quelque chose d’inaccessible à la personne envieuse, qui ne pourra jamais être satisfaite et verra en conséquence ses sentiments d’envie se renforcer. »

Mélanie Klein précise également que lors des traitements analytiques, si ceux-ci sont conduits avec succès, le sentiment d’envie fait place, chez le patient, à de la gratitude, qui lui permet d’avoir des relations plus positives avec son entourage. Voir à ce sujet KLEIN, Mélanie, « Envie et gratitude”, op.cit., pp. 50-52.

(45) Pour Mélanie Klein, la peur de la castration débute très tôt chez l’enfant. Celui-ci craint que, pour se venger de ses impulsions agressives. la mère ne cherche à le priver de son pénis.

Pour les cheveux transformés en serpents et leur caractère phallique rassurant, voir le mythe de la Méduse et l‘interprétation qu’en fait Freud dans « ‘La tête de Méduse » (1922) in FREUD, Sigmund, Résultats, idées, problèmes, tome II, Paris, PUF, 1985, pp. 49-50.

Freud écrit notamment dans ce texte : « (…) L’effroi devant la Méduse est donc effroi de la castration (…). Si les cheveux de la tête de la Méduse sont si souvent figurés par l’art comme des serpents, c’est que ceux-ci proviennent à leur tour du complexe de castration et, chose remarquable, si effroyables qu’ils soient eux-mêmes, ils servent pourtant, en fait, à atténuer l’horreur, car ils se substituent au pénis dont l’absence est la cause de l’horreur. »

(46) Sur le question de la chevelure, voir également une autre nouvelle de Maupassant, « La chevelure » précisément : la découverte d’un reste de chevelure de femme, dans un vieux meuble, permet au personnage principal (incarcéré depuis lors comme étant atteint de folie érotique et macabre) de recréer l’lmage d’une femme idéale, qui l’accompagne d’une manière obsessive dans ses nuits.

En voici un extrait : « Une nuit je (le personnage principal) me réveillai brusquement avec la pensée que je ne me trouvais pas seul dans ma chambre. J’étais seul pourtant. Mais je ne pus me rendormir; et comme le m’agitais dans une fièvre d’insomnie, je me levai pour aller toucher la chevelure. Elle me parut plus douce que de coutume, plus animée. Les morts reviennent-ils ? Les baisers dont je la réchauffais me faisaient défaillir de bonheur; et je l’emportai dans mon lit, et je me couchai, en la pressant sur mes lèvres, comme une maîtresse qu’on va posséder.

Les morts reviennent ! Elle est venue. Oui, je l’ai vue, je l’ai tenue, je l’ai eue, telle qu’elle était vivante autrefois, grande, blonde, grasse, les seins froids, la hanche en forme de lyre; et j‘ai parcouru de mes caresses cette ligne ondulante et divine qui va de la gorge aux pieds en suivant toutes les courbes de sa chair.

Oui, je l‘ai eue, tous les jours, toutes les nuits. Elle est revenue, la Morte, la belle Morte, l’Adorable, la Mystérieuse, l’inconnue, toutes les nuits. Mon bonheur fut si grand, que je ne l‘ai pu cacher. J‘éprouvais près d’elle un ravissement surhumain, la joie profonde, inexplicable de posséder l’lnssaisissable, l’Invisible, la Morte ! Nul amant ne goûte des jouissances plus ardentes, plus terrible ! » MAUPASSANT, Guy, « La chevelure« , in MAUPASSANT, Guy, Boule de suif, Paris, Albin Michel, 1984, pp. 118-119. Ce récit est paru pour la première fois en 1884. soit un an après “Apparition« .

Pour les cas de fétichisme tels ceux que semble décrire Maupassant dans « La chevelure« , voir FREUD, Sigmund, « Le fétichisme » (1927), in FREUD, Sigmund, La vie sexuelle, Paris. PUF, 1969, pp. 133-138.

Freud écrit (pp.133-f 35) : « Le fétiche est un substitut du pénis de la mère (…). Le processus est celui-ci : l’enfant s’est refusé à prendre connaissance de la réalité de la perception : la femme (et la mère) ne possèdent pas de pénis. Non, ce ne peut être vrai, car si la femme (et la mère) sont châtrées, une menace pèse sur la possession de son propre pénis à lui (…). Il n’est probablement épargné à aucun être masculin de ressentir la terreur de la castration, lorsqu’il voit l‘organe génital féminin, ce contre quoi se hérisse ce morceau de narcissisme (le fétiche, substitut du pénis de la mère) ( ..). Le fétiche demeure le signe d’un triomphe sur la menace de castration et une protection contre cette menace. »

(47) ABRAHAM, Nicolas et TOROK, Maria. op..cit.. p.14.

(48) traduit de KLEiN, Mélanie, « Sobre los criterios para la terminacion de un psicoanàlisis » (1950), in KLEIN, Mélanie, Obras completas. volumen tres : envidia y gratitud y otros trabajos, Barcelona, ediciones Paidos, 1988, pp. 52-54.

Dans ses travaux tardifs, surtout à partir de « Notes sur quelques mécanismes schizoides » (1946), Mélanie Klein distingue les positions schizo-paranoïde et dépressive. La position schizo-paranoïde débute, selon elle, à la naissance de l’enfant et se poursuit jusqu’au quatrième ou au cinquième mois; la position dépressive suit la position schizo-paranoïde, et se termine vers le huitième mois. Si les angoisses de persécution (dues à la crainte de la vengeance de la mère) sont trop fortes et empêchent l’enfant de dépasser sa position schizo-paranoïde.,celui-ci sera dès lors également dans l’incapacité de faire face d‘une manière appropriée aux angoisses dépressives de la position dépressive.

La séparation entre les phases schizo-paranoïde et dépressive n’est pas hermétique : le passage de l’une à l’autre est progressif et, durant un certain temps intermédiaire, les deux phases interagissent entre elles.

Durant la position schizo-paranoïde, le nouveau-né, dans sa relation avec la mère, divise l’objet, le sein maternel, en deux : le « bon objet ». qu’il cherche à intégrer à sa propre personnalité, et qui en facilitera la synthèse; le « mauvais objet », qui cherche à le punir de ses impulsions agressives et que le nouveau-né essaie d’isoler afin de mieux pouvoir s’en protéger. Pour faire face à l’angoisse que fait naître chez lui la crainte d’être puni par le « mauvais objet », le nouveau-né utilise alors des mécanismes de défense, qui seront présentés plus bas (le « ‘morcellememt » et l »idéalisation »).

A partir de la position dépressive l’enfant, dont la personnalité est mieux intégrée, considère comme objet la mère dans sa totalité, non plus seulement son sein comme auparavant. L’objet ne peut donc plus être partagé d‘une manière nette entre une partie bonne et une partie mauvaise. La mère étant désormais aimée pour elle-même, les sentiments de culpabilité à son égard se trouvent fortement renforcés. L’angoisse de l’avoir blessée ou même détruite par des pulsions agressives devient dès lors dominante chez l’enfant, créant ainsi une situation de deuil que celuici doit parvenir à surmonter par les mécanismes de la réparation.

Voir à ce sujet KLEIN, Mélanie, « Sobre los criterios para la terminacion de un psicoanalisis » (1950), op.cit., KLEIN, Mélanie, « Préface de la troisième édition anglaise » (1948), in KLEIN, Mélanie, La psychanalyse des enfants (1932), PUF, 1962. pp. 5-6. KLEIN, Mélanie, « lntroduction » et « Relation entre les phénomènes schizoïdes et maniaco-dépressifs » in KLEIN, Mélanie, « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes« , op.cit., pp. 274-276, 291-293 et KLEIN, Mélanie, « Quelques conclusions théoriques au sujet de la vie émotionnelle des bébés« , in Développements de la psychanalyse, op.cit. pp. 187-222.

Dans « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes » (1946), Mélanie Klein examine les moyens de défense utilisés par l’enfant pour faire face aux angoisses de la position schizo-paranoïde (qui s’étend de la naissance au cinquième mois). Parmi ces mécanismes, on peut citer en premier lieu Ie morcellement (ou la fragmentation).

En morcelant sa propre personnalité (son « moi »), l’enfant peut lutter contre ses angoisses de persécution (il craint la vengeance du « mauvais sein ») en fragmentant ses impulsion agressives à l’égard de l’objet (le sein maternel). Autrement dit, par la fragmentation de ses impulsions agressives, l’enfant espère réduire leur effet destructeur à l’égard de l’objet (le sein maternel) et ainsi se protéger de sa vengeance. Ce mécanisme du morcellement du moi est possible du fait du peu d’intégration de la personnalité de l’enfant à cet âge.

Il faut noter cependant que le mécanisme de fragmentation présente des dangers lorsqu’il est trop prononcé. La fragmentation exagérée gène en effet la synthèse de la personnalité de l’enfant et l’empêche de manifester ses émotions, celles-ci étant elles-mêmes fragmentées. Cette impossibilité d’exprimer les émotions constitue dès lors un des traits caractéristiques des patients adultes souffrant de troubles schizoïdes.

La fragmentation trop forte du moi de l’enfant a encore d’autres conséquences négatives, réunies sous le terme d »identification projective » par Mélanie Klein : pour se débarrasser de son moi morcelé. l’enfant le projette en effet à l’extérieur, vers sa mère. Cela a des conséquences importantes toutefois, car en faisant cela, l’enfant rejette également vers sa mère la haine qu’il ressent envers sa propre personnalité, du fait de son incapacité à en intégrer les fragments. Cette projection de haine vers la mère est normalement contrecarréé lorsque l’enfant peut également projeter vers elle le « bon objet » (le sein maternel), non morcelé et source de bien-être lors de l‘allaitement. Si cela n’est pas possible, la relation avec la mère se complique et, à l’âge adulte, la projection vers l’extérieur des parties du moi haïes par l’individu du fait de leur non intégration. contribuera à l‘intensité de la haine dirigée contre autrui.

Mélanie Klein présente dans « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes » (1946) un autre mécanisme de défense utilisé par l’enfant durant la position schizo-paranoïde, pour faire face à ses angoisses : l‘idéalisation.

Par ce mécanisme, l’enfant idéalise l’objet (le sein maternel), ce qui lui permet de nier les frustrations et les angoisses de persécution dont il est la source. Pour ce faire, l’enfant utilise le processus décrit précédemment, Ie morcellement : il fragmente les pulsions de vengeance qu’il croit discerner dans le « mauvais sein », dans le but de diminuer leur intensité.

Le mécanisme d’idéalisation, cependant, s’il est trop puissant (cette puissance est proportionnelle à la force des angoisses de persécution) est dangereux, car il conduit l’enfant à nier une partie de sa personnalité, celle le reliant à l’objet réel, non idéalisé, source de frustrations et d’angoisses de persécution. L’intégration dans le moi de la réalité extérieure, morcelée et menaçante, est en conséquence difficile, et risque de provoquer un morcellement du moi lui-méme.

Remarquons, pour terminer, que les mécanismes de défense présentés dans cette note n’ont rien de pathologique en eux-mêmes : ils permettent à l’enfant d’affronter ses angoisses précoces. Ils deviennent cependant pathologiques lorsque les angoisses, trop fortes, ne peuvent être élaborées par l’enfant, ce qui le force à recourir d’une manière systématique à ces mécanismes et empêche l’intégration de sa personnalité.

Mélanie Klein ajoute que ces mécanismes de défense de la position schizo-paranoïde (morcellement, idéalisation) jouent un rôle similaire au refoulement, qui sera utilisé par l’enfant plus tard, d’une manière progressive, dès l’âge de deux ans environ, une fois que sa personnalité est déjà bien intégrée.

A propos des mécanismes de défense de la position schizo-paranoïde, voir KLEIN, Mélanie, « Quelques conclusions théoriques au sujet de la vie émotionnelle des bébés« , op.cit., ainsi que KLEIN, Mélanie, « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes » (1946), op.cit.

Pour ce travail, nous avons utilisé la version espagnole de « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes » (1946) (Editorial Paidos, Barcelona, 1975). Dans les traductions françaises, il est en effet difficile de savoir à quels processus se réfère le terme de « clivage ». La note de traduction de « La psychanalyse des enfants » (1932) précise que le « clivage » équivaut à la division de l’objet en une partie « bonne  » et une partie « mauvaise » et qu’il est traduit de l’anglais « splitting », alors que le « morcellement » est traduit de l’anglais « splitting into bits ». La traduction de « Notes... », par contre, semble utiliser le terme de « clivage » à la fois pour désigner les processus de division de l’objet en une partie « bonne » et une partie « mauvaise” et pour ceux du morcellement du moi ou de l’objet, ce qui créé une confusion.

Les processus de « morcellement » et d »idéalisation » décrits dans cette note sont à mettre en rapport avec les notions de « corps morcelé » et de « corps propre » (le corps de l’enfant perçu dans sa totalité, notamment grâce au miroir) de Lacan. Voir FAGES, J.-B., « Comprendre Lacan« , Toulouse, Privat. 1971, pp. 13-16.

Pour plus de détails sur Mélanie Klein et son oeuvre, voir SEGAL, Hanna, « lntroduction à l‘oeuvre de Mélanie Klein« , Paris, PUF, 1969, 165 p., et SEGAL, Hanna. « Mélanie Klein : développement d’une pensée« , Paris, PUF,1982, 173 p.

(49) KLElN, Mélanie, « ‘Le complexe d’Oedipe éclairé par les angoisses précoces” in op.cit.. p.400

(50) Ibid., pp. 407-408.

(51) Ibid., pp. 408-409.

(52) L’hypothèse selon laquelle « Apparition » serait la répétition d’un symptôme est également adoptée par Philippe Lejeune qui écrit : « On ne peut vraiment commencer à comprendre quelque chose (dans « Apparition ») qu’en reculant d’un cran, en s’attachant moins à l’histoire qu’au texte, pris comme symptôme, ou comme la mise en scène d’un symptôme. » LEJEUNE, Philippe, « Maupassant et le fétichisme« , in COLLOQUES DE CERISY, Maupassant, Maupassant Miroir de la nouvelle, op.cit., p. 92. L’interprétation complète d »Apparition » faite par Philippe Lejeune se trouve en annexe.

La question se pose également de savoir si « La chevelure » (voir note 46) est-elle aussi la mise en scène d’un symptôme (le fétichisme), dont souffre Maupassant. Ceci est débattu par Philippe Lejeune dans l‘article cité. ll n’apporte toutefois pas de réponse définitive.

Il paraît opportun, à ce point, de préciser la notion de « compulsion de répétition » développée par Freud. Celle-ci aide en effet à expliquer pourquoi Maupassant semble, sans s’en rendre compte, répéter dans « Apparition » un traumatisme vécu dans son enfance. Freud écrit : « Le patient (névrosé) n’a aucun souvenir de ce qu’il a oublié et refoulé et ne fait que le traduire en acte. Ce n‘est pas sous forme de souvenir que le fait oublié reparaît, mais sous forme d’action. Le malade répète cet acte, évidemment, sans savoir qu’il s’agit là d’une répétition. La répétition est alors le transfert du passé oublié (…) à tous les domaines de la situation présente (…). ll faut donc nous attendre à ce que le patient cède à la compulsion à la répétition qui a remplacé l’impulsion au souvenir et cela non seulement dans ses rapports avec le médecin mais également dans toutes ses occupations et relations actuelles. On finit par comprendre que c’est là sa manière de se souvenir. Mais qu‘est-ce qu’exactement le patient répète ou met en action ? Eh bien, il répète tout ce qui, émané des sources du refoulé, imprègne déjà toute sa personnalité : ses inhibitions. ses attitudes inadéquates, ses traits de caractère pathologiques. »

ll est intéressant de relever également que ces répétitions compulsives deviennent l‘élément moteur de la cure psychanalytique. Freud poursuit : « Le patient répète, pendant le traitement, tous ses symptômes. L’analyse répète au lieu de se souvenir et cela par l’action de la résistance (qui empêche le refoulé de devenir conscient). Plus la résistance sera grande, plus la mise en actes ( la répétition) se substituera au souvenir (…). »

Freud poursuit : « Laisser s’effectuer des répétitions pendant le traitement, comme le fait la technique nouvelle, c’est évoquer un fragment de vie réelle, évocation qui, par cela même ne peut être partout considérée comme inoffensive et dénuée de risques. C’est à elle que se rattache le problème de l’aggravation, souvent inévitable des symptômes su cours du traitement. »

Les répétitions compulsives, si elles provoquent une aggravation des symptômes durant la cure, permettent également au médecin de découvrir les résistances du patient, qui s’opposent à ce que les pulsions refoulées deviennent conscientes. La tâche du médecin consiste dès lors à révéler au patient ces résistances et à l’aider à les surmonter. Freud conclut : « La suppression des résistances a lieu après que le médecin les ayant découvertes les ait révélées à ce dernier (…). Mais en donnant un nom à la résistance, on ne la fait pas pour cela immédiatement disparaître. Il faut laisser au malade le temps de bien connaître cette résistance qu’il ignorait, de la perlaborer, de la vaincre (…). Cette perlaboration des résistances peut, pour l’analyse, constituer une tâche ardue et être pour le psychanalyste une épreuve de patience. De toutes les parties du travail analytique, elle est pourtant celle qui exerce sur les patients la plus grande influence modificatrice. »

FREUD, Sigmund, « Remémoration, répétition et perlaboration”,  in FREUD, Sigmund, La technique psychanalytique, op.cit., pp. 108-111 et pp. 114-115.

(53) FREUD, Sigmund,  » La question de l’analyse profane”, Paris, Gallimard, 1985. p. 58.

(54) FREUD, Sigmund, « Délire et rêves dans la « Gradiva » de Jensen« , Paris, Gallimard, 1949.

(55) « Le grand Message d‘Amour”, Paris, Téqui, 1976. p.32.

 

***

ANNEXE  :

 

« Apparition » (avril 1883) est une nouvelle fantastique jouant de manière classique sur l’hésitation entre deux registres d’interprétation, l’un réaliste (il s’agirait d’une histoire de séquestration, mais telle qu’elle est racontée l’histoire est, de ce point de vue-là, incompréhensible), l’autre surnaturel (ce serait une apparition). En fait le tourniquet dans lequel le lecteur est pris est un leurre : l’interprétation surnaturelle suppose, comme l’autre, l’adhésion à la réalité de ce qui est raconté, et toutes deux défient la vraisemblance. On ne peut vraiment commencer à comprendre quelque chose qu’en reculant d’un cran, en s’attachant moins à l’histoire qu’au texte, pris comme symptôme, ou comme la mise en scène d’un symptôme. C’est l’histoire d’une contagion. Le marquis de la Tour-Samuel se trouve, à la fin de la nouvelle, dans l’état où il s’étonnait de voir son ami au début : les deux personnages semblent être les deux faces d’une personnalité clivée, à elle-même opaque. On ne sait quelle expérience a rendu l’ami désespéré; et quand le marquis assume à son tour l’expérience traumatisante, il la vit comme absurde : une femme, qui ne lui est de rien, et qui sort d’on ne sait où, demande plaintivement à être peignée… Du deuil tenace de l’un à l’apparition qui effraie l’autre, il doit bien y avoir un rapport, puisque le premier disparait après avoir transmis sa terreur. Etrange histoire, ou la communication a du mal à se faire : mari forclos d’un château funèbre, papiers secrets enfermés dans un secrétaire, lettre d’introduction qui suscite la méfiance, portes et fenêtres qui s’ouvrent et se ferment à contretemps, comme un sas qui servirait à l’osmose obscure de deux mondes, enfin double rendez-vous manqué… Mais en même temps, la communication se fait bien, puisque le mari et la femme tiennent le même langage (« Je souffre. Vous pouvez me rendre un grand service »), et, une fois le service rendu, disparaissent, laissant le marquis porteur du symptôme… Et peut-être que, comme dans La Lettre volée, le message est en évidence. On ne le voit pas du premier coup parce qu’il est réparti entre deux expériences (le deuil et l’apparition) et parce qu’il est formulé à l’envers. Etrange, tout de même, cette jeune épousée morte d’une maladie de cœur, « tuée par l’amour lui-même, sans doute ». On pense à l’Alberte du Rideau cramoisi, à la Véra de Villiers de l’Isle Adam. Vers 1870-1880, semble-t-il, les femmes mouraient d’amour pour de bon. Mais dans Apparition, la morte n’est pas morte, puisqu’elle revient hanter le château, insatiable, en quête d’apaisement… On devine bien que c’esr plutôt le mari qui est menacé de mort par le désir tenace de sa femme. Pour s’en convaincre, et dissiper l’angoisse dans un éclat de rire, il suffit de superposer Apparition (avril 1883) avec Un Sage (décembre 1883) qui raconte, parfois mot pour mot, la même histoire, mais dans le registre grivois : un mari, prématurément vieilli par l’ardeur érotique de sa jeune femme, n’échappe au trépas qu’en se trouvant un remplaçant. La scène centrale d’Apparition exprime la terreur qu’inspire le désir de l’autre : le marquis de la Tour-Samuel, apparemment frigide, est en quelque sorte violé par l’apparition. La transposition en termes sexuels est facile : cette douleur calmée, ces soupirs de satisfaction… Mais on peut méconnaître ce dont il s’agit parce que ce rapport sexuel est déplacé du sexe à la chevelure, déplacement propre au fétichisme. »

Texte extrait de LEJEUNE, Philippe, « Maupassant et le fétichisme« , in COLLOQUE DE CERISY,  Maupassant, Miroir de la Nouvelle, Presses Universitaires de Vincennes, 1988, pp. 91-93.

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UNIVERSITE de GENEVE, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par M. Philippe COTTER dans le cadre du cours de « Méthodologie littéraire » de M.  Jean-Louis Beylard-Ozeroff

pour l’obtention du Diplôme d’Etudes Spécialisées en didactique du Français Langue Etrangère  (D.E.S.F.L.E.)

 

Georges BERNANOS et la mort

Introduction

Tout essai d’analyse d’un homme se heurte toujours au noyau insaisissable de la nature humaine, c’est-à-dire son essence, à ce qui distingue cet animal pensant des autres espèces vivantes. Or, malgré cet obstacle les hommes, poussés par la curiosité et l’envie de connaitre l’inconnu, cherchent sans cesse à comprendre l’univers qui les entoure, depuis les éléments les plus petits et apparemment insignifiants jusqu’aux plus complexes, y compris lui-même.

En effet, dans toutes les questions que se pose l’homme, il y a, implicite, cette quête d’un sens à donner à l’existence humaine, d’une réponse aux interrogations telles que « Pourquoi suis-je né ? Quelle est ma destinée ? Pourquoi dois-je mourir ? Qu’est-ce que la mort ? » Il est évident que l’homme est angoissé et inquiet face aux mystères de la vie. Il sent qu’il est chargé d’une mission, est né pour accomplir une destinée qu’il ne connaît pas. Le souvenir obscur d’une existence cosmique, avant de naître, pousse l’homme à poursuivre un idéal de valeur, un idéal du moi (comme disent les psychanalystes, à désirer retourner à un état premier, perdu peut-être, quelque chose dont il pressent avoir été séparé, un attribut ou une qualité qui lui appartenait. Il interroge alors l’univers cosmique pour obtenir les réponses qui pourraient assouvir cette angoisse de vivre. Durant toute sa vie, l’homme est tourmenté par ce souvenir vague, et il va créer des symboles, des histoires pour tenter de retrouver le chemin du retour à ses origines.

Georges Bernanos était un de ces hommes. Il nous a laissé toute une oeuvre littéraire dans laquelle on sait qu’il a poursuivi jusqu’à sa mort, avec une ferme ténacité, le sens de la vie humaine. Notre analyse de l’auteur de « Journal d’un curé de campagne » doit donc, suivre la même recherche, prendre les mêmes voies, entrer dans son angoisse existentielle.

Issu d’une famille très catholique, la foi en Dieu lui était essentielle et, depuis son enfance, la mort était pour lui l’événement le plus important C’est donc dans le domaine de la « dame mort » que nous allons situer le romancier. Connu comme l’écrivain du surnaturel, il a beaucoup médité sur la mort, qui était pour lui l’essence de l’existence humaine.

En réalité, l’oeuvre d’un écrivain n’est que l’expression de son psychisme conscient et inconscient, et Bernanos lui-même avoue que c’est dans l’enfant qu’il a été qu’il trouve l’inspiration pour écrire. En outre, chaque drame qui apparait dans ses romans est le reflet de ses propres conflits et drames intimes :

«  … ma vie ne ment pas à mes livres (…) Puissions-nous touiours ensemble, moi et mes livres, être à la merci des passants! » (Bernanos)

Notre but, en conséquence, est de montrer les diverses formes d’expression de la mort chez Bernanos et comment la peur et le souci de la mort l’ont angoissé pendant toute son existence. Son oeuvre majeure, « Journal d’un curé de campagne« , sera le véhicule pour la compréhension de cette angoisse dont il a beaucoup souffert, car c’est seulement à l’heure de sa mort qu’il a finalement trouvé la paix spirituelle. Plusieurs critiques ont déjà écrit sur Bernanos écrivain et sur son oeuvre. Notre souhait n’est pas d’ajouter une autre étude à ces ouvrages mais de penser à l’homme Bernanos, dans son individualité et dans sa participation à l’humanité. Pour atteindre notre objectif, nous allons faire une incursion dans le monde inconscient de l’écrivain, dans les premières phases de formation de sa vie intérieure. Ensuite, ce sera le moment de montrer l’universalité de Bernanos à travers sa participation au monde. Dans une étape suivante, nous essaierons de tracer le profil psychologique de notre écrivain en nous basant sur les traits de personnalité des personnages qui figurent dans l’oeuvre « Journal d’un curé de campagne« , surtout le curé d’Ambricourt, sa création la plus aimée.

VIE, MORT, QUELLE EST VOTRE ESSENCE ?

Quand on parle de la mort, l’idée de vie nous vient tout de suite à l’esprit. On ne peut donc avoir la mort sans la vie, ni la vie sans la mort. Celles-ci sont liées et coexistent. Or, pour qu’il y ait vie, il faut résister à la mort, mais où on pense trouver la vie, on rencontre aussi la mort puisque c’est la mort qui est à l’origine de la vie.

On peut affirmer que la naissance, la première manifestation de vie dans le monde, et la mort, la fin de cette vie, sont les deux extrémités qui qualifient I’ homme comme être vivant. Dès la conception, la matrice humaine est constituée par ces deux forces qui vont s’amalgamer, se séparer et se battre I’ une contre l’autre.

C’est dans l’inconscient qu’on trouve le registre de tous ces mouvements qui vont donner sa spécificité à chaque individu.

Durant toute sa vie, Bernanos a ressenti vivement ce combat entre la vie et la mort. Et ce qu’il redoutait le plus, c’était la mort. Mais pourquoi avait-il peur de la mort, si la mort est bien la réponse à sa quête d’un sens à la vie ? En fait, il ne pouvait accepter la mort comme la fin de toute existence, synonyme du vide, de l’anéantissement du corps. Il ne pouvait pas non plus accepter la mort comme une punition du péché de l’homme.

Cette dernière image nous amène tout de suite à l’idée de culpabilité : l’ homme est-ll fautif dès ses origines ? Le christianisme marque l’homme d’un péché originel, à savoir le péché d’Adam et Eve. Comme punition, Dieu leur a retiré l’ immortalité. Le premier couple a été exilé sur terre. Désormais, ils doivent travailler pour gagner leur pain de tous les jours et la femme doit accoucher dans la douleur. La souffrance et la douleur sont le châtiment qu’ils doivent subir et transmettre à leurs enfants.

La culpabilité est donc présente en chaque homme, comme un héritage de ses aïeux. C’est cette culpabilité que nous allons retrouver dans tous les conflits psychiques de l’homme.

Pour en revenir à notre auteur, nous savons par ses lettres qu’il était profondément angoissé par l’idée de la mort. Il signale sa jeunesse comme l’époque de l’apparition des premiers signes de cette peur de la mort :

« Depuis longtemps – à cause de ma jeunesse maladive et des précautions qu’on me faisait prendre – je crains la mort, et par malheur, peut-être mon ange gardien dirait-il par bonheur, j’y pense toujours. La plus petite indisposition me semble le prélude de cette dernière maladie, dont j’ai si peur. Et ce sont des mélancolies sans fin, contre lesquelles je n’avais pendant longtemps, et encore l’année dernière, qu’un remède : m’étourdir. » (2)

On voit bien, ici, que cette angoisse, cet état de panique dont l’écrivain adulte devra, à plusieurs reprises, éprouver à nouveau les atteintes, montrent la force des conflits psychiques, la grande dimension des luttes internes qui vont être le moteur de la production d’une oeuvre dans laquelle Bernanos est entièrement impliqué.

Pour mieux entrer dans l’intelligence de cette obsession, il faut nous rappeler la dynamique des forces intra-psychiques qui entrent en jeu pour aboutir à une personnalité adulte.

C’est Freud qui a été le premier à utiliser la bipolarité « vie et mort » pour expliquer l’appareil psychique humain. Dans son ouvrage « Au-delà du principe de plaisir » (1920), il montre que la pulsion de mort est la tendance d’un être vivant à retourner à l’état anorganique, à la réduction complète des tensions, tandis que la pulsion de vie, constituée par les pulsions sexuelles et d’autoconservation, est génératrice des unités de vie plus complexes et plus grandes. Dans un premier moment, les pulsions de mort qui tendent à retourner à un état antérieur, sont dirigées contre l’individu lui-même et visent sa propre destruction. Mais, la résistance de la vie fait que les pulsions de mort sont détournées vers l’extérieur sous la forme de pulsions agressives engagées tantôt au service de la vie, tantôt pour la destruction.

Mélanie Klein reprend les concepts de Freud et, à travers eux, elle explique la constitution du monde intérieur de l’enfant. D’après Klein, l’univers psychique du petit bébé est peuplé d’objets partiels, c’est-à-dire des premières images que l’enfant a des objets du monde extérieur, résultant de ses premières expériences affectives et cognitives avec celui-là. Des objets partiels, car le petit n’a pas encore une structure cérébrale qui lui permette d’appréhender la totalité de l’objet.

Ce sont donc les objets partiels qui vont participer aux batailles internes où les opposants détiennent un pouvoir presque absolu. C’est le combat tout court entre l’amour et la haine, le bien et le mal, c’est-à-dire entre les pulsions de vie et les pulsions de mort.

Cet univers psychique ne suit pas les règles da la réalité, il crée ses propres lois. Il y a donc une confusion, un chaos dans ce monde intérieur où se mêlent les objets vus tantôt comme bons et tantôt comme mauvais.

Comme en toute confusion, le sentiment de sécurité est très faible, le « moi » du bébé ne réussit pas à bien défendre ses « bons objets » parce qu’il est assailli sur tous les fronts par le mal qui est aussi infiltré parmi les « bons objets ». Cet état est désespérant et le « moi » du bébé fait de son mieux, en faisant recours aux systèmes défensifs disponibles, c’est-à-dire qu’à travers le clivage de l’objet il va essayer de projeter le mal hors de son psychisme, dans le monde extérieur. Mais, malgré ces efforts, le « mauvais » réussit à revenir et à menacer de nouveau les « bons objets » qui doivent garantir le développement sain de la personnalité du bébé.

Ainsi, le combat continue jusqu’au moment où le bébé, cette fois plus âgé, réalise que c’est lui-même qui est en train d’attaquer et de détruire les « bons objets » parce que les « bons objets » et les « mauvais objets » ne font qu’un seul « objet », c’est-à-dire que le « bon sein » et le « mauvais sein » ne sont que sa propre mère, aimée ou haïe selon les circonstances du moment. C’est l’instauration de l’ambivalence, à la fois amour et haine pour sa mère.

C’est à cet instant que l’angoisse augmente et domine le « moi » du bébé, angoisse d’être le contenant du mal, de l’agressivité. L‘enfant perd tout espoir, toute confiance dans la survie du bien, et il s’accuse d’avoir causé le mal. La seule issue, pour lui, est dans la possibilité de faire réparation à l’objet, c’est-à-dire de se faire pardonner en lui donnant beaucoup d’amour, et ainsi, de réparer le mal fait. C’est seulement de cette manière que la confiance peut être restaurée en lui et au monde et que l’espoir et la vie peuvent vaincre la sensation de désespoir d’avoir provoqué la destruction et la mort de ses objets d’amour.

Pour que cela puisse arriver, il faut que le petit être ait pu recevoir beaucoup d’amour, qu’en lui les pulsions agressives et destructives, fortifiées par la révolte, par la carence, par l’égoïsme, perdent le combat au bénéfice des pulsions contraires, d’amour et de don de soi-même.

Après cette digression nécessaire pour faire comprendre toute une vie intime inconsciente des petits enfants, revenons à la peur que Bernanos enfant avait de la mort. Revenons au passé de l’écrivain.

Il fut élevé dans un milieu très catholique : la maison des ses parents était fréquentée par des prêtres. A cette époque, la doctrine catholique mettait l’accent sur l’existence de l’enfer comme châtiment des péchés commis, et sur un Père sévère qui importait plus que le Père d’amour. Naturellement, cette atmosphère familiale catholique devait contribuer plutôt à établir chez le petit Bernanos un surmoi sévère imposant des valeurs morales très rigides, peu complaisant envers les fautes commises, un surmoi qui tendait à asphyxier, à restreindre la liberté interne de choix. Les chocs et les conflits sont donc espérés entre le « ça », domaine des instincts, et le « surmoi », domaine de l’ordre moral. Le sentiment de culpabilité qui en résulte est aggravé par une nature maladive, et la peur de la mort perçue comme un châtiment est tout à fait naturelle :
.

« Qui m’a le premier appris que la Foi est un don de Dieu ? Je l’ignore. Ma mère, sans doute. Il pouvait donc m‘être retiré ? (…) Dès ce moment j’ai connu l’angoisse de la mort car après tant d’années, je ne puis séparer une angoisse de l’autre, la double épouvante s’est glissée par la même brèche de mon coeur d’enfant“ (3) (Bernanos)

Il est intéressant de remarquer ici l’association établie dans le psychisme infantile entre Dieu, la mère, et la mort. Dans la citation ci-dessus, pour l’enfant Bernanos, la perte de la foi signifiait être séparé de Dieu et de la mère, séparation qui signifiait la mort. La psychanalyse a montré que cette peur de la séparation est motivée aussi par l’ambivalence des sentiments de l’enfant envers les parents. A côté de son amour pour eux, il a aussi désiré leur mort, c’est-a-dire qu’à côté de ses pulsions d’amour dirigées vers le « bon objet », ce même objet, en d’autres moments, a été aussi attaqué par les pulsions de mort. L’enfant Bernanos a donc eu peur des ses pulsions sadiques, agressives, parfois incontrôlables, peur des ravages que ces pulsions causent, de la destruction de ses « bons objets » et, par conséquent, de l’anéantissement de lui-même. En outre, le « bon objet » pouvait se venger des attaques reçues et abandonner l’enfant en lui retirant son amour. L’enfant Bernanos avait peur d’être abandonné par sa mère et par Dieu. On suppose, à l’intensité de l’angoisse et de la peur chez Bernanos, qu’il abritait en lui des pulsions sadiques puissantes et qu’il lui fallait, pour les combattre, des pulsions d’amour plus puissantes encore que les pulsions.antérieures, allant parfois jusqu’à une exaltation du « bon objet » et à la consécration de toute sa vie à cet objet :
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« Au moment de ma première communion, la lumière a commencé de m’éclairer, et je me suis dit que ce n’était pas surtout la vie qu’il fallait s’attacher à rendre heureuse et bonne, mais la mort, qui est la clôture de tout… Ce que je veux dire, en me disant revenu aux idées de ma première communion, c’est que je reconnais plus que jamais que la vie, même avec la gloire qui est la plus belle chose humaine, est une chose vide et sans saveur quand on n’y mêle pas toujours, absolument, Dieu. D’où il m’apparaît logiquement que, pour être heureux, il faut vivre et mourir pour lui, aidant à ce que son règne arrive selon votre âge, selon votre position, vos moyens, votre fortune, vos goûts. Et ainsi je n’aurais plus peur de cette affreuse mort. » (4)  (Bernanos)
.

Malheureusement, quand on fait appel à ce type de défense, l’ennemi gagne autant de forces que l’opposant et la victoire n’est jamais assurée, c’est-à-dire que le « bon » risque toujours d’être détruit. Tout cela explique bien la remontée de crises de mélancolie et d’angoisse chez Bernanos. Ce combat arrive à son terme seulement quand on réussit à trouver dans le « mauvais » le « bon », ou quand le mal finit toujours par être moins fort que le bien. C’est bien ce qu’on peut remarquer dans les derniers ouvrages de Bernanos, quand le bien et le mal ne font qu’un et que, dans le mal, on trouve le bien, car le salut à l’heure de la mort est toujours là, présent, même pour les grands pécheurs.

Nous avons proposé un type de lecture de la personnalité de l’auteur Georges Bernanos, de ses conflits intra-psychiques, qu’il projette en toute son oeuvre, créant des personnages pris dans un drame qui va jusqu’aux dernières conséquences.

Bernanos révèle dans ses romans une grande habileté à faire une analyse psychologique des êtres humains, une sensibilité qu’il a aussi utilisée, bien sûr, pour se délivrer de la hantise de la mort. On peut même dire que chaque ouvrage a été l’équivalent d’une séance d’auto-psychanalyse.

Et pourtant notre analyse ne se termine pas ici, car l’homme ne vit pas isolé. Il a créé la société pour qu’elle puisse reprendre le rôle de l’espèce, fournir à l’homme un moyen de s’adapter à l’événement de la mort sans perdre son individualité. A travers l’histoire des sociétés, on sait que les grands thèmes de la vie et de la mort ont préoccupé de nombreux écrivains, à toutes les époques. Nous serons donc amenés à suivre Bernanos dans son option d’écrire sur un des grands soucis communs à toute l’humanité : la mort.

L’ÉCRIVAIN CHRÉTIEN ET SA PARTICIPATION AU MONDE

« Vivre et mourir » est la loi intransigeante qui régit les êtres vivants. Elle est le garant de la continuation de la vie, car c’est la mort qui permet le renouvellement de la vie. Les animaux ne discutent pas cette loi, ils l’acceptent tout naturellement.

Néanmoins, l’homme, qui est situé au plus haut niveau de l’échelle de l’évolution, se révolte contre la mort. Il a peur de la mort parce qu’elle va lui ravir son individualité qui le personnalise comme homme. Dès sa naissance, l’homme s’individualise à travers sa participation à la vie et, ce faisant, il s’éloigne de l’espèce et aussi de la mort. Par conséquent, plus l’homme est évolué, plus il aura peur de la visiteuse funèbre. L’évolution de l’homme l’éloigne de la loi de l’espèce, car s’individualiser signifie vivre la vie en toute sa plénitude : penser, agir, désirer, aimer et faire des rêves comme si on était immortel. Et la peur de la mort pourra pourrir toute joie de vivre. Bernanos a bien senti ce fait :

« …et, étant toujours un peu malade, j’ai pensé très souvent à cette mort que je crains tant… Quand on les compare avec elle, les vies les plus brillantes sont si tristes et si vides! » (5)

Méme les hommes primitifs montraient déjà une préoccupation de la mort. Ils souhaitaient l’immortalité, c’est-à-dire l’existence d’une vie après la mort. Les sépultures des hommes primitifs, enterrés avec les outils qu’ils utilisaient dans la vie, sont les signes de ce désir. Comme créateur, l’homme rejette donc la soumission à l’espèce. Il ne veut pas que son oeuvre se termine dans le vide de la mort.

Par son refus, l’homme fonde la société qui, à son tour, crée des valeurs qui transforment la bipolarité vie et mort en Bien et Mal. Désormais, ce n’est plus la lutte entre la vie et la mort, mais entre le bien et le mal. Et, par un système d’associations, le bien et le mal auront tout un groupe de significations équivalentes telles que la beauté, l’enfant, la grâce, ou la maladie, l’agressivité et le péché.

