REGARDS sur l’ŒUVRE d’Albert CAMUS

Quelques relations intra-textuelles : étude de textes

 

  1. L’ETRANGER

 

Le thème de ce récit est l’éveil philosophique, c’est-à-dire l’éveil à la conscience. Cette prise de conscience s’effectue par la rencontre de la limite.

 

 

  • Pour l’être humain, la limite, c’est d’abord et par excellence celle de la mort, limite liée au passage du temps.

Ce récit va donc s’articuler autour de trois morts qui vont scander la prise de conscience du héros, Meursault, et son éveil philosophique.

 

  • Une seconde limite à l’existence de l’être humain – et donc à celle de Meursault – est liée à son insertion dans l’espace.

 

  • La troisième limite à laquelle Meursault, comme tout être humain, se trouve confronté est celle du corps.

 

Nous pouvons observer la conjonction de ces trois thèmes dans l’Etranger.

 

La structure de l’œuvre

 

La structure de l’œuvre – composée de deux parties homologues séparées par la césure que représente, dans la vie de Meursault, le meurtre de l’Arabe – reflète le passage du personnage principal de l’inconscience à la conscience.

 

Meursault est arraché à sa vie « végétative », rythmée par les seuls impératifs physiologiques (qui sont la loi du corps) pour s’élever, dans la seconde partie du texte, à la vie de l’esprit, c’est-à-dire à la conscience.

Cette transformation l’amène à passer d’un temps cyclique, caractérisé par l’incessant retour du même, à un temps vectorisé (cf. « l’être-pour-la-mort » chez Heidegger) désormais orienté vers la limite que représente, à la fin du texte, sa propre mort.

 

 

L’éveil philosophique ou éveil à la conscience

 

La prise de conscience s’effectue par le biais de la réflexion, c’est-à-dire par le retour du sujet (Meursault) sur lui-même qu’initie l’introspection.

 

On remarquera que la condamnation de Meursault suivie de son incarcération sont à l’origine de sa prise de conscience des limites qui lui sont désormais imposées , d’une part, par l’imminence de son exécution (limite temporelle à son existence) et, d’autre part, par les murs de sa prison (limite spatiale imposée à son corps).

 

Au passage du temps cyclique qui régit « l’éternel retour » de jours identiques au temps orienté vers (et par) la mort, correspond, du point de vue de l’espace, le passage de lieux ouverts (« naturels ») à un lieu fermé (« culturel ») : la prison.

 

Ce retour du sujet sur sa propre vie (la réflexion) est provoqué par un événement qui est indépendant de sa volonté propre (voir texte n° 4).

 

Par là-même est introduit le thème du déterminisme ou, plus précisément, des deux déterminismes auxquels est soumise l’existence humaine. Il s’agit, pour reprendre les termes de Claude Lévi-Strauss, du déterminisme naturel (ici symbolisé par le soleil, cause indirecte du meurtre de l’Arabe) et du déterminisme culturel (ici symbolisé par le juge qui condamnera Meursault à mort).

 

Il nous paraît intéressant de comparer deux extraits de l’œuvre de Camus qui semblent se répondre aux deux extrémités de son œuvre et marquer une évolution concernant sa pensée sur la mort et sur la culpabilité (Textes 1 et 2).

 

Les textes 3 et 4 pourront illustrer les thèmes de la prise de conscience et de l ‘éveil philosophique.

 

Enfin, les textes 5 et 6 permettront de mettre en évidence l’aspect militant de la pensée de Camus relativement au totalitarisme, à son emprise mortifère sur la société et à la solidarité entre les individus comme résistance à lui opposer.

 

L’Etranger, structure de l’oeuvre :

 

PREMIERE PARTIE DEUXIEME PARTIE
Meurtre de l’Arabe
Meursault dans des espaces « naturels » ouverts Meursault dans un espace « culturel » fermé
Vie selon le corps Vie selon l’esprit
Temps cyclique

 

(absence de limite : perpétuel recommencement de jours à l’identique)

Temps orienté

 

(limité par la mort :

Meursault conscient du passage des jours

Déterminisme « naturel »

(le soleil)

Déterminisme « culturel »

(le juge)

Meursault inconscient « éveil philosophique » Meursault conscient