« Femme légère », une nouvelle de Jehanne JEAN-CHARLES

« LES PLUMES DU CORBEAU ET AUTRES NOUVELLES CRUELLES »

(voir en annexe le texte de la nouvelle « Femme légère« )

PRESENTATION

Jehanne JEAN-CHARLES écrit peu. Ses lecteurs inconditionnels le lui reprochent assez. En dehors d’un roman, « La Virole », d’un « Livre des Chats », Jehanne Jean-Charles a écrit les quarante nouvelles de ce recueil.

Treize d’entre elles ont paru, en 1962, chez Jean-Jacques Pauvert, sous   le titre « Les Plumes du Corbeau ». Vingt-quatre autres ont été publiées en 1964, chez Julliard, dans un deuxième recueil « Les Griffes du Chat ». Les trois nouvelles supplémentaires ont été écrites depuis.

Deux nouvelles de ce recueil ont été adaptées en court métrage pour le cinéma : « Une méchante petite fille », en 1972, par Robin Davis ; « Le bonheur d’être père », en 1973, par Olivier Ricoeur-

La nouvelle que j ‘ai choisie, « FEMME LEGERE », compte sept pages, elle est donc suffisamment courte pour ne pas lasser une classe d’adolescents non francophones (et même francophones !).  D’autre part, elle est ancrée dans un quotidien tout à fait banal et présente, par conséquent, un vocabulaire simple et concret que les élèves n’auront aucun mal à comprendre. Enfin, elle est construite de telle manière qu’il est relativement aisé d’en faire repérer la structure.

L’irruption de l’imaginaire ou du fantastique dans ce contexte peut provoquer une certaine résistance de la part des élèves et amener quelques discussions fort intéressantes : en effet, le lecteur ne reçoit aucune explication ni commentaire et reste libre d’interpréter les événements comme il l’entend.

J’ajouterai pour terminer que rien ne vaut le plaisir partagé, fût-il celui de la lecture, d’une nouvelle qu’on a aimée.

PROPOSITIONS DE TRAVAIL
  1. Lecture de la nouvelle dans sa totalité
  2. Problèmes de vocabulaire, références à la mythologie et à l’histoire
  3. La Narration
  4. Le Code temporel
  5. L’axe sémantique
  6. Corentin MEYER et une interprétation possible
  7. Remarques diverses et autres pistes possibles
Lecture de la nouvelle dans sa totalité

Lexique et références

Pour ce qui concerne le lexique, nous l’avons déjà signalé, il ne présente que peu de difficultés ; il s’agit essentiellement de la vie quotidienne d’un ménage, les personnages n’ont pas d’épaisseur psychologique, le décor n’est qu’esquissé. On pourra donc, dans un premier temps, se borner à signaler les termes suivants :

  1. « Corbin » (p. 24) : vieux : corbeau   En bec-de-corbin : recourbé en pointe syn. : busqué, arqué
  2. « Stupre »  (p. 24) : débauche

Pour ce qui concerne les références, mythologique et historique, elles pourront servir de tremplin à certaines hypothèses ultérieures, si bien que nous donnons les deux définitions suivantes :

Pour « satyre » (p. 24) : « divinités grecques des Bois et des Montagnes, les Satyres, parfois appelés Silènes, parfois même Faunes par les Romains, symbolisent la force expansive et sans limites des êtres vivants, qu’elle soit animale ou végétale. Les Satyres ont l’aspect de petits hommes aux cheveux hirsutes, aux oreilles semblables à celles des animaux sauvages. Ils portent deux cornes au front. Ils ont parfois une queue de cheval ou de chèvre. Parcourant sans cesse les campagnes, ils cherchent à nourrir leurs appétits et sont, pour cette cause, redoutés par les humains, qui craignent surtout en eux les débordements néfastes et incontrôlés de la nature. » (Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, Larousse)

Général Cambronne : général français (17701842) : A Waterloo,  il répond à la sommation de se rendre par un « merde » : c’est le « mot de Cambronne ».

La narration

Le récit de la nouvelle est fait à la troisième personne et au passé par un narrateur extradiégétique, qui n’est pas nommé.