La société, donc, est chargée de faire l’adaptation de l’homme aux occurrences de la mort. C’est elle qui va reprendre les attributs de l’espèce en tant que traditions, coutumes, langage, éducation, législation, tabous… Par exemple, le deuil symbolise le processus social d’adaptation de l’homme à la mort. Il dissipe la tristesse des survivants.

Cependant, le cycle de la vie humaine s’inscrit dans les cycles naturels de mort-renaissance, où toute mort annonce une naissance et toute naissance procède d’une mort. Comme l’indique Edgar Morin :

« La renaissance du mort s’effectue à travers une maternité nouvelle. Maternité de la femme-mère proprement dite, quand l’ancêtre-embryon pénètre en son ventre. Mais maternité aussi de la terre-mère, de la mer-mère, de la nature-mère qui reprend en son sein le mort-enfant…. (…) Tout ce qui est enfantin est aussi infantile, en rapport avec les stades et les puissances infantiles de l’humanité, et ce qui a trait à la mort est ce qu’il y a de plus universellement infantile dans l’homme. Tout homme, infantilisé par la mort, tend à s’aggripper à la mère. « Maman », s’écrie le vieillard sur son lit d’hôpital. » (6)

L’individu Bernanos a bien remarqué les caractéristiques infantiles de l’homme devant la mort. Le mourant récupère l’enfant qu’il a été et c’est avec cet esprit d’enfant qu’il se présente devant la mort. Comme l’a affirmé Albert Béguin dans sa critique sur Bernanos, on peut dire que nous avons besoin de l’audace et du courage de l’enfant pour affronter le risque de la mort.

Il est intéressant de situer Bernanos dans la race humaine, de le situer dans son universalité. Bernanos n’a donc fait que reprendre ce thème éternel, mais toujours si difficile à accepter, toujours si effrayant parce qu’il est le destin final de tout être vivant : la mort.

La mort était pour Bernanos un des sujets-clé pour comprendre la vie :

« On ne saurait juger un homme avant sa mort, c’est la mort qui donne un sens à la destinée » (7) (Bernanos)

Et il parle surtout de l’aspect personnel de la mort de chaque homme car :

« Notre mort est notre mort, personne ne peut mourir à ma place  » (8)

Cependant, ce n’est pas à la mort biologique que s’intéresse l’écrivain, c’est à l’aspect surnaturel : c’est l’immortalité ou la vie après la mort qu’il cherche.

Mais quel est le rôle de la religion face au désir de l’homme de devenir immortel ?

Afin de répondre au besoin chez l’homme du surnaturel ou à son désir de retourner au sein du cosmos, les religions ont été créées pour donner à l’homme des origines nobles ou divines. A travers les mythes religieux, l’existence humaine est attachée à un monde des dieux. Le séjour de l’homme sur la terre devient un passage pour regagner les cieux. La dichotomie Bien et Mal va être le centre de plusieurs religions, surtout la chrétienne qui est dépositaire de toutes les valeurs de la société occidentale.

La religion est donc au centre du noeud d’adaptation et d’inadaptation de l’homme à la mort. En renforçant la croyance en l’immortalité, elle lui permet de surmonter son angoisse, sa peur de la mort. La religion implique un ou plusieurs dieux qui sauvent les hommes de la mort. Ces dieux vont se concentrer sur la mort, engager un combat terrible contre elle. Après une première défaite, le héros-dieu meurt, mais il renaîtra, proclamant la victoire sur la mort et assurant l’immortalité. Par la force de la résurrection du dieu qui s’est fait homme pour mourir comme n’importe quel mortel, à sa ressemblance, l’homme peut aussi croire en sa propre résurrection, en une victoire contre la mort. Cette revendication d’immortalité par le salut de l’âme est possible par « la foi ».

Ecoutons Edgar Morin :

« Le christianisme est l’ultime religion de salut, la dernière qui sera la première, celle,  qui exprimera avec le plus de violence, le plus de simplicité, le plus d’universalité « l’appel de l’immortalité individuelle, la haine de la mort. Elle sera uniquement déterminée « par la mort“ : le Christ rayonne autour de la mort, n’existe que pour et par la mort, porte la mort, vit de la mort. » (9)

Avec Bernanos, nous nous trouvons bien au centre du Christianisme. Comme nous l’avons déjà dit, sa vision du monde est indissolublement liée à sa foi catholique, et, pour lui, la destinée de l’homme est Dieu, dans le salut de la Grâce. Tous ses romans dégagent une atmosphère surnaturelle où les personnages jouent le drame de la vie, mettent en scène des combats entre le bien et le mal, entre Dieu et Satan, entre la grâce et le péché. Et la mort joue le rôle de jugement dernier, quand l’âme entrera dans le règne de Dieu ou, au contraire, sera damnée à tout jamais dans l’enfer.

Mais, au coeur du christianisme comme héritage de la religion juive, nous retrouvons encore la culpabilité. Cette culpabilité est une des données premières de l’individualité : elle est le sentiment du moi, angoissé par la différence qui sépare le soi du surmoi. On ne peut pas séparer celle-là de la culpabilité du Complexe d’Oedipe, c’est-à-dire des conflits de la conscience infantile déterminés par les rapports avec les parents. Mais il y a d’autres culpabilités : plus le Surmoi sera intériorisé avec une prédominance de l’Ethique, plus la crainte d’une répression, d’un châtiment se transformera en angoisse de culpabilité, en mauvaise conscience. La conscience de la mort retient cette culpabilité, dans la mesure où la mort est vue comme un châtiment.

Le Complexe d’Oedipe est une version psychanalytique de l’histoire du premier homme, Adam, créé immortel, qui est puni à cause de son envie de supplanter le Père, ou de « tuer le père ». La mort a comme noyau la culpabilité d’Adam. Alors, la mort n’est que le châtiment du péché, ou de la sexualité, car c’est Eve, la femme, qui tente Adam par ses instincts charnels. C’est au Christ de sauver l’homme de son malheur par son sacrifice. Il est le Fils qui a racheté les péchés de tous les autres fils devant le Père. Il nous apporte le salut et la rédemption de l’âme.

Une fois de plus, avec le christianisme, on se retrouve sous la pression de l’espèce, car la sexualité est à l’origine de la naissance-mort. La haine du péché, c’est, donc, la haine de la mort de l’individu. Ecoutons encore Edgar Morin :

« En fixant la culpabilité sur le péché-qui-cause-la-mort, le christianisme transforme radicalement le salut … (…). Toute une tendance antisexuelle va se dégager du christianisme : prêchant l’abstinence et le célibat, elle traduira le désir obscur non seulement de limiter le désastre de la sexualité non seulement de mériter l’immortalité par l’asexualité mais peut-être aussi de retourner au stade présexuel de la vie, où la mort n’existe pas.“ (10)

Par la rédemption de la chair, la souffrance humaine va prendre toute sa signification de culpabilité, et en même temps de rédemption de l’âme. La souffrance, désormais, est associée à la joie du salut : « ceux qui moururent dans la douleur se relèveront dans la joie  » (apocryphe du ler siècle av. J.-C). A travers le sacrifice et l’agonie du Christ, la mort est devenue la participation au salut éternel. La chair pourrissante à cause du péché est sauvée par le supplice du Fils, elle participera de la résurrection de tous les corps qui se joindront aux âmes, et la mort anéantissante perdra ses proies. Le salut est dans l’amour de Jésus, dans l’amour communautaire des fidèles qui ont la Foi. Et c’est la foi en Dieu et dans le salut de l’âme qui peut résoudre le traumatisme de la mort. Les martyrs qui vont heureux vers la mort, sont un exemple de cette foi.

L’individu Bernanos a su bien reprendre toute son histoire passée et l’actualiser à travers sa participation à l’humanité.

Bernanos (1988-1948) a été surtout un écrivain militant, engagé dans les temps de crise qui ont abouti à deux guerres mondiales. La première moitié du 20ème siècle a vu une recrudescence du vide, du nihilisme, d’une crise de mort qui avait commencé dans le siècle précédent.

En fait, au XIXe siècle, les progrès de la technique ont changé le mode de penser philosophique. A partir de Bacon et de Descartes, la philosophie tendra à une réflexion dominée par les données et les méthodes scientifiques, s’éloignant de tout ce qui est magie et superstition, croyances et surnaturel. Par conséquent, les attitudes religieuses, le miracle seront chassés de la pensée où prédomine dorénavant la raison critique. Les idées de mort seront refoulées. Le monde contemporain connaît le progrès, le capitalisme. La vieille société qui préservait les valeurs spirituelles, religieuses, préoccupée par le surnaturel, cède la place à une société matérialiste, capitaliste où les dieux sont désormais l’argent, et le pouvoir économique. Dans ce climat, l’individu se sent isolé, solitaire, ne connaissant plus de participation, plus d‘universel.

« La rupture des participations renvoie à l’angoisse de la mort et l’angoisse de la mort renvoie à son tour à la rupture des participations. La solitude appelle la hantise de la mort et la hantise de la mort referme la solitude. » (11) (Edgar Morin)

La littérature de cette époque va témoigner de cet état de crise, de cette résurgence de l’angoisse de mort. Selon Morin, cette angoisse, cette sensation de vide va déboucher dans la philosophie du nihilisme, comme la négation de toutes les valeurs intellectuelles et morales de la société, de toutes les participations individuelles à la société. Comme conséquence de ce vide, il y a une névrose de mort qui s’instaure. Comme toute névrose, elle est une tentative de régression pour récupérer une participation antérieure, peut-être, une participation primitive infantile. Mais, comme toute névrose, elle n’est pas une solution adaptée et l‘angoisse subsiste. Il fallait chercher d’autres types de participation et, parmi les vieilles participations, réapparaît le salut chrétien, et le désespoir se transforme en foi. A côté de cette participation au salut, les intellectuels s’engagent dans le combat politique.

C’est dans ce climat que Bernanos assume le désespoir de sa génération, devient un militant pour le retour de la tradition, de l‘ordre, de la monarchie française et surtout de la vraie Eglise Chrétienne. Pour lui, celles-la étaient les seules valeurs véritables, contre le mensonge, l’égoïsme, les plaisirs, la convoitise qui étaient les véritables responsables de la solitude, de la violence, de la décadence et de la crise de la société capitaliste.

A travers son oeuvre, l’écrivain Bernanos a eu le sens de l’histoire. Il a actualisé ce qui l’a précédé et a contribué à l’avenir de l’humanité. Nous allons nous référer à son ouvrage « Journal d’un curé de campagne » où l‘événement mort est présenté au lecteur en diverses circonstances, mais selon lequel seule l’acceptation de notre mort peut transformer le sentiment de peur vis-à-vis d’elle en un sentiment de joie et de plénitude.

BERNANOS ET LE “JOURNAL D’UN CURÉ DE CAMPAGNE »

Bernanos étant un homme personnellement angoissé par la mort, à la fois par ses propres pulsions de mort et par le climat funèbre qui régnait en Europe en raison des difficultés de vie du peuple en général, il est naturel que toute son oeuvre reflète ce désarroi et cette peur d’une manière intense. Dans cette oeuvre, qui s’étend sur vingt-cinq ans, la mort joue un rôle capital.

« La mort n’apparaît pas uniquement dans son oeuvre comme un fait biologique dont la brutalité hante ses personnages, mais elle trouve sa place dans un ensemble de valeurs qui la dépassent. Après avoir suivi la route commune de l’angoisse, les héros bernanosiens se séparent pour affronter la mort : pour les uns, elle est le terme d’une vie sans espoir ; pour les autres, la porte de l’espérance. » ( 12) (Guy Gaucher)

Dans son ouvrage « Journal d’un curé de campagne« , on rencontre de nombreuses morts : mort par suicide, mort subite, mort par maladie, mort de gens simples. Bernanos a voulu montrer au lecteur, dans le roman, un échantillon du monde réel, où chaque individu porte son drame personnel, et comment, chacun dans son angoisse de vivre, arrive à la mort.

Nous allons faire défiler chaque personnage, le présenter, l’interpréter et le rejoindre dans son universalité. Commençons à classer ces personnages selon le type de mort qu’ils ont eu ou auront :

Le suicide

Le docteur Delbende s’est suicidé en se tirant une balle de son fusil dans la tête. Ce personnage, médecin, avait assez peu de patients à cause de mauvaises rumeurs selon lesquelles il n’avait pas d’asepsie dans son travail. Il avait pas mal de problèmes d’argent pour survivre. Il apparaît comme un incrédule, un homme qui ne croyait pas en Dieu, ni à la justice divine. Un homme angoissé par les mensonges qu’il voyait autour de lui, blessé jusqu’à l’âme, fatigué de tenir le coup : et un jour il se tue. Le suicide est le choix volontaire de l’individu pour en finir avec sa propre vie. C’est le paroxysme de l’individualité, c’est-à-dire une solitude immense, quand la vie n’a plus de raison d’être vécue, un vide qui ressemble à la mort dans la vie. En fait, le suicidé a eu tant de chagrins, de pertes, trop de culpabilité dans la vie, si bien qu’il n’a plus d’espoir, de joie de vivre. Pour commettre un suicide, il faut qu’il ait encore de l’énergie vitale, la dernière force pour en finir avec la vie. Ne se suicide pas qui veut : certains seulement ont le courage de le faire. Ecoutons le docteur Laville, qui se sait condamné a mourir :

« Vous n’avez jamais eu la tentation du suicide, vous ? … Il est vrai que le goût du suicide est un don, un sixième sens, je ne sais quoi, on naît avec. » (13)

Même le curé d’Ambricourt a eu envie du suicide : son journal le laisse deviner à ses pages déchirées, dans les moments où l’angoisse de la mort était presque insurmontable. Il avait peur d’avoir perdu la foi, car la prière ne lui donnait plus la paix désirée. En réalité, tout suicide est une tentative d’en finir avec le désespoir et de retrouver la paix, peut-être une réconciliation avec le monde, et de recouvrer la foi perdue.

Pour le curé d’Ambricourt, la tristesse, le désespoir, c’est ceci  :

« Je crois de plus en plus que ce que nous appelons tristesse, angoisse,  désespoir, comme pour nous persuader qu’il s’agit de certains mouvements de l’âme, est cette âme même, que depuis la chute, la condition de l’homme est telle qu’il ne saurait plus rien percevoir en lui et hors de lui que sous la forme de l’angoisse. Le plus indifférent au surnaturel garde jusque dans le plaisir la conscience obscure de l’effrayant miracle qu’est l’épanouissement d’une seule joie chez un être capable de concevoir son propre anéantissement et forcé de justifier à grand-peine  par ses raisonnements toujours précaires, la furieuse révolte de sa chair contre cette hypothèse absurde, hideuse. N’était la vigilante pitié de Dieu, il me semble qu’à la  première conscience qu’il aurait de lui-même, l’homme retomberait en poussière. »  (14)

Cette vision catholique du mal de l’humanité, causé par le péché originel d’Adam et Eve, le péché de la chair, est l’explication de la grande angoisse de vivre, de la recherche incessante du sens de la vie, et du désir de retour à l’état d’avant le péché, auprès de Dieu. La culpabilité que nous ressentons est un héritage du péché originel. Cette culpabilité, Freud l’explique comme celle de la chair : la culpabilité oedipienne du fils qui a voulu supprimer le père pour occuper sa place à côté de la mère. Et le sentiment de culpabilité, du désespoir sans issue, fait qu’on se hait soi-même. Cette haine de soi-même vient du « surmoi » qui ne peut pas accepter et refuse entièrement le « ça » qui a machiné le péché de la chair. Selon la théorie psychanalytique, c’est le « moi » qui abrite en soi l’objet haï et détruit par les pulsions agressives de mort. Cette haine, qui était avant dirigée vers un objet extérieur, est maintenant dirigée vers l’intérieur de soi-même où se trouve la tombe de l’objet détruit. Et par un dernier acte de destruction, de haine, on se tue pour tuer définitivement l’objet.

Il y a d’autres formes de suicide, quand la haine envers l’autre est tellement grande qu’on se tue pour punir l’autre à tout jamais, pour qu’il porte la culpabilité d’être le responsable du suicide de l’autre. C’est le cas de Chantal, qui voulait se suicider pour punir son père et, en un dernier acte désespéré, pour prouver que son père l’aimait encore.

Le désir de suicide du docteur Laville, était motivé par le désespoir de se savoir condamné, de savoir qu’il allait subir le destin final de tous, celui de la mort. Par un dernier acte d’individualisme, de révolte, le docteur veut s’ôter la vie pour refuser à la visiteuse funèbre le plaisir de la lui retirer. C’est aussi pour raccourcir son agonie.

La mort dans la vie

Mais il y a une autre forme de mort, la mort dans la vie, une vie dominée par la rancune. C’est le cas du personnage de la Comtesse. Après le décès de son fils, elle éprouve une haine sourde contre la vie et contre Dieu qui lui a pris son fils. Elle vit comme un robot, elle participe à la société, faisant tout ce qu’on attend d’elle, d’une femme de son rang, mais avec une totale indifférence, sans aucune émotion. Elle est indifférente à ce qui se passe entre son mari, le Comte, et sa fille. Le curé d‘Ambricourt compare cette existence à « un suaire de soie jeté sur un cadavre pourri« . Bernanos la présente comme une femme séparée de Dieu, en état de péché mortel, dominée par la haine qui tue l’âme. Cet enfermement en soi-même est déjà l’enfer sur terre. En réalité, l’état de haine implique un refus de toute communication : il y a comme un lac d’eaux putrides qui ne reçoit pas d’eau pure, et où règne la mort parce qu’il ne peut y avoir de vie où il n’y a pas de mouvement. Le curé le savait et avait deviné l’état d’âme de la Comtesse :

« Vous ne vous désirez plus. Vous ne désirez plus votre joie. Vous ne pouviez vous aimer qu’en Dieu, vous ne vous aimez plus. Et vous ne vous aimerez plus jamais en ce monde ni dans l’autre – éternellement… ( … ) L’enfer, madame, c’est de ne plus aimer. » (15 ).

Les condamnés à mort

Il y a aussi, dans le roman, d’autres condamnés à mort à cause de maladie grave : le prêtre défroqué qui ne se sait pas condamné et qui ignore qu’il a perdu la foi en Dieu, et sa maîtresse qui, par amour, se dédie à lui au risque de compromettre sa propre vie. Il y a aussi la vision, l’attitude des gens simples vis-à-vis de la mort : la résignation.

Le curé d’Ambricourt : il est le personnage le plus aimé de Bernanos. La figure d’un prêtre jeune, maladroit, humble, qui meurt à la fin du roman, d’un cancer. Il est intéressant de montrer comment les stades de son agonie, dès l’instant qu’il se sait condamné, ressemblent à ceux que le médecin américain Elisabeth Kubler-Ross a constaté chez les malades en phase terminale. Les stades de Kubler-Ross sont au nombre de sept : choc, dénégation, colère, dépression, marchandages, acceptation et décathexis. Jean Ziegler parle de deux grands temps dans l’agonie, renvoyant aux conclusions de Kubler-Ross :

« Deux grands temps sous-tendent l’ensemble du processus : le premier est le temps du corps ; il commence par la mince fissure qui sépare la maladie de l’agonie ; il se termine par la catastrophe physiologique , appelée mort. Mais un deuxième temps, montrant une direction vectorielle et un type d’évolution non pas descendante, ascendante, se révèle également dans l’agonie. C’est le temps de la conscience. Il s’articule à chaque stade de l’agonie et à travers des formulations toujours nouvelles comme l’espoir permanent d’une survie autonome de la conscience après la mort.  » (16)

Voyons les réactions du curé :

« Cancer… Cancer de l’estomac… Le mot surtout m’a frappé. J’en attendais un autre. J’attendais celui de tuberculose. Il m’a fallu un grand effort d’attention nour me persuader que j’allais mourir d’un mal qu’on observe en effet très rarement chez les personnes de mon âge. J’ai dû simplement froncer les sourcils comme à l’énoncé d’un problème difficile. J’étais si absorbé que je ne crois pas avoir pâli. » (17)

« Hélas! mon sang-froid n’était que stupeur…. l’ordonnance que j’ai glissée machinalement dans mon calepin. » (18)

On voit ici le verbe « frappé » qui indique le choc et toutes les réactions corporelles d’un état de choc. C’est le traumatisme thanatique, celui du malade qui voit tout à coup changer sa perspective sur la vie et se voit face à la mort imminente. Ecoutons encore Jean Ziegler :

« Une réalité nouvelle et inattendue fait irruption dans sa conscience. Il voit se défaire le monde alentour, puisque ce monde n’existe que par rapport à sa conscience… Pour la première fois de son existence, l’être entrevoit sa solitude, sa nudité. Il la perçoit, mais ne peut l’accepter. Car ce monde qui se défait, ce monde qui s’effondre, cet ordre humain démantelé continue, selon toute évidence, à exister pour les autres…Face à son malheur, le monde montre une désolante indifférence… L’identité du sujet commence alors à changer progressivement. Il se perçoit déjà différent des hommes alentour. Un distanciation nouvelle se développe entre sa conscience et les objets qu’elle perçoit » (19)

Revenons au curé d’Ambricourt :

« Peut-être étais-je trop absorbé par l’entreprise absurde d’accorder en quelques pauvres secondes mes pensées, mes projets, mes souvenirs même, ma vie entière à la certitude nouvelle qui faisait de moi un autre homme ?… J’étais seul, inexprimablement seul en face de ma mort, et cette mort n’était que la privation de l’être – rien de plus. Le monde visible semblait s’écouler de moi avec une vitesse effrayante … » (20)

Le deuxième stade, celui de la dénégation, apparaît pour le curé quand il veut s‘accrocher aux souvenirs du passé, comme en une fuite de la réalité trop pénible, et y substituer une autre qui est cherchée dans les réminiscences :

“ – je sens bien que je souhaiterais d’y retrouver… Mon Dieu d’y retrouver quoi ?… Hé bien seulement la preuve que j’allais et venais aujourd’hui comme d’habitude. » ( 21)

« Je pense à ces matins, à mes derniers matins de cette semaine, à l’accueil de ces matins au chant des coqs, à la haute fenêtre tranquille, encore pleine de nuit, dont une vitre, toujours la même, celle de droite, commence à flamber .. que tout cela était frais, pur… » (22)

« J’aurais d’abord voulu fuir cette maison, ces murs. » … M’échapper! Fuir ! Retrouver ce ciel d’hiver, si pur, où j’avais vu ce matin, par la portière du wagon, monter l’aube ! M. Laville a dû s’y tromper. » (23)

Le troisième stade, celui de la révolte, de la colère contre le monde qui est perçu comme un ennemi :

« Je n’avais jamais senti avec tant de violence la révolte physique contre la prière – et si nettement que je n’en éprouvais nul remords. » (24 )

« Peut-être n’ai-je pu réprimer un mouvement de colère, de révolte contre cet inconnu qui venait tranquillement de disposer de moi comme de son bien. » (25 )

La peur fait aussi partie de ce stade, car le mourant se sépare d’un monde réel où des liens affectifs sont rompus et marche vers la mort qui lui est entièrement inconnue. C’est la peur de quitter les vivants :

« Car je ne luttais pas contre la peur, mais contre un nombre, en apparence infini, de peurs – une peur pour chaque fibre, une multitude de peurs … La sueur ruisselait de mon front, de mes mains. J’ai fini par sortir. Le froid de la rue m’a pris. Je marchais vite. Je crois que si j’avais souffert,  j’aurais pu me prendre en pitié, pleurer sur moi, sur mon malheur » (26)

Le quatrième stade, celui de la dépression, apparaît chez le curé quand il s’en prend à lui-même d’être lâche devant la mort :

« Ce n’était pas sur moi que je pleurais,  je le jure ! Je n’ai jamais été si près de me  haïr.  » (p. 291) …  » Mais c’était alors de moi que j’avais honte… (p. 292). Je n’étais que trop tenté de dégoût vis-à-vis de ma propre personne, et je sais le danger d’un tel sentiment qui finirait par m’enlever tout courage. Mon premier devoir, au début des épreuves qui m’attendent, devrait être sûrement de me réconcilier avec moi-même … »  (p. 294). « Il est même sûr que je ne saurai guère mieux mourir que gouverner ma personne. J’y serai aussi maladroit aussi gauche. » (p. 295) (27)

Le sixième stade, celui de l’acceptation, transparaît dans les paragraphes suivants :

« La pensée que cette lutte va finir, n’ayant plus d’objet, m’était déjà venue ce matin, mais j’étais alors au plein de la stupeur où m’avait mis la révélation de M. le docteur Laville. Elle n’est entrée en moi que peu à peu. C’était un mince filet d’eau limpide, et maintenant cela déborde de l’âme, me remplit de fraîcheur. Silence et paix. »( 28)

« Pourquoi m’inquiéter ? Pourquoi prévoir ? Si  j’ai peur, je dirai : J’ai peur, sans honte. Que le premier regard du Seigneur, lorsque m’apparaîtra sa Sainte Face, soit donc un regard qui rassure ! » (29)

« N’importe ! c’est fini. L’espace  de méfiance que j’avais de moi, de ma personne, vient de se dissiper, je crois, pour toujours. Cette lutte a pris fin. Je ne la comprends plus. Je suis réconcilié avec moi-même, avec cette pauvre dépouille. Il est plus facile que l’on croit de se haïr. La grâce est de s’oublier. » (30)

Et, enfin, le dernier stade, celui de la décathexis :

« Qu’est-ce que cela fait ? Tout est grâce. » (31)

Georges Bernanos
A ce point de notre étude, après avoir passé en revue les nombreuses facettes de notre romancier, il faut que nous rassemblions toutes les données que nous avons dégagées pour tracer un profil psychologique de Bernanos. En fait, notre souhait n’est pas, bien entendu, de paraître prétentieux en affirmant que notre auteur avait une certaine structure de personnalité, ce qu’il ne peut ni confirmer ni démentir. Néanmoins, notre tâche devient facile car il a lui-même désiré que le lecteur puisse bien le connaître à travers ses lettres, conférences et romans. Comme nous l’avons déjà signalé ci-dessus, Bernanos a déclaré que sa vie se projetait dans ses livres, nous allons donc, avec le respect qu’il mérite, essayer de présenter qui était Georges Bernanos.
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Un enfant de nature sensible, curieux et attentif aux paroles des adultes. Un peu impressionnable, solitaire, qui cherchait dans les rêves et dans les romans un monde imaginaire plus attractif que la réalité. Triste et souvent mélancolique, il était hanté par l’idée de la mort. Nous voyons qu’il était différent de la moyenne des enfants, qui bondissent, en général, de joie. Pourquoi était-il différent ? Pourquoi montrait-il un besoin si pressant de la Foi ou d’un Dieu d’Amour ? Nous renvoyons le lecteur à ce que nous avons dit plus haut : il éprouvait un besoin d’amour pour faire pièce au sentiment de désespoir, d’abandon et de peur de ne pas correspondre aux souhaits de ses parents envers lui. Ses parents étaient-ils mécontents de lui  ? Nous croyons que non, mais peut-être étaient-ils un peu trop rigides pour montrer assez d’affectivité à leurs enfants. Des parents ayant un caractère rigide sont souvent plus exigeants envers eux-mêmes et avec leurs enfants et ne savent pas montrer leur amour parental. Les enfants dotés d‘un caractère plus fort, devant ce type de parents, tendent à se révolter. La révolte est-elle bénéfique ou apporte-t-elle des conflits supplémentaires aux enfants ? En réalité, les enfants révoltés endurent encore plus de malheurs car, quand ils agressent leurs parents qu’ils aiment également, ils soufrent de leurs actes. En conséquence de leur agression, les petits se haïssent eux-mêmes et ressentent de la culpabilité. Par la suite, ils auront besoin d’encore plus d’amour pour éloigner cette culpabilité. Peut-être était-ce la dynamique des conflits infantiles chez Bernanos ? Ces conflits lui donnaient une vision pessimiste du monde, une vision aggravée aussi par le pessimisme réel qui dominait la société européenne, deux guerres mondiales ayant illustré ce malaise.
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L‘adulte Bernanos était surtout un idéaliste. Influencé par les grands noms de son époque, il s’est engagé pour la restauration de la monarchie car le système monarchique signifiait pour lui un retour aux véritables valeurs de la religion catholique. Le christianisme donne à l’homme sa dignité humaine, même aux plus pauvres de la société. Suivant ses compagnons intellectuels, notre écrivain a été un militant politique désireux d’exprimer son désespoir devant la crise de son temps. Il a failli être ordonné prêtre : il est devenu un prédicateur laïc de la Foi Chrétienne pour le salut des âmes. Il est devenu le défenseur de la monarchie, de la patrie, des prêtres et de Dieu. Ces entités sont des équivalents du Père. Et le père est synonyme de l’ordre, de la soumission. En ce moment, le mythe du Père-Chef de la horde primitive est symbolisé par tous les pères. Et le mythe nous raconte que le Père-Chef a été tué par les fils qui voulaient sa place. Revenant à Bernanos, symboliquement il veut faire restaurer le tabou ancien, la loi totémique : il est interdit de tuer le Père tribal. Et pourtant, en Bernanos, ce désir d’ordre est souvent confronté au mouvement de révolte qui lui fait rejeter « l’autorité paternelle ».

Bernanos a avoué plusieurs fois qu’il souffrait de la névrose de la mort. Or les pathologies psychiatriques de la mort sont la dépression et la mélancolie. Les grands mélancoliques sentent qu’ils portent la mort en eux-mêmes. Ils voient le monde comme un lieu de mort. Cette image est reflétée au début du roman « Journal d’un curé de campagne« . Le climat du roman est dysphorique :

« Il tombait une de ces pluies fines qu’on avale à  pleins poumons, qui vous descendent jusqu’au ventre. De la côte de Saint-Vaast, le village m’est apparu brusquement, si  tassé, si misérable sous le ciel hideux de novembre. L’eau fumait sur lui de toutes parts, et il avait l’air de s’être couché  là, dans l’herbe ruisselante, comme une pauvre  bête épuisée. « (32)

Rappelons-nous que Bernanos utilisait tout un éventail de mots comme équivalents de la mort, tels que Satan, péché, angoisse, misérable, cancer, pauvre, orgueil, etc.

A travers les traits de personnalité du curé d’Ambricourt nous tenterons de tracer le profil idéalisé de notre romancier, ce qu’il a voulu être et montrer au monde.

Le curé d‘Ambricourt, celui que son créateur a aimé le plus, était un pauvre prêtre, jeune, maladroit avec une très faible estime de soi. Il était malheureux car il rêvait de faire de grandes prouesses mais se sentait incapable de les réaliser. Il était à la tête d’une petite paroisse dont le service lui semblait très difficile face au désespoir et à l’incroyance des paroissiens. Le petit curé doutait d’être capable de les reconduire à la foi en Dieu. Lui aussi, comme Bernanos, était un rêveur et souffrait a cause de son idéalisme. Parfois, il aurait préféré être pareil au curé de Torcy, un homme fort, courageux qui semblait même « terre à terre ». Mais le jeune curé se donnait beaucoup de peine, il essayait de faire de son mieux. Or, il était si maladroit que tous ses efforts n’aboutissaient pas. Par conséquent, il avait un sentiment de désespoir, d’impuissance. Issu de la couche pauvre de la société, il avait été un enfant marqué tôt par la mort de ses parents. La souffrance lui était familière. Ce qui distinguait le curé des autres, ses frères dans la douleur, c’etait sa volonté de servir Dieu. Il fallait au curé conserver son ingénuité d’enfant, son humilité pour être avec Dieu. Tous les péchés capitaux l’éloigneraient du Père. Et c’est sa fidélité au Père, sa foi en Lui qui l’aide à accomplir ses rêves ou sa tâche de prédicateur. C’est seulement à travers Dieu que le prêtre peut sauver les âmes. Le curé est aussi un prêtre-écrivain qui écrit un journal pour s’aider dans ses conflits, se connaître et trouver une issue vers une transformation de son état d’esprit. Tout le roman est une agonie, l’agonie du curé qui va déboucher dans la mort réelle. Cette mort qui faisait peur au jeune prêtre est le commencement d’une autre vie, de l’immortalité en Dieu. Avec cette découverte, l’agonisant découvre qu’il n’a plus de crainte de la mort, plus de soucis, et qu’il participe de la « communion des saints » dans l’universalité de Dieu.

Comme le curé d’Ambricourt, Bernanos a voulu garder un esprit d’enfant, centre des valeurs les plus pures de l’homme. Et c’est avec une âme d’enfant que l’homme doit se présenter devant le Père au moment de la mort. Etre enfant signifie avoir confiance en des parents envers qui l’obéissance filiale est une conséquence naturelle. Il n’est donc pas étonnant que le personnage le plus aimé de Bernanos fût jeune, encore jaillissant d’énergie et qui aimât beaucoup la vie. Comme son petit prêtre, notre romancier a beaucoup aimé la vie. Or, c’est l’enfant qui aime le plus la vie, et c’est à l’enfant qu’il a été que Bernanos a voulu être fidèle, gardant toujours son esprit enfantin. Mais le destin a voulu s’opposer à la réalisation de son désir ; les circonstances de la vie lui ont préparé un piège. A la place de la vie, c’est la mort qui, apparemment, a dominé l’esprit de Bernanos dès son enfance. Et la peur de la « camarde » en Bernanos était intense et lui gâchait vraiment la vie. Pour soigner cette peur, l’écrivain a découvert qu’il fallait atténuer son désir d’individualité (représenté par les rêves) pour se soumettre à l’ordre de l’espèce, du cosmos, c’est-à-dire de Dieu. Accepter la loi de l’espèce, c’est accepter la mort sans laquelle la vie n’a pas de sens. Cependant, les forces de la vie, le désir de son individualité suscitaient chez lui de la révolte contre l’acceptation. Il a été difficile  à Bernanos d’harmoniser les deux forces de la vie et de la mort, et cette difficulté a été à l’origine de toutes ses souffrances. La vie, que Bernanos a tant aimée, est devenue une agonie, une série de départs et. de renaissances, de crises de désespoir pour déboucher à nouveau sur l’espoir. Mais, on remarque que c’est toujours l’espoir qui est victorieux et que son emprise, finalement, a réussi a changer la mort-fin en la mort-vie. Et c’est à ce moment que Bernanos a pu vraiment accepter la mort dans le sens d’une intégration au cosmos, accepter sa participation au service de l’humanité, conscient de la liaison entre tous les êtres vivants et non vivants de l’univers. Pour Bernanos, la mort et l’immortalité de l’âme signifiaient « la communion des saints », l’homme dépouillé de tout égoisme, de rancunes, d’orgueil et de vanités, tous ces sentiments qui détournent du vrai sens de la vie, qui est la mort, vers les choses matérielles et éphémères. Il fallait encore sur le chemin du salut, savoir se pardonner, ne plus se haïr, à l’imitation du Christ qui a pardonné toutes les offenses des hommes.

Pour conclure, peu importe si Georges Bernanos avait ou non des problèmes d’ordre mental, s’il avait une névrose ou une psychose, ce qui importe, c’est l’héritage qu’il a laissé au monde. Il nous a transmis un message d’amour. Il a été un homme qui a beaucoup aimé l’humanité. Il est vrai qu’il a été un homme angoissé, mais qui ne l’est pas ? Il nous a enseigné l’espoir, la confiance, la foi en la vie. Devant les peurs et les contraintes de la vie, il faut garder l’esprit d’enfant, accepter les risques de la vie et de la mort. Il est important de savoir que la mort, ou le mal, est la condition nécessaire pour que la vie, le bien et la bonté s’épanouissent en toute leur vigueur. L’amour doit régler notre vie. L’amour de Dieu est l’amour d’autrui et de nous-mêmes. C’est l’amour qui est l’essence de la vie terrestre et de la vie éternelle. Suivant cette règle, la mort ne fait plus peur, car l’homme sait qu‘il participe de la grande « communion des tous les saints » en Dieu. Tel est le message de Georges Bernanos.

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Notes

1. »Les enfants humiliés » (page 208). Citée dans « Le thème de la mort ». GAUCHER, Guy. Minard. 1967. (p.10)
2. Oeuvres romanesques suivies de dialogues des Carmélites. (page 1727). Lettre à l’abbé Lagrange à l’âge de 17ans, mars 1905. Citée dans le « Le thème de la mort ». Ibid. (p.11)
3. « Les grands cimetières sous la lune » (page 239).Citée dans “Le thème de la mort“. Ibid. (p.13)
4. Oeuvres romanesques suivies de Dialogues des Carmélites (page 1727). Lettre à l‘abbé Lagrange. Citée dans « Le thème de la mort ». Ibid. (p.12)
5. Oeuvres romanesques suivies de Dialogues des Carmélites. Citée dans « Le thème de la mort ». Ibid. (p.11)
6. MORIN, Edgar, « L’homme et la mort » Editions du Seuil. 1970 (p.217)
7. BERNANOS,Georges, « Le chemin de la Croix-des-Ames“ (p.358), citée dans « Le thème de la mort ». GAUCHER, Guy. Minardi. (p.20)
8. BERNANOS, Georges, « Dialogues des Carmélites » (p.1711), citée dans « Le thème de la mort » .ibid. (p.9)
9. MORIN,Edgar, Op.cit. (p.226)
10. Ibidem (p.230)
11. Ibidem (p.304)
12. GAUCHER, Guy, “Le thème de la mort ».Lettres Modernes. Minard. 1967 (p.9-10)
13. BERNANOS, Georges, « Journal d’un curé de campagne » PLON. 1974 (p. 285)
14. Ibidem. (p.218) 15. ibidem (p.185)
16. ZIEGLER, Jean, « Les vivants et la mort ». Editions du Seuil. 1970 (p.256)

17. BERNANOS, Georges, « Journal d’un curé de campagne ». PLON. 1974 (p.288)

18.Ibidem.(p.289)

19.Ibidem (p.259)

20.Ibidem. (p.290)

21.Ibidem.(p.274)

22.Ibidem. (p.278)

23.Ibidem. (p.288)

24.Ibidem. (p.274)

25.Ibidem. (p.290)

26.Ibidem. (p.274)

27.Ibidem. (p.291-292-294-295)

28.Ibidem. (p.307-308)

29.Ibidem. (p.309)

30.Ibidem. (p.311)

31.Ibidem, (p.313)

32.Ibidem, (p.29-30)

***

 TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION

I. VIE, MORT, QUELLE EST VOTRE ESSENCE ?

II. L’ECRIVAIN CHRETIEN ET SA PARTICIPATION AU MONDE

III. BERNANOS ET LE « JOURNAL D’UN CURE DE CAMPAGNE

IV. -GEORGES BERNANOS

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Bibliographie

 

BEGUIN, Albert, « Bernanos par lui-même » Seuil. 1954

BERNANOS, Georges, « Journal d’un curé de campagne », Plon,1974

GAUCHER, Guy, « Le thème de la mort ». Lettres Modernes. Minard. 1967

LAPLANCHE/PONTALIS. « Vocabulario da Psicanâlise ». Editôra Martins Fontes. 5°ediçao. (p.528-539) (Vocabulaire de la Psychanayse, Paris, P.U.F.)

MORIN, Edgar, « L’homme et la mort » Editions du Seuil 1970.

