Le silence de la nièce : amour-passion ou syndrome de Stockholm ? A propos de « Le Silence de la Mer » de Vercors

Introduction

 

« Le silence de la mer », chef d’œuvre de Jean BRULLER dit Vercors, a été rédigé pendant l’été de 1941 mais seulement publié en février 1942 , en raison des difficultés d’impression de l’époque. En effet, en raison des censures propres à l’époque de guerre que l’on vivait, il a dû fonder avec Pierre de Lescure, une maison d’éditions clandestine : les Editions de Minuit. Cette oeuvre comporte différents niveaux de profondeur.

Une lecture superficielle nous décrit les six mois de cohabitation forcée entre une famille française, un oncle et sa nièce, qui s’est vue contrainte de loger un officier allemand, Werner von Ebrennac, pendant l’Occupation. Malgré toutes les tentatives de fraternisation de l’envahisseur, cette famille s’est montrée digne et fière. Aux monologues de von Ebrennac, nos hôtes ont répondu par un silence obstiné : un mur infranchissable qui était sensé lui faire comprendre qu’il pouvait tout prendre par la force dans cette maison, sauf l’âme de ceux qui l’habitaient. Et en effet, il a fallu une transformation dans le personnage de notre héros pour qu’il puisse enfin atteindre le cœur de sa Belle.

Mais comment l’amour, un sentiment si noble, si pur, peut-il jaillir librement dans de pareilles circonstances ? Notre littérature occidentale déborde de ces exemples d’amour paradoxales. C’est le phénomène qu’on connaît comme étant l’Amour passion et que Denis de ROUGEMONT nous décrit si bien dans son livre “L’amour et l’occident“. Cependant, ce genre de passions répond à certains critères spécifiques. Ma tâche, au cours ce travail, consistera à essayer de tirer au clair si, effectivement, il s’agissait d’un amour-passion ou bien du syndrome de stress post-traumatisme, récemment découvert et plus connu sous le nom de syndrome de Stockholm.

Bien sûr, je ne peux pas ignorer qu’une lecture attentive nous montrera qu’il ne s’agit pas de personnages réels bien que ceux-ci aient une valeur hautement symbolique. La nièce, par exemple, notre personnage central, est un symbole de toutes les valeurs positives : la dignité, la pureté et l’austérité. Elle incarne la France ou du moins ce que elle aurait dû être pendant l’Occupation : une France occupée, mais non conquise : toujours fidèle, fière et résistante. Mise à part sa valeur littéraire (riche en exemples d’intertextualité ), “Le silence de la mer”, est une oeuvre incontestablement au service de la résistance française. Tout en présentant von Ebrennac comme quelqu’un qui aime la culture et la littérature française, comme quelqu’un de raffiné, de cultivé, un musicien, l’auteur l’envoie à la mort. Par cette mort, l’auteur voulait sûrement décourager ceux et celles qui, sans être forcément dans le programme de la collaboration, croyaient à la politique de main tendue des nazis, à une possible entente avec l’Allemagne. Il s’agit donc d’une mort symbolique, de la mort de tout espoir de réconciliation avec les Allemands.

Je dois des excuses à tous les intellectuels amoureux de cette œuvre littéraire, pour avoir réduit la nièce au simple statut de femme. Une femme parmi tant d’autres qui ont vécu les instants durs et tragiques de l’invasion nazie en France. J’imagine qu’il a dû sans aucun doute y avoir de vraies histoires d’amour entre des citoyennes françaises et des Allemands durant la deuxième guerre mondiale, mais je ne peux pas m’empêcher de penser à tous les enfants issus de cette Occupation, auxquels la société n’a pas pu pardonner le péché d’être nés, sans se soucier de savoir pourquoi il sont nés. Je vous propose donc d’initier avec moi un voyage imaginaire dans la psychologie de notre « nièce », de découvrir ses craintes, ses peurs les plus profondes afin d’établir la vraie nature de l’amour qui jaillit en elle pour von Ebrennac.

Le contexte historique

La France est entrée en guerre parce qu’il fallait le faire, mais elle l’a fait à contrecœur. En effet, les souvenirs de la guerre de 14-18 étaient trop récents. Beaucoup des vétérans de la première guerre allaient devoir se battre également dans cette dernière. Mais c’était aussi une question de logistique : l’armée française n’avait pas entrepris sa modernisation, il s’agissait d’une armée statique. Le nombre d’avions et de chars d’assaut était insuffisant. Elle se déplaçait à pied, tandis que les Allemands avaient une armée de mouvement, capable de se mobiliser très loin en très peu de temps. Jusqu’au dernier moment, les Français ont eu l’espoir que la SDN (Société des Nations) arriverait à empêcher le conflit. Donc, entre le 1er septembre 1939 (date à laquelle la guerre est officiellement déclarée) et avril 1940, il ne s’est rien passé. Pas d’interventions militaires. La France s’est bornée à poster des militaires sur la ligne Maginot et les Allemands ont positionné les leurs sur la ligne Siegfried (qui était l’équivalent de la ligne Maginot du côté allemand). C’est cette période-là qu’on connaît comme « la drôle de guerre ». En avril 1940, l’armée française et l’armée anglaise décident d’aller en Norvège pour couper la voie maritime aux Allemands en mouillant des mines dans l’océan afin de les empêcher de s’approvisionner en fer. Mais Hitler réagit immédiatement. Le 9 avril, l’Allemagne envahit le Danemark et la Norvège qui deviennent allemandes. La Baltique est fermée. Cette stratégie franco-anglaise échoue. Le 10 mai, les Allemands envahissent la Belgique, les Français et les Anglais s’empressent d’aller porter secours aux Belges sans se rendre compte que les Allemands étaient aussi sur le point d’envahir la France par les Ardennes. Une fois en France, la stratégie des Allemands consista à remonter vers la Belgique et à prendre au piège les troupes qui s’y trouvaient. La Belgique capitula le 28 mai. Il se produit alors le « Miracle de Dunkerque » : les troupes franco-anglaises sont prises au piège entre les Allemands et la mer. Hitler, étrangement, suspend les attaques, ce qui permet à l’Angleterre de rapatrier par le port de Dunkerque l’essentiel de ses troupes, soit 342.000 soldats alliés dont 48.000 étaient français. 150.000 soldats français sont laissés sur place et faits prisonniers. La bataille de la Somme était perdue le 10 juin et les avant-gardes allemandes entraient le 14 juin dans Paris, déclaré « ville-ouverte ». Le 16 juin, le président, Reynaud, afin de ne pas signer l’armistice, céde la place au maréchal Pétain.

La descente aux enfers est vertigineuse. Les Allemands, désireux d’humilier les Français, ont choisi Compiègne pour mener les négociations de paix. Eh oui : Compiègne, l’endroit même où, 22 ans auparavant, le 18 novembre 1918, Allemands et Français, avec le maréchal Foch à leur tête, avaient signé l’armistice. Keitel s’exprimera au nom de Hitler en disant : « la délégation française a été invitée à se rendre dans la forêt historique de Compiègne et cet endroit a été choisi pour effacer, une fois pour toutes, par un acte de justice réparateur, un souvenir qui, pour la France, était une page honorable de son histoire, mais était considéré par le peuple allemand comme le plus profond déshonneur de tous les temps.” [1] ». Expression qui nous laisse déjà entrevoir un avant-goût de ce que sera la vie des Français pendant les quatre années suivantes.

Il y a eu l’exode. Des familles entières éparpillées. Les journaux se remplissent de petites annonces qui recherchent des hommes, des enfants perdus. Il existait un peu partout des camps ou étaient installés des réfugiés en attente d’un rapatriement. Un rapatriement qui sera long, faute d’essence, à cause des ponts détruits, etc. et qui prendra, dans le meilleur des cas, au moins 3 mois pour que les hommes puissent regagner leur domicile. Ceux qui y parviendront devront se contenter d’un paysage désolant : toutes les maisons ont été systématiquement saccagées. Le témoignage d’un préfet, M. Edmond Pascal, au mois d’août 40, nous permet de nous faire une idée de la situation : « Dans ce véritable désert qu’était le département, toutes les maisons présentaient le même aspect de pillage et de destruction. Il n’en est pas une seule –même dans les hameaux les plus éloignés- qui n’ait pas été l’objet des mêmes déprédations.” [2] ».

La France était divisée en deux : la zone libre et la zone occupée. La division du pays en deux zones paralysait les échanges. Hélas, ces deux zones étaient complémentaires !  L’essentiel des ressources françaises se trouvait dans la zone nord (zone occupée) : viande, blé, lait, sucre, pommes de terres, fer, charbon. En zone sud, on produisait des fruits, du vin, de l’huile et du charbon. Donc cette zone ne pouvait pas vivre sans un libre échange avec la zone occupée, et vice versa. La ligne de démarcation était infranchissable. Les Allemands voyaient là un excellent moyen de contrôle et de pression, et l’ouverture de celle-ci représentait un moyen de chantage car, au moindre incident, on la bloquait.

En outre, on s’attendait à des chevaliers de l’apocalypse mais, en réalité les Allemands se sont présentés comme des touristes qui voulaient dévaliser la France. Ils achètent ou réquisitionnent des tonnes de denrées alimentaires, de combustible, de produits métallurgiques. Ils acheminent vers l’Allemagne des bicyclettes d’hommes, non indispensables pour le travail. Les divers magasins n’ont que des annonces en allemand. Il ne reste plus de gâteaux dans les pâtisseries. L’extrait d’un texte écrit par un étudiant de Besançon et publié par « La Montagne » un mois après l’armistice en témoigne : « …Les occupants firent ouvrir les magasins fermés et se précipitèrent dedans pour acheter ce qu’ils purent acheter. En peu de jours, on ne trouva plus d’articles masculins (chemises, caleçons, chaussettes, costumes), mais même des articles de femmes (bas, robes, tissus, corsets…) » « …Les magasins furent littéralement vidés en peu de jours. À 20 F le mark, c’est chose facile ! [3]»

Le pillage d’œuvres d’art fut systématiquement organisé. L’autorité préleva armes et trophées dans les musées de l’Armée. Les Allemands exercent d’emblée leur contrôle sur les finances françaises par le biais d’un office de surveillance des banques.

L’Oppression financière :

Dans les clauses financières du traité de paix, les Allemands avaient prévu que la France leur verse 20 milliards de marks or plus des réparations en nature. L’article 18 précisait : « Les frais d’entretien des troupes d’occupation allemandes sur le territoire français sont à la charge du gouvernement français[4] » Le général Huntziger, à Wiesbaden, détermine que la France devra s’acquitter de cette dette à raison de 400 francs (soit à 20F pour 1 M) par jour, de quoi entretenir 18 millions de soldats. Le montant total de l’indemnité d’occupation a été évalué à 681 866 000 000 de francs. En outre, les frais annexes de logement tant pour les militaires que pour les services civils travaillant pour eux ont été évalués à 48 384 000 000 de francs [5].

Les difficultés du quotidien :

Le peuple français traversait une rude épreuve : la nourriture manquait ! En effet, l’interruption des échanges avec l’Empire priva les Français de nombreux produits : riz, sucre, cacao, café, arachides, caoutchouc. Les importations de charbon, pétrole, métaux, laine, coton, pâte à papier cessèrent brusquement. Les prélèvements allemands firent disparaître les stocks.