Le texte présente une alternance de passé-simple et d’imparfait dont le repérage peut faciliter un premier découpage sommaire. En effet, on peut observer :

  • que le récit commence et se termine au passé-simple
  • que la description de la vie conjugale avec Mme Meyer tout comme celle de la vie commune avec Myra sont faites à l’imparfait

D’autre part, on remarquera également qu’à part deux remarques de Mme Meyer, un bref échange entre Mme Meyer et Corentin ainsi qu’à deux reprises les jurons proférés par Corentin, il n’y a pas de discours direct dans le texte. C’est à travers du discours indirect que nous apprenons ce que Myra confie à Corentin, comme si la parole directe était dangereuse, néfaste.

Ces quelques remarques préliminaires devraient maintenant permettre de mettre en rapport certaines séquences du texte et d’esquisser une structure grossière que l’on complètera au fil des découvertes.

  • Début du texte

– Passé-simple : « Corentin rentra chez lui en sifflotant (…) »

– Imparfait : (vie conjugale avec Mme Meyer) : « à la fin du déjeuner, Corentin avait le droit (…) »

– Discours direct : « merde «

VS

  • Fin du texte

 – Passé-simple : « Puis il s‘en fut, guilleret, à son travail (…)

 – Imparfait : (vie commune avec Myra) : « Myra vivait avec un charmant laisser-aller » (…)

 – Discours direct : « merde »

***

Un examen rapide de ce premier tableau appelle d’emblée quelques remarques :

— on peut considérer que le texte présente au moins deux parties distinctes, présentant des points communs et des différences :

 

  • Points communs entre les première et dernière parties

( a ) un mouvement de Corentin

( b ) l’état d’esprit de Corentin :    – en sifflotant

guilleret

( c ) Corentin vit avec une femme  :  – Mme Meyer
– Myra

( M Y R sont des lettres communes aux deux patronymes et Myra, à une lettre près, est contenue dans Meyer)

( d ) Corentin profère le même juron : « merde »

 

  • Différences entre la première et la dernière partie :

(a) le mouvement de Corentin :   – de l’extérieur vers l’intérieur                                                                           – de l’intérieur vers l’extérieur

(b) la femme : – Mme Meyer : qui accorde « le droit  »
–  Myra : qui vit avec « un charmant laisser-aller »

( E E , en plus des 3 lettres communes pour Mme Meyer ;  A , en plus des 3 lettres communes pour Myra  : elles paraissent plus semblables que différentes).

D’autre part , la mise en relation de la première et de la dernière phrase du texte donne I’impression (sur laquelle on pourra faire quelques hypothèses sous la rubrique « Corentin MEYER et une interprétation possible« ) que le récit se déroule au long d’une seule et même journée, dans un laps de temps relativement court et que les événements, qui se sont déroulés entre I’arrivée de Corentin à son domicile et son départ au bureau, n’ont pas affecté son état d’esprit.

Enfin, puisque d’un bout à l’autre du texte, Corentin ne vit pas avec la même femme, on recherchera la partie manquante qui devrait nous fournir plus d’informationssur le changement de femme et sur la durée des événements.

Le Code temporel

C’est à travers le repérage des disjonctions temporelles que nous allons essayer de confirmer ou d’infirmer les hypothèses précédentes, d’une part, et de préciser la durée de la vie commune avec chacune des deux femmes, Mme Meyer et Myra, d’autre part.

Pour l’instant, nous continuons à travailler sur le début et la fin du texte, sans nous préoccuper de ce qui se passe entre ces deux parties .

L’examen du début du texte permet d’établir que nous sommes en présence de deux axes temporels :

—  celui du récit de la nouvelle : le récit principal

— celui de la description de la vie avec Mme Meyer : le récit enchâssé dans le récit principal.

Cette première partie de la nouvelle peut donc être représentée de la manière suivante :
« Corentin rentra chez lui en sifflotant. »

Récit enchâssé : vie quotidienne du couple Meyer

Rituel de la pause de midi

A la fin du déjeuner, Corentin avait le droit de fumer une cigarette

  • Corentin lisait ensuite le journal (tous les huit jours, le râtelier était vidé) Après ce cérémonial venait celui de la sieste

Corentin Meyer subissait passivement cette existence depuis vinqt ans

Il était encore bel homme

Rituel du soir

« II avait belle lurette que Mme Meyer ne supportait plus les tendresses conjugales »

« Très vite les satisfactions légitimes de Corentin étaient passées de vie à trépas / un jour qu‘il avait manifesté.. .