ZIEGLER, Jean, « Les vivants et la mort » . Editions du Seuil. 1975

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Université de Genève, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte de mémoire présenté par Madame Ma Li TCHEON pour l’obtention du Diplôme d’Etudes Françaises (session de Juin 1992)

Professeur : M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

 

 

« L’après-midi de Monsieur Andesmas »

INTRODUCTION :   « Qu’est-ce que la littérature ? »

 

Le concept de littérature apparaît à la fin du XVIIe siècle comme substitut de la notion de « belles-lettres ». Il désigne d’abord la connaissance profonde de la production littéraire, notamment celle des lettres . Cependant, la littérature se distinguera peu à peu de l’érudition pour se mettre, au siècle classique, au service de la science et de la pensée. Elle n’est alors qu’une partie de l' »humanitas », la civilité, « l’huile dans les rouages » de la culture religieuse, morale et politique. Vers 1800, le terme de  »littérature » est généralement accepté et la profession d’écrivain totalement sacralisée. Elle s’est constituée en territoire merveilleux et isolé; elle constate une fascination constante pour des « modèles » extérieurs, de la musique et de la danse aux mathématiques, en passant par toute la gamme des sciences humaines (littérature expérimentale) . Elle cherche toujours sa légitimation en dehors d’elle (l' »engagement ») .

Mais, dans l’ensemble des activités discursives, la littérature est quand même un objet de langage basé sur les traditions orales. Comme le dit Sartre dans « Les Temps Modernes » : « Ecrire c’est mettre en oeuvre un matériel verbal dont la signification échappe à l’origine à l’écrivain. L’écriture n’a de sens que dans sa relation auteur-lecteur. »  » Chacun des termes de l’opposition littéraire-non-littéraire, pourtant n’existerait que par son autre; la « fonction poétique » marque alors une coupure « volontariste » dans le champs du discours pour qu’une théorie littéraire autonome se constitue. Ainsi, la littérature n’est pas l’autre du discours quotidien mais une modalisation particulière de ce discours –    comme la variation commande celle de la littérature, contrairement à la thèse de Sartre.

Par cette dualité, la littérature est capable de tout intégrer tandis que rien ne peut l’intégrer puisqu’elle constitue l’univers de ce dont elle se saisit.

Il est aujourd’hui impossible d’éluder la question d’une définition interne et intrinsèque du phénomène littéraire. La littérature témoigne que toute existence humaine est une existence parmi les mots, ces mots qui sont aussi témoins de la terre : l’écriture est le moyen d’assimiler l’évidence de cette existence et de ce témoignage.

I.  L ‘UNIVERS  LITTERAIRE  SOCIOLECTAL

 

  1. Le « N0UVEAU ROMAN » du 20 ème siècle

Globalement, le Nouveau Roman s’inscrit dans un contexte idéologique de prise de distance critique par rapport à la création artistique, ses formes et ses lois. Mais son ensemble n’est pas un groupe, ni une école. On ne lui connaît pas de chef, de collectif , de revue, de manifeste. Point d’orthodoxie à laquelle on puisse se conformer mais au contraire une diversité évidente. Les difficultés se multiplient quand il s’agit d’une détermination extérieure : collection, le Nouveau Roman et les diverses études globales. Tenant compte de ce problème, un événement majeur avait lieu en juillet 1971: le colloque  » Nouveau Roman: hier, aujourd’hui  »(1). Ce colloque a permis, par le simple fait de sa tenue, une indiscutable détermination intérieure du Nouveau Roman : par les romanciers eux-mêmes. Les écrivains qui y ont participé ont tous accepté de travailler sans exiger la présence de tel ou tel autre. Samuel Beckett et Marguerite Duras ont décliné l’invitation qui leur avait été faite. Ensuite, les écrivains eux-mêmes ont fait le départ entre ceux qui ne s’étaient pas impliqués et ceux qui s’y étaient estimés en nécessaire et suffisante compagnie.

C’est cette auto-détermination unique et récente qui représente aujourd’hui le fondement de la définition du Nouveau Roman.

Dès 1954-55, Roland Barthes parlait dans ses articles de  « littérature objectale ou littérature littérale » à propos d’ Alain Robbe-Grillet, représentant marquant des recherches nouvelles . Celui-ci mettait en oeuvre une littérature « optique » (Les Gommes, 1953; Le Voyeur, 1955, La JALOUSIE, 1957) développant les mécanismes de « contre illusion », brisant ainsi l’illusion romanesque. Son écriture obligeait le lecteur à une « vision réfléchie  », distanciée par rapport au texte et à l’histoire.

De façon parallèle, Michel Butor explorait diverses techniques propres à déconstruire le récit traditionnel : le simultanéisme (Passage de Milan, 1954), la saisie des échos infinis éveillés dans la mémoire par l’écriture même (L’emploi du temps, 1956), le travail sur le temps intérieur et la formule narrative (La Modification, 1957), l’impossible exhaustivité du dire (Degrés, 1960). L’importance du temps et de la durée intérieure est un sujet commun à Butor et Claude Simon, lui aussi relevant de l’étiquette du Nouveau Roman. Ce dernier organise son roman à partir de la « discontinuité », de l’aspect fragmentaire des émotions que l’on éprouve et qui ne sont jamais reliées les unes aux autres (Le Vent, 1957, L’Herbe, 1958, La Route des Flandres, 1960).

Parmi beaucoup d’autres oeuvres pouvant être rapprochées du Nouveau Roman , c’est le livre de Marguerite Duras qui fera l’objet de cette analyse.

1 .1.        Définitions du récit

L’accueil qu’a reçu le Nouveau Roman de la part des instances culturelles ressemble singulièrement à une réception à contrecoeur. Il y a réticence persistante envers lui parce que le Nouveau Roman met en cause un phénomène à l’oeuvre dans la plupart des institutions humaines et qui fait peut-être l’objet d’un tabou idéologique clandestin : le RECIT.

1 . 1 . 1 .       Les trois sens du récit

Selon Gérard Genette (2), il faut distinguer trois sens du mot « récit »

  • – a) le sens d’un discours oral ou écrit
  • – b) le sens d’événements
  • – c) le sens d’un discours comme événement

– a)  « Récit » désigne donc l’énoncé narratif , le discours oral ou écrit qui met en forme la relation d’un événement ou d’une série d’événements .

 – b) « Récit » désigne la succession d’événements réels ou fictifs qui font l’objet du discours et leurs diverses relations d’enchaînement, d’opposition, de répétitions, etc.

 – c) « Récit » désigne encore un événement : non plus celui que l’on raconte mais celui qui consiste en ce que quelqu’un raconte quelque chose : l’acte de narrer pris en lui-même.

1 . 1 .2 . La fiction

Tout en adoptant le premier sens que G. Genette donne au mot récit, les Nouveaux Romanciers y ont apporté une précision : l’écrivain ne se réfère pas seulement à l’événement, réel ou imaginaire, mais il a surtout le souci de l’effet de l’agencement scriptural en référence à un certain événement, réel ou imaginaire: il s’agit donc d’une fiction.

1 .1.3.       L’illusion et la contestation du récit

La fiction a ainsi un statut paradoxal : le littéral et le référent. L’attention du lecteur ne peut percevoir l’un qu’au détriment de l’autre. S’il souhaite comprendre référentiellement un texte, il lui faut évincer, autant que possible, ce qu’offre sa littéralité et vice versa. Le récit est donc une narration qui élabore la littéralité de la fiction en référence au quotidien. En conséquence, il est le lieu d’un conflit permanent. Son fonctionnement dépend de sa capacité de nous donner l’illusion aussi parfaite que possible d’un acte qui se produit, en effaçant en même temps tout ce qui est matériel dans le texte : la littéralité. Ainsi le récit crée l’illusion référentielle. La courbe de la fiction se divise donc en deux domaines : celui de « l’euphorie du récit » où domine la composante référentielle, et celui de la « contestation du récit » où domine la composante littérale. Par conséquent, le récit opère toujours des incursions dans le domaine inverse : le récit « euphorique » ne peut échapper à l’insistance du littéral. Il est ce « récit contesté » que les Nouveaux Romanciers ont adopté. « Avec le Nouveau Roman, le récit est en procès : il subit à la fois une mise en marche, et une mise en cause » (3).

Aborder en détail toutes les formes diverses du « récit » irait trop loin pour ce travail qui est surtout consacré à Marguerite Duras. Mais il faut quand même ajouter qu’à partir du colloque de Cerisy, le récit est passé de « l’Unité agressée » au stade de « l’Unité impossible ». Il n’a pas disparu mais il s’est multiplié et est ensuite entré en conflit avec lui-même.

 

II. Le  retour naïf aux sources

1 .      L’organisation de la signification du texte

Le terme de signification est, selon Ferdinand de Saussure, (Genève, 1857 – Vufflens-le-Château, 1913) relié et subordonné à celui de valeur. La valeur délimite et fixe la signification. Celle-ci permet l’échange des signes, mais la valeur détermine les conditions dans lesquelles ils peuvent être échangés.

Ensemble, il portent la responsabilité du « faire sens » et du « porter référence ». Ainsi , la langue n’est pas un système de signes mais un assemblage de structures de signification.

Pour analyser notre texte, il faut d’abord trouver une manière de l’approcher : c’est la procédure de sa segmentation, de la reconnaissance de quelques régularités et surtout la reconnaissance des modèles de son organisation narrative.

Le travail de Propp a rendu possible cette approche. Il a découvert la simplicité apparente des structures narratives dans le Conte merveilleux. La reprise de son travail est devenue la base de nombreuses recherches dans le domaine d’analyse des comportements humains plus ou moins stéréotypés. La structure générale du récit s’inscrit sur un axe sémantique : on y trouve deux termes et la relation entre ces termes. Un seul terme-objet n’a pas de signification, c’est l’existence de la relation qui est la condition nécessaire de la signification. Mais pour que deux termes puissent être distingués, il faut qu’ils soient différents et en même temps qu’ils aient quelque chose en commun pour être saisis ensemble :

l’axe sémantique

s ——————-> s ‘

Pour établir l’axe sémantique de notre texte, il faut d’abord examiner la situation initiale et la situation finale pour en dégager le contenu sémantique.

Au début, M. Andesmas se trouve seul sur la plate-forme de la maison qu’il vient d’acheter. On le retrouve à la fin en compagnie de la femme de Michel Arc. L’arrivée de la femme au cours du récit effectue ainsi une transformation de l’état de M. Andesmas :

s ———————————–>         t          ——————————-> s’

abstrait :  la solitude —->  l’arrivée d’une femme —-> la non-solitude

concret : Andesmas seul –> arriv. fem –> Andesmas avec une femme

1.1.    Les procédures de segmentation

Le texte choisi comporte déjà un « dispositif graphique« , notamment un découpage en deux chapitres. Ce critère de segmentation voulu par l’écrivain pourrait aussi être pris en considération. Mais nous nous sommes décidés contre une telle coupure car les séquences seraient trop longues et difficiles à analyser. De plus, le niveau de ce découpage ne serait que celui du déroulement discursif.

Les critères spatio-temporels ne conviennent pas non plus car le lieu de la narration reste toujours le même (la plate-forme) et le temps pendant lequel se déroulent les événements est très limité (un après-midi) .

En revanche, les disjonctions actorielles apparaissent comme le choix opportun. C’est d’abord le chien qui arrive sur la colline où il découvre M. Andesmas, assis dans son fauteuil d’osier. Après avoir fait un effort pour attirer l’attention de l’homme, le chien repart : (séquence 1 : « Sa fatigue lui revient, il halète à nouveau, et repart à travers la forêt, cette fois en direction du village.  » page 11).

M. Andesmas reste seul pendant la séquence 2 jusqu’au moment où « le chien revint » (page 12).

La séquence 3 donne lieu à une autre rencontre, courte, des deux acteurs et se termine avec la disparition finale du chien ( »Le chien tourna et disparut, » page 13).

M. Andesmas se rend compte dans la séquence 4 que « pendant le passage du chien, Michel Arc avait commencé de prendre du retard« . Son attente de ce dernier est interrompue par l’arrivée d’une jeune fille, la fille de Michel Arc.

La séquence 5 commence à la page 25 : « Michel Arc, dit la jeune fille, vous fait dire qu’il va arriver bientôt. « 

Mais elle aussi le quitte et, dans la séquence 6, qui commence à la page 34 avec « L’attente de M. Andesmas recommença« , il vit l’expérience affreuse de se sentir mourir.

Il s’endort enfin et c’est l’enfant revenu qui l’éveille pour le début de la séquence 7 : « L’enfant revint » (page 43). Le nouveau départ de ce dernier termine cette séquence : « … mais elle ne revint pas. »

L’attente de M. Andesmas continue dans la séquence suivante (séquence 8), jusqu’à l’arrivée de la femme de Michel Arc qui détermine le début de la séquence 9, qui sera aussi la dernière (page 66).

Schéma  de la segmentation :

acteur collectif                         vs                           acteur individuel

                   la plate- forme                    vs                                 le chien

                                                                                    M. Andesmas

                                                                                     la jeune fille

                                                                                     la femme

Ce schéma est rendu possible par la permanence de l’acteur « plate-forme », c’est ainsi qu’on peut fonder l’opposition inter-séquencielle sur cette distinction (individuel vs collectif) .

1 .2    La constitution d’un parcours

Les structures de la signification se manifestent dans la communication. C’est dans l’acte de l’événement-communication que le signifié rejoint le signifiant. La communication elle­ même est un acte, elle est ainsi choix et possède une certaine liberté relativement à sa formulation. Mais sa liberté est en même temps limitée par l’habitude, qui s’exprime par la répétition : aux situations données qui se répètent correspondent des messages identiques ou comparables. Pour analyser la production de la signification, on s’appuie sur deux plans : le plan matériel et le plan conceptuel. Tous deux comprennent une substance et une forme.

Le schéma suivant décrit la production de la signification d’après L. Hjelmslev :

 

Toutes nos « langues naturelles humaines » utilisent la même substance de l’expression : la substance phonique. Par contre, les formes de l’expression diffèrent selon les systèmes phonologiques. Quant à la substance du contenu, c’est nous qui l’articulons, c’est nous qui la mettons en forme.

Le fait qu’un texte n’est jamais reçu isolément par un lecteur sans aucune référence à ses connaissances et à ses liens socio­-culturels, nous a incités à choisir comme base de notre analyse les « parcours interprétatifs horizontal et vertical  » : à analyser l’organisation des unités à chaque niveau, notamment des parcours figuratifs, narratifs et thématiques .

1.2.1. Les oppositions figuratives

Dans le figuratif paradigmatique, le sens provient des différences, c’est-à-dire des traits figuratifs qui s’opposent

1.2.1.1. La représentation spatiale

Les indications spatiales dans notre texte sont abondantes et peuvent être articulées ainsi :

Les mouvements de « près » et « loin » se dirigent tous vers M. Andesmas qui reste cependant presque immobile si l’on excepte ses quelques essais de se lever. C’est enfin la femme de Michel Arc qui constitue le contact le plus « près »: elle parle avec sa main sur la sienne. Une sorte de complicité s’est installée.

D’autre part, la signification de l’opposition de « haut » vs « bas » peut être interprétée comme ceci:

la nature vs la culture
l’eau stagnante vs l’eau dynamique
le vent vs l’air dansant
la souffrance vs l’amour
la parole vs le chant
le silence vs le bruit
l’immobilité vs le mouvement
le ciel vs la terre
la mort vs la vie

 

Ces manifestations figuratives ne représentent que les catégories générales qui les supportent. La description consiste donc en leur explicitation ayant pour but de faire surgir une « logique concrète ». Ainsi se produit une traduction des données de la manifestation figurative en un modèle précis et clair formulé dans un langage différent.

1 .2.2.   Les parcours figuratifs

La perspective syntagmatique montre le développement des figures et leur agencement. Elle constitue alors des « configurations » ou des « motifs ».

Le motif dans notre texte, le moteur de toute rencontre et de toute communication des figures, est le « Rendez-vous » entre M. Andesmas et Michel Arc. Le fait du rendez-vous explique la présence permanente de ce dernier, son immobilité et le va-et­ vient des autres personnages. Il existe de surcroît un « leitmotif », un lieu: la plate-forme sur le sommet de la colline où se trouve la maison achetée par M. Andesmas pour sa fille. Ce motif de rendez-vous apparaît dans toutes les séquences,sauf celles ou le chien joue un rôle. Il fixe aussi le temps de l’histoire: un après-midi, au mois de juin, à 4 heures moins le quart – « Michel Arc avait dit que 4 heures moins le quart était une heure qui lui convenait » (page 13).

Son retard induira les rôles des « messagers »: ceux de sa fille et de sa femme.

On pourrait schématiser la configuration comme ceci:

 

Le texte rapporte alors un événement (le rendez-vous) , il nous donne sa cause (la construction d’une terrasse) et, à la fin, sa conséquence ( M. Andesmas doit se séparer de sa fille).

Notre parcours figuratif reste inachevé à cause du rendez-vous manqué mais le sens se produira plus tard aux niveaux plus profonds.

1.2.3.    Les relations actantielles

L’analyse entre maintenant dans la manifestation non-figurative de la signification où il s’agit de juger les possibilités de sa vérification. L’accent sera mis sur les structures actantielles. Pour y arriver, il faut transformer le discours en un inventaire de messages .

1 .2.3.1.    Le modèle actantiel

L’ énoncé élémentaire peut être comparé à un « spectacle » : le contenu des actions change tout le temps, les acteurs varient mais l’énoncé-spectacle reste toujours le même par la distribution unique des rôles :

Destinateur —————>  Objet ————–> Destinataire

Adjuvant ——————->  Sujet <————-    Opposant

C’est d’abord la relation entre le Sujet et l’Objet qui présente de l’intérêt comme relation plus spécialisée que les autres comportant l’investissement de « désir » qui se transformera en « quête ».

En ce qui concerne le contenu concret de notre texte, nous avons là une histoire évidemment simple : un vieil homme en attend un autre  pour régler une affaire. Mais au fur et à mesure, on découvre toute une vie derrière les faits simples.

L’acteur important, qui est toujours sur scène, est M. Andesmas, vieil homme de soixante dix-huit ans, père de Valérie, 18 ans.

M. Andesmas s’est installé dans un fauteuil d’osier pour attendre Michel Arc. Il est seul devant la maison qu’il a achetée récemment pour sa fille. Entourée de la forêt, cette maison se dresse seule sur le sommet d’une colline. La construction d’une terrasse qui surplombe la mer est à l’origine du rendez-vous .

Marguerite Duras a choisi deux noms très semblables pour ses deux acteurs principaux :

M. Andesmas                    vs                      Michel Arc

                                    M. A.                                                              M. A.

Le titre de « Monsieur » implique déjà l’idée de l’âge, l’égalité des initiales montre que les deux hommes ont un lien important : Valérie. Ils sont aussi des pères.

L’absence permanente de Michel Arc renforce l’effet dramatique produit par l’attente de l’autre, rendant ainsi sa présence non-manifestée plus aiguë :

la présence             vs            l’absence

Même si les deux hommes sont opposés, ils prennent en même temps le rôle du  »Sujet » parce qu’ils désirent le même Objet, fait qu’on apprend au fur et à mesure de la lecture.

Deux sujets (S1 et S2) poursuivent le même objet (0 1 = O 2) Si S1 réussit sa quête, il fait échouer la quête de S2, et inversement. C’est alors que S1 et S2 sont des anti-sujets, l’un par rapport à l’autre.

S1 ————-> 0 1

S2 ————-> 0 2

Mais l’un des sujets est en relation de conjonction avec l’objet

Michel Arc   =    S2  ^  O2

l’autre, par contre, se retrouve dans un état de disjonction

M. Andesmas    =     S1  V  O 1

Sujet et Objet sont cependant toujours en relation.

Pour valoriser cet objet de désir aux yeux des Sujets, des traits pertinent s sont retenus pour la description de l’Objet qui est VALERIE :

  • « le souvenir de cette splendeur odorante des cheveux de son enfant, … la mémoire infernale d’une blondeur« (page 37)
  • « ···la splendeur de sa démarche, …(page 87) « …, Valérie, si grande, si blonde ….(page 89) « …tant de blondeur » (page 89)
  • « ···quel homme possédait cette blondeur …(page 90) « ····à découvrir pour toujours la beauté de Valérie Andesmas.  » (page 90)

Pour définir le Destinateur et le Destinataire, il faut d’abord se rendre compte du fait que ces actants manifestent souvent un certain syncrétisme sous la forme d’un seul acteur.

En revenant à notre texte, il devient clair que la quête de M. Andesmas et de Michel Arc est destinée à eux-mêmes, à leur propre bien. La personne qui pourrait fournir ce bien est Valérie qui, comme Sujet opérateur et en même temps Sujet manipulateur, a tout le pouvoir:

  • « …Valérie, dont l’amour règne impitoyablement sur sa destinée finissante » …. (page 24, M. Andesmas)
  • « …mais elle voulait habiter près de la mer.  » (page 84) « Valérie veut tout le village.  » (page 86)
  • « Sur son seul désir, voici quelques semaines, il lui a acheté ce flanc-ci ….(page 52)
  • « Il est enfermé par Valérie, son enfant. » (page 54)

Les moyens qui aident M. Andesmas dans sa quête sont sa relation sentimentale père-fille avec Valérie, sa vieillesse et sa richesse. Ce qui est favorable à Michel Arc, c’est l’intervention de sa propre femme, l’occasion du bal et l’absence du père qui représente en même temps son obstacle le plus important. M. Andesmas, cependant, se retrouve presque immobilisé, enfermé dans un fauteuil sur le sommet d’une colline. Son état corporel ne lui permet pas d’effectuer un déplacement.

Le modèle actantiel se présente donc comme ci-dessous:

Pour transformer ce modèle en code symbolique, on remplace les actants par des idées :

le manque    ——————–>     l’Autre  ————>     l’homme

la parole de l’inconscient ——> l’homme <——-  le mensonge

Considérant les forces de la structure actantielle et sa capacité d’exercer des « influences » grâce à la permanence de ses relations conflictuelles, on comprend mieux la recherche de la psychanalyse freudienne d’un modèle actantiel qui rende compte du comportement humain.

1.2.4. Le parcours narratif

Pour constituer les programmes narratifs (PN), il faut d’abord tenir compte du « dynamisme » du fonctionnement des actants. La description portera sur les relations entre les fonctions qui devraient surgir de la redondance de la manifestation discursive et offrir des éléments d’appréciation pour expliquer l’existence des modèles de transformation.

1 .2.4.1 L’aliénation et la réintégration

Selon A.J. Greimas, trois couples de fonctions constituent une sorte d’entrée en matière du récit :

enquête       vs       renseignement

                                        déception    vs      soumission

                                        traîtrise         vs      manque

Cette séquence des couples apparaît comme une suite de malheurs. Ainsi, dans le cadre de la communication symétrique, une suite de couples positifs devrait y correspondre :

émission (d’un signe)           vs          réception (de ce signe)

               marque                         vs                reconnaissance

            déception                       vs                      révélation

En appliquant cette théorie au texte, on arrive à une analyse de ce type :

  • Séq. 1- Séq.5       ( – )

 – a) M. Andesmas se demande pourquoi M. Arc est en retard. Il ne reçoit pas de réponse (4)

 – b) Il est très déçu mais se soumet à l’attente (5)

 – c) Mais l’attente devient longue dans la chaleur; il se sent oublié et l’absence de son enfant le fait souffrir (6)

  • Séq. 5 – 6         ( + )

Avec l’arrivée de la fille de Michel Arc, l’articulation communicative change. L’enfant apporte un message : Michel Arc va bientôt arriver ! M. Andesmas est content, il sourit et l’enfant lui répond avec une petite grimace. (7)

  • Seq. 7          (-)

Le récit retombe dans l’état dysphorique. M. Andesmas « va connaitre les affres de la mort« . A la fin de la séquence, toutefois, la tendance change à l’euphorie. Il s’endort « face à la jaune et douce lumière du gouffre » (8)

  • Séq. 7 – 9        ( + )

L’enfant revient et sa présence fait encore une fois naitre le sourire et, plus tard même, le rire. Il s’endort de nouveau. L’arrivée de la femme marque le début de la fin : elle lui révèle l’amour entre Michel Arc, son mari, et Valérie.

Il est évident qu ‘il existe des contradictions entre le schéma canonique des six couples de fonctions qui, selon Greimas, définissent un récit, et notre texte. Mais c’est aussi l’affirmation d’une permanence et des possibilités de changement, « l’affirmation de l’ordre nécessaire et de la liberté qui brise ou rétablit cet ordre. »(9)

1.2.5. Les articulations thématiques

Dans le développement qui suit, nous nous efforcerons de saisir la signification du récit dans son organisation fondamentale.

L’axe sémantique qui articule des contenus contraires consiste dans l’opposition entre les thèmes. L’affirmation de Saussure que « dans la langue il n’y a que des différences » devient aussi la base de l’analyse suivante.

Pour que le texte révèle sa structure élémentaire, il faut y relever deux termes-objets qui sont à la fois dans une relation de conjonction et de disjonction

est en relation (S)

A <———————–> B

S constitue le contenu sémantique dans sa fonction axiale. Le rapport entre les deux termes est un rapport de contradiction : à la fois de conjonction ( sur le même axe) et de disjonction (ils sont situés aux extrémités de l’axe).

A / r (S) / B

En ce qui concerne le texte analysé ici, l’axe sémantique peut être représenté ainsi :

      spatialité

le haut <————–> le bas

autrement dit :

la dimensionnalité (l’espace) <—> la non-dimensionnalité (l’étendue)

Les deux Sujets opèrent dans les deux espaces différents : le premier dysphorique, le second euphorique.

l’espace d’en haut = conjonction avec le Ciel (dysphorique)

l’espace d’en bas = conjonction avec l’eau (euphorique)

Le carré sémiotique inscrit alors les valeurs et les figures comme ceci :

Deux deixis (relations d’implication) sont à distinguer : la première euphorique, comprenant les termes de vie et de non­ mort : le chant. La deuxième dysphorique, comprenant les termes de mort et de non-vie : l’ombre.

1.2.6. Le parcours thématique

Le parcours thématique s’occupera de la différence des opérations qui se représentent sous une forme dynamique.

Nous avons constaté que les oppositions figuratives haut vs bas correspondent, au niveau narratif, à la relation de conjonction ou de disjonction entre les actants . Sur le niveau thématique, il faut les transformer en valeurs (comme déjà noté entre parenthèses dans le carré sémiotique) :

haut     vs    bas    devient    mort    vs    vie

Puisque les opérations sont orientées et ne sont pas réciproques, elles se développent selon le schéma suivant :

S1———>S1———>S2

vie           vs          mort        vs          vie

Les opérations se déroulent dans les séquences comme ceci :

Séq. 1 – 3    L’apprentissage des valeurs de haut et bas

Séq. 3 – 5    La vie domine par le chant qui arrive du village et par les souvenirs heureux. Mais le vent se lève et avec lui apparaît la notion de la mort. (10)

Séq. 6          La dominance de la mort: « une lourdeur insinuante, un découragement, le desespoir, cette douleur écrasante, l’immobilité » (ll)

Séq. 7 – 9    La vie l’emporte dans la lutte contre la mort. Mais la lumière n’y luit plus pour M. Andesmas : « il reste devant le gouffre rempli d’une lumière uniformément décolorée. « (12)

Le carré sémiotique :

 

la vie                                                          la mort

 

la non-mort                                          la non-vie

 

III. L’Univers sémantique

 

Les valeurs que nous chercherons à décrire sont appréhendées grâce à   leur récurrence dans le texte.

1.1.  Les couleurs

Les interprétations des couleurs peuvent varier selon les aires culturelles . Elles restent cependant, toujours et partout, des supports de la pensée symbolique.

1. 1.1.    le blond   –   le noir

La fille de M. Andesmas possède un trait de beauté rare : sa chevelure blonde. On n’apprend rien sur son apparence, mais la description de la couleur de ses cheveux est abondante :

M. Andesmas :

  • « la mémoire infernale d’une blondeur,
  • que la blondeur de Valérie coure le monde,
  • que le monde entier se ternisse ….devant tant de blondeur,
  • blondeur universelle de Valérie,
  • il ne pourrait envisager ni la blondeur de Valérie ni la folie de l’autre enfant »

la femme de Michel Arc :

  • « si grande, si blonde, Tant de blondeur,
  • …quel homme possédait cette blondeur,
  • Tant de blondeur inutile
  • tant de blondeur imbécile … ,
  • cet énorme problème que posait l’admirable blondeur de votre enfant. »

Pour M. Andesmas la blondeur de Valérie signifie autre chose que pour la femme de Michel Arc. Il la voit comme source des forces psychiques émanées de la divinité. Par contre, pour la femme, elle est l’équivalent d’une beauté royale, d’une séduction et en même temps d’une manifestation de la maturité.

En revanche, le noir lorsqu’il intervient dans la narration (la voiture de Valérie est noire, les cheveux de l’enfant et de la femme le sont aussi) montre les conflits de forces qui se manifestent et représente en même temps l’obscur qui est le lieu des germinations : le noir est la couleur des origines, des commencements (C.G. Jung). Non sans raison sont tous les trois acteurs féminins.

1.1.2.  le bleu

Le bleu signifie la dimension verticale : bleu clair au sommet­  – le ciel, bleu sombre à la base – la mer. Cette couleur est la plus profonde des couleurs et en même temps la plus immatérielle.

L’enfant porte une robe bleue : signe de sa pureté à cause de son état de folie et signe aussi de son lien étroit avec le ciel. (13)

Vu du haut de la colline, le ciel et la mer offrent la même couleur bleu : signe de leur irréalité et de leur éternité.

1.1.3.  le jaune

C’est une couleur intense qui donne l’impression de la lumière de l’or. Elle est le véhicule de la jeunesse (page 42). Sa douceur calme M. Andesmas : il « tombe dans la somnolence face à la jaune et douce lumière du gouffre« . (14)

1.1.1.  le gris

Le gris est la couleur de la cendre et du brouillard. Dans notre texte, on le trouve associé à la présence du chien. Cet intercesseur entre ce monde et l’autre « hume la lumière grise » et « transperce l’espace gris« . (15)

1.1.5.  le roux – orange

Le roux évoque le feu, la flamme qui brûle sous la terre – le feu de l’enfer. Elle signifie aussi la passion du désir. Est-ce que la rencontre entre M. Andesmas et le chien annonce déjà son impossible désir qui surgira plus tard ?

1 .2      Michel Arc

Pourquoi Marguerite Duras a-t-elle choisi ce nom spécifiquement ? La signification des noms a déjà une longue tradition. Elle est étroitement liée à la fonction sociale et au comportement.

L’arc signifie la tension d’où jaillissent nos désirs liés à notre inconscient. L’ Amour et le Soleil-Dieu possèdent leur arc et leurs flèches. C’est une arme royale en tous lieux et associée en conséquence, aux initiations chevaleresques. Comme dit la femme de Michel Arc :  » Mais Michel Arc est un homme admirable.  »    – « Vous verrez quel homme est Michel Arc, » (16)

1 .3.      L’eau

L’eau est la source de la vie, le moyen de purification et le centre de régénérescence. S’immerger dans les eaux, c’est retourner aux sources .

L’eau apparaît dans notre texte sous des formes diverses :

Sauf l’eau stagnante, toutes les autres formes de l’eau sont euphoriques indiquant ainsi leur caractère de vie. La mer, comme eau dynamique, change d’apparence, l’étang , comme eau de réflexion et de repos, reste calme.

1.4. Le soleil  – la chaleur

Le soleil est la manifestation de la divinité, il se lève chaque jour et descend chaque nuit au royaume des morts . Il est la source de la lumière, de la chaleur et de la vie – immortel. Selon Plutarque, la chaleur et la lumière sont mises en mouvement par le soleil. Elles font mûrir, biologiquement et spirituellement.

Tandis que le soleil de notre texte apparaît lié à des notations temporelles spécifiques comme « l’après-midi atteignait sa pleine mesure d’un ensoleillement jaune et doux » (17) ou « le soleil était encore haut », la chaleur influence le comportement des acteurs : M. Andesmas souffre, il a chaud et la sueur le gêne – « j’ai chaud » – « …cette chaleur est néfaste à sa santé » (18). Valérie, par contre, se trouve bien dans le soleil et la chaleur : elle « avait chantonné dans la chaleur » – « Dans la chaleur , …comme si rien n’en était de la chaleur elle avait chantonné » (19). La vieillesse ne peut plus supporter la force de la lumière.

1.5. L’ombre

Selon C.G. Jung, l’ombre couvre « tout ce que le sujet refuse de reconnaître ou d’admettre et qui pourtant s’impose toujours à lui. »    L’ombre est aussi ce qui s’oppose à la lumière.

Même si le soleil, dans notre texte, est encore haut, l’ombre gagne de plus en plus les lieux et la vie de M. Andesmas. Il mesure le temps qui passe à l’agrandissement de l’ombre et il en est content parce que cette dernière amène en même temps la fraîcheur.

Il y  a des ombres différentes qui se produisent : celle du hêtre, du mur blanc, de la colline et de la maison. Mais M. Andesmas reste indifférent envers leur variété. C’est seulement lorsque l’ombre du hêtre se dirige vers la femme de Michel Arc, qu’il la voit avec une appréhension grandissante. Il ressent un danger, une perte, la fin de quelque chose qu’il ne peut pas nommer.

Le soir venu, l’ombre a enfin gagné tout le terrain et M. Andesmas a appris finalement l’histoire d’amour qui unit son enfant et Michel Arc.

1 .6.  Le désir de l’Autre

Le désir de l’Autre résulte d’un manque qui trouve son support dans la différence sexuelle. C’est la femme que l’homme cherche pendant toute sa vie, la compagne qui partage ses jours , son existence et ses préoccupations. Cette « imago » (20) ne doit pas être dissociée mais associée au conscient de l’homme.

Déconnecté de son rapport à l’Autre, le manque devient le rien – objet imaginaire auquel l’homme tente de s’identifier. Cette sorte de sentiment le fait penser à autre chose sans savoir à quoi il pense.

C’est Freud qui a cherché d’abord à définir une syntaxe du parlé de l’inconscient parce que c’est dans l’inconscient que se déroule le discours de l’Autre structuré comme un langage. Ce discours signifie la question fondamentale que se pose l’homme sans cesse : la question de son sexe et de sa contingence dans l’être.

Le thème du désir joue aussi un rôle important dans notre récit. M. Andesmas vit seul avec sa fille Valérie; sa femme l’a quitté il y a longtemps et son enfant a pris la place de l’Autre :

« Je ne sais plus rien de ce que je savais avant d’avoir eu cette enfant. Et, voyez-vous, depuis que je l’ai, je n’ai plus d’idée sur rien, ah, je ne sais plus rien que mon ignorance » (21).

Au moment où il accepte le fait que Valérie le quittera, il éprouve le désir d’aimer cette autre enfant, essayant ainsi de remplir le vide qui se développe. Mais sa vieillesse empêche tout changement d’émotions et tout ce qui lui reste comme sentiment éprouvé ce sont les souvenirs d’autrefois. C’est le moment où la douleur l’envahit et où il connaît les affres de la mort :

« Il reste là encore à ne pas aimer cette autre enfant qu’il aimerait s’il le pouvait, et il se meurt de ne pas le pouvoir, d’une mort factice qui ne le tue pas » (22)

Plus tard, pendant sa conversation avec la femme de Michel Arc, le désir surgit de nouveau dans son corps défait par l’âge, suscité subitement par le pied nu d’une femme, un pied petit et blanc :

« Mais voici qu’une chose se produit qui le déroute tout d’abord, puis l’effraye  » (23)

« Il la veut près de lui, il la voulait cet après-midi-là » (24)

L’impossible désir le laisse à la fin dans un état de faiblesse et de découragement :

« M. Andesmas baisse la tête ……dit faiblement M. Andesmas répéta M. Andesmas dans un murmure ….murmura M. Andesmas…se plaint M. Andesmas »   (25)

Sa quête de l’Autre est finie, le manque demeurera en lui jusqu’à sa mort :

« ···M. Andesmas comprit qu’il aurait désiré la revoir encore et encore, jusqu’au soir, jusqu’à la nuit … » (26).

* * *

Quand le lilas fleurira mon amour

Quand le lilas fleurira pour toujours

Quand notre espoir sera là chaque jour

Quand notre espoir sera là pour toujours

 

CONCLUS ION

 

« L‘après-midi de M. Andesmas » raconte la triste histoire de la vieillesse, de la solitude et de la séparation. Ce roman singulièrement « classique » met en scène un anti-héros voué à l’attente, négligé par les autres, malgré son âge. Avec peu de mots, qui se répètent d’ailleurs, Marguerite Duras a atteint une énorme densité d’atmosphère.

Elle laisse subsister un peu d’espoir à la fin de son histoire : les jeunes savent encore rire.

***

BIBLIOGRAPHIE

I. –  OUVRAGES DE BASE :

DURAS , Marguerite, L’après-midi de Monsieur Andesmas,  Paris, Editions Gallimard , 1962

DURAS , Marguerite, La Douleur,  Paris, P .O .L ., 1985

DURAS , Marguerite, L’homme atlantique,  Paris, Les Editions de Minuit , 1982

DURAS , Marguerite,  GAUTHIER , Xavière, Les Parleuses, Paris , Les Editions de Minuit , 1974

DURAS , Marguerite,  PORTE , Michelle, Les lieux de Marguerite Duras, Paris, Les Editions de Minuit , 1977

VIRCONDELET , Alain, Duras, Biographie, Paris , Editions François Bouvin , 1991

BEAUVOIR de , Simone, La force de l’âge, Paris , Gallimard , 1960

Il   –   OUVRAGES CONSULTES :

RICARDOU, Jean, Le Nouveau Roman,   Paris, Editions du Seuil , 1978

GREIMAS, Algirdas Julien, Sémantique structurale, Paris , Larousse , 1986

GREIMAS, Algirdas Julien, Maupassant – la sémiotique du texte : exercices pratiques, Paris, Editions du Seuil , 1976

EVERAERT-DESMEDT, Nicole, Sémiotique du récit, Paris, Prisme, 1986

JUNG, Carl Gustav, Dialectique du moi et de l’inconscient, Paris, Gallimard, 1964

POULET, Georges, Etudes sur le temps humain/2, Paris, Librairie Plon, 1952

Etudes sur le temps humain/3, Paris, Librairie Plon, 1964

BETTELHEIM, Bruno, Les blessures symboliques, Paris, Editions Gallimard, 1971

BARTHES, Roland, Roland Barthes par lui-même, Paris, Editions du Seuil, 1975

HJELMSLEV, Louis, Le langage, Paris, Les Editions de Minuit, 1966 (pour la traduction française)

Ill  –  OUVRAGES TECHNIQUES :

CHEVALIER, Jean – GHEERBRANDT, Alain, Dictionnaire des symboles, Collection Bouquins, Paris, Editions Robert Lafont et Jupiter, 1969

LAROUSSE, Dictionnaire des Littératures française et étrangères, anciennes et modernes, Paris, Librairie Larousse, 1990

MICRO-ROBERT, Le Micro-Robert de poche, Paris, Dictionnaires Le Robert, 1988

***

NOTES

  1. Jean RICARDOU, « Le Nouveau Roman« , Paris, Editions du Seuil, 1978, page 13
  2. Ibid., page 26 : citée dans le « Discours du récit« , GENETTE, Gérard, Figures III, Paris, Seuil, pp. 71 et 72.
  3. Ibid., page 31
  4. Marguerite DURAS, « L’après-midi de Monsieur Andesmas« ,Paris, Editions Gallimard, 1962, page 25
  5. Ibid., page 14
  6. Ibid., page 25
  7. Ibid., p.age 28
  8. Ibid., page 42
  9. Algirdas Julien GREIMAS, « Sémantique structurale« , Paris,Larousse, 1986, page 36
  10. Marguerite DURAS, op. cit. , page 20
  11. Ibid., page 39
  12. Ibid., page 12
  13. Ibid., page 13
  14. Ibid,. page 42
  15. Ibid., page 9 et page 13
  16. Ibid., page 117
  17. Ibid., page 41
  18. Ibid., page 21 et page 37
  19. Ibid., page 18
  20. Carl Gustav JUNG, « Dialectique de Moi et de l’inconscient« , Paris, Gallimard, 1964, page 144
  21. Marguerite DURAS, op. cit., page 95
  22. Ibid., page 38
  23. Ibid., page 72
  24. Ibid., page 75
  25. Ibid., page 85

***

TABLE DES MATIERES

Introduction

« Qu’est-ce que la littérature? »

I. L’ univers littéraire sociolectal

  1. LE « NOUVEAU ROMAN » du 20e siècle

1.1. Définitions du « récit »

1.1.1. Les trois sens du récit

1.1.2. La fiction

1.1.3. L’illusion et la contestation du récit

II. Le retour naïf aux sources

1. L’organisation de la signification

1.1. Les procédures de segmentation

1.2. La constitution d’un parcours

1.2.1. Les oppositions figuratives

1.2.2. Le parcours figuratif

1.2.3. Les relations actantielles

1.2.4. Le parcours narratif

1.2.5. Les articulations thématiques

1.2.6. Le parcours thématique

III. L’UNIVERS SEMANTIQUE

1.1. Les couleurs

1.2. Michel Arc

1.3 L’eau

1.4. Le soleil – la chaleur

1.5. L’ombre

1.6. Le désir de l’Autre

Conclusion

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Université de Genève, Faculté des Lettres, E. L. C. F.