Le gouvernement français avait décidé de doter chaque Français d’une carte de ravitaillement nominative qui lui donnait droit, chaque mois, à des feuilles de tickets de couleurs différentes affectées d’un chiffre ou d’une lettre selon l’âge et l’occupation (cultivateurs, travailleurs de force, etc.). Evidemment, les rations fléchissaient au fur et à mesure que la guerre se prolongeait : la viande, par exemple, d’abord fixée à 180 grammes par semaine le 23 septembre, la ration tomba à 45 g à Paris en 1944. Les rations de nourriture étaient censées empêcher la famine, mais l’apport nécessaire en calories était insuffisant. Le café, les œufs, le poulet, le beurre et le lait étaient devenus des denrées rares à trouver. Alors comment faisaient les mères avec des enfants en bas âge pour se procurer du lait ? Morceau dur à avaler quant on savait que les rations auxquelles l’armée allemande avait le droit étaient le double de celles des Français. Mais aussi il manquait du charbon pour se chauffer, de la laine, des tissus, qui ne se trouvaient qu’au prix fort. Ils est vrai que ces carences étaient un moindre mal. Au bout du compte, c’était la guerre et, en temps de guerre, il est normal que la nourriture, entre autres, fasse défaut. Le pire n’était pas là.

Le moindre mal ?

Le maréchal Pétain, en signant l’armistice sans véritablement se battre, croyait avoir évité le pire. Mais qu’est-ce qu’il peut y avoir de pire que l’asservissement de tout un peuple, le fait de lui ôter ses droits à se défendre, donc sa dignité ? De toute évidence, la stratégie de la « collaboration » imposée par le gouvernement allemand était parfaite. En obligeant la France à collaborer, les Allemands non seulement la neutralisaient, mais aussi l’agenouillaient. Car l’armistice ne consistait pas tout simplement en une cessation d’hostilités entre deux commandants avec la possibilité de les reprendre en cas d’échec des négociations. Cet armistice était un accord formel entre deux gouvernements, et le gouvernement français, s’engageait, entre autres, à n’entreprendre aucune action hostile contre le Reich allemand et à interdire aux Français de combattre l’Allemagne. Le gouvernement français était donc obligé de pourchasser les résistants. D’autre part, le gouvernement français devait libérer les prisonniers de guerre allemands, alors que les prisonniers français seraient maintenus en captivité jusqu’à la paix. En outre, la France devait livrer les réfugiés politiques allemands qui se trouvaient sur le sol français. Dans l’article 3 de l’armistice était décrété que les Allemands exerceraient « tous les droits de la puissance occupante », sans préciser, et le texte ajoutait : « Le gouvernement français invitera immédiatement toutes les autorités et tous les services administratifs français du territoire occupé à se conformer aux réglementations des autorités allemandes et à collaborer avec ces dernières » En échange, les Allemands donnaient aux Français l’illusion de garder leur souveraineté sur le sol français avec un gouvernement établi à Vichy. En outre, La France conserverait une armée, une flotte, un empire. Enfin, Hitler manifeste n’avoir aucun intérêt pour la zone sud du pays. On sait maintenant que l’État français avait perdu, après novembre 1942, tous les atouts de la souveraineté : la zone libre, la flotte, l’empire, l’armée de l’armistice.

Il était clair que cet armistice n’était rien d’autre qu’un « diktat » et que l’Allemagne se réservait le droit de l’appliquer selon ses intérêts et qu’il aurait fallu clarifier sur le champ ce que « la collaboration » voulait dire car cette collaboration n’était pour les Allemands qu’un moyen d’assurer, par Français interposés, leur propre domination.

Le gouvernement de Pétain, soucieux de donner à l’occupant des gages de la sincérité de leur collaboration fonde au printemps 1941, le SOL (Service d’Ordre Légionnaire) qui, épuré, endurci, deviendra le fer de lance de la collaboration. La Milice française est fondée à Vichy le 30 janvier 1943.

Travailler pour l’ennemi ?

L’un des nombreux signes qui montraient ouvertement le refus manifesté par les Français pour les Allemands était la question de travailler pour eux. En France, bien que le nombre de chômeurs dépassât le million, et malgré les campagnes séduisantes des Allemands (hauts salaires, bonnes conditions de vie et de travail) le recrutement des travailleurs s’est avéré un échec. En effet, d’août 1940 à juin 1942, il serait parti moins de 150.000 travailleurs dont environ 70.000 revinrent au printemps 1942[1]. Hitler, exaspéré par le manque de « collaboration » décida de durcir sa position et exigea de la France le recrutement de 250.000 ouvriers, dont 150.000 spécialistes. En échange des spécialistes, il accède à la demande de libération de 50.000 prisonniers de guerre, action connue comme « La Relève ». Les Français, en dépit de leur désir de voir revenir leurs compatriotes, ont réagi défavorablement à cette mesure. C’est ainsi que le travail obligatoire a été imposé. Il fut créé le 4 sep. 1942, par une loi réglementant l’emploi de la main-d’œuvre et qui disait que toute personne du sexe masculin âgée de plus de dix-huit ans et de moins de cinquante ans et toute personne du sexe féminin âgée de plus de vingt-et-un ans et de moins de trente-cinq ans pouvaient être astreintes à effectuer tous les travaux que le gouvernement jugerait utiles dans l’intérêt supérieur de la nation[2].Néanmoins, le travail volontaire restait encouragé, le principe de la Relève maintenu, aucune femme au foyer n’était contrainte à partir loin de sa famille. Quant aux hommes ils devaient « pouvoir justifier d’un emploi utile aux besoins du pays ».

Le 2 février 1942, le gouvernement ordonna le recensement de tous les Français nés entre le 1er janvier 1912 et le 31 décembre 1921, publia la loi créant le STO (Service du Travail Obligatoire). La durée du STO sera fixée à deux ans et des sanctions sévères seront prévues contre les réfractaires. Tout Français astreint au STO doit être titulaire d’une carte de travail, qu’il devra montrer lors de la remise des tickets d’alimentation. Dans ces conditions, les départs sont massifs dès le départ, mais dès le printemps 1943, le nombre des réfractaires s’accrut. Beaucoup réussirent à se cacher, notamment dans les fermes.

Les déportations massives :

Il reste encore la question la plus périlleuse à traiter : l’horreur nazie ! Inutile de rappeler en quoi consistaient les trains remplis de Français en direction des camps de la mort en Allemagne. Ces Français(es), tous âges confondus, dont le seul chef d’inculpation était d’être juif. Notre souci, dans le cadre de ce travail, se borne à essayer d’évoquer la façon dont le peuple français en général vivait ces déportations. En France, le nombre de juifs avait triplé entre les deux guerres. Des 300.000 qu’elle comptait à l’époque, environ la moitié étaient parfaitement intégrés. Ce qui n’empêchait pas pour autant des réactions hostiles, parfois, de la part de quelques citoyens français provenant de certains milieux (nationalistes agressifs, catholiques, etc.). L’autre moitié, les juifs étrangers, immigrés récents, plus pauvres, plus religieux, étaient souvent traités en indésirables. Mais cela, à notre avis, ne relève pas de l’antisémitisme pur, mais plutôt de la peur de l’étranger en général. Cet étranger qui venait renforcer la crise économique que traversait la France dès avant la guerre. Il est vrai que le gouvernement français, même si c’était d’une façon tiède, voulut protéger les ressortissants français de confession juive : le gouvernement français donna son accord « pour que tous les juifs apatrides de zone occupée et de zone libre soient déportés pour commencer[3] ». Peut-être voyait-il là, une façon de sauver les juifs français au détriment des étrangers ? Mais le gouvernement allemand avait bien précisé qu’il voulait exterminer tous les juifs sans exception. La persécution des juifs suscita en France une vive émotion. La prise de toutes les mesures ignobles ayant comme objectif de rabaisser les juifs les écœurait. Des mesures telles que le port obligatoire de l’étoile jaune pour tout juif âgé de six ans révolus. Cette étoile devait être portée, bien visiblement, sur le côté gauche de la poitrine. Ou encore, l’interdiction faite aux juifs de fréquenter les lieux publics ou de faire leurs achats à d’autres heures que l’après-midi entre 15 et 16h, quant il ne restait pratiquement plus rien à acheter. Mais comment se révolter publiquement face à toutes ces injustices ? On ne pouvait tout simplement pas le faire, pas sans risquer d’être fusillé ou décapité à la hache. L’apparition des « Justes » révéla le vrai visage d’un peuple qui, malgré les oppressions dont il était lui-même victime, trouva le courage d’aider son prochain. Les « Justes » étaient des hommes et des femmes qui risquaient leur vie pour protéger des familles juives, les loger, les cacher, les aider à sortir du pays. Bref, ils menaient un combat qui n’était pas au sens propre le leur.

Etre une femme pendant l’Occupation

Tout au long de l’occupation allemande de l’Europe, les femmes ont joué un rôle important pour la libération. Il n’y avait pas de petite tâche. Dans chaque action qu’elles réalisaient dans la Résistance, elles risquaient leur vie. Par exemple, en Belgique, les femmes ont été aussi actives que les hommes. Elles étaient surtout dans les services de renseignements. Près de la Méditerranée, où leur participation était très active, elles servaient d’agents de liaison, organisaient les ravitaillements des maquis. Sans doute les plus agressives étaient les femmes de l’URSS. Elles étaient des « chasseurs de Nazis ». Une ancienne Résistante russe, dans son témoignage, nous dit qu’elles avaient des journées allant jusqu’à 16 heures de « chasse », et le soir, quant elles rentraient, si elles n’avaient pas « descendu » des soldats nazis, elles en pleuraient.

En France, les femmes étaient également très actives. On les trouvait dans tous les secteurs de la Résistance. Elles étaient de toutes les classes confondues : des ménagères, des bourgeoises, des ouvrières. Elles menaient leur lutte dans la rue, devant une épicerie où même au travail. Ces actions ont coûté la vie à plusieurs d’entre elles, ce qui ne les a pas découragées pour autant. Il y avait de plus en plus de manifestations de ménagères qui réclamaient « du pain, de la viande et du savon » et de plus en plus de femmes qui s’y joignaient car ces revendications étaient les mêmes pour toutes. Lors de la grande grève des mineurs, le 28 mai et le 7 juin, elles ont montré leur courage, elles ont soutenu vaillamment leurs maris et leur rôle fut très important pour rallier la population. Elles blâmèrent l’ennemi avec leur consigne : « Du pain ! », « Vive la grève ! » et « Pas de galettes (de charbon) pour l’ennemi ! ». Emilienne Mopty fut considérée comme l’instigatrice de ce mouvement. Elle fut arrêtée et décapitée à la hache dans une forteresse de Cologne. Ce sont ces mêmes femmes qui, maintes fois, envahirent la voie ferrée dans plusieurs villes pour tâcher d’empêcher les trains d’emmener des hommes et des femmes en Allemagne pour y travailler.