« Elle s’endormait, sereine, chaque soir…« 

 

« Corentin, qui avait terminé son somme, se leva pour regagner son bureau…

Au moment de mettre son cache-col…

Corentin avait perdu, depuis vingt ans, l’habitude de jurer

Tout aussitôt, Mme Meyer, comme un gros ballon, s’éleva…

« On était en mars mais l’air était doux et le ciel très pur. »

 

Ce tableau de la première partie du texte nous permet maintenant d’affirmer :

1 . que la vie conjugale du couple Meyer a duré vinqt ans

  1. que cette vie s’achève au moment où commence le récit :

— un jour de mars

— après la sieste de Corentin

– au moment où il s ‘apprête à regagner son bureau

 

« On était en mars, mais l’air était doux et le ciel très pur.« 
Dernière partie du texte :

Pour ménager l’intérêt du lecteur et lui épargner les détails de l’analyse, nous nous contentons d’en donner les résultats sous la forme d’un résumé semblable à celui de la première partie :

  1. la vie commune du couple Corentin/Myra a duré un an
  2. cette vie s’achève :

– un jour de mars

– au moment où Corentin s’apprête à regagner son bureau

« On était en mars, mais l’air était doux et le ciel très pur.

La dernière phrase du récit nous apprend qu’il finit réellement par sortir de son domicile pour regagner son bureau.

Partie médiane du texte :

Bien que nous ayons choisi de ne pas nous occuper de la partie médiane du texte, nous signalons toutefois que Corentin vit une parenthèse d’une semaine en célibataire. Cette parenthèse se terminera un dimanche avec l’arrivée de Myra qui sonne à la porte de Corentin !

Cette analyse du code temporel de la nouvelle nous a permis de découvrir 3 époques dans la vie de Corentin :

  •  la première dure vingt ans
  • la seconde une semaine
  • la dernière une année

Cependant, on peut tout de même se demander, au vu des 3 phrases suivantes …

– « Corentin rentra chez lui en sifflotant »

– « Corentin, qui avait terminé son somme se leva pour regagner son bureau »

– « Puis, il s’en fut, guilleret, à son travail »

… si Corentin n’a pas rêvé tout ce qui s’est passé depuis le moment où il a terminé son somme, et, si tel est le cas, à quoi peuvent bien servir ces indications temporelles…

Nous laissons pour l’instant la question de la temporalité ouverte avec l’idée que d’autres éléments viendront éventuellement servir certaines interprétations.

***

L’axe sémantique

Nous allons maintenant essayer de dégager la structure générale de cette nouvelle, qui n’est pas aussi simple qu’on ne le pensait en première lecture, par le biais des disjonctions narratives :

Il s’agit de rechercher ce qui rompt chaque fois l’équilibre dans lequel Corentin semble installé.

Pour ce faire, nous reprenons chacune des trois parties dégagées précédemment, en omettant à dessein la première et la dernière  phrase de la nouvelle : nous considérons en effet qu ‘elles « entourent » le reste du texte.

« Corentin Meyer rentra chez lui en sifflotant »

 

S1  ———————> t ——————->S1′

équilibre de la vie             « poussé sans doute               Corentin libéré de

du coupIe Meyer            par un démon endormi  »       son « tyran                                                                Remet en cause l’ordre       domestique »

établi  par Mme Meyer

Juron ——–> envol

 

S2 ——————–> t  ——————> S2′

équilibre de la vie      « MAIS, le dimanche             installation dans une

de célibataire                suivant tout changea »              nouvelle vie de  

« pas Mme Meyer ,                         couple                                                    

                                   MAIS une accorte personne« 

 

S3 ——————-> t ——————> S3′

équilibre de la vie         « la raison reprit              Corentin prend

du couple                              le dessus… »                      conscience de

Myra/Corentin                  « Excédé par                     son pouvoir                                                      le désordre                        célibataire

de Myra« 

Juron —–> envol

« Puis il s’en fut, guilleret, à son travail (…) »

***

Devant cette structure narrative, on se rend très vite compte que chacune des situations finales devient situation initiale pour un nouvel épisode des « aventures » de Corentin Meyer. La vie de ce dernier est un cycle alternant les périodes /vie de couple/célibataire/vie de couple/célibataire, cycle qui, apparemment, n’est pas prêt de s’achever et où les périodes / vie de couple/ s’amenuisent, passant de 20 ans à une année seulement.