Texte de mémoire de Diplôme d’Etudes Françaises présenté par Madame Charlotte HORSTKOTTE

sous la direction de M.  Jean-Louis Beylard-Ozeroff

Le silence de la nièce : amour-passion ou syndrome de Stockholm ? A propos de « Le Silence de la Mer » de Vercors

Introduction

« Le silence de la mer », chef d’œuvre de Jean BRULLER dit Vercors, a été rédigé pendant l’été de 1941 mais seulement publié en février 1942 , en raison des difficultés d’impression de l’époque. En effet, en raison des censures propres à l’époque de guerre que l’on vivait, il a dû fonder avec Pierre de Lescure, une maison d’éditions clandestine : les Editions de Minuit. Cette oeuvre comporte différents niveaux de profondeur.

Une lecture superficielle nous décrit les six mois de cohabitation forcée entre une famille française, un oncle et sa nièce, qui s’est vue contrainte de loger un officier allemand, Werner von Ebrennac, pendant l’Occupation. Malgré toutes les tentatives de fraternisation de l’envahisseur, cette famille s’est montrée digne et fière. Aux monologues de von Ebrennac, nos hôtes ont répondu par un silence obstiné : un mur infranchissable qui était sensé lui faire comprendre qu’il pouvait tout prendre par la force dans cette maison, sauf l’âme de ceux qui l’habitaient. Et en effet, il a fallu une transformation dans le personnage de notre héros pour qu’il puisse enfin atteindre le cœur de sa Belle.

Mais comment l’amour, un sentiment si noble, si pur, peut-il jaillir librement dans de pareilles circonstances ? Notre littérature occidentale déborde de ces exemples d’amour paradoxales. C’est le phénomène qu’on connaît comme étant l’Amour passion et que Denis de ROUGEMONT nous décrit si bien dans son livre « L’amour et l’occident« . Cependant, ce genre de passions répond à certains critères spécifiques. Ma tâche, au cours ce travail, consistera à essayer de tirer au clair si, effectivement, il s’agissait d’un amour-passion ou bien du syndrome de stress post-traumatisme, récemment découvert et plus connu sous le nom de syndrome de Stockholm.

Bien sûr, je ne peux pas ignorer qu’une lecture attentive nous montrera qu’il ne s’agit pas de personnages réels bien que ceux-ci aient une valeur hautement symbolique. La nièce, par exemple, notre personnage central, est un symbole de toutes les valeurs positives : la dignité, la pureté et l’austérité. Elle incarne la France ou du moins ce que elle aurait dû être pendant l’Occupation : une France occupée, mais non conquise : toujours fidèle, fière et résistante. Mise à part sa valeur littéraire (riche en exemples d’intertextualité ), « Le silence de la mer », est une oeuvre incontestablement au service de la résistance française. Tout en présentant von Ebrennac comme quelqu’un qui aime la culture et la littérature française, comme quelqu’un de raffiné, de cultivé, un musicien, l’auteur l’envoie à la mort. Par cette mort, l’auteur voulait sûrement décourager ceux et celles qui, sans être forcément dans le programme de la collaboration, croyaient à la politique de main tendue des nazis, à une possible entente avec l’Allemagne. Il s’agit donc d’une mort symbolique, de la mort de tout espoir de réconciliation avec les Allemands.

Je dois des excuses à tous les intellectuels amoureux de cette œuvre littéraire, pour avoir réduit la nièce au simple statut de femme. Une femme parmi tant d’autres qui ont vécu les instants durs et tragiques de l’invasion nazie en France. J’imagine qu’il a dû sans aucun doute y avoir de vraies histoires d’amour entre des citoyennes françaises et des Allemands durant la deuxième guerre mondiale, mais je ne peux pas m’empêcher de penser à tous les enfants issus de cette Occupation, auxquels la société n’a pas pu pardonner le péché d’être nés, sans se soucier de savoir pourquoi il sont nés. Je vous propose donc d’initier avec moi un voyage imaginaire dans la psychologie de notre « nièce », de découvrir ses craintes, ses peurs les plus profondes afin d’établir la vraie nature de l’amour qui jaillit en elle pour von Ebrennac.

Le contexte historique

La France est entrée en guerre parce qu’il fallait le faire, mais elle l’a fait à contrecœur. En effet, les souvenirs de la guerre de 14-18 étaient trop récents. Beaucoup des vétérans de la première guerre allaient devoir se battre également dans cette dernière. Mais c’était aussi une question de logistique : l’armée française n’avait pas entrepris sa modernisation, il s’agissait d’une armée statique. Le nombre d’avions et de chars d’assaut était insuffisant. Elle se déplaçait à pied, tandis que les Allemands avaient une armée de mouvement, capable de se mobiliser très loin en très peu de temps. Jusqu’au dernier moment, les Français ont eu l’espoir que la SDN (Société des Nations) arriverait à empêcher le conflit. Donc, entre le 1er septembre 1939 (date à laquelle la guerre est officiellement déclarée) et avril 1940, il ne s’est rien passé. Pas d’interventions militaires. La France s’est bornée à poster des militaires sur la ligne Maginot et les Allemands ont positionné les leurs sur la ligne Siegfried (qui était l’équivalent de la ligne Maginot du côté allemand). C’est cette période-là qu’on connaît comme « la drôle de guerre ». En avril 1940, l’armée française et l’armée anglaise décident d’aller en Norvège pour couper la voie maritime aux Allemands en mouillant des mines dans l’océan afin de les empêcher de s’approvisionner en fer. Mais Hitler réagit immédiatement. Le 9 avril, l’Allemagne envahit le Danemark et la Norvège qui deviennent allemandes. La Baltique est fermée. Cette stratégie franco-anglaise échoue. Le 10 mai, les Allemands envahissent la Belgique, les Français et les Anglais s’empressent d’aller porter secours aux Belges sans se rendre compte que les Allemands étaient aussi sur le point d’envahir la France par les Ardennes. Une fois en France, la stratégie des Allemands consista à remonter vers la Belgique et à prendre au piège les troupes qui s’y trouvaient. La Belgique capitula le 28 mai. Il se produit alors le « Miracle de Dunkerque » : les troupes franco-anglaises sont prises au piège entre les Allemands et la mer. Hitler, étrangement, suspend les attaques, ce qui permet à l’Angleterre de rapatrier par le port de Dunkerque l’essentiel de ses troupes, soit 342.000 soldats alliés dont 48.000 étaient français. 150.000 soldats français sont laissés sur place et faits prisonniers. La bataille de la Somme était perdue le 10 juin et les avant-gardes allemandes entraient le 14 juin dans Paris, déclaré « ville-ouverte ». Le 16 juin, le président, Reynaud, afin de ne pas signer l’armistice, céde la place au maréchal Pétain.

La descente aux enfers est vertigineuse. Les Allemands, désireux d’humilier les Français, ont choisi Compiègne pour mener les négociations de paix. Eh oui : Compiègne, l’endroit même où, 22 ans auparavant, le 18 novembre 1918, Allemands et Français, avec le maréchal Foch à leur tête, avaient signé l’armistice. Keitel s’exprimera au nom de Hitler en disant : « la délégation française a été invitée à se rendre dans la forêt historique de Compiègne et cet endroit a été choisi pour effacer, une fois pour toutes, par un acte de justice réparateur, un souvenir qui, pour la France, était une page honorable de son histoire, mais était considéré par le peuple allemand comme le plus profond déshonneur de tous les temps. » [1] ». Expression qui nous laisse déjà entrevoir un avant-goût de ce que sera la vie des Français pendant les quatre années suivantes.

Il y a eu l’exode. Des familles entières éparpillées. Les journaux se remplissent de petites annonces qui recherchent des hommes, des enfants perdus. Il existait un peu partout des camps ou étaient installés des réfugiés en attente d’un rapatriement. Un rapatriement qui sera long, faute d’essence, à cause des ponts détruits, etc. et qui prendra, dans le meilleur des cas, au moins 3 mois pour que les hommes puissent regagner leur domicile. Ceux qui y parviendront devront se contenter d’un paysage désolant : toutes les maisons ont été systématiquement saccagées. Le témoignage d’un préfet, M. Edmond Pascal, au mois d’août 40, nous permet de nous faire une idée de la situation : « Dans ce véritable désert qu’était le département, toutes les maisons présentaient le même aspect de pillage et de destruction. Il n’en est pas une seule –même dans les hameaux les plus éloignés- qui n’ait pas été l’objet des mêmes déprédations. » [2] ».

La France était divisée en deux : la zone libre et la zone occupée. La division du pays en deux zones paralysait les échanges. Hélas, ces deux zones étaient complémentaires !  L’essentiel des ressources françaises se trouvait dans la zone nord (zone occupée) : viande, blé, lait, sucre, pommes de terres, fer, charbon. En zone sud, on produisait des fruits, du vin, de l’huile et du charbon. Donc cette zone ne pouvait pas vivre sans un libre échange avec la zone occupée, et vice versa. La ligne de démarcation était infranchissable. Les Allemands voyaient là un excellent moyen de contrôle et de pression, et l’ouverture de celle-ci représentait un moyen de chantage car, au moindre incident, on la bloquait.

En outre, on s’attendait à des chevaliers de l’apocalypse mais, en réalité les Allemands se sont présentés comme des touristes qui voulaient dévaliser la France. Ils achètent ou réquisitionnent des tonnes de denrées alimentaires, de combustible, de produits métallurgiques. Ils acheminent vers l’Allemagne des bicyclettes d’hommes, non indispensables pour le travail. Les divers magasins n’ont que des annonces en allemand. Il ne reste plus de gâteaux dans les pâtisseries. L’extrait d’un texte écrit par un étudiant de Besançon et publié par « La Montagne » un mois après l’armistice en témoigne : « …Les occupants firent ouvrir les magasins fermés et se précipitèrent dedans pour acheter ce qu’ils purent acheter. En peu de jours, on ne trouva plus d’articles masculins (chemises, caleçons, chaussettes, costumes), mais même des articles de femmes (bas, robes, tissus, corsets…) » « …Les magasins furent littéralement vidés en peu de jours. À 20 F le mark, c’est chose facile ! [3]»

Le pillage d’œuvres d’art fut systématiquement organisé. L’autorité préleva armes et trophées dans les musées de l’Armée. Les Allemands exercent d’emblée leur contrôle sur les finances françaises par le biais d’un office de surveillance des banques.

L’Oppression financière :

Dans les clauses financières du traité de paix, les Allemands avaient prévu que la France leur verse 20 milliards de marks or plus des réparations en nature. L’article 18 précisait : « Les frais d’entretien des troupes d’occupation allemandes sur le territoire français sont à la charge du gouvernement français[4] » Le général Huntziger, à Wiesbaden, détermine que la France devra s’acquitter de cette dette à raison de 400 francs (soit à 20F pour 1 M) par jour, de quoi entretenir 18 millions de soldats. Le montant total de l’indemnité d’occupation a été évalué à 681 866 000 000 de francs. En outre, les frais annexes de logement tant pour les militaires que pour les services civils travaillant pour eux ont été évalués à 48 384 000 000 de francs [5].

Les difficultés du quotidien :

Le peuple français traversait une rude épreuve : la nourriture manquait ! En effet, l’interruption des échanges avec l’Empire priva les Français de nombreux produits : riz, sucre, cacao, café, arachides, caoutchouc. Les importations de charbon, pétrole, métaux, laine, coton, pâte à papier cessèrent brusquement. Les prélèvements allemands firent disparaître les stocks.

Le gouvernement français avait décidé de doter chaque Français d’une carte de ravitaillement nominative qui lui donnait droit, chaque mois, à des feuilles de tickets de couleurs différentes affectées d’un chiffre ou d’une lettre selon l’âge et l’occupation (cultivateurs, travailleurs de force, etc.). Evidemment, les rations fléchissaient au fur et à mesure que la guerre se prolongeait : la viande, par exemple, d’abord fixée à 180 grammes par semaine le 23 septembre, la ration tomba à 45 g à Paris en 1944. Les rations de nourriture étaient censées empêcher la famine, mais l’apport nécessaire en calories était insuffisant. Le café, les œufs, le poulet, le beurre et le lait étaient devenus des denrées rares à trouver. Alors comment faisaient les mères avec des enfants en bas âge pour se procurer du lait ? Morceau dur à avaler quant on savait que les rations auxquelles l’armée allemande avait le droit étaient le double de celles des Français. Mais aussi il manquait du charbon pour se chauffer, de la laine, des tissus, qui ne se trouvaient qu’au prix fort. Ils est vrai que ces carences étaient un moindre mal. Au bout du compte, c’était la guerre et, en temps de guerre, il est normal que la nourriture, entre autres, fasse défaut. Le pire n’était pas là.

Le moindre mal ?

Le maréchal Pétain, en signant l’armistice sans véritablement se battre, croyait avoir évité le pire. Mais qu’est-ce qu’il peut y avoir de pire que l’asservissement de tout un peuple, le fait de lui ôter ses droits à se défendre, donc sa dignité ? De toute évidence, la stratégie de la « collaboration » imposée par le gouvernement allemand était parfaite. En obligeant la France à collaborer, les Allemands non seulement la neutralisaient, mais aussi l’agenouillaient. Car l’armistice ne consistait pas tout simplement en une cessation d’hostilités entre deux commandants avec la possibilité de les reprendre en cas d’échec des négociations. Cet armistice était un accord formel entre deux gouvernements, et le gouvernement français, s’engageait, entre autres, à n’entreprendre aucune action hostile contre le Reich allemand et à interdire aux Français de combattre l’Allemagne. Le gouvernement français était donc obligé de pourchasser les résistants. D’autre part, le gouvernement français devait libérer les prisonniers de guerre allemands, alors que les prisonniers français seraient maintenus en captivité jusqu’à la paix. En outre, la France devait livrer les réfugiés politiques allemands qui se trouvaient sur le sol français. Dans l’article 3 de l’armistice était décrété que les Allemands exerceraient « tous les droits de la puissance occupante », sans préciser, et le texte ajoutait : « Le gouvernement français invitera immédiatement toutes les autorités et tous les services administratifs français du territoire occupé à se conformer aux réglementations des autorités allemandes et à collaborer avec ces dernières » En échange, les Allemands donnaient aux Français l’illusion de garder leur souveraineté sur le sol français avec un gouvernement établi à Vichy. En outre, La France conserverait une armée, une flotte, un empire. Enfin, Hitler manifeste n’avoir aucun intérêt pour la zone sud du pays. On sait maintenant que l’État français avait perdu, après novembre 1942, tous les atouts de la souveraineté : la zone libre, la flotte, l’empire, l’armée de l’armistice.

Il était clair que cet armistice n’était rien d’autre qu’un « diktat » et que l’Allemagne se réservait le droit de l’appliquer selon ses intérêts et qu’il aurait fallu clarifier sur le champ ce que « la collaboration » voulait dire car cette collaboration n’était pour les Allemands qu’un moyen d’assurer, par Français interposés, leur propre domination.

Le gouvernement de Pétain, soucieux de donner à l’occupant des gages de la sincérité de leur collaboration fonde au printemps 1941, le SOL (Service d’Ordre Légionnaire) qui, épuré, endurci, deviendra le fer de lance de la collaboration. La Milice française est fondée à Vichy le 30 janvier 1943.

Travailler pour l’ennemi ?

L’un des nombreux signes qui montraient ouvertement le refus manifesté par les Français pour les Allemands était la question de travailler pour eux. En France, bien que le nombre de chômeurs dépassât le million, et malgré les campagnes séduisantes des Allemands (hauts salaires, bonnes conditions de vie et de travail) le recrutement des travailleurs s’est avéré un échec. En effet, d’août 1940 à juin 1942, il serait parti moins de 150.000 travailleurs dont environ 70.000 revinrent au printemps 1942[1]. Hitler, exaspéré par le manque de « collaboration » décida de durcir sa position et exigea de la France le recrutement de 250.000 ouvriers, dont 150.000 spécialistes. En échange des spécialistes, il accède à la demande de libération de 50.000 prisonniers de guerre, action connue comme « La Relève ». Les Français, en dépit de leur désir de voir revenir leurs compatriotes, ont réagi défavorablement à cette mesure. C’est ainsi que le travail obligatoire a été imposé. Il fut créé le 4 sep. 1942, par une loi réglementant l’emploi de la main-d’œuvre et qui disait que toute personne du sexe masculin âgée de plus de dix-huit ans et de moins de cinquante ans et toute personne du sexe féminin âgée de plus de vingt-et-un ans et de moins de trente-cinq ans pouvaient être astreintes à effectuer tous les travaux que le gouvernement jugerait utiles dans l’intérêt supérieur de la nation[2].Néanmoins, le travail volontaire restait encouragé, le principe de la Relève maintenu, aucune femme au foyer n’était contrainte à partir loin de sa famille. Quant aux hommes ils devaient « pouvoir justifier d’un emploi utile aux besoins du pays ».

Le 2 février 1942, le gouvernement ordonna le recensement de tous les Français nés entre le 1er janvier 1912 et le 31 décembre 1921, publia la loi créant le STO (Service du Travail Obligatoire). La durée du STO sera fixée à deux ans et des sanctions sévères seront prévues contre les réfractaires. Tout Français astreint au STO doit être titulaire d’une carte de travail, qu’il devra montrer lors de la remise des tickets d’alimentation. Dans ces conditions, les départs sont massifs dès le départ, mais dès le printemps 1943, le nombre des réfractaires s’accrut. Beaucoup réussirent à se cacher, notamment dans les fermes.

Les déportations massives :

Il reste encore la question la plus périlleuse à traiter : l’horreur nazie ! Inutile de rappeler en quoi consistaient les trains remplis de Français en direction des camps de la mort en Allemagne. Ces Français(es), tous âges confondus, dont le seul chef d’inculpation était d’être juif. Notre souci, dans le cadre de ce travail, se borne à essayer d’évoquer la façon dont le peuple français en général vivait ces déportations. En France, le nombre de juifs avait triplé entre les deux guerres. Des 300.000 qu’elle comptait à l’époque, environ la moitié étaient parfaitement intégrés. Ce qui n’empêchait pas pour autant des réactions hostiles, parfois, de la part de quelques citoyens français provenant de certains milieux (nationalistes agressifs, catholiques, etc.). L’autre moitié, les juifs étrangers, immigrés récents, plus pauvres, plus religieux, étaient souvent traités en indésirables. Mais cela, à notre avis, ne relève pas de l’antisémitisme pur, mais plutôt de la peur de l’étranger en général. Cet étranger qui venait renforcer la crise économique que traversait la France dès avant la guerre. Il est vrai que le gouvernement français, même si c’était d’une façon tiède, voulut protéger les ressortissants français de confession juive : le gouvernement français donna son accord « pour que tous les juifs apatrides de zone occupée et de zone libre soient déportés pour commencer[3] ». Peut-être voyait-il là, une façon de sauver les juifs français au détriment des étrangers ? Mais le gouvernement allemand avait bien précisé qu’il voulait exterminer tous les juifs sans exception. La persécution des juifs suscita en France une vive émotion. La prise de toutes les mesures ignobles ayant comme objectif de rabaisser les juifs les écœurait. Des mesures telles que le port obligatoire de l’étoile jaune pour tout juif âgé de six ans révolus. Cette étoile devait être portée, bien visiblement, sur le côté gauche de la poitrine. Ou encore, l’interdiction faite aux juifs de fréquenter les lieux publics ou de faire leurs achats à d’autres heures que l’après-midi entre 15 et 16h, quant il ne restait pratiquement plus rien à acheter. Mais comment se révolter publiquement face à toutes ces injustices ? On ne pouvait tout simplement pas le faire, pas sans risquer d’être fusillé ou décapité à la hache. L’apparition des « Justes » révéla le vrai visage d’un peuple qui, malgré les oppressions dont il était lui-même victime, trouva le courage d’aider son prochain. Les « Justes » étaient des hommes et des femmes qui risquaient leur vie pour protéger des familles juives, les loger, les cacher, les aider à sortir du pays. Bref, ils menaient un combat qui n’était pas au sens propre le leur.

Etre une femme pendant l’Occupation

Tout au long de l’occupation allemande de l’Europe, les femmes ont joué un rôle important pour la libération. Il n’y avait pas de petite tâche. Dans chaque action qu’elles réalisaient dans la Résistance, elles risquaient leur vie. Par exemple, en Belgique, les femmes ont été aussi actives que les hommes. Elles étaient surtout dans les services de renseignements. Près de la Méditerranée, où leur participation était très active, elles servaient d’agents de liaison, organisaient les ravitaillements des maquis. Sans doute les plus agressives étaient les femmes de l’URSS. Elles étaient des « chasseurs de Nazis ». Une ancienne Résistante russe, dans son témoignage, nous dit qu’elles avaient des journées allant jusqu’à 16 heures de « chasse », et le soir, quant elles rentraient, si elles n’avaient pas « descendu » des soldats nazis, elles en pleuraient.

En France, les femmes étaient également très actives. On les trouvait dans tous les secteurs de la Résistance. Elles étaient de toutes les classes confondues : des ménagères, des bourgeoises, des ouvrières. Elles menaient leur lutte dans la rue, devant une épicerie où même au travail. Ces actions ont coûté la vie à plusieurs d’entre elles, ce qui ne les a pas découragées pour autant. Il y avait de plus en plus de manifestations de ménagères qui réclamaient « du pain, de la viande et du savon » et de plus en plus de femmes qui s’y joignaient car ces revendications étaient les mêmes pour toutes. Lors de la grande grève des mineurs, le 28 mai et le 7 juin, elles ont montré leur courage, elles ont soutenu vaillamment leurs maris et leur rôle fut très important pour rallier la population. Elles blâmèrent l’ennemi avec leur consigne : « Du pain ! », « Vive la grève ! » et « Pas de galettes (de charbon) pour l’ennemi ! ». Emilienne Mopty fut considérée comme l’instigatrice de ce mouvement. Elle fut arrêtée et décapitée à la hache dans une forteresse de Cologne. Ce sont ces mêmes femmes qui, maintes fois, envahirent la voie ferrée dans plusieurs villes pour tâcher d’empêcher les trains d’emmener des hommes et des femmes en Allemagne pour y travailler.

Le personnage de la nièce :

Il est clair qu’une lecture un tant soit peu profonde de « Le silence de la mer » nous apprend que la nièce est un personnage hautement symbolique. Elle incarne La France. Cette France digne et fière qui, par son silence, résiste aux occupants allemands. Néanmoins, afin de démontrer notre thèse, nous proposerons de nous arrêter à la lecture linéaire de cette œuvre qui nous présente l’histoire d’une jeune fille française qui habite chez son oncle. Un jour, pendant l’Occupation, ils se sont vus contraints de loger un officier allemand. Nous allons donc donner à la nièce des propriétés humaines. Nous allons dresser son portrait pour essayer de comprendre les liens qui se tissent entre elle et cet officier pendant ces six mois de cohabitation forcée. Il va de soi que, pour ce faire, nous serons amenée à extrapoler sur ce qu’a pu être la vie de cette jeune fille.

Au cours de la lecture, on peut se rendre compte que la nièce et son oncle non seulement appartiennent à une classe socio-économique assez aisée, qu’ils sont très cultivés, mais aussi qu’ils habitent dans la campagne française.

On pourrait imaginer le contexte dans lequel la nièce a grandi : il ne lui a rien manqué de matériel. Elle n’a donc pas eu besoin de se battre pour gagner sa vie. Et en même temps, on ignore de quelle façon elle a perdu ses parents. Peut-être d’une morte violente car il est peu probable que tous les deux soient mort jeunes d’une mort naturelle : on sait que Jean BRULLER était un pacifiste, qu’il l’est devenu à cause des horreurs de la Première Guerre. Il serait donc raisonnable de prétendre que la nièce a perdu ses parents pendant cette guerre. On peut aussi imaginer qu’elle a reçu son éducation dans un internat de religieuses car, orpheline et loin des centres éducatifs, elle était forcément interne ; en outre, elle sait tricoter, broder, coudre. Privée de sa mère, ces tâches, elle n’a pu les apprendre ailleurs que dans un internat religieux. Plus tard, elle prend pension chez un oncle célibataire qu’elle sauve de la solitude. Il serait compréhensible que cet oncle fasse de son mieux pour la rassurer (la surprotéger ?), pour que elle se sente le plus à l’aise possible afin qu’elle n’éprouve pas trop tôt le besoin d’un jour se marier et de partir en le laissant replonger dans la solitude. Tous ces facteurs nous amènent à penser que, derrière cette façade de femme courageuse, dotée d’un fort caractère, se cache en réalité une femme fragilisée par sa propre histoire sinon dépassée par les événements. Très vulnérable, elle est terrifiée par les circonstances.

On peut constater, d’après les divers témoignages de femmes qui ont vécu cette Occupation nazie, que le commun dénominateur entre elles était la peur. D’ailleurs, pour n’importe quelle femme d’aujourd’hui, habituée à côtoyer les hommes, à être en lutte (depuis son plus jeune âge) quotidiennement avec eux à l’école, au travail, etc. pour faire valoir son droit à l’égalité, vivre la situation de guerre telle que la nièce l’a vécue doit être terriblement effrayant.

Le personnage de Werner von Ebrennac :

« Nul ne peut se porter garant de son subconscient » (Romain Gary)

Loin des clichés traditionnels, cet officier allemand, nous a été présenté comme quelqu’un d’apparemment francophile, sensible, raffiné, gentil, intelligent, beau, mais aussi comme quelqu’un d’extrêmement ambigu. Au fur et à mesure que la lecture avance, on découvre chez lui un brin d’égoïsme, une tendance à la manipulation, et on peut s’apercevoir qu’il n’est finalement pas aussi sensible qu’il en a l’air. Ces anti-valeurs seront plus ou moins marquées selon le degré de sympathie que cet énigmatique personnage nous inspire.

Il est vrai que von Ebrennac fait de son mieux pour rassurer cette famille française afin que sa cohabitation forcée avec eux se déroule de la meilleure façon possible. Mais la vérité, c’est qu’il reste un officier allemand, donc un ennemi. Sans vouloir le considérer comme sadique, ou dépourvu de toute humanité, il ne faut pas oublier que la guerre de 1914-1918 a dû lui laisser des séquelles difficiles à surmonter, surtout parce que, à l’époque, il n’était qu’un enfant, donc quelqu’un de très fragile et de très impressionnable. Et aussi parce que son père, qui était un « grand patriote » (page 25), n’a jamais cessé de nourrir chez lui un sentiment d’hostilité envers la France. Sentiment dont on concédera qu’il a essayé de le refouler d’une façon consciente tout au long de sa vie adulte. Mais jusqu’à quel point peut-on dompter son subconscient ?

En effet, malgré ses multiples efforts pour se montrer gêné d’être là, et très respectueux vis-à-vis de cette famille, il s’est vite trahi par ses propres paroles. Notamment lors de la première rencontre, au moment où il se présente à l’oncle et à sa nièce et veut leur faire croire qu’il regrette de les importuner par sa présence et que, s’il avait eu le choix, il les en aurait épargnés : « « cela était naturellement nécessaire. J’eusse évité si cela était possible. Je pense mon ordonnance fera tout pour votre tranquillité[1] » » Mais le lendemain matin, il se contredit et n’hésite pas à faire preuve d’égoïsme en manifestant ouvertement qu’il est ravi d’être hébergé dans cette maison : « « Votre vieux maire m’avait dit que je logerais au château, dit-il en désignant d’un revers de main la prétentieuse bâtisse que les arbres dénudés laissaient apercevoir, un peut plus haut sur le coteau. Je féliciterai mes hommes qu’ils se soient trompés. Ici c’est un beaucoup plus beau château[2] » »

Ses monologues sont une preuve supplémentaire de son égoïsme. Tout d’abord, ce n’est pas le fait d’établir une vraie communication qui l’intéressait, loin de là, il se nourrissait du silence que cette famille s’était auto-imposé :

« Mais le bourdonnement sourd et chantant s’éleva de nouveau, on ne peut dire qu’il rompit le silence, ce fut plutôt comme s’il en était né[3] »

« Un interminable monologue ; car pas une fois il ne tenta d’obtenir de nous une réponse, un acquiescement, ou même un regard[4] »

ou encore

« Et que jamais il ne fut tenté de secouer cet implacable silence par quelque violence de langage…Au contraire, quand parfois il laissait ce silence envahir la pièce la saturer jusqu’au fond des angles comme un gaz pesant et irrespirable, il semblait bien être celui de nous trois qui s’y trouvait le plus à l’aise[5] »

En réalité, à travers ses monologues, il ne voulait pas seulement convaincre ses hôtes mais plutôt se convaincre lui-même qu’il était leur sauveur. Ce qui relève non seulement de la manipulation mais aussi de l’égoïsme. Il ne se soucia jamais de savoir à quel point il pouvait être insupportable pour cette famille de l’écouter faire tous ses projets. Ce qui, à notre avis, relève de la torture psychologique ou, pis encore, du lavage de cerveau :

«  Et nous nous sommes fait la guerre ! » dit-il lentement en remuant la tête. Il revint à la cheminée et ses yeux souriants se posèrent sur le profil de ma nièce. « Mais c’est la dernière ! nous ne nous battrons plus : nous nous marierons »

Ici la description que Vercors fait de lui, c’est celle de la mort, comme si ce mariage ne menait qu’à la mort :

« Ses paupières se plissèrent, les dépressions sous les pommettes se marquèrent de deux longues fossettes, les dents blanches apparurent. Il dit gaiement :  « Oui, oui ![6] »

Sans vouloir diaboliser Von Ebrennac, il faut reconnaître qu’il ne mesure pas ses mots quand il s’adresse à l’oncle et à sa nièce. Il fait vraiment preuve d’une insensibilité extrême envers eux. Il veut leur faire croire que c’est grâce à l’Allemagne que la France redeviendra grande et libre :

« « A Paris je suppose que je verrais mes amis, dont beaucoup sont présents aux négociations que nous menons avec vos hommes politiques, pour préparer la merveilleuse union de nous deux peuples. Ainsi je serais un peu le témoin de ce mariage… Je veux vous dire que je me réjouis pour la France, dont les blessures de cette façon cicatriseront très vite, mais je me réjouis bien plus encore pour l’Allemagne et pour moi-même ! jamais personne j’aura tant profité de sa bonne action, autant que fera l’Allemagne en rendant sa grandeur à la France et sa liberté[7] » »

Enfin, l’oncle et la nièce étant eux-mêmes des artistes (atelier = lieu de création), ils ont dû se rendre compte (consciemment ou inconsciemment) que von Ebrennac était un « faux » musicien. En effet, quel musicien, avec la sensibilité qui devrait le caractériser, pourrait un instant penser qu’un mariage par la force pourrait être un mariage heureux ? Comment a-t-il pu prétendre, en toute honnêteté, que l’amour pouvait naître seulement parce qu’il l’avait ainsi décidé ? Par cette attitude il révélait son côté de dictateur.

Son voyage à Paris peut, selon nous, être interprété comme une mise devant le miroir. Là, il s’est vu tel qu’il était : un monstre. Car, faisant partie de l’armée hitlérienne, il était partie prenante aux monstruosités qu’elle faisait subir à la France. Ne pouvant assumer ce fait, il a donc choisi de se suicider. Car au bout de ces longs mois de cohabitation avec cette famille, il a pu être affecté par le phénomène d’imprégnation. En effet, malgré le fait que von Ebrennac ait toujours voulu faire croire qu’il était innocent de toutes les barbaries que les nazis commettaient sur le sol français, il se laisse encore une fois trahir par ses propres paroles. Il se contredit sans cesse : d’un côté, il était conscient de la rancœur que les Allemands gardaient envers la France à cause de la guerre de 14-18. Il connaissait les hommes politiques allemands, ce qu’ils étaient capables de faire. Il savait à quel point ils pouvaient être cruels pour exercer une vengeance. Lui-même faisait partie de l’armée hitlérienne. De l’autre côté, il prétend que les Allemands étaient en France pour la rendre forte par le biais du mariage des deux pays. Il veut donc convaincre ses hôtes, mais aussi et surtout lui-même de sa bonne foi.

Même s’il n’était qu’un enfant lors de la Première guerre mondiale, il l’a subie. Il a été témoin des traumatismes que celle-ci avait laissés dans la population allemande. Lui-même en était une victime car, aimant la France comme il le prétendait, il avait néanmoins été contraint de promettre à son père que jamais il n’y entrerait si ce n’était pour la combattre :

«  J’aimai la toujours la France, dit l’officier sans bouger. Toujours. J’étais un enfant à l’autre guerre et ce que je pensais alors ne compte pas. Mais depuis je l’aimai toujours. Seulement c’était de loin comme la Princesse lointaine. » Il fit une pause avant de dire gravement : « A cause de mon père. » Il répéta : « A cause de mon père. Il était un grand patriote. La défaite a été une violente douleur. Pourtant il aima la France. » « …Il me dit (son père) : « Tu ne devras jamais aller en France avant d’y pouvoir entrer botté casqué. » Je dus la promettre, car il était près de la mort. Au moment de la guerre, je connaissais toute l’Europe, sauf la France [8]» »

De l’autre côté, il était conscient que les méthodes utilisées par les Allemands pour atteindre leurs buts étaient peu orthodoxes. D’ailleurs, son refus d’intégrer le parti nazi en était une preuve. Il compare les hommes politiques allemands à son ex-fiancée, une jeune fille cruelle qui, pour se venger d’un moustique qui venait de la piquer, en attrape un autre à qui elle arrache une par une les pattes :

« Ainsi sont aussi chez nous les hommes politiques. C’est pourquoi je n’ai jamais voulu m’unir à eux, malgré mes camarades qui m’écrivaient : « venez nous rejoindre. » Non : je préférai rester toujours dans ma maison. Ce n’était pas bon pour le succès de la musique, mais tant pis : Le succès est peu de chose, auprès d’une conscience en repos[9]. » »

Il est troublant de constater que, malgré ces deux raisonnements très lucides de la part de von Ebrennac, il persiste à croire que ses amis et le Führer « ont les plus grandes et plus nobles idées. » Comment expliquer son étonnement face à la vérité qu’il découvre à Paris ? Cet aveuglement de sa part était-il conscient ou inconscient ?

La réponse pourrait se trouver dans la ressemblance entre le personnage de von Ebrennac et celui d’Œdipe. Par intertextualité, on peut faire le rapprochement entre l’aspect physique de notre officier (la jambe raide, p.20) et celui d’Œdipe qui, lui aussi, avait un pied enflé et qui se déplaçait en s’aidant d’un bâton. Œdipe, bien qu’ayant été averti par l’oracle de Delphes qu’il allait assassiner son père et épouser sa mère (il ne connaissait pas ses parents) en chemin se prit de querelle avec un voyageur, Laïos, son père, qu’il tua et, peu de temps après, épousa Jocaste, la veuve de Laïos, sa propre mère. Quand il découvrit son parricide et son inceste il se creva les yeux. De la même façon, von Ebrennac choisit la mort quand il découvre la vérité.

 

L’Amour-Passion selon Denis de ROUGEMONT[1]

Pour ROUGEMONT, l’Amour-passion est un état obsessionnel d’amour et de passion que subissent deux êtres humains que la vie, apparemment, a tout fait pour séparer. C’est un amour impossible à réaliser parce que sa réalisation même défie la logique et la raison.

« Amour-passion : désir de ce qui nous blesse, et nous anéantit par son triomphe[2] »

D’ailleurs, il ne s’agit pas d’une quête du bonheur mais plutôt de la souffrance et, plus précisément, de la mort. Car cet amour n’est pas de ce monde. Il appartient à une catégorie qui dépasse largement les paramètres de l’amour tel qu’on le connaît. La mort est à l’Amour-passion ce que le mariage est à l’amour conventionnel.

« Ainsi donc cette préférence accordée à l’obstacle, c’était l’affirmation de la mort, c’était un progrès vers la Mort ! mais vers une mort d’amour, vers une mort volontaire au terme d’une série d’épreuves dont Tristan sortira purifié ; vers une mort qui soit une transfiguration, et non pas un hasard brutal. Il s’agit donc toujours de ramener la fatalité extérieure à une fatalité interne, librement assumée par les amants[3] »

Plus le nombre d’obstacles augmente, plus forts sont les liens qui les unissent. C’est une conception étrange de l’amour qui le veut perpétuellement insatisfait.

« Pas un des obstacles qu’ils rencontrent ne se révèle, objectivement, insurmontable, et pourtant ils renoncent à chaque fois ! On peut dire qu’ils ne perdent pas une occasion de se séparer. Quant il n’y a pas d’obstacles, ils en inventent[4] »

« Vraiment ce n’est plus l’obstacle qui est au service de la passion fatale, mais au contraire il est devenu le but, la fin désirée pour elle-même[5] »

En tant que sud-américaine, nous nous sentons bien placée pour comprendre ce que Denis de ROUGEMONT veut dire quant il affirme que « L’amour heureux n’a pas d’histoire », qu’ « Il n’est de roman que de l’amour mortel, c’est-à-dire de l’amour menacé et condamné par la vie même ». En effet, nous avons grandi dans une culture de « telenovelas » c’est-à-dire de feuilletons télévisés où les personnages principaux, qui étaient complètement antagoniques de par leurs différences socio-économiques, tombaient néanmoins amoureux l’un de l’autre. Et ce n’est qu’après des années de souffrance et de lutte qu’ils arrivaient à faire valoir leur amour. Paradoxalement, c’était à ce moment-là que l’histoire touchait à sa fin. C’est-à-dire le jour de leur mariage.

En effet, notre écrivain nous rend conscients du fait que ce qui exalte le lyrisme occidental, ce n’est pas le plaisir des sens, ni la paix féconde du couple. C’est moins l’amour comblé que la passion d’amour. Et passion signifie souffrance. Dans « passion » nous ne sentons plus « ce qui souffre » mais ce qui est « passionnant ». Et pourtant la passion d’amour signifie, de fait, un malheur. Qui d’entre nous, à un moment donné de sa vie, n’a jamais écrit une lettre d’amour qu’il n’a osé envoyer ? Cet amour a dû nous faire souffrir sur le moment, cependant, quand nous y pensons, nous le faisons avec un sourire.

Vivons-nous dans une telle illusion, dans une telle « mystification » que nous ayons vraiment oublié ce malheur ? Ou faut-il croire qu’en secret nous préférons ce qui nous blesse et nous exalte à ce qui semblerait combler notre idéal de vie harmonieuse ?

La société européenne, où les différences socio-économiques sont moins marquées que dans les pays en voie de développement, réduit l’amour-passion, neuf fois sur dix, à l’adultère. Mais le principe reste le même dans tous les pays occidentaux : l’amour qui nous fait « vivre » est un amour impossible à réaliser dans cette vie et il n’y a que la mort qui pourrait le consolider car la routine du mariage le détruirait.