Le personnage de la nièce :

 

Il est clair qu’une lecture un tant soit peu profonde de « Le silence de la mer » nous apprend que la nièce est un personnage hautement symbolique. Elle incarne La France. Cette France digne et fière qui, par son silence, résiste aux occupants allemands. Néanmoins, afin de démontrer notre thèse, nous proposerons de nous arrêter à la lecture linéaire de cette œuvre qui nous présente l’histoire d’une jeune fille française qui habite chez son oncle. Un jour, pendant l’Occupation, ils se sont vus contraints de loger un officier allemand. Nous allons donc donner à la nièce des propriétés humaines. Nous allons dresser son portrait pour essayer de comprendre les liens qui se tissent entre elle et cet officier pendant ces six mois de cohabitation forcée. Il va de soi que, pour ce faire, nous serons amenée à extrapoler sur ce qu’a pu être la vie de cette jeune fille.

Au cours de la lecture, on peut se rendre compte que la nièce et son oncle non seulement appartiennent à une classe socio-économique assez aisée, qu’ils sont très cultivés, mais aussi qu’ils habitent dans la campagne française.

On pourrait imaginer le contexte dans lequel la nièce a grandi : il ne lui a rien manqué de matériel. Elle n’a donc pas eu besoin de se battre pour gagner sa vie. Et en même temps, on ignore de quelle façon elle a perdu ses parents. Peut-être d’une morte violente car il est peu probable que tous les deux soient mort jeunes d’une mort naturelle : on sait que Jean BRULLER était un pacifiste, qu’il l’est devenu à cause des horreurs de la Première Guerre. Il serait donc raisonnable de prétendre que la nièce a perdu ses parents pendant cette guerre. On peut aussi imaginer qu’elle a reçu son éducation dans un internat de religieuses car, orpheline et loin des centres éducatifs, elle était forcément interne ; en outre, elle sait tricoter, broder, coudre. Privée de sa mère, ces tâches, elle n’a pu les apprendre ailleurs que dans un internat religieux. Plus tard, elle prend pension chez un oncle célibataire qu’elle sauve de la solitude. Il serait compréhensible que cet oncle fasse de son mieux pour la rassurer (la surprotéger ?), pour que elle se sente le plus à l’aise possible afin qu’elle n’éprouve pas trop tôt le besoin d’un jour se marier et de partir en le laissant replonger dans la solitude. Tous ces facteurs nous amènent à penser que, derrière cette façade de femme courageuse, dotée d’un fort caractère, se cache en réalité une femme fragilisée par sa propre histoire sinon dépassée par les événements. Très vulnérable, elle est terrifiée par les circonstances.

On peut constater, d’après les divers témoignages de femmes qui ont vécu cette Occupation nazie, que le commun dénominateur entre elles était la peur. D’ailleurs, pour n’importe quelle femme d’aujourd’hui, habituée à côtoyer les hommes, à être en lutte (depuis son plus jeune âge) quotidiennement avec eux à l’école, au travail, etc. pour faire valoir son droit à l’égalité, vivre la situation de guerre telle que la nièce l’a vécue doit être terriblement effrayant.

Le personnage de Werner von Ebrennac :

 

« Nul ne peut se porter garant de son subconscient » (Romain Gary)

Loin des clichés traditionnels, cet officier allemand, nous a été présenté comme quelqu’un d’apparemment francophile, sensible, raffiné, gentil, intelligent, beau, mais aussi comme quelqu’un d’extrêmement ambigu. Au fur et à mesure que la lecture avance, on découvre chez lui un brin d’égoïsme, une tendance à la manipulation, et on peut s’apercevoir qu’il n’est finalement pas aussi sensible qu’il en a l’air. Ces anti-valeurs seront plus ou moins marquées selon le degré de sympathie que cet énigmatique personnage nous inspire.

Il est vrai que von Ebrennac fait de son mieux pour rassurer cette famille française afin que sa cohabitation forcée avec eux se déroule de la meilleure façon possible. Mais la vérité, c’est qu’il reste un officier allemand, donc un ennemi. Sans vouloir le considérer comme sadique, ou dépourvu de toute humanité, il ne faut pas oublier que la guerre de 1914-1918 a dû lui laisser des séquelles difficiles à surmonter, surtout parce que, à l’époque, il n’était qu’un enfant, donc quelqu’un de très fragile et de très impressionnable. Et aussi parce que son père, qui était un « grand patriote » (page 25), n’a jamais cessé de nourrir chez lui un sentiment d’hostilité envers la France. Sentiment dont on concédera qu’il a essayé de le refouler d’une façon consciente tout au long de sa vie adulte. Mais jusqu’à quel point peut-on dompter son subconscient ?

En effet, malgré ses multiples efforts pour se montrer gêné d’être là, et très respectueux vis-à-vis de cette famille, il s’est vite trahi par ses propres paroles. Notamment lors de la première rencontre, au moment où il se présente à l’oncle et à sa nièce et veut leur faire croire qu’il regrette de les importuner par sa présence et que, s’il avait eu le choix, il les en aurait épargnés : « « cela était naturellement nécessaire. J’eusse évité si cela était possible. Je pense mon ordonnance fera tout pour votre tranquillité[1] » » Mais le lendemain matin, il se contredit et n’hésite pas à faire preuve d’égoïsme en manifestant ouvertement qu’il est ravi d’être hébergé dans cette maison : « « Votre vieux maire m’avait dit que je logerais au château, dit-il en désignant d’un revers de main la prétentieuse bâtisse que les arbres dénudés laissaient apercevoir, un peut plus haut sur le coteau. Je féliciterai mes hommes qu’ils se soient trompés. Ici c’est un beaucoup plus beau château[2] » »

Ses monologues sont une preuve supplémentaire de son égoïsme. Tout d’abord, ce n’est pas le fait d’établir une vraie communication qui l’intéressait, loin de là, il se nourrissait du silence que cette famille s’était auto-imposé :

« Mais le bourdonnement sourd et chantant s’éleva de nouveau, on ne peut dire qu’il rompit le silence, ce fut plutôt comme s’il en était né[3] »

« Un interminable monologue ; car pas une fois il ne tenta d’obtenir de nous une réponse, un acquiescement, ou même un regard[4] »

ou encore

« Et que jamais il ne fut tenté de secouer cet implacable silence par quelque violence de langage…Au contraire, quand parfois il laissait ce silence envahir la pièce la saturer jusqu’au fond des angles comme un gaz pesant et irrespirable, il semblait bien être celui de nous trois qui s’y trouvait le plus à l’aise[5] »

En réalité, à travers ses monologues, il ne voulait pas seulement convaincre ses hôtes mais plutôt se convaincre lui-même qu’il était leur sauveur. Ce qui relève non seulement de la manipulation mais aussi de l’égoïsme. Il ne se soucia jamais de savoir à quel point il pouvait être insupportable pour cette famille de l’écouter faire tous ses projets. Ce qui, à notre avis, relève de la torture psychologique ou, pis encore, du lavage de cerveau :

«  Et nous nous sommes fait la guerre ! » dit-il lentement en remuant la tête. Il revint à la cheminée et ses yeux souriants se posèrent sur le profil de ma nièce. « Mais c’est la dernière ! nous ne nous battrons plus : nous nous marierons »

Ici la description que Vercors fait de lui, c’est celle de la mort, comme si ce mariage ne menait qu’à la mort :

« Ses paupières se plissèrent, les dépressions sous les pommettes se marquèrent de deux longues fossettes, les dents blanches apparurent. Il dit gaiement :  « Oui, oui ![6] »

Sans vouloir diaboliser Von Ebrennac, il faut reconnaître qu’il ne mesure pas ses mots quand il s’adresse à l’oncle et à sa nièce. Il fait vraiment preuve d’une insensibilité extrême envers eux. Il veut leur faire croire que c’est grâce à l’Allemagne que la France redeviendra grande et libre :

« « A Paris je suppose que je verrais mes amis, dont beaucoup sont présents aux négociations que nous menons avec vos hommes politiques, pour préparer la merveilleuse union de nous deux peuples. Ainsi je serais un peu le témoin de ce mariage… Je veux vous dire que je me réjouis pour la France, dont les blessures de cette façon cicatriseront très vite, mais je me réjouis bien plus encore pour l’Allemagne et pour moi-même ! jamais personne j’aura tant profité de sa bonne action, autant que fera l’Allemagne en rendant sa grandeur à la France et sa liberté[7] » »

Enfin, l’oncle et la nièce étant eux-mêmes des artistes (atelier = lieu de création), ils ont dû se rendre compte (consciemment ou inconsciemment) que von Ebrennac était un « faux » musicien. En effet, quel musicien, avec la sensibilité qui devrait le caractériser, pourrait un instant penser qu’un mariage par la force pourrait être un mariage heureux ? Comment a-t-il pu prétendre, en toute honnêteté, que l’amour pouvait naître seulement parce qu’il l’avait ainsi décidé ? Par cette attitude il révélait son côté de dictateur.

Son voyage à Paris peut, selon nous, être interprété comme une mise devant le miroir. Là, il s’est vu tel qu’il était : un monstre. Car, faisant partie de l’armée hitlérienne, il était partie prenante aux monstruosités qu’elle faisait subir à la France. Ne pouvant assumer ce fait, il a donc choisi de se suicider. Car au bout de ces longs mois de cohabitation avec cette famille, il a pu être affecté par le phénomène d’imprégnation. En effet, malgré le fait que von Ebrennac ait toujours voulu faire croire qu’il était innocent de toutes les barbaries que les nazis commettaient sur le sol français, il se laisse encore une fois trahir par ses propres paroles. Il se contredit sans cesse : d’un côté, il était conscient de la rancœur que les Allemands gardaient envers la France à cause de la guerre de 14-18. Il connaissait les hommes politiques allemands, ce qu’ils étaient capables de faire. Il savait à quel point ils pouvaient être cruels pour exercer une vengeance. Lui-même faisait partie de l’armée hitlérienne. De l’autre côté, il prétend que les Allemands étaient en France pour la rendre forte par le biais du mariage des deux pays. Il veut donc convaincre ses hôtes, mais aussi et surtout lui-même de sa bonne foi.

Même s’il n’était qu’un enfant lors de la Première guerre mondiale, il l’a subie. Il a été témoin des traumatismes que celle-ci avait laissés dans la population allemande. Lui-même en était une victime car, aimant la France comme il le prétendait, il avait néanmoins été contraint de promettre à son père que jamais il n’y entrerait si ce n’était pour la combattre :

«  J’aimai la toujours la France, dit l’officier sans bouger. Toujours. J’étais un enfant à l’autre guerre et ce que je pensais alors ne compte pas. Mais depuis je l’aimai toujours. Seulement c’était de loin comme la Princesse lointaine. » Il fit une pause avant de dire gravement : « A cause de mon père. » Il répéta : « A cause de mon père. Il était un grand patriote. La défaite a été une violente douleur. Pourtant il aima la France. » « …Il me dit (son père) : « Tu ne devras jamais aller en France avant d’y pouvoir entrer botté casqué. » Je dus la promettre, car il était près de la mort. Au moment de la guerre, je connaissais toute l’Europe, sauf la France [8]» »

De l’autre côté, il était conscient que les méthodes utilisées par les Allemands pour atteindre leurs buts étaient peu orthodoxes. D’ailleurs, son refus d’intégrer le parti nazi en était une preuve. Il compare les hommes politiques allemands à son ex-fiancée, une jeune fille cruelle qui, pour se venger d’un moustique qui venait de la piquer, en attrape un autre à qui elle arrache une par une les pattes :

« Ainsi sont aussi chez nous les hommes politiques. C’est pourquoi je n’ai jamais voulu m’unir à eux, malgré mes camarades qui m’écrivaient : « venez nous rejoindre. » Non : je préférai rester toujours dans ma maison. Ce n’était pas bon pour le succès de la musique, mais tant pis : Le succès est peu de chose, auprès d’une conscience en repos[9]. » »

Il est troublant de constater que, malgré ces deux raisonnements très lucides de la part de von Ebrennac, il persiste à croire que ses amis et le Führer « ont les plus grandes et plus nobles idées. » Comment expliquer son étonnement face à la vérité qu’il découvre à Paris ? Cet aveuglement de sa part était-il conscient ou inconscient ?