On peut d’ailleurs se demander si Corentin ne va pas inverser ce cycle et s’imaginer que sa vie va se poursuivre dans une succession de liaisons éphémères entrecoupé de périodes de solitude de plus en plus longues.

De la même manière, on peut poser la question du type de femme qui conviendrait à Corentin entre les deux archétypes qu ‘on nous a présentés : il semble que la raison et la tyrannie domestique l’aient emporté en effet largement sur la sensualité et la gourmandise, mais que l’ingrédient principal de ces relations soit la soumission/l’obéissance de Corentin aux décisions de la femme.

Pour le moment, nous nous contentons de présenter plus en détails les éléments qui sont venus rompre la quiétude de Corentin.

Dans la séquence A, c’est un démon endormi depuis vingt ans au moins , qui sort du sommeil en même temps que Corentin de son somme. Il vient donc de l’intérieur de Corentin qui l’a abrité en lui durant toutes ces années. Aucun événement extérieur (ou alors le printemps peut-être ?) ne justifie le réveil du démon qui encourage Corentin à s’opposer à l’ordre établi par Mme Meyer. Le juron n’ interviendra qu’au moment où la conjonction des deux partenaires est inévitable : lorsque Mme Meyer s’interpose entre Corentin et l’armoire.

Dans la séquence B, c’est Myra qui joue le rôle du démon : elle vient de l’extérieur ; son arrivée est annoncée par la disjonction narrative « MAIS ». Myra vient offrir à Corentin tout ce dont Mme Meyer l’a privé : l’amour, la sensualité. Cependant, en même temps, elle lui impose une vie commune dont Corentin se méfie beaucoup, mais qu’affamé comme il est, il est  incapable de refuser. Gourmandise, lâcheté devant une éventuelle dénonciation ou crainte de s’opposer à Myra  ? La question reste ouverte.

Dans la séquence C, il est difficile de discerner clairement un seul élément de rupture : en effet, après la lune de miel, la raison reprend légèrement le dessus, ce qui amène une première modification des rapports entre Myra et Corentin ; et c’est dans un second temps, qu’excédé, c’est-à-dire perdant le contrôle de quelque chose qui lui est intérieur – ou rappelé à l’ordre par quelque chose d’intérieur -, que Corentin profère son juron.

Corentin apprécierait-il cette existence dans laquelle il lui suffit d’obéir ? Trouverait-il son compte à s’y résigner si facilement ? (« bénéfice secondaire » ?). Ou serait-il trop lâche pour affronter son épouse, ou ses propres désirs ?

L’autre versant de ce Corentin désincarné nous est décrit de la manière suivante :

«  ( … ) encore bel homme, le nez corbin, mais le cheveu noir et bouclé et la bouche restée gourmande (c’est moi qui souligne) malgré les privations de toutes sortes. »

(Je suis contrainte ici d’avouer que je ne sais pas quoi faire du « MAIS le cheveu noir… » : le nez corbin est-il est un signe de vieillesse contre-balancé par la noirceur des cheveux ?)

Cette bouche de laquelle sortiront les jurons libérateurs, cette bouche menteuse quand il s’agira de justifier la disparition de Mme Meyer, cette bouche qui goulument avalera les nourritures malsaines des snack-bars, cette bouche vorace devant Myra ( « II fut pris de vertige. Le vertige de l’affamé devant un plat substantiel » ) , cette bouche vivante qui contraste tant avec l’inertie de Corentin !

