La masculinité et la féminité dans “Le Silence de la Mer” de VERCORS

Le Sens Contextuel du Récit

« Le Silence de la Mer » a été écrit en 1941. A cette époque, la France était déjà sous l’occupation nazie. Pour Vercors, le thème de ce récit devait être une affirmation de la dignité dont la France avait besoin. L’affabilité des gens de son village à l’égard des Nazis avait choqué Vercors. Mais il ne pouvait pas décrire son héros comme un monstre. Il voulait plutôt s’adresser à tous ceux qui savaient déjà qu’on pouvait parfaitement être un Nazi et en même temps un individu poli et charmant.

Dans l’esprit de Vercors, la courtoisie et le charme de son héros, von Ebrennac, ont pour but de nous mettre en garde.

Le niveau figuratif

Au niveau figuratif, on peut être frappé dans ce récit par l’opposition entre la masculinité et la féminité. Dans ce texte, la masculinité représente tout ce qui est agressif, brutal et insensible. En revanche, la féminité représente tout ce qui est chaleureux, fin et sensible.

La maison représente le foyer maternel et spirituel. Le héros du roman, Ebrennac, s’écrie : «cette pièce a une âme. Toute cette maison a une âme ». Le feu, qui signifie la vie, y est toujours présent : on « faisait brûler dans l’âtre des bûches épaisses ». Et lorsque von Ebrennac dit qu’il est musicien, Vercors commente : « une bûche s’effondra, des braises roulèrent hors du foyer ».

L’officier « s’accroupit avec difficulté devant l’âtre ».

Tous les soirs aussi, Ebrennac « venait se chauffer au feu ». Mais à la fin, après qu’il a compris que les Nazis n’ont d’autre but que de détruire l’âme de la France et sa culture, il déclare : «  – Ils éteindront la flamme ».

En face de l’Allemand, la nièce symbolise la France et c’est ce personnage qui va témoigner de la dignité dont la France aurait dû faire preuve à cette époque. A l’arrivée d’Ebrennac dans la maison, la nièce « se tenait elle‑même contre le mur ». Elle fait partie de la maison que l’officier vient occuper.

Le militaire allemand est du genre masculin. Le récit commence par une description de l’arrivée du militaire allemand, c’est-à-dire de l’agresseur. Le militaire « agresse » le jardin de la maison en y faisant irruption : « un torpédo pénétra dans le jardin de la maison ». Sa prise de possession de la maison s’apparente à un viol. Le « torpédo » a le nom d’un missile de destruction (une torpille).

L’officier nazi, Werner von Ebrennac est présenté comme une « immense silhouette ». Son aspect est donc aussi masculin que menaçant. La masculinité de l’officier est signalée par une allusion à sa virilité : « Le visage était beau. Viril et marqué de deux grandes dépressions le long des joues.» Vercors souligne ainsi son côté masculin et agressif comme sa volonté de dominer la France : « Il faudra vaincre ce silence. Il faudra vaincre le silence de la France. »

De plus, « sa voix bourdonnante » est soulignée à plusieurs reprises :

« Sa voix était assez sourde, très peu timbrée. L’accent était léger, marqué seulement sur les consonnes dures. L’ensemble ressemblait à un bourdonnement plutôt chantant. » (chap. III)

«… le bourdonnement sourd et chantant s’éleva de nouveau » (ibid.)

« Sa voix se fit plus sourde et plus bourdonnante » (chapitre V)

Etant donné que le mot « bourdonner » trouve son origine dans un insecte agressif – le bourdon -, on a là, de nouveau, un indice de l’agressivité latente de cet homme. Mais une voix musicale cache cette agressivité masculine, car c’est un homme qui se montre parfois sous une lumière plus féminine. Tel est justement le danger dont Vercors voulait avertir les Français pour les inciter à voir au-delà du côté poli et aimable de leurs « hôtes » nazis.

En effet, son nom de famille – Ebrennac – est français. C’est là une indication qu’il n’est pas tout à fait allemand – un agresseur. Par ailleurs, il est musicien. C’est un artiste, un créateur, ce qui fait contraste avec le militaire destructeur.

En outre, Ebrennac admet le caractère inhumain et cruel de la « race allemande ». Il raconte une anecdote concernant la jeune fille qu’il courtisait autrefois et qui, ayant été piquée par un moustique, lui avait arraché les pattes. Ebrennac explique :

« …j’étais effrayé pour toujours à l’égard des jeunes filles allemandes. » (chapitre VI)

C’est comme si même les femmes allemandes manquaient de caractères féminins. Et à propos du reste de ses compatriotes il dit :

«…je sais bien que mes amis et notre Führer ont les plus grandes et les plus nobles idées. Mais je sais aussi qu’ils arracheraient aux moustiques les pattes l’une après l’autre. C’est cela qui arrive aux Allemands toujours quand ils sont très seuls : cela remonte toujours. »

En parlant de Bach, il explique :

«… cela nous fait… pressentir ce qu’est… la nature désinvestie… de l’âme humaine. »

Et il ajoute :

« – Bach… Il ne pouvait être qu’Allemand. Notre terre a… ce caractère inhumain ».