La réponse pourrait se trouver dans la ressemblance entre le personnage de von Ebrennac et celui d’Œdipe. Par intertextualité, on peut faire le rapprochement entre l’aspect physique de notre officier (la jambe raide, p.20) et celui d’Œdipe qui, lui aussi, avait un pied enflé et qui se déplaçait en s’aidant d’un bâton. Œdipe, bien qu’ayant été averti par l’oracle de Delphes qu’il allait assassiner son père et épouser sa mère (il ne connaissait pas ses parents) en chemin se prit de querelle avec un voyageur, Laïos, son père, qu’il tua et, peu de temps après, épousa Jocaste, la veuve de Laïos, sa propre mère. Quand il découvrit son parricide et son inceste il se creva les yeux. De la même façon, von Ebrennac choisit la mort quand il découvre la vérité.

 

L’Amour-Passion selon Denis de ROUGEMONT[1]

 

Pour ROUGEMONT, l’Amour-passion est un état obsessionnel d’amour et de passion que subissent deux êtres humains que la vie, apparemment, a tout fait pour séparer. C’est un amour impossible à réaliser parce que sa réalisation même défie la logique et la raison.

« Amour-passion : désir de ce qui nous blesse, et nous anéantit par son triomphe[2] »

D’ailleurs, il ne s’agit pas d’une quête du bonheur mais plutôt de la souffrance et, plus précisément, de la mort. Car cet amour n’est pas de ce monde. Il appartient à une catégorie qui dépasse largement les paramètres de l’amour tel qu’on le connaît. La mort est à l’Amour-passion ce que le mariage est à l’amour conventionnel.

« Ainsi donc cette préférence accordée à l’obstacle, c’était l’affirmation de la mort, c’était un progrès vers la Mort ! mais vers une mort d’amour, vers une mort volontaire au terme d’une série d’épreuves dont Tristan sortira purifié ; vers une mort qui soit une transfiguration, et non pas un hasard brutal. Il s’agit donc toujours de ramener la fatalité extérieure à une fatalité interne, librement assumée par les amants[3] »

Plus le nombre d’obstacles augmente, plus forts sont les liens qui les unissent. C’est une conception étrange de l’amour qui le veut perpétuellement insatisfait.

« Pas un des obstacles qu’ils rencontrent ne se révèle, objectivement, insurmontable, et pourtant ils renoncent à chaque fois ! On peut dire qu’ils ne perdent pas une occasion de se séparer. Quant il n’y a pas d’obstacles, ils en inventent[4] »

« Vraiment ce n’est plus l’obstacle qui est au service de la passion fatale, mais au contraire il est devenu le but, la fin désirée pour elle-même[5] »

En tant que sud-américaine, nous nous sentons bien placée pour comprendre ce que Denis de ROUGEMONT veut dire quant il affirme que « L’amour heureux n’a pas d’histoire », qu’ « Il n’est de roman que de l’amour mortel, c’est-à-dire de l’amour menacé et condamné par la vie même ». En effet, nous avons grandi dans une culture de « telenovelas » c’est-à-dire de feuilletons télévisés où les personnages principaux, qui étaient complètement antagoniques de par leurs différences socio-économiques, tombaient néanmoins amoureux l’un de l’autre. Et ce n’est qu’après des années de souffrance et de lutte qu’ils arrivaient à faire valoir leur amour. Paradoxalement, c’était à ce moment-là que l’histoire touchait à sa fin. C’est-à-dire le jour de leur mariage.

En effet, notre écrivain nous rend conscients du fait que ce qui exalte le lyrisme occidental, ce n’est pas le plaisir des sens, ni la paix féconde du couple. C’est moins l’amour comblé que la passion d’amour. Et passion signifie souffrance. Dans « passion » nous ne sentons plus « ce qui souffre » mais ce qui est « passionnant ». Et pourtant la passion d’amour signifie, de fait, un malheur. Qui d’entre nous, à un moment donné de sa vie, n’a jamais écrit une lettre d’amour qu’il n’a osé envoyer ? Cet amour a dû nous faire souffrir sur le moment, cependant, quand nous y pensons, nous le faisons avec un sourire.

Vivons-nous dans une telle illusion, dans une telle « mystification » que nous ayons vraiment oublié ce malheur ? Ou faut-il croire qu’en secret nous préférons ce qui nous blesse et nous exalte à ce qui semblerait combler notre idéal de vie harmonieuse ?

La société européenne, où les différences socio-économiques sont moins marquées que dans les pays en voie de développement, réduit l’amour-passion, neuf fois sur dix, à l’adultère. Mais le principe reste le même dans tous les pays occidentaux : l’amour qui nous fait « vivre » est un amour impossible à réaliser dans cette vie et il n’y a que la mort qui pourrait le consolider car la routine du mariage le détruirait.

Pour vérifier cela, il n’y a qu’à essayer de dresser une liste de tous les romans à succès, sans compter les chansons populaires ni les poèmes, qui font allusion aux renoncements, compromis, ruptures, neurasthénies, confusions irritantes et mesquines de rêves, d’obligations, de complaisances secrètes. Et ceci depuis la nuit des temps. D’où nous vient cet engouement pour la douleur ? Comment expliquer cette emprise de l’Amour-passion sur nous ? De cet « amour » qui, à travers la « Passion », nous mène à la mort. Une mort qui, si elle n’est pas physique, est du moins spirituelle. Cette réalité semble contradictoire car, logiquement, l’Amour devrait nous mener à la vie, au bonheur.

Il semblerait que la réponse puisse se trouver dans l’origine de notre religion qui, en réalité, nous a été léguée du Proche-Orient. Car pour le Christianisme il existe un rejet absolu de la chair, de notre corps, du plaisir des sens. Dans le passé, le mariage était un arrangement entre les familles. Il avait une signification utilitaire. Et, comme le mariage chrétien impose la fidélité, celle-ci s’avérait insupportable pour deux êtres qui ne s’aimaient pas et qui étaient condamnés à vivre ensemble toute leur vie. Situation qui, de toute évidence, entraînait des désordres au niveau psychique. Ce sont ces contradictions entre ce que notre nature humaine nous demande et ce que la religion nous impose qui ont probablement abouti à ce que l’on connaît de nos jours comme « l’Amour-passion ».

Il est clair que cette hypothèse ne peut, à elle seule, expliquer le phénomène de l’Amour-passion qui a su traverser les siècles, depuis le Moyen Age jusqu’à nos jours.

Le silence de la nièce, Amour-passion?

 

« Le silence de la mer » est une œuvre littéraire si complexe que même en nous arrêtant à la première interprétation, c’est-à-dire à l’interprétation superficielle d’une famille française qui doit loger à contrecœur un officier allemand, cette première interprétation recèle en elle-même plusieurs niveaux.

A priori, on pourrait croire que l’amour qui naît entre la nièce et von Ebrennac est un Amour-passion tel que Denis de ROUGEMONT nous le décrit[6]. En effet, on trouve dans cette histoire plusieurs éléments propres à ce genre de sentiment. Notre couple présente tous les ingrédients nécessaires à la formation de l’état obsessionnel d’amour et de passion caractéristique de l’Amour-passion.

Tout d’abord, ils sont nés au mauvais endroit et au mauvais moment : la France et l’Allemagne sont en guerre et, quant à lui, non seulement, il est Allemand mais, ce qui est bien pire, il est un officier de l’armée allemande en « mission officielle » en France. Pays dont la nièce est une ressortissante. Cette situation est claire : cet homme et cette femme n’auraient jamais dû éprouver des sentiments d’attirance l’un envers l’autre. Et pourtant, il existe, ce sentiment d’amour. On pourrait considérer que, justement, ce qui fait naître, au départ, ce sentiment, c’est la barrière qui les sépare (ou qui les unit) ; autrement dit, c’est l’obstacle de la guerre qui les rend intéressants l’un pour l’autre. Jusqu`à ce stade de l’histoire, elle ressemble à l’histoire d’amour de Roméo et Juliette qui, victimes de la haine de leurs familles, se sont néanmoins aimés.

Nous ne pouvons nier que, tout au long de notre Histoire, depuis le Moyen-âge, nos vies aient été façonnées par la guerre. Actuellement encore, alors que nous nous réjouissons d’être une société civilisée, les visées hostiles des pays dits « démocratiques », ne s’arrêtent pas devant les peuples moins bien équipés militairement. Le dialogue n’a pas vraiment toujours sa place et, parfois, il n’y a que la loi du plus fort qui parle. Pensons, notamment, à la guerre que la Russie a menée en Tchétchénie, ou à la deuxième guerre en Irak…

En autres termes, il est clair que l’instinct de vie, chez l’homme, est intrinsèquement lié à l’instinct de mort. Ce qui peut paraître contradictoire à simple vue. Mais qu’en serait-il de la vie sans la mort ? Par simple équation linéaire, on peut conclure que si la guerre mène à la mort, et si l’Amour-passion mène, lui aussi, à la mort, alors Amour-passion et guerre ne font qu’un.

D’ailleurs, depuis l’Antiquité, nous avons toujours fait le rapprochement entre l’amour et la guerre, ne serait-ce que par le biais du langage. Et notre littérature en témoigne. On utilise des métaphores propres à la guerre pour exprimer des idées d’amour telles que : « conquérir une femme, un homme » ; on dit « le repos du guerrier » pour faire référence à la somnolence qui survient après les rapports sexuels. Et le dieu de l’amour n’est-il pas un archer ? Oui, Cupidon lance des flèches « mortelles » pour attraper ses proies. Au Moyen-âge, la chevalerie était la loi d’amour et de guerre. Pour conquérir le cœur d’une femme on devait être le meilleur guerrier : « l’élément érotique du tournoi apparaît encore dans la coutume de chevalier de porter le voile ou une pièce du vêtement de sa dame, qu’il lui remet parfois, après le combat, tout maculé de son sang[7] ».

Mais, l’histoire devient encore plus intéressante quand on découvre qu’elle comporte une accumulation d’obstacles. Ceci est surtout valable pour von Ebrennac qui, devant le refus de sa Dame, doit conquérir son amour. Situation qui nous renvoie au XIIème siècle, à l’époque de l’amour courtois. Dans cette sorte d’amour, la femme se voit exaltée au-dessus de l’homme. Elle devient son idéal nostalgique. En effet, le troubadour n’espérait de sa Dame, inaccessible, trop haut placée pour lui, qu’un seul regard, un seul salut, qui le soulagerait de sa souffrance d’amour. Amour qu’on peut parfaitement percevoir dans les poésies d’Arnaut Daniel :

«… Je ne veux ni l’empire de Rome, ni qu’on me nomme le pape, si je ne dois pas faire retour vers elle pour qui mon cœur s’embrase et se fend. Mais si elle ne guérit pas mon tourment avec un baiser avant le nouvel an, elle me détruit et elle se damne [8]».