Nous découvrons, d’ailleurs, dans la deuxième séquence, que ce Corentin si peu actif du début est capable de raisonner et de planifier froidement une explication plausible pour la disparition de son épouse. Corentin réfléchit, Corentin agit, prend sa destinée en main. Corentin calcule et ment ; nous le découvrons « feignant  » la tristesse et capable de fermeté lorsqu’il décline les offres de service de la concierge. Corentin passe de son état « hébété » à une activité organisée pour son propre bénéfice. Qui est donc Corentin ?

Durant sa semaine de solitude, c’est à un Corentin totalement immature que nous avons affaire : en effet, il se contente de braver tous les interdits de son existence conjugale, et ses folies consistent :

  • à couvrir de cendres le parquet
  • à mettre journellement le cache-col de soie bleue
  • à se gaver de charcuterie et de crèmes douteuses dans les snack bars

c’est-à-dire à désobéir : en effet, ce sont des frasques que l’on attribuerait bien plus volontiers à un adolescent en révolte contre ses parents, cherchant à se dégager de la tutelle des adultes, qu’à un homme dans la force de l’âge !

C’est d’ailleurs à partir de cette remarque que je vais donner maintenant une interprétation de cette nouvelle, qui ne me semble pas dénuée de tout fondement :

Corentin, au début de la nouvelle, a vingt ans de mariage à son « actif » ; on I’imagine volontiers en fonctionnaire modèle, sans beaucoup d’imagination, approchant vraisemblablement la cinquantaine. Il est au terme d’une existence banale, médiocre et frustrante. 

On a vu, bien sûr, que Corentin ne manque pas d’intelligence, voire de perversité, mais on n’a toutefois pas l’impression qu’il est un homme cultivé, ouvert, ni passionné par quoi que ce soit. On pense à lui plutôt comme à un employé tout à fait commun, banal, comme à Monsieur MEYER, en somme, et c’est pourquoi, j’ai envie de penser que tout ce qui nous est raconté dans la nouvelle se déroule entre le retour de Corentin pour le déjeuner et la fin de sa sieste, le même jour. 

En effet, nous sommes aux environs de midi, un jour de printemps, saison réputée être celle de la renaissance, de l’éveil des sens enqourdis par I ‘hiver, et “un démon endormi jusque là, lui aussi, se manifeste à Corentin et le pousse à se révolter, à se réveiller. 

La cinquantaine , une vie conjugale sans tendresse ni passion, aucun intérêt particulier pour la vie, mais un reste de gourmandise : on peut sans doute, sans s’égarer trop, penser que Corentin, ce jour-là, poussé par le fameux « démon de midi » précisément, s’autorise, pour la première fois depuis vingt ans, à fantasmer la disparition magique de son épouse, une vie de célibataire où il contreviendrait à toutes les lois édictées par Mme Meyer ; et enfin : peut-être, a-t-il aperçu la voisine par la fenêtre en faisant sa gymnastique, une liaison amoureuse avec une jeune femme, jolie, gourmande et sensuelle, pour une ultime fête des sens dont l’a privé Mme Meyer. Bien sûr, Myra reste très proche de l’épouse, en ce sens qu’elle impose, elle aussi, ses propres lois à Corentin : « il apprit vite qu’il n’avait pas le choix : c’était plus qu’une offre, un marché «  

Corentin, rnême en fantasme, ne s’éloigne pas de ce qu’il connaît : la soumission à la femme, qu’elle soit épouse ou maîtresse. 

L’idylle est merveilleuse, le cœur et les sens de Corentin sont satisfaits, peut-être même déjà rassasiés, et la raison reprend le dessus : Corentin, qu’on peut imaginer effrayé à l’idée de ce que lui coûterait (à tout point de vue) pareille existence, se voit contraint, en rêve, de faire disparaître Myra ; sans doute ne sait-il pas vivre autrement que comme Mme Meyer le lui a appris (et une autre avant elle, probablement : rappelons que Corentin est le cadet de sept enfants , qu’il a vécu dans un univers exclusivement féminin : six sœurs aînées auxquelles il s’agissait certainement d’obéir, et une mère …). 

Voilà Corentin revenu auprès de son épouse, mais qui a découvert qu’il pouvait, l’espace d’un instant, l’espace d’un rêve échapper à Mme Meyer en toute sécurité, vivre toutes les idylles possibles et les interrompre à sa guise, sans quitter pour cela le cocon rassurant qu’a tissé patiemment autour de lui Mme Meyer. Remarquons encore l’ambiguïté du nom de Mme Meyer, qui peut être à la fois celui de l’épouse et celui de la mère de Corentin.