Par contre, voici ce que lui, Ebrennac, veut :

« Je veux faire, moi, une musique à la mesure de l’homme »

Et plus loin :

« L’hiver en France est une douce saison. Chez moi c’est bien dur. Très. Les arbres sont des sapins, dcs forêts serrées, la neige est lourde là‑dessus. (…) Chez moi on pense à un taureau, trapu et puissant, qui a besoin de sa force pour vivre. »

La féminité française s’oppose à la masculinité allemande. En parlant de la France, Ebrennac dit :

« Ici les arbres sont fins. La neige dessus c’est une dentelle.(…) Ici c’est l’esprit, la pensée subtile et poétique. »

Ebrennac aime la France comme si c’était une femme :

«  Je le pense par amour pour la France. Il sortira de très grandes choses pour l’Allemagne et pour la France. »

Puis il compare la France à un hôte qui doit accueillir un étranger :

« Maintenant, j’ai besoin de la France. Mais je demande beaucoup : je demande qu’elle m’accueille. Ce n’est rien, être chez elle comme un étranger, ‑ un voyageur ou un conquérant. »

Il souligne aussitôt l’image féminine et maternelle en disant :

«Elle ne donne rien alors, – car on ne peut rien lui prendre. Sa richesse, sa haute richesse, on ne peut la conquérir. Il faut la boire à son sein, il faut qu’elle vous offre son sein dans un mouvement et un sentiment maternels

Plus tard, Ebrennac reprend l’image de la France maternelle qui va guérir les défauts des Allemands trop insensibles :

« La France les guérira. ‑ mais pour cela il faut l’amour ‑ un amour partagé »

Ebrennac voit dans l’histoire de « la Belle et la Bête » une comparaison entre la situation qui prévaut entre la France et l’Allemagne. Il croit que la Belle (la France) qui lutte contre la domination allemande va enfin voir les qualités de cette Bête rude (l’Allemagne). Mais il se voit lui-même (ainsi que l’Allemagne) dans le rôle de la Bête et la nièce dans le rôle de la Belle. En fait, il s’est déjà transformé de militaire en civil, comme la Bête qui se transforme en un chevalier.

Mais, comparant la France à une femme digne qui tombe amoureuse, il déclare :

« la France, ne peut tomber volontairement dans nos bras ouverts sans perdre à ses yeux sa propre dignité ».

Néanmoins, à la fin du récit, après avoir saisi la réalité de l’idéologie nazie, Ebrennac avertit les Français de ce que les nazis vont faire de leur pays :

« Son âme…Nous en ferons une chienne rampante. »

Tout comme Platon dans « Le Banquet », Ebrennac croit que la totalité de l’homme, c’est le couple. L’amour vous fait trouver l’autre partie de vous-même. Il insiste sur les bénéfices mutuels qu’il croit possible de tirer de la complémentarité entre la féminité française et la masculinité allemande.

Il compare l’union de ces deux pays à un mariage :

«Nous ne nous battrons plus : nous nous marierons ! »

« C’est mieux ainsi. Beaucoup mieux. Cela fait des unions solides, ‑ des unions où chacun gagne de la grandeur … »

Le niveau thématique

La comparaison entre la féminité française et la masculinité allemande fait apparaître la réalité agressive et dure des Allemands derrière leur apparence polie. C’est là un des thèmes de ce récit, à savoir la transformation de la domination par la force en égalité.

Cette transformation est bien illustrée par le « carré sémiotique » selon le modèle proposé par A.J. Greimas [1]

inégalité                                                 égalité

non‑égalité                                           non‑inégalité

 

Dans la situation initiale, l’Allemagne est représentée par les militaires allemands et Ebrennac qui se montrent brutaux dans leur comportement dominateur. En effet, le récit s’ouvre sur l’irruption de la soldatesque nazie dans la maison française :

« Il fut précédé par un grand déploiement d’appareil militaire. »

Le militaire est la force armée, une force masculine. Dans la scène d’ouverture, « Ils regardèrent la maison sans entrer. »

Ce regard peut être comparé au regard d’un homme qui veut posséder une femme. Et en effet, le lendemain, un « torpedo » pénètre dans le jardin de la maison, à la manière de ce qui se passe dans un viol. Il s’agit bien d’un acte de violence par lequel une relation est imposée. Puis, pendant trois jours, on assiste à la pénétration progressive de la maison, de plus en plus envahie, jusqu’au moment où elle atteint également les chambres à coucher, c’est-à-dire la partie la plus intime d’une maison. Cette invasion représente l’inégalité totale de la relation de domination.