Pour vérifier cela, il n’y a qu’à essayer de dresser une liste de tous les romans à succès, sans compter les chansons populaires ni les poèmes, qui font allusion aux renoncements, compromis, ruptures, neurasthénies, confusions irritantes et mesquines de rêves, d’obligations, de complaisances secrètes. Et ceci depuis la nuit des temps. D’où nous vient cet engouement pour la douleur ? Comment expliquer cette emprise de l’Amour-passion sur nous ? De cet « amour » qui, à travers la « Passion », nous mène à la mort. Une mort qui, si elle n’est pas physique, est du moins spirituelle. Cette réalité semble contradictoire car, logiquement, l’Amour devrait nous mener à la vie, au bonheur.

Il semblerait que la réponse puisse se trouver dans l’origine de notre religion qui, en réalité, nous a été léguée du Proche-Orient. Car pour le Christianisme il existe un rejet absolu de la chair, de notre corps, du plaisir des sens. Dans le passé, le mariage était un arrangement entre les familles. Il avait une signification utilitaire. Et, comme le mariage chrétien impose la fidélité, celle-ci s’avérait insupportable pour deux êtres qui ne s’aimaient pas et qui étaient condamnés à vivre ensemble toute leur vie. Situation qui, de toute évidence, entraînait des désordres au niveau psychique. Ce sont ces contradictions entre ce que notre nature humaine nous demande et ce que la religion nous impose qui ont probablement abouti à ce que l’on connaît de nos jours comme « l’Amour-passion ».

Il est clair que cette hypothèse ne peut, à elle seule, expliquer le phénomène de l’Amour-passion qui a su traverser les siècles, depuis le Moyen Age jusqu’à nos jours.

Le silence de la nièce, Amour-passion?

« Le silence de la mer » est une œuvre littéraire si complexe que même en nous arrêtant à la première interprétation, c’est-à-dire à l’interprétation superficielle d’une famille française qui doit loger à contrecœur un officier allemand, cette première interprétation recèle en elle-même plusieurs niveaux.

A priori, on pourrait croire que l’amour qui naît entre la nièce et von Ebrennac est un Amour-passion tel que Denis de ROUGEMONT nous le décrit[6]. En effet, on trouve dans cette histoire plusieurs éléments propres à ce genre de sentiment. Notre couple présente tous les ingrédients nécessaires à la formation de l’état obsessionnel d’amour et de passion caractéristique de l’Amour-passion.

Tout d’abord, ils sont nés au mauvais endroit et au mauvais moment : la France et l’Allemagne sont en guerre et, quant à lui, non seulement, il est Allemand mais, ce qui est bien pire, il est un officier de l’armée allemande en « mission officielle » en France. Pays dont la nièce est une ressortissante. Cette situation est claire : cet homme et cette femme n’auraient jamais dû éprouver des sentiments d’attirance l’un envers l’autre. Et pourtant, il existe, ce sentiment d’amour. On pourrait considérer que, justement, ce qui fait naître, au départ, ce sentiment, c’est la barrière qui les sépare (ou qui les unit) ; autrement dit, c’est l’obstacle de la guerre qui les rend intéressants l’un pour l’autre. Jusqu`à ce stade de l’histoire, elle ressemble à l’histoire d’amour de Roméo et Juliette qui, victimes de la haine de leurs familles, se sont néanmoins aimés.

Nous ne pouvons nier que, tout au long de notre Histoire, depuis le Moyen-âge, nos vies aient été façonnées par la guerre. Actuellement encore, alors que nous nous réjouissons d’être une société civilisée, les visées hostiles des pays dits « démocratiques », ne s’arrêtent pas devant les peuples moins bien équipés militairement. Le dialogue n’a pas vraiment toujours sa place et, parfois, il n’y a que la loi du plus fort qui parle. Pensons, notamment, à la guerre que la Russie a menée en Tchétchénie, ou à la deuxième guerre en Irak…

En autres termes, il est clair que l’instinct de vie, chez l’homme, est intrinsèquement lié à l’instinct de mort. Ce qui peut paraître contradictoire à simple vue. Mais qu’en serait-il de la vie sans la mort ? Par simple équation linéaire, on peut conclure que si la guerre mène à la mort, et si l’Amour-passion mène, lui aussi, à la mort, alors Amour-passion et guerre ne font qu’un.

D’ailleurs, depuis l’Antiquité, nous avons toujours fait le rapprochement entre l’amour et la guerre, ne serait-ce que par le biais du langage. Et notre littérature en témoigne. On utilise des métaphores propres à la guerre pour exprimer des idées d’amour telles que : « conquérir une femme, un homme » ; on dit « le repos du guerrier » pour faire référence à la somnolence qui survient après les rapports sexuels. Et le dieu de l’amour n’est-il pas un archer ? Oui, Cupidon lance des flèches « mortelles » pour attraper ses proies. Au Moyen-âge, la chevalerie était la loi d’amour et de guerre. Pour conquérir le cœur d’une femme on devait être le meilleur guerrier : « l’élément érotique du tournoi apparaît encore dans la coutume de chevalier de porter le voile ou une pièce du vêtement de sa dame, qu’il lui remet parfois, après le combat, tout maculé de son sang[7] ».

Mais, l’histoire devient encore plus intéressante quand on découvre qu’elle comporte une accumulation d’obstacles. Ceci est surtout valable pour von Ebrennac qui, devant le refus de sa Dame, doit conquérir son amour. Situation qui nous renvoie au XIIème siècle, à l’époque de l’amour courtois. Dans cette sorte d’amour, la femme se voit exaltée au-dessus de l’homme. Elle devient son idéal nostalgique. En effet, le troubadour n’espérait de sa Dame, inaccessible, trop haut placée pour lui, qu’un seul regard, un seul salut, qui le soulagerait de sa souffrance d’amour. Amour qu’on peut parfaitement percevoir dans les poésies d’Arnaut Daniel :

«… Je ne veux ni l’empire de Rome, ni qu’on me nomme le pape, si je ne dois pas faire retour vers elle pour qui mon cœur s’embrase et se fend. Mais si elle ne guérit pas mon tourment avec un baiser avant le nouvel an, elle me détruit et elle se damne [8]».

Le silence de la nièce (perçu comme un acte de rébellion), loin de le décourager de poursuivre ses objectifs, leur confère au contraire un intérêt de plus : c’est un défi à relever, un obstacle à vaincre. Oui, ce silence lui plaît ; car il correspond aussi, tout à fait, à l’image que notre société judéo-chrétienne se fait des femmes idéales. Celles qui n’osent jamais élever la voix pour manifester leur désaccord mais qui l’expriment par le biais du silence. Silence que von Ebrennac veut vaincre pour remporter la victoire :

« Je suis heureux d’avoir trouvé ici une vieil homme digne. Et une demoiselle silencieuse. Il faudra vaincre ce silence. Il faudra vaincre le silence de la France. Cela me plaît. Oui, reprit la lente voix bourdonnante, c’est mieux ainsi. Beaucoup mieux. Cela fait des unions solides, des unions où chaque gagne de la grandeur… [9]»

« Les obstacles seront surmontés, dit-il. La sincérité toujours surmonte les obstacles[10] » »

Ou encore :

« C’est un grand jour pour moi. C’est le plus grand jour, en attendant un autre que j’espère avec tout mon âme et qui sera encore un plus grand jour. Je saurai l’attendre des années, s’il le faut. Mon cœur a beaucoup de patience[11]. »

Enfin, il y a eu le choix de von Ebrennac de partir pour le front de l’est à la rencontre de sa mort. Cette mort tant désirée de ceux qui sont sous l’emprise de l’amour-passion. Et la nièce sentait cette mort qui le guettait. Elle la voyait venir :

La nièce (par la comparaison qui l’associe au grand-duc « un regard transparent et inhumain de grand-duc»), à l’égal des strigiformes (animaux qui appartiennent à l’ordre des rapaces nocturnes dont le grand-duc et la chouette font partie), joue un rôle d’intermédiaire entre ce monde et l’au-delà. Entre les vivants et les morts. Une chouette accompagnait Athéna, déesse grecque de la Pensée, assimilée à Minerve, déesse Italique, protectrice de Rome. A l’instar de Cassandre elle prévoit l’avenir. Elle sent l’arrivée de la mort. Elle même agonise – ou bien est-elle en transe ?

« Ma nièce avait levé la tête et elle me regardait, elle attacha sur moi, pendant tout ce temps, un regard transparent et inhumain de grand-duc. Et quand la dernière marche eut crié et qu’un long silence suivit, le regard de ma nièce s’envola, je vis les paupières s’alourdir, la tête s’incliner et tout le corps se confier au fauteuil avec lassitude[1]. »

Comme dans les œuvres lyriques et dramatiques grecques, les Tragédies, où les personnages célèbres de la légende subissent un grand malheur, un malheur sans issue, von Ebrennac, par l’effet qui consiste à frapper d’abord trois coups à la porte, puis deux, annonce la fin. Une fin dont la nièce a déjà connaissance. Elle est pâle comme la mort, et elle sait que celle-ci n’est pas loin. Encore une fois, elle est comparée au grand-duc, l’un de ces animaux qui représentent la sagesse et la capacité de communiquer avec l’au-delà. Elle sait qu’il va mourir :

« Elle regardait le bouton de la porte. Elle le regardait avec une fixité inhumaine de grand-duc qui m’avait déjà frappé, elle était très pâle et je vis, glissant sur les dents dont apparut une fine ligne blanche, se lever la lèvre supérieur dans une contraction douloureuse…[2] »

Von Ebrennac s’offre à la mort, il se tient droit et raide, prêt pour l’exécution. Il est devenu lui aussi un faucon (animal qui appartient à l’ordre des rapaces nocturnes). Il peut donc aussi communiquer avec l’au-delà.

« Il avait rabattu la porte sur le mur et il se tenait droit dans la l’embrasure, si droit et si raide que j’en étais presque à douter si j’avais devant moi le même homme… [3]»

« Puis les yeux parurent revivre, ils se portèrent un instant sur moi, -il me sembla être guetté par un faucon,- des yeux luisants entre les paupières écartés et raides, les paupières à la fois fripées et raides d’un être tenu par l’insomnie. Ensuite il se posèrent sur ma nièce- et ils ne la quittèrent plus[4].»

La nièce incarne encore une fois le rôle de Cassandre. A travers l’expression de son visage se dévoile la triste réalité qui attend von Ebrennac : la mort ! La pâleur de son vissage lui est comparable. On pourra faire la comparaison entre l’opaline et la rigidité d’un cadavre. De même pour la disjonction de ses lèvres et la séparation de l’âme et du corps :

« Le visage de ma nièce me fit peine. Il était d’une pâleur lunaire. Les lèvres, pareilles aux bords d’un visage d’opaline, étaient disjointes, elles esquissaient la moue tragique des masques grecques[5]. »

Mais, s’agit-il vraiment d’une mort d’amour ? On a vu que dans le cas de ceux qui choisissent de mourir d’amour, cette mort est une façon de se venger de ce destin cruel qui veut séparer les amants. C’est une façon de se purifier du péché d’amour qu’ils ont commis. On sait aussi qu’elle est activement recherchée par les amants et cela depuis que le péché est entré dans le monde, autrement dit depuis le début. Tandis qu’en ce qui concerne von Ebrennac, l’idée de mourir ne lui est venue qu’après sa visite à Paris, c’est-à-dire presque à la fin de la nouvelle, quand il a découvert les horreurs dont les nazis étaient capables. On peut donc en conclure qu’il ne s’agit pas d’une mort d’amour. Que la mort qu’il a librement choisie va le libérer, certes, mais non pas du péché d’amour mais bien plutôt du fardeau d’avoir servi les visées nazies. En outre, la nièce, elle, ne choisit pas de mourir. Et dans l’Amour-passion cette mort doit être exécutée activement par les deux amants. Car l’amour-passion, pour qu’il soit considéré comme tel, doit être réciproquement malheureux.

Le détail de la mort d’amour est un détail essentiel car c’est sur lui que repose la thèse de Denis de Rougemont sur l’amour-passion. C’est cette absence de mort d’amour qui nous a encouragée à continuer à défendre ce qui avait été notre première impression en lisant cette histoire : la nièce a été victime du Syndrome de Stockholm.

Le syndrome de Stockholm

Le Syndrome de Stress Post Traumatique a été décrit pour la première fois en 1978 par le psychiatre américain F. OCHBERG qui lui a donné le nom du « Syndrome de Stockholm ». Le Docteur OCHBERG a étudié l’histoire d’une prise d’otage dans une banque de Stockholm en 1973. En effet, le 13 août 1973, à 10 heures, le malfaiteur Jan Erick OLSSON, évadé de prison, commet un hold-up à la banque du Crédit Suédois de Stockholm. Mais, cerné par la police, il s’enferme dans l’agence avec quatre employés pris en otages : un homme et trois femmes. Pendant les cinq jours et les cinq nuits que durera cette prise d’otages, il restera en contact téléphonique avec les autorités, dont le premier ministre, exigeant et obtenant que son compagnon de cellule Clark OLOFSSON vienne le rejoindre et réclamant argent, armes et véhicule. Dangereux, il tirera des coups de feu contre son propre père, venu parlementer. La prise d’otages a bénéficié d’emblée d’une importante couverture médiatique. Une fois passée la phase initiale de capture, le comportement des deux malfaiteurs vis-à-vis des otages ne fut pas agressif. Tout au contraire, un dialogue s’établit, qu’Olsson mit à profit pour exposer et justifier ses revendications. Le comportement des otages fut surprenant. Ils exprimèrent leur crainte d’une intervention de la police et clamèrent leur totale confiance en les malfaiteurs. Ils allèrent jusqu’à dire « les voleurs nous protègent contre la police » et « nous sommes prêts à faire le tour du monde avec eux ». Lorsque l’assaut fut donné, ils protégèrent les malfaiteurs de leurs corps et invectivèrent les forces de l’ordre. Une fois libérés, et bien que certains d’entre eux souffrissent de symptômes psychotraumatiques, ils persistèrent dans leur attitude et leurs déclarations. Ils organisèrent une souscription pour la défense des malfaiteurs et entreprirent une campagne de presse dans ce sens. Deux des employées féminines abandonnèrent leur profession pour se faire l’une infirmière et l’autre assistante sociale, et l’une d’elle, tombée amoureuse d’OLSSON , l’épousa.

Le médecin général, Louis CROCQ, psychiatre militaire, professeur associé honoraire à l’Institut de psychologie de l’Université René Descartes et président de la cellule d’urgence médico-psychologique, définit ce comportement paradoxal des victimes face à leurs ravisseurs comme « un bouleversement radical de la personne, initié sous le coup de la terreur (lors d’une capture, puis lors de l’installation en détention) ; facilité par le fait que l’otage, surpris en position de faiblesse, est démuni de toutes ses défenses habituelles (et, sous le coup d’une tension incitant à l’action, il ne retrouve que la personne du ravisseur comme modèle pour s’aligner) ; autorisé par l’identification des situations (l’otage et le ravisseur sont tous deux assiégés par la police) et encouragé par le fait que le ravisseur offre un exutoire au besoin d’affection et d’assurance de l’otage ».

Le diagnostic du Syndrome de Stockholm est établi à partir de trois critères :

  • Le développement d’un sentiment de confiance, voire de sympathie des otages vis-à-vis de leurs ravisseurs.
  • Le développement d’un sentiment positif des ravisseurs à l’égard de leurs otages.
  • L’apparition d’une hostilité des victimes envers le forces de l’ordre.

Pour que ce syndrome puisse apparaître, trois conditions sont nécessaires :

  • L’agresseur doit être capable d’une conceptualisation idéologique suffisante pour pouvoir justifier son acte aux yeux de ses victimes.
  • Il ne doit exister aucun antagonisme ethnique, aucun racisme, ni aucun sentiment de haine des agresseurs à l’égard des otages.
  • Il est nécessaire que les victimes potentielles n’aient pas été préalablement informées de l’existence de ce syndrome

Enfin, le syndrome de Stockholm peut se manifester plus au moins précocement : dès la capture ou au cours de la détention, voire s’esquisser rétrospectivement. En outre, il peut se manifester avec plus ou moins d’intensité, plus ou moins de conviction, et plus ou moins durablement selon les sujets, et aussi en fonction de la cohésion du groupe des otages, quand il y a eu prise d’otages en groupe.

Le silence de la nièce : syndrome de Stockholm ?

Prise d’otage :

Il « envahit » la maison, il impose sa présence. Le fait qu’il se soit montré extrêmement gentil n’empêche pas qu’il représentait l’ennemi, que sa présence n’était pas désirée. Partons du fait qu’un foyer est un sanctuaire, que chez nous nous n’invitons pas n’importe qui. Que la norme veut que l’on sélectionne soigneusement les gens qu’on invite à la maison. L’irruption de Von Ebrennac dans ce foyer a donc dû vraiment être perçue par l’oncle et la nièce non seulement comme une violation de leur intimité, mais surtout comme une agression. Ceci est spécialement valable pour elle, en tant que femme. Cela a dû être un choc, produire un traumatisme.

Ils n’avaient pas le choix. Il fallait qu’ils le supportent, qu’ils acceptent sa présence. Qu’ils apprennent à dormir tout en sachant que l’ennemi était sous leur propre toit. Nos hôtes étaient tout simplement retenus en otages. D’ailleurs, le mot « hôte » est issu du latin hospes, hospitis « celui qui donne où reçoit l’hospitalité ». il a donné deux dérivés : hôtesse et otage qui s’est détaché par le sens. A l’origine prendre en ostage signifiait « loger ».

Du fait qu’ils habitent à la campagne, ils sont privilégiés par rapport à leurs compatriotes parisiens car ils ont accès plus facilement à la nourriture. Ils n’ont pas de grandes difficultés à se procurer les produits de première nécessité et ils peuvent même se permettre certains « luxes » tels que le café, le lait et le tabac . Préservés de l’incertitude de ne pas savoir ce qu’ils allaient manger le lendemain et classés dans la catégorie des gens cultivés, on peut donc conclure qu’ils avaient toute leur capacité de discernement.

Il est impossible de faire un amalgame entre les prises d’otages pour tenter de dresser un diagnostic unique. Chaque situation est particulière, les circonstances sont extrêmement différentes. Pourtant les scientifiques qui ont étudié le phénomène reconnaissent qu’il y a quatre phases  pendant toute prise d’otage :

  • La phase de capture, qui donne lieu à la réaction émotionnelle immédiate dite de stress
  • La phase de détention
  • La phase de libération
  • La phase de séquelle

La phase de capture :

L’arrivée de Von Ebrennac avait était annoncée par « un grand déploiement d’appareil militaire[1] », la communication verbale était inexistante entre la famille française et les occupants car ni les deux soldats, ni le sous-officier qui s’y sont rendus, ne parlaient français. Dans ce premier chapitre, avec l’apparition des trois cavaliers, Vercors nous décrit une ambiance de fin du monde, d’apocalypse. La nièce savait que quelque chose allait se passer ; son angoisse a dû grandir. Dans cette scène, on peut très clairement reconnaître le début de la phase de capture qui va se prolonger pendant trois jours, sans savoir exactement ce qui se passe. Finalement, ils sentent l’imminente présence de von Ebrennac dans la maison et ils sont tétanisés. Cette réaction, on la connaît comme étant le « stress ». Le stress est un moyen de focaliser l’attention, il est mobilisateur d’énergie et incitateur à l’action. Il permet à l’individu de suspendre toutes ses activités pour concentrer toute son attention sur la situation de danger afin d’y faire face.

« nous entendîmes marcher, le bruit des talons sur le carreau. Ma nièce me regarda et posa sa tasse. Je gardais la mienne dans mes mains[2]. »

Il arrive que, si la réaction de stress est d’emblée trop intense, trop prolongée, et que l’organisme de l’individu ne répond pas d’une façon normale, il aura recours à des réactions archaïques élémentaires telles que la sidération et la réaction automatique (apparemment adaptatives, mais exécutées machinalement, en un état second). En voici, entre autres, quelques exemples :

« Ma nièce avait ouvert la porte et restait silencieuse. Elle avait rabattu la porte contre le mur, elle se tenait elle-même contre le mur, sans rien regarder[3]. »

« Ma nièce avait fermé la porte et restait adossée au mur, regardant droit devant elle[4]. »

« L’immobilité de ma nièce, la mienne aussi sans doute, alourdissaient ce silence, le rendaient de plomb[5]. »

Ou encore :

« Ma nièce ouvrit la porte qui donne sur le petit escalier et commença de gravir les marches, sans un regard pour l’officier, comme si elle eût été seule. L’officier la suivit [6]»

La phase de séquestration :

Cette phase comporte elle-même trois sous-phases successives, de déni, d’espoir et de perte d’espoir.

La sous-phase de déni est celle qui fait le passage entre la réaction de stress correspondant à la phase de capture et la prise de conscience de la gravité de la situation. Cet intervalle, permet de s’adapter à une réalité intolérable en la niant. Les otages ont l’impression que ce qui leur arrive « n’est pas vrai ». Et que, en refusant de le croire, cette situation « irréelle » finira pour disparaître .

Cette sous-phase est très clairement décrite dans le dernier paragraphe du troisième chapitre. Ici, la nièce revient, comme si rien n’avait changé. Elle continue à boire ce café qui est déjà froid, pour montrer que la vie continue, même dans l’adversité. Elle continue à prendre soin de son oncle, elle reprend sa place de déesse du foyer (veste = vesta = déesse romaine du foyer). Par le geste de « hausser les épaules » elle refuse complètement l’idée de se laisser séduire par le charme de l’occupant. Ici elle est comparée à Pénélope (qui est le symbole de la fidélité conjugale) par le geste de coudre :

« Ma nièce revint. Elle reprit sa tasse et continua de boire son café. J’allumai une pipe. Nous restâmes silencieux quelques minutes. Je dis : « Dieu merci, il a l’air convenable. » Ma nièce haussa les épaules. Elle attira sur ses genoux ma veste de velours et termina la pièce invisible qu’elle avait commencé d’y coudre[7]. »

Ensuite s’installe la deuxième sous-phase, celle de l’espoir. Ici les sujets reprennent conscience de la réalité, ils analysent leurs ravisseurs, les surveillent sans montrer qu’ils le font. Quand il s’agit de séquestration en groupe, pendant cette sous-phase, l’otage réalise qu’il n’est pas la seule victime. Il essaie alors d’établir un contact –par regard ou par signe- avec les autres otages. Un esprit de groupe va alors se constituer. Chaque otage va se soucier de ne pas se montrer lâche devant les autres.

Grâce à l’excellente communication non-verbale entre l’oncle et la nièce, ils se sont mis d’accord (sans recourir à la parole) pour ignorer cet étranger qui était en train de perturber la routine de leur de vie. C’était leur façon de faire de la résistance, de lui montrer à quel point sa présence était indésirable. De toute évidence, cette situation ne pouvait pas être soutenue d’une façon indéfinie. Ils avaient donc l’espoir de retrouver leur liberté.

« Nous ne fermâmes jamais la porte à clef. Je ne suis pas sûr que les raisons de cette abstention fussent très claires ni très pures. D’un accord tacite nous avions décidé, ma nièce et moi, de ne rien changer à notre vie, ce fut le moindre détail : comme si l’officier n’existait pas ; comme s’il eût été un fantôme[8] »

Un soir, alors qu’il neigeait, l’heure à laquelle von Ebrennac rentrait à la maison était passée. Ce détail n’est pas passé inaperçu aux yeux de l’oncle :

« Malgré moi j’imaginais l’officier, dehors, l’aspect saupoudré qu’il aurait en entrant. Mais il ne vint pas. L’heure était largement passée de sa venue et je m’agaçais de reconnaître qu’il occupé ma pensée[9]. »

Survient alors la troisième sous-phase : la perte d’espoir. Ici l’otage perd le contact avec la réalité extérieure, il la rejette même. Il se rend compte qu’il n’est pas une personne pour le ravisseur, mais une simple monnaie d’échange. Il a l’impression que les autorités extérieures le prennent aussi pour un objet. Il se trouve donc « chosifié ». Il se confine dans son monde intérieur, dans sa position d’otage. Cette perte d’identité provoque chez lui un désarroi, il est désespéré et parfois résigné. C’est pendant cette sous-phase que, le cas échéant, s’installe le Syndrome de Stockholm.

Dans les deux passages suivants du troisième chapitre que nous allons confronter l’un à l’autre, on constatera que l’esprit d’équipe qui s’était constitué pendant la sous-phase d’espoir va souffrir une dégradation. Ce qui va refléter le désespoir dans lequel notre famille française a plongé. On voit clairement que, pour von Ebrennac, la nièce n’est rien d’autre qu’une statue, donc un objet. Et, étrangement, l’oncle semble adhérer à cette thèse. Dans la façon dont il s’exprime on décèle un certain ton de reproche envers sa nièce. Peut-être pour sa froideur vis-à-vis de l’officier. Et la nièce, à son tour, censure la lassitude de son oncle face à l’occupant. Bref, la « discorde » s’installe. Signe de désespoir.

« En parlant il regardait ma nièce.. Il ne la regardait pas comme un homme regarde une femme, mais comme il regarde une statue. Et en fait, c’était bien une statue. Une statue animée, mais une statue[1]. »

VS

« Je terminai silencieusement ma pipe. Je toussai un peu et je dis : « c’est peut-être inhumain de lui refuser l’obole d’un seul un mot. » Ma nièce leva son visage. Elle haussait très haut les sourcils, sur des yeux brillants et indignés. Je me sentis presque un peu rougi[2]r. »

Dorénavant, au fur et à mesure que la lecture avance, nous serons les témoins de la naissance d’un sentiment de sympathie, voire d’amour de la part de la nièce envers von Ebrennac. De toute évidence, il ne s’agit pas d’un véritable amour. Car l’on sait que celui-ci doit naître libre de toute pression : tout d’abord, on connaît pertinemment la situation de faiblesse de la nièce par rapport à von Ebrennac. D’autre part, il ne nous est guère difficile d’imaginer que, dans le désespoir où elle vient de plonger, la nièce s’identifie à cet officier car tous deux, en quelque sorte, partagent le même destin. C’est-à-dire qu’ils sont tous deux contraints de partager le même toit. Et, en dernier lieu, mais ce n’est pas pour autant le moins important, la nièce voit dans l’amour que von Ebrennac lui a professé à maintes reprises, la possibilité de combler son propre besoin d’affection et surtout d’assurance. Même si ces besoins sont justement issus de l’incertitude que cette situation exceptionnelle (être prise en otage) a engendrée.

Vercors, qui était extrêmement cultivé, possédait un extraordinaire bagage culturel. Nombreuses sont les allusions aux autres textes qu’on retrouve dans la lecture de cet ouvrage. Par intertextualité, nous allons découvrir et mesurer le type et l’intensité du sentiment qui naît chez la nièce.

Dans le IVème chapitre, on voit apparaître les premiers signes qui révèlent que la nièce est troublée par la voix sensuelle de cet étranger, par son regard. A travers l’oncle, on s’aperçoit qu’elle n’est pas aussi insensible qu’auparavant. Elle est intimidée et embarrassée (« je la voyais légèrement rougir[3] ») par la façon dont elle se trahit elle-même. Elle est à tel point perturbée qu’elle risque de se perdre sur le chemin sans retour qu’est la passion. Car si jamais le fil se rompt, il sera presque impossible de retrouver le chemin du retour. Ici, précisément par le biais du fil, elle est comparée à Ariane qui, dans la mythologie grecque, était la fille de Minos et de Pasiphaë. Elle donna à Thésée, venu en Crète pour combattre le Minotaure, le fil à l’aide duquel il put sortir du labyrinthe après avoir tué le monstre. Thésée l’enleva, puis l’abandonna sur l’île de Naxos.

« Il regardait ma nièce, le pur profil têtu et fermé, en silence et avec une insistance grave, où flottaient encore pourtant les restes d’un sourire. Ma nièce le sentait. J e la voyais légèrement rougir, un pli peu à peu s’inscrire entre ses sourcils. Ses doigts tiraient un peu trop vivement, trop sèchement sur l’aiguille, au risque de rompre le fil[4]. »

Oui, Werner von Ebrennac se sentait à l’aise dans le silence. Silence dont il était le maître car lui seul pouvait le briser ou bien le prolonger. Ce silence représente la cellule où se trouvait prisonnière la nièce jusqu’au jour où elle accepterait de s’ouvrir complètement à son ravisseur pour lui livrer son bien le plus précieux : son âme. C’est pour cela que, loin d’être vexé par ce silence, il l’approuvait car la relation dominant-dominée était ainsi bien établie. Mais, pour la nièce, cette prison (dans laquelle elle se réfugiait au début) commence à devenir trop étroite, comme il advient à un enfant dans le ventre de sa mère au bout de neuf mois. Quelque chose avait certainement changé en elle, mais quoi ? S’agirait-il de la naissance de l’amour ?

« … Au contraire, quand parfois il laissait ce silence envahir la pièce et la saturer jusqu’au fond des angles comme un gaz pesant et irrespirable, il semblait bien être celui de nous trois qui s’y trouvait le plus à l’aise. Alors il regardait ma nièce, avec cette expression d’approbation à la fois souriante et grave qui avait été la sienne dès le premier jour. Et moi je sentais l’âme de ma nièce s’agiter dans cette prison qu’elle avait elle-même construite, je le voyais à bien des signes dont le moindre était un léger tremblement des doigts[5]. »

Ariane (la nièce) casse le fil. Etait-elle (ne fût-ce qu’un instant) tombée amoureuse du Minotaure ? Mais la raison s’impose au cœur. Elle résiste à ses sentiments et décide de continuer dans son rôle de Pénélope. Elle s’applique donc du mieux qu’elle peut. Quant à lui, sûr de lui-même, il sait qu’il domine la situation. Il sait aussi qu’elle est au bout de ses forces, et que elle finira par céder. Désormais, ce n’est qu’une question de temps et il en dispose suffisamment. Il décide donc d’attendre patiemment.

« Il attendit, pour continuer, que ma nièce eût enfilé de nouveau le fil, qu’elle venait de casser. Elle le faisait avec une grande application, mais le chas était petit et ce fut difficile. Enfin elle y parvint.[6] »

La phase de libération :

Quand cette phase ne se conclut pas d’une façon brutale, par exemple par un assaut des forces de l’ordre, elle peut être annoncée pas des indices qui sont en général déchiffrables par les otages. A la lecture du visage ou du comportement du ravisseur, l’otage peut en effet sentir que la fin de la captivité est proche. La phase de libération peut néanmoins engendrer un stress supplémentaire. Le fait de retrouver une vie normale, la liberté, son identité, d’en finir avec la cohabitation forcée, quand le temps paraît interminable, tous ces changements peuvent être source d’angoisse, voire de traumatisme psychique.

Dans le VIIIème chapitre, après son retour de Paris, von Ebrennac ne se laisse pas voir de ses hôtes. Sa présence physique se laisse percevoir, mais la honte l’empêche de se joindre à eux. Cette attitude suscite, tant chez l’oncle que chez la nièce, une inquiétude, car il s’agit d’une situation anormale. Plus la nièce sent la présence de l’officier, plus elle s’obstine à l’ignorer. A ce stade de la situation elle ne peut pas baisser sa garde, elle ne doit pas montrer à quel point ces changement dans leurs habitudes en tant qu’otages, la perturbent. Il est clair que quelque chose ne va pas :

« L’avouerai-je ? cette absence ne me laissait pas l’esprit en repos. Je pensais à lui, je ne savait pas jusqu’à quel point je n’éprouvais pas du regret, de l’inquiétude. Ni ma nièce ni moi nous n’en parlâmes. Mais lorsque parfois le soir nous entendions là-haut résonner sourdement les pas inégaux, je voyais bien, à l’application têtue qu’elle mettait soudain à son ouvrage, à quelques lignes légères qui marquaient son visage d’une expression à la fois butée et attentive, qu’elle non plus n’était pas exempte de pensées pareilles aux miennes[7]. »

L’auteur suggère par interposition de texte (intertextualité), le début de la fin : il s’agit d’une référence implicite au déluge. Le déluge est un mythe pour les judéo-chrétiens, selon lequel Dieu le Père, par des précipitations continues, submergea la terre, provoquant ainsi la fin du monde :

« Je pensai : « aujourd’hui aussi il pleut. » Il pleuvait durement depuis le matin. Une pluie régulière et entêtée, qui noyait tout à l’entour et baignait l’intérieur même de la maison d’une atmosphère froide et moite[8]. »

Vercors, dans ce dernier chapitre, décrit assez bien l’angoisse que la phase de libération suscite chez cette famille française. Il nous transmet clairement la souffrance que représente, tant pour l’oncle que pour la nièce, l’idée d’apprivoiser le départ de l’officier allemand :

« Les pas traversèrent l’anti-chambre et commencèrent de faire gémir les marches. L’homme descendait lentement, avec une lenteur sans cesse croissante, mais non pas comme un qui hésite : comme un dont la volonté subit une exténuant épreuve. Ma nièce avait levé la tête et elle me regardait, elle attacha sur moi, pendant tout ce temps, un regard transparent et inhumain de grand-duc. Et quant la dernière marche eût crié et qu’un long silence suivit, le regard de ma nièce s’envola, je vis les paupières s’alourdir, la tête s’incliner et tout le corps se confier au dossier du fauteuil avec lassitude[9]. »

« …Enfin il frappa. Je m’attendais à voir comme autrefois la porte aussitôt s’ouvrir. Mais elle resta close, et alors je fus envahi par une incoercible agitation d’esprit, où se mêlait à l’interrogation l’incertitude des désirs contraires, et que chacune des secondes qui s’écoulaient, me semblait-il, avec une précipitation croissante de cataracte, ne faisait que rendre plus confuse et sans issue[10]. »

« Elle (la nièce) regardait le bouton de la porte. Elle le regardait avec cette fixité inhumaine de grand-duc qui m’avait déjà frappé, elle était très pâle et je vis, glissant sur les dents dont apparut une fine ligne blanche, se lever la lèvre supérieur dans une contraction douloureuse ; et moi devant ce drame intime soudain dévoilé et qui dépassait de si haut le tourment bénin de mes tergiversations, je perdis mes dernières forces. A ce moment deux nouveaux coups furent frappés, … et ma nièce dit : « Il va partir[11]… » »

La phase des séquelles :

Après avoir pris connaissance de toutes et chacune des étapes que comporte une prise d’otages, on ne doutera pas qu’il y aura forcément une phase de séquelles. Car après un choc psychologique d’une telle ampleur, il est inévitable qu’il subsiste des séquelles pathologiques chez tous les ex-otages. Le docteur CROCQ nous rend attentifs au fait qu’il existe toute une gamme de séquelles. Elles seront discrètes, moyennes ou sévères, selon les circonstances de la détention et la résistance personnelle de la victime. Néanmoins, dans le cadre de notre travail, nous allons nous intéresser exclusivement à la variante particulière à laquelle appartient le Syndrome de Stockholm que nous avons déjà étudié au début de ce travail.

Avec le départ de von Ebrennac, la nouvelle touche à sa fin. Cependant, on sait pertinemment que la nièce (objet de notre étude) a développé pendant la sous-phase de désespoir le Syndrome de Stockholm. Il ne nous est donc pas difficile d’imaginer la phase de séquelles chez cette jeune fille. Grâce à la qualité du récit de Vercors, nous pourrons même imaginer le degré élevé d’intensité, de conviction avec lequel ce syndrome va se manifester en elle.

Vercors

Yves BEIGBEDER, dans la postface à l’œuvre littéraire « Le silence de la mer », nous décrit Jean BRULLER dit Vercors comme étant « un pacifiste à tous les crins ». En effet, BEIGBEDER, nous dit qu’il l’était devenu à cause des horreurs de la Première Guerre mondiale. Mais, n’étant pas dupe, Vercors a compris assez vite qu’il n’y avait plus rien de bon à attendre des Allemands. Surtout lorsqu’en 1938 il a dû traverser le pays pour se rendre à Prague. Il a constaté alors la prédominance du côté dictatorial de l’Allemagne nazie. Il comprend malgré lui qu’une entente avec l’Allemagne nazie n’est plus possible. Au moment de l’Armistice, signé le 22 juin 1940, il se trouvait à Besayes, près de Romans, où son bataillon avait été replié. Là, il a découvert avec stupeur la position dégradante des forces armées françaises face au conflit franco-allemand. Désabusé, Vercors promet de ne pas publier quoi que ce soit tant que la France sera occupée.

Après avoir fini son service militaire, il rejoint sa famille dans sa maison de Villiers-sur-Morin, qui servira de cadre au « Silence de la mer ». Pour survivre, il a trouvé du travail chez un menuisier. Craignant qu’un travail purement physique n’engourdît son intellect, Vercors s’obligea à rédiger au moins deux pages par jour. Baigné dans un environnement d’intellectuels – car grand nombre de ses amis étaient des écrivains -, et ayant lui-même une petite expérience comme écrivain (il avait rédigé les légendes de ses dessins), la tâche d’écrire ne s’est guère avérée difficile, d’autant plus qu’il en rêvait depuis fort longtemps. Il possédait une largue palette de goûts littéraires. Il vouait néanmoins une admiration sans bornes à Conrad : « Conrad, pour lui, était le modèle de l’écrivain qu’il aurait rêvé d’être[1] ». Cependant, Vercors était aussi fasciné par l’efficacité et le charme des récits courts, des nouvelles. Au moment où il s’est mis à l’écriture, il avait comme modèle Khaterine MANSFIELD. Il a choisi comme sujet, sa propre histoire. L’histoire d’un amour de jeunesse, qui, à cause de sa légèreté, n’avait pas su se concrétiser. « Stéphanie » devait être le titre de son récit. Une fois les soixante pages rédigées, il demanda l’opinion de Pierre de LESCURE. Un ami à lui, qui possédait une librairie d’art. LESCURE, qui était romancier lui-même, accueille favorablement ce premier essai et l’encourage à le poursuivre. La confiance que Vercors portait en LESCURE était sans limites. D’ailleurs, c’est grâce à lui que Vercors s’engage activement dans la Résistance (Vercors aidait à passer des personnes parachutées de Londres vers la zone Sud, à l’époque où celle-ci n’était pas encore occupée).

Ecoeuré par l’attitude laxiste de certains écrivains qui se mettaient au service du gouvernement de Vichy, il était conscient que le moment ne se prêtait guère à publier son histoire d’amour avec Stéphanie. Il fallait donc une littérature où la dignité pourrait s’affirmer. L’idée d’une littérature de combat ne lui est venue que plus tard.

Il commence à collaborer à La pensée libre, une revue résistante fondée par des intellectuels communistes et dont les principaux responsables étaient Jacques DECOUR et Georges POLITZER. Afin que le message puisse arriver au plus large public possible, il fallait y faire adhérer des écrivains autres que des communistes. La tâche de Vercors était de les recruter, mais il s’est heurté au refus des écrivains de publier dans une revue dont le courant politique était si nettement marqué. C’est justement cette impasse qui lui donne l’idée de créer une maison d’éditions clandestine neutre politiquement. L’imprimerie de La pensée libre avait été perquisitionnée, les intellectuels persécutés. Jacques DECOUR et Georges POLITZER furent arrêtés en février 1942 et fusillés en mai de la même année. C’est dans ce contexte que les Editions de Minuit ont vu le jour. Grâce aux imprimeurs courageux, à quelques amis qui s’occupaient du brochage des ouvrages dans leurs appartements, à LESCURE qui collectait les manuscrits, et à Vercors qui avait lui-même une expérience personnelle de l’édition et qui était en charge de la fabrication et de la diffusion des textes, les Editions de Minuit publieront, entre 1941 et 1944, vingt-cinq volumes d’écrivains appartenant à tous les courants de la Résistance.