Le silence de la nièce (perçu comme un acte de rébellion), loin de le décourager de poursuivre ses objectifs, leur confère au contraire un intérêt de plus : c’est un défi à relever, un obstacle à vaincre. Oui, ce silence lui plaît ; car il correspond aussi, tout à fait, à l’image que notre société judéo-chrétienne se fait des femmes idéales. Celles qui n’osent jamais élever la voix pour manifester leur désaccord mais qui l’expriment par le biais du silence. Silence que von Ebrennac veut vaincre pour remporter la victoire :

« Je suis heureux d’avoir trouvé ici une vieil homme digne. Et une demoiselle silencieuse. Il faudra vaincre ce silence. Il faudra vaincre le silence de la France. Cela me plaît. Oui, reprit la lente voix bourdonnante, c’est mieux ainsi. Beaucoup mieux. Cela fait des unions solides, des unions où chaque gagne de la grandeur… [9]»

« Les obstacles seront surmontés, dit-il. La sincérité toujours surmonte les obstacles[10] » »

Ou encore :

« C’est un grand jour pour moi. C’est le plus grand jour, en attendant un autre que j’espère avec tout mon âme et qui sera encore un plus grand jour. Je saurai l’attendre des années, s’il le faut. Mon cœur a beaucoup de patience[11]. »

Enfin, il y a eu le choix de von Ebrennac de partir pour le front de l’est à la rencontre de sa mort. Cette mort tant désirée de ceux qui sont sous l’emprise de l’amour-passion. Et la nièce sentait cette mort qui le guettait. Elle la voyait venir :

La nièce (par la comparaison qui l’associe au grand-duc « un regard transparent et inhumain de grand-duc»), à l’égal des strigiformes (animaux qui appartiennent à l’ordre des rapaces nocturnes dont le grand-duc et la chouette font partie), joue un rôle d’intermédiaire entre ce monde et l’au-delà. Entre les vivants et les morts. Une chouette accompagnait Athéna, déesse grecque de la Pensée, assimilée à Minerve, déesse Italique, protectrice de Rome. A l’instar de Cassandre elle prévoit l’avenir. Elle sent l’arrivée de la mort. Elle même agonise – ou bien est-elle en transe ?

« Ma nièce avait levé la tête et elle me regardait, elle attacha sur moi, pendant tout ce temps, un regard transparent et inhumain de grand-duc. Et quand la dernière marche eut crié et qu’un long silence suivit, le regard de ma nièce s’envola, je vis les paupières s’alourdir, la tête s’incliner et tout le corps se confier au fauteuil avec lassitude[1]. »

Comme dans les œuvres lyriques et dramatiques grecques, les Tragédies, où les personnages célèbres de la légende subissent un grand malheur, un malheur sans issue, von Ebrennac, par l’effet qui consiste à frapper d’abord trois coups à la porte, puis deux, annonce la fin. Une fin dont la nièce a déjà connaissance. Elle est pâle comme la mort, et elle sait que celle-ci n’est pas loin. Encore une fois, elle est comparée au grand-duc, l’un de ces animaux qui représentent la sagesse et la capacité de communiquer avec l’au-delà. Elle sait qu’il va mourir :

« Elle regardait le bouton de la porte. Elle le regardait avec une fixité inhumaine de grand-duc qui m’avait déjà frappé, elle était très pâle et je vis, glissant sur les dents dont apparut une fine ligne blanche, se lever la lèvre supérieur dans une contraction douloureuse…[2] »

Von Ebrennac s’offre à la mort, il se tient droit et raide, prêt pour l’exécution. Il est devenu lui aussi un faucon (animal qui appartient à l’ordre des rapaces nocturnes). Il peut donc aussi communiquer avec l’au-delà.

« Il avait rabattu la porte sur le mur et il se tenait droit dans la l’embrasure, si droit et si raide que j’en étais presque à douter si j’avais devant moi le même homme… [3]»

« Puis les yeux parurent revivre, ils se portèrent un instant sur moi, -il me sembla être guetté par un faucon,- des yeux luisants entre les paupières écartés et raides, les paupières à la fois fripées et raides d’un être tenu par l’insomnie. Ensuite il se posèrent sur ma nièce- et ils ne la quittèrent plus[4].»

La nièce incarne encore une fois le rôle de Cassandre. A travers l’expression de son visage se dévoile la triste réalité qui attend von Ebrennac : la mort ! La pâleur de son vissage lui est comparable. On pourra faire la comparaison entre l’opaline et la rigidité d’un cadavre. De même pour la disjonction de ses lèvres et la séparation de l’âme et du corps :

« Le visage de ma nièce me fit peine. Il était d’une pâleur lunaire. Les lèvres, pareilles aux bords d’un visage d’opaline, étaient disjointes, elles esquissaient la moue tragique des masques grecques[5]. »

Mais, s’agit-il vraiment d’une mort d’amour ? On a vu que dans le cas de ceux qui choisissent de mourir d’amour, cette mort est une façon de se venger de ce destin cruel qui veut séparer les amants. C’est une façon de se purifier du péché d’amour qu’ils ont commis. On sait aussi qu’elle est activement recherchée par les amants et cela depuis que le péché est entré dans le monde, autrement dit depuis le début. Tandis qu’en ce qui concerne von Ebrennac, l’idée de mourir ne lui est venue qu’après sa visite à Paris, c’est-à-dire presque à la fin de la nouvelle, quand il a découvert les horreurs dont les nazis étaient capables. On peut donc en conclure qu’il ne s’agit pas d’une mort d’amour. Que la mort qu’il a librement choisie va le libérer, certes, mais non pas du péché d’amour mais bien plutôt du fardeau d’avoir servi les visées nazies. En outre, la nièce, elle, ne choisit pas de mourir. Et dans l’Amour-passion cette mort doit être exécutée activement par les deux amants. Car l’amour-passion, pour qu’il soit considéré comme tel, doit être réciproquement malheureux.

Le détail de la mort d’amour est un détail essentiel car c’est sur lui que repose la thèse de Denis de Rougemont sur l’amour-passion. C’est cette absence de mort d’amour qui nous a encouragée à continuer à défendre ce qui avait été notre première impression en lisant cette histoire : la nièce a été victime du Syndrome de Stockholm.

Le syndrome de Stockholm

 

Le Syndrome de Stress Post Traumatique a été décrit pour la première fois en 1978 par le psychiatre américain F. OCHBERG qui lui a donné le nom du « Syndrome de Stockholm ». Le Docteur OCHBERG a étudié l’histoire d’une prise d’otage dans une banque de Stockholm en 1973. En effet, le 13 août 1973, à 10 heures, le malfaiteur Jan Erick OLSSON, évadé de prison, commet un hold-up à la banque du Crédit Suédois de Stockholm. Mais, cerné par la police, il s’enferme dans l’agence avec quatre employés pris en otages : un homme et trois femmes. Pendant les cinq jours et les cinq nuits que durera cette prise d’otages, il restera en contact téléphonique avec les autorités, dont le premier ministre, exigeant et obtenant que son compagnon de cellule Clark OLOFSSON vienne le rejoindre et réclamant argent, armes et véhicule. Dangereux, il tirera des coups de feu contre son propre père, venu parlementer. La prise d’otages a bénéficié d’emblée d’une importante couverture médiatique. Une fois passée la phase initiale de capture, le comportement des deux malfaiteurs vis-à-vis des otages ne fut pas agressif. Tout au contraire, un dialogue s’établit, qu’Olsson mit à profit pour exposer et justifier ses revendications. Le comportement des otages fut surprenant. Ils exprimèrent leur crainte d’une intervention de la police et clamèrent leur totale confiance en les malfaiteurs. Ils allèrent jusqu’à dire « les voleurs nous protègent contre la police » et « nous sommes prêts à faire le tour du monde avec eux ». Lorsque l’assaut fut donné, ils protégèrent les malfaiteurs de leurs corps et invectivèrent les forces de l’ordre. Une fois libérés, et bien que certains d’entre eux souffrissent de symptômes psychotraumatiques, ils persistèrent dans leur attitude et leurs déclarations. Ils organisèrent une souscription pour la défense des malfaiteurs et entreprirent une campagne de presse dans ce sens. Deux des employées féminines abandonnèrent leur profession pour se faire l’une infirmière et l’autre assistante sociale, et l’une d’elle, tombée amoureuse d’OLSSON , l’épousa.

Le médecin général, Louis CROCQ, psychiatre militaire, professeur associé honoraire à l’Institut de psychologie de l’Université René Descartes et président de la cellule d’urgence médico-psychologique, définit ce comportement paradoxal des victimes face à leurs ravisseurs comme « un bouleversement radical de la personne, initié sous le coup de la terreur (lors d’une capture, puis lors de l’installation en détention) ; facilité par le fait que l’otage, surpris en position de faiblesse, est démuni de toutes ses défenses habituelles (et, sous le coup d’une tension incitant à l’action, il ne retrouve que la personne du ravisseur comme modèle pour s’aligner) ; autorisé par l’identification des situations (l’otage et le ravisseur sont tous deux assiégés par la police) et encouragé par le fait que le ravisseur offre un exutoire au besoin d’affection et d’assurance de l’otage ».

Le diagnostic du Syndrome de Stockholm est établi à partir de trois critères :

  • Le développement d’un sentiment de confiance, voire de sympathie des otages vis-à-vis de leurs ravisseurs.
  • Le développement d’un sentiment positif des ravisseurs à l’égard de leurs otages.
  • L’apparition d’une hostilité des victimes envers le forces de l’ordre.

Pour que ce syndrome puisse apparaître, trois conditions sont nécessaires :

  • L’agresseur doit être capable d’une conceptualisation idéologique suffisante pour pouvoir justifier son acte aux yeux de ses victimes.
  • Il ne doit exister aucun antagonisme ethnique, aucun racisme, ni aucun sentiment de haine des agresseurs à l’égard des otages.
  • Il est nécessaire que les victimes potentielles n’aient pas été préalablement informées de l’existence de ce syndrome

Enfin, le syndrome de Stockholm peut se manifester plus au moins précocement : dès la capture ou au cours de la détention, voire s’esquisser rétrospectivement. En outre, il peut se manifester avec plus ou moins d’intensité, plus ou moins de conviction, et plus ou moins durablement selon les sujets, et aussi en fonction de la cohésion du groupe des otages, quand il y a eu prise d’otages en groupe.

Le silence de la nièce : syndrome de Stockholm ?

 

Prise d’otage :

Il « envahit » la maison, il impose sa présence. Le fait qu’il se soit montré extrêmement gentil n’empêche pas qu’il représentait l’ennemi, que sa présence n’était pas désirée. Partons du fait qu’un foyer est un sanctuaire, que chez nous nous n’invitons pas n’importe qui. Que la norme veut que l’on sélectionne soigneusement les gens qu’on invite à la maison. L’irruption de Von Ebrennac dans ce foyer a donc dû vraiment être perçue par l’oncle et la nièce non seulement comme une violation de leur intimité, mais surtout comme une agression. Ceci est spécialement valable pour elle, en tant que femme. Cela a dû être un choc, produire un traumatisme.

