“Le Silence de la Mer” de Vercors – Introduction au texte

INTRODUCTION

I. LE TITRE :

Le titre fait apparaître, par décomposition de la chaîne signifiante, trois lectures possibles :

‑ la lecture patente, correspondant à l'”intention signifiante” de l’auteur :

  1. « le silence de la mer»

‑ deux lectures latentes, en harmonie avec la “signifiance” du texte :

2. le silence de la mère

lecture à forte connotation psychanalytique, sur laquelle il nous faudra revenir :

3. le silence de l’amer

où l’adjectif substantivé pourrait renvoyer le lecteur ‑ d’inconscient à inconscient ‑ au goût « amer » des événements de l’époque [1].

II. REMARQUE SUR LA CLOTURE DU TEXTE

L’attention portée au Code ACTIONNEL permet, en rapprochant le début (paragraphe initial) et la fin (paragraphe final) de la nouvelle, de mettre en évidence certaines analogies :

  • l’absence de l’actant principal du récit, l’officier allemand Werner von Ebrennac, désigné, dans les deux cas, par le pronom per­sonnel de la troisième personne « Il » placé en tête du paragraphe: “Il était parti” répond à “Il fut précédé
  • la présence du narrateur ‑ le “Je” du récit ‑ et la tonalité neutre, apparemment détachée, de son dire masquant par la feinte objectivité du témoignage une subjectivité latente : “il me sembla qu’il faisait froid” répond à “ils parurent contents
  • l’utilisation d’un même temps du récit, le passé simple.

Les différences observables entre le début (situation initiale) et la fin (situation finale) du texte – pour s’en tenir aux paragraphes précités ‑ ne sont pas moins révélatrices que les similitudes :

Il apparaît même qu’un système d’oppositions pertinentes puisse être dégagé de cette confrontation, ce qui ne surprendra pas lorsqu’on sait, après Saussure, que “dans la langue il n’y a que des différences [2] ” ou encore, avec Paul Ricoeur, que “dans un état de système, on ne doit pas s’occuper des termes pour eux­-mêmes, que ce soit le son ou le sens de tel mot pris isolément – mais des relations entre les termes [3].”

Ces différences relèvent

  • du Code ACTORIEL :

aux deux “triades hétérogènes” du paragraphe initial ‑ (que forment successivement le narrateur et les “deux troufions“,  puis le narrateur, le “sous‑officier” et le “troufion dégingandé” ) ‑ s’oppose la “dyade homogène” du paragraphe ultime composée du narrateur et de sa nièce.

  • du Code TOPOLOGIQUE :

la dynamique kinesthésique suggère un mouvement de l’extérieur vers l’intérieur (“ils regardèrent la maison sans entrer” ‑‑‑‑‑‑ > “je leur montrai les chambres“) et du bas vers le haut dans le paragraphe initial.

On observe un mouvement inverse dans le paragraphe final, du haut vers le bas (“je descendis“) puis de l’intérieur vers l’extérieur (“je descendis prendre ma tasse de lait matinale” ‑‑‑‑‑‑‑‑ > “Dehors luisait au travers de la brume un pâle soleil”)

  • du Code SYMBOLIQUE :

A la dysphorie provoquée par l’irruption dans l’univers axiologique et culturel du narrateur (sémème composé ‑ pour simplifier, et provisoirement ‑ des sèmes suivants : français, civil, intellectuel, résident légitime) d’un univers axiologique et culturel de sens inverse (sémème constitué des sèmes : allemands, militaires, manuels, occupants usurpateurs) correspond, dans le para­graphe initial, un échec de la communication verbale (“culturelle”) entre les représentants de deux univers antagonistes (le “sous‑offi­cier” et le “troufion dégingandé“, d’une part, le narrateur de l’autre).

L’irréductibilité des deux mondes l’un à l’autre, la solution de continuité qui les sépare prennent tout naturellement la forme d’un dialogue de sourds :

Ils me parlèrent, dans ce qu’ils supposaient être du français. Je ne comprenais pas un mot.”

La communication gestuelle (“naturelle”) (“je leur montrai les chambres libres“) à laquelle le narrateur se résout par défaut débouche sur une euphorie supposée des allocutaires (“Ils parurent contents“).

Dans l’ultime paragraphe de la nouvelle, l’univers figuratif et l’axiologie qui le sous‑tend devraient produire un effet de sens diamétralement opposé. Toutefois, la dysphorie générée par le départ de Werner von Ebrennac ‑ (dont témoigne le silence qui perdure entre le narrateur et sa nièce [4] ) ‑ ne s’inverse que partiellement en euphorie (liée, textuellement, au retour de la « nature » c’est‑à‑dire à la réapparition, à travers la “brume” englobante, de son paradigme ou équivalent englobé, le “soleil“), car la communication gestuelle, – qui a certes retrouvé la transparence que lui confère le rituel familial (“Ma nièce avait préparé le déjeuner, comme chaque jour. Elle me servit en silence.“) échoue une fois encore, semble‑t‑il, au seuil de l’in­dicible.

De là, sans doute, l’ambivalence de cet ultime silence (“Nous bûmes en silence“), aussi prégnant que le désir et que la Vie, aussi impossible que les mots pour se dire et que la mort qui attend tout homme.

Dans ces conditions, comment le narrateur pourrait‑il échapper au fantasme d’une ultime victoire de Thanatos sur le “pâle soleil” de l’Eros : “Il me sembla qu’il faisait très froid.”

***

[1] Ira‑t‑on jusqu’à défendre une quatrième lecture du titre que pourraient, à nos yeux, justifier le désarroi consécutif à la défaite et la perte du sens qui s’en est suivie pour certains : le silence de l’âme erre ?

En proie au découragement, tentée un moment par la résignation ou cédant, plus radicalement, aux sirènes de la collaboration, l’âme de chaque Français n’a‑t‑elle pas connu cet instant de silence, pro­prement éthique, où prend corps la décision : silence honteux de la démission morale des pétainistes, fait d’acquiescement à “l’ordre des choses” et de soumission à la loi du plus fort ; ou, au contraire, silence de la fierté meurtrie, de la douleur et du chagrin, lourd du “Non !” d’Antigone ( = de Gaulle), de la révolte et du sacrifice consenti aussitôt que pressenti.

C’est dans ce silence que s’appré­hende et se forge ‑ telle une lame ‑ l’âme de la Résistance. En cet instant d’absolue liberté où mûrit la décision, le silence de l’âme erre… (cf. Jules Supervielle, “1940” et Louis Aragon “Richard II 40“)

[2] Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1972, p. 166, édition critique préparée par Tullio de Mauro, collection « Payothèque ».

[3] Paul Ricoeur,

[4] silence qui est tout à la fois signe de son absence et trace de sa présence…

***

Université de Genève, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte d’introduction à la nouvelle de VERCORS “Le Silence de la Mer” proposé à mes étudiants.

M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

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