Fort de cette merveilleuse découverte, il peut ainsi s’en aller « guilleret à son travail en lorgnant sur son chemin toutes ces femes qu’il savait légères. »

 

Il faut noter cependant que cette interprétation que je choisis parmi bien d’autres possibles, ne rend pas compte des disjonctions temporelles indiquées plus haut : « une semaine  » et « une année« . Mais on peut contourner la difficulté en imaginant que le narrateur ne s’en est servi que pour offrir au lecteur la possibilité de choisir son chemin dans les lectures possibles de cette nouvelle…

Remarques diverses et autres pistes possibles :

Suivant la classe à laquelle ce texte est présenté, d’autres pistes de lecture peuvent être suivies, comme :

  • la comparaison entre Mme Meyer et Myra

Nous avons déjà fait quelques remarques à ce sujet précédemment, mais il peut être intéressant de relever que les deux femmes ont, malgré des différences criantes entre elles, beaucoup de points communs et qu’elles pourraient l’une et l’autre représenter les deux faces d’une seule et unique femme : Mme Myra-Meyer…

  • la comparaison entre le rôle joué par Mme Meyer auprès de son mari et le rôle que souhaite jouer Corentin auprès de Myra

Si l’on met en relation, encore une fois, la première partie et la dernière partie du texte, on peut observer en effet que :

  • Mme Meyer forme Corentin, qui lui obéit passivement pendant vingt ans
  • que Corentin s’essaie, à son tour, à former Myra qui, elle, refuse activement de changer.

 On peut noter d’ailleurs que le prénom Myra contient toutes les lettres de « mari » et que l’on pourrait s’interroger sur le rôle que Corentin souhaite faire jouer à celle—ci.
D’autre part, la comparaison des deux femmes nous renvoie une image du couple, tel qu’il est vécu par Corentin, où l’homme n’a que deux solutions :
– obéir passivement au risque de se tuer soi—même.
– se sentir impuissant au risque de faire disparaître l’autre.

La femme, elle, est vécue comme toute puissante « par nature », c’est elle qui détient le pouvoir sur toutes choses, y compris sur le corps de l’homme qu’elle peut à volonté endormir ou réveiller. . .

Avec une classe d’élèves non francophones, on peut s’amuser, par exemple, à relever :
— le lexique touchant à l’appartement et noter que l’abondance de ce vocabulaire indique probablement que c’est là l’univers de Mme Meyer.
— constater également que « le parquet » joue un rôle prépondérant dans les relations entre Corentin et son épouse et bâtir une nouvelle interprétation où l’opposition terre/ciel jouerait un rôle…
Enfin, s’agissant du titre de la nouvelle, on peut en relever l’ambiguïté, puisqu’il est construit sur un jeu de mots, entre :

– qui a peu de poids, s’élève facilement
– de moeurs légères, libres, faciles

et s’interroger, d’autre part, sur le singulier « femme léqère » alors que les deux femmes s ‘envolent, apparemment, dans la nouvelle. . .
Quelle que soit l’interprétation que l’on donnera de cette nouvelle, il est fondamental que les lecteurs comprennent qu’elle est inépuisable, que de multiples et gratifiantes lectures en sont possibles et qu’au-delà de la sécheresse de l’exercice imposé, il y a le plaisir de la découverte, le plaisir de formuler des hypothèses, le plaisir de les vérifier ou non, le plaisir de jouer avec les mots et les idées…

***

 

UNIVERSITE DE GENEVE, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par Mme Liliane-Ildiko KIRALY dans le cadre du Diplôme d’Etudes Spécialisées en Didactique du Français Langue Etrangère (DESFLE)

Professeur : M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

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ANNEXE

Texte de la nouvelle de Jehanne JEAN-CHARLES

FEMME LÉGÈRE

CORENTIN MEYER rentra chez lui en sifflotant. Devant sa porte le sifflotement était devenu murmure. Il s’éteignit quand Mme Meyer ouvrit à son mari, en lui tendant les traditionnelles pantoufles. Après les pantoufles, Corentin chaussa les patins et suivit son épouse en traînant tristement les pieds sur le parquet au glacis impeccable.