L’opposition entre la sensibilité française et la dureté allemande est décrite par Ebrennac :

« L’hiver en France est une douce saison. Chez moi c’est bien dur. Très. Les arbres sont des sapins, des forêts serrées, Il la neige est lourde là‑dessus. Ici les arbres sont fins. La neige dessus c’est une dentelle. Chez moi on pense à un taureau, trapu et puissant, qui a besoin de sa force pour vivre. Ici c’est l’esprit, la pensée subtile et poétique. »

Cela explique en même temps l’inégalité de leurs forces et la complémentarité de leurs esprits.

Mais, bien qu’Ebrennac souhaite un mariage entre ces deux pays et ces deux peuples, pour lui le mariage peut être basé sur la domination d’une des parties sur l’autre. Pour cette raison, il accepte l’idée d’entrer en France « botté et casqué ». Et il « ne regrette pas cette guerre » car il veut que les Nazis imposent cette union à la France.

Quoiqu’il se dise « heureux d’avoir trouvé ici un vieil homme digne. Et une demoiselle silencieuse », il se proclame d’accord avec l’idée qu’il « faudra vaincre ce silence » :

« Il faudra vaincre le silence de la France. »

Ebrennac fait une comparaison entre la relation franco‑allemande et le conte de fées « la Belle et la Bête » :

« Pauvre Belle ! La Bête la tient à merci, ‑ impuissante et prisonnière, ‑ elle lui impose à toute heure du jour son implacable et pesante présence…(…) Mais la Bête vaut mieux qu’elle ne semble » et « elle a du cœur, oui, elle a une âme qui aspire à s’élever. »

L’officier croit vraiment qu’en fin de compte, comme la Belle, la France va « cesser de haïr » :

«… cette constance la touche, elle tend la main… »

Mais de même que l’histoire évolue, de même il y a une évolution dans les propos d’Ebrennac. Au cours de son monologue sur la musique allemande, il admet qu’il existe une divergence entre Bach – qu’il tient pour le représentant modèle de l’Allemagne, qui a créé une musique au « caractère inhumain » – et lui, qui veut « faire une musique à la mesure de l’homme ».

Puis il y a le constat que la force seule ne peut pas lui procurer ce qu’il veut :

« je demande qu’elle [la France] m’accueille. Ce n’est rien, être chez elle comme un étranger, ‑ un voyageur ou un conquérant. »

Il comprend qu’il a besoin de l’accord de la France :

«Elle ne donne rien alors, car on ne peut rien lui prendre. Sa richesse, sa haute richesse, on ne peut la conquérir » …

Et enfin il fait appel à sa féminité, et surtout, à ses « sentiments maternels » :

…« Il faut la boire à son sein, il faut qu’elle vous offre son sein dans un mouvement et un sentiment maternels… »                        

Ce mouvement vers la reconnaissance du besoin d’égalité apparaît bien quand Ebrennac parle des défauts du caractère allemand. Il dit que la France les guérira. Puis, faisant allusion à un mariage entre un homme et une femme, il explique :

«­Mais pour cela il faut l’amour (…) ‑ Un amour partagé. »

Un « amour partagé » s’oppose à la domination par la force.

Cependant, les Allemands ont imposé leur présence en France par la force. Et bien qu’il comprenne que « la France ne peut tomber volontairement dans [leurs] bras ouverts sans perdre à ses yeux sa propre dignité », il croit néanmoins qu’à la longue, comme dans l’histoire de la Belle et la Bête, la France va tomber amoureuse de l’Allemagne. Il croit en fait que « les blessures de cette façon cicatriseront très vite ».

Mais son voyage à Paris va ouvrir les yeux de Werner von Ebrennac. Pendant tout le temps qu’il a séjourné chez ses « hôtes », il s’est imposé de force dans la maison. Il n’a jamais été invité à y demeurer. Plus fort encore : chaque soir il a frappé à la porte de la cuisine et est entré sans attendre d’y être invité. C’est seulement en raison de sa position dominante qu’il a pu agir ainsi. En revanche, après son retour de Paris il ne viendra plus le soir, jusqu’au dernier jour qu’il passera dans la maison. Cette fois-là, il frappera à la porte comme il faisait naguère mais, dans un acte symbolique de reconnaissance de sa nouvelle position d’égalité, il n’entrera pas avant d’y avoir été invité.

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[1] Algirdas Julien GREIMAS, Sémantique structurale, Paris, Larousse, 1966.

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Université de Genève, Faculté des Lettres, E.L.C.F.

Texte présenté par Mme Suzanne MITCHELL WATSON dans le cadre du séminaire de littérature de M. Jean-Louis Beylard-Ozeroff

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