Avec Le silence de la mer, Vercors voulait mettre en garde les Français qui, sans être forcément des collaborateurs, se laissaient néanmoins assoupir par les propos rassurants du gouvernement de Vichy et par la politique de main tendue des Allemands. Il voulait qu’ils comprennent que celle-ci n’était qu’un stratagème pour mieux écraser la France plus tard. Cette idée de faire passer ce message lui est venue après avoir entendu deux officiers allemands qui se moquaient ouvertement de la naïveté des Français qui avaient foi en la volonté de collaboration des autorités.

Malgré ce qu’on a pu croire, le personnage de von Ebrennac n’était pas complètement irréaliste. Vercors nous apprend, dans « La bataille du silence », que ce personnage avait été en effet inspiré par un officier allemand de la Première Guerre mondiale, francophile, avec une vaste culture française, et pacifiste. Vercors avait fait sa connaissance dans les années 20. Ce lieutenant affichait clairement son refus de la guerre et son rêve de voir les deux peuples un jour s’unir. Ironie du sort, Vercors le retrouve, quelques années plus tard, par hasard, dans un café parisien. Cet Allemand fuyait sa patrie nazifiée : il en avait honte. Effrayé par ce qu’il allait se passer en Europe, il partait pour l’Amérique.

Quant au personnage de la nièce, BEIGBEDER nous fait remarquer qu’elle avait pu être inspirée par la « Stéphanie » que Vercors n’a pas pu mettre en littérature. Il est probable que toutes les innombrables vertus qui lui avait été conférées par Vercors étaient en partie le fruit du sentiment de remords qu’il éprouvait vis-à-vis de cette jeune fille qu’il avait, à un moment donné, « trompée ». Quoi qu’il en soit, le personnage de la nièce, qui n’a pas été innocemment choisi, nous montre cette France fière et fidèle à elle-même qui ne se laisse pas impressionner par l’ampleur des événements. Elle incarne ce qu’aurait dû être la France : digne et silencieuse.

Conclusion

La magie d’un livre réside dans le fait que chaque personne qui y a accès peut l’interpréter d’une façon personnelle. Cette interprétation dépendra de son état d’esprit, de son niveau de culture et de ses plus profondes passions, peurs et fantasmes. La lecture d’un ouvrage a un effet miroir pour chacun d’entre nous. En le lisant, on s’y sent donc reflété. C’est peut-être pour cette raison que nous sentons le reproche d’arbitraire qu’on peut nous faire quand nous affirmons avec conviction que la nièce a été victime du Syndrome de Stockholm, mais c’est bien ainsi que nous la voyons.

Il n’est un secret pour personne que le phénomène des prise d’otages est devenu un fait presque banal dans la société actuelle, et surtout en Colombie, pays qui détient le triste record des séquestrations et où elles sont monnaie courante du fait des différents groupes armés. Cela pourrait expliquer pourquoi nous sommes particulièrement sensible à ce sujet.

Il nous semble néanmoins très important de souligner que la fin ne justifie jamais les moyens, qu’aucun être humain ne peut, au nom de l’amour, priver son semblable du droit fondamental à la liberté. Que, sous aucun prétexte, l’amour ne peut être imposé. Il doit naître libre de toute pression s’il veut se nommer Amour.

En outre, notre intention, n’est pas de faire le procès de von Ebrennac car, au bout du compte, cet officier n’est qu’une victime de plus des deux guerres mondiales, surtout de celle de 1914-1918 qui l’a marqué tout particulièrement, étant donné qu’à l’époque il était encore un enfant. On sait bien qu’il n’existe pas de guerre propre et que, dans tout guerre, la première victime est la vérité. Cependant, jusqu’à quel point a-t-on le droit d’ignorer la réalité ? Ce refus de l’affronter, cette fuite vers l’ « en-soi », Sartre l’appelle la mauvaise foi  (voir « L’Être et le néant », 1943).

Pour finir, il nécessaire de remarquer l’extraordinaire habileté avec laquelle Jean BRULLER, dit Vercors, arrive à pénétrer dans la psychologie d’une femme. Bien sûr, en 60 ans qui se sont écoulés, trois générations se sont succédées, et la femme d’aujourd’hui n’utiliserait pas forcément le silence pour faire acte de résistance. Mais, personnellement, nous trouvons que dans son ouvrage Vercors décrit avec une extrême fidélité des réactions propres au sexe féminin. Sans vouloir ignorer toutes ces femmes courageuses qui ont risqué leur vie ni celles qui l’ont perdue en s’engageant activement dans le mouvement de la Résistance, il ne faut pas oublier que l’immense majorité des femmes françaises étaient plongées dans la solitude, victimes du silence, entre la peur et l’espoir, et essayaient simplement d’élever leur famille.

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Bibliographie

Texte de référence :

VERCORS, (1994). Le silence de la mer. Paris : Plon

Ouvages consultés :

ROUGEMONT, Denis de, (1972). L’amour et l’occident. Paris : Plo

CROCQ, Louis (1997). Psychologie Française : Incidences psychologiques de la prise d’otage, n° 42-3, 243-254

BERTIN, Cécile (1993). Femmes sous l’Occupation. Paris : Stock.

AMOUROUX, Henri (1976). La grande histoire des Français sous l’occupation : Le peuple du désastre 1939-1940. Paris : éd. Robert Laffont.

AMOUROUX, Henri (1977). La grande histoire des Français sous l’occupation : quarante millions de pétainistes 1940-1941. Paris : éd. Robert Laffont.

DEFRASNE, Jean (1985). L’occupation allemande en France. Paris :Presses Universitaires de France. Collection « Que sais-je ? ».

Sites internetHARDY, Helen (2003). L’intention de l’auteur. Site internet : http://beylardozeroff.org/index.php/2016/08/22/lintention-de-lauteur-dans-le-silence-de-la-mer-de-vercors/

FOLCO, Gaia (2004). Lecture et analyse psychologique du « Silence de la mer ». Site internet : http://beylardozeroff.org/index.php/2017/10/25/lecture-et-analyse-psychologique-de-la-nouvelle-le-silence-de-la-mer-de-vercors/

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Table de matières

Introduction……….. 2

Le contexte historique……….. 3

L’Oppression financière :……. 4

Les difficultés du quotidien :……. 5

Le moindre mal……. 5

Travailler pour l’ennemi ?……. 6

Les déportations massives :……. 7

Etre une femme pendant l’Occupation……. 7

Le personnage de la nièce :……….. 9

Le personnage de Werner von Ebrennac :……….. 10

L’Amour-Passion selon Denis de ROUGEMONT……….. 13

Le silence de la nièce, Amour-passion?……….. 15

Le syndrome de Stockholm……….. 19

Le silence de la nièce : syndrome de Stockholm ?……….. 21

Prise d’otage :……. 21

La phase de capture :……. 21

La phase de séquestration :……. 22

La phase de libération :……. 25

La phase des séquelles :……. 26

Vercors……….. 27

Conclusion……….. 29

Bibliographie……….. 30

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NOTES

[1] Yves BEIGBEDER, postface de « Le silence de la mer », p.165.

[1] VERCORS, Le silence… Chap.III, p. 25.

[2] Ibid., Chap.III, p. 25.

[3] Ibid., Chap

[4] VERCORS, Le silence…, Chap.IV, p. 29.

[5] Ibid., ChapVI, p. 33.

[6] Ibid., Chap.VI, p. 35.

[7] VERCORS, Le silence…, Chap. I, p. 41.

[8] Ibid., Chap .IX, p. 42.

[9] Ibid., Chap. IX pp. 42-43.

[10] Ibid., Chap

[11] VERCORS, Le silence…Chap. VIII, p.

[1] VERCORS, Le silence…, Chap. I, p.

[2] VERCORS, Le silence…, Chap. II, p. 25.

[3] Loc. cit.

[4] Ibid., p. 26.

[5] Ibid., p. 27.

[6] Ibid., p. 28.

[7] VERCORS, Le silence…, Chap.II, p. 21.

[8] Ibid., chap.III p. 23.

[9] Loc. cit.

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[1] VERCORS, Le silence…, Chapitre IX, p. 43.

[2] Ibid., p.

[3] Ibid., p. 44.

[4] Ibid., pp. 44-45.

[5] VERCORS, Le silence…, p. 50.

[1] Denis de ROUGEMONT, L’amour et l’occident, Paris, Plon, 1972.

[2] Id., ibid., p.53.

[3] Ibid., p. 48.

[4] Ibid., p. 38.

[5] Ibid., p. 48.

[6] Denis de ROUGEMONT, op. cit., p.

[7] Denis de ROUGEMONT, op.cit., p. 273.

[8] Ibid. p. 97.

[9] Vercors, Le silence…, Chapitre IV, p. 29.

[10] Ibid., Chapitre V, p. 32.

[11] Ibid., ChapitreVII, p. 38.

[1] VERCORS, Le silence de la mer, Chapitre II, p. 20.

[2] Ibid., Chapitre III, p. 22.

[3] Ibid., Chapitre III, p. 25.

[4] Ibid., Chapitre IV, p. 27.

[5] VERCORS, Le silence…Chapitre VI, p. 33.

[6] Ibid., Chapitre

[7] Ibid., Chapitre VII, p. 38.

[8] VERCORS, Le silence… Chapitre III, p. 25.

[9] Ibid., Chapitre VI, p. 35.

[10] Denis de ROUGEMONT, L’amour et l’occident, Paris, Plon, 1972.

[1] Jean DEFRASNE, op. cit., p. 55.

[2] Jean DEFRASNE, op. cit., page 57.

[3] Ibid., p. 91.

[1] AMOUROUX, Henri (1977). La grande histoire des Français sous l’occupation : Le peuple du désastre 19401941. Paris : éd. Robert Laffont. p.105.

[2] Henri AMOUROUX, op. cit., page 169.

[3] Ibid., page 167.

[4] Jean DEFRASNE, (1985) . L’occupation allemande en France. Paris : Presses Universitaires de France. Collection « Que sais-je ? », p. 37.

[5] Jean DEFRASNE, op. cit., p. 41.

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Université de Genève, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par Mme Dora Isabel PAREDES dans le cadre du Diplôme d’Etudes Françaises

Professeur : M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

La signification symbolique de toutes les bêtes métaphoriques dans « Le Silence de la Mer » de VERCORS

INTRODUCTION

Tout au long de la nouvelle « Le Silence de la mer », on rencontre une série d’animaux qui sont autant de métaphores des personnages, de leur état d’esprit ou même d’une situation. Ces animaux n’ont pas été choisis par hasard. Ils sont riches de symboles. Le but de ce travail est de proposer une interprétation de ces métaphores, d’abord en analysant un par un le symbolisme de chacun des animaux pris isolément puis, surtout, leur rôle dans le contexte.

Chapitre 3

« …Ici les arbres sont fins. La neige dessus c’est une dentelle. Chez moi, on pense à un taureau, trapu et puissant, qui a besoin de sa force pour vivre. Ici c’est l’esprit, la pensée subtile et poétique. » (p. 27)

C’est ici la première fois que Von Ebrennac exprime son admiration pour la France et l’on constate qu’il existe une différence de force entre l’Allemagne et la France. Le « taureau » comporte une série de significations très parlantes :

  • Le taureau évoque l’idée de puissance et de fougue irrésistible. Dans la tradition grecque, les taureaux indomptés symbolisaient le déchaînement sans frein de la violence. Et , selon l’interprétation éthico‑biologique de Paul Diel, ils signifient, avec leur force brutale, la domination perverse ‑ leur souffle est la flamme dévastatrice.

A partir de ces énoncés, on peut établir un schéma symbolique correspondant au contexte :

hiver dur                        x                                    hiver doux

taureau trapu/puissant                x            esprit/pensée subtile/poétique

nature ‑ instinct                        x                    culture ‑ intellect

irrationnel                        x                                rationnel

Allemagne                         x                               France

Le taureau « qui a besoin de sa force pour vivre » représente l’Allemagne qui a aussi besoin de sa force pour s’imposer et dominer. D’une part, le caractère impitoyable et la violence du Taureau illustrent bien le comportement de l’Allemagne dans la Guerre. D’autre part, la France représente le savoir, l’intellect en voie d’être dominés.

***

« De temps en temps il s’y frottait lentement l’occipital, d’un mouvement naturel de cerf. Un fauteuil était là offert, tout près. Il ne s’y assit pas. Jusqu’au dernier jour, il ne s’assit jamais. Nous ne le lui offrîmes pas et il ne fit rien, jamais, qui pût passer pour de la familiarité. » (p. 28)

  • Le cerf est un animal aux multiples symboles, mais il représente, sans doute, la beauté, la prudence :

Le cerf est considéré comme l’annonciateur de la lumière. Le guide vers la clarté du jour. Pour le Bouddhiste, le cerf est le Bodhisattva, qui sauve les hommes du désespoir, apaisant leurs passions.

Von Ebrennac essaye de dévoiler ses sentiments envers la France. Il parle aussi de son père et de sa prédiction concernant le destin de l’Europe. Il veut montrer qu’il n’est pas un ennemi.

Des écrivains et des artistes ont fait du cerf un symbole de prudence, parce qu’il fuit dans le sens du vent qui emporte avec lui son odeur, et qu’il reconnaît d’instinct les plantes médicinales. Par contre, Saint Jean de la Croix attribue aux cerfs un effet de timidité.

Von Ebrennac est un homme cultivé, musicien, amateur des arts, il agit donc avec prudence et respect, car il veut gagner le respect et la confiance de ses hôtes (involontaires !), ce qui explique son attitude consistant à ne pas s’asseoir dans le fauteuil sans en avoir obtenu la permission, et ce jusqu’à la fin de l’histoire.

Les gazelles de Bénarès (symboles du premier sermon) sont aussi des cerfs : la force du cerf sauvage (Wangtchou), c’est la puissance de l’enseigne­ment et de l’Ascèse du maître, qui se répand avec la rapidité d’un coursier et n’est pas sans inspirer par ses difficultés une certaine crainte.

On peut en inférer que Von Ebrennac est un cerf sauvage qui, tout au long du roman, parle comme un instituteur, un missionnaire qui explique la raison de la guerre, ou même, un gourou qui, à travers ses paroles, parfaits monologues, veut apprendre à l’oncle et à la nièce une autre réalité de la guerre.

Chapitre 4

« Il y a un très joli conte pour les enfants, que j’ai lu, que vous avez lu, que tout le monde a lu. Je ne sais si le titre est le même dans les deux pays. Chez moi il s’appelle : Das tier und di Schone, La Belle et la Bête (…)             Leur union détermine un bonheur sublime. Leurs enfants, qui additionnent et mêlent les dons de leurs parents, sont les plus beaux que la terre ait portés… » (p. 33)

 

la Belle            x                         la Bête

la nièce            x                        Von Ebrennac

la France            x                     l’Allemagne

impuissante/prisonnière     x        maladroite/brutale

L’interprétation directe du conte :

La Belle et la Bête                        =                    « Le Silence de la Mer »

« Au fond des yeux du geôlier haï une lueur ‑ un reflet où peuvent se          lire la prière et l’amour. »            =                 La nièce pouvait lire dans les yeux de von Ebrennac son amour.

« Elle cesse de haïr, cette constance la touche, elle tend la main  »          =      « pour la première fois‑ elle offrit à l’officier le regard de ses yeux pâles »  (p.52)

« C’est maintenant un chevalier très beau et très pur délicat et cultivé »                    =                 la race aryenne et von Ebrennac

Von Ebrennac se reconnaît, inconsciemment, dans le rôle de la Bête : « J’aimais surtout la Bête, parce que je comprenais sa peine ». Il faut se rappeler cette citation de Pascal : « l’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête ».

La reconnaissance de l’amour de Von Ebrennac par la Nièce, l’acceptation de l’Allemagne par la France représenteraient l’union parfaite, comme dans le conte « La Belle et la Bête ».

En réalité, cette union n’est qu’un rêve solitaire de von Ebrennac, parce que ses amis, comme le Füher, ne la désirent pas. Ainsi, on pourrait faire un second schéma, qui montrerait la contradiction dans laquelle von Ebrennac est plongé :

Bête                                                           x                                                     Chevalier

maladroite/brutale                 x                                  beau, délicat et cultivé

Allemagne                                   x                                                       Von Ebrennac

désire détruire la France                        x                  l’amour pour la France

métamorphose de la Bête                        x                 le rêve (impossible) de   von Ebrennac

Dans le conte, l’épouvantable Bête se transforme en Chevalier grâce à l’acceptation de la Belle : von Ebrennac pourrait être sauvé si la nièce l’acceptait. Son image d’officier allemand, « son pelage barbare », se dissiperait alors, le transformant ainsi en « Français ».

« La France les (les Allemands) guérira. Et je vais vous le dire: ils le savent . Ils savent que la France leur apprendra à être des hommes vraiment grands et purs » (p. 41)

A ce moment, Von Ebrennac reprend l’idée de l’union comme moyen de purification et de salut de l’Allemagne. Son espoir provient de son état d’ignorance quant au problème réel. On peut jouer sur la signification classique (Petit Robert) du mot « bête » :

‑ Bestiole; tout être animé, l’homme excepté; l’homme dominé par ses instincts.

Cette bête représente l’Allemagne, irrationnelle , aliénée par son instinct de domination et de conquête.

 – Personne dénuée d’esprit de jugement, de bon sens.

Cette personne, c’est ici von Ebrennac, qui n’a pas de bon sens, qui ne voit pas la réalité de la guerre.

 

Chapitre 5

On constate de nouveau l’aveuglement de von Ebrennac sur la vérité des faits. Il présente une conception fausse de l’Allemagne, en même temps qu’il refuse sa propre identité par le rejet de la musique de Bach (allemand – son compatriote – son frère) :

« ‑Cette musique‑là, je l’aime, je l’admire …. Mais ce n’est pas la mienne»

musique inhumaine         vs                 musique à la mesure de l’homme          x     musique humaine

nature inconnaissable                    vs                                homme connaissable

Allemagne                                             vs                                                               France

Il exprime son désir d’être l’Autre, le Français :

« Je veux faire, moi, une musique à la mesure de l’homme: cela aussi est un chemin pour atteindre la vérité. C’est MON chemin. »

Il cherche la vérité et la trouve à Paris. C’est là qu’il constate que la « nature divine et inconnaissable » des Allemands n’était qu’une interprétation coupablement flatteuse due à son aveuglement, et à son ignorance. Il comprend que l’Allemagne est LA Bête.

La vérité est trop dure pour lui : « 0 Dieu! Montrez‑moi où est MON devoir! » (p. 58)

Toujours dans le chapitre 5, von Ebrennac, avec un instinct tout animal, demande son adoption par la France :

« Il faut la (sa richesse) boire à son sein, il faut qu’elle vous offre son sein dans un mouvement et un sentiment maternels… »

Chapitre 6

« ‑ Un jour, reprit‑il, nous étions dans la forêt .(…) Puis je lui (la jeune fille allemande) vis faire un geste vif de la main.  « J’en ai attrapé un (un moustique), Werner ! Oh! regardez, je vais le punir : je lui ‑ arrache ‑ les pattes ‑ l’une ‑ après ‑ l’autre… » et elle le faisait… »

Von Ebrennac confirme ici le côté cruel des Allemandes et veut montrer qu’il ne fait pas partie de ce groupe (il s’en exclut de nouveau). Sans s’en apercevoir, il nie donc derechef son identité.

Atmosphère bucolique                                    vs                                     violence

Scène paisible      vs       la jeune fille arrache les pattes du moustique

vie                                                             vs                                                               mort

Dieu/nature                                         vs                                              Diable/nazis

La jeune fille allemande aime les présents de Dieu : les plantes, les animaux, la nature enfin. Néanmoins, bien que le moustique fasse partie de la nature, au moment où il dérange la jeune fille, la haine se substitue à l’atmosphère paisible de la nature. Elle se sent le droit de le tuer sadiquement, en lui arrachant les pattes, comme le Führer et les amis de von Ebrennac seraient capables de le faire. Cela nous renvoie à une réalité extra-textuelle : la cruauté de la guerre livrée par les Nazis.

 

La jeune fille allemande   =   les nazis                         les nazis

le moustique                                     =                                       les juifs

arracher les pattes             =           les exécutions sommaires

=   les expérimentations « scientifiques » (cobayes humains)

Chapitre 8

« De cela je ne dis rien à ma nièce. Mais les femmes ont une divination de félin. »

  • Le chat a le don de clairvoyance, ce qui fait que nombre de « sacs à médecine sont faits de peau de chat sauvage, en Afrique Centrale. Dans le monde bouddhique, on lui reproche d’avoir été le seul, avec le serpent, à ne s’être pas ému de la mort du Bouddha, ce qui pourrait toutefois, d’un autre point de vue, être considéré comme un signe de sagesse supérieure.

La nièce savait très bien que quelque chose s’était passé le jour où son oncle avait rencontré von Ebrennac à la Kommandantur. Le soir de ce jour‑là, elle agit comme une voyante :

« Elle ne cessa de lever les yeux de son ouvra­ge, à chaque minute, pour les porter sur moi; pour tenter de lire quelque chose sur un visage que je m’efforçais de tenir impassible. »

Son don de clairvoyance se révèle surtout au moment où elle dit : « Il va partir… » , avant même que l’officier ne soit entré dans le salon. Elle souffre profondément.

« Ma nièce avait levé la tête et elle me regardait, elle attacha sur moi, pendant tout ce temps, un regard transparent et inhumain de grand‑duc. »

« Elle le (le bouton de la porte) regardait avec cette fixité inhumaine de grand­-duc qui m’avait déjà frappé… »

  • Le hibou est symbole de tristesse, d’obscurité, de retraite solitaire et mélancolique. La mythologie grecque en fait l’interprète d’Atropos, celle des Parques qui coupe le fil de la destinée. En Egypte, il exprime le froid, la nuit et la mort.

Grâce à son don de félin, elle prévoit la disparition de von Ebrennac de la scène de sa vie. Ses yeux sont pleins de tristesse. C’est la rupture définitive avec lui. L’expression de son regard (de hibou) trahit la fin de la destinée de l’officier.

Par contre, von Ebrennac se transforme momentanément en faucon pour avoir la force de dire les « paroles graves »

« Puis les yeux (de Von Ebrennac) parurent revivre, ils se portèrent un instant sur moi, ‑ il me sembla être guetté par un faucon … » (p. 51)

  • Le faucon incarne entre autres divinités et par excellence le Horus ‑ dieu des espaces aériens, dont les deux yeux étaient le soleil et la lune . Il est un symbole ascensionnel, sur tous les plans, physique, intellectuel et moral. Il indique une supériorité, soit acquise, soit en voie d’être acquise.

Von Ebrennac est en uniforme, ce qui signifie un état de supériorité (même sous une forme dysphorique). Il doit adresser des « paroles graves » parce qu’il a appris la vérité sur l’Allemagne et la guerre. Au premier instant, on pourrait voir en lui l’image d’un faucon. Mais, au fond, il est plus perdu que jamais :

« Son regard passa par‑dessus ma tête, volant et se cognant aux coins de la pièce comme un oiseau de nuit égaré. »

Cette image décrit très bien l’état dans lequel il se trouve. De « faucon », il se transforme en « oiseau de nuit » perdu.

La nuit : dans la théologie mystique, la nuit symbolise la disparition de toute connaissance d’instinct, analytique, exprimable, bien plus, la privation de toute évidence et de tout support psychologique.

Sa souffrance est loin d’être finie :

« Il secoua la tête, comme un chien qui souffre d’une oreille. Un murmure passa entre ses dents serrées, le « oh » gémissant et violent de l’amant trahi. » (p. 57

  • Le chien est destiné à accompagner et à guider les morts dans l’au‑delà.

Von Ebrennac a décidé de rejoindre une division en campagne. Il est pertu­rbé par la vérité qu’il vient de découvrir : c’est le chien qui souffre d’une oreille.

La connaissance du Chien de l’au‑delà comme de l’en‑deçà de la vie humaine fait que le chien est souvent présenté comme un héros civilisa­teur, le plus souvent maître ou conquérant du feu, et également comme ancêtre mythique, ce qui enrichit son symbolisme d’une signification sexuelle. Les mythes océaniens nous précisent sa signification sexuelle toujours liée à la conquête du feu.

sensualité                                     =                                          séduction de la nièce

chien                                               =                                                           von Ebrennac

feu                               mort        guerre         mort du rêve (vérité (mariage)

« Il (l’ami de Von Ebrennac) était le plus enragé ! Il mélangeait la colère et le rire. Tantôt il me regardait avec flamme et criait ! « C’est un venin! Il faut vider la bête de son venin! »

  • Cette bête nous fait penser au serpent qui souffle le chaud – la Bête qui apparaît dans le texte biblique. C’est la Bête de l’Apocalypse. Le discours nazi est violent et a l’habileté d’invertir les valeurs. La bête représente l’Allemagne et non pas la France. Il est intéressant de noter que le mot « venin » peut signifier aussi le discours dangereux et la haine. Von Ebrennac est bouleversé par les paroles de son ami et presque frère :

« Je le regardais. Je regardais au fond de ses yeux clairs. Il était sincère, oui. C’est ça le plus terrible. »

Pour finir ce travail, un passage – extrait encore du dernier chapitre – illustre bien le conflit existentiel de von Ebrennac. Maintenant, ce sont la mer et les animaux marins qui sont utilisés comme métaphores :

« Certes, sous les silences d’antan, ‑ comme, sous la calme surface des eaux, la mêlée des bêtes dans la mer, ‑ je sentais bien grouiller la vie sous-­marine des sentiments cachés, des désirs et des pensées qui se nient et qui luttent. »

La première lecture, suggérée par le narrateur, est bien riche en symboles. Mais, une deuxième lecture serait possible : les paroles bestiales et maudites de ses amis allemands sont les bêtes qui ont envahi le corps et l’esprit de von Ebrennac. Désormais, il ne peut pas se libérer de ces bêtes cruelles, car elles habitent dans son intérieur. Il n’y a plus d’espoir :

« – Il n’y a pas d’espoir. » Et d’une voix plus sourde encore et plus basse, et plus lente, comme pour se torturer lui‑même de cette intolérable constata­tion: « Pas d’espoir. Pas d’espoir. »

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Sources (bibliographie) :

Notes prises en cours.

CHEVALIER, Jean et GHEERBRANDT, Alain, Dictionnaire des symboles, Paris, Robert Laffont/Jupiter,1969.

DIEL, Paul, Le symbolisme dans la mythologie grecque, Paris, Payot, 1966.

ROBERT (Paul), Le petit Robert, Paris, 1990.

***

Université de Genève, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par Mmes Lenka KYSELOVA, Susana SALVADOR et M. Eduardo HARO pour l’obtention du Certificat d’Etudes Françaises

Séminaire de littérature de M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

 

La communication non verbale dans « Le Silence de la Mer » de VERCORS

Toute la nouvelle de Vercors  » Le silence de la mer  » est imprégnée de l’idée de silence. L’écrivain atteint son but par la répétition du mot « silence« . La notion de « silence » est assez abstraite, mais l’auteur lui donne vie et réalité en la matérialisant dans l’image de la nièce.

L’un des personnages les plus marquants de cette nouvelle est, à notre avis, le personnage féminin de la nièce. Cette héroïne, tout au long de cette courte histoire, ne souffle pas mot . Pourtant, la langue merveilleuse de sa mimique, le langage fantastique de son corps, de ses mouvements reflètent le plus exactement possible son monde intérieur, son drame spirituel.

Vercors a créé, avec beaucoup d’habileté, deux personnages principaux en opposant les monologues éloquents de Werner von Ebrennac au silence de la nièce, tout aussi éloquent.

Le lecteur perçoit assez clairement l’état d’esprit de von Ebrennac grâce à ses monologues, pleins d’émotions; mais en même temps, il devine l’état d’esprit de la nièce en lisant la description de ses mouvements. Il commence à vivre en elle.

L’image de la jeune femme est très symbolique, comme d’ailleurs toute la nouvelle de Vercors. On peut la comprendre de différentes manières, mais finalement, nous sommes d’avis qu’elle est au plus haut point positive et noble.
Nous croyons qu’il n’est pas vain que l’écrivain ait prêté à son héroïne des qualités symboliques, car les mots : amour, chasteté, bonté, justice, conscience, liberté, sont toujours associés aux mots mère et patrie.

Et l’auteur ne trahit pas son style : en recourant à un langage symbolique, au procédé allégorique, il laisse son lecteur comprendre que l’image de la nièce est, pour lui, l’image de la patrie, de la France.


Un pays magnifique, célèbre pour son amour de la beauté, très progressiste, se retrouve aux mains de barbares apportant, sous le masque de  » la nouvelle culture « , la mort et la destruction. Mais le pays, envahi physiquement par l’ennemi, refuse d’être sous tutelle spirituelle. Comme la France, l’héroïne « admet » l’existence de l’occupant dans sa maison, dans son domaine ; en revanche, elle ne le laisse pas pénétrer son âme. Pour elle, l’officier étranger est un esprit malfaisant.

P.25 :  » D’un accord tacite nous avions décidé, ma nièce
et moi, de ne rien changer à notre vie, fût-ce le
moindre détail : comme si l’officier n’existait pas ;
comme s’il eût été un fantôme.
« 

Comme sa patrie occupée, la nièce vit cet événement dans la dignité silencieuse.

P.25 :  » Ses yeux s’attardaient sur le profil incliné de ma nièce , immanquablement sévère et insensible… « 

En mettant en relief l’indifférence apparente avec laquelle elle a pris l’apparition de l’occupant dans sa maison, l’écrivain compare cette femme à un objet, qui n’exprime aucun sentiment. Pourtant, Vercors n’a pas pour but de montrer une absence d’âme. La nièce garde un calme extérieur, mais repousse l’officier comme s’il était un fantôme. L’écrivain aspire à souligner par ce procédé l’idée que le monde intérieur, l’âme de cette femme, l’occupant ne saurait y avoir accès. De cette façon, la jeune femme montre sa réprobation face à l’envahisseur. Pour cette raison, Vercors compare maintes fois la nièce à une statue.

Nombre d’écrivains ont choisi l’image de la statue pour symboliser leurs personnages féminins. Léon Tolstoï, par exemple, comparait l’héroïne Hélène (de « Guerre et Paix« ) à une statue, répétant plusieurs fois que ses bras, son cou, ses épaules étaient comme du marbre, qu’elle souriait en montrant des dents magnifiques, mais que son sourire n’était que le sourire d’une statue. En comparant Hélène à une statue, Tolstoï voulait mettre en relief son absence de moralité, son insensibilité, tandis que Vercors, en créant sa « statue » et en cachant son visage, son regard, met l’accent sur ses mains. Des mains pleines de vie. Ses mains, c’est sa vie.

P.28 : «  En parlant, il regardait ma nièce. Il ne la
regardait pas comme un homme regarde une
femme, mais comme il regarde une statue. Et en
fait, c’était bien une statue. Une statue animée,
mais une statue…
« 

P.33 :  » .. Ses doigts tiraient un peu trop vivement sur le fil « 

Il est tout à fait significatif que les poètes et les écrivains aient tiré parti de cette image de la statue. Evidemment, ils étaient inspirés par la légende de Pygmalion et de Galatée. Mais Pygmalion était amoureux d’une statue que, dans son amour, il imaginait comme une femme vivante, tandis que von Ebrennac observe sa bien-aimée comme s’il s’agissait d’une statue.

nièce            vs            statue
Galatée         vs           femme vivante

Mais le masque d’indifférence n’existe que pour l’occupant. Comme ses mains, ses yeux sont pleins de vie.

La nièce ne partage son regard qu’avec son oncle et c’est ainsi qu’elle communique avec lui. La nièce garde le silence pratiquement pendant toute la nouvelle. Mais sa parole s’exprime dans ses yeux. L’écrivain mentionne aussi les mains parce qu’elles ont un certain sens symbolique. En présence de l’officier, les yeux de la femme sont vides, tandis que, devant son oncle, ils deviennent deux charbons ardents :

P.23 :  » Ma nièce ouvrit la porte qui donne sur le petit
escalier et commença de gravir les marches, sans
un regard pour l’officier, comme si elle eût été
seule.

vs

P.29 :  » Ma nièce leva son visage. Elle haussait très haut les sourcils, sur des yeux brillants et indignés. Je me sentis presque un peu rougir . « 

Le lecteur comprend bien, au vu de ces phrases, que ni l’oncle ni sa nièce ne sont des momies. L’officier le sent aussi et il le donne à entendre par ces mots :

 » …Toute cette maison a une âme… « 

Il essaye plusieurs fois, avec tact, d’amener ce couple silencieux à faire des confidences. Ce qu’il y a de particulier, c’est que Vercors ne dévoile le visage de la nièce qu’aux moments des contacts avec son oncle. Pourtant, von Ebrennac fait tout son possible pour scruter le visage de la jeune femme, ses réactions, surtout ses yeux, car, de cette façon, il espère découvrir sa personnalité. Cependant, tous ses efforts restent vains.
L’écrivain décrit la nièce en mettant en relief uniquement certaines parties de son corps et de son visage. En même temps il les oppose aux traits correspondants de l’officier :

P.32 : les yeux souriants de l’officier vs le profil de la nièce

P.36 : son regard                           vs                      le profil têtu et fermé

Protestant contre l’occupant, la jeune femme ne lui laisse pas la moindre possibilité de lire dans son âme, ni même d’apercevoir ses yeux. Von Ebrennac se contente de peu : de contempler son profil de côté. De cette façon, l’auteur met l’accent sur l’abîme qui existe entre eux.

Pourtant, tout au long de la nouvelle, Vercors nous donne à comprendre que la nièce n’est une statue qu’à l’extérieur, et qu’à l’intérieur elle a une énorme réserve de sentiments et d’émotions. C’est ce qu’il nous suggère en opposant le profil aux mains de la nièce, ainsi que sa capacité à rougir :

le profil têtu et fermé     vs            elle rougit
vs       ses doigts … un peu trop
vivement (P.33)

Malgré maintes tentatives, l’officier ne parvient pas à trouver un seul point faible à cette femme, ni à l’amener à faire des confidences ; elle continue à garder le silence. Sa bouche se tait tandis que ses mains « parlent ».
La jeune femme a assez de courage pour ne pas montrer les sentiments qui l’ont envahie. Pourtant, elle n’arrive pas à cacher ses émotions : ses mains la trahissent, elles engagent un dialogue « muet » avec l’officier.

P.38 : « ... je (le narrateur) le voyais à bien des signes dont le moindre était un léger tremblement des doigts.« 

Non seulement le silence de la nièce, mais aussi son absence totale de l’avant-dernier chapitre, suggèrent au lecteur que, désormais, quelque chose de très important doit arriver.


Dans les chapitres précédents, la jeune femme se considère comme un miroir pour l’âme et les pulsions nobles de l’officier. En s’efforçant de couler son regard dans les yeux de la nièce, il essaye de se connaître lui-même.
Mais, le dernier soir avant son départ pour Paris, il est complètement « aveugle », il est dans un état d’euphorie qui, après son retour, se transformera en dysphorie.
A notre avis, c’est à cause de l’absence de la nièce – de sa  » conscience  » – que von Ebrennac part pour Paris en étant dans l’erreur. Mais ce « rêve paradisiaque » passe trop vite et à sa place vient une  » vérité  » qu’il faut regarder en face.

Au retour de von Ebrennac, la jeune femme connaît une certaine évolution dans ses émotions. Comme auparavant, elle garde le silence, mais ce ne sont pas seulement ses mains, mais aussi son visage qui reflètent ce changement :

P.47 : « Ni ma nièce ni moi nous n’en parlâmes »    

vs
 » …je le voyais à l’application qu’elle mettait soudain à son ouvrage à quelques lignes légères qui marquaient son visage d’une expression à la fois butée et attentive…« 

P. 48 : « Je (le narrateur) ne dis rien »

vs  » elle ne cessa pas de lever les yeux… pour les porter sur moi…  » vs  « …il me sembla lire dans ses beaux yeux gris un reproche et une assez pesante tristesse. « 


P.49 : « … qu’un long silence suivit  »
vs

« le regard de ma nièce s’envola, je vis les paupières
S’alourdir, la tête s’incliner et tout le corps se
confier au dossier du fauteuil avec lassitude.
« 

P.50 :  » Elle le regardait avec cette fixité inhumaine de
grand-duc…
 »
« La lèvre supérieure dans une contraction douloureuse… devant ce drame intime soudain dévoilé… « 

P.50 : «  Elle le regardait avec cette fixité inhumaine de
grand-duc
 »
vs

«  ma nièce dit d’une voix basse et si complètement découragée : – Il va partir… « 

Dans le dernier chapitre, la nièce essaye de garder une apparence de tranquillité, mais sa phrase «  Il va partir  » s’entend comme une supplication :  » Seigneur, ne le laisse pas partir  » Et dès ce moment-là, le lecteur sent venir le grand moment de l’auto-destruction de la forteresse du silence. La nièce accepte d’écouter la parole de von Ebrennac et le lui donne à comprendre. Commence un muet dialogue intérieur (du côté de la jeune femme).

Maintenant, le lecteur peut observer une franche réaction de la jeune femme à la parole de von Ebrennac :

P.52 : « Je dois vous dire des paroles graves »
vs
« Ma nièce lui faisait face. »

P.52  » Il faut oublier  »
vs
 » elle leva la tête et alors… « 

Comme un aveugle qui commence à retrouver la vue et qui s’étonne du monde extérieur, von Ebrennac est ébloui par l’éclat des yeux de la jeune femme :

P.52  » Elle offrit à l’officier le regard de ses yeux pâles  »
«  Oh welch’ ein Licht !  »
vs
« et comme si, en effet, ses yeux n’eussent pas pu supporter cette lumière, il les cacha derrière son poignet. « 

La vie s’empare des mains des deux jeunes gens : elles (les mains) commencent leur dialogue :

P.52 :  » La jeune fille, lentement, laissa tomber ses mains au creux de sa jupe  »
vs
 » puis il laissa retomber sa main « 

Le regard de la nièce devient pour le jeune homme une espèce de source d’énergie vitale de sa conscience. Il puise dans ces yeux brillants la force de rendre la sentence par laquelle il se condamne lui-même.

P.54 :  » Et ses yeux s’accrochèrent aux yeux pâles et dilatés de ma nièce ! « 

La jeune femme, à son tour, en découvrant un « nouveau », un « autre » von Ebrennac, se transfigure totalement. Il n’y a plus d’indifférence et de regard absent. Elle écoute tout ce que dit l’officier et souffre avec lui. Il est à remarquer que Vercors compare le visage de la nièce à un masque grec. Pourtant, maintenant, ce masque-là n’est plus d’indifférence et de non-reconnaissance , mais un visage plein de désespoir et de douleur.

Tel est bien le visage qu’elle offre à cet homme qui a compris l’absurdité de sa vie et qui ne voit plus qu’une seule solution : aller mourir au combat. La jeune femme ne le méprise plus, au contraire, elle partage ses émotions, ses pensées. Et, pour cette raison, l’auteur trouve une comparaison poétique :

P. 59 :  » Ses pupilles, celles de la jeune fille, amarrées
comme, dans le courant, la barque à l’anneau de la rive, semblaient l’être par un fil si tendu, si raide, qu’on n’eût pas osé passer un doigt entre leurs yeux
. « 

Au dernier moment, leurs yeux parlent plus que leurs bouches. Chacun, par l’expression de son visage, de ses yeux, dévoile entièrement ses sentiments, surtout la douleur de la séparation imminente :

P.59 :  » Les yeux …trop ouverts, trop pâles, de ma nièce.  »
vs
 » Son visage (de l’officier) immobile et tendu, les
yeux étaient plus encore immobiles et tendus…
« 

Ainsi qu’un homme mourant de soif, von Ebrennac « absorbe » comme un breuvage vivifiant ce premier et dernier mot que lui offre la jeune femme : « Adieu « .
Comme le Grand Martyr, il part à la rencontre de sa mort avec la conscience tranquille.