A la fin du déjeuner, Corentin avait le droit de fumer une cigarette, opération qui se passait sous le contrôle de Mme Meyer et durant laquelle il devait tenir un vaste cendrier sur sa poitrine pour éviter de salir son gilet. Accessoirement, Mme Meyer disait :

 » Corentin, secoue ta cigarette !  »

Ou bien elle se précipitait avec un chiffon parce qu’une cendre imperceptible avait échappé à sa vigilance et s’était posée sur le bras du fauteuil ou sur le parquet.

Corentin lisait ensuite son journal. Le journal lu était replié, comme chez le marchand, et placé dans un râtelier spécial. Tous les huit jours, le râtelier était vidé et les journaux donnés au locataire du dessus qui n’avait pas les moyens de se tenir au courant quotidiennement.

Après ce cérémonial venait celui de la sieste. Le petit somme de Corentin n’en était pas un ; il ne pouvait ronfler sans que Mme Meyer le rappelât à l’ordre. Aussi fermait-il les yeux pour penser à autre chose, mais c’était difficile, car son épouse ne se laissait pas abuser et lui disait sévèrement, entre deux coups de chiffon ou deux voyages de la cuisine à la salle à manger :

« Corentin, tu ne dors pas ! »

Corentin Meyer subissait passivement cette existence depuis vingt ans. Il était encore bel homme, le nez corbin, mais le cheveu noir et bouclé et la bouche restée gourmande malgré les privations de toutes sortes.

Il y avait belle lurette que Mme Meyer ne supportait plus les tendresses conjugales qui froissent les draps et abîment les vêtements de nuit.

Très vite hebdomadaires, les satisfactions légitimes de Corentin étaient passées de vie à trépas un jour qu’il avait manifesté plus de fantaisie et s’était fait traiter de satyre baignant dans le stupre. Mme Meyer avait sauté habilement sur ce prétexte pour feindre le plus vif effroi devant toute tentative d’étreinte et elle s’endormait depuis, sereine, chaque soir, après avoir vérifié la propreté de la table de chevet et l’ordonnance des plis de sa chemise de nuit.

Corentin, qui avait terminé son somme, se leva pour regagner son bureau.

Il prit le pardessus que lui tendait Mme Meyer et qui venait d’être brossé, enleva ses pantoufles et les rangea dans le cabinet de toilette où l’attendaient ses chaussures, cirées de frais. Au moment de mettre son cache-col, il tendit celui-ci à sa femme :

« Il est un peu froissé, dit-il, poussé sans doute par un démon endormi. Je mettrai le bleu. »

Le bleu était de soie et réservé aux sorties.

Le ciel dégringolait sur la tête de Mme Meyer.

« Non, dit-elle, simplement.

Si », affirma Corentin.

Mme Meyer reprit des mains de son mari le cache-col gris de tous les jours, le lissa, le défroissa et le rendit à Corentin. Celui-ci le laissa tout bonnement choir sur le parquet et se dirigea vers la chambre et l’armoire pour y prendre le cache-col de soie bleu. Mme Meyer suivit et, blanche comme un linge, s’interposa entre l’armoire et son mari.

Corentin avait perdu, depuis vingt ans, l’habitude de jurer.

« Merde », dit-il très doucement.

Tout aussitôt, Mme Meyer, comme un gros ballon, s’éleva dans les airs et disparut par la fenêtre ouverte.

On était en mars, mais l’air était doux et le ciel très pur.

Hébété, Corentin regardait son tyran domestique s’éloigner à l’horizon…

Le lendemain, il commença, dans le désordre, sa vie de célibataire. Il avait pensé, un court instant, à téléphoner à la police ou à se présenter à un commissariat, mais ce projet ne résistait pas à l’examen : une femme qui s’envole ne peut être pour des policiers qu’une épouse que l’on a fait disparaître.

Les bonheurs soudains ont un côté abrutissant. Tant d’oxygène, au lieu de l’air raréfié que Corentin respirait jusqu’à présent, c’était un peu plus qu’il ne pouvait en supporter.