Ils n’avaient pas le choix. Il fallait qu’ils le supportent, qu’ils acceptent sa présence. Qu’ils apprennent à dormir tout en sachant que l’ennemi était sous leur propre toit. Nos hôtes étaient tout simplement retenus en otages. D’ailleurs, le mot « hôte » est issu du latin hospes, hospitis « celui qui donne où reçoit l’hospitalité ». il a donné deux dérivés : hôtesse et otage qui s’est détaché par le sens. A l’origine prendre en ostage signifiait « loger ».

Du fait qu’ils habitent à la campagne, ils sont privilégiés par rapport à leurs compatriotes parisiens car ils ont accès plus facilement à la nourriture. Ils n’ont pas de grandes difficultés à se procurer les produits de première nécessité et ils peuvent même se permettre certains « luxes » tels que le café, le lait et le tabac . Préservés de l’incertitude de ne pas savoir ce qu’ils allaient manger le lendemain et classés dans la catégorie des gens cultivés, on peut donc conclure qu’ils avaient toute leur capacité de discernement.

Il est impossible de faire un amalgame entre les prises d’otages pour tenter de dresser un diagnostic unique. Chaque situation est particulière, les circonstances sont extrêmement différentes. Pourtant les scientifiques qui ont étudié le phénomène reconnaissent qu’il y a quatre phases  pendant toute prise d’otage :

  • La phase de capture, qui donne lieu à la réaction émotionnelle immédiate dite de stress
  • La phase de détention
  • La phase de libération
  • La phase de séquelle

La phase de capture :

L’arrivée de Von Ebrennac avait était annoncée par « un grand déploiement d’appareil militaire[1] », la communication verbale était inexistante entre la famille française et les occupants car ni les deux soldats, ni le sous-officier qui s’y sont rendus, ne parlaient français. Dans ce premier chapitre, avec l’apparition des trois cavaliers, Vercors nous décrit une ambiance de fin du monde, d’apocalypse. La nièce savait que quelque chose allait se passer ; son angoisse a dû grandir. Dans cette scène, on peut très clairement reconnaître le début de la phase de capture qui va se prolonger pendant trois jours, sans savoir exactement ce qui se passe. Finalement, ils sentent l’imminente présence de von Ebrennac dans la maison et ils sont tétanisés. Cette réaction, on la connaît comme étant le « stress ». Le stress est un moyen de focaliser l’attention, il est mobilisateur d’énergie et incitateur à l’action. Il permet à l’individu de suspendre toutes ses activités pour concentrer toute son attention sur la situation de danger afin d’y faire face.

« nous entendîmes marcher, le bruit des talons sur le carreau. Ma nièce me regarda et posa sa tasse. Je gardais la mienne dans mes mains[2]. »

Il arrive que, si la réaction de stress est d’emblée trop intense, trop prolongée, et que l’organisme de l’individu ne répond pas d’une façon normale, il aura recours à des réactions archaïques élémentaires telles que la sidération et la réaction automatique (apparemment adaptatives, mais exécutées machinalement, en un état second). En voici, entre autres, quelques exemples :

« Ma nièce avait ouvert la porte et restait silencieuse. Elle avait rabattu la porte contre le mur, elle se tenait elle-même contre le mur, sans rien regarder[3]. »

« Ma nièce avait fermé la porte et restait adossée au mur, regardant droit devant elle[4]. »

« L’immobilité de ma nièce, la mienne aussi sans doute, alourdissaient ce silence, le rendaient de plomb[5]. »

Ou encore :

« Ma nièce ouvrit la porte qui donne sur le petit escalier et commença de gravir les marches, sans un regard pour l’officier, comme si elle eût été seule. L’officier la suivit [6]»

La phase de séquestration :

Cette phase comporte elle-même trois sous-phases successives, de déni, d’espoir et de perte d’espoir.

La sous-phase de déni est celle qui fait le passage entre la réaction de stress correspondant à la phase de capture et la prise de conscience de la gravité de la situation. Cet intervalle, permet de s’adapter à une réalité intolérable en la niant. Les otages ont l’impression que ce qui leur arrive « n’est pas vrai ». Et que, en refusant de le croire, cette situation « irréelle » finira pour disparaître .

Cette sous-phase est très clairement décrite dans le dernier paragraphe du troisième chapitre. Ici, la nièce revient, comme si rien n’avait changé. Elle continue à boire ce café qui est déjà froid, pour montrer que la vie continue, même dans l’adversité. Elle continue à prendre soin de son oncle, elle reprend sa place de déesse du foyer (veste = vesta = déesse romaine du foyer). Par le geste de « hausser les épaules » elle refuse complètement l’idée de se laisser séduire par le charme de l’occupant. Ici elle est comparée à Pénélope (qui est le symbole de la fidélité conjugale) par le geste de coudre :

« Ma nièce revint. Elle reprit sa tasse et continua de boire son café. J’allumai une pipe. Nous restâmes silencieux quelques minutes. Je dis : « Dieu merci, il a l’air convenable. » Ma nièce haussa les épaules. Elle attira sur ses genoux ma veste de velours et termina la pièce invisible qu’elle avait commencé d’y coudre[7]. »

Ensuite s’installe la deuxième sous-phase, celle de l’espoir. Ici les sujets reprennent conscience de la réalité, ils analysent leurs ravisseurs, les surveillent sans montrer qu’ils le font. Quand il s’agit de séquestration en groupe, pendant cette sous-phase, l’otage réalise qu’il n’est pas la seule victime. Il essaie alors d’établir un contact –par regard ou par signe- avec les autres otages. Un esprit de groupe va alors se constituer. Chaque otage va se soucier de ne pas se montrer lâche devant les autres.

Grâce à l’excellente communication non-verbale entre l’oncle et la nièce, ils se sont mis d’accord (sans recourir à la parole) pour ignorer cet étranger qui était en train de perturber la routine de leur de vie. C’était leur façon de faire de la résistance, de lui montrer à quel point sa présence était indésirable. De toute évidence, cette situation ne pouvait pas être soutenue d’une façon indéfinie. Ils avaient donc l’espoir de retrouver leur liberté.

« Nous ne fermâmes jamais la porte à clef. Je ne suis pas sûr que les raisons de cette abstention fussent très claires ni très pures. D’un accord tacite nous avions décidé, ma nièce et moi, de ne rien changer à notre vie, ce fut le moindre détail : comme si l’officier n’existait pas ; comme s’il eût été un fantôme[8] »

Un soir, alors qu’il neigeait, l’heure à laquelle von Ebrennac rentrait à la maison était passée. Ce détail n’est pas passé inaperçu aux yeux de l’oncle :

« Malgré moi j’imaginais l’officier, dehors, l’aspect saupoudré qu’il aurait en entrant. Mais il ne vint pas. L’heure était largement passée de sa venue et je m’agaçais de reconnaître qu’il occupé ma pensée[9]. »

Survient alors la troisième sous-phase : la perte d’espoir. Ici l’otage perd le contact avec la réalité extérieure, il la rejette même. Il se rend compte qu’il n’est pas une personne pour le ravisseur, mais une simple monnaie d’échange. Il a l’impression que les autorités extérieures le prennent aussi pour un objet. Il se trouve donc « chosifié ». Il se confine dans son monde intérieur, dans sa position d’otage. Cette perte d’identité provoque chez lui un désarroi, il est désespéré et parfois résigné. C’est pendant cette sous-phase que, le cas échéant, s’installe le Syndrome de Stockholm.

Dans les deux passages suivants du troisième chapitre que nous allons confronter l’un à l’autre, on constatera que l’esprit d’équipe qui s’était constitué pendant la sous-phase d’espoir va souffrir une dégradation. Ce qui va refléter le désespoir dans lequel notre famille française a plongé. On voit clairement que, pour von Ebrennac, la nièce n’est rien d’autre qu’une statue, donc un objet. Et, étrangement, l’oncle semble adhérer à cette thèse. Dans la façon dont il s’exprime on décèle un certain ton de reproche envers sa nièce. Peut-être pour sa froideur vis-à-vis de l’officier. Et la nièce, à son tour, censure la lassitude de son oncle face à l’occupant. Bref, la « discorde » s’installe. Signe de désespoir.

« En parlant il regardait ma nièce.. Il ne la regardait pas comme un homme regarde une femme, mais comme il regarde une statue. Et en fait, c’était bien une statue. Une statue animée, mais une statue[1]. »

VS

« Je terminai silencieusement ma pipe. Je toussai un peu et je dis : « c’est peut-être inhumain de lui refuser l’obole d’un seul un mot. » Ma nièce leva son visage. Elle haussait très haut les sourcils, sur des yeux brillants et indignés. Je me sentis presque un peu rougi[2]r. »

Dorénavant, au fur et à mesure que la lecture avance, nous serons les témoins de la naissance d’un sentiment de sympathie, voire d’amour de la part de la nièce envers von Ebrennac. De toute évidence, il ne s’agit pas d’un véritable amour. Car l’on sait que celui-ci doit naître libre de toute pression : tout d’abord, on connaît pertinemment la situation de faiblesse de la nièce par rapport à von Ebrennac. D’autre part, il ne nous est guère difficile d’imaginer que, dans le désespoir où elle vient de plonger, la nièce s’identifie à cet officier car tous deux, en quelque sorte, partagent le même destin. C’est-à-dire qu’ils sont tous deux contraints de partager le même toit. Et, en dernier lieu, mais ce n’est pas pour autant le moins important, la nièce voit dans l’amour que von Ebrennac lui a professé à maintes reprises, la possibilité de combler son propre besoin d’affection et surtout d’assurance. Même si ces besoins sont justement issus de l’incertitude que cette situation exceptionnelle (être prise en otage) a engendrée.

Vercors, qui était extrêmement cultivé, possédait un extraordinaire bagage culturel. Nombreuses sont les allusions aux autres textes qu’on retrouve dans la lecture de cet ouvrage. Par intertextualité, nous allons découvrir et mesurer le type et l’intensité du sentiment qui naît chez la nièce.

Dans le IVème chapitre, on voit apparaître les premiers signes qui révèlent que la nièce est troublée par la voix sensuelle de cet étranger, par son regard. A travers l’oncle, on s’aperçoit qu’elle n’est pas aussi insensible qu’auparavant. Elle est intimidée et embarrassée (« je la voyais légèrement rougir[3] ») par la façon dont elle se trahit elle-même. Elle est à tel point perturbée qu’elle risque de se perdre sur le chemin sans retour qu’est la passion. Car si jamais le fil se rompt, il sera presque impossible de retrouver le chemin du retour. Ici, précisément par le biais du fil, elle est comparée à Ariane qui, dans la mythologie grecque, était la fille de Minos et de Pasiphaë. Elle donna à Thésée, venu en Crète pour combattre le Minotaure, le fil à l’aide duquel il put sortir du labyrinthe après avoir tué le monstre. Thésée l’enleva, puis l’abandonna sur l’île de Naxos.