P.59 : « La jeune fille remua les lèvres. »
vs
« Les yeux de Werner brillèrent.« 

Du point de vue du code symbolique, il est à remarquer que toute la nouvelle de Vercors repose sur cette base : l’opposition de deux « pôles », de deux  » personnages « . C’est ce que l’auteur suggère, non seulement à l’aide d’antithèses au sens propre – les antithèses lexicales -, mais par le biais du conflit qu’il met en scène entre la nièce et Werner von Ebrennac en opposant leurs pensées, leurs comportements, leurs regards. On peut cerner cette contradiction en comparant le début et la fin de la nouvelle.


L’écrivain met en évidence l’abîme qui sépare les deux jeunes gens. Et il le montre par le comportement de la nièce envers Werner von Ebrennac.

Dans leur Dictionnaire des symboles, Jean Chevalier et Alain Gheerbrant considèrent le silence comme « un prélude d’ouverture à la révélation« . La jeune femme a donc choisi le chemin le plus difficile pour exprimer sa protestation : le silence, car celui-ci, ne peut qu’offenser l’officier. Il est plus facile en effet de flagorner aux yeux et de venger en cachette.

Cependant, la jeune fille choisit  » un jeu franc  » : elle se révolte en gardant le silence.

Or le silence ouvre un passage…

Selon les traditions, il y eut un silence avant la Création, et il y aura le silence à la fin des temps. Le silence enveloppe les grands évènements…
On peut examiner cette idée dans cette nouvelle à double sens. Au début, le silence de la nièce intrigue le sujet et, à la fin, il précède la renaissance morale de von Ebrennac.

La parole vive de l’officier vs Le silence de mort de la nièce

Les monologues pleins de joie, romantiques…
vs Le cliquetis léger et mécanique des aiguilles à tricoter…

Les yeux de l’officier pleins d’attente et de vivacité vs La nuque de la nièce, le profil de la nièce

Souplesse, diplomatie et romantisme du caractère de l’officier vs Dureté masculine du caractère de la jeune femme

Au début de la nouvelle, l’officier est un homme plein d’espoir et la nièce une statue. A la fin, Werner part pour mourir au combat et la jeune fille s’anime.

Pour Werner von Ebrennac, la jeune fille est une espèce de miroir de son âme. Tant de fois il a essayé d’y trouver le sens de sa vie et la justification de ses actes, de sa conduite. A la fin, pourtant, il y parvient, mais c’est pour s’effrayer, car il s’aperçoit de l’inutilité de son existence.

 » Le silence est une grande cérémonie. Dieu arrive dans l’âme qui fait régner en elle le silence, mais il rend muet qui se dissipe en bavardages ! …  »

********
Université de Genève – Faculté des Lettres – E.L.C.F.

Texte présenté par Mme Nathalie METRAUX dans le cadre du séminaire de littérature de M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff pour l’obtention du Certificat d’Etudes Françaises.

La masculinité et la féminité dans « Le Silence de la Mer » de VERCORS

Le Sens Contextuel du Récit

« Le Silence de la Mer » a été écrit en 1941. A cette époque, la France était déjà sous l’occupation nazie. Pour Vercors, le thème de ce récit devait être une affirmation de la dignité dont la France avait besoin. L’affabilité des gens de son village à l’égard des Nazis avait choqué Vercors. Mais il ne pouvait pas décrire son héros comme un monstre. Il voulait plutôt s’adresser à tous ceux qui savaient déjà qu’on pouvait parfaitement être un Nazi et en même temps un individu poli et charmant.

Dans l’esprit de Vercors, la courtoisie et le charme de son héros, von Ebrennac, ont pour but de nous mettre en garde.

Le niveau figuratif

Au niveau figuratif, on peut être frappé dans ce récit par l’opposition entre la masculinité et la féminité. Dans ce texte, la masculinité représente tout ce qui est agressif, brutal et insensible. En revanche, la féminité représente tout ce qui est chaleureux, fin et sensible.

La maison représente le foyer maternel et spirituel. Le héros du roman, Ebrennac, s’écrie : «cette pièce a une âme. Toute cette maison a une âme ». Le feu, qui signifie la vie, y est toujours présent : on « faisait brûler dans l’âtre des bûches épaisses ». Et lorsque von Ebrennac dit qu’il est musicien, Vercors commente : « une bûche s’effondra, des braises roulèrent hors du foyer ».

L’officier « s’accroupit avec difficulté devant l’âtre ».

Tous les soirs aussi, Ebrennac « venait se chauffer au feu ». Mais à la fin, après qu’il a compris que les Nazis n’ont d’autre but que de détruire l’âme de la France et sa culture, il déclare : «  – Ils éteindront la flamme ».

En face de l’Allemand, la nièce symbolise la France et c’est ce personnage qui va témoigner de la dignité dont la France aurait dû faire preuve à cette époque. A l’arrivée d’Ebrennac dans la maison, la nièce « se tenait elle‑même contre le mur ». Elle fait partie de la maison que l’officier vient occuper.

Le militaire allemand est du genre masculin. Le récit commence par une description de l’arrivée du militaire allemand, c’est-à-dire de l’agresseur. Le militaire « agresse » le jardin de la maison en y faisant irruption : « un torpédo pénétra dans le jardin de la maison ». Sa prise de possession de la maison s’apparente à un viol. Le « torpédo » a le nom d’un missile de destruction (une torpille).

L’officier nazi, Werner von Ebrennac est présenté comme une « immense silhouette ». Son aspect est donc aussi masculin que menaçant. La masculinité de l’officier est signalée par une allusion à sa virilité : « Le visage était beau. Viril et marqué de deux grandes dépressions le long des joues.» Vercors souligne ainsi son côté masculin et agressif comme sa volonté de dominer la France : « Il faudra vaincre ce silence. Il faudra vaincre le silence de la France. »

De plus, « sa voix bourdonnante » est soulignée à plusieurs reprises :

« Sa voix était assez sourde, très peu timbrée. L’accent était léger, marqué seulement sur les consonnes dures. L’ensemble ressemblait à un bourdonnement plutôt chantant. » (chap. III)

«… le bourdonnement sourd et chantant s’éleva de nouveau » (ibid.)

« Sa voix se fit plus sourde et plus bourdonnante » (chapitre V)

Etant donné que le mot « bourdonner » trouve son origine dans un insecte agressif – le bourdon -, on a là, de nouveau, un indice de l’agressivité latente de cet homme. Mais une voix musicale cache cette agressivité masculine, car c’est un homme qui se montre parfois sous une lumière plus féminine. Tel est justement le danger dont Vercors voulait avertir les Français pour les inciter à voir au-delà du côté poli et aimable de leurs « hôtes » nazis.

En effet, son nom de famille – Ebrennac – est français. C’est là une indication qu’il n’est pas tout à fait allemand – un agresseur. Par ailleurs, il est musicien. C’est un artiste, un créateur, ce qui fait contraste avec le militaire destructeur.

En outre, Ebrennac admet le caractère inhumain et cruel de la « race allemande ». Il raconte une anecdote concernant la jeune fille qu’il courtisait autrefois et qui, ayant été piquée par un moustique, lui avait arraché les pattes. Ebrennac explique :

« …j’étais effrayé pour toujours à l’égard des jeunes filles allemandes. » (chapitre VI)

C’est comme si même les femmes allemandes manquaient de caractères féminins. Et à propos du reste de ses compatriotes il dit :

«…je sais bien que mes amis et notre Führer ont les plus grandes et les plus nobles idées. Mais je sais aussi qu’ils arracheraient aux moustiques les pattes l’une après l’autre. C’est cela qui arrive aux Allemands toujours quand ils sont très seuls : cela remonte toujours. »

En parlant de Bach, il explique :

«… cela nous fait… pressentir ce qu’est… la nature désinvestie… de l’âme humaine. »

Et il ajoute :

« – Bach… Il ne pouvait être qu’Allemand. Notre terre a… ce caractère inhumain ».

Par contre, voici ce que lui, Ebrennac, veut :

« Je veux faire, moi, une musique à la mesure de l’homme »

Et plus loin :

« L’hiver en France est une douce saison. Chez moi c’est bien dur. Très. Les arbres sont des sapins, dcs forêts serrées, la neige est lourde là‑dessus. (…) Chez moi on pense à un taureau, trapu et puissant, qui a besoin de sa force pour vivre. »

La féminité française s’oppose à la masculinité allemande. En parlant de la France, Ebrennac dit :

« Ici les arbres sont fins. La neige dessus c’est une dentelle.(…) Ici c’est l’esprit, la pensée subtile et poétique. »

Ebrennac aime la France comme si c’était une femme :

«  Je le pense par amour pour la France. Il sortira de très grandes choses pour l’Allemagne et pour la France. »

Puis il compare la France à un hôte qui doit accueillir un étranger :

« Maintenant, j’ai besoin de la France. Mais je demande beaucoup : je demande qu’elle m’accueille. Ce n’est rien, être chez elle comme un étranger, ‑ un voyageur ou un conquérant. »

Il souligne aussitôt l’image féminine et maternelle en disant :

«Elle ne donne rien alors, – car on ne peut rien lui prendre. Sa richesse, sa haute richesse, on ne peut la conquérir. Il faut la boire à son sein, il faut qu’elle vous offre son sein dans un mouvement et un sentiment maternels

Plus tard, Ebrennac reprend l’image de la France maternelle qui va guérir les défauts des Allemands trop insensibles :

« La France les guérira. ‑ mais pour cela il faut l’amour ‑ un amour partagé »

Ebrennac voit dans l’histoire de « la Belle et la Bête » une comparaison entre la situation qui prévaut entre la France et l’Allemagne. Il croit que la Belle (la France) qui lutte contre la domination allemande va enfin voir les qualités de cette Bête rude (l’Allemagne). Mais il se voit lui-même (ainsi que l’Allemagne) dans le rôle de la Bête et la nièce dans le rôle de la Belle. En fait, il s’est déjà transformé de militaire en civil, comme la Bête qui se transforme en un chevalier.

Mais, comparant la France à une femme digne qui tombe amoureuse, il déclare :

« la France, ne peut tomber volontairement dans nos bras ouverts sans perdre à ses yeux sa propre dignité ».

Néanmoins, à la fin du récit, après avoir saisi la réalité de l’idéologie nazie, Ebrennac avertit les Français de ce que les nazis vont faire de leur pays :

« Son âme…Nous en ferons une chienne rampante. »

Tout comme Platon dans « Le Banquet », Ebrennac croit que la totalité de l’homme, c’est le couple. L’amour vous fait trouver l’autre partie de vous-même. Il insiste sur les bénéfices mutuels qu’il croit possible de tirer de la complémentarité entre la féminité française et la masculinité allemande.

Il compare l’union de ces deux pays à un mariage :

«Nous ne nous battrons plus : nous nous marierons ! »

« C’est mieux ainsi. Beaucoup mieux. Cela fait des unions solides, ‑ des unions où chacun gagne de la grandeur … »

Le niveau thématique

La comparaison entre la féminité française et la masculinité allemande fait apparaître la réalité agressive et dure des Allemands derrière leur apparence polie. C’est là un des thèmes de ce récit, à savoir la transformation de la domination par la force en égalité.

Cette transformation est bien illustrée par le « carré sémiotique » selon le modèle proposé par A.J. Greimas [1]

inégalité                                                 égalité

non‑égalité                                           non‑inégalité

Dans la situation initiale, l’Allemagne est représentée par les militaires allemands et Ebrennac qui se montrent brutaux dans leur comportement dominateur. En effet, le récit s’ouvre sur l’irruption de la soldatesque nazie dans la maison française :

« Il fut précédé par un grand déploiement d’appareil militaire. »

Le militaire est la force armée, une force masculine. Dans la scène d’ouverture, « Ils regardèrent la maison sans entrer. »

Ce regard peut être comparé au regard d’un homme qui veut posséder une femme. Et en effet, le lendemain, un « torpedo » pénètre dans le jardin de la maison, à la manière de ce qui se passe dans un viol. Il s’agit bien d’un acte de violence par lequel une relation est imposée. Puis, pendant trois jours, on assiste à la pénétration progressive de la maison, de plus en plus envahie, jusqu’au moment où elle atteint également les chambres à coucher, c’est-à-dire la partie la plus intime d’une maison. Cette invasion représente l’inégalité totale de la relation de domination.

L’opposition entre la sensibilité française et la dureté allemande est décrite par Ebrennac :

« L’hiver en France est une douce saison. Chez moi c’est bien dur. Très. Les arbres sont des sapins, des forêts serrées, Il la neige est lourde là‑dessus. Ici les arbres sont fins. La neige dessus c’est une dentelle. Chez moi on pense à un taureau, trapu et puissant, qui a besoin de sa force pour vivre. Ici c’est l’esprit, la pensée subtile et poétique. »

Cela explique en même temps l’inégalité de leurs forces et la complémentarité de leurs esprits.

Mais, bien qu’Ebrennac souhaite un mariage entre ces deux pays et ces deux peuples, pour lui le mariage peut être basé sur la domination d’une des parties sur l’autre. Pour cette raison, il accepte l’idée d’entrer en France « botté et casqué ». Et il « ne regrette pas cette guerre » car il veut que les Nazis imposent cette union à la France.

Quoiqu’il se dise « heureux d’avoir trouvé ici un vieil homme digne. Et une demoiselle silencieuse », il se proclame d’accord avec l’idée qu’il « faudra vaincre ce silence » :

« Il faudra vaincre le silence de la France. »

Ebrennac fait une comparaison entre la relation franco‑allemande et le conte de fées « la Belle et la Bête » :

« Pauvre Belle ! La Bête la tient à merci, ‑ impuissante et prisonnière, ‑ elle lui impose à toute heure du jour son implacable et pesante présence…(…) Mais la Bête vaut mieux qu’elle ne semble » et « elle a du cœur, oui, elle a une âme qui aspire à s’élever. »

L’officier croit vraiment qu’en fin de compte, comme la Belle, la France va « cesser de haïr » :

«… cette constance la touche, elle tend la main… »

Mais de même que l’histoire évolue, de même il y a une évolution dans les propos d’Ebrennac. Au cours de son monologue sur la musique allemande, il admet qu’il existe une divergence entre Bach – qu’il tient pour le représentant modèle de l’Allemagne, qui a créé une musique au « caractère inhumain » – et lui, qui veut « faire une musique à la mesure de l’homme ».

Puis il y a le constat que la force seule ne peut pas lui procurer ce qu’il veut :

« je demande qu’elle [la France] m’accueille. Ce n’est rien, être chez elle comme un étranger, ‑ un voyageur ou un conquérant. »

Il comprend qu’il a besoin de l’accord de la France :

«Elle ne donne rien alors, car on ne peut rien lui prendre. Sa richesse, sa haute richesse, on ne peut la conquérir » …

Et enfin il fait appel à sa féminité, et surtout, à ses « sentiments maternels » :

…« Il faut la boire à son sein, il faut qu’elle vous offre son sein dans un mouvement et un sentiment maternels… »                        

Ce mouvement vers la reconnaissance du besoin d’égalité apparaît bien quand Ebrennac parle des défauts du caractère allemand. Il dit que la France les guérira. Puis, faisant allusion à un mariage entre un homme et une femme, il explique :

«­Mais pour cela il faut l’amour (…) ‑ Un amour partagé. »

Un « amour partagé » s’oppose à la domination par la force.

Cependant, les Allemands ont imposé leur présence en France par la force. Et bien qu’il comprenne que « la France ne peut tomber volontairement dans [leurs] bras ouverts sans perdre à ses yeux sa propre dignité », il croit néanmoins qu’à la longue, comme dans l’histoire de la Belle et la Bête, la France va tomber amoureuse de l’Allemagne. Il croit en fait que « les blessures de cette façon cicatriseront très vite ».

Mais son voyage à Paris va ouvrir les yeux de Werner von Ebrennac. Pendant tout le temps qu’il a séjourné chez ses « hôtes », il s’est imposé de force dans la maison. Il n’a jamais été invité à y demeurer. Plus fort encore : chaque soir il a frappé à la porte de la cuisine et est entré sans attendre d’y être invité. C’est seulement en raison de sa position dominante qu’il a pu agir ainsi. En revanche, après son retour de Paris il ne viendra plus le soir, jusqu’au dernier jour qu’il passera dans la maison. Cette fois-là, il frappera à la porte comme il faisait naguère mais, dans un acte symbolique de reconnaissance de sa nouvelle position d’égalité, il n’entrera pas avant d’y avoir été invité.

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[1] Algirdas Julien GREIMAS, Sémantique structurale, Paris, Larousse, 1966.

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Université de Genève, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par Mme Suzanne MITCHELL WATSON dans le cadre du séminaire de littérature de M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

« Le Silence de la Mer ». Un itinéraire pour la nièce …


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« But people ask, isn’t a myth a lie ?« 
CAMPBELL:

« No, mythology is not a lie, mythology is poetry, it is metaphorical. It has been well said that mythology is the penultimate truth, penultimate because the ultimate cannot be put in words. It is important to live with the experience, and therefore the knowledge, of its mystery and of your own mystery.This gives life a new radiance, a new harmony, a new splendor. Thinking in mythological terms helps to put you in accord with the inevitables of this vale of tears. You learn to recognize the positive values in what appear to be negative moments and aspects of life. The big question is whether you are going to be able to say a hearty yes to your adventure.« 

INTRODUCTION

Dans la profondeur du silence, dans la densité de la nuit, dans l’abîme des eaux, sur le territoire de la guerre, de la domination et de la peur, émerge,  » sous les silences d’antan,- comme, sous la calme surface des eaux, la mêlée des bêtes dans la mer .  »

La nièce : raison et but de ce travail. Richesse de ce personnage qui se plonge dans son mutisme et qui engendre le récit et le discours de son oncle (le narrateur) ainsi que ceux de Werner von Ebrennac (l’officier allemand) !

Son silence recèle plusieurs niveaux de lecture qui nous emmènent dans le monde mythique et par conséquent dans la sphère des codes symbolique, social, culturel, psychologique, etc.

Parallèlement à W.von Ebrennac, la nièce sillonne, elle aussi, le chemin de la transformation. Son parcours sera l’objet de notre étude.

Pour suivre l’itinéraire de la nièce, on partira d’abord du mythe de  » La Création « , nécessaire pour identifier son point de départ, le commencement de son voyage vers sa transformation.

LA CREATION


«  La création symbolise la fin du chaos par l’entrée dans l’univers d’une certaine forme, d’un ordre, d’une hiérarchie. L’invention est la perception d’un ordre nouveau, de nouvelles relations entre termes différents; la création, la mise en place de cet ordre par une énergie … La création au sens strict, dite a nihilo, est l’acte qui fait exister ce chaos .  »

Le premier chapitre nous installe dans la création de ce monde où vont naître les trois personnages de cette nouvelle :

  • La nièce
  • L’officier : Werner von Ebrennac
  • L’oncle (le narrateur)

La création de ce monde est présentée sous les indices suivants :

 » Il fut précédé par un grand déploiement d’appareil militaire. »

«  Le lendemain matin, un Ètorpédo militaire, gris et énorme, pénétra dans le jardin. « 

 » L’un d’eux mit pied à terre… Il revint, et tous, hommes et chevaux… « 

 » Pendant deux jours il ne se passa plus rien. « 

«  Puis, le matin du troisième jour, le grand torpédo revint. « 

«  Il descendit et s’adressant à ma nièce dans un français correct demanda des draps. « 

Bien que l’auteur précise que nous sommes au «  matin du troisième jour « (ce qui donc, en termes de temps, correspond à trois jours), on pourra les compter différemment :
Entre  » Il fut précédé  » et  » le lendemain matin  » il y a deux jours.
Ensuite il y en a deux où «  il ne se passa rien « . Ensuite vient «  le matin du troisième jour « . Si on les compte, on obtiendra un total de sept jours.

«  Le monde ayant été créé en six jours, Dieu chôma le septième et en fit un jour saint : le sabbat n’est donc pas vraiment un repos extérieur à la création, mais son couronnement, son achèvement dans la perfection . « 

On entre dans la mise en scène car avant il n’y avait rien d’autre que ce que suggère le titre  : «  Le Silence de la mer « , c’est-à-dire le monde obscur et sous-marin des eaux avant l’arrivée de la lumière, des animaux, des plantes, des hommes, de la vie, du ciel et de la terre : la Création.

Cet acte de création sera suggéré dans ce premier chapitre par les éléments suivants :

· L’opposition jour vs nuit
· Le jardin : symbole du Paradis terrestre, de l’Eden où se trouvent Adam et Eve
· Les Hommes et les Chevaux vs les draps(les draps évoquent le linceul, signifiant qui renvoie à la mort). On a donc l’opposition vie vs mort)

LE TRIANGLE-TROIS-LA TRIADE


Les jours, les personnages, les lieux sont au nombre de trois.

 » Trois est universellement un nombre fondamental. Il exprime un ordre intellectuel et spirituel, en Dieu, dans le cosmos ou dans l’homme. Il synthétise la tri-unité de l’être vivant ou il résulte de la conjonction de 1 et de 2, produit en ce cas de l’Union du Ciel et de la Terre. C’est l’achèvement de la manifestation : l’homme, fils du Ciel et de la Terre, complète la Grande Triade. C’est d’ailleurs, pour les Chrétiens, la perfection de l’Unité divine : Dieu est UN en trois Personnes . « 

A partir de ce premier chapitre, considéré comme point de départ de la Création et sous-tendu par le nombre trois (triangle-triade), on rencontrera assez souvent ce nombre trois, tout au long de la nouvelle, dans son aspect symbolique.

· Le matériel vs le spirituel (ex. le besoin et la recherche de Werner von Ebrennac vs la Cathédrale de Chartres).
· L’Union du Ciel et de la Terre (ex. l’attente du mariage entre la France et l’Allemagne, entre la nièce et Werner von Ebrennac).
· Trois personnages pour former l’Unité divine, la perfection : l’union idéale recherchée par chacun d’eux.


L’auteur, en créant cette triade, donne naissance à cette union.
La nièce, initiatrice, ouvre la porte à cette union, la laissant entrer, la désirant.
W. von Ebrennac fait de cette union une prison pour pouvoir se libérer.


« Trois frères également sont les maîtres de l’univers : Zeus, le Ciel et la Terre ; Poséidon, les Océans ; Hadès, les Enfers . »

1. Ciel et Terre ( l’Union recherchée) ;
2. Les Océans (la mer, le monde sous-marin, les bêtes, la création, les eaux amniotiques) ;
3. Les Enfers (Chapitre 8) :  » Vous voyez bien ! Vous voyez combien vous l’aimez! Voilà le grand Péril  » [le mot  » Péril  » est écrit avec une majuscule afin de personnaliser le Mal, Satan].
· La peste, allégorie de la mort :

 » Mais nous guérirons l’Europe de cette peste « .

La peste symbolise le Mal, c’est la Bête de l’Apocalypse, c’est-à-dire Satan.
La « peste brune » est le signifiant qui renvoie aux Nazis, au Nazisme (en raison de la couleur de leur uniforme).

 » Demain, je suis autorisé à me mettre en route. Je crus voir sur ses lèvres un fantôme de sourire quand il précisa : Pour l’enfer. »

· Le rire nous renvoie aussi à un signifiant satanique :

 » Ils ont ri de moi  » (chap. 8)

 » La formation par trois est, avec le carré, et d’ailleurs en conjonction avec lui, la base de l’organisation urbaine et militaire  » :

Dans le premier chapitre, l’auteur nous place sur le terrain belliqueux :  » déploiement d’appareil militaire, troufions, torpédo, etc.  » qui, ensuite devient une organisation urbaine : il y a mise en scène de l’espace usurpé, » occupé « , et aussi sa transformation (transformation de l’atelier en centre d’opérations par les soldats allemands).

 » Pour Allenby également, le ternaire est le nombre de l’organisation, de l’activité, de la création « 

· Le cri :


 » De même, le héros qui part à la rencontre d’un démon déclare à ses amis qu’il poussera trois cris: le premier, en voyant le démon ; le deuxième, lors de sa lutte avec lui ; le troisième, au moment de la victoire .  »

Il faudra noter, dans le chapitre 8, le cri de W.Von Ebrennac :

 » Et sa voix…fit vibrer .. le cri dont l’ultime syllabe traînait comme une frémissante plainte : – Nevermore ! « 

«  Le triangle… a le plus souvent une signification féminine  » (cf. la mer, la France, la mère, etc.).  » D’une manière générale, des termes du ternaire, le premier correspond à l’esprit, le second à l’âme et le troisième au corps  » (cf. Chap. 4 :  » Toute cette maison a une âme « .  » Tant de choses remuent ensemble dans l’âme d’un Allemand, même le meilleur.  » Et, au chapitre 8 :  » – C’est le Combat, – le Grand Bataille du Temporel contre le Spirituel ! « )

 » Les psychanalystes voient avec Freud un symbole sexuel dans le nombre trois …. comme une triade, dans laquelle apparaissent les rôles de Père, de Mère et d’Enfant.  » (cf. chap. V :  » il faut qu’elle vous offre son sein dans un mouvement et un sentiment maternels « )

 » Le dogme de la Trinité »..

 » Trois désigne encore les niveaux de la vie humaine : matériel, rationnel, spirituel ou divin, ainsi que les trois phases de l’évolution mystique: purgative, illuminative, unitive »

On ne connaîtra jamais son nom parce qu’elle est une et plusieurs …..


UN ITINERAIRE POUR LA NIECE

 

La nièce vit avec son oncle dans un village de France. On le sait parce que, au chapitre VII, W.von Ebrennac dit :

 » Je serai absent pour deux semaines. Je me réjouis d’aller à Paris. « 

La description de la maison, du jardin et du vieux bâtiment nous font penser à la campagne française. On peut établir certaines caractéristiques de ce milieu :


– Vie rurale vs vie citadine (rythme, mentalité, besoins, etc.)
– Archétype de la fille campagnarde vs archétype de la fille citadine.


On a très peu d’information au sujet de la nièce : quelles sont ses origines ? Qui sont ses parents ? Pourquoi vit-elle avec son oncle ? Autant de questions sans réponses. Par contre, on la sait jeune, française, célibataire, musicienne et femme au foyer. Elle fait probablement le ménage dans la maison, sert son oncle ; c’est une espèce de gouvernante. De sa personnalité la marque la plus remarquable est son silence.

A propos du féminin, Fernando Risquez, psychiatre vénézuélien, affirme :

 » soit il est la demoiselle et elle peut être kidnappée, violée ou marquée : on l’appelle Kore ; ou bien le féminin est la mère, engrossée, remplie à maturité, et on l’appelle Déméter . « 

 » Toute femme est un trèfle à trois feuilles : l’une s’appelle Déméter, la mère ; l’autre Kore, la fille, le rejeton ; le troisième s’appelle Hécate, la charmante, la sorcière .  »

  • DEMETER : LA MERE
  • KORE-LA FILLE
  • HECATE-LA SORCIERE-LA CHARMANTE


DEMETER+KORE : MERE+ FILLE = VIE

KORE+INTRUS+VIRILITE = MORT

Le destin de la nièce est celui d’une demoiselle qui habite à la campagne, ce qui nous renvoie à l’archétype d’Artémis (DIANE ; pour Risquez : Kore).

 » Vierge ombrageuse et vindicative … elle châtie cruellement quiconque manque d’égards envers elle, le transformant, par exemple, en cerf qu’elle fait dévorer par ses chiens  »

La nièce est le désir contenu. Elle ne l’exprime jamais, mais on le connaît à travers ce que nous en dit son oncle :

 » Il regardait ma nièce, le pur profil têtu et fermé, en silence et avec une insistance grave … Ma nièce le sentait. Je la voyais légèrement rougir…  »
(Chapitre 4)

En réalité, le regard de W.Von Ebrennac la dévoile, lui fait sentir ce qu’elle essaie de (se) cacher. Mais au fond, comme Artémis, une fois que quelqu’un l’a regardée, elle le fait dévorer par ses chiens (à noter que ce n’est pas elle qui tue, ce sont ses chiens).

La nièce est la déesse-demoiselle (Diane, qui symbolise les aspects virginaux). Ceci nous renvoie, dans le contexte du judéo christianisme, à la Vierge. Dans toutes les cultures, en effet, on observe la mutation de la déesse-demoiselle en la déesse-mère (qui distingue la demoiselle seule, telle la vierge, celle-ci étant prête à se marier car elle a la faculté de prendre un homme pour mari, et d’avoir ensuite un enfant de lui).

Ces images sont des archétypes de l’initiation.

LA NIECE-INITIATRICE


 » Ce fut ma nièce qui alla ouvrir quand on frappa « (chapitre 2)

 » Ma nièce avait ouvert la porte et restait silencieuse » (ibidem)

 » Je pourrais maintenant monter à ma chambre, dit-il. Mais je ne connais pas le chemin. Ma nièce ouvrit la porte qui donne sur le petit escalier et commença de gravir les marches, sans un regard pour l’officier … L’officier la suivit.  » (ibidem).

C’est la nièce qui prend au départ la responsabilité d’accueillir W. von Ebrennac et aussi de l’emmener dans son labyrinthe. En assumant cette tâche, elle l’introduit (elle l’initie) dans son procès de transformation, de métamorphose.


«  Sens de  » téleutaî «  : faire mourir. Initier, c’est d’une certaine façon mourir, provoquer la mort… L’initié franchit le rideau de feu qui sépare le profane du sacré; il passe d’un monde à un autre et subit de ce fait une transformation – la mort initiatique préfigure la mort, qui doit être considérée comme 1’initiation essentielle pour accéder à une vie nouvelle  »

Tout au long de la nouvelle, on peut suivre cette transformation de W. von Ebrennac, l’initié, pour atteindre la purification.

 » Mais elle a du coeur, oui, elle a une âme qui aspire à s’élever. Si la Belle voulait !  » (chapitre 4)

 

LA NIECE : PENELOPE


Dans le même chapitre II, une fois que la nièce a conduit l’officier von Ebrennac jusqu’à sa chambre et qu’elle revient dans la pièce, elle abandonne son rôle d’initiatrice, maintenant accompli, pour se couler dans le rôle de Pénélope et de Cassandre.

 » Il frappa, mais n’attendit pas que ma nièce lui ouvrît. Il ouvrit lui-même « (chap. 3)

 » Elle attira sur ses genoux ma veste de velours et termina la pièce invisible qu’elle avait commencé d’y coudre  » (chapitre 2)

Pénélope est la femme d’Ulysse. Pendant qu’elle attendait son retour de la guerre, elle s’est mise à tisser. Le travail qu’elle avait fait le jour, elle le défaisait la nuit.

 » Elle est presque la seule parmi les femmes des héros ayant participé à la prise de Troie, qui n’ait pas succombé aux démons de l’absence « 

Il faut également souligner que Pénélope tissait le linceul de Laerte. La mort est ici présente.

L’attente de la nièce pourrait être comprise comme celle de la jeune fille qui espère le jour où le vrai amour frappera à sa porte pour, comme nous l’indiquions plus haut, passer de son état de Kore, la demoiselle, à celui de Démêter, la mère, – ou bien comme celle de la femme qui attend fidèlement la libération de la France dans son amour fidèle pour son pays. Elle est habitée par une exigence éthique qui la dépasse – ce qui se manifeste tant dans son attitude vis-à-vis de son oncle que vis-à-vis d’elle-même, comme dans sa lutte contre ses propres désirs.

La nièce tricote du chapitre II jusqu’au chapitre VIII, filant toujours le fil conducteur, celui de la nouvelle et celui de Werner von Ebrennac : le fil du retour en arrière, dans un processus de régression jusqu’à une nouvelle naissance, comme pour un retour a l’état foetal dans le ventre d’une mère.

Le fil nous renvoie aussi à Ariane :

«  Lorsque Thésée vint en Crète pour lutter contre le Minotaure, Ariane le vit et conçut pour lui un violent amour. Pour lui permettre de retrouver son chemin dans le Labyrinthe, prison du Minotaure, elle lui donna un peloton de fil, qu’il déroula, ce qui lui indiqua la voie du retour .  »


La nièce évoque Pénélope et son attente, mais elle fait aussi songer à Ariane, une Ariane qui donnerait à W. von Ebrennac le peloton de fil ; en outre, telle Cassandre qui devinait l’avenir, elle semble entrevoir celui de W. von Ebrennac. Au chapitre II, en effet, nous lisons :

 » elle termina la pièce invisible qu’elle avait commencé d’y coudre.  »

C’est bien du monde invisible (vs le monde visible) qu’il est question, de la projection dans le futur: il va mourir.

On pourrait donc également évoquer les Parques.

Les exemples suivants montrent l’évolution du personnage :

·  » Elle attira sur ses genoux ma veste de velours et termina la pièce invisible qu’elle avait commencé d’y coudre  » (chap. 2) = PENELOPE-CASSANDRE.

·  » Ma nièce tricotait lentement, d’un air très appliqué  »
·  » … Ma nièce tricotait avec une vivacité mécanique  » (chap. 3) = PENELOPE.

·  » Ses doigts tiraient un peu trop vivement, trop sèchement sur l’aiguille, au risque de rompre le fil.  » (chap. 4) = PENELOPE-ARIANE.

· «  Il attendit, pour continuer, que ma nièce eût enfilé de nouveau le fil, qu’elle venait de casser. » ( chap. 6) = PENELOPE-ARIANE.

· «  Je dois vous adresser des paroles graves. Ma nièce lui faisait face, mais elle baissait la tête. Elle enroulait autour de ses doigts la laine d’une pelote, tandis que la pelote se défaisait en roulant sur le tapis; ce travail absurde était le seul sans doute qui pût encore s’accorder à son attention abolie – et lui épargner la honte.  » (Chap.8) = PENELOPE-ARIANE.

On pourrait également songer à Antigone guidant Œdipe, son père aveugle. On sait à travers les indices qui nous sont donnés par l’auteur que W.von Ebrennac est une métaphore d’OEdipe à cause de sa  » jambe raide  » (Chap. 2) et parce qu’on le voit aussi, au chapitre VIII,  » écrasant ses paupières sous les petits doigts allongés « .

Cette image mythique nous renvoie, d’autre part, au  » complexe d’Œdipe « , ce qui nous ramène à la triade : mère-fils-père afin d’expliquer l’élément dynamique de l’activité psychique inconsciente, les pulsions inconscientes.


LA NIECE : VESTA (HESTIA)


Jusqu’à maintenant, la nièce a accompli ses différentes missions à travers la figure intertextuelle de déesses qui, pour une raison ou une autre, sont liées à l’idée de féminité, étant donné que leur objet est en rapport avec la masculinité (Pénélope qui attend Ulysse, Ariane et son violent amour pour Thésée, etc.).
Hestia, quant à elle,  » personnification romaine du feu sacré, celui du foyer domestique, comme celui de la cité  » symbolise la féminité, mais sans aucun rapport avec la masculinité. Pour personnifier le feu, elle n’a pas de forme, elle couvre sa féminité . Elle est ronde comme la terre et dans son centre vit le feu qui réchauffe. Par opposition au feu de l’Enfer, le feu de Hestia est doux, donne du confort, est permanent comme la vie. Enfin, ce feu cuit les aliments : elle est donc aussi la nourriture.


Cette dernière caractéristique nous fait songer au  » Triangle Culinaire  » de Claude Lévi-Strauss, qui nous dit :  » Le cuit est une transformation culturelle du cru « , ce qui est l’une des caractéristiques de Hestia. Elle aussi  » entretient la vie nourricière sans être fécondante ; elle est servie par un collège de dix vierges, soumises à des interdits très stricts (dont la violation entraîne la mort ) « .

 » J’étais très mouillé et ma chambre est très froide. Je me chaufferai quelques minutes à votre feu  » (chap. 3).

«  Où est la différence entre un feu de chez moi et celui-ci ? Bien sûr le bois, la flamme, la cheminée se ressemblent. Mais non la lumière…  » (chap. 4)

 » Il…offrit son visage à la flamme  » (chap. 5)

A travers ces exemples, nous pouvons reconnaître les caractéristiques de Hestia : le réchauffement de l’âme, le feu qui ne s’éteint jamais, la permanence de la mère-patrie toujours prête à accueillir ses enfants.

Malgré la situation, la France maintient le feu sacré allumé. La nièce est consacrée au culte de la patrie. Elle est la gardienne de la flamme. Son moral ne faiblira pas.

L’ange de l’Eternel

La flamme nous renvoie également à l’ange de l’Eternel qui a fait son apparition devant Moïse sous la forme d’une flamme au milieu d’un buisson (le buisson ardent). La mission confiée à Moïse est de faire sortir d’Egypte les enfants d’Israël (la Libération). C’est après que Moïse recevra les Dix Commandements. Or ces dix commandements, on les retrouvera imprimés sur les épaules de la nièce :

 » Ma nièce avait couvert ses épaules d’un carré de soie imprimé où dix mains …  » (chapitre 8)

Le dixième commandement est celui qui dit:  » Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain; tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son boeuf, ni son âne, ni aucune chose qui appartienne à ton prochain.  »
C’est la révélation de la vérité qui accuse les Nazis d’arracher à la France ses biens :

 » Nous avons l’occasion de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : son âme aussi…Aucun livre français ne peut plus passer…  » (chap. 8)

On trouve encore, dans le même chapitre :

«  Il regardait, avec une fixité lamentable l‘ange de bois sculpté au-dessus de la fenêtre, l’ange extatique et souriant, lumineux de tranquillité céleste « .

C’est l’ange de l’Eternel sous la forme d’une flamme qui est apparu au milieu d’un buisson (le bois). C’est la même lumière qui, peu après, prend de la force quand la nièce regarde W.von Ebennac pour la première fois :

 » … comme si ses yeux n’eussent pas pu supporter cette lumière « .

Et, finalement, l’auteur se demande :

 » Quels étaient ce soir, – ce soir – les commandements de la dignité ? « 

Pour ne pas avoir observé la Loi morale – les dix commandements et notamment le dixième- , von Ebrennac est puni et condamné à la mort.


LA NIECE-MERE SPIRITUELLE et LA CATHEDRALE DE CHARTRES

 

 » Je crois que les Français doivent éprouver la même chose, devant la cathédrale de Chartres. Ils doivent aussi sentir tout contre eux la présence des ancêtres, – la grâce de leur âme, la grandeur de leur foi, et leur gentillesse. Le destin m’a conduit sur Chartres. Oh! vraiment quand elle apparaît, par-dessus les blés murs, toute bleue de lointain et transparente, immatérielle, c’est une grande émotion !  » (chap. 6)

Cette séquence non seulement comporte un côté religieux implicite, mais aussi la description de la cathédrale correspond à celle de la nièce à la fin de ce chapitre.

Le côté religieux implicite :
On pourrait opposer de la façon suivante : NAZISME vs JUDAISME ; CATHEDRALE vs SYNAGOGUE ; ANCIEN TESTAMENT vs NOUVEAU TESTAMENT ; AME vs CŒUR ; IMMATERIELLE vs MATERIELLE ; RELIGIEUX vs CHARNEL.