Pourtant il ne se tira pas trop mal des épreuves préliminaires. Descendu dès l’aube, il revint à temps pour voir la concierge se lever. Il lui annonça, avec une feinte tristesse, qu’il avait emmené sa femme prendre un train matinal, pour se rendre auprès d’une tante malade. La concierge fit des offres de service que Corentin repoussa poliment mais fermement.

Durant une semaine, il couvrit de cendres les parquets, mit journellement le cache-col de soie bleue, se gava de charcuterie et de crèmes douteuses dans les snack-bars, bref, se conduisit en célibataire de fraîche date.

Mais, le dimanche suivant, tout changea. On sonna à la porte ; Corentin ouvrit, malgré une vague méfiance qui lui faisait craindre que sa femme ne fût trop tôt revenue de régions ignorées. Ce n’était pas Mme Meyer, mais une accorte personne qui habitait dans l’immeuble faisant face à celui des Meyer. Le détail avait son importance, comme Corentin put bientôt le constater. Après quelques propos confus, l’accorte voisine révéla en effet, en termes mesurés, qu’elle avait été témoin de l’envolée de Mme Meyer. Corentin devait s’ennuyer seul ? Elle-même souffrait souvent de sa solitude.

Lorsque Corentin comprit qu’elle lui offrait son coeur et le reste, il fut pris de vertige. Le vertige de l’affamé devant un plat substantiel. A ce trouble agréable se joignait toutefois une peur confuse d’être dupe. La vie conjugale n’avait apporté au pauvre homme que des désillusions. Une nouvelle aventure en ce sens l’effrayait quelque peu. Il apprit vite qu’il n’avait pas le choix : c’était plus qu’une offre, un marché. La vie commune ou la dénonciation. Ce chantage avait une couleur romantique due au fait que la belle voisine se mourait d’amour depuis qu’elle avait vu Corentin faire son quart d’heure de culture physique devant sa fenêtre ouverte.

 Ils sortirent ensemble, le soir, dans une boîte élégante et la nuit même consommèrent, sans remords, le péché d’adultère. Pouvait-on, d’ailleurs, parler d’adultère au sujet d’une épouse disparue dans les airs ?

Durant les mois qui suivirent, l’idylle donna toute satisfaction à Corentin. La concierge avait fait mine de comprendre que Mme Meyer s’était séparée de son mari à cause de la voisine, laquelle avait tout naturellement pris la place de sa rivale.

Myra (c’était son nom) vivait avec un charmant laisser-aller : jamais de dîner prêt, jamais de projets mûris ; on mangeait dans un restaurant au hasard de la promenade ; on partait pour les bords de la Seine et on se retrouvait à Deauville.

Cette nouvelle vie rongeait les économies de Corentin mais réjouissait son coeur et ses sens.

Après leur lune de miel, la raison reprit légèrement le dessus et Corentin se mit en devoir de former sa compagne. L’œuvre était de taille. Myra n’entendait pas changer et elle ne changea pas. Les disputes se firent fréquentes, il y eut des échanges brutaux de vaisselle et l’année ne s’était pas écoulée que la concierge avait une foule de choses à raconter, chez les commerçants, sur le « faux ménage » de M. Meyer.

On était en mars, mais l’air était doux et le ciel très pur.

 Merde! » dit Corentin excédé, et sans penser à mal. L’instant d’après, Myra, sans un cri, disparaissait derrière un tout petit nuage, rose comme un édredon d’enfant.

Corentin se souvint trop tard qu’il était le septième enfant Meyer, seul garçon après six  filles… Il n’était plus temps d’être superstitieux, mais bien de profiter à bon escient de ce don si rare. Quelques-uns de ses amis paieraient sans doute très cher pour voir s’envoler leur épouse, par un beau jour de printemps, et Corentin lui-même se sentait prêt à de multiples expériences pour dénicher la perle rare devant laquelle il n’aurait plus jamais envie d’invoquer le général Cambronne. Mentalement, il remercia ce dernier. Puis il s’en fut, guilleret, à son travail, en lorgnant sur son chemin toutes ces femmes qu’il savait légères.

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