« Il regardait ma nièce, le pur profil têtu et fermé, en silence et avec une insistance grave, où flottaient encore pourtant les restes d’un sourire. Ma nièce le sentait. J e la voyais légèrement rougir, un pli peu à peu s’inscrire entre ses sourcils. Ses doigts tiraient un peu trop vivement, trop sèchement sur l’aiguille, au risque de rompre le fil[4]. »

Oui, Werner von Ebrennac se sentait à l’aise dans le silence. Silence dont il était le maître car lui seul pouvait le briser ou bien le prolonger. Ce silence représente la cellule où se trouvait prisonnière la nièce jusqu’au jour où elle accepterait de s’ouvrir complètement à son ravisseur pour lui livrer son bien le plus précieux : son âme. C’est pour cela que, loin d’être vexé par ce silence, il l’approuvait car la relation dominant-dominée était ainsi bien établie. Mais, pour la nièce, cette prison (dans laquelle elle se réfugiait au début) commence à devenir trop étroite, comme il advient à un enfant dans le ventre de sa mère au bout de neuf mois. Quelque chose avait certainement changé en elle, mais quoi ? S’agirait-il de la naissance de l’amour ?

« … Au contraire, quand parfois il laissait ce silence envahir la pièce et la saturer jusqu’au fond des angles comme un gaz pesant et irrespirable, il semblait bien être celui de nous trois qui s’y trouvait le plus à l’aise. Alors il regardait ma nièce, avec cette expression d’approbation à la fois souriante et grave qui avait été la sienne dès le premier jour. Et moi je sentais l’âme de ma nièce s’agiter dans cette prison qu’elle avait elle-même construite, je le voyais à bien des signes dont le moindre était un léger tremblement des doigts[5]. »

Ariane (la nièce) casse le fil. Etait-elle (ne fût-ce qu’un instant) tombée amoureuse du Minotaure ? Mais la raison s’impose au cœur. Elle résiste à ses sentiments et décide de continuer dans son rôle de Pénélope. Elle s’applique donc du mieux qu’elle peut. Quant à lui, sûr de lui-même, il sait qu’il domine la situation. Il sait aussi qu’elle est au bout de ses forces, et que elle finira par céder. Désormais, ce n’est qu’une question de temps et il en dispose suffisamment. Il décide donc d’attendre patiemment.

« Il attendit, pour continuer, que ma nièce eût enfilé de nouveau le fil, qu’elle venait de casser. Elle le faisait avec une grande application, mais le chas était petit et ce fut difficile. Enfin elle y parvint.[6] »

La phase de libération :

Quand cette phase ne se conclut pas d’une façon brutale, par exemple par un assaut des forces de l’ordre, elle peut être annoncée pas des indices qui sont en général déchiffrables par les otages. A la lecture du visage ou du comportement du ravisseur, l’otage peut en effet sentir que la fin de la captivité est proche. La phase de libération peut néanmoins engendrer un stress supplémentaire. Le fait de retrouver une vie normale, la liberté, son identité, d’en finir avec la cohabitation forcée, quand le temps paraît interminable, tous ces changements peuvent être source d’angoisse, voire de traumatisme psychique.

Dans le VIIIème chapitre, après son retour de Paris, von Ebrennac ne se laisse pas voir de ses hôtes. Sa présence physique se laisse percevoir, mais la honte l’empêche de se joindre à eux. Cette attitude suscite, tant chez l’oncle que chez la nièce, une inquiétude, car il s’agit d’une situation anormale. Plus la nièce sent la présence de l’officier, plus elle s’obstine à l’ignorer. A ce stade de la situation elle ne peut pas baisser sa garde, elle ne doit pas montrer à quel point ces changement dans leurs habitudes en tant qu’otages, la perturbent. Il est clair que quelque chose ne va pas :

« L’avouerai-je ? cette absence ne me laissait pas l’esprit en repos. Je pensais à lui, je ne savait pas jusqu’à quel point je n’éprouvais pas du regret, de l’inquiétude. Ni ma nièce ni moi nous n’en parlâmes. Mais lorsque parfois le soir nous entendions là-haut résonner sourdement les pas inégaux, je voyais bien, à l’application têtue qu’elle mettait soudain à son ouvrage, à quelques lignes légères qui marquaient son visage d’une expression à la fois butée et attentive, qu’elle non plus n’était pas exempte de pensées pareilles aux miennes[7]. »

L’auteur suggère par interposition de texte (intertextualité), le début de la fin : il s’agit d’une référence implicite au déluge. Le déluge est un mythe pour les judéo-chrétiens, selon lequel Dieu le Père, par des précipitations continues, submergea la terre, provoquant ainsi la fin du monde :

« Je pensai : « aujourd’hui aussi il pleut. » Il pleuvait durement depuis le matin. Une pluie régulière et entêtée, qui noyait tout à l’entour et baignait l’intérieur même de la maison d’une atmosphère froide et moite[8]. »

Vercors, dans ce dernier chapitre, décrit assez bien l’angoisse que la phase de libération suscite chez cette famille française. Il nous transmet clairement la souffrance que représente, tant pour l’oncle que pour la nièce, l’idée d’apprivoiser le départ de l’officier allemand :

« Les pas traversèrent l’anti-chambre et commencèrent de faire gémir les marches. L’homme descendait lentement, avec une lenteur sans cesse croissante, mais non pas comme un qui hésite : comme un dont la volonté subit une exténuant épreuve. Ma nièce avait levé la tête et elle me regardait, elle attacha sur moi, pendant tout ce temps, un regard transparent et inhumain de grand-duc. Et quant la dernière marche eût crié et qu’un long silence suivit, le regard de ma nièce s’envola, je vis les paupières s’alourdir, la tête s’incliner et tout le corps se confier au dossier du fauteuil avec lassitude[9]. »

« …Enfin il frappa. Je m’attendais à voir comme autrefois la porte aussitôt s’ouvrir. Mais elle resta close, et alors je fus envahi par une incoercible agitation d’esprit, où se mêlait à l’interrogation l’incertitude des désirs contraires, et que chacune des secondes qui s’écoulaient, me semblait-il, avec une précipitation croissante de cataracte, ne faisait que rendre plus confuse et sans issue[10]. »

« Elle (la nièce) regardait le bouton de la porte. Elle le regardait avec cette fixité inhumaine de grand-duc qui m’avait déjà frappé, elle était très pâle et je vis, glissant sur les dents dont apparut une fine ligne blanche, se lever la lèvre supérieur dans une contraction douloureuse ; et moi devant ce drame intime soudain dévoilé et qui dépassait de si haut le tourment bénin de mes tergiversations, je perdis mes dernières forces. A ce moment deux nouveaux coups furent frappés, … et ma nièce dit : « Il va partir[11]… » »

La phase des séquelles :

Après avoir pris connaissance de toutes et chacune des étapes que comporte une prise d’otages, on ne doutera pas qu’il y aura forcément une phase de séquelles. Car après un choc psychologique d’une telle ampleur, il est inévitable qu’il subsiste des séquelles pathologiques chez tous les ex-otages. Le docteur CROCQ nous rend attentifs au fait qu’il existe toute une gamme de séquelles. Elles seront discrètes, moyennes ou sévères, selon les circonstances de la détention et la résistance personnelle de la victime. Néanmoins, dans le cadre de notre travail, nous allons nous intéresser exclusivement à la variante particulière à laquelle appartient le Syndrome de Stockholm que nous avons déjà étudié au début de ce travail.

Avec le départ de von Ebrennac, la nouvelle touche à sa fin. Cependant, on sait pertinemment que la nièce (objet de notre étude) a développé pendant la sous-phase de désespoir le Syndrome de Stockholm. Il ne nous est donc pas difficile d’imaginer la phase de séquelles chez cette jeune fille. Grâce à la qualité du récit de Vercors, nous pourrons même imaginer le degré élevé d’intensité, de conviction avec lequel ce syndrome va se manifester en elle.

Vercors

 

Yves BEIGBEDER, dans la postface à l’œuvre littéraire « Le silence de la mer », nous décrit Jean BRULLER dit Vercors comme étant « un pacifiste à tous les crins ». En effet, BEIGBEDER, nous dit qu’il l’était devenu à cause des horreurs de la Première Guerre mondiale. Mais, n’étant pas dupe, Vercors a compris assez vite qu’il n’y avait plus rien de bon à attendre des Allemands. Surtout lorsqu’en 1938 il a dû traverser le pays pour se rendre à Prague. Il a constaté alors la prédominance du côté dictatorial de l’Allemagne nazie. Il comprend malgré lui qu’une entente avec l’Allemagne nazie n’est plus possible. Au moment de l’Armistice, signé le 22 juin 1940, il se trouvait à Besayes, près de Romans, où son bataillon avait été replié. Là, il a découvert avec stupeur la position dégradante des forces armées françaises face au conflit franco-allemand. Désabusé, Vercors promet de ne pas publier quoi que ce soit tant que la France sera occupée.

Après avoir fini son service militaire, il rejoint sa famille dans sa maison de Villiers-sur-Morin, qui servira de cadre au “Silence de la mer”. Pour survivre, il a trouvé du travail chez un menuisier. Craignant qu’un travail purement physique n’engourdît son intellect, Vercors s’obligea à rédiger au moins deux pages par jour. Baigné dans un environnement d’intellectuels – car grand nombre de ses amis étaient des écrivains -, et ayant lui-même une petite expérience comme écrivain (il avait rédigé les légendes de ses dessins), la tâche d’écrire ne s’est guère avérée difficile, d’autant plus qu’il en rêvait depuis fort longtemps. Il possédait une largue palette de goûts littéraires. Il vouait néanmoins une admiration sans bornes à Conrad : « Conrad, pour lui, était le modèle de l’écrivain qu’il aurait rêvé d’être[1] ». Cependant, Vercors était aussi fasciné par l’efficacité et le charme des récits courts, des nouvelles. Au moment où il s’est mis à l’écriture, il avait comme modèle Khaterine MANSFIELD. Il a choisi comme sujet, sa propre histoire. L’histoire d’un amour de jeunesse, qui, à cause de sa légèreté, n’avait pas su se concrétiser. « Stéphanie » devait être le titre de son récit. Une fois les soixante pages rédigées, il demanda l’opinion de Pierre de LESCURE. Un ami à lui, qui possédait une librairie d’art. LESCURE, qui était romancier lui-même, accueille favorablement ce premier essai et l’encourage à le poursuivre. La confiance que Vercors portait en LESCURE était sans limites. D’ailleurs, c’est grâce à lui que Vercors s’engage activement dans la Résistance (Vercors aidait à passer des personnes parachutées de Londres vers la zone Sud, à l’époque où celle-ci n’était pas encore occupée).

Ecoeuré par l’attitude laxiste de certains écrivains qui se mettaient au service du gouvernement de Vichy, il était conscient que le moment ne se prêtait guère à publier son histoire d’amour avec Stéphanie. Il fallait donc une littérature où la dignité pourrait s’affirmer. L’idée d’une littérature de combat ne lui est venue que plus tard.

Il commence à collaborer à La pensée libre, une revue résistante fondée par des intellectuels communistes et dont les principaux responsables étaient Jacques DECOUR et Georges POLITZER. Afin que le message puisse arriver au plus large public possible, il fallait y faire adhérer des écrivains autres que des communistes. La tâche de Vercors était de les recruter, mais il s’est heurté au refus des écrivains de publier dans une revue dont le courant politique était si nettement marqué. C’est justement cette impasse qui lui donne l’idée de créer une maison d’éditions clandestine neutre politiquement. L’imprimerie de La pensée libre avait été perquisitionnée, les intellectuels persécutés. Jacques DECOUR et Georges POLITZER furent arrêtés en février 1942 et fusillés en mai de la même année. C’est dans ce contexte que les Editions de Minuit ont vu le jour. Grâce aux imprimeurs courageux, à quelques amis qui s’occupaient du brochage des ouvrages dans leurs appartements, à LESCURE qui collectait les manuscrits, et à Vercors qui avait lui-même une expérience personnelle de l’édition et qui était en charge de la fabrication et de la diffusion des textes, les Editions de Minuit publieront, entre 1941 et 1944, vingt-cinq volumes d’écrivains appartenant à tous les courants de la Résistance.

Avec Le silence de la mer, Vercors voulait mettre en garde les Français qui, sans être forcément des collaborateurs, se laissaient néanmoins assoupir par les propos rassurants du gouvernement de Vichy et par la politique de main tendue des Allemands. Il voulait qu’ils comprennent que celle-ci n’était qu’un stratagème pour mieux écraser la France plus tard. Cette idée de faire passer ce message lui est venue après avoir entendu deux officiers allemands qui se moquaient ouvertement de la naïveté des Français qui avaient foi en la volonté de collaboration des autorités.

Malgré ce qu’on a pu croire, le personnage de von Ebrennac n’était pas complètement irréaliste. Vercors nous apprend, dans « La bataille du silence », que ce personnage avait été en effet inspiré par un officier allemand de la Première Guerre mondiale, francophile, avec une vaste culture française, et pacifiste. Vercors avait fait sa connaissance dans les années 20. Ce lieutenant affichait clairement son refus de la guerre et son rêve de voir les deux peuples un jour s’unir. Ironie du sort, Vercors le retrouve, quelques années plus tard, par hasard, dans un café parisien. Cet Allemand fuyait sa patrie nazifiée : il en avait honte. Effrayé par ce qu’il allait se passer en Europe, il partait pour l’Amérique.

Quant au personnage de la nièce, BEIGBEDER nous fait remarquer qu’elle avait pu être inspirée par la « Stéphanie » que Vercors n’a pas pu mettre en littérature. Il est probable que toutes les innombrables vertus qui lui avait été conférées par Vercors étaient en partie le fruit du sentiment de remords qu’il éprouvait vis-à-vis de cette jeune fille qu’il avait, à un moment donné, « trompée ». Quoi qu’il en soit, le personnage de la nièce, qui n’a pas été innocemment choisi, nous montre cette France fière et fidèle à elle-même qui ne se laisse pas impressionner par l’ampleur des événements. Elle incarne ce qu’aurait dû être la France : digne et silencieuse.

Conclusion

 

La magie d’un livre réside dans le fait que chaque personne qui y a accès peut l’interpréter d’une façon personnelle. Cette interprétation dépendra de son état d’esprit, de son niveau de culture et de ses plus profondes passions, peurs et fantasmes. La lecture d’un ouvrage a un effet miroir pour chacun d’entre nous. En le lisant, on s’y sent donc reflété. C’est peut-être pour cette raison que nous sentons le reproche d’arbitraire qu’on peut nous faire quand nous affirmons avec conviction que la nièce a été victime du Syndrome de Stockholm, mais c’est bien ainsi que nous la voyons.

Il n’est un secret pour personne que le phénomène des prise d’otages est devenu un fait presque banal dans la société actuelle, et surtout en Colombie, pays qui détient le triste record des séquestrations et où elles sont monnaie courante du fait des différents groupes armés. Cela pourrait expliquer pourquoi nous sommes particulièrement sensible à ce sujet.

Il nous semble néanmoins très important de souligner que la fin ne justifie jamais les moyens, qu’aucun être humain ne peut, au nom de l’amour, priver son semblable du droit fondamental à la liberté. Que, sous aucun prétexte, l’amour ne peut être imposé. Il doit naître libre de toute pression s’il veut se nommer Amour.

En outre, notre intention, n’est pas de faire le procès de von Ebrennac car, au bout du compte, cet officier n’est qu’une victime de plus des deux guerres mondiales, surtout de celle de 1914-1918 qui l’a marqué tout particulièrement, étant donné qu’à l’époque il était encore un enfant. On sait bien qu’il n’existe pas de guerre propre et que, dans tout guerre, la première victime est la vérité. Cependant, jusqu’à quel point a-t-on le droit d’ignorer la réalité ? Ce refus de l’affronter, cette fuite vers l’ « en-soi », Sartre l’appelle la mauvaise foi  (voir « L’Être et le néant », 1943).

Pour finir, il nécessaire de remarquer l’extraordinaire habileté avec laquelle Jean BRULLER, dit Vercors, arrive à pénétrer dans la psychologie d’une femme. Bien sûr, en 60 ans qui se sont écoulés, trois générations se sont succédées, et la femme d’aujourd’hui n’utiliserait pas forcément le silence pour faire acte de résistance. Mais, personnellement, nous trouvons que dans son ouvrage Vercors décrit avec une extrême fidélité des réactions propres au sexe féminin. Sans vouloir ignorer toutes ces femmes courageuses qui ont risqué leur vie ni celles qui l’ont perdue en s’engageant activement dans le mouvement de la Résistance, il ne faut pas oublier que l’immense majorité des femmes françaises étaient plongées dans la solitude, victimes du silence, entre la peur et l’espoir, et essayaient simplement d’élever leur famille.

***

Bibliographie

 

Texte de référence :

VERCORS, (1994). Le silence de la mer. Paris : Plon

Ouvages consultés :

ROUGEMONT, Denis de, (1972). L’amour et l’occident. Paris : Plo

CROCQ, Louis (1997). Psychologie Française : Incidences psychologiques de la prise d’otage, n° 42-3, 243-254

BERTIN, Cécile (1993). Femmes sous l’Occupation. Paris : Stock.

AMOUROUX, Henri (1976). La grande histoire des Français sous l’occupation : Le peuple du désastre 1939-1940. Paris : éd. Robert Laffont.

AMOUROUX, Henri (1977). La grande histoire des Français sous l’occupation : quarante millions de pétainistes 1940-1941. Paris : éd. Robert Laffont.

DEFRASNE, Jean (1985). L’occupation allemande en France. Paris :Presses Universitaires de France. Collection « Que sais-je ? ».

 

Sites internetHARDY, Helen (2003). L’intention de l’auteur. Site internet : http://beylardozeroff.org/index.php/2016/08/22/lintention-de-lauteur-dans-le-silence-de-la-mer-de-vercors/

FOLCO, Gaia (2004). Lecture et analyse psychologique du « Silence de la mer ». Site internet : http://beylardozeroff.org/index.php/2017/10/25/lecture-et-analyse-psychologique-de-la-nouvelle-le-silence-de-la-mer-de-vercors/

***

Table de matières

Introduction……….. 2

Le contexte historique……….. 3

L’Oppression financière :……. 4

Les difficultés du quotidien :……. 5

Le moindre mal……. 5

Travailler pour l’ennemi ?……. 6

Les déportations massives :……. 7

Etre une femme pendant l’Occupation……. 7

Le personnage de la nièce :……….. 9

Le personnage de Werner von Ebrennac :……….. 10

L’Amour-Passion selon Denis de ROUGEMONT……….. 13

Le silence de la nièce, Amour-passion?……….. 15

Le syndrome de Stockholm……….. 19

Le silence de la nièce : syndrome de Stockholm ?……….. 21

Prise d’otage :……. 21

La phase de capture :……. 21

La phase de séquestration :……. 22

La phase de libération :……. 25

La phase des séquelles :……. 26

Vercors……….. 27

Conclusion……….. 29

Bibliographie……….. 30

***

NOTES

[1] Yves BEIGBEDER, postface de « Le silence de la mer », p.165.

[1] VERCORS, Le silence… Chap.III, p. 25.

[2] Ibid., Chap.III, p. 25.

[3] Ibid., Chap

[4] VERCORS, Le silence…, Chap.IV, p. 29.

[5] Ibid., ChapVI, p. 33.

[6] Ibid., Chap.VI, p. 35.

[7] VERCORS, Le silence…, Chap. I, p. 41.

[8] Ibid., Chap .IX, p. 42.

[9] Ibid., Chap. IX pp. 42-43.

[10] Ibid., Chap

[11] VERCORS, Le silence…Chap. VIII, p.

[1] VERCORS, Le silence…, Chap. I, p.

[2] VERCORS, Le silence…, Chap. II, p. 25.

[3] Loc. cit.

[4] Ibid., p. 26.

[5] Ibid., p. 27.

[6] Ibid., p. 28.

[7] VERCORS, Le silence…, Chap.II, p. 21.

[8] Ibid., chap.III p. 23.

[9] Loc. cit.

***

[1] VERCORS, Le silence…, Chapitre IX, p. 43.

[2] Ibid., p.

[3] Ibid., p. 44.

[4] Ibid., pp. 44-45.

[5] VERCORS, Le silence…, p. 50.

[1] Denis de ROUGEMONT, L’amour et l’occident, Paris, Plon, 1972.

[2] Id., ibid., p.53.

[3] Ibid., p. 48.

[4] Ibid., p. 38.

[5] Ibid., p. 48.

[6] Denis de ROUGEMONT, op. cit., p.

[7] Denis de ROUGEMONT, op.cit., p. 273.

[8] Ibid. p. 97.

[9] Vercors, Le silence…, Chapitre IV, p. 29.

[10] Ibid., Chapitre V, p. 32.

[11] Ibid., ChapitreVII, p. 38.

[1] VERCORS, Le silence de la mer, Chapitre II, p. 20.

[2] Ibid., Chapitre III, p. 22.

[3] Ibid., Chapitre III, p. 25.

[4] Ibid., Chapitre IV, p. 27.

[5] VERCORS, Le silence…Chapitre VI, p. 33.

[6] Ibid., Chapitre

[7] Ibid., Chapitre VII, p. 38.

[8] VERCORS, Le silence… Chapitre III, p. 25.

[9] Ibid., Chapitre VI, p. 35.

[10] Denis de ROUGEMONT, L’amour et l’occident, Paris, Plon, 1972.

[1] Jean DEFRASNE, op. cit., p. 55.

[2] Jean DEFRASNE, op. cit., page 57.

[3] Ibid., p. 91.

[1] AMOUROUX, Henri (1977). La grande histoire des Français sous l’occupation : Le peuple du désastre 19401941. Paris : éd. Robert Laffont. p.105.

[2] Henri AMOUROUX, op. cit., page 169.

[3] Ibid., page 167.

[4] Jean DEFRASNE, (1985) . L’occupation allemande en France. Paris : Presses Universitaires de France. Collection « Que sais-je ? », p. 37.

[5] Jean DEFRASNE, op. cit., p. 41.

***

Texte de mémoire de Diplôme d’Etudes Françaises présenté par Mme Dora Isabel PAREDES

sous la direction de M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

 

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