En ce qui concerne la nièce, il est évident qu’elle représente la Mère de Dieu qui, dans la tradition chrétienne, est la Vierge Marie.
La nièce, en effet, amorce son parcours de vierge sainte dès le départ de la nouvelle. En cela elle se distingue d’une femme au sens terrestre.
Dans ce chapitre, on parvient au coeur de ce que représente la nièce en tant que Mère spirituelle. Elle est d’ailleurs, à plusieurs reprises, présentée comme telle :

 » Ma nièce avait fermé la porte et restait adossée au mur. . .  » (chap. 2)

Cette image correspond à l’une des visions de l’ Eglise qui est représentée sous les traits d’un buste de femme :

 » Elle est adossée à une tour formée par une seule grande pierre blanche .  »

 » En parlant il regardait ma nièce. Il ne la regardait pas comme un homme regarde une femme, mais comme il regarde une statue.  » (chap. 3)

Le thème de la nièce-statue non seulement renforce l’idée première de froideur face aux événements, mais suggère aussi l’image statique d’une statue sainte que l’on regarde avec les yeux de la foi religieuse et non pas avec ceux de la séduction :

 » … il regardait la nuque de ma nièce penchée sur l’ouvrage, la nuque frêle et pâle d’où les cheveux s’élevaient en torsades de sombre acajou « 

La nièce = la France. Les blés mûrs = les cheveux s’élevaient (blonds) vers le ciel.
La nièce = la cathédrale
La cathédrale =  » transparente  » +  » immatérielle  » ; de même la nièce =  » pâle  » +  » frêle  »
Les cheveux de la nièce = sombre acajou = terre

La relation nièce = «  blés mûrs  » nous renvoie, par le biais de l’intertexte, à sa qualité de Déméter, déesse des moissons.

 » A travers ce grain de blé, les époptes honoraient Déméter, la déesse de la fécondité et l’initiatrice aux mystères de la vie. (…) Le sein maternel et le sein de la terre ont été souvent comparés « .

Ce symbolisme rappelle celui du chapitre V, lorsque W.von Ebrennac dit :

 » Il faut la boire à son sein, il faut qu’elle vous offre son sein dans un mouvement et un sentiment maternels. « 

La relation nièce =  » blés mûrs  » renforce aussi l’idée de la mort et de la renaissance manifeste tout au long de la nouvelle.

L’espace de la Cathédrale, ce monde qui relie le terrestre au spirituel, n’est possible que grâce à la manifestation des anges, les intermédiaires entre Dieu et le monde.
La nièce appartient au monde supérieur, elle est, une fois de plus, dépassée et transcendée par son rôle ; elle est, elle aussi, intermédiaire, messagère de la spiritualité dans un monde inférieur ravagé par la guerre.

L’ange conduit et montre le chemin comme le fait aussi la nièce.

De même que les anges, les oiseaux servent de symboles aux relations entre le ciel et la terre :

 » En grec, le mot même a pu être synonyme de présage et de message du ciel « 

La nièce, en se transformant en  » grand-duc « , apporte le message :  » il va partir  » et le présage : il va mourir –  » Adieu « . En effet, les deux moments où l’auteur fait référence au « grand-duc » sont placés avant qu’elle ne dise :  » Il va partir… « 

LA BELLE ET LA BETE

 

La nièce, comme dans les contes de fées, incarne le rôle de la Belle, prisonnière de la Bête. Cette présentation permet à l’auteur de symboliser les deux figures de la Belle, c’est-à-dire de la nièce : la France prisonnière de l’ennemi, les Allemands ; la nièce prisonnière de ses désirs, de ses sentiments.

«  Pauvre Belle! La Bête la tient à merci – impuissante et prisonnière…  » (chap.4)

Elle est prisonnière dans un «  château « , mot qui présente trois niveaux de signification :

  • ·Château : d’habitude situé sur les hauteurs d’une colline = relation dominant vs dominé. Le pouvoir :

«  Ici c’est un beaucoup plus beau château  » (chap. 2) Idée de protection

  • Château des contes de fées où les belles jeunes filles attendent leur Prince Charmant :

 » C’est maintenant un chevalier très beau et très pur…  » (chap 4)

  • Château :  » Ce que protège le château, c’est la transcendance du spirituel . « 

La jeune fille allemande à laquelle W. von Ebrennac fait référence dans le chapitre 6 vit aussi dans un château, mais il la rejette parce qu’elle n’est pas la femme qui pourra défaire le sortilège. Mais la Belle, elle, le pourra car elle a le pouvoir de transformer la Bête.

La nièce fait également songer à Hécate, déesse  » présidant aux apparitions des fantômes et aux sortilèges.. ses pouvoirs son redoutables la nuit, à la trouble lumière de la lune avec laquelle elle s’identifie ; elle est liée aux cultes de la fertilité  »

Finalement, leur union a lieu :

 » Leurs enfant, qui additionnent et mêlent les dons de leur parents, sont le plus beaux que la terre ait portés  » (chap. 4)

A travers la figure (profane) de la Belle, la nièce accomplit pour la première fois son rôle de mère qui fait surgir de son ventre la naissance ; en cela elle s’oppose à la mère-vierge spirituelle.

CONCLUSION


Partis du mythe de la Création, nous entrons dans la perception d’un ordre nouveau qui a pour objet la création d’un monde à partir du  » Silence de la mer « . Ce silence, où habite la tranquillité, attend d’être pénétré par le chaos. C’est la création du Féminin qui provoque celle du Masculin. Mer, mère, terre :  » elles sont les réceptacles et matrices de la vie « .


La création est nécessaire pour pouvoir ensuite évoquer les déesses qui vont essayer d’amener, de guider (le héros) vers le Bien par un chemin juste. En sachant que, quand on arrive au terme de l’évolution, à la fin du parcours, de ce qu’on doit apprendre, nous attend la mort pour renaître de nouveau. C’est le mythe du retour à l’Origine où les choses se sont manifestée pour la première fois.


Vercors met en scène cette création et confie à la nièce la responsabilité d’accomplir la mission. L’itinéraire de la nièce consiste à guider la destinée de W. von Ebrennac jusqu’à sa transformation, en même temps qu’elle subit la sienne propre. En effet, elle passe de la Demoiselle (Kore, la fille, Diane, Artémis) à l’Initiatrice ( Pénélope, Cassandre, Ariane, Antigone, la Belle, le grand-duc , la Vierge, Hestia) pour finalement devenir la Mère dans tous les sens du terme. Sa maternité – comme toutes les autres formes qu’elle revêt – la dépasse. Et c’est pour cette raison qu’il n’est pas nécessaire de la concrétiser (en lui donnant une existence réelle) parce qu’elle existe par soi-même : la Vierge Marie a eu son Enfant sans être fécondée. De même, la nièce, sur le terrain du matériel, est mère potentielle ; sur le terrain de l’immatériel, elle est la mère de tous. A jamais sa flamme, sa chaleur demeurent. La femme est la seule qui puisse transformer le sang en lait maternel :

«  Il était parti quand, le lendemain, je descendis prendre ma tasse de lait matinale. Ma nièce avait préparé le déjeuner …  » (chap. 8)

Sur son chemin elle a été fécondée par l’amour, c’est pourquoi, à la fin, elle ne sera plus la même. Le seul mot qu’elle prononce annonce la mort et la Libération :  » – Adieu  » ( = à Dieu ?).

***


BIBLIOGRAPHIE


CAMPBELL, Joseph with MOYERS, Bill, The Power of Myth, New York, Doubleday,1988.

RISQUEZ, FERNANDO, Aproximaciôn a la Feminidad, Caracas, Editorial Arte, 1985.

DICTIONNAIRE DE LA MYTHOLOGIE Grecque et Romaine, 8e édition, Paris,
1986.

CHEVALIER, Jean et GHERBRANT, Alain, Dictionnaire des Symboles, Mythes, Rêves, Coutumes, Gestes, Formes, Figures, Couleurs, Nombres, Paris, Laffont/Jupiter, 1969 et 1982, collection  » Bouquins « .


TABLE DES MATIERES


INTRODUCTION

LA CREATION

UN ITINERAIRE POUR LA NIECE

· La Nièce Initiatrice
· La Nièce Pénélope
· La Nièce Vesta (Hestia)
· La Nièce Mère Spirituelle-Chartres


· LA BELLE ET LA BÊTE


CONCLUSION

***

Université de Genève, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par Mme Marlyn CZAJKOWSKI MOYERS dans le cadre du séminaire de littérature de M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

Profe 

La France : la Belle ou une chienne rampante ? Le code idéologique de « Le Silence de la Mer » de VERCORS

INTRODUCTION

 » Le silence de la mer  » a été écrit et publié clandestinement pendant la seconde guerre mondiale, sous l’occupation allemande. C’est l’histoire d’une famille française qui s’oppose par le silence à l’officier allemand qu’elle est obligée de loger. Curieusement, étant donné les circonstances, ce texte n’a pas été perçu comme un puissant appel à la résistance. Les lecteurs se sentaient mal à l’aise : le personnage principal, Werner von Ebrennac, était trop bon pour un officier allemand. Au cours des années, Werner von Ebrennac finira par devenir l’image même de la victime de la barbarie hitlérienne dans le coeur des lecteurs bienveillants.

Comment est-il possible qu’un envahisseur botté et casqué, qui frappe à la porte mais entre sans y être invité, suscite tellement de compassion ? La réponse est simple : la plupart des lecteurs ont le même système de valeurs que Werner von Ebrennac. Les lecteurs et leur héros partagent la même idéologie : l’idéologie patriarcale.

La question des silences

L’opposition fondamentale n’est ni silence vs bruit ni se taire vs parler, mais silence de la femme vs silence de l’homme. Werner von Ebrennac est accueilli par le silence de ses deux hôtes, la nièce et l’oncle. Il est tout à fait imaginable qu’il dise :

« Je suis heureux d’avoir trouvé ici une jeune femme digne. Et un monsieur silencieux. Il faudra vaincre ce silence. Il faudra vaincre le silence de la France. Cela me plaît.« 

Imaginable mais pas possible. Il n’est pas nécessaire d’avoir une imagination débordante pour envisager la juste fureur des lecteurs devant un tel outrage envers la France et les Français si notre héros avait prononcé ces mots. Or, von Ebrennac est le vrai fils de son (et de notre) temps. Il sait que le silence d’une femme a une autre valeur que celui d’un homme. Voilà ce qu’il dit:

« Je suis heureux d’avoir trouvé ici un vieil homme digne. Et une demoiselle silencieuse. Il faudra vaincre ce silence. Il faudra vaincre le silence de la France. Cela me plaît .« (p.33)

Dans nos sociétés, fondées sur les principes judéo-chrétiens et imprégnées de certaines croyances humanistes, dont les droits de l’homme, il n’est pas interdit aux femmes de parler bien qu’il soit préférable qu’elles se taisent. Le silence est nécessaire pour maintenir l’état d’invisibilité – l’état naturel – de la Femme. (Il va de soi que, pour un lecteur appartenant à une société où la Femme n’est pas autorisée à parler, l’acte de résistance de la nièce serait complètement incompréhensible.) Au moment où von Ebrennac rencontre la famille, il s’adresse à l’oncle (l’homme) et non pas à la nièce (la femme) :

« La cape glissa sur son avant-bras, il salua militairement et se découvrit. Il se tourna vers ma nièce, sourit discrètement en inclinant très légèrement le buste. Puis il me fit face et m’adressa une révérence plus grave. Il dit: « Je me nomme Werner von Ebrennac » (p.21-22)

Le silence de la nièce lui paraît normal. Il n’a pas tort. La communication verbale entre l’oncle et la nièce est très limitée, voire non-existante quand le train-train de la vie quotidienne est bouleversé :

« D’un accord tacite nous avions décidé, ma nièce et moi, de ne rien changer à notre vie, fût- ce le moindre détail... » (p.25, l’arrivée de von Ebrennac )

« Ni ma nièce ni moi nous n’en parlâmes.  » (p.47, l’absence inquiétante de von Ebrennac)

« De cela je ne dis rien à ma nièce.. » (p. 48, la rencontre entre l’oncle et von Ebrennac dans la Kommandantur.)

« Elle me servit en silence. Nous bûmes en silence. » (p. 60, après le départ de von Ebrennac.)

Mais, si une femme se tait afin d’exprimer son désaccord, le silence devient visible et la femme aussi. Tout homme sait que la visibilité d’une femme est une provocation. Une provocation provenant d’une femme ne peut être qu’un défi au pouvoir sexuel. Et un homme ne peut que répondre à ce défi en employant les moyens de la politique sexuelle. Le lien idéologique entre les lecteurs et le héros est établi. La France est une demoiselle silencieuse : il n’y a rien d’outrageant dans le désir de l’officier allemand de briser ce silence. Et si elle finit par parler,

« J’entendis: Adieu. Il fallait avoir guetté ce mot pour l’entendre, mais enfin je l’entendis. Von Ebrennac aussi l’entendit, et il se redressa, et son visage et tout son corps semblèrent s’assoupir comme après un bain reposant. » (p. 59)

ce n’est que pour assurer que tout va bien dans les affaires de l’ordre patriarcal : puisque l’oncle reste fidèle à sa résolution de ne pas parler, la suprématie mâle ( nièce vs von Ebrennac ) et la dignité de l’homme ( oncle vs von Ebrennac ) sont confirmées.


La question de l’honneur ( amour vs devoir )

Werner von Ebrennac aime la France:

« – J’aimais toujours la France, dit l’officier sans bouger. Toujours. J’étais un enfant à l’autre guerre et ce que je pensais alors ne compte pas. Mais depuis je l’aimais toujours. Seulement, c’était de loin. Comme la Princesse Lointaine. » (p. 27)

Werner von Ebrennac respecte son père. Le père, trahi par la France (une fois de plus elle a refusé de se marier avec das Vaterland), demande à son fils d’exécuter la punition :

« Il me dit: « Tu ne devras jamais aller en France avant d’y pouvoir entrer botté et casqué. » Je dus le promettre, car il était près de la mort. Au moment de la guerre, je connaissais toute l’Europe, sauf la France. » (p 28)

L’officier allemand est un fils loyal tout court. Le père demande, le fils obéit. Il parcourt l’Europe d’un bout à l’autre, sans jamais mettre le pied en France. (Etant donné son amour pour la France, sans parler de son goût du voyage, cela a dû être très frustrant…)

Il y a peu de choses aussi respectables et admirables que la loyauté du fils envers le père. Ainsi, quand von Ebrennac entre en France, botté, casqué et précédé par des chars et des bombes, c’est fortement désagréable mais justifiable : il ne le fait que par amour pour la France et par devoir filial. Il n’aurait pas pu agir autrement sans trahir le code de l’honneur.

Quant au devoir de la France, elle doit également respecter le code de l’honneur. Il serait inadmissible qu’elle se jetât par amour dans les bras du premier venu. Dans le monde de von Ebrennac, une demoiselle respectueuse ne fera jamais une chose pareille. Elle attend, en silence, d’être présentée, donnée ou vendue. Von Ebrennac admet que l’acte de transaction pourrait quelquefois avoir un goût amer, mais il l’accepte dans la meilleure tradition de « la fin-justifie-les-moyens ». Le maréchal Pétain et le gouvernement de Vichy ont leur raison d’être :

 » …Oui, il fallait quelqu’un qui acceptât de vendre sa patrie parce que, aujourd’hui, – aujourd’hui et pour longtemps, la France ne peut tomber volontairement dans nos bras ouverts sans perdre à ses yeux sa propre dignité. Souvent la plus sordide entremetteuse est ainsi à la base de la plus heureuse alliance. L’entremetteuse n’en est pas moins méprisable, ni l’alliance moins heureuse.  » (p. 43)

La question de l’image ( vierge vs putain )


Dans toutes les cultures patriarcales la femme existe dans et par le regard des hommes. Sa propre réalité est réduite à l’image que ceux-ci ont d’elle et elle n’est reconnue qu’à travers cette image. En fait, il n’y a que deux images de la femme : soit elle est vierge ( avec des variantes innombrables ), soit putain ( idem ). La femme est soit idéalisée, soit diabolisée, mais jamais définie par elle-même. S’il est vrai que l’image de quelqu’un révèle l’état d’esprit de son concepteur plutôt que le modèle, Werner von Ebrennac ne peut être qu’une âme noble. Sa France est vertueuse et belle. Mais comme l’image est toujours fonction de son créateur, la pureté de la France sert à signaler la pureté de von Ebrenac, encore plus pure. Son conte de fée préféré est La Belle et la Bête :

« Pauvre Belle ! La Bête la tient à merci, – impuissante et prisonnière, – elle lui impose à toute heure du jour son implacable et pesante présence … La Belle est fière, digne,- elle s’est faite dure … Mais la Bête vaut mieux qu’elle ne semble. Oh! elle n’est pas très dégrossie! Elle est maladroite, brutale, elle paraît bien rustre auprès de la Belle si fine! Mais elle a du coeur, oui, elle a une âme qui aspire à s’élever. Si la Belle voulait! …. La Belle met longtemps à vouloir. Pourtant, peu à peu, elle découvre au fond des yeux du geôlier haï une lueur, – un reflet où peuvent se lire la prière et l’amour. Elle sent moins la patte pesante, moins les chaînes de sa prison. Elle cesse de haïr, cette constance la touche, elle tend la main … Aussitôt la Bête se transforme, le sortilège qui la maintenait dans ce pelage barbare est dissipé: c’est maintenant un chevalier très beau et très pur, délicat et cultivé, que chaque baiser de la Belle pare de qualités toujours plus rayonnantes…  » (chap. 4)

En revanche, les camarades de von Ebrennac, son frère poète compris, sont adeptes de l’autre image. La France est une sale putain, toujours prête à planter son couteau dans le dos de ses clients honnêtes et innocents. Certes, elle se croit spirituelle, pure et meilleure que les autres, elle est même très convaincante, mais les fils germaniques vont démontrer sa vraie nature :

 » C’est un venin! Il faut vider la Bête de son venin!  » (p. 56)

«  Ils ont la grande peur maintenant, ah! ah! ils craignent pour leur poches et leur ventre, – pour leur industrie et leur commerce ! Ils ne pensent qu’à ça ! Les rares autres, nous les flattons et les endormons, ah! ah! Ce sera facile ! Nous échangeons leur âme contre un plat de lentilles !  » (p. 56)

 » Nous en ferons une chienne rampante.  » (p. 53)

Le destin ultime de toute femme, quelle que soit son image, qu’elle soit la Belle ou une chienne rampante, est d’être soumise à l’homme et enfermée soit dans la prison du mariage soit dans celui du bordel C’est l’ordre qui vient directement de Dieu le Père, et von Ebrennac, le musicien, le respecte aussi bien que son frère, le poète. La France est agressée, vaincue, occupée et emprisonnée. C’est là sa seule réalité ? Peu importe si elle est la Belle ou une chienne rampante, la différence n’existe que dans la tête des créateurs des images.

La question de la responsabilité ( innocence vs culpabilité )

Une des constantes du système éthique du patriarcat est la culpabilité de la femme. Par conséquent, dichotomie de pensée patriarcale oblige, l’homme est innocent. Même quand il pèche, il pèche par innocence. La responsabilité pour le malheur du monde pèse entièrement sur les épaules de la femme. ( Si seulement elle avait mangé cette pomme toute seule ! )

Werner von Ebrennac est un homme innocent et souffrant. Il était privé d’amour dans son propre pays : une jeune fille allemande a détruit son Eden à la Disneyland en arrachant des pattes à un moustique :

 » …nous étions dans la forêt. Les lapins, les écureuils filaient devant nous. Il y avait toutes sortes de fleurs – des jonquilles, des jacinthes sauvages, des amaryllis … La jeune fille s’exclamait de joie. Elle dit:  » Je suis heureuse, Werner. J’aime, oh! j’aime ces présents de Dieu! J’étais heureux, moi aussi. Nous nous allongeâmes sur la mousse, au milieu des fougères. Nous ne parlions pas, Nous regardions au-dessus de nous les cimes des sapins se balancer, les oiseaux voler de branche en branche. La jeune fille poussa un petit cri : – Oh! Il m’a piqué sur le menton! Sale petite bête, vilain petit moucheron ! – Puis je lui vis faire un geste vif de la main. – J’en ai attrapé un, Werner! Oh! regardez, je vais le punir : je lui – arrache – les pattes – l’une – après – l’autre… » et elle le faisait… (…)… aussi j’étais effrayé pour toujours à l’égard des jeunes filles allemandes.  » ( p.40 )

La Belle est emprisonnée par la Bête, mais ce serait sa faute si les choses, entreprises avec les meilleures intentions…

 » … je ne regrette pas cette guerre. Non. Je crois que de ceci il sortira de grandes choses… »
(p. 29)

…tournent mal :  » Si la Belle voulait !  » ( p. 33)

De même que pour la France qui, occupée par les Allemands, doit comprendre leur souffrance et accepter, comme toute vraie femme, (c’est-à-dire mère, soeur, fille, ) de répondre à la haine par l’amour :

«  Et, vraiment, je sais bien que mes amis et notre Führer ont les plus grandes et les plus nobles idées. Mais je sais aussi qu’ils arracheraient aux moustiques les pattes l’une après l’autre. C’est cela qui arrive aux Allemands toujours quand ils sont très seuls: cela remonte toujours…« 

« Heureusement maintenant ils ne sont plus seuls: ils sont en France. La France les guérira. Et je vais vous le dire: ils le savent. Ils savent que la France leur apprendra à être des hommes vraiment grands et purs … (…)

– Mais pour cela il faut l’amour. (…)

– Un amour partagé.  » ( p. 41 )


 » .… il faut qu’elle vous offre son sein dans un mouvement et un sentiment maternels … Je sais bien que cela dépend de nous…Mais cela dépend d’elle aussi. Il faut qu’elle accepte de comprendre notre soif, et qu’elle accepte de l’étancher … qu’elle accepte de s’unir à nous.  »
( p. 36 )

Werner von Ebrennac est tellement innocent qu’il doit aller à Paris pour se rendre compte de la monstruosité du nazisme, alors que le régime est bel et bien installé depuis bon nombre d’années dans son propre pays. Cet homme cultivé, amateur des arts en général et de la littérature en particulier, musicien de surcroît, ignore tout des bûchers de livres qui incendient le ciel allemand, du sort des artistes dits dégénérés, des persécutions et des exécutions de ses confrères/consoeurs, ses contemporains. N’aimait-il pas leurs livres, leurs tableaux ? Ne faisaient-ils pas partie de son rêve ?

Bénis soient les innocents… !

En guise de conclusion:

Pendant la guerre du Golfe, les bombes envoyées sur Bagdad portaient des messages d’amour. Idem pour Sarajevo. Et c’est loin d’être un hasard….

***

Texte présenté par Mme Sladjana MARKOVIC dans le cadre du séminaire d’introduction à l’analyse sémiotique de M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

« Le Silence de la Mer » de VERCORS ( analyse sémiotique I )

INTRODUCTION

« Le Silence de la mer » a été écrit en octobre 1941 par Jean Bruller dit Vercors. C’est le même qui crée, avec Pierre de Lescure, les Editions de Minuit, en automne 1941. Une maison d’édition clandestine, évidemment, et « Le Silence de la mer » est le premier titre à y être édité. Le livre nous raconte l’histoire d’une famille française qui est forcée de loger un officier de l’armée hitlérienne sous l’Occupation. Vu la date de publication du livre et les événements qu’il nous rapporte, on peut dire que Vercors présente un témoignage « en direct » des événements de l’époque que les historiens appellent la « débâcle ».

Ce qui a dû frapper le lecteur contemporain de Vercors, et ce qui frappe encore le lecteur d’aujourd’hui, c’est certainement le personnage de l’officier allemand. En effet, l’auteur nous présente un officier allemand loin des clichés traditionnels. Ebrennac n’est pas un être sadique, barbare, dépourvu de toute humanité mais, bien au contraire, il est raffiné, cultivé, musicien, connaît bien la littérature et la culture françaises. En face de lui, on trouve le personnage de la nièce qui incarne symboliquement la France, battue mais fière et résistant. Entre ces deux personnages, on trouve celui de l’oncle qui est « neutre » et qui remplit le rôle du narrateur.

I. L’analyse sémiotique

1. La structure générale du récit

Pour dégager la structure générale du récit, il faut tout d’abord observer la situation finale et rechercher la situation initiale correspondante. Dans notre cas, la situation finale est caractérisée, d’une part, par le désillusionnement d’Ebrennac et sa volonté d’autopunition (c’est-à­-dire sa décision de partir pour le front russe non pour combattre mais pour y trouver la mort) …

· le désillusionnement :

« … et l’officier dit, – sa voix était plus sourde que jamais : – Je dois vous adresser des paroles graves. »

... – Tout ce que j’ai dit ces six mois, tout ce que les murs de cette pièce ont entendu… » – il respira, avec un effort d’asthmatique, garda un instant la poitrine gonflée… « il faut …» Il respira : « il faut l’oublier ». (P.45)

 » – Au carrefour, on vous dit : « Prenez cette route-là ». Il secoua la tête. « Or, cette route, on ne la voit pas s’élever vers les hauteurs lumineuses des cimes, on la voit descendre vers une vallée sinistre, s’enfoncer dans les ténèbres fétides d’une lugubre forêt !…0 Dieu! Montrez-moi où est MON devoir! ». (p.49-50)

· le désir d’autopunition :

« ... – J’ai fait valoir mes droits, dit-il, avec naturel. J’ai demandé à rejoindre une division en campagne. Cette faveur m’a été enfin accordée : demain, je suis autorisé à me mettre en route. Je crus voir flotter sur ses Lèvres un fantôme de sourire quand il précisa :- Pour l’enfer. Son bras se leva vers l’Orient, vers ces plaines immenses où le blé futur sera nourri de cadavres. (p.50)

…et, d’autre part, la communication établie entre les Français et l’Allemand :

« … je n’attendis pas davantage et dis d’une voix claire : « Entrez, monsieur ». (p.44)

« … pour la première fois, – pour la première fois, elle offrit à l’officier le regard de ses yeux pâles. » (p.45)

« … la jeune fille remu[a] les lèvres. Les yeux de Werner brillèrent. J’entendis :- Adieu. » (P. 51)

A la situation initiale correspond, d’une part, l’arrivée de l’officier chez les Français et ses idées sur le mariage franco-allemand …

« Il sortira de très grandes choses pour l’Allemagne et pour la France. Je pense, après mon père, que le soleil va luire sur l’Europe. » (p.26)

…d’autre part, le refus de toute communication avec l’occupant allemand :

« … ma nièce avait ouvert la porte et restait silencieuse … » (P. 19)

« ... ma nièce ouvrit la porte qui donne sur le petit escalier et commença de gravir le marches, sans un regard pour l’officier, comme si elle eût été seule ... » (p.20)

Il faut ensuite observer à quel moment a lieu la transformation. Dans notre cas, elle a lieu à un moment précis, c’est-à-dire après le voyage à Paris, où Ebrennac rencontre ses amis nazis. Il y apprend et comprend les vraies intentions de l’Allemagne hitlérienne : la destruction et la domination du monde. Il se rend alors compte que tout ce temps-là il s’est fait bercer de fausses illusions et de faux espoirs

Avant :

« A Paris, je suppose que je verrai mes amis, dont beaucoup sont présents aux négociations que nous menons avec vos hommes politiques, pour préparer la merveilleuse union de nos deux peuples. Ainsi, je serai un peu le témoin de ce mariage » (p.38)

transformation et « éveil » d’Ebrennac :

« … nous avons l’occasion de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : son âme aussi. Son âme surtout. Son âme est le plus grand danger. C’est notre travail en ce moment : ne vous y trompez pas, mon cher »
(p.46)

 » – J’ai dit : « Avez-vous mesuré ce que vous faites ? L’avez-vous MESURE ? » (p.48)

Pour simplifier, on peut inscrire la structure générale du récit sur l’axe sémantique suivant :

avant transformation       vs      après transformation

S ————————-> t ———————> S 1


situation initiale           vs               situation finale

l’arrivée de l’officier         vs       le départ de l’officier
son idéalisme                  vs                       son éveil
ténèbres                         vs                          lumière
désespoir                        vs                            espoir


Mais il est également possible de formuler la structure générale du récit à différents niveaux, plus concrets ou plus abstraits :

 – Abstrait : thématique et narratif

 – Concret : figuratif

2. Le niveau figuratif

Après avoir dégagé la structure générale du récit, on peut analyser le récit au niveau le plus concret, c’est-à-dire au niveau figuratif . A ce niveau, on observe les personnages et le déroulement concret de leurs actions dans des lieux et des temps déterminés.
Le récit tout entier repose sur le personnage de Werner von Ebrennac. Il est pourtant intéressant d’observer qu’il est exclu « physiquement » du début et de la fin du récit. Pourtant, il y est quand même présent, même si sa présence n’est que virtuelle, mentale ( il est dans l’esprit de l’oncle et de la nièce ) et grammaticale ( le pronom « il » ) :

« Il fut précédé par un grand déploiement d’appareil militaire. » (p. 17)

« Il était parti quand, le lendemain, je descendis prendre ma tasse de lait matinale. » (p. 5 1)

Le personnage de l’officier n’apparaît donc « physiquement » qu’à partir du deuxième chapitre (p. 19) et c’est le personnage de l’oncle qui assume le rôle du narrateur et qui nous donne sa description :

« … je vis l’immense silhouette… »

« il était immense et très mince… »

 » ses hanches et ses épaules étroites étaient impressionnantes. Le visage était beau. Viril et marqué de deux grandes dépressions le long des joues … » (p. 19-20)

Au niveau du code sensoriel, la description est très dysphorique. Le choix des adjectifs et la démesure omniprésente orientent l’interprétation. Le lecteur peut ainsi ressentir le malaise de l’irruption de l’ennemi dans la maison. On pourrait, d’ailleurs, transposer cette image pour y voir celle de l’Allemagne qui envahit la France. La supériorité allemande est soulignée par la position des actants dans l’espace :

l’oncle : « … j’étais assis au fond de la pièce, relativement dans l’ombre… »

la nièce : « ... elle se tenait elle-même contre le mur… »

l’officier : « …il était debout au milieu de la pièce… »

Il y a donc une évidente inégalité entre les actants, et les rapports entre eux sont des rapports de force : l’oncle et sa nièce subissent l’action de l’officier.

Au personnage d’Ebrennac s’oppose le personnage de la nièce ; toutefois, le lecteur n’a droit qu’à une description minimale de celle-ci. La description de ce personnage est restreinte à son buste ou bien à son visage :

« … le profil de ma nièce, immanquablement sévère et insensible … » (p.23)

« … Et en fait, c’était bien une statue. Une statue animée, mais une statue … » (p.25)

« … le pur profil têtu et fermé... » (p.29)

« ... elle offiit à l’officier le regard de ses yeux pâles … » (p.45)

« ... Le visage de ma nièce me fit peine, Elle était d’une pâleur lunaire. Les lèvres, pareilles aux bords d’un vase d’opaline, étaient disjointes, elle esquissait la moue tragique des masques grecs … » (p.50)

« ... elle regardait avec cette fixité inhumaine de grand-duc » (p.43)

La description de la nièce est également, nous semble-t-il, dysphorique : elle fait penser plutôt à une statue. D’ailleurs, elle n’a ni prénom ni nom de famille. Son rôle dans le récit est très symbolique et son buste est le buste de Marianne. Les deux personnages, Ebrennac et la nièce, s’opposent et se complètent en même temps :

Ebrennac                           vs                          la nièce
homme                             vs                           femme
militaire                            vs                             civile
la Bête                              vs                          la Belle
l’envahisseur, le conquérant vs    la Princesse Lointaine

En ce qui concerne le personnage de l’oncle, son rôle est avant-tout celui du narrateur qui nous rapporte les événements.

Pour ce qui est de l’espace textuel, il faut noter qu’on observe deux mouvements importants dans le récit : le mouvement à l’intérieur de la maison et le mouvement à l’extérieur de la maison.

Pour l’extérieur, c’est le déplacement à Paris qui a de l’importance, car c’est le moment de la transformation ; il faut mentionner aussi la cathédrale de Chartres, haut lieu de la spiritualité, lieu où le Mal est vaincu par l’espoir (p.34) :

«  Le destin m’a conduit sur Chartres. Oh !, vraiment quand elle apparaît, par-dessus les blés mûrs, toute bleue de lointain et transparente, immatérielle, c’est une grande émotion! » (p.49)

Ici le « blé » symbolise le sein de la terre. La couleur « or » reflète la lumière céleste et s’accorde à la couleur « bleue ». Nous avons ainsi :

/le ciel/ + /le blé uni avec le ciel/.

Le motif du champ de blé reviendra à la fin du texte (p. 50) :

« ... où le blé futur sera nourri de cadavres… »

Il y a là un parcours qu’on peut reconstituer : l’officier mourra en Russie ; son corps nourrira le blé, dont la couleur le fera monter au ciel ; sa mort est annoncée mais elle est euphorique.

Pour l’intérieur de la maison, on peut observer que l’oncle et sa nièce séjournent en bas, tandis que la chambre d’Ebrennac se trouve à l’étage, en haut. Cette hiérarchie exprime bien le rapport de forces qui existe entre les personnages.

Il a y aussi des lieux intermédiaires à l’intérieur de la maison qui ont une signification précise :

la porte – un mot qui revient très souvent dans le texte – symbolise le lieu de passage entre deux mondes, entre la lumière et les ténèbres. Et c’est l’officier qui l’ouvre, qui la franchit et la ferme.

l’escalier – qui symbolise l’élévation vers le savoir et vers la connaissance, mais qui peut aussi représenter la chute. Et c’est encore Ebrennac qui gravit et descend les marches.

3. Le niveau narratif

Au niveau narratif, on analyse les fonctions des actants et les relations qu’ils entretiennent entre eux. On analysera donc les relations entre l’officier et la nièce. Le parcours narratif, de la situation initiale à la situation finale, se réalise sous la forme de la quête d’un Sujet ( Ebrennac ) à la recherche d’un Objet du désir ( l’union franco-allemande ). En arrivant en France et dans la maison, Ebrennac fait une tentative de conjonction avec son Objet de désir. Pendant ses longs monologues auprès de la cheminée, il va essayer de justifier ses agissements aux yeux des habitants légitimes de la maison et prôner la nécessité de l’union :

Ebrennac (Allemagne) SUJET——->   (axe du désir)  ——–>      La nièce ( France ) OBJET

taureau, trapu, puissant    vs   la pensée subtile, poétique
lourdeur, brutalité, force   vs esprit, légèreté, finesse (pp. 24-25)

Von Ebrennac s’exprime sans paroles, avec la musique inhumaine, démesurée    vs    la France s’exprime par une                                     parole fine, précise, mesurée
langage de l’âme           vs       langage de l’esprit (p. 29)

Bête – rustre, brutale     vs        Belle – fière, digne (p.29)

 – l’union :

« Il sortira de très grandes choses pour l’Allemagne et pour la France … » (p.26)

« … leur union détermine un bonheur sublime… » (p. 3 1)

« .. il faut qu’elle accepte de s’unir à nous … » (p.32)

Pour Ebrennac, tous les moyens sont bons pour arriver à cette « merveilleuse union » :

« … Pourtant, je ne regrette pas cette guerre ... » (p.26)
« ... souvent, la plus sordide entremetteuse est ainsi à l’origine de la plus heureuse alliance. L’entremetteuse n’est pas moins méprisable, ni l’alliance moins heureuse ... » (p. 38)

Après son séjour à Paris, où il doit revoir ses amis nazis qui mènent les négociations (« l’entremetteuse »), il se rend compte que cette union, telle qu’il l’imagine, est impossible car la Bête ne cherche pas à conquérir la Belle pour pouvoir s’unir à elle mais pour pouvoir la détruire.

Ainsi, sa quête du bonheur (qui passe par l’union) devient la quête de la vérité. Pour ne plus offenser la Belle, la Bête choisit la mort. Sa quête n’échoue pas pour autant puisque le refus de communication se transforme en communication après qu’il a avoué ses torts et qu’il « libère » la Belle. Le Sujet est alors en conjonction avec son Objet du désir.

4. Le niveau thématique

Le parcours thématique du récit peut se présenter comme ceci :

la valeur S1 est niée en 1/S1 pour affirmer ensuite S2

Un texte, après avoir posé une valeur, la nie ou la met en doute, la questionne, pour passer à la valeur contraire.

Ainsi :

En S1 la Bête veut conquérir la Belle

En 1/S1 la Bête ne veut plus la conquérir

En S2 la Bête libère la Belle
ou bien :

En S1 Ebrennac est aveuglé par son idéalisme

En 1/S1 Ebrennac n’est plus aveuglé

En S2 Ebrennac trouve la vérité
Ou bien encore :

En S1 : non-communication entre les résidents de la maison

En 1/S1 non non-communication

En S2 communication entre les personnages


II. L’intertextualité


Il est intéressant de constater qu’en lisant le récit de Vercors on y découvre des allusions à d’autres textes, mythologiques et bibliques surtout. Le repérage des textes anciens, qui dépend évidemment des compétences du lecteur, de sa culture, permet de faire une lecture multiple.

 – Ainsi, en nous décrivant l’aspect physique de l’officier ( « la jambe raide », p. 20 ), Vercors nous permet de faire immédiatement le rapprochement avec le mythe d’OEdipe. En juxtaposant les deux personnages, on peut établir un parallèle entre eux. Pour surcompenser son infériorité physique, le boiteux recherche une certaine supériorité dominatrice qui sera ensuite la cause de sa perte. Malgré son effort pour déjouer la prédiction, OEdipe n’échappe pas à son destin et il assassine son père et épouse sa mère. Il s’auto-mutile après avoir pris conscience de ses crimes. Ebrennac, de même, choisit la mort après avoir découvert les siens.

 – Un autre texte qu’on pourrait reconstituer à partir du texte de « base » est celui qui traite de l’ange-­messager :

« ...il leva brusquement la tête et fixa l’ange sculpté... » (p.20)

Dans la Bible, l’ange est l’intermédiaire entre les mortels, la terre et le paradis, le ciel. C’est lui qui montre la voie aux égarés ( « … l’ officier, lui-même désorienté, restait immobile « ( p.20).

On pourrait en déduire que le voyage d’Ebrennac, malgré l’obscurité qui l’entoure ( » … on ne voyait pas les yeux que cachait l’ombre« (p.20 ) deviendra un voyage vers la lumière, donc un voyage initiatique :

« … il regardait avec une fixité lamentable l’ange de bois sculpté au-dessus de la fenêtre, l’ange extatique et souriant, lumineux de tranquillité … » (p.50)

 – On peut rapprocher le personnage de la nièce du personnage mythique de Pénélope qui tricotait sans cesse pour repousser les prétendants qui s’étaient installés dans son palais par la force :

« ...ma nièce tricotait, lentement, d’un air appliqué... » (p.23)

« …. ma nièce tricotait avec une vivacité mécanique... » (p. 24)

Ainsi la nièce (la Belle, la France ) résiste à l’officier (la Bête, l’Allemagne ) qui s’est installé dans sa maison sans y être invité.

 – Mais le personnage de la nièce nous fait penser aussi à un autre personnage mythique.

« … ses doigts tiraient un peut trop vivement, trop sèchement sur l’aiguille, au risque de rompre le fil ... » (p.29)

« il attendit, pour continuer, que ma nièce eût enfilé de nouveau le fil qu’elle venait de casser… » (p.34)

En lisant ces lignes, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec le personnage mythique d’Ariane muni du fil grâce auquel le héros perdu trouvera le chemin du retour. L’on peut dès lors prétendre que la nièce est celle qui aidera Ebrennac à trouver son « chemin du retour ».

Conclusion

Pour J.J. Rousseau, toute lecture qui n’était pas faite un crayon à la main n’était qu’une rêverie. Il voulait ainsi souligner la nécessité de ne pas s’arrêter à une lecture superficielle.

L’approche sémiotique n’est qu’une des multiples voies par lesquelles on peut aborder et analyser une oeuvre littéraire. Elle permet d’expliquer le texte uniquement à partir de ses relations internes. Toutefois, aucun texte ne peut être reçu isolément car tout lecteur dépend de son milieu socio-culturel qui influence sa lecture et son interprétation de l’oeuvre.

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Université de Genève, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par Mlle Petra HORNACKOVA dans le cadre du séminaire d’introduction à l’analyse sémiotique.

Professeur